RAYMOND, SUZANNE
SUZA^NE, entrant.
J'ai été bien longtemps dehors, mon ami.
RAYMOrSD.
Non; d'ailleurs je n'ai pas été seul.
SUZANi>E.
Qui donc est venu?
RAYM0>D.
Monsieur de Jalin...
SUZANNE
Pourquoi ne m'a-t-il pas attendue?
RAYMOND
Il n'avait pas le temps, à ce qu'il paraît.
SUZANl^E.
Reviendra- t-il?...
RAYMOND
Oui^ dans une demi-heure... D'où venez- vous, ma chère Suzanne?
SUZANNE
Oh! je viens de faire des courses bien ennuyeuses; mciis comme c'est pour ^'ous, je ne me plains pas.
\( Ti: III, SCIAI \ II. 97
R\YMOM>
Pour moi?
SrZVNNK. •
Oui, pour vous, monsieur; pour ôlro votre femme ne faul-il pas ()ue je melle toutes mes aff.iires en ordre?... Je ne me plainirais «pae si vous aviez changé (J'idée...
RAYMOM).
Pas encore.
SI' Z ANNE
Lst-ce «ju'il y a des chances pour que cela arrive?
RAYMOND
Cela déixMidra de vous.
SLZANNE.
Alors, je n'ai lien à craindre, vous m'aimez toujours?
RAYMOND
Toujours.. . plus encore que vous ne pouvez le croire... voyons Suzanne, vous venez?...
SI Z ANNE
Je viens de chez mon notaire. Il faut l»ien que mon mari connaisse l'état de ma fortun \
RAYMOND
Passons.
SUZANNE
Je viens de lever mon acte de naissance; vous voyez, je ne .'•lis ai pas trompé, je suis une >ieille femme, j'ai vingt-huit ius, il n'y a pas à s'en dédire. lisant.) « Une enfant du sexe féminin , née le quatre février mil huit cent dix-huit, à onze heures du soir; fille de Jean-Hyacii.lhe comte de He; wach et de Joséphine-Henriette de Cr(»us>eroUes, son épou>e...» \\ï'. je suis li'lioimc famille! et voilà tout ce qui reste dis deux [>remièrcs iinoins de ma vie, un morceau de papier prescpie ilii>ible, un i< te offiiiel, froid et sec ce mine ré[»itaphe d'une tonilki. Voici ninu coiilrat de mariage. Je nélais pas bien gaie ce jour-lj, mon cher Itaymond, (ar je n'aimais pas mon mari, job issais à ma i. .mille. Du re>te, je n'ai rien à repioclur au h non... Il a été l'our moi aussi bon que po.v-ibl.-: c'était un homme de la l)onnc "uclie, dernier rejeton d'une famille éteinte aujourd'hui. Kuiin Noiciradede d.'cèsde mon mari, c'est-ii-diie mon «Iroil de vous
aimer à la face de tous. Comme vous le voyez, je suis veuve depuis huit ans. Voilà le passé en règle, ne nous occupons plus que^e l'avenir : Qu'avez-vous donc? vous paraissez tout préoccupé.
RAYMOND
Youlez-vous me confier ces papiers?
SUZANNE
Gardez-les, mais ne les perdez pas.
RAYMOND
Soyez tranquille, je les joindrai aux miens dès que je les au rai reçus. Voilà tout ce que vous avez fait ce matin?"
SUZANNE
Je suis allée voir mon tuteur, le marquis de Thonneiins,pour mademoiselle de Sancenaux, tenez, qui m'a priée de lui demander queljue chose; je n'ai pas réussi, j'en suis très-contrariée, la pMUvre enfant va venir chercher la réponse, je ne sais comment la lui donner.
RAYMOND
Il y a un moyen.
Lequel?
RAYMOND
C'est de hii écrire avant qu'elle vienne. N'est-ce pas là le moyen qu'on emploie pour les mauvaises nouvelles?
SUZANNE
Oui, mais c^est si ennuyeux d'écrire.
RAYMOND
C'est selon, aux gens qu^on aime, par exemple.
SUZANNE
Ahî cela, c'est autre chose.
RAYMOND
Et cependant vous ne m'avez jamais écrit.
SUZANNE
Je vous voyais tous les jours, que vous aurais-je écrit? D'ailleurs, vous n'y perdez pas, j'ai une écriture affreuse, de véritables pattes de mouche.
RAYMOND
Nous allons voir cette vilaine écriture.
Ar.TK Kl. ^CP'.W. VII. 99
Si V(m< riitv iHcii .iiiii mil'. \.»ii- r wiw/. ct'tti' icttic .i Mir-
RAYMOND
Il vaut mieux que vous l'ccrivicz, c'esl plus convenable.
SIZAN>E.
Vous y tenez.
RAYMOND
Oui.
SUZANNE
Allons! iEii«« fera.) a Ma chère enfant!... »> Ah! la mauvaise l-lunie! " J ai l'té voir numsieur de Thonnerins, comme je
vous l'avais promis, mais je n'ai pas trouvé ni>tre vieil ami •) dans les di>poï>ilions oii j'e>pias le trouver. » (a Raymond qai «ail de» jemx et quelle ccrii.) C'est illisible, u'est-ce i»as?
RAYMOND
A peu près. Voulez-vous me donner ce commencement de
lettre?
SUZANNE
Pourquoi faire?
RAYMOND
Donnez-le-moi.
SUZANNE
Le voici.
RAYMOND, aprcs aToir atu-nlivcment regardé la lettre.
Ma chère Suzanne, j'ai oublié de vous dire que monsieur de JaUn a laissé un petit paquet pour vous.
SUZANNE
Ahl qui contienf
Des lettres.
SUZANNF.
Des lettres? quelles lettres?
RAYMOND
Des lettres que vous lui avez demandt'*es.
SUZANNE
Moi?
100 LE r)KMI-MOM)F.
Vous-même.
Des lettres de qui?
De vous !
RAYMOND
SUZA^NE.
RAYMOND
SUZANNE
De moije ne comprends pas du tout. Où sont ces lettres?
RAYMOND
Les voici.
Donnez.
RAYMOND
Pardon, ma chère Suzanne^ je vous demanderai la permis* sion de décacheter ce paquet.
SUZANNE
Est-ce à moi que M. de Jalin apportait ces lettres?
RAYMOND
Je vous Lai déjà dit.
SUZANNE
Alors décachetez^ lisez si bon vous semble^ ce qui est à moi est à vous. Si vous désirez voir quelque chose dans ces lettres, vous n'aviez même pas besoin d'attendre mon retour; seulement je vous demandeiai, quand vous aurez vu ce que vous voulez voir, de nrexpliqucr ce que tout cela signifie, car, pour moi, je n'y comprends absolument rien.
RAYMOND
Je vous expliquerai tout, je vous le promets, on plutôt nous
nous expliquerons. (U (iécachelle le paquet et pieud une ktUe qu'il lit et coinpaie à celle de Suzanne à Marcelle.)
SUZANNE
Eh bien?
RAYMOND
Suzanne, on se joue de quelqu'un ici.
SUZANNE
De moi, sans doute, car je veux mourir si je devine un mot de cette énigme.
ACTK III, SCKM: V!!. 101
RAYMOND
Voyez ces lettres.
SI 7.ANNE
Ce sont des kllres de femme.
RAYMOND
Lisez-les.
Sl'Z A >N K, parcourant le» leltrt*.
Ce sont des lettres d*amour ou à peu près , car les expressions n'en sont pas bien tendres. Cependant elles peuvent passer pour des lettres d'amour. Après?
RAYMOND
Vous ne savez pas qui a écrit ces lettres?
SUZANNE
Comment voulez-vous que je le sache, elles ne sont pas signées ?
RAYMOND
Ainsi ces lettres ne sont pas de votre écriture?
SUZANNE
Comment, de mon écriture ? Est-ce que vous devenez fou? Est-ce que mon écriture ressemble à celle-ci? Je le voudrais cependant ; cette femme écrit très-bien.
RAYMOND
Alors pourquoi ce mensonge d'Olivier, et cet air de vérité surtout?
Quel mensonge? Voyons, qu'est-ce que tout cela signifie? Monsieur de Jalin vous a dit que ces lettres sont écrites par moi?
RAYMOND
Oui.
SUZANNE
Mais alors, monsieur d«' Jalin aurait été in^n amant?
H VYMOND.
11 parait.
SUZANNE
Il vous l'a dit -*
RAYMONP.
Il me Ta laissé entendre.
SUZANNE
Après avoir affirmé le contraire^ (ju'est-ce que cette mauvaise plaisanterie?
RAYMOND
Monsieur de Jalin ne plaisantait pas.
SUZANNF.
Il s^est moqué de vous. Vous lui avez fait un mensonge hier. Il s'en est aperçu, il a pris sa revanche aujourd'iiui. Je connais monsieur de Jalin depuis plus longtemps que vous; je le sais incapable d'une lâcheté^ et ce dont vous l'accusez en est une; il m^a fait la cour, j'ai là des lettres de lui, je pourrais vous les montrer; je crois qu'il voit avec déplaisir que je me marie, parce que ce mariage lui fait perdre toute espérance ; mais de là à vouloir empêcher ce mariage par une calomnie il y a loin, et je ne sais pas ce qui s'est passé, mais je déclare monsieur de JaUn incapable d'une pareille action.
RAYMOND
Nous verrons bien.
SUZANNE
Vous doutez?
RAYMOND
C^est une affaire à régler entre lui et moi. Vous allez me jurer que rien de ce que m'a dit monsieur de Jalin n'est >Tai.
SUZANNE
Un serment! ah! il y a autre chose qu'une plaisanterie, qu'une calomnie de monsieur de Jalin, il y a une trahison de votre part.
RAYMOND
Une trahison!
SUZANNE
Oui, vous regrettez déjà les engagements que vous avez contractés hier avec moi ; mais il était bien plus simple de me le dire franchement que d'appeler à votre aide un pareil moyen qui fait plus d'honneur à votre ingéniosité qu'à votre délicatesse.
ACTK III, SCÈNK VII. 103
RAYMOND
Vous m'accusez d'une infamie, Suzanne.
SLZA>.>E.
\h} quoi Mi'accusez-vous donc?
RAYMOND
Monsieur de Jalin va venir, nous nous expliquerons devant lui.
srZANNt.
Comuienl, il vous faut 1 aulorisition de monsieur de Jalin pour croin» à mon honneur ? Je vai> vous fane dire par monsieur de JaPn qu'il n'a pas été mon amant, et vous ne me croini qu'à cette condition. Pour qui nie prenez-vouh donc? Je vous aimais, Kaymond, mais, je vous l'avoue, votrecaraclèrc soupçonneux et jaloux mVITrayait, de là mes hésitations à devenir votre femme. Opendanl je croyais au moins que vous m'estimiez. Je ne veux pas rechercher les raisons ni les causes de ce qui vient d'avoir lieu; vous m'avez soumise à une épreuve humiliante pour mon amour et pour ma dignité, vous avez douté de moi, tout est fini entre nous.
RAYMOND
Mais ma jalousie est ime preuve de mon amour. Je vous aime tant Suzanne!
SIZANNR.
Je ne veux pas èire aimée ainsi.
RAYMOM».
Je vous jure...
SLZANNb.
Assez!
HAYMOM».
Suiaime !
SOPHIE, entrant.
Mademoiselle de Sancenaux demande si madame est visible.
SIZANNR.
Oui, faites entrer.
RAYMOM-.
Je ne vous quitte pas.
(Marcelle entre.)
10/j LE DEMI-MONDE.