SCÈNE III
HIPPOLVTK. OLIVIER.
OLIVIER
Comment va>-tu?...
HIPPOLYTE
Très-bien, et toi?...
A niervcille, et ta femme?...
II I I' p o L V T E .
Tout le monde va bien, (^u'^st-cequc c'e>t que cette daine .\..
OLIVIER
C'est une nommée madame de Santis.
HIPPOLYTE
Valentine...
Tu la connais ?. . .
HIPPOLYTE
IVi-S4jnnellement, non : mais j'ai connu beaucoup son mari...
OLIVIER
Elle est donc mariée ré<-lleinent ?...
1» LE DKMi-MU.NDi:.
Hlï'POLYTE.
Tout ce qu'il y a de plus mariée...
OLIVIER
Ah! vraiment!... Klle prétend que son mari a eu bien des torts...
C'est vrai... il a eu le tort de l'épouser^ car il parait qu'elle a jeté son bonnet par-dessus les moulins...
OLIVIER
/ Non... mais, comme c'est une femme bien élevée, elle les salue quand elle les rencontre...
Ah ! tu la connais?
OLIVIER
En tout bien tout honneur... elle venait ici pour rechercher cette vieille dame que tu as vue avec elle. Du reste, quand je lui ai dit ton nom, elle a changé de physionomie... Cependant elle m'a dit ne pas te connaître.
Nous ne nous sommes jamais parlé, mais elle doit savoir que je suis au cornant de toute sa vie.
OLIVIER
C'est donc cela... Et où est monsieur de Santis?...
HIPPOLYTE
Son mari ne s'appelle pas de Santis. Ce nom de Santis est le nom de la mère de Valentine, nom qu'elle a pris lors de sa séparation, son mari lui ayant défendu de porter le sien.
OLIVIER
Qu'est-ce qu'elle avait donc fait?...
HIPPOLYTE
Elle avait indignement trompé ce brave et honnête garçon, qui était amoureux fou d'elle... Du reste, elle était charmante; on l'appelait la belle mademoiselle de Santis... Elle n'avait pas un sou de fortune, mon ami était riche, il était amoureux, il était tout jeune, très-timide, il n'osait pas demander sa main. Un de ses amis, qui l'avait présenté dans la maison, lui oflVit de faire la demande en son nom; il accepta. Le mariage fut résolu ; il eut lieu. L^ami fut un des deux témoins du marié.
ACTK I, SCKNK III. 19
OI.IVIKU.
Tu étais l'autre?...
UII'l'Ol.VTE.
Non. Six mois après son niaiiaRi', le mari vint mo trouver; il avait la preuvi» <|ue sa fi ninic était la maîtresse du misérable qui les avait mari-'s... Mon ami se battit avec cet honnne; il le tua, et il partit en laissant à sa femme la dot de deux cent mille francs (pi'il lui avait reconnue, mais en lui défendant de porter son nom, de diie même qu'elle le connaissait. Depuis, ils ne se sont pas revus; il y a dix ans de cela.
El où est le mari maintenant?...
II IP J' o I. V T E.
Il vit à létranger. Je l'ai rencontré en Allemagne, il y a deux mois.
o 1. 1 \ I E lU
Et il n'aime plus sa femme?...
HIPPOLYTE
Je ne crois pas.
OLIVIER
Elle prétend cependant qu'il l'aime toujours et (ju'il ne dépend que d'elle de retourner avec lui...
HIPPOLYTK.
Elle se trompe... Qu<'lle est cette vieille dame avec qui elle sortait de cliez toi?... est-ce que c'est sa mère ?...
OLIVIER
Non. C'est un reste de femme de qualité que le besoin du luxe et du piaisir a entiainée peu à peu dans une socitHé facile... Elle a ruiné son mari, qui a pris le parti de mcnirir, il y a dix ou douze ans. ^Juelques aiuitns amis, des action> qu'on lui donne et quVIle revend, les épaves de sa fortime naufi ai^ée que le vent rejette de temps à autre aux rives du présent, voili ses ressources... Elle a une nieee tres-jnlii , (pi'elle aime bien, qu'elle élève mal, et sur !e mai iage de laquelle elle comple pour redorer son bl.ison ; seulement, on ne tio'i\e |»as de maii... En attendant, elle lutte tant qu'elle peut; elle donne des soirées où Ton scnl <|u'il n'y a pas d'argent dans le> tiroirs et (pie le lendcmùn il faudra vendre ou engager quelque cbose pour payer les bou-
2U LK DEMl-MUISDE.
gics roses, le punch et les glaces. Les jeunes gens qu'elle invite mangent les glaces;, boivent le punch, envoient des bonbons à sa nièce, le premier jour de l'an, épousi-nt des filles du vrai monde et ne saluent la vicomtesse et sa nièce que du bout de lem* chapeau, quand ils les rencontrent, pour n'avoir pas à les inviter dans l'intimité de leurs mères et de leui-s fenunes.
HIPPOLYTE
Et madame de Santis est l'amie de cette dame?...
OLIVIER
Quelle autre société veux-tu qu^elle voie?...
HIPPOLYTE
C^est juste... Maintenant tu m^as écrit que tu avais un service à me demander... Je t'écoute.
OLIVIER
Quelle heure est-il?...
HIPPOLYTK.
Deux heures.
OLIVIER, sonnant.
Alors, pour que nous puissions causer à notre aise, laisse-moi terminer quelque chose...
HIPPOLYTE
Ne te gêne pas, cher ami, j'ai le temps.
(Le Domestique entre.) OLIVIER, au Domesliqiio .
Vous allez porter cette lettre à monsieur le comte de Lornan. Vous le connaissez bien ?... Dans le cas où il serait absent, vous feriez remettre cette lettre à madame la comtesse. Allez...
(Le Domestique sort.)
Tu écris donc des letties à deux fins, qui peuvent'servir pour les maris et pour leurs femmes ?
OLIVIER
Non. J'écris une lettre qui ne peut être lue que par la femme; mais pour ne pas la compromettie, je l'adresse au mari...
HIPPOLYTE
Et si c'est au mari qu'on la remet?...
ACTK I, SCKNK III. 21
OLIVIKIl.
Ia' mari est à ]a campagne.
HII'IOLYTF..
Ml ! tu inVn dii.is taiit !... Sais-tu (|ue c'est Irôs-ingéuicux, ce iii.»u'n-là?
OI.IVIKR.
Je te le loue, si tu en as besoin... Mais c'est aujourd'iMii la première et la dernière fois que j'y ai recours, etc\'sl dans l'intérêt de la femme.
HIPPOLYTE
En es-tu sûr ?...
Ol.l VIF.H.
Vdil.i riiistoire,elle est bien simple... Je te nomme les personnages, pour te prouver que le mari na rien à craindre de sa femme, et la femme rien à craindre de moi ! L'automne dernier... Tiens, voilà une saison dangereuse, à la campagne surtout, où la solitude donne carrière à l'imagination, où chaque feuille qui tondx^ e>{ une élé!'ie toute faite, où l'on sent le besoin de devenir poitrinaire pour être dans le ton de la natuie mélancolique et décolorée.
HI PPOLTTE.
Millevoye, la Chute des Feuilles, livre I", page 21. Je no con- M-iisque ça; j'ai été poitrinaire.
OLIVIER
Oui ne l'a pas été? La maladie de poitrine et la garde nationale à cheval, depuis 1830, tout le inonde a passé par là. Lnûn, l'automne dernier, on me présente à lacomtessede Lornan, qui passait le mois d'octobre à la campagne, chez la mère d'un de mes amis, chez la mère de de Maucroix, dont nous allons parler tout à l'heure. Lue femme blonde, distinguée, poétique, sentimentale, vertueuse, le mari en voyage; tu sais la tradition? Je fais la cour à la femme, et me voilà c«)nvalncu que je suis amoureux d'elle. On n'vient à Paris; elle me présente à son mari.
HIPI OLYTK.
In iml>écile.
OLIVIER
I"n homme charmant, d'une quarantaine d'années, qui se
prond damitié pour moi, et pour qui je me prends d'afTection- SI bien qu^aii bout de quinze jours j'étais l'ami i,.time du mari et ne pen.ais plus du tout à la femme, mais plus du tout 4lors voiU une iemme qui ne m'avait donné aucun espoir, et qui entre nous, n'est pas plus faite pour les intrigue? que pour..? '
( U cherche.) HIPPOLYTE.
C'est bon, tu trouveras la compaiaison une autre fois.
Voilà une femme dont lamour-propre se blesse, qui croit que je me suis moqué délie, et, bref, qui m'écrit hier que son mari est parti pour quelques jours, qu\Mle veut avoir une explication avec moi, et qu elle m'attend aujourd'hui à deux heures... J'ai brûle sa lettre, et au lieu d'avoir celte explication inutile, embarrassante, je viens delui écrire la vérité, que je veux être .on ami mais que je ne l'aime pas assez, ou plutôt que je l'aime trop' pour essayer de l'enlrainer dans une fausse route . Elle m'en voudra un peu, mais elle sera sauvée, et, ma foi, c'est quelque chose que de sauver l'honneur d'une femme...
HIPPOLYTE
Eh bien ! c'est brave, ce que tu as fait là.
OLIVIER
Et je Pai fait sans arrière-pensée, je te le jure ! Soit que j'aie deja trop vécu, soit que décidément je soisun honnête homine,je suis résolu à ne plus commettre toutes ces petites infamies dont l'amour est l'excuse. Aller chez un homme, lui serrer la main, l'appeler son ami et lui prendre sa femme... tant pis pour ceux qui ne pensent pas comme moi, mais je trouve cela honteux, répugnant, écœurant.
HIPPOLYTE
D'autant plus qu'elle est usée jusqu'à la corde, même dans les romans et les comédies, l'apologie de l'amant, toujours joli, toujours spirituel, toujours aimé, tandis que le mari est toujours Lête, toujours laid, toujours détestable... De quoi a-t-il l'air, l'amant d'une femme mariée, quand le mari est là ?... Est-il assez maladroit, assez mal à son aise, assez humilié!
OLIVIER
Et la femme, perd-elle assez \ite dans l'esprit de l'homme qui lui a i-::é de l'aimeréterneilement!... Aulieu de la créature
ACTF I, SCÈNF III. 23
divine, toute nyonnanle du chiinie de l'inconnu, qu'il voyait entourtfe, comme une rc'\uc, de flatteurs et de courtisans... au lieu d'un tableau de Raphaël dans un cadn' d'or, il n'a plus qu'une ombre voilée, iinjuifle, trenil)lanle, a^'ilt^e de remords... poursuiNiede terreurs, velue de noir pour ne pas cire reconnue, descendant d'un fiacre ridicule et compromellant ; il n'a plus qu'une mauvaise lilhopraphie de son iùnc, qu'il accr.)chc avec quatre épingles, sur le mur d'une chambre garnie, entre Souvenirs et Regrets de monsieur Dubufe...
HIPPOLYTE
Tu es magnifique.
OLIVIER
Je suis comme cela.
HIPPOLYTE
C'est que tu es amoureux d'un autre côté.
OLIVIER
Sceptique.
HIPPOLYTE
Avoue -le
OLIVIER
Pardieuî il est bien certain...
HIPPOLYTE
Je me disais aussi : Voilà un gaillard qui fait le Joseph, il doit y avoir une rais<»n... Et je connais la belle?...
OLIVIER
Non. Elle était partie pour les eiux avant ton arrivée à Paris. D'ailleurs, je ne te l'aurais pas nommée, pour ne pas la compromettre... C est une femme du monde.
Allons donc !
OLIVIER
C'est elle qui le dit. Eu attendmt, elle est libre, elle est veuve, elle n'a plus vingt ans, elle e met à mer\eille, elle a de l'esprit, elle sait conserver l< s apparences. Pas de danger dans le présint, pas de chagrins dans l'avenir, car elle est de celles qui prévoient toutes les éventualités d'une liaison et qui mènent en souriant, avec des phrases toutes faites, leur amour de
o/j LK DKMl-MONDK.
convention jusqu'au relais où il changera de chevaux. J'ai pris cette liaison-là comme un voyageur qui n'est pas pressé prend la poste, au lieu de prendie le chemin de fer; c'est plus gai et l'on s'arrête quand on veut.
HIPPOLYTE
Et cela dure?
OLIVIER
Depuis six mois. |
HIPPOLYTE
Et cela durera encore?
OLIVIER
Tant qu'elle voudra.
HIPPOLYTE
Jusqu'à ce que tu te maries.
OLIVIER
Je ne me marierai jamais.
On dit cela, et un beau jour...
LE DOMESTIQUE, entrant.
Monsieur !
OLIVIER
Qu'est-ce que c^est ?
LE DOMESTIQUE, bas.
C'est cette dame qui était en voyage.
OLIVIER
Ah! faites-la entrer là, je suis à elle tout de suite.
(Lc Domcsiique «oit. ^ HIPPOLYTE.
C'est elle?
OLIVIER
Justement.
HIPPOLYTE
Je mVn vais, moi.
OLIVIER
Quand te reverrai-je?
ACTt: 1, SCENK III. 25
lilPPOLYTK.
t^Uiaiid tu Noinlras.
o L I V 1 1 : Il .
Eh bien, dis donc i
Hll-POLYTE.
Quoi?
OLIVItK.
Tu t'en vas comme cela?
HIPPOI.YTE.
Comment \eux-tu que je m'en aille?
OLIVIER
tt de Mauciuix? nous avons causé de tout, excepte de son allaire.
HU'I'OLYTE.
C'est vrai, nous l'avons oublié. Sommes-nous bêtes !
OLIVIER
Si tu >oulais bien parler au singulier.
HIPI'OLYTE.
Volontiers. Es-tu bêle !
OLIVIER
Tu as donc des mots ?
HII'I'OLV TE.
Quelquefois.
OLIVIER
Eh bien, voilà de quoi il s'agit : Monsieur de Maucroix a eu une querelle au jeu avec monsieur de Latour, chez madame de Veinieres, que lu as vue ici tout à l'heure. Ce monsieur de Latour doit m'envoyer un témoin à trois heures. Du moment qu'il n'envoie qu'un témoin, c'est que l'aflaiie peut être arrangée. Si cependant elle ne s'arrange [»as, il faudra prendre un nouveau rendez-\ous, et nous devrons être deux témoins de chaque côté. Ce rendez-vous aurait sans doute heu ce soir. Autant en finir tout de suite. Où le Irouverai-je si j'ai besoin de toi ?
HIPPOLYTE
Chez moi, jusqu'à six heures, et de six à huit je dine avec toi au café Anglais, si lu veux.
26 LE DEMl-MOiNDE.
OLIVIER
Très-bien ! viens me prendie à six heuies alors, c'est ton chemin.
(llippoljte sort.)