CHAPITRE III
Pour l'intelligence de ce chapitre que l'on me permette de rappeler ici ce que l'on entend par transformisme.
Le transformisme est l'hypothèse d'après laquelle les espèces végétales et animales actuelles seraient le résultat de la transformation, avec le temps, de tous les individus d'une autre espèce en général plus simple et disparaissant ainsi, dans leur état de simplicité, ou la transformation d'une partie des individus seulement d'une espèce en êtres présentant encore des analogies avec la souche, mais en différant assez pour se distinguer au point de vue taxinomique et pour ne donner avec eux que des métis inféconds à la reproduction ou qui le deviennent après un petit nombre de générations.
Nous n'avons à parler ici que du type ancestral.
Dans l'hypothèse du transformisme, l'espèce dite type primitif, qu'on suppose avoir disparu tout à fait ou en laissant des restes fossiles après la transformation de certains de ses individus en ceux dont les descendants constituent les espèces actuelles, tout ce qui s'écarte brusquement du type est dit aberrant. On appelle type perdu , l'espèce, dans l'hypothèse de délamétherie, d'après les types primitifs de l'homme, du cheval, du chien, du chameau, du blé et autres plantes cultivées ne se trouvant plus dans l'état de nature.
Lamarck était monogéniste, Darwin et ses partisans sont polygénistes, c'est-à-dire admettent que plusieurs types simples, végétaux et animaux se sont produits spontanément en divers milieux et que par de lentes évolutions progressives en sont dérivées
les diverses formes spécifiques actuelles qui seront destinées à disparaître à leur tour comme leurs précurseurs paléontologiques, végétaux et animaux.
Origine du cheval avant la découverte américaine. — Je crois d'abord devoir transcrire ici l'origine delà race chevaline, par M. L. Charmolue, puis celle de M. Coutijean, et enfin viendra la réponse à cette dernière par les découvertes paléontologiques américaines.
Dans ce temps d'expositions hippiques et de courses de chevaux, il peut être intéressant, de rechercher quelle est la patrie du cheval primitif; de quelle contrée il est originaire et comment s'est effectuée la conquête de ce noble animal; quelle est enfin la part de la contrée, du climat et des soins de l'homme dans la production des races si diverses par la taille, la forme, l'intelligence et l'ardeur, à commencer par les chevaux lilliputiens des îles Shetland pour aboutir aux gigantesques et monstrueux chevaux des brasseurs anglais; car, si dissemblables entre eux que soient ces deux types, ils ont la même origine et possèdent les mêmes formes élémentaires.
Ai-je besoin, avant d'aller plus loin, de rappeler que le cheval occupe dans la série animale une place à part ? Il ne ressemble à aucun autre animal, aucun autre ne dérive de lui. Quand je dis cheval, j'entends aussi bien l'âne, le zèbre, l'hémione, le couagga et le dauw. En effet, si la robe et l'aspect extérieur permettent d'en faire la distinction, il n'en est plus de même si l'on considère et compare les squelettes de ces animaux. Leur système ostéologique est tellement semblable qu'un savant fort compétent dans ces matières. Piètrement, a pu émettre et soutenir, avec des arguments très forts, l'opinion que la plupart des ossements fossiles appartenant au genre cheval, trouvés dans certaines localités de la France et de l'Amérique, devraient être rapportés à l'âne, et en cela il se trouvait d'accord avec l'histoire, qui nous montre l'âne domestiqué et répandu longtemps avant le cheval.
Moïse, dans le Pentateuque. ne parle que de l'âne; les monuments égyptiens nous font connaître que le cheval était dans l'origine un animal inconnu des peuples de l'Egypte. C'est du moins ce que semble indiquer très clairement une inscription tombale, déchiffrée par M. Chabas, l'éminent égyptologue de Chalon->iir-S;tùne. Le défunt, relatant les événements principaux de sa vie, raconte le fait suivant :
6i THÉORIES GÉNÉRALES
<( Au siège de N..., le général qui commandait la ville pour le roi de Babylone lança contre l'armée du roi une cavale en fureur; chacun fuyait à son approche, mais sous l'œil du roi mon maître, je la poursuivis, je la tuai et, lui coupant la queue, je triomphai d'elle et je présentai au roi ce trophée, témoignage de ma bravoure. Pour ce fait, le roi me donna, etc.. » Suit la nomenclature des présents et des honneurs que le roi d'Egypte octroya à ce vaillant officier de fortune.
Il ressort de cette relation que les Egyptiens n'étaient pas alors familiarisés avec le cheval
Comme pour les Mexicains de Fernand Gortez, il était pour eux un objet d'épouvante.
Leurs ennemis n'étaient pas plus accoutumés qu'eux à la vue de cet animal, puisqu'ils le considéraient comme un animal extraordinaire et féroce, capable de jeter le désordre et de répandre la terreur dans les rangs de leurs adversaires.
Le cheval n'est donc autochtone ni de l'Egypte, ni de l'Arabie, ni de la Babylonie, ni môme de la Perse ou de l'Inde. Il est probable que sa terre natale sont ces steppes immenses et encore aujourd'hui déserts de l'Asie septentrionale, où il vit à l'état sauvage, formant des groupes de quinze à vingt individus.
Ceux-ci, connus sous le nom de tarpans, ne descendent jamais vers le Sud au delà du 3<)e degré de latitude et, pendant l'été, ils remontent vers le Nord. C'est de là que sont sorties les hordes conquérantes qui, à diverses reprises, comme les Huns, ont envahi l'Europe, semant devant elles le carnage et la mort.
Ces peuplades asiatiques, vivant dans le voisinage des plaines fréquentées par les chevaux, ont été les premières à les réduire en esclavage, aidées qu'elles furent par leur grande sociabilité.
Dans une année de disette où, brûlées par l'ardeur du soleil, les prairies ne lui fournissaient plus l'herbe nécessaire à sa nourriture, où la plupart des sources étaient taries, épuisé par la soif et la faim, le cheval est venu rôder près des habitations des hommes, s'offrant de lui-même aux brides et aux mors. Il montra, par sa docilité reconnaissante, quel parti l'homme pouvait tirer de ses services; il fit lui-même, par la force des choses, l'éducation de ses maîtres, qui profitèrent et abusèrent même des leçons reçues. A ce point de vue, l'on peut dire que dans beaucoup de cas, avant d'être instruits par lui, les animaux furent les instructeurs de l'homme et contribuèrent grandement à son éducation.
Dans ses Éléments de géologie et de paléontologie, M. Coutijean, professeur à Poitiers, dit que la transformation des espèces ne peut se justifier ni par l'atavisme, ni par l'état embryonnaire, ni des arguments tirés des organes témoins (stylets du pied du cheval, etc.). D'après cet auteur, il sera toujours sans valeur aucune de supposer que les chevaux descendent des hipparions, des anchistoriums et des paléothériums, si nous n'avons pas les formes intermédiaires et si les ancêtres des paléothériums nous restent inconnus.
Enfin, voici la réponse américaine s'appuyant sur la paléontologie :
Tous les chevaux que l'on trouve actuellement sur le nouveau continent sont des descendants des chevaux introduits par les immigrants de 1492 et c'est en Amérique que l'on a recueilli des faits aussi curieux qu'inattendus sur ce sujet; il n'existait, lors de l'arrivée des Européens, ni cheval, ni espèce congénère, et cependant l'Amérique a possédé le cheval à une époque géologique relativement récente.
Ainsi, dans le diluvium, on recueille les ossements de YEqwts fraternus, espèce très voisine de notre E. cabalhis, mais aujourd'hui éteinte, et dont les derniers représentants avaient disparu bien longtemps avant l'arrivée de Christophe Colomb.
Est-ce à dire que YE. fraternus serait la souche de notre espèce contemporaine? dit l'auteur de ces recherches. Tant s'en faut.
L'origine de notre cheval remonte à des époques géologiques bien autrement reculées, et les ancêtres dont il nous est donné de poursuivre la descendance se retrouvent jusque dans le terrain éocène, c'est-à-dire la couche la plus ancienne de l'époque tertiaire. On a retrouvé dans les terrains éocène, miocène et pliocène de la grande plaine nord-américaine les ossements fossiles d'une foule de mammifères chevalins qui se rattachent pour le moins à sept genres différents et à dix-sept espèces bien distinctes, classés d'après l'ancienneté ; ces types fossiles forment la série que voici :
La forme Orohippus, gisant dans l'éocène, est la plus ancienne; puis viennent dans le miocène les formes Miohippus et Anchiterinm ; enfin, dans le pliocène les formes Anchippus, Hi/jparion, Prolohippus et Piiohippus.
L'étude de ces ossements fossiles a démontré que les types, ainsi classés par rang d'ancienneté, forment une série identique lorsqu'on les classe d'après leur degré de ressemblance avec le cheval contemporain, c'est-à-dire que la forme Orohippus qui est la plus
ancienne est aussi celle qui présente le moins de ressemblance avec le cheval actuel. Mais cette ressemblance augmente progressivement dans chaque forme suivante de la série pour aboutir à la forme Equus, qui se retrouve dans les dernières formations géologiques de l'Amérique et s'est conservée dans l'ancien continent lorsqu'elle s'était éteinte au delà de l'Atlantique.
Nous voici donc en présence d'une série « progressive et ascendante » de formes animales, dont le premier et le dernier termes nous sont connus et qui aboutit au type cheval, type dont le patriarche Job et Buffon nous ont retracé à l'envi les qualités esthétiques.
La progression dans la série des formes que nous venons d'énumérer se résume en ces deux points : 1° augmentation graduelle de la taille; 2° perfectionnement des membres, en vue de la rapidité de la course.
Qu'est-ce que VOrohippits, ou tige de la puissante lignée cheval trouvée dans le terrain le plus ancien, c'est-à-dire dans le terrain éocène? Hélas! un pauvre animal grand comme un renard ; il portait une petite tête écourtée et s'appuyait sur des membres terminés par quatre doigts munis chacun d'un sabot distinct.
Il faut ici se rappeler les affinités bien connues qui existent entre les solipèdes et les pachydermes proprement dits. Un tout jeune tapir, un peu poilu sur l'échiné, peut nous présenter par sa taille et ses formes le type primitif du cheval.
A mesure que nous avançons dans la série, nous voyons la tête se développer. Les chevaux miocènes (terrain déjà ancien), YAnchitherium et le Miohippus avaient la taille du mouton. Hipparion et Pliohippus, que l'on retrouve dans les couches pliocènes (terrains encore moins anciens) atteignent déjà la taille de l'âne, tandis que les ossements d'Eginis, provenant du diluvien composent un squelette de cheval de taille ordinaire.
Les modifications dans la structure des membres sont plus remarquables encore que la taille. Ceux-ci, comme nous venons de le voir, se modifient progressivement, exclusivement en vue de s'approprier à la course. On voit les deux os de l'avant-bras se développer en sens inverse, et se réduire finalement au seul radius ; on voit le carpe augmenter en solidité et le nombre des doigts diminuer graduellement.
L'Orohippus, ou le premier trouvé dans le terrain le plus ancien, ou éocène, possède quatre doigts distincts garnis de sabots. Le
doigt médius est plus fort que les autres, mais les quatre doigts s'appuient à terre.
Le Miohippus n'a plus que trois doigts, mais ces trois doigts sont également uniguillés et s'appuient à terre tous les trois. L'Ripparion a encore les trois doigts, mais le médius seul est bien développé ; les deux externes atrophiés n'arrivent plus au sol. Enfin, chez le cheval contemporain, il ne reste plus que le doigt médius; les doigts externes sont réduits à l'état d'osselets rudimentaires que l'on ne distingue que par un examen attentif.
Tout le monde sait, en effet, que le pied de notre cheval consiste en un doigt unique, et que l'animal marche sur la pointe de ce doigt; mais un grand nombre de personnes, excepté les naturalistes, ignorent souvent que, au-dessus du fanon, couchées parmi les muscles et recouvertes par la peau, se trouvent deux petites aiguilles, formées d'un os en poinle, l'une en dedans, l'autre en dehors de la jambe; et que c'est tout ce qu'il reste des deux doigts externes de VHipparion.
D'autres modifications que l'on peut suivre par toute la série, depuis la forme primitive Orohippus sont : l'allongement de la tète et du cou ; l'agrandissement de l'espace interdentaire en avant des molaires (diastème), qui, chez le cheval dressé, reçoit le mors ; l'allongement des molaires, le raccourcissement des canines, etc., etc.
Remarquons maintenant l'harmonie qui préside à tous ces changements; un pied à quatre doigts était bon pour un animal vivant dans les marécages, à l'instar du tapir; mais un animal à quatre orteils ne court pas très vite ; de plus, il ne peut pas se défendre avec ses sabots ; c'est pourquoi Y Orohippus, tout comme les autres genres, avait de fortes canines : c'était un moyen de défense.
Aussitôt le sabot unique développé, la canine disparaît comme une offensive, et cela parce qu'elle devenait inutile comme moyen de défense.
Une fois le sabot unique acquis, toute la structure s'adapte à la course rapide; la tête s'allonge, la poitrine se rétrécit, les oreilles s'avancent et se rapprochent, et ce perfectionnement suit pour ainsi dire toutes les étapes qu'a suivies le type chien primitif pour aboutir au lévrier.
D'ailleurs, chez ÏOrohippus on observe déjà plus d'un trait caractéristique du type cheval, et nous ferons observer à ce sujet que chez le tapir que nous citions tout à l'heure comme prototype
probable de la série, l'encolure et la croupe caractéristiques du cheval se trouvent déjà sensiblement accusées.
Voilà donc une série non interrompue de formes qui, à travers les âges tertiaires, nous montre le type cheval, progressant chaînon par chaînon, et aboutissant à une forme définitive, le cheval contemporain.
Notons, en passant, ce fait singulier, que l'Amérique, jadis si riche en types chevalins, a vu tous ces types s'éteindre successivement, de sorte qu'il a fallu plus tard y réintroduire le type conservé et perfectionné dans l'ancien monde.
Citons encore le fait, non moins remarquable, de la conservation de certains types nains de la race chevaline, dans quelques contrées de l'Europe, telles que la pointe de Cornouailles, les Hébrides, l'Islande, qui sont précisément les points de l'ancien continent les plus avancés vers l'Ouest, et faisant face à l'Amérique du Nord, le pays d'origine de la race.
On doit ces intéressantes découvertes au professeur Marsh, de Yale Collège, aux Etats-Unis, l'un des plus savants spécialistes du dernier siècle et qui a poursuivi longtemps ses investigations dans les territoires éloignés et peu connus du Far-West.