ACTE III, SCÈNE VII
RAYMOND
Pour moi?
SUZANNE
Oui, pour vous, monsieur; pour être votre femme ne faut-il pas que je mette toutes mes affaires en ordre?... Je ne me plaindrais que si vous aviez changé d'idée.-*
RAYMOND
Pas encore.
SUZANNE
Est-ce qu'il y a des chances pour que cela arrive?
RAYMOND
Cela dépendra de vous.
Alors, je n'ai rien à craindre, vous m'aimez toujours?
RAYMOND
Toujours.. . plus encore que vous ne pouvez le croire... voyons Suzanne, vous venez?...
SUZANNE
Je viens de chez mon notaire. Il faut bien que mon mari connaisse Tétat de ma fortune.
RAYMOND
Passons.
SUZANNE
Je viens de lever mon acte de naissance; vous voyez, je ne vous ai pas trompé, je suis une vieille femme, j'ai vingt-huit ans, il n'y a pas à s'en dédire. (lisant.) « Une enfant du sexe féminin, née le quatre février mil huit cent dix-huit, à onze heures du soir; fille de Jean-Hyacinthe comte de Berwach et de Joséphine-Henriette de Crousserolles, son épouse...» Ah! je suis de bonne famille ! et voilà tout ce qui reste des deux premières amours de ma vie, un morceau de papier presque illisible, un acte officiel, froid et sec comme Tépitaphe d'une tombe. Voici mon contrat (f.e mariage. Je n'étais pas bien gaie ce jour-là, mon cher Raymond, car je n'aimais pas mon mari, j'obéissais à ma famille. Du reste, je n'ai rien à reprocher au baron... 11 a été pour moi aussi bon que possible; c'était un homme de la bonne souche, dernier rejeton d'une famille éteinte aujourd'hui. Enfin voici l'acte de décès de mon mari, c'est-à-dire mon droit de vous
aimer à la face de tous. Comme vous le voyez, je suis veuve depuis huit ans. Voilà le passé en règle, ne nous occupons plus que de l'avenir : Qu'avez-vous donc? vous paraissez tout préoccupé.
Voulez-vous me confier ces papiers?
SUZANNE
Gardez-les, mais ne les perdez pas.
RAYMOND
Soyez tranquille, je les joindrai aux miens dès que je les aurai reçus. Voilà* tout ce que vous avez fait ce matin?
SUZANNE
Je suis allée voir mon tuteur, le marquis de Thonnerins, pour mademoiselle de Sancenaux, tenez, qui m'a priée de lui demander quelque chose; je n'ai pas réussi, j'en suis très-contrariée, la pauvre enfant va venir chercher la réponse, je ne sais comment la lui donner.
RAYMOND
Il y a un moyen.
SUZANNE
Lequel?
RAYMOND
C'est de lui écrire avant qu'elle vienne. N'est-ce pas là le moyen qu'on emploie pour les mauvaises nouvelles?
SUZANNE
Oui, mais c'est si ennuyeux d'écrire.
RAYMOND
C'est selon, aux gens qu'on aime, par exemple.
SUZANNE
Àh! cela, c'est autre chose.
Et cependant vous ne m'avez jamais écrit.
,« SUZANNE
Je vous voyais tous les jours, que vous aumis-je écrit? D'ailleurs, vous n'y perdez pas, j'ai une écriture affreuse, de véritables pattes de mouche.
RAYMOND
Nous allons voir cette vilaine écriture.