SCÈNE III
SUZANNE, LE DOMESTIQUE, pu,s RAYMOND.
LE DOMESTIQUE, annonçant.
Monsieur Raymond de Nanjac.
RAYMOND
Je sors de chez vous. J'espérais que nous passerions quelques instants ensemble, avant de venir chez la vicomtesse, et je comptais avoir le plaisir de vous y accompagner.
SUZANNE
Un mot que j'ai reçu de madame de Vemières me priait de venir plus tôt. Il y avait un service à rendre.
ACii: II, SCLNL 111. 51
RAYMO?(D.
Ce serait une excuse si vous en aviez besoin avec moi. C'est avec la vicomtesse que vous caubiez quand je suis arrive ?
SUZANNE
Non, c'est avec le marquis de Thonnerins.
HAYMUND.
N'a-t-il pas une sœur?
SUZANNE
La duchesse d'Haubeney.
RAYMOND
Ma sœur est très-lice avec elle ; et, depuis mon arrivée, elle me tourmente pour me présenter dans cette maison; mais je m'y suis toujouis refusé; à quoi bon ?
SUZANNE
I^ marquis a une tille charmante.
RAYMOND
Que m'importe ?
SUZANNE
•Jui aura quatre ou cinq millions de dot.
RAYMOND
Cela m'est fort indifférent, à moi, qui ne compte pas l'épouser.
SUZANNE
Pourquoi pas?
RAYMOND
Gimment pcnserais-je à mademoiselle de Thonnerins ou à toute autre, puis<^ue je vous aime?
SUZANNE
Quel enfantillage ! Cest à peine si vous me connaissci.
RAYMOND
Le jour où l'on voit pour la première fois la femme que l'on aimera, on l'aime; on l'aimait peut-être déjà la \eille, avant de l'avoir rencontrée; on subit l'anKtur, on ne le raisonne pas; il est tout de suite ou il n'est jamais. Il me semble qu'il y a *»ï ans que je vous aime.
SUZANNE
Soit; mdi>, s il peut se passer de temps iK)ur naitre, l'amour
52 LE DEMI-MONDK.
ne sauiait s'en passer pour vivre, et sans croire à rélcrnité des sentiments subits que nous inspirons, nous voulons cependant, nous autres femmes, croire à leur durée. Or, vous dites que vous m'aimez, et vous repartez dans six semaines^ probablement pour ne plus revenir. Ai-je Tair d'une de ces femmes qui ont des caprices d'un mois? Si vous l'avez pensé, vous me faites injure.
RAYMOND
Que vous ai-je dit hier?
SUZANNE
Des folies... Que vous ne vouliez plus partir... que vous vouliez que je fusse votre femme... La nuit a passé par là-dessus... La nuit qui porte conseiL
RAYMOND
Je ne pars pas... J'ai envoyé aujourd'hui ma démission au ministre.
SUZANNE
Que voulez-vous que je vous dise, c\^st de la démence; il est impossible que vous ne regrettiez pas dans un an, dans un mois
peut-être, le sacrifice que vous m'aurez fait Je vous parle
comme une véritable amie... Songez donc que je suis une vieille femme auprès de vous... J'ai vingt-huit ans... A vingt-huit ans, une femme est plus vieille qu'un homme de trente... C'est à moi d'avoir plus de raison que vous.
Faut-il donc avoir vécu, comme vous le dites, et avoir usé son cœur aux banalités des amours vulgaires pour avoir le di'oit de se donner à trente ans?... Je remercie Dieu, au contraire, moi, de m'avoir fait, dès ma jeunesse, une vie active qui a conservé toutes mes sensations intactes et énergiques, pour l'âge où l'homme est véritablement appelé à comprendre l'amour... Vous me traitez comme mi enfant... J'avais dix ans, Suzanne, quand j'ai perdu ma mère que j'adorais, et si jeune que l'on soit, le jour où l'on perd sa mère, on devient vieux tout à coup. Croyez-vous donc que la vie des camps, les longues journées passées dans les solitudes, au bord de la mer, la mort affrontée tous les jours, le souvenir de mes meillem-s amis tombés autour de moi, n'aient pas hâté ma pensée et ne m'aient pas fait vivre deux fois mes années?... J'ai des cheveux gris, Suzanne, je suis un Aieillard, aimez-moi.
ACTi: II, sc:i:m: m. 53
SlZANNt.
Si je VOUS aime et que vous doutiez encore de moi, comme vous l'avez fait (]uand vous m'uNt'z \ue chez monsieur de J.ilin, à <|ui jallais parler de vous, s'il me faut lutter sans cesse contre NOS soup^xjus, contre votre jalousie, (jue de\iendrai-je?...
RAYMOND
(le que j'ai dit à Olivier prouvait mon amour... Ouest l'homme aimant sincèrement, qui acceptera que la femme qu'il aime puisse être soupçonnée?... L'amour ne va pa>: sans l'estime.
SUZANNE
C'e.-t vrai!... Et ccue jalousie que je vous reproche, je la comprends, je la ressentirais, je la rosens peut-être. Ce qui me pldit en vous, c'est la certitude que vous n'avez jamais aimé... Mais si j'étais votre femme, je voudrais cacher mon amour et mon honheur à tous les yeux... Ce monde où je vis, je ne voudrais même plus savoir s'il existe, parce qu'il est plein de femmes plus helles et plus jeunes que moi, que vous pourriez aimer un jour... Le maria|.'e, tel que je le comprends, ce serait une solitude éternelle.
RAYMOND
Suzanne, c'est ainsi que j'aime, c'est ainsi que je veux être aimé ; nous partirons quand vous voudrez, dès demain, et nous ne reviendrons jamais.
SUZANNE
Et votre sœur, que dirait-elle, mon hieu?
RAYMOND
Elle me diraiSi lu aimes cette femme, si elle t'aime, si elle I 4 digne de loi, épouse-la.
SIZ VNNK.
Mai> elle ne me connaît pas, mon ami ; elle me croit jeune 1 U'ile : elle me suppose une famille qui deviendrait la sienne. I.llc ne s,iit pas «jue je suis seule sur la terre, et que mon ma- I lagc la séparera de vous, puisque nous devons partir. Si elle > avait tout cela, elle voils donnerait les conseils que je vous donnais moi-même tout à l'heure. Vous l'aimez, vous finiriez par la croire.
R AVMOND.
Ma Sflpur vivra près de nous. Kien ne l'attache fdus à un lieu qu'à un autre.
J4 LE JjEMl-MOiNDK.
SUZANNE
Faites-moi la connaître d'abord. Je veux lui plaire, je veux gagner son estime et son aflection, je veux que l'idée lui vienne de faire de moi sa sœur, je veux qu'elle souhaite cette union au lieu de l'accepter.
RAYMOND
Tout ce que vous voudrez.
Et vos amis auxquels vous irez demander conseil?
RAYMOND
Je n'ai pas d'amis.
SUZANNE
Monsieur de Jalin.
RAYMOND
C'est le seul ; mais avouez qu'il mérite celte amitié. C'est un cœur loyal.
SUZANNE
Certes. Mais notre réputation tient à si peu de chose ! Que vous parliez de ce mariage, et que pour une raison ou pour une autre, il ne se fasse pas, dans quelle position fausse et ridicule me trouvé-je? Si je vous cause jamais un chagrin, allez le confier à Olivier, mais jusque-là, gardez notre secret pour vous. 11 n'y a de viai bonhem* que celui que personne ne connaît.
RAYMOND
Vous avez raison, toujours raison... Mais bien qu'Olivier eût presque droit à cette confidence, bien que nous nous soyons à peine quittés pendant ces quatre derniers jours, il ne m'a pas questionné et votre nom n'a pas été prononcé une seule fois. N'importe, je ne dirai rien à ma sœur ni à Olivier... Est-ce cela ?
SUZANNE
RAYMOND
Oui.
Comme je vous aime !
Voici quelqu'un.
LE DOMESTIQUE
Monsieur Olivier de Jalin, monsiem' Hippolyte Richond.
ACiK II, >(:kM': i\. ô:)
StZANNK.
OliNior ! <|iio \iont-il faire ici?...