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Jusqu'à la fin du xv* siècle le commerce européen n'avait subi aucune perturbation remarquable dans la direction qu'il avait prise. L'Amérique n'était pas encore découverte, et on ne connaissait pas d'autre voie vers les Indes que la route par terre.
Venise placée, comme une reine du commerce au point central de cette route, forçait les peuples de l'Europe et de l'Asie, de venir échanger dans son sein toutes les richesses du monde connu.
Une seule ville, Bruges la flamande partageait dans nne certaine mesure^ comme entrepôt international entre les peuples du Midi et du Nord, la prospérité commerciale de Venise; mais des insurrections populaires et des guerres civiles continuelles avait déjà
(ait abandonneip la Flandre pour le Brabant par un
grand nombre de négociante étrangers, et la prospérité de Bruges était, en partie du moins, passée à Anvers.
Aldrd se produisiieUt tdut à eou]^ deti grands événements qui arrachèrent les peuples à' Tancienne direction de leurs relations commerciales : Christophe Colomb découvrit rAmérique, le nouveau monde ; et Vasco de Gama, doublant le cap de Bonne-Espérance, trouva une nouvelle route vers les Indes.
Cette dernière découverte, en déplaçant le grand chemin du monde, enleva à la ville de Venise les avantages de sa situation, et mit le commerce dans la nécessité de chercher un nouveau centre.
Le Portugal et l'Espagne étaient les nations les plus puissantes sur mer; leurs innombrables navires partséa&i pcmr \m deux Indes et en raptKyrfàienl les épictries, le» perles el les métaux précieux destinés à être réfanâns dans tout raneien monde* Pout cette distribiili«% QQ svsit besoin d'un entrepôt qui se trouvât à mi-chemin du midi tt da mord de l'Europe, et où lei» Espagnols^ les Portagoîs el tes Italiens, aussi bien' que les Fëaai;ais, les Anglais^ les AUemands, les Suédois et ls8 ftosses^ puassent se rendre avse une égale facilité, comme à un marcbé perpétuel de tout ee que pouvait sffirt^ SB éebango le eonunercs àxk nouveau et de l'alicisB monés {\)^
(i) c Si bien que tous les marchands étrangers qui habitaient Brûlai à Kesce{»tioff de quelques Espagnols qui y lestèrent, vini^nt ▼ers- F année I5ie ae fiier id,, run sui?aiiA Taulire,, atk grand déciment de Bruges et au profit d* Anvers. » Lji Guicgiabduci, Descrip' tien-det Payt-Biù, Arnftem^ l'SII?, p. 113.
Pen d'années avant le commeneement des guerres de religion, qui devaient plonger notre pays dans des malheurs séculaires, le mouvement comtoercial avait pris à Anvtrs une étônnàhfé extension.
Des milliers de navires de toute forme et dé totite grandeur couvraient son vaste fleuve, comme une fôfêt de mâts dont les pavillons de toute couleur annonçaient la présence de tous les peuples commerçants dti mondé. Les galions portugais y apportaient les épices et tes pierreries de l'Orient; lès galions espagnols Tor et Targent de TÀmérique ; les navires italiens, les fruits délicats et les riches étoffes des pays méridionaux ; les vaisseaux allemands, des grains et des métaux à profusioti... et tous repartaient ensuite pour leur patrie, chargés d'autres marchandises, pour faire de nouveau place aux bâtiments qui arrivaient sans cesse et dont quelques-uns, suivantle témoignage des chroniques, devaient souvent attendre pendant six semaines avant de téussir à trouver assez d*espace pour aborder au qtiai (1) .
Des bâtiments plus petits, tels que des hers et autres embarcations de moindre tonnage, remontaient l'Escaut ou s'aventuraient en mer pour faire participer les peuples des côtes voisines au commerce général du monde. Quant au transport dans l'intérieur du pays, U se faisais au moyen de puissants chariots dont il par-
(1) G. SoRiBANius dans ses Origines Àniwerpien sum, dit quMl fi f u plos d'une ftus dans TEscaut deux mille cinq cents navires, dont les derniera venus devaient rester à Pancre pendant deux ou troi» «oodaines arant de pouvoir approcher des quais.
à LE DÉMON DU JEU
tait chaque jour quelques centaines d'Anvers pour toutes les contrées. Les pesantes voitures qui transportaient ies marchandises par la grande route de Cologne jusqu'au cœur de rÂllemagne, se nommaient Hessenwagens (1).
L'activité extraordinaire qui régnait sur ce grand marché du monde, avait de bonne heure engagé les marchands étrangers à venir fixer leur demeure dans une ville où des monceaux d'or en circulation promettaient à chacun profits et fortune.
A répoque dont nous parlons^ Anvers était habité par près d'un millier de négociants d'autres pays qui avaient tous leurs serviteurs à eux; et même une chronique estime, avec quelque exagération peutêtre, qu'à un certain moment, on a pu y compter jusqu'à cinq mille étrangers s'occupant de commerce (2).
C'était à la bourse qiie ces étrangers se réunissaient deux fois par jour, non-seulement pour s'occuper d'achat de marchandises et d'assurances des navires, mais principalement pour faire des opérations de banque.
Pour donner une idée des trésors dont les maisons d'Anvers disposaient alors, qu'il suffise de dire que le roi de Portugal emprunta un jour à la bourse de cette
(i) Les écuries et les remises occupées par cette importante so* ciété de transports existent encore à Anvers. Bien qu'elles serrent aujourd'hui de casernes, elles ont conserré leur nom primitif : Hes^ 9einbruis,
(2) Voir Tévaluatton delà population donnée par Scribanius dans {Htêiotre d'Anvers^ de Mkrtbns et Toafo. Partie IV, cii&p. ? .
▼ille trois millions de couronnes d'or et que la reine Marie d'Angleterre y contracta un emprunt évalué à fioixanto et dix millions de francs.
Un seul, négociant^ nommé le ricbe Fugger, laissa à sa mort un héritage de près de six millions de couronnes d\r, somme qui^ pour cette époque^ paraîtrait fabuleuse, si le montant n'en était établi par des documents qui échappent à toute contestation.
Cette richesse et la présence de tant de nations qui rivalisaient pour s'éclipser les unes les autres, avaient porté le luxe à Anvers à un tel point, que souvent les magistrats durent publier des règlements et des ordonnances pour mettre un frein aux fêtes et au gaspillage de l'argent; non pas tant à cause des étrangers que dans Tintérèt des familles nobles et de la bourgeoisie, qui se laissaient entraîner par l'exemplp des négociants à déployer un luxe qui pouvait comproiiiettre leur fortune*
La plupart des négociants italiens de Lucques, de Gènes, de f^orence et des autres villes d'au delà des Alpes^ étaient gentilshommes^ et à cause de cette circonstance mime, se trouvaient dans des rapports plus étroits avec les familles nobles d'Anvers, dont les membres, même les femmes, possédaient trois ou quatre langues, et s'appliquaient surtout à parler avec pureté et élégance le doux idiome de lltalie {\).
(1) « Les Anyenois sont habiles et expérimentés à faire le eom* merce a^ec le monde entier, et quoiqu'ils ne soient pas sortis de leur pays, ils savent parler trois, quatre et même quelques-uns cinq, six et sept langues, même les femmes, ce qui est à la fois très-<fom« mode pour eux et très-étonnant. » (L. GuicciARonfi, p. 1&4*
Daos le K^pdorp^ noo loin de l^églisa de SamtrJae^ ques, se trouvait ane belle maûoi) de maître, qui élait fréquentée de préférence par Pélite des négocianta ita-*» liens. G'éuit la demeura de Quillaume Vim de Werve, seigneur de Schilde.
Bien que ce gentilhomme ne flj'oecfipât pas iui-mèma de commerce, parce que les familles aristocratiques du Brabant ne considéraient pas le négpea comme une occupation digne d'un noble (1), il se montrait cependant très-affable et très-hospitalier vis-i-vis de tous les étrangers dont la naissance lui permettait la fréquentation familière. De plus, il était extrâmement riche» grand et généreui dans sa manière dei vivre, et s -exprimait assez bien en trois ou quatre langues pour pouvoir prendre part, dans ces idiomes, à unie conversation agréable ou utile.
Il y avait encore d'autres raisons pourtant de VhU flueoce des nobles étrangers chez M. Van de Werve. Il avait une fille, nommée Marie, d'une beauté extraor* dinaire, si aimable et en même temps si modeste et si retenue au milieu de tous ceux qui rendaient & Tenvî hQipmage à sa grâce, que, dans l'enthousiasme de leui nature niéridionale, les gentilshommes étrangers l'apr pelaient la bUmdn tnarapigOa^ la blonde mervdille-
Un matin de l'année iSSO, la belle Marie Van de
(I) < liais ces gentilshpinines né^Handaifty et c&a d^en deçà 4r moDtagqes, jfic peayeiU faire le cpi^nicrcf!, cqfQuie le font les innpm brables nobles ilalieus de Venis>e, |ripi«noev Géoues pt |i|iPQUfi« a I# GuicciAspiNi, Defcr. des Pays-Ekis, p. |4Û,
Werve se trouvait, dans la demeure de son père, assift» dans un fauteuil richement sculpté. La jeune fille de« irait être revenue depuis peu de l'église, car elle tenait encore en mains son chapelet de pierres précieuses et son chaperon où sa faille était suspendue à côté d'elle ' i une autre chaise. Une pensée joyeuse, et qui remplissait son cœur d'une douce attente, l'occppait sans douN en ce moment ; un sourire presque insaisissable, maiti éloquent comme un reflet de l'âme, se jouait sur ses lèvres, tandis que ses yeux, levés au ciel, semblaient implorer une grâce de Dieu. u.
Derrière elle, au mur de la salle^ était suspendu un tableau, oi!i le grand maître Jean Van Eyck avait représenté la Vierge priant dans la solitude, au moment où elle ignore encore la sublime destinée qui l'attend.
L'artiste avait prodigué dans ce chef-d'œuvre les plus ardentes inspirations de son pieux et poétique géi^ie, car l'image semblait vivre et penser. Elle ravissait par la douceur des traits du visage, par le calme majestueux de l'expression, par le tendresse du sourire, par le regard plein d'amour et de quiétude qu'elle adressait de la terre au ciel.
11 y avait une saisissante ressemblance entre la création du peintre et la jeune fille qui était assise devant, presque dans la même attitude.
En eflet, la jeune Marie Van de Werve était aussi belle que la poétique représentation de sa patronne. Elle aussi avait de grands yeux bleus, dont le regard, quoique calme et rêveur, annonçait une sensibilité profonde
et une àme tendre et aimante; sur son front d'untt blancheur de lis brillaient aussi des boucles d'un blond .doré, et ses joues légèrement rosées formaibut le plus bel ovale que pui^e dessiner et peindre la main d'un artiste ; dans tout son être aussi il y avait ce calme, ce recueillement, cette gravité saisissante^ véritable poésie de l'âme immatérielle^ qui n'a été comprise que pailes artistes croyants du Nord , avant que l'inspiration matérielle de Tart païen leur fût apportée par le Midi.
Marie Van de Werve était très-richement vêtue; mais il y avait dans son costume une telle sobriété d'ornements, à cette époque de luxe exagéré, que cela pouvait sembler étrange. Un corsage de velours bleu de ciel embrassait sa taille svelte, et une jupe de damas à grandes fleurs tombait en plis anguleux jusqu'à ses pieds. Seulement sur ses manches à crevés brillaient quelques broderies de fil d'or^ et sur la poche en peau de chamois qui pendait de sa ceinture scintillaient des glands mobiles incrustés de pierreries.
Tout ce qui l'entourait attestait l'opulente fortune de son père : de grands vitraux peints, couverts des ar« moines de ses ancêtres, jetaient des reflets magiques sur le parquet de marbre ; des tables de chène^ des chaises, des cassettes chargées de sculptures exquises par le ciseau d'artistes célèbres^ étaient rangées le long des murs ; un crucifix d'ivoire précieux s'élevait au fond et offrait l'eau bénite dans une coupe d'argent ciselé. Jusqu'aux gigantesques chenets, placés dans les cendres
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80U8 lé manteau de la vaste cheminée, étaient en partie dorés et ornés d'armoiries.
Soit que sa prière fût terminée ou . que ses pensées eussent pris une contre direction, elle se leva de son siège et se dirigea à pas lents vers la grande fenêtre qui donnait sur le jardin. Elle regarda à traiFers les vitraux en levant les yeux vers le ciel, comme pour demander à son profond azur s'il resterait longtemps aussi pur. L'expression d'un doux espoir vint illuminer son beau visage, et la teinte rosée de l'émotion se peignit sur ses joues.
Un homme déjà âgé se montra en ce moment à la porte de la salle. D'épaisses moustaches ombrageaient ses lèvres et une longue barbe pointue lui descendait jusques sur la poitrine. Il y avait quelque chose de grave^ de sévère^ dans son imposante physionomie et même dans son costume ; car bien qu'on pût voir bril* ter sur sa poitrine le drap d'or de son pourpoint, tout son corps était enveloppé dans une longue robe dont la couleur sombre était rehaussée par des revers de fourrure blanche comme la neige.
— Bonjour, Marie, dit-il en s'approchaut de la jeune fille.
— Que la bénédiction de Dieu vous accompagne partout, mon père bien-aimé, répondit-elle ; venez donc voir comme le ciel est bleu et comme tout brille sous les rayons du soleil.
— Temps charmant : on dirait que nous sommes déjà en plein mois de mai.
IiE DËl^ON OU Jfig
— C'est aujourd'imi la veille de ^i^ : mon père. Et, avec un joyeux sourire, elle atUrfi &09 pare plu9
près de la fenêtre, et lui mqp^r^f^t lei ç^el di| 4pigt : -T l.e vent a tourné, dit-elle ; il vient d'Angleterre.
— C'eeit vrai> depuis bier déjà il est au sud-eat,
-T- Ah ! tant naiieux ! les vaisseaux qui sont retenue en mer pourront remonter TEscaut avep la m^ré^ d'?^ur jourd'hui ou 4e d^mEiiP I
r- Et tu espères, mnrpmra M- Vaj^ 4^ Werye, e^ secouant la tète, que ]^ galère H Salvqfore, qui 4pil amener de Lùcques le vieux signor Depdati, se tcour vera au nombre de ces vaisseaux?
— J'ai si longtemps imploré de Pieu ce vent fpo-? mbie, répondit la jeune fille. Je remerpie le Se^igneu^ de sa misérisorde : ma prièpe est ex^upée !
M. Van d^ Werve regards^ )e parquet d'un air tout préoccupé, comme si les paroles 4^ sa QUe ^vai^At fait sur lui une impression désagréable^
La jeune fille appuya son bras cf^^esi^pt sur sop. épaule et dit :
— Cher père» vous voil^ encore triste* YQ^s^'^vies cependant promis que vous attendries ayep çj^lme et tranquillité l'arrivée du signor Deodati.
r— C'est vrai, naon enfant, répQn4it-il, mais maintenant que le moment de prendre une décision ^pprophe, je me sens Tàme pleine. 4'inquiétode« Nous sommes d'un sang illustre, Marie, et nouP d^vom; par l'éclat extérieur et par i|n gr^nd 4M^iement de luxe, faire honneur A la splendeur et à l|i glo^F^ dsiiptr^
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race. Le sigaor Qeronimo que tu s^mbleff ailier plus ^ue tou^ autpe^ vU iei trèsréeonomiqu^ment ; il es^ vêtu fort simplement, et B'abetieDt do toutes les dér penses qui, comme preuves de ri^esse et de généFOûté chevaleresque, relèvent un bomroe aui yeui^ du monde. Gela me fait craindre que son oncla ne soit guère riche ou très^avare.
— Hais, mon père, avec votre pwBdsdQii^ le signor Deodati de Lucques est extrômement riche et de haute noblesse, dit la jeune fille d'Un ton triste. Le banquier Marco Hiecardi ne vous a-4ril pas donné à cet é^axA des renseignements satisfaisante ?
•**- Et s-il est tfvare, Marie, acceptoâ^^il les conditions que je veux lui poser? Ce que je dois lui dor mander, c'est la renonciation à une partie considérable de sa fortune en faveur de son neveu Geronimo. Cda ne porterait^il pas atteinte à ta dignité, Marie, et tes frères n'en tirewiient-ils pas vengeance, si ta main était refusée pour une raison d -argent? Je déplore que tu aies si irrévocablement accordé ton afie^ien au ai gnor QeroBimo, alors que tu pouvais choisir entre cen autres plus riches et plus considérat^les que lui. Le chef de la puissante maisen des Buonvisi avait bien plus de droit à ma sjmptbie et à la tienne...
^ Simon Turchi I dit la jeune fille en soupirant e en laisesnt tomber avec découragement la tèbs sur sa poitrine.
— Ce pauvre signor Turchi, reprit le père, que n'at-il pas fait, durant trois an^ pour te prouver son
imour cheyaleresque? Fêtes, banquets, concerts, promenades en gondole sur FEscaut^ il n'a rien épargnéi et a sacrifié des monceaux d'or pour te plaire? lu n'étais pas mal disposée pour lui autrefok', Marie ; mais depuis qu'il a été attaqué la nuit dans la rue par des assalins inconnus et qu'il areçu cette fatale blessure au visage, il est bien changé à tes yeux. Au lieu d'être retonnaissante envers le bonTurchi^ tu te montres si mal envers lui que je suis près de croire que tu le bais.
— Moi haïr le signor Turchi? s'écria la jeune fille comme efirayée de cette accusation, mon père bien aimé, ne croyex pas cela I
— C'est un beau et imposant gentilhomme, mon enfant.
— Oui, mon père ; il est depuis longtemps l'ami intime du signor Geronimo (i).
Van de Werve prit la main de sa fille et dit d'une: voix douce :
— Geronimo est peut être plus beau aux yeux des femmes; mais son sort dépend de la bonté de son oncle; il est jeune, inexpérimenté, et ne possède rien i lui. Le signor Turchi est riche au contraire et estimé de tout le monde^ comme associé et administrateur de] la célèbre maison de commerce des Buonvisi. Consultetoi mieux dans ton choix, Marie, satisfais au vœu de tes frères et au mien ; il en est temps encore.
(i) < DeLt notables négociants italieoi, tous deux d*origme noble at nés ù Lucques, qui, comme compatriotes, (laient grands amis. » Van MiTiavis. Hislotr€ des Pays-Bat, T. I.
LE DÉMON DU JEU it
Des larmes brillèrent dans les yeux de la jeune fille; cependant ce fut avec uiie douce résignation qu'elle répondit : .
— Mon père, je suis votre humble servante. Ordonnez : j'obéirai sans murmure et je baiserai humblement la main vénérée qui ni'impose un douloureui sacrifice Mais Geronimo, le pauvre Oeronimo.
A ces mots^ elle sentit sa force d^âme succomber ; elle porta les mains à ses yeux en sanglotant ; et des larmes tombèrent i ses pieds comme des perles brillantes sur le pavé de marbre.
Pendant quelques instants 'M. Van de Werve coa* lempla sa fille avec une pitié croissante ; puis, vaincu par la vue de sa douleur, il lui reprit la main et la pressant tendrement, il lui dit :
— Allons, ma bonne Marie, ne pleure pas davantage* Nous verrons ce que répondra le signor Deodati. quand j$ lui ferai mes conditions. Geronimo est de haute naissance ; si son oncle consent à le doter d'une fortune suffisante, que ton vœu s'accomplisse.
— mon père bien-aimé, dit la jeune fille toujours en larmes, ceU dépend de votre plus ou moins de condescendance. Si vous demandez au signer Deodati des choses impossibles.....
— Non, non, sois tranquille, dit M. Van de Werve en rinterrQmpant, je m'efforcerai de remplir mon devoir comme père^ et en même temps de faire tout ce qui est possible pour te garder de nouveaux chagrina. Es-ta eontente, maintenant?
1^ LS DËMQIf DU J9U
La jei^ne fille embrassa sileacieusement son père, et il y iivaif ui^e si fervente re^nuaissanpe d^ms son regard que, M. Van de Wervese sentit tout ému et muiv mura en souriant ;
— Fli^tteuse! que pourrait-^^n te refuser? L'4ge, Texpérienoe, la prudent tput doit céder devant un seul regard de tes yeu3p. Cacbe ton émotion ; j'eotends quelqu'un dans le vestibule.
Un domestique ouvrit I4 porte et dit, en introduisant quelqu'un :
— Le signor Geronimo.
I^e jeiine gentilbompae qui parut dans la salle se distinguait par sa taille svclte et élancée et par la gr&-cieuse élégance de son attitude et de sea manières, Ses^ joues et son front étaient teinta de eette légère et transr parente niian(^Q brune qui ajoute tant 4 la beauté virile du visage chez certaines nations dn Midi. La jeuno^ barbe qui ornait son menton, les cbeveux d'un noir foncé qui tombaient le long de ses tempes, et le fen qui brillait dans ses yeux noirs, donnaient à son visage une gravité singnlièf^, tandis qu'un (^9)e sourire et je ne sais quoi de rèyeur répandu dans l'ensemble de sea traits attestaient une grande bonté d'âme»
Bien que, dès le seuil de la salle^ il obercbàt à dour ner 4 son visage la sérénité de la joie, il y restait eepen* dant une expression de tristesse qui n'échaH^ paa à /œil de Maiâe.
Le costiiine de Geronimo était simple en comparaison de la riche toilette des autres nobles itallena^
compatriotes. Il port^ un ohapeau de feutre fivec une plume pendaute, un manteau 4 V^P«^Si3ole, un pourpoint de drap anglais doublé de fourrqre i)oire> des haut&-de-chausses de satin violet et des bottes grises^ Seule^ répée suspendue à son côté, tranchait sur son modeste accoutrement par ^ poignée éUqcel^nte e| attestait par les armoiries qui y étaient grayées qii'il appartenait à une famille noble^
— Che la pace sia in quelle casa! (1) dit-il eq ei^trant dans la salle*
Il s'àoelina profondément devfiat |iL Yan 4fî Wenrei et murmura cm respectueuse salut; mai$ les fà$n^ de iouleur qu'il aperçut sur le visi^ge 4§ Marie, \e saisi- Mnt tellement qu'il fit trêve aqx ciérémQuIes pour di^r sur la jeune fille un regard iaterrogarteur. Des larru^ brillaient dan§ 1^ yeux de %rie., e^ cep^u4aRt elle souriait avecjoie...
— Marie est singulièrement impressionnable de sa a^ife» signor Gei^piiuo, dit M*, yan i^ W^^vq. Je lui parlais de sa bonne luère d'^eu^au^e jpéiuoire ; elle pleurait... Et voilà que voufi pj^r^ifise^t ^t elle souriti comme si elle n'avait p^ eu 4^ Qhagriu..-v
La jeune fille n'atteudit pai^ la Su 4^ fi^He explic^^ tion ; avant que 9pn pè^ cessât de parler, elle prit son bien-aimé par le bras et le conduisit devant ]^ {enétr^f Slle lui montfa la girouettes et dit;
— Voyex, Geroniiuo, 1^ vei^ est ^, l'pues^
a\ pot la v^% tpii 4ifif çfflA w^m^
— Je le sais depais cette nuit, Marie, répondit le jeune homme avec un soupir involontaire.
— Mais réjouissez-vous donc; votre oncle peut arriver dès aujourd'liui en vue de la ville!
— Je ae le crois pas ; c'est possible cependant, dit le jeune homme d'un ton triste.
— - Comme vous dites cela froidement, Oeronimo 1 dit la jeune fille surprise^ quel nuage obscurcit donc votre âme?
— C'est vrai, je remarque en vous quelque chos^ d'extraordinaire, signor, remarqua le père. Vous pa< raissez fort triste. Avez-vous peut-être regu de fâcheuses nouvelles de votre oncle?
Le jeune homme sembla chercher d'un air distrait une réponse à cette question ; mais tout aussitôt il secoua vivement la tète, comme s'il s'efiPorçait de secouer les pensées qui l'attristaient. Il répondit en balbutiant:
— Ahl non, ce n'est pas cela.;... j'ai vu tout à l'heure , derrière le couvent des dominicains , une chose qui m'a profondément ému ; j'en tromble encore de saisissement. N'avez-vous jamais entendu parler d'un négociant florentin du nom de Massimo Barberi.
— Un chevalier ? demanda Marie. Nous n'avons jamais entendu son nom.
— Don, an bourgeois, mais cependant un homme jouissant d'une haute considération.
— Je le connais parfaitement, dit M. Van de Wenre. Dernièrement encore, je Tai va chez Lopez de Galle
LE DÉMON DU JEU i7
pour lequel il avait fait quelques affaires de cuange. Que vouliez-YOUS nous dire de lui ?
— Une chose terrible» monsieur Van de Werve. On a péché dans un égoût le corps du pauvre Barberi ; il avait reçu deux coups de poignard à la gorge. Il a sans doute été attaqué et tué cette- nuit...
— n est triste de voir tant de meurtres se commettre dans notre ville d'Anvers, dit M. Van de Werve. Voici le quatrièiïie en un mois. Chaque fois, les victimes sont des espagnols ou des italiens ; et que ces meurtres aient pour cause la vengeance ou la jalousie, c'est ce qu'on peut facilement reconnaître à ce quebJes cadavres ne sont dépouillés ni de leur argent, ni de leurs bijoux. C'est une coutume horrible aux yeux de Dieu et de l'humanité que cette coutume des peuples méridionaux de«s'attaquer et de se tuer ainsi par guet-apens et parfois sans la moindre raison... Et vous même, signer Geronimo ne craignez-vous pas quelquefois que la main d'un ennemi puisse vous frapper ?
Le jeune gentilhomme fit de la tète un signe négatif!
— Tar exemple, reprit le père de Marie, c'cgit aujourd'hui la veille du mois de mai. Je n'ai pas besoin de vous demander si vous avez l'intention de faire à Marie
l'honneur d'une serenata. C'est un usage de vos com<« patriotes de rendre ainsi hommage aux jeunes filles, et vous ne laisseriez pas passer cette occasion si un homme d'expérience ne vous donnait un meilleur conseil. Geronimo, écoutez ce que me dit une calme raison : ne vous exposez pas témérairement à un dangei
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de mort ; reBonees pour cette fois à Yob*e projeta Déji^ beaucoup de vos compatriotes ont pi^teada à la main de Marie, qui ont été moiog h0ureux que voua et qui, peut-être i cause de cela, vous portent envie.
Le jeune Homme répondit avec nn sourire qni faisait prévoir un refus des conseils reçus :
^ n est difficile, monsieur, de parler de tpUefii choses en présence de celle qui doit être rot\jet de notre hommage. Permettez-moi, je vous prie» de décider en pleine liberté comment je dois m'acquitter pour satis-» faire aux convenances du devoir de politesse auquel jQ suis tenu vis-à-vis de mademoiselle.
— Mais, permettez-moi, signer, de vous dire, dit le vieillard à demi fâché, que cela ne vous fait pas honneur de rejeter le conseil d'un homme d'expérien(» pour satisfaire une fantaisie sans importancot La témérité est plutôt de la déraison que du courage,
— Mon père, mon père, dit Marie 4'uu ton de prière, ne vous fâchez pas ; le signer (Jeronimo ne court aucun danger.
— Confiance insensée I si^écria le vieillard. Quel droit Oeronimo a-t-il de se croire plus que les autres à t'^M du danger et du malheur? Que Geronimo soit téméraire, cela est peutrôtre pardonnable ; mais toi, Marie, tu mérites à coup sûr une sévère remontrance pour oser confirmer ton ami dans son dangereux projet.
La jeune fille baissa la tète sous le reproche de sqp père, et murmura pour s'excuser :
rr- Oeronimo a une relique, mon père*
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n sembla que cette révélation mettable jeuQ0bomi^ dans l'embarras, car il jeta pn ti*iste reg^ à Marie.
Celle-ci lui dit d'un ton si|ppU^i}t *
<— Allons, Oeronimo, q§ faites p^ acte de QiauY&isf volonté ; montrez la relique à mon père ; il saura alorf pourquoi Vjpus pe craigfi§z p^ p'il ypuq arrive mal* beur.
Le jeune bomme sentit qul| w poiivait r^poq4r6 par un refus à la prière d^ l^fariOt }1 p)it 1^ main squs son pourpoint, en retira pn o\^p\ su^pçqdii à |ip@ chaîne d'acier, et ei'q[^procba de M? Tan de Weryâ pour le lui mettre en main.
C'était une médaille plate en enivre yer^âtre, sur laquelle se trouvaient gravés des lettres et des sigpes inconnus. Une croix ^ntre denx sabras recourbas, et au-dessous un^ dç^ii-lune, reinplissai^n^ le çbaipp de la médaille. Au pied de la qroi^, et par conséquent anr dessus de la demi-lunei se tronyajt une pierre grise, grossièrement incrustée. Tout l'o^'^t était lourd et grossier,
M. Van de Werve considéra pen^s^nt qnelque teiqpsf ce singulier emblème; il le tourna et le retpurnaj comme s'il cherchait à comprendra la signification deq lettres.
— Une relique ? murmura-t-il. Voyez ces deux cimeterres» cette demi-lune et ces lettres étranges. C'est un talisman mabométaU) et peut-être bien un emblème outrageant pour not^e sainte religion 1
— Non, monsieur, peyniettez-nipi 4fi vous dipei que
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TOUS VOUS trompez, sans aucun doute, répliqua Oeronimo. La croix ne se trouve-t-elle pas placée au-dessus de la demi-lune> et cela ne signifierait-il pas plutôt quç la foi dans le Christ a triomphé de la doctrine de Mahomet?
«— Mais pourquoi appelez-vous cela une relique ?
-T Marie rappelle ainsi, mais non moi. C'est une amulette, monsieur, et si elle a quelque puissance, elle la doit à cette pierre grise que vous remarquez au-dessous de la croix. Cette pierre est une draconitey enlevée au péril de la vie de la tète d'un dragon, dans le pays des nègres.
Un sourire demi-railleur contracta le visage du vieux gentilhomme, tandis qu'il contemplait en silence le talisman. Après un instant, il dit :
• — Je me souviens, signer Geronimo, d'avoir lu dans Pline certains détails sur la draconite et sur ses vertus extraordinaires^ mais je me souviens en même temps que le grand naturaliste oublie de dire quelle est la force propre à la draconite... Ahl ah! signer, vous vous fiez à cet objet et vous croyez qu'il vous protégerait contre le poignard des assassins? Les gens du midi ont une étrange piété : dans leur superstition ils confondent ce qui est saint avec des choses qui ne devraient leur vertu, si elles en avaient quelqu'une, qu'aux conjurations des sorciers !
Le jeune chevalier rougit légèrement et répondit :
— Vous vous trompez, monsieur, pour ce qui me concerne du moix]U9. Je pourrais, pour ma justification^
TOUS dire que cette amulette a appartenu à un pèlerin, et qu'elle a reposé pendant la nuit du vendredi- saint sur la tombe de Notre-Seigneur i Jérusalem ; mais je serai plus loyal en vous déclarant que je ne crois pas que cet objet ait la moindre puissance pour me préserver du danger* Et, cependant, je le porte sur moi avec la ferme et inébranlable conviction qu'il me protégera à rbeure critique contre tout malheur.
— Il vient peut-être de vos parents morts? demanda M. Yan de Werve» frappé de la singulière explication du jeune homme.
— - Non, monsieur, répondit Oerunimo, cette amulette est pour moi le souvenir bien cher de ce qu'un |our en ma vie Dieu m'a permis de faire une bonne action. Je voudrais bien vous raconter comment l'amulette est tombée entre mes mains et pourquoi je crois qu'elle peut me protéger ; mais c'est une longue histoire.
— n me serait agréable cependant que vous voulussiez bien satisfaire ma curiosité^ dit le vieux chevalier.
— Eh bien, qu'il en soit selon votre désir, répondit Geronimo.
— Vous savez, monsieur, qu'il y a cinq ans, lorsque je voulus entreprendre, pour la première fois, le voyage de Lucques à Anvers, je fus pris par les pirates algériens et emmené comme esclave en Barbarie. On me vendit à un seigneur maure, qui me fit travailler dans les champs jusqu'à ce que mon oncle envoyât la rançon qui devait me rendre la liberté. Dans les mêmes champs où je devais travailler, sans y être trop contraint, je
a LÉ DËlifOl» 1)0 JBÛ
voyâid title yieillë femme aveugle attelée à une sorte de petite charrue, ëf qu'on faisait marcher à coups de bfttoâ. Comme une mule. C'était une esclave chrétienne^ à laquelle on avait crevé les yeux par tin pur raffineitieht de cruauté. J'appris d'elle qu'elle était née en Italie, daâs un village des environs de Porto-Fino, port situé hoh loin de Qënes. E^le n'ielvait pas de parents qui pussent payei^ sa ranQoti, et c'était pour cela qu'on l'àVàit rivée â là charrue comme une bête de somme, jusqu'à ce que Isl mort vint la délivrer. Le sort affreux de cette malheureuse esclave aveugle m'inspirait uUe si profonde pitié que je versais des larmes de douleur et de rage quand j'entendslls dé loin les cris navrants que lui arrachait le bâton dû surveillant. Un jour même que les bourreaux païens avaient terrassé U pauvre feiiinlè et là maltraitaient cruellement, itton indignation s'alluma tellement que j*oeai la protéger par la force. Si mon itialtre maure n'eût attendu une somme considérable pour ma délivrance, la mort la plus affreuse eût été sans doute la punition de mon audace. Après quelques jours de prison et de mauvais traitement]^, on me l*énVoya aux chattips pour y travailler comme auparavant. La position de l'esclave aveUgk n'avait pas changé 5 elle était toujours inhumainement accablée de Coups de bâton. Son Isort me déchirait le cœur, mais plus encore moU impuissance à défendra coDtre les cruels païens une femnie qui était ma sœu.* par le Christ et par notre commun malheur. N'osant plus recourir à là force, je recherchai d^autres moyens
LE DËBlON DU JZV 23
d'adoucir buii le c xi. Duràni les quelques heures die repos qu'on nous accordait, ou plutôt qu'on acccordait à nos surveillants, chaque fois que je pouvais le t'aite sans être vu, je coûtais à la femme aveugle et partageais avec elle la meilleure partie de ma nourriture ; je m'effor(Jais àe la fortifier en lui donnant l'espoir que Oleu ne la laisserait pas mourir à cette affreuse chainé ; jeliii disais que si je redevenais libre et pouvais retourner en Italie, je travaillerais activement à amener sa libération, dusse-je moi-même renoncer à tous les plaisirs pendant quelques années, pour amasser peu à peu sa rançon ; je lui parlais de iiotre patrie, de ta bonté de Dieu et de sa délivrance probable. La pauvre aveugle baisait mes mains et me nommait un ange envoyé par Dieu pour illumine]^ les ténèbres de sa vie de doux rayons de consolation et de pitié, iê demeurai quelques mois seulement en servitude avec elle. Mon oncle à qui, sur mes indications, on avait donné avis de ma captivité, envoya à Alger une galère armée pour me chercher. Outre le montant de ma rançon, il m'envoyait en même temps la somme nécessaire pour transporter quelques marchandises précieuses de Barbarie en Italie. Lorsque je pris congé de Tesclave aveugle, je fus si profondément touché de sa douleur que la pensée me vint de racheter sa liberté. Il est vrai qu'il me faudrait pour cela prendre une bonne partie de l'argent que mon oncle m'avait envoyé pour achetei des marchandises i il est vrai que je tremblais d^avance, dans la conviction que mon oncle, qui voulait que la régula-
nté en affaires de commerce fût respectée comme une loi de fer, m'accablerait de sa colère; mais cependant le cœur l'emporta; la charité chrétienne triompha en moi. N'écoutant que ma compassion, j'achetai la liberté de l'infortunée aveugle et la dégageai de mes propres mains de la charrue. Ah 1 ce fut le moment le plus heureux de ma vie I
Marie et son père étaient tous deux profondément touchés par le récit du jeune homme ; chacun d'eux avait pris une de ses mains.
— Ahl Geronimo, s'écria Marie, que le bon Dieu vous bénisse d'avoir été si compatissant envers la pauvre esclave chrétienne I
— En effet, vous avez bien, très-bien agi, dit M. Van de Werve. Je sens, Geronimo, que je vous estime et vous aime davantage, à cause de votre générosité envers l'infortunée aveugle... Elle fut saus doute bien heureuse de cette libération inattendue?...
— Vous le comprenez facilement, répondit le jeune gentilhomme. Lorsque je lui dis qu'elle allait être libre et qu'elle allait retourner avec moi dans la patrie tant regrettée, elle devint presque folle de joie ; elle riait, criait, pleurait; elle tombait par terre et remerciait Dieu en levant les mains au ciel ; elle embrassait mes genoux et arrosait mes pieds de ses larmes. Ne sachant comment me témoigner sa reconnaissance, elle tira l'étrange dmulette de son sein et me la donna en me conjurant de la porter toujours. Elle me dit qu'elle a pour force propre de protéger et de sauver celui qui la
possède, alors que tout secours humain lui manque ou est devenu impuissant. Quant à l'origine de Tamulette elle n'en savait rien autre sinon qu'elle avait été rapportée de Jérusalem par un de ses ancêtres qui avait fait un voyage en terre sainte en expiation d'un meurtre commis involontairement, -— et que, depuis ce temps, elle avait été transmise dans sa famille^ des parents aux enfants, comme une précieuse relique. Elle ne doutait nullement de ses vertus et racontait d'étranges choses à l'appui de sa foi. Ainsi, elle prétendait que c'était ^'amulette seule qui lui avait valu une protection et qui lui permettait de retourner en Italie d'une façon si inespérée...
— Vous l'avez emmenée avec vous? La pauvre aveugle vit-elle encore? demanda Marie.
— Je l'ai, en vue d'Italie, fait passer à bord d'un navire côtier qui allait à Porto-Fiero ; je lui ai donné une petite somme d'argent et l'ai recommandée aux bons soins du batelier. La pauvre Theresa Mostajo, — c'est son nom^ — vit sans doute en paix aujourd'hui d&ns son village natal et prie Dieu pour moi... Voilà l'unique raison pour laquelle je crois que l'amulette a une lertaine vertu ; je crois à la protection de ce signe, parce qu'il a été sanctifié par un acte de charité chrétienne et par les prières de gratitude de la pauvre aveugle martyrisée au nom du Christ par les païens.
Le vieux chevalier resta un instant silencieux et comme plongé dans ses réflexions. Puis, pressant de nouveau la main du jeune homme, il dit :
ib LE DÉMON DU JEU
— 10 ne TOUS connaissais pas enoore, Oeirdnimoi Éi Je désiM qu'il me soit possible de tous prouver combien la générosité de Totre cœur Tous honiore et votis ennoblit à mes yeux ; mais bien que Totre foi dans la TeHtt de l'amulette repose sur un sentiment louable, â Totre place cependant, je ne m'y fierais pas trop; Vous savet ce que dit le proTerbe : € Aide-toi, le ciel t'aidera. »
— Ne craignez pas que Je commette pour cela d'a- Teugle imprudence, M. Van de Werre; je sais que le regard et la pointe de l'épée doivent èti*e de bonnes sentinelles. Quand je traverse les rues dans l'obscurité, je me fais toujours bien accompagner, et ma main ne quitte pas la poignée de mon arme. Ainsi, tranqtiillisez- Tous sur ce point, monsieur, et permettez-moi de m'acquitter de mon deTOir comme il convient envers celle ft qui je dois hommage et respect.
En ce moment, le son d'une grosse cloche fit trembler les vitraux peints de la salle. La jeune Marie fût tout à tonp par là ramenée à d'autres pensées.
•^ Déjà dix heures qui sonnent à Saint-Jacques! dlt-ellè. Si mon père voulait venir avec moi faire une promenade au chantier^ pour voir s'il n'arrive pas encore de navires, j'en serais bien heureuse.
— A quelle heure est la marée ? demanda le père à Geronimo.
— A inidi la haute marée, monsieur^ répondit le jeune homme.
— Qu'irions-noas faire sitôt au chantier T demanda
le vieux «bevaller. Il peut se passer plusieurs jours encore avant qu'il Salvatore paraisse dans rpjscaut. Ne crains iqno pas, Marie, que le si^nor Deodati, pu|çse nous surprendre par son arrivée. Don Pezoa, le facteur du roi de Portugal, ^ donné ordre que je fusse çiverti dès que la galère que nous attendons sera signalée ai^ bas du fleuve, àmidi....
Il fut interrompu pajf* l'entrée d'un domestique qui lui annonça que le chevalier Jean Van Scboonboyen, le bailli (1)^ désirait lui parler et l'attendait»
Geronimo fit un mouvement comme s'|l voulait saluer et se retirer, mais M. Van de Werve lui dit avec af^ilité.
— Restez, sîgnor ; je vais envoyer Pétronille, la duègne de Marie, lui tenir compagnie ; peut-être T^ntretien avec messire de Scboonhoven ne me retiendra-t-il pa3 Ipngtemps. Nous irons ^lors fiu cbantier, 0t y jouirons au moins du beau temps. Restez^ restez, je vous en prie.
A peine avait-il quitté la salle qu'une vieille fen^me! de service j entra et se plaça sur une chaise dans un coin, près de la porte d'entrée. Elle tira un çh^p^Iej; de sa poche et parut se mettre à prier tput |)as. Cette façon d'agir devait être une coutume habituelle; paF ni la
(1) Le bailli (Schont) était le représentant du prince pour la pourrie des f riDaef. Ja^ seul et ses aepnts poiiyMefil appifibender et arrêter les malfaiteurs, sauf le cas de guet-apens ou de 4^gi'3nt délit. On nommait aussi ce haut fonctionnaire margrave, parce que le mi^rgra?edu pc^ys de Ryen, était de plein drpit |»aiUi ^ 1^ ^^P d*Anvers.
jeune fille ni le jeune homme ne firent la moindre attention à la duègne.
Maûrie se rapprocha de son bien*aimé et lui dit d'une Toix joyeuse :
-— Geronimo, réjouissez^vous t Mon père vient encon de me promettre tout à l'heure de ne pas poser à TOtr« oncle de conditions trop onéreuses.
— Je lui suis reconnaissant de sa bonté, répondit le jeune homme d'un ton triste.
— Mais qu'avez-YOus ? demanda Marie inquiète de sa froideur. J'ai remarqué dès votre entrée qu'une sorte de tristesse ou d'anxiété pèse sur votre cœur. Ayez bon espoir; la galère // Salvatore peut encore remonter TEscaut aujourd'hui.
-— Fasse Dieu qu'elle n'arrive pas ! dit Geronimo eu soupirant
— Redoutez-*vous donc l'arrivée de votre oncle? s'é-i cria la jeune fille effrayée.
— Ne parlez pas si haut, Marie ; votre duègne ne peut entendre ce que j'ai à vous dire. Oui, je redoute l'arrivée de mon oncle, depuis hier soir. J'ai imploré cette arrivée comme une faveur du ciel; et maintenant| Marie, elle me fait trembler.
— Avez-vous donc des nouvelles de votre oncle ? de mauvaises nouvelles» peut-être ?
— Ahl mon amie, au moment où tout me souriait^ quand déjà xxkns toutes mes prières je remerciais Dieu du bonheur qu'il m'avait accordé, un menaçant orage f'élère contre ma vie. Il me semble déijà entendjre la
Yoix de mon oncle prononcer la cruelle sentence qui doit me condamner i une douleur étemelle...
La jeune fille pâlit d'angoisse et le regarda dans les yeux d'un air interrogateur.
— Bonne Marie, murmure le jeune homme, c'es^ un secret que je ne puis vous confier qu'à demi et que par devoir, je devrais peut être vous taire tout i fait II j a quatre semaines qu'un négociant très-estimé se trouva, par un singulier concours de circonstances, sans argent et vint me prier de lui prêter dix mille couronnes. Si je ne satisfaisais pas à cette prière^ la réputation de sa maison était compromise pour toujours; Son nom me flaraissait une solide garantie pour une somme dix fois plus considérable que celle qu'il désirait m'emprunter. En tout cas, — quoique je reculasse devant la pensée que j'allais méconnsdtre gravement les ordres de mon oncle, — je ne pus refuser lé secours à celui qui l'implorait de moi. Pourquoi? c'est ce que je ne puis vous dire. Je lui prêtai les dix mille couronnes. Il me donna une reconnaissance renfermant la promesse de me rembourser au bout d'un mois la somme reçue. C'était hier le jour de l'échéance ; mon débiteur me démande un délai jusqu'à demain. Je l'ai rencontré, il y a une heure et demie, et il m'a dit n'avoir pas encore pu trouver l'argent nécessaire! '^ ^
— Mais si votre débiteur est riche et puissant comme vous le dites, vous n'avez rien à craindre aujourd'hui encoroi demain peut 6tre^ il vous satisfera, remarqua
iO h^ D£M0» pu JEU
]|a j^une * t^lle ayiBc une angoisse mal dissiîmqlé^.T,
— Je ne sais, Marie, si la crainte m'égare e( me ^aipp0» mps jQ crois avoir découvert que les affaires de mon débiteur sont dans un très^mauvais état. Suf flon instante prière, je n'avais pas çpnsîgné ce prêt dans mofi journal pour ep dérober la coi^naissi^nce i^ mes commis ; mais ^e montait n'en mf^pque pas moii^s dans ma caisse. Q mpn amie, mon oncle a danii les ^ifair^ de commerce un copp d'ii^il d'aigle ; i} découvrira sur-le-cbamp qu'il y a un déficit de dix mille ciauronnes..* déficit résultait d'un prêt d'argent, chose, que, depuis mon enfance, U in'a déconseillé, et qu'il y a peu de temps encore, ^ m'a très-£tévèrement défendue I Mon oncle est bpn pour moi oonime un père; mais i^tte 4ésûbéis8ance su£^t pour me priver h japials de ses bonnes grjices.». 4e redoute un malheur, Mar|e I
•— Âh I pourquoi aussi avez vous été aussi içipru-? 4(BDit, Oeronimo Y Vous aunes dû vous refuser i un pptt aussi considérablot
-rr Je ne pouvaia refuser*.; absolument pas, mon
-F- Mais VQus avei une re^sonnaissance de la 4ette ot i)ne promefise d^ paiement. Cite^ ce négociant devant les m(^gi9trats; à Anvers on fait bunne et prompte justice à tout le BioQde.
— Impossible I dit le jeuv^ homme d'une voix plaintive; p^og déUteor est on homme auquel j'ai de grandes obligi^tiona -^ une plainte de ma part amènerait ppnr lui une ruin^ irréparable. Espérons, cbèr^
LE DÉMON OU lEO 84
Maria, qu'il fmf^ eocofe }e temps de trouver de l'argent pour me rembourser lea dix mille pourounes. Il me disait ei^core ce pfiatin qu'il s'efforcerait de me les remettre en lettres de change sur l'Espagne.
?— Mais de qui parlez-vous donc ? dit Mftn^ vot?e langage est si mystérieux.
^ Je ne prononcerai pas sea pom, mpn ami^t Ne vous blessez pas de m^ réserve ; U r a wtre nous, né* gocifi^pts, une }oi du seeret qu'on w P^Ut violer.
Marie parut se soumettre docilemept & cette loi | mais elle baissa la tètei et regarda tristement le par?* quet ^
Soit que répanchement de son cbagrin danp le cœur d^ sa bi^n-aimée eût donné de la forc^ au jeune homme, soit que la vue de la douleur de Marie lui fit affecter de l'énergie, il dit d'un ton dégagé.
— Allons, ma chère Marie, ne vous laisses pas dominer par l^ cv^n\e. ^'exagère prabablement le dan-* ger. Mon débiteur est un homnie dopt la maison pou-^ vait marcher de pair au pointde rue de }a considération et de la richesse avec tout autre. Dans qu^^Iques jours, dis-je ? aujourd'hui ou demain peut-être il me satisfera. Si mon oncle arrive avant la restitution « je n^'efforcerai de retarder la remise des livres.
Il saisit la main de la jeune fille à demi consolée et lui dit d'une voix pleine d'un joyeux enthousiasme :
— Marie, ma bonne amie, puisse le soleil favoriser un jour les vœux de nos co^r^ I Puisse la bénédifs ^\Q^ di| prêtre descendre sur notre unipn, Ifous p^sse-r
rions en Italie les premiers mois de la vie la plus heureuse; en Italie, ce paradis de la terre où Dieu a prodigué tous les trésors de la nature^ et l'homme tous les trésors de l'art.
La yoix de M. Van de Werve retentit dans le vestii bule, on entendait distinctement qu'il donnait aux do< mestiques des ordres pressés.
— Marie, votre père vient, dit Oeronimo, oh 1 je vous en prie que pas un mot ne s'échappe de votre bouche sur ce que je vous ai dit. Oardez mon secret, même vis-à-vis de votre père, souvenez-vous que la moindre indiscrétion peut avoir pour conséquence la ruine d'un honorable négociant.
— Vite, Geronimo î Fais-toi mettre ta faille Marie 1 s'écria M. Van de Werve en entrant dans la salle. Le signer Deodati arrive l // Salvatore est en vue. Don Pezoa vient de m'en envoyer la nouvelle, et me fait dire que sa gondole et ses rameurs sont à notre disposition à la grande grue. Il fait un temps beau et calme ; nous irons à la rencontre d'il Salvatore.
Marie, comme si cette nouvelle inattendue lui eût fait oublier ce que Geronimo venait de lui dire, s'élança avec un cri de joie et mit elle-même sa faille avant que la duègne eût le temps de s'approcher d'elle. Geronimo semblait aussi tout joyeux, et prit son chapeau, pour aller sans perdre de temps à la rencontre de son oncle.
Bn peu d'instants, tous furent prêts ; ils attendirent encore un peu avec impatience dans lacouri jusqu'à ce
LE DËMON DU JEU Sa
que les chevaux fussent attelés à la voiture. La grande porte de la rue s'ouvrit enfin et l'équipage s'élanga en avant»
Ce jour lây l'Escaut présentait d«r^nt Anvers un émouvant spectacle. Quelques-uns des navires que le v«nt d'est avait retenus depuis trois semaines dans la mer du Nord, s'étaient déjà rapprochés de la ville ; beaa« coup d'entre eux montraient leurs voiles déployées à Tangle de la tète de Flandre, tandis que plus bas dans le fleuve, à Thorizon douteux, des centaines de mâts semblaient sortir des flots pour annoncer l'arrivée de toute une flotte.
ues matelots des navires arrivés travaillaient avec un gigantesque déploiement de force à lever l'ancre et à rapprocher leur bâtiment de la ville, afin de prendre le long du quai une place favorable. Ils rivalisaient entre eux avec tant d'ardeur et d'énergie que la lourde carcasse des vaisseaux pesamment chargés semblait frémir sous l'eflbrt des câbles tendus. De chaque navire montait vers le ciel un chant sauvage et dur comme le cri plaintif du cabestan ; mais joyeax et entraînant comme les clameurs de triomphe d'une armée victorieuse. Ces chants, sortant dans toutes les langues du monde commercial des poitrines robustes des gens de
U hE DËMON DU JEU
mer, retentissaient comme une formidable acplamatioQ mv la ville et eur le fleuve.
La voix des capitaines, retentissant à travers le popti^ voix, parvenait seule à percer à travere ces chants confondus; et quand un galion portugais venant des Indes occidentales se montrait devant la ville, Texplosion d'une salve d'artillerie venait dominer tous les bruits comme un roulement de tonnerre...
lie soleil, im» tout son éclat, éclairai^ c^tt^ scène vivante de T^tivité bumaipe^ et carescfaft 4e ses rayonsf ^x splendides couleurs la surfape ridép du largo fleuve.
Des eentaiues de pavillons et de flammes de toute couleur flottaient dans Tair ; un essaim de gondoles et de chaloupes siUonnaient le fleuve ; de tousi les coins, de toos les b&timents, de tous les quais s'élevaient vers le ciel des clameurs joyeuses qui se mêlaient am^ chants des travailleurs. Jusqu'aux voituriers d'outre- Bhin qui étaient rangés avec leurs puissants chariots près du cimetière du Biirg, afin d'y charger des épi* oeries pour Cologne, ne purent résister | l'influence de cette belle journée de mai et à l'allégresse générale; ils se rassemblèrent près de la porte du Chantier et entonoèreat dans leur langue allemande un chant si harmonieux^ si doux, et cependant si viril qu'il eur chanta les ouvriers des alentours et fit taire tout bruitt aussi loin que ses sons pouvaient atteindre.
En ce moment, une voiture de maître franchissait la porte 4p Ghantier* et s!ftf rètait dans le voisinage des
LE DtnfON DU jsn 8S
yoituriers allemands à riDStant même où ie dernier
son de leur chant allait se perdre dans le chant de travail des matelots.
Un jeune homme, et après lui un vieillard et und jeune fille richement parée, descendirent de la voiture*
Tous ceux qui se trouvaient là, aussi bien marchands qu'ouvriers, se rangèrent de côté avec respect tandis qu'ils prononçaient en saluant le nom de M. Van de Werve, et jetaient des regards d'admiration sur sa charmante fille. Quelques Italiens de moindre condition murmuraient même assez haut pour que Maria put les entendre : Eeeo la bionda maraviglia*
Mais lA. Van de Werve donna l'ordre à ses gens d'al« tendre avec la voiture sous la porte du Chantier, et se dirigea en saluant du côté du fleuve^ où le pavillon de k factorerie de Portugal et les rames levées lui indiquaient TeodrQit qù* l'attendait la gondole de Lopez de Galle, préparée pour lui.
On jeta un petit tapis suç la planche placée comme un pont contre le quai et la gondole. Marie, son père et Geronimo entrèrent* dans l'embarcation ; les six rames descendirent à la fois dans l'eau, et les bras robustes des matelots portugais se mirent à feodrie les vagues avec une énergie croissante. Rapide comme un poisson et légère comme un cygne, la gondole s'élança ' sur La calme surface de l'Escaut, et louvoya avec mille détours jusqu'à ce qu^elle fût enfin sortie de la foule des navires et trouvât au bas du fleuve une roub libre
devant elle. Alors les matelots redoublèrent Teffort de leurs bras, comme s'ils voulaient montrer à la belle jeune fille ce dont ils étaient capables dans leur métier. La gondole, obéissant à l'impulsion des rameurs, bondissait à chaque coup des six rames^ la poupe en avant eontre les flots, et se berçait gracieusement sur ces vagues qu'elle éveillait par son rapide passage*
Un silence complet régnait dans l'embarcation, les matelots avaient les yeux fixés avec une timide admiration sur le gracieux visage de la jeune fille ; Marie avait le regard baissé et songeait que l'oncle de Oeronimo consentirait infailliblement à son bonheur; le jeune homme était absorbé dans ses pensées et flottait entre la joie, Tespérance et la crainte. M. Yan de Werve contemplait la ville, et semblait jouir de la vue magnifique qu'offre Anvers^ quand on voit de loin, romme une autre Venise, ses tours et ses édifices s'élever au bord de son beau fleuve.
Bientôt la gondole tourna la tète de Flandre, et somme pour rester dans le reflux, elle avait choisi son chemin le long de la digue, elle glissait comme une Gèche au milieu des roseaux oscillants.
Tout à coup Geronimo se lève vivement et montre au doigt au loin en s'écriant avec joie :
^- Ah I voilà // Salvatore là-bas 1
Marie imita son mouvement et demanda, les yeux fixés dans le lointain sur les navires qui arrivaient :
— Où? Est-ce ce vaisseau qui porte une croix roug«» sur son pavillon?
LE DfîMON DU JKU 87
— Non, Marie, c'est là-bas, derrière les galions de guerre, cet autre grand navire à trois mâts, qui porte sur son pavillon une image, celle du Sauveur : // Sal^ vatore.
Tandis que la gondole poursuivait sans interruption la course rapide, tous les yeux étaient fixés sur la galère pour y distinguer, si c'était possible, les personnes qui se trouvaient sur le pont.
Tout à coup Geronimo battit des mains et s'écria :
— Dieu soit béni, je vois mon bon oncle.
Cette eiclamation décida M. Van de Werve ise lever aussi dans la gondole.
— Vous voyez votre oncle ? demanda-t-il tout curieux.
Le Jeune homme répondit d'une voix rapide et joyeuse :
-— Ne voyez-vous pas sur le gaillard d'avant de Vil Salvatore^ cmq ou six passagers qui portent un costume aux couleurs bigarrées et une plume au cbapeau? et au milieu d'eux un homme de haute tailb' complètement enveloppé dans un manteau brun? Oa de longs cheveux blancs qui brillent sur ses tempes et une barbe d'une blancheur d'argent qui se détache comme un flocon de neige sur son costume de nuance sombre. C'est le signor Deodati, mon vieil oncle.
— Ah 1 quel beau vieillard, s'écria Marie avec admiration.
— * En efititt, dit M. Van de Werve, pour autant que ja
M LE DËMON DU lEU
puisse le distinguer de loiU| votre oncle a un air trèiimposant.
— Uon oncle est un homme qui ini^ire le respect partout où il parait, dit le jeune homme avec enthousiasme. Ses soixante-cinq ans brillent sur son front, eomuïe l'auréole de l'expérience et de la sagesse ; il est savant, .bon, gén^ux.,»-
Et, agitant son chapeau «n T^ir, il s^écria :
»— Ah ! il nous a reconmisl Voyez, îl nous salue de la main. Son doux sourire vient % mon adresse... 'Comme mon tœur batl mes yetix le revoient apràs quatre années de séparation! Merci, merci, mon Dieu, de ce que 'vous l'avez 'protégé!
La Joie du jeune homme était si vive et si expansive queUfarie et son "père furent gagnés parla contagion de rémotion :
— Cela vous fait honneur, Geronîmo, dit M. Van de Werve, de pdrter à votre oncle une si vive affection. Dieu aime les cœurs reconnaissants ; puisse-t-îl vous donner ai;jourd'hui ce que votre cœur désire...
Mais le jeune homme n'entendit pas ces paroles d'en* couragement.; debout sur le hanc de la gondole , il agitau les mains et s'efforpit, dans.son impatience, de faire coiqprendre par signes à son oncle combien il était heureux de le revoir.
La gondple ee rapproch^^it 4e ]la galère qui remontait internent l'Escaut, poussée par une brise favorable |Bt Jar la marée montai^.
Bientôt la légère embarcation se trouva à côté du ffmi D&yire.
Ayant q|l^ récbelle fut .descendue, Geronimo se cramponna au câble de la galère, et, tandis que Mnrie |K)USsait ^ cri d'effroi, il s'élança sur le ppnt et se jiricûpita àims les bras de spn opcl^.
ftf. Van de Verye ipo^ta Téchelle avec plus de précautions. liUi ,^ussi s>pprpcb.a du sijgnpr Deodati et échangea avec lui des salutations pleines d'urbanité.
]|Iar)e était.rçstée dans.laj^ondole ; elle vit Geronimo léijé^r.son embraçsement et s'aperçut avec joie que ^ larmjQs d'émptiop .brillaient dans les yeux du vieillard. Une joie plus vive encore s'empara d'elle quand ^IJjB vit ^ec quelle .affabilité son père et l'oncle, ()e Ge- 4»pnimp s'eptretenaient ensemble et échangeaient les ^Ips cordiales poign.é.es de main, comme s'ils étaient rl)on3 amis flepuis longtemps.
;]pientôt le signor Deodati s'approcha du bord de la ^ère et descendit avec M^ Van de Werve et Geronimp J^ns.la jgqndple, pour gagner la ville.
.-— Voici naa fille, dit le chevalier flamand en pré- Sl^tant JMarJe au gentilhomme étranger.
JjB vieill^yd, rCopime frappé d'admiration, ,regarda sans dire un mot la ravissante jeune fille qui se1;enait dAy;apt,|jiu ^t ,9e borna à s'incliner deux fois pour la /Eialper.
IfGS traits angéliques de Marie étaient illuminés par nn doux sourire qui s'adressait comme une prière de sympathie aux yeux du vieillard; le regard de ses
grands yeux bleus était si pénétrant, si respectueux et si suppliant que le signor Deodati, tout saisi d*une douce émotion, lui tendit la main en murmurant:
— E la graziosa donzella! (i)
Mais Marie, encouragée par TaSectueuse poignée de main et poussée sans le savoir par un mystérieux instinct, tendit les deux mains au vieillard qui ne se contint pas plus longtemps et serra avec joie la jeune fille dans ses bras.
Le baiser déposé par son vieil oncle sur le front de neige de Marie, fît baltro violemment le cœur de Oe^ ronimo, et il dut détourner la tète pour cacher deux larmes qui jaillissaient de ses yeux.
'^Iddio vi diapace in nostrapatria: Que Dieu vous donne la paix dans notre patrie, signor Deodati, dit Marie en prenant la main du vieillard^ venez, soyez bon pour votre servante ; asseyez-vous sur ce banc et laissez-moi me placer à côté de vous ; j'en serai bien heureuse. Ne vous étonnez pas de ma hardiesse ; Geronimo m'a si souvent et tant parlé de vous que depuis longtemps déjà je vous respecte et je vous aime. Et puis; c'est la coutume dans notre Néerlande : un étranger^ quand il s'y présente, est pour nous le bienvenu comme un frère.
Le signor Deodati, à la grande joie de Marie, s'étai assis à côté d'elle à la place désignée. Tandis que la gondole s'éloignant du navire et suivant le courant da
(i) Oh 1 la gracieuse jeooe filkb
fleuve se dirigeait vers la ville avec une rapidité plus grande encore qu'auparavant, le vieillard dit avec sur* prise:
— Mais, mademoiselle, vous parlez l'italien comme si vous étiez née à Lucques même. Gomme ma langue maternelle est douce et harmonieuse dans votre bouche !
■i- Voilà mon maître, dit Marie en montrant Geronimo.
— Cela n'est pas ainsi, mon oncle ; elle vous trompe par modestie, s'écria le jeune homme. Mademoisçlle Van de Werve parle aussi l'espagnol et le fruuçaig ; elle connaît même un peu le latin.
— Serait-ce vrai ? demanda le vieux Deod^'j avec un sourire d'incrédulité ?
— Ce n'est pas une chose extraordinaire dan» notre ville d'Anvers, signor, dit M. Van de Werve. La plupart des dames nobles et même les Glles des marchands parlent deux ou trois langues étrangères. C'est peur nous plutôt une nécessité qu'un plaisir; car puisque les peuples du Midi ne veulent ou ne peuvent apprendre notre langue maternelle, il faut bien que nous nous familiarisions avec la leur.
Le signor Deodati, comme si une pensée soudaine surgissait dans son esprit, saisit la main de son neveu qui était assis devant lui et fixait sur lui un affectueux regard :
— Qeronîmo, dit-il d'un ton calme, je suis content de toi. Tout jeûne que tu sois tu as dirigé avec pru-
ifi LE DÉMON DU JEU
dence une maison de commerce dansée; pays; tu ^étf conduit comme un homme Mt; et poiir me plaire te t'es interdit toi-même les plaisirs qui ont tant de si« ductions pour la jeunesse, je le sai& Comme fempla<« çantde ton père, yai même de loin tenu sur toî nm oeil vigilant et cete a léjoui mes>yi«ux jouf^ dévoila que je laisserai pour successeur un chevalier vert^«iig^ et un négociant prudent. Je vois œ que tes yeux me demandent. Sois tranquille, mon fils ; en cet heureux jour où nous nous revoyons, kisse un doux espoir remplir ton cœur ; j<e n'ai fait cette longue traversée que pour te donner, si c'est possible, la récompense do ta reconnaissance.
Il se leva et dit à Marie :
— Chère demoiselle, il me semt très^agréable de^ faire ainsi à côté de vous un long voyage, e( puis votre charmant regard, votre cordial accueil, et je ne saisk quoi que je ne puis exprimer mais qui me ravit, me pousse à échanger avec votre père quelques paroles 4 voix basse, pardonnez-moi : Geronimo prendra pendant ce temps ma place auprès de veua.
Après avoir dit ces: sftots, il gagna avec M. Van de Werve le fond de la gondole où tous deux s'assirent sur l'un des derniers baïkcs.
Tremblants de crainte^ d'espoir et de joyeuse at-> tente, Marie et Geronimo s'efforçaient de deviner i l'expression de la physionomie de leurs parents ce qu'ils se disaient. lis voyaient bien le mouvement de leurs lèvres ; mais ils ne pouvaient rien entendre der
leur conversation à voix basse, et au commencement le visage des vieillards resta très-calme et presque soas* animation. Peu à peu cependant l'entretien parut s'échauffer; unt expression amèré flotfeit sur les lèvreë^ du père de Mario, tandis que le signor Deodati faisait d'une manière expressive un compte sur ses doigts. On discutait la grande affaire : la dot, rhéritage. Des deux côtés on s'occupait d'argent!
Geronimo pâlit en voyant son oncle hocher lu tête d'un air mécontent; la jeune fille trembla en voyant le dépit se peindre sur les traits de son père.
L'entretien secret dura très-longtemps sans qu'il parût prendre une tournure plus favorable ; au contraire les deux vieillards avaient baissé la tête et restaient muets, comme s'ils eussent été mécontents l'un de Tautre.
Le signor Deodati adressa encore une question i M. Van de Werve; celui-ci répondit négativement.
Puis tous deux se levèrent et vinrent s'asseoir silencieusement sur tes bancs devant Marie et Geronimo. Lt^ur physionomie trahissait un dépit secret et ooncentré.
Le jfeune homme interrogeait son oncle d^un i^egard rempli de larmes ; Marie regardait le fond de la gondole ; mais lés pénibles palpitations de son sein attestaient qu'elle luttait violemment contre le découragement et la douleur.
Pendant quelque temps un morne silence régna dans la gondote. M. Van de Werve regardait trisi»-
U LE DËMOjÉ DU JEU
ment sa fille, qui semblait accablée de tristesse, et n'avait pas encore levé les yeux; le signor DeodaU était profondément ému par Texpressiou suppliante des yeux de Oeronimo. ^
— Voyons, monsieur, dît le vieux lucquois, faisons quelque chose pour rendre ces jeunes gens heureux.
— Oh l je le veux bien, répondit le chevalier, mais vous^ signor? Ma fille est issue d'un sang de haute noblesse^ il faut que dans le monde elle puisse faire honneur à sa naissance; comme père j'ai à remplir des devoirs que je ne méconnaîtrai ni ne négligerai.
— Mon pauvre Geronimo, dit le signor Deodati, d'un ton de compassion et en poussant un soupir : ta m'accuserais de cruauté^ n'est-ce pas? et cette douce jeune fille pourrait haïr l'étranger pour son insensibilité? Npn, ce n'est pas pour cela que j'ai traversé la mer dans mes vieux jours.
H réfléchit encore pendant quelques instants, puis il tendit la main à M. Van de Werve, et dit :
— Voyons, seigneur chevalier, je veux me montrer conciliant. J'accepte pleinement et entièrement vos conditions I je ne demande que votre bonne amitié comme récompense de mon sacrifice. Le bonheur de nos enfants est-il conclu et assuré ?
M. Van de Werve pressa cordialement la main qui lui était ofierte et dit avec joie à sa fille :
Marie^ embrasse cet excellent gentilhomme, il sera ton père, mon enfant.
Marie se jeta au cou du vieillard, un cri de joie s'é*
ehappa du sein de Gerouimo, et les matelots qui ramaient, bien qu'ils ne comprissent pas bien ce qui se passait, se sentirent eux-mêmes émus.
Pendant quelques instants on échangea dans la gondole de joyeuses félicitations, des paroles de reconnaissance et des exclamations ^e bonheur, jusqu'à ce que la légère embarcation tournât la tête de Flandre et que la ville d'Anvers, avec ses mille vaisseaux et embarcations de toute espèce, avec ses tours et ses hauts édifices, avec tous les bruits de sa fourmillière de travailleurs se déroulât sous les yeux du signor Deodati au bord du majestueux Escaut.
Un cri d'admiration lui échappa.
— O che hella citta ! Quelle belle ville ! s'écria-t-il. Quelle magnifique teur que celle qui élève là-bas, comme une dentelle sculptée, son sommet audacieux vers le ciel, et domine, comme un géant, toutes les autres. Quels sont les singuliers bâtiments qui dressent là-bas leurs coupoles rondes et leurs toits pointus si haut au-dessus des autres maisons? Oh 1 ordonnez qu'on laisse la gondole suivre le courant : Taspect de votre ville m'enchante, je veux en jouir tranquillement pendant quelques instants.
M. Van de Werve, pour satisfaire la curiosité du gentilhomme italien, lui montra successivement les points les plus remarquables de la ville en disant :
— Voyez, là devant vous, c'est la nouvelle ville,
construite à ses propres frais par Gillibert de Schoon-
beke, un homme auquel Anvers est redevable de son
M LE DÉMON tfV JEU
dernier agrandissement et de la création d'um iprsnsy tlté innombrable de rues et de maisons (i) ; les grè^ndetr et massives tours à meurtrières fui, en pltisîeurs endroits baignent leur pied dans TEscaut, ce sont les anciennes fortifications de la ville. Cette petite tourelle^ qui domine une forêt de mâts, c'est le couvent dir Faucon, qu'on nomme ici Notre-Dame de Vtffkôiïbrôek. Là-bas, tout près de l'Escaut, s'élève KégUse d^ Btyrgty le plus ancien tertple dé notre ville, puisqtite, dès Fan 642, il y avait là une chapelle en bois, et q'u'en 1*249^ il a été consacré eôtnme paroisse tel qu'il est mainte^ nant (-2). Ce haut édifice, au pied de la tour gigautescjfufé^ de Notre-Dame, est l'entrepôt d'Espagne. Toutes- les nations ont ainsî leurs factoreries et leurs magasins propres, où chacun trouve auprès des siens, en invoquant le nom de son roi ou de son pays, aide et protection. La massive tour inachevée qaa vous voyez là-bas domine l'église Saint-Jacqués ; elle devait dépasser là hauteur de la four dé Notre-Dame ; mais, à défaut d'argent, on a interrompu les travaux depuis quelque temps. Voyez- vous, non loîfl de là, cette tour carrée surmontée d'une petite coupole rôtfde ? c'est lé palais de Fugger, ce Crésus de notre temps, anobh par l'empereur Maximilien, à causé de sa prodigleuso
(1) On eslime que trois mille maisons nouvelles ont été construite par Van ^hoonbecke et par Ceux qu'il encourageait. Merteas et ToBFO, Histoire d'Anvers* Part. lY, di. m.
(2) Cette éKiise a été démolie au commencement de ce siècle. L*emplacement qu^elle occupait perte aujour(t6^ui le nom de P/atiid
fortune. Fournisseur d'argent des souverains et des ^ nations, il voit eneore tous les jours s'accroître sa fortune par un torrent d'or qui afflue dans ses caisses, et, si Dieu n'y met ordre, les rois et les peuples finiront par s'incliner devant la puissance de l'opulent banquier. A droite, vous avez l'église Saint-André, et tout près le puissant couvent de Saint-Michel où loge notre empereur Charles^ quand il visièe sa bonne ville d'Anvers (1).
Tandis que la gondole glissait doucement sur la surface unie du fleuve et que M. Van de Werve continuait de donner des explications au signor Beodatî sur les édifices qui se distinguaient soit par leur forme particulière soit par leur plus grande élévation, ï\ y avait sur la rive, à l'angle le pkts avancé du chantier, un personnage qui suivait imperturbablement la gondole des yeux et qui s'efforçait, de percer du i^egard ce qui se passait dans l'embarcation et de découvrir quelles pouvaient être les émotions du jeune homme et de la jeune fille qui étaient assis sur l'un des bancs^du milieUé
Cet homme, malgré le beau temps, pointait un ample manteau et un chapeau à larges bords sur lequel retombait une plume pourpre. Son piouppolnl était de drap d'or et son haut-de-chausses de satin brun. A son côté brillait la poignée d'une épée.
(i) Dans V Histoire d'Anvers^ de MM. McilTBiiscitToivo, part. IV, eh. ui, OB trouve luw vue de la Tiile le lon^ de TEscaut, à la date de 1556, et des détails sur les principaux édifices qu'on y remarque»
II était de haute taille ; tout dans son extérieur annonçait le gentilhomme ; son costume et sa chevelure d'un noir foncé attestaient une origine italienne.
Ce qu'il y avait de plus remarquable dans sa personne, c'était une longue et étroite cicatrice qui traversait obliquement son visage^ comme si une lame aigûe lui eût jadis tailladé le front et les joues. La trace qu'avait laissée cette blessure, ne défigurait pas trop ses traits^ surtout quand son cœur était calme ; mais dès qu'une passion vive ou une émotion impossible à comprimer accélérait ou ralentissait le cours de son sang^ alors les bords de la cicatrice se revêtaient de teintes qui variaient du blanc mat au rouge vif et au pourpre violet.
En ce moment, où son regard était fixé sur la gondole avec une expression de jalousie irritée, un feu sombre brillait dans ses yeux, et ses lèvres immobiles étaient crispées par une amère contraction. La couleur de la cicatrice avait suivi la progession croissante de son émotion, et était déjà arrivée à une teinte rouge foncé, qui parfois passait légèrement au violet
Ses pieds se trouvaient tout au bord de l'eau, pour empocher probablement que personne ne passât devant lui et ne pût le voir en face ; il pouvait ainsi s'abandonner, sans être épié, aux tumultueuses émotions qui agitaient son âme.
On n'eût pu deviner, même à l'étrange expression de son visage, ce à quoi cet homme pensait et ce qui se
passait en lui ; mais assurément rien de bon n'occupait son esprit ; car tout en lui attestait un sombre désespoir et une ardente jalousie. '
Pendant longtemps il suivit, dans la même attitude, la gondole qui suivait sans impulsion le cours du fleuve jusqu'à ce qu'il vit les matelots saisir leurs rames et supposa qu'ils allaient aborder.
Alors tout son corps tressaillit sous l'effort qu'il fit pour maîtriser son émotion. Son visage devint calme en apparence, les bords de la cicatrice pâlirent sous ses joues, et, la démarche dégagée , le pas léger et la bouche souriante, il se dirigea vers le point du quai où il remarquait que la gondole allait atterrir.
Geronimo qui avait apergu de loin l'homme à la cicatrice, sauta sur le bord, avant que la gondole ne louchât l'escalier du débarquement et courut à lui avec une hâte singulière. H lui prit la main et lui dit d'une voix contenue.
— Ebhene^ caro mio Simone ? as-tu trouvé l'argent Simon? Mon oncle est arrivé. S'il découvre qu'il manque dans ma caisse une somme considérable, toi et moi, nous sommes perdus tous deux! Mais tu as l'argent, n'est-ce pas? Tu me le donneras aujourd'hui encore?
— Oh I plains-moi, Geronimo, dit l'autre en soupirant, un concours de circonstances fatales rend tous mes efforts inutiles.
— Tu n'as pas trouve l'argent ? murmura le jenat homme avec effroi
60 LE DÉMON DU JEtF
— Non.,, demain, après-demain peut-être. (1).
— Ciel ! si mon oncle allait me réprouver dans sa colère I Je t'en supplie, Simon, essaie de trouver h somme; ne cause pas ma perte I
— Oh I grommela l'autre d'une voix ranque et altérée, si je devais être la cause de ton malheur, je te vengerais sur moi-même d'une manière sanglante I
— Non, non, ne nourris pas d'aussi horribles pensées! dit le jeune homme en lui prenant la main avec compassion I J'attendrai, je chercherai un délai. Je m'efforcerai de détourner l'attention de mon oûcle pendant q^ielques jours... Hélas I hélas I je suis plein de terreur et d'inquiétude : au moment même où' mon oncle vient de consentir à mon mariage avec Marie I
Le visage de Simon se contracta affreusement.
— Ton oncle a consenti ? dit-il d'une voix étouffée. Et M. Van de Werve?
— Lui aussi. Ohl Simon, paMônne-moi ce bonheur! Je sais, mon pauvre ami, que cette nouvelle doit le briser le cœur; mais ne nous sommes-nous pasr promis loyalement que, si Tun de nous pouvait réussir, cela ne romperait pas le lieu de noire amitié si longtemps éprouvée ?
— Damnation! damnation! Dieu m'a abandonné I
(i) Géronimo se rendit auprès de Simon, et lui réclama le pay»* lÉesC de Hi sanme prfttée cûatre un billet signé. TarcM chercha à s^excuser par mille dé&ites, et différa de jour en jour le payement* Matibo Baicdsllo, trad. par V^iUenu ^
EË DÉMON Dtr JÉÔ 51
AiUrmura Fautre tout tremblant eu fixant les yeux sur la sol.
— Voilà roott oncle qui vient avec tf. Van d^ Werve, dit Geroûimo. Fais bonne eontenance, Simon, et ne laisse rien voir : montre une figure indifférente dès que je serai seul, mon maître^ je te viendrai en aidé dans ton commerce. Continue' d'espérer en la bonté dé Dieu.
L'homme à la cicatrice^ par un effort suprême sur lui-même, comprima leâ passions qui bouiltonnaient dans son sein, et, s'aTançanf en souriant au-devant de M. Van de Werve, il dit i s6n conl^pagtfon :
•^ Mon émotifon était imit naturelle ; .maitif enant le coup est reçu et c'est pissée Qnelque. toste que je sois, Oeronimo, je te félicite coréialemei^. Si seulemeut je pouvais trouver Tai^nt p&m te garder dé tout désagréfl^ent I Je cber^teraii, je cbéicberai sans repos
M. Van de Werve s'étaîl «pptocbé, et dit an vieux Deodati, après Téobangè des salttts :
— Je suis heureux de voos présesrtier nton ami, le signor Simon Torchi qeàt se trouvé ie$ à la tête de )à maison de commerce des Buonvisi, et (^pii a coutume (b m'honorer ue ses visites..*..
— Ah I je le connais bien ! s'écria Deodati en serrant chaleureusement la main de Simcm ; le sigiïor est de Lucques et fils d'un gentilhomme qui, quand il vivait^ étau un excellent camarads^
— Soyez le bienvenu dans les pays d^éâ dé(à M
inoutagncs (1), signor Deodali, répondit Simon Turchi. Mon père m'a parlé souvent de voire amitié pour lui. Que Dieu vous donne chance et prospérité en Brabant!
— Je vous dois de grands remerciments, signor, reprit le vieux Deodati, des remercîments pour la sympathie que vous témoignez à mon neveu. Assurément, si mes affaires sont aussi bien jgérées dans ce pays que j'eusse pu le faire moi-même, c'est à votre expérience et à vos sages conseils que je dois attribuer ce résultat. J'ai compris suffisamment par les lettres de Geronimo qu'il vous est profondément reconnaissant de votre bonté.
Simon Turchi allait répondre par de modestes excuses au remerciment du vieillard ; mais la voiture s'étant approchée, M. de Van de Werve dit :
— J'espère, signor, que vous voudrez bien nous honorer d'une viêite ce soir. Nous passerons ensemble quelques heures agréables avec notre noble hôte.
Simon murmura quelques mots pour s'excuser, en alléguant qu'il avait à soigner d'importantes affaires commerciales ; mais comme Marie et Geronimo le prièrent aussi avec instance d'accepter l'invitation, il promit de faire tout ce qu'il pourrait pour trouver quelques instants disponibles.
On monta en voiture et tous disparurent en saluant sous la porte du chantier.
Simon Turchi suivit la voiture d'un regard de flammq
(i) Les Italiens et les Espagnols qualifiaient ainsi les contrées €■ deçà des Alpes et des Pyrénées.
et écouta, immobile comme une stalue, jusqu'à ce que le bruit des roues et le pas des chevaux se fussent perdus au loin. Alors, il croisa convulsivement les bras sur sa poitrine et laissa pencher sa tète, comme si la certitude d'un terrible malheur l'eût accablé.
Il resta pendant quelque temps plongé dans de profondes réflexions; mais un chariot qui arrivait à grand bruit et les avertissements des conducteurs l'arrachèrent à sa préoccupation.
Il se rangea de côté et regarda autour de lui, comme s'il se demandait à lui-même quel chemin il devait suivre pour s'éloigner des quais et de la foule des ouvriers. Il se dirigea à pas lents vers l'église de Sainte-Walburgô et fit le tour du mur d'enceinte du cimetière. H erra pendant quelques instants dans le champ des morts au milieu des tombes, jusqu'à ce qu'il se trouvât cx)ntre les saillies du mur de l'église, dans un coin obscur, où il s'arrêta, presque caché, les yeux fixés sur une grande pierre tumulaire.
Il porta la main à son front et s'étreignit le crâne à le briser, pour forcer son cerveau i lui donner une idée nette de sa position. Il resta longtemps dans cette attitude, plongé dans de sombres pensées ; la cicatrice de son visage changeait fréquemment de couleur et de teinte et aux légers frissons qui parcouraient parfois ses membres, il était visible qu'il était en proie i une vive émotion.
Enfin, comme si ses réflexions avaient pris un caractère plus déterminé, il murmura d'une voix sourde :
bU LE DÉMON DU JEU
— Le fauteuil ? Il ne va pas I Et puis ce serait trop
tard Un poignard, une épée, un meurtre par guet-
apens? Si seulement Julio avait du cœur au ventre , mais c'est un lâche fanfaron. Pourquoi ai-je pris un pareil poltron à mon service? Il n'osera pas risquer le
coup Mais je puis l'y forcer, le forcer même à Tau-
dace. Je n'ai besoin pour cela que de prononcer son
véritable nom C'est affreux pourtantle meurtre d'un
ami et peut-être, être reconnu et trahi, — et mourir
sur l'échafaud comme un vil bandit de grand chemin le chef de la maison des Buonvisi (1)1
Cette pensée le fit frémir Il resta un instant
plongé dans ses réflexions et murmura avec plus de calme :
— J'irai trouver encore le bailli Van Schoonhoven, II a été mon protecteur auprès de M. Van de Werve ; cela le blessera peut-être que, sans égard à ses pressantes recommandations, il ait disposé dé la main de Marie. Qui sait si son influence n'empêchera pas le mariage?
Un sourire ironique contracta soudain son visage.
— Imbécile que je suis I grommela-t-il. Et les dix mille couronnes? Et Tinfamie de la banqueroute? Oh I l'infernale pensée; si je pouvais reprendre la recon* naissance de ma dette sur un cadavre ? Allons che;; M. Van de Werve ; il faut que je parle à Geronimo, que je sache où ce soir, il
(i) c Un féroce désir de vengeance s*était emparé d^ Simon, <t i) ne ftowceait à rien autre qu*à tuer Geronimo» Mittbo BAmtEhUh
liE DÉMOlrf DU JÉtf 55
La parole mourut stïr sesr lèvres- et^ «né soudaine teiv reur le secoua des pieds à la tète.
Il avait entendu dertiërtf hii iltie voix d^hommo qui parlait tout bas et sembliïH venir delà boùotie d^un è^ pion.
Pouvait-on avoir eûtendii ce (tiie Simon Turchi avait si imprudemment ôoîiM an coin* solitaire dr'un mur d& cimetière?
En se retournant aVec angoisse, il vit deux pereonnes, à trois ou quatre pas derriërë lui quir le regardaient^ d'un air railleur.
En tout autre circonstance, lé cbevaUer italien eftis certainement demandé compte à ces inconnus de leur inisultante curiosité, mais Vèsaùiiow lui avait ôté tout courage et toute énergie.
Il pencha la tête sur la' poitrine, caetia son visage' autant que poèsibie, traversa rapidement' le eimettèiHî^ et disparut derrière le mur d^enceinte.
IW
Simon Turchi avait, non loin du pont de la Vigne^: une magnifique demeure ou la factorerie, ou les bu^ reàux, delà maison de commerce des Buonvisi se trouvaient ; mais il possédait aussi à Vextpêmité é& la vtile un jardin d'agrémeni, oà^' dans de meilleur^»^ temps,; il avait l'habitude df'in^ter se» iouish et mb GOftnai»^
«ances à de charmanles fêtes, des banquets, et des concerts*
Non loin de Téglise Saint-Oeorges^ au milieu des terrains non b&tis qu'on nommait les Prés de l'Hôpital, ee trouvait la campagne de Simon Turchi.
Au dehors elle n'offrait aux passants qu'un mur d'enceinte sans ouvertures^ ombragé par de hauts arbres ; et, à Thorizon, les girouettes étincelantes de deux tourelles qui s'élevaient du sein des massifs de verdure ; à l'intérieur, au contraire, il y avait un vaste jardin dont les sentiers capricieux, tantôt serpentaient autour d'un parterre fleuri, tantôt gravissaient un coteau, puis redescendaient dans une vallée ou allaient se perdre dans une sombre grotte. Çà et là, entre les massifs de verdure, s'élevaient des statues blanches représentant, pour la plupart, des dieux de la mythologie païenne; au milieu du jardin, entouré de rochers artistement imités, se trouvait un bassin maçonné dans lequel semblaient nager une foule d'animaux monstrueux, tels que des dragons, des basilics, des lézards et des salamandres. C'était une fontaine jaillissante; et bien certainement elle devait offrir un charmant spectacle quand^ les robinets étant ouverts, ces monstres étranges lançaient l'eau dans toutes les directions en rayons dansants, par la bouche, par le nez et par les yeux.
Mais, vers le fond du jardin, et à une grande distance du mur d'enceinte de tous cMés, s'élevait un antique pavillon construit en pierres grises, dont la plus
grande partie des murs étaient recouverts de Fierre et, malgré leur teinte sombre, avaient un aspect très-pittoresque.
Sauf quelques étroites fenêtres, toutes fermées par des barreaux de fer et l'escalier en ardoise qui précédait la porte d'entrée, cette lourde construction n'offrait rien de remarquable que deux tourelles rondes qui s'élançaient du sol jusqu'au-dessus du toit et dominaient même les arbres gigantesques du voisinage.
Le jardin avait été visiblement négligé depuis longtemps^ cartons les sentiers étaient couverts de luxuriantes mauvaises herbes^ et dans les parcs à fleurs on voyait encore les tuteurs à demi pourris qui avaient soutenu les plantes qui y avaient fleuri à l'automne précédent. Les statues étaient souillées de taches noirâtres causées par la poussière et par la pluie; une mousse mince et basse couvrait les monstres de la
fontaine jaillissante, et le peu d'eau qui restait dans le bassin était couvert de la verte écume de la décomposition.
Ces signes généraux de l'absence de l'homme, les teintes sombres de l'édiûce, la nudité des arbres et des arbrisseaux croissant à l'aventure, et surtout un silence que rien ne venait troubler, donnaient à cet endroit un triste air d'abandon, et on y éprouvait je ne sais quelle sensation de solitude et de froid qui ne pouvait porter l'âme qu'à de pénibles et amères pen*sées
11 était déjà tard dans l'après diner; le soleil avait
S8 U BJËMCfl» DU JBU
prQ$qi^ aiteii^t }b tecme de sa carrière^ ^t s'il faisait 0DCOFe resplendir ks. girouettes au haut des tourelles des étoiles d'or, ses rayons obliques n'atteignaient cerpeT)dant,plus.lei5pl du jardin. Au sein des massifs de vepdure et à l'entrée des grottes, se répandait peu i peu la luRiière gri^e et douteuse gui annonce l'approche de la nuit
Pas la moindre son ne se faisait entendre en ce lieu, le bruit des travaux du peuple 'dans la ville retentissait t)idn dans l'air, les cloches des églises envoyaient bien Jeurs sons ap-dessus de Tbabitation solitaire , mais comme aucun bruit ne sortait de l'habitation même ni du voisinage, ces rumeurs lointaine rendaient ,plus saisi^ant encore le. silence qui y régnait.
5Si&ulement,.par intervalles, un bruit sourd, semblable
,AU grii^ment d'une lime, paraissait sortir du vieil
idifice ; pais il était ^i Pjbu distinct et cessait si sou-
fvent que ce faible son ne pouvait troubler la solitude
.at le silence du lieu.
Tout à coup deux coups pesants, comme ceux d'un yiparteau, ^^tentirept dans le jardin. C'était quelqu'un ^i frappait à lu ^porte extérieure dans le mur pour i^tre introduit.
Après quelques instants de nouveau silence, parut .fur Tescalier du pavillon un homme qui descendit à jms lents dans 4e jardin.
Jl était haut, mince de taille et av^it des cheveux roux, une barbe pointue également rousse et des moustaches retroussées* Ses joues, bien que maigres et
avachies, étaient rouges de ton; mais plus rouge encore était son nez. Ses yeux, entourés de limbes cendrés, avaient une expression d'égarement. Ses bras et ses jambes étaient d'une longueur extraordinaire, sa démarche et ses mouvements étaient lents et pesants, comme si ses men^bres eussent été disloqués et ses muscles sans force et sans ressort.
Son costume indiquait un domestique, il portait un justaucorps de cuir noir, un pourpoint rouge et des chausses de même couleur, sans la moindre broderie ni ornement.
En ce moment, il avait les manches relevées, et ses bras maigres étaient nus jusqu'au coude . Il tenait une lime à la main^ et semblait avoir été troublé par les coups frappés à la porte, dans un travail urgent.
Arrivé à la porte extérieure, il tira une clef de son pourpoint et demanda en italien :
— Qui frappe-là?
— Ouvre, Julio, c'est ton compagnon Bernardo, répondit-on dans la même langue.
— Tu as sans doute avalé chemin faisant, au CAomeaUf quelques pots de bière de Hambourg? M'en as-tu au moins apporté une pinte? demanda l'homme à la barbe rousse. Rien ? tu n'as rien? Je travaille ici à me crever; je meurs de soif et personne ne songe à moi. Laisse-moi voir le ressort I
A ces mots, il prit des mains de son compagnon une tige d'acier ?9courbée, et la considéra en la ployant et
la reployant, comme pour juger de sa forme et de £a force de résistance.
Bernardo était un homme trapu, difforme, avec un dos saillant qu'on pouvait regarder comme une bosse. Sa physionomie annonçait l'humilité et la pusillanimité ; mais en même temps brillait au fond de ses petits yeux gris une étincelle de malice, et c'était avec un sourire qui semblait à la fois supplier et railler qu'il contemplait l'homme roux.
Celui-ci dit d'un ton de commandement — ' Le ressort paraît bon. Va me chercher une pinte de vin du Rhin, derrière le puits Saint-Georges.
— Notre maitre l'a défendu, tu le sais bien. Laissemoi partir ; le signer m'a ordonné de revenir tout de suite à la factorerie.
— Vas-tu chercher du vin où je brise ce ressort en mille pièces sur ta bosse !
— Toujours injurier et chercher querelle, murmura Bernardo. Tu sais bien que la bonne volonté ne me manque pas. J'irai chercher du vin : donne-moi de l'argent 1
— De l'argent? Je puis sauter en l'air sans nulle crainte, il ne tombera pas un rouge liard de ma poche. Prête-moi le prix de cette pinte.
— Ma bourse est vide, Julio; mais la tienne? Notre maitre t'a donné hier encore, je ne sais combien de fchellings. Tu me l'as dit toi-même.
— - Bah I les dés ont tout dévoré I
— Joueur endurci I dit Bernardo avec un soupir. Tu
risquerais ton âme au jeu si quelqu'un voulait seulement tenir contre un carolus d*or.
— C'est bien possible, répondit Julio d'un ton moqueur ; mon âme ne vaut guère davantage.
— Fil quelles paroles impies * Nous nous trouvons ici tout à fait seuls, c'est vrai ; mais il y a là-haut quelqu'un qui entend ce que nous disons. Il te punira, Julio.
L'homme roux haussa les épaules.
— Poursuis tes débauches nocturnes, reprit Bernardô, perds ton argent au jeu, noie ton intelligence dans l'ivresse : au bout de ce beau chemin, il y a une
potence et une roue et derrière rit le diable pour
lequel toutes les âmes fourvoyées sont les bienvenues. Adieu i réfléchis à mes paroles ; songe que Dieu dans sa justice te demandera un jour, compte de ta vie. A demain I
Julio s'élança vers la petite porte, enferma la serrure et mit la clef dans sa poche.
— Gesse ces enfantillages, dit l'autre visiblement mal à l'aise. Ouvre la porte, Julio^ ou je me plaindrai à notre maître.
— Que m'importe notre maître? dit l'homme roux en riant. Tu dis, Bernardo, que je finirai par la potence? Non, non. Celui qui joue avec l'épée périra par répée, dit le proverbe. J'en ai tant percé et transpercé de ma dague que mon lour finira bien, par arriver. La nuit dernière, çà encore été fête, Bernardo. J'en ai
bien terrassé huit et percé le bras à un, et quant aux
deux ou trois iautr^ qui sont re^Uts sur le carreau, ma dague sait mieux que moi ce qu'il en est. Entre un instant avec mqi d^ans la maison ; je te raconterai comment cela est arrivé.
— Non, je n'ai-p^ le temps.
— Parbleu, il faut t'en donner du temps ;.tu w partiras pas d'ici avant d'avoir jButeadu le récit à^ ^f» aventures de cette nuit.
— Ce sont toujours les mêmes histoires. Si je devais t'en croire, depuis longtemps, il n'y aurait plus déplace jdaps les ciifietières pour enterrer les pauyres ^ens que tu as tués. Ouvre la porte, Julio, et laisse-moi .partir, je t'en prie.
L'autre lui prit la msin et, rentraïuantâe fprce vers la maison., il dit :
-r Je suis toute la journée seul ici et ne puis échanger un mot avec personne; il y a de quoi vous.i9Qgpurdir la Ungi^e dans la bouche. Tu entendra mes aventures bon gré mal gré. Juge, pai* le récit dermes h^juibB. faits, Bernarido, quel honneur c'est pour toi d'ayoir pour camarade un homme aussi intrépide. N'j mets pas de mauvaise volonté ; tu sais que toute jiésis- Jja^ce.est iautile avec n^oi. Ne souns pas ; si je voulais r.essayer, je .pourrais jouer avec toi commue avec uae J^alle ; mais Mi qs mon ami, et puis tu es trop firible jpour.m'opppser la moindre résistance* JNe crains dpoc inen..«k»
Us gagnèrent la n^aison et .entrèrent dans une snrt^ 4e^^)pir| od Julio jeta £ur la table le ressprt qu!il V^
KB DftMON DU JEU . «B
fiait en mains, et, prenant une chaise, dit à son CMI^ pagaon :
-«- Assieds-toi, Bernardo, tu vas eBtendire d'éteair^ cbos^. Connais-tu Brufferio, le ribaod? C'est uà gail* lard comme un géant, qui ne tient pas plu» eomple èo la vie d'un homme que de la vie d'une moucte. Dtifs toutes les tavernes de la paroisse Sai(n1^Aîh)ré, ii û^f a pas un homme qui ne tremble sous son pëgaird. Dans la ruelle du Livre^ il y a une tarevne dans une grande cave ; on y fait rouler les dés pendant les nuits aatières, et Ton y joue des monceaux d*or dont le diable setrl sait rorigine. Hier, tard dans la soirée, je traversais distraitement la ruelle du Livre ; un bruit d» dés frappe mon oreille. Yois-tu, Berna/dô, ee bruit là m'attire eomme une ravissante musique ; é'est plus îétt; que ma volonté. Je descends dans la taverne et je demande un verre de bière de Hongaerde. Je prends plaee parmi tes joueurs et en défie quelques-uns à jouer contï*e moi. Je gagnai, je perdis ; mais enfin le sort mô favorisa, et bientôt j*eusma poche tellement pleine d'atgent qu'elle menaçait de se déchii^e^ sous le poids dés florins. Poui^ eonsoler les perdants, j^ avais Conàmandé à Khiftleàse de ieur apporter à chacun une pinte de vin ; ïùàis, malgré ma générosité, les gailtods me regardaient avec des yeux étincelants, et paraissaient s'exciter les uns les autres à me tombei* sur le corps. On cherchait noise; OH voulait une querelle. C'était uHe société dé Voleurs et d'assassins^ Bernardo; ntliis tes ribUùds voya:Miif hkm à qui ils avaient affaire. Un couteau retient l'an*
tre dans la gaine, dit lo proverbe. Mon fier îegard, ma parole hardie^ ma physionomie intrépide les tenaient à
distance respectueuse de moi Tout à coup, le redouté
Brufferio entra dans la cave. II n'eut pas silAt appris de ses cama)*ades comment le sort m'avait favorisé, qu'il me provoqua à jouer aux dés avec lui. Je ne deman* dais pas mieux. J'ignore comment cela se fit, mais je ;perdais à chaque coup. Nous doublions toujours l'en-» jeu ; une froide sueur perlait sur mon visage en voyant tous mes florins passer dans la poche de l'heureux ri- '];)aud. Encore un coup, et il ne me restait plus un rouge liard. Le sort me fut propice cette fois; mais Brufferio prétendit qu'un de mes dés était resté debout contre le bord de ma pinte, et il rafla tout l'argentquise trouvait sur la table et le mit dans sa poche. Je me levai vivement et le traitai de trompeur. Lui, sans hésiter, me frappa de la main au visage, d'était par trop de brutalité. Furieux et altéré de vengeance, je m'élançai dans un coin de la cave et tirai mon couteau. Aussitôt vingt autres couteaux brillèrent, tirés contre moi. Tu crois que j'avais peur et que je tremblais, Bernardo? Tu ne me connais pas ; quand je me trouve ainsi en péril, la vue d'une armée entière ne m'effraierait pas ; car, je puis le dire, ce qui me manque le moins c'est le courage et l'intrépidité. Quand je vis que les ribauds allaient s'élancer sur moi, j'enveloppai mon bras gauche dans le pan de mon pourpoint, et, bondissant en avant eomme un lion, je me mis à frapper, à hacher, à percer sirudemeut autour do moi avec mon couteau^ que tous
les ribauds et même le gigantesque BruflTerio s'eDfuirent hors de la cave. Je les poursuivis dans la rue ; là le combat recommença de nouveau ; mais il tourna mal pour jies adversaires. En moins de quelques instants Brufferio était étendu mort sur le pavé^ entre deux de sescamarades ; les autres» cruellement arrangés, avaient
pris la fuite Et je m^ trouvais senl sur le champ de
bataille, comme un triomphant vainqueur I Je restai un quart-d'heure encore à cette place pour voir s'il ne se présenterait pas d'autres ennemis ; mais les coquins en avaient assez pour cette nuit-là 1
Bernardo avait écouté ce récit avec un sourire d'incrédulité; quand ce fut fini, il hocha silencieusement la tète.
— Eh bien, que dis-tu de cette aventure? demanda Julio. Ne pourrait-elle être racontée dans les chroniques comme un trait d'héroïsme?
-* Eh, certainement. Â ta place, maint autre eût
défailli d'angoisse mais il me semble avoir vu ce
Brufferio^ que tu dis mort, se promener parfaitement vivant ce matin, sur la place de Meir,
— Impossible: tu t'es trompé.
— Cela se peut, pourtant je connais très-bien le ribaud ; car je l'ai déjà vu deux fois au pilori.
— S'il n'est pas mort, il ne paraîtra pas dans la rut d'ici à six mois.
-— Et tu as repris ton argent à Brufferio ?
•— Que demandes-tu? dit Julio.
<- Mais puisque le ribaud était étendu à tes pieds,
LE DÉMOI^ DÛ Jet/
pbtii^ùôi né Itil às-tu pas' l'épris Tàrgetit! qt^^il f aVtft
YDlé?
ii'hômme rôux pai^ut chercher une réponfeô et mur- Aiurà après un insta:nt :
— Tu à& raison. DlanS l'éihbtion rfe là' Wttô, je n^
éi pBÀ pensé et pùiis je n'en aVal^ ^às h temps : lés
féilféurà dé nnit accoururent a'à'brùit^ ettn éôiùplren'dsr <ycré je n'avatà pas envie de tomber d^ns les mains dû Mlli.
— Je' ûé té' comprend)? pàâ bien ; îl tae semblait avoir entendu que tu étais resté uii quart d'heure en place, dft Bernardo avec un léger sourire. Et it y a eu sains doute beautoup de sang répandu Julîo?
— Ahl par torrents, comme tu peux croire.
Bernardo régarda son céiâpagnon de la tête aux
pîédâ et montra un grande surprise.
— Je te demanderais bien quelque Chose ; mais td A'enténd^s pas la plaisanterie et tu té fâcherais contre moi, dit-iL
— Dis franchement ce que ta penses, répondit son compagnon.
— Je m'étonne extrêmement, Jnlio, qu*il n'y aît pas la Xhoindi^é gouttelette de saùg et àième ^as une seule tache sur tes habits. Avec ta permission, |é crois que tu a!s peut-être rêvé tout cela ?
Julio bondit de son siège, grinça des déits, et regardant son co'mpagnoÀ, tomitçi à'it voulait lé dévorer^ s'écria :
<- Otf^l tif osô» téf ratilier de itioll Es-tu doiArc to
de lar vie? J^nsen&é I si je levais la maia senitment, tu serais brisé en pièces!
Bernardo s'était levé aùsÊt et dit d'une vûiX demi* ironique, demi-suppliante t
— Il faut me pardonner, Julio. Je crois à tout Ce que lu me dis et n'ai jamais douté de toâf nftei'veilléux Gi>urage. Si je ris parfois des choses sérieuses, se te prends donc pas en mauvaise part; cegenfrè dé plaisanterie est propre aux hommes.....
— Si tu n'étais pas un bout d'hoiïfme, utr être feibte^ et impuissant, tu serais déjà étendu à mes pi^ds, murmura Julio ; cependant j'ai bien envie àe te fix)ïigdr mon couteau dans la p(»triiïe
— Laisse-le dans sa gaînô, pour Famour de Dieïï, Julio ; je vais à l'instant cherchei^ pour toi tm stoap (1) de bière de Hambourg.
— Ah I hypocrite, tu as donc de l'argent t s'écria Julio avec joie. Ëh bien, je redevtenls ton ami, s$ ta me rends un service. J'ai absolument bei^iâ d'argent ; prète-moi quelques schellings; et le premier qui té rth garde de travers est un bomme mort.
— Mais si j'avais quelques scheMngs à te dcmn^f^ Julio, tu courrais sans doute encore les jouer?
— Non, tu te trompes cette fois et, je psaieraiB avèiÉf cet argent certaines eht»6S qoe notre maîtte lù'a ordonné hier d'acheter.
Bernardo tirs^ un^ petite bovn^ de sbA pourpoi'ntt f
(i) Mesure de quafte pintei.
prit le peu d'argent qui s'y trouvait et le tendit à son compagnon.
— Voilà deux schellings, dit-il ; c'est tout ce que je possède. Je crains bien qu'ils n'aillent rejoindre les autres.
Julio fourra les deux schellings dans sa poche et murmura :
— Ah ! je ne dis pas que je n'irai pas ce soir à la paroisse Saint-André, pour voir si quelqu'un osera encore tenir contre moi I
— Julio, Julio, je te plains 1 dit Bernardo en soupirant. Ce n'est pas que je veuille te faire la leçon ; mais tu as une vieille et malheureuse mère, qui a besoin de ton aide. Tu parles toujours de lui envoyer des secours, et depuis six mois tout ton argent s'en est allé au jeu. Qui sait si ta pauvre mère ne souffre pas de la faim?
Ce reproche parut toucher profondément Julio. Il baissa les yeux et parut un instant absorbé dans de sombres réflexions. Il releva la tète et dit avec abattement :
— Ne me parle plus jamais de ma mère, Bernardo ; tu touches là la seule place de mon cœur qui soit encore sensible. £t^ cependant, tu as raison, je suis un monstre! Oh ! ce jeu maudit! Mais je deviendrai meil-
eur. Ya-t'en maintenant^ pour que je puisse reprendre mon travail.
— Mais que fais-tu donc ? demanda Bernardo. Voilà déjà le troisième ressort que tu me fais commanderi et chaque fois chez un serrurier différent I
LE DAMON do jeu 09
•— C'est un secret que personne ne peut savoir que notre maître et moi.
/— Un secret ? murmura Bernardo. Des ressorts, un secret I Qu'est-ce que ce peut-être?
— Allons, je vais te le faire voir, dit l'homme roux. Le signor se fâchera s'il le veut, peut m'en chault ! mais il s'agit de ne rien dire, Bernardo ; il faut se taire comme un sourd-muet.
Il conduisit son compagnon jusque sur le seuil d'une chambre, et, ayant poussé la porte, il lui montra un grand fauteuil qui, pour la forme, ressemblait aux autres chaises qui l'entouraient^ mais des bras duquel s'avançaient en saillie deux ressorts recourbés.
— Voilà ce à quoi je travaille sans relâche depuis quatre jours, du matin jusqu'au soir. Je voudrais que ce siège ensorcelé fût au diable ! J'ai déjà versé des pintes de sueur, maïs le nouveau ressort sera bon ; encore quelques instants et j'en ai Cni.
Bernardo considéra avec une attention singulière l'objet inachevé et parut effrayé.
— Ciel ! dit-il, qu'est-ce que cela? Un fauteuil & piège l Veut-on attraper des hommes ici?
Julio fit de la tète un signe affirmatif.
Pâle d'anxiété^ Bernardo murmura :
— Dieu me garde! que va-t-il se passer ici? Notre maître sait-il quelque chose de ce terrible meuble?
— N'est-ce pas lui qui t'a ordonné chaque fois do m'apporter les ressorts 7
L'homme au dos voûté fit le signe de h croix et'muiv mura quelques mots à voix basse.
Tout à Coup Julio, en lui frappant sur Têpaule, s'écria en éclatant de rire :
^ Ah ! ab I le naïf garçon I II voit déjà une victime dsÈns ce fauieuil et le sang qui coûte à flDts, Comme dans les contes de vieille femme. Rassure-toi, Bernardo; ce que je fais ne doit servir qu*à satisfaire un caprice de notfe maître. D va faire nettoyer le jardinet réparer la fontaine jaillissante. Il fera placer ce fauteuil sous un berceau voisin de la fontaine. Celui qui i^a s'y as^ seoir sera pris, et les salamandres du bassin l'inonda ront à souhait, h te le dis, c'est une lubie de notre maître.
— Comme je suis poltron ! s'écria Bernardo en riant
de sa propre frayeur. Cela sera très-bien Ouvre-moi
la porte maintenant^ Julio ; on doit m'attendre depuis longtemps à la factorerie.
Tous deux quittèrent la maison en s'entretenani, et se dirigèrent vers la porte extérieure.
Bientôt l'homme aux cheveux roux revint seul. Il prit le ressort sur la table du parloir et le porta dans k chambre où il avait effrayé son compagnon par la révélation du secret de son maître. Il s'assit par terre à côté du fauteuil à piège ; et, prenant quelques outils, il se mit à arranger le ressort et à essayer s'il produirait l'effet voulu. Sur ces entrefaites, il disait en riant :
— Oh I cô stupide bossu, on lui ferait croire qu'un chat pond des œufs I Voiià qu'il à encore accepté toute
^tte histoire (l6 Brjafierip et de ses ribauds conunej^a» rôle d'évangile. .Le làcbe I F^pur lui escamoter àp ^ .poche son dernier sou, il suffit de lui faire peur. ^l'^l deux schellings l Le soir approche, il commence à faii)B .son^brp. Tout à l'heure, j'irai à la taverne du /)^ d^ar" gent. Je joue d*abord quelques liards^ fm^ des j^ykof^ blanches, et enfin des florins et mâme des couronnes I Cette fois, je cesserai de jouer, dès que ^ sentirai ma
poche pleine d'argent Alors, du moins, cela vaudra
la peine d'envoyer quelque chose à ma pauvii^ mère
Dans quelle position peut-elle se trouver maintenant, ma mère? Qui sait si elle n'a pas déjà quitté pe monde? Cela vaudrait peut-être mieux pour elle. ^Pauvre et aveugle I Et pour unique recours, un fils qui doit caxher son véritable nom pour échapper m hommes — un joueur, un ivrogne, un vrai gibier de jK>tQnç^«! Oui; si le sort m'est favorable, je lui enverrai tou4;.c(e même quelque chose. Le signor m'a promis de leiloi
faire parvenir à Lucques Ah ! voilà le ressort>fi}Eé4
Essayons si la machine fait son office.
Il se leva et posa la main sur le bras du fauteuil comme s'il voulait s'y asseoir ; mais il sauta tout à coup en arrière en s'écriant :
— Oh I imbécile que tu es, tu allais faire du tefral J'étais pris dans mon propre piège ; et si le signor avait oublié ce soir de venir ici, j'aurais bien pu rester pincé
jusqu'à demain dans ce traître fauteuil Mais, est-ce
que je n'entends rien? Une clef qui grince dans )$ porte du jardin ? C'est le signor Turchi 1
7t LE DÉMON DU JEU
Et 8'asseyant par terre devant le fauteuil et le dos tourné à la porte, Julio se mit à travailler en apparence avec une ardeur extraordinaire, et pour se donner encore plus un air d'indifférence, il se mit â chanter tout en limant, le commencement d'une chanson connue :
Ahl sans le sou, ta me fais peine,
To troubles mon contentemeol ;
J'aimerais tant me mettre en joie, *
Une bourse plaie s'y refuse ;
Et je reste assis sur qaon banc,
Toant le temps comme je puis ;
Ah t prenons-en notre parti t
Ne rien avoir fait beaucoup épargner !
La porte s'ouvrit, et le signer Simon Turchi apparut sur le seuil de la chambre; il resta un instant immobile et contempla silencieusement le domestique qui continuait sa chanson, comme s'il ne se fût pas aperçu de l'arrivée de son maître.
Simon s'approcha lentement de son serviteur, et lui posa la main sur l'épaule ; mais avant qu'il pût dire un mot, Julio tira son couteau de sa gaine, et bondissant debout, fit un geste comme s'il voulait frapper son maître:
— cieto, è voi, signor? Est-ce vous, signer ? s'écria Julio... Vous vous glissez à travers le jardin comme un voleur de nuit. Il fait presque obscur; un malheur pourrait arriver ainsi...
— Cesse cette stupide plaisanterie, Julio. Ou ne tue
pas lin homme sans reconnaître d'abord ^i qui Ton a affaire.
— Vous croyez cela, signor ! Si cinq ou six individus Tenaient me surprendre, il n'en resterait pas un seul enviel ^
— Tu parles comme si la vie d'un homme ne valait pas un blanc de tes yeux?
— Moins, signor : elle ne me vaut pas un liard.
— Eh bien, c'est ce que nous allons voir, dit Simon d'un ton étrange et en se tournant vers la porte. Pendant des années, je t'ai entendu hâbler et te vanter; ce soir, je saurai ce que tu es : un lâche ou un homme de courage.
Julio se redressa sur ses hanches, posa fièrement to poing sur le côté et allait parler, mais son maître ne lui en laissa pas le temps.
— Pas de vaines paroles! dit Simon d'une voix im-^ périeuse. Allume la la^ipe et viens me trouver dans ma chambre à coucher I
n quitta la place sans s'informer du fauteuil et monta an escalier tournant.. Ayant ouvert la porte d'une salle, il se jeta sur un siège, et se mit à passer les deux mains sur son front, comme un homme assailli par des pensées vagues et indistinctes mais pénibles.
Au bout d'un instant de cette agitation fiévreuse, ses mains retombèrent sur ses genoux, et le regard perdu dans la demi-obscurité du crépuscule, il murmura :
— - Ainsi^ c^est décidé ! le meurtre d^un ami I lui mon ami ? n est mon ennemi mortel I Ne m'a-t'-il pas ravi
74 IfiS DÉMON DU JEU
l's^mour de Marie ? N'a*Ml pas brisé toutes mes espé-* rances? n'a-t-il pas préparé ma perte et ne m'a-t-il pas eondamné à une étemelle infamie 7 Son opole a conf enti ; il HemnX son awpoié oommeroial, (je propriétaire
d'une immense fortune, époux de Marie, de Marie qui m'ébiit deitiné^ pour épouse par son pèrel H sera puissant, riche et heureux ; il nagera dans le lu^ei étonii#ri^ 1q monde par le^ splendeurs de sa vie, et jettera du haut de sa grandeur un regard de légitime fierté sur Turebi perdu et ruiné t dampation I et que m'arrivera*»t-il ? Peadati découvrira que je lui dois dix mille eouroonesi il me traduira en justice; je serai
condamné comme fripon , on reconnaîtra que j'ai dé«
^nsé plus que je ne possédais; ^ outragé» méprisé, leillé, tomberai^jd pour jamais dans l'abîme de la mi^ sère et de l'infamie ? Aht non, non, qu'il meure I Sa mort eeule peut me sauver. S'il périt, comme je Tai eoaeeHéf je ne doin plus les dix mille couronnes ; Marie devient ma femme et je suis maître de sa dot; alors^ je feiite le directeur puissante fier, honoré de la maison des Bnonvisi I.M VLm le temps presse ; demain il sera peutitre trop tard 1 J*entends venir Julio. C'est sur lui que
fepose tout mou ei^poir i
Le domestique entra dans la salle et posa une lampe allumée sur la table,
— Eh bien, sigpori dit-il, à quelle épreuve voulez- TOUS mettre mon courage? elle ne peut être assez difficile pour que je ne la subisse pas avec honneur^ sovez-en sûr I
LB DSIIO!! DU lEtJ 75
•» Parme las volets, les fenêtres, dit Tarcbi, s»* •led-toi là devant moi, Julio, et éeoute attentive^ manl mes paroles : ce que je Tais te dire est trèsgrave.
L'homme aui dieveui roux regarda sou maître ayee un malin sourire d'incrédulité, mais il s'fSfit sileucieusemant sur un siège devant lui
-m. Julio, dit Simoà» je suis triste et indécis. U y a un homme qui {éiut d'être mm ami, et qui, depuis des aimées, me poursuit comme s'il n'était né que pour mon malhiiiF* Il m'a toqomrs» avec une venimeuse astiiaa, calomnié» trompé» porté préjudise dans mon honneur et ma fortune ; maintenant il en est venu si loin dans ses maabinations infernales que je vais être condamné A rien moins qu'une éternelle infamie et une éternelle misère, si, par une vengeance hardie, je ne brise pas le piège qu'il a tendu sous mes pas» Reste calme,, Julio, cela te fait honneur que ta colère s'eu^* flamme contre les ennemis de ton maître ; mais éoouta enoora... Je sais depuis trois jours que ce faux ami a payé les assassins qui m'ont fait la blessure dont mon visage porte la trace ; ainsi il a le premiei" attenté à ma vie et versé mon sang; maintenant il veut ma raine et mon déshonneur ; Que ferais^tu h ma plaçai Julio t
Le domestique se leva vivement, tira son couteau de la gaine et l'agitant en l'air comme s'il en perçait quelqu'un^ il répondit avec un sourire ironique :
r- Ab I ah I ce que je ferais ? Demandez-le à jmu
couteau, signor ; s'U pouvait vous parler, il tous raconterait de merveilleux exploits.
— Ainsi tu ne reculerais pas devant un coup hardi?
— Reculer! vous m'outragez, signor; vingt couteaux qui brillent en même temps à mes yeux ne peu* vent me faire reculer d'un pas,
— - Tu comprends bien, Julio, que je ne te parlerais pas de choses si graves si je doutais de ton intrépide courage. Oui, je veux te donner une haute preuve de confiance en te chargeant de ma vengeance. Je te dirai qui est mon ennemi et où tu peux le frapper secrètement, Tae*le, je te donnerai une belle récompense.
Cette mission parut ne plaire nullement à Julio;
— Oui, balbutia-t-il, mais je n'agis pas ainsi, moi; Je chercherai à engager votre ennemi dans une querelle, et s'il lève seulement la main sur moi, c'est un homme mort.
— Impossible^ c'est un gentilhomme.
— Et si je l'insultais, ses valets me roueraient do coups de bâton^ n'est-ce pas?
— C'est vrai. Il n'y a qu'un moyen, Julio, je te dirai où tu pourras le frapper^ la nuit, dans Tobscur rité^ sans le moindre danger,
— Moi? je donnerais traîtreusement à votre ennemi le coup de mort? Ce gentilhomme ne m'a fait aucun mal. Depuis quand les valets des chevaliers vengentils les griefs de leurs maîtres? C'est voire afiaire ai-; gnor.
^— Ta n'estimes pas à un liard la vie d'un homme, dis-tu, répliqua Simon Turchi avec une amère ironie, et maintenant tu t'excuses par des raisons puériles. Tu es un lâche, Julio !
— Non, non, mais je ne veux pas être un assassin par guet-apens.
— G^est une feinte, un subterfuge, parce que tu trembles.
— Puisque c'est si simple ^t si facile, pourquoi ne donnez-vous pas le coup vous même, signor?
La cicatrice du visage de Simon Turchi devint bleuâtre ; une rage concentrée ût frissonner tout sou corps ; mais il comprima violemment son émotion et dit, après quelques instants, avec un sourire de mépris sur. les lèvres :
— Il y a quatre ans, je t^ai pris à mon service par pitié; Je t*ai largement payé, j'ai excusé tous tes dérèglements, ton ivrognerie, ta passion du jeu , je ne t'ai pas chassé, bien que tu l'aies mérité cent fois; et maintenant que, pour la première fois, tu peux m'être utile, tu n'en trouves pas le courage! Âbl je n'avais qu'à te mettre à l'épreuve 1 Ce que je te disais n'était qu'une plaisanterie. Va-t'en, Julio; demain tu quitteras mon service. Tu es un menteur et un lâche I
— Ne me condamnez pas aussi sévèrement, signer^ dit le domestique d'une voix suppliante, je consens à risquer mille fois ma vie pour vous; mais attendre traitreutoment un homme, un inconnu peut-être, et
7d Lfi t)ËMON DU JeC
le tuer de sang-froid, c'e^t uil Cvitàe itïRîné dont je me sens pas capable
— Hypocrite I s^écria Simon iTurcbi, tu parles comme si je ne connaissais pas ton histoire. Si ta tête est mise â prix dans le paya de Lticques, et si une condamnation à mort pèse sur toi, n'est-ce pas pafCô qud itx as assassiné ou aidé à assassiner le Jage Voltaï?
Ces mots parurent frapper Julio de terreur. 11 té^ pondit d'un ton humble.
— Signer, je vous l'ai déjà dit; dans cette affaire, j*ai été plus malheureux que coupable. Je me trouvais en effet sur les lieux où s'est Commis le meurtre et j'ai été arrêté avec ceux qui avaient donné le coup fatal. Croyez-moi, je ne savais rien de letit dessein. Je ne dirai pas que dans une querelle ou dans une lutte, je suis un homme facilej mais jusqu^aujourd'hui jamais mon couteau n'a versé une seule goutte de sang sans provocation.
Simon regarda son domestiqué dans loB yeux et murmura d'un ton menaçant :
— Si pour me venger de fa lâche ingratitude^ Je faisais savoir au facteur de Lucques quel est l'homme que j'ai à mon service? Si je lui disais que celui qui cache son nom sous celui de Julio Julii, n^est autre que Pietro Mostajo? Qui passerait la nuit de demaiOi pieds et poings liés, dans la cale d'un gallon de guerre^ pour aller mourir sur Téchafaud en Italie ?
Julio pâlit et se mit à trembler; à son angoisse »'a« joutait encore le sentiment de honte que lui Inepirait
rhumiliante situation dans laquelle il ne trouvait II m tordit pendant quelques instants sur son siège ou pàr« lant à demi voix des fausses a€cu8ations et d'iiyustice des hommes ; mais son maître suivait d'un regard sî moqueur tous ses mouvements, que le domestique dd^ concerté s'écria enfin avec une fiévreuse résolution ;
— Eh bieuy d\.te8-moi ce que je dois foiré; Je suis prètl
— Aocompliras-ttt mon désir arec une ferme to- Jouté et sans la moindre hésitation?
— Il le faut bien } vous m'y oontraignes i mm ne craignez rien, ma décision est prise*
->- Et si Geronimo Deodati était mon ennenû ?
— Geronimo Deodati 1 s'écria Julio avec un indi-*' cible effroi. Geronimo votre ami intime 7 Ce noble et généreux chevalier qui vous respecte et vous aima comme un frère? Il est d'un caractère doui et i&offeivsif comme une jeune fille !
— C'est un faux ami^ un traître I
— C'est Geronimo qui vous aurait fait faire celte blessure au visage (1)7 II vous trahirait et chercherait votre perte? Erreur 1 erreur I c'est impossible!
— « C'est mon ennemi morteL Tu le tueras, te dis-je! s'écria Simon Turchi d'une voix menaçante.
— Moi tuer le signer Geronimo I Ah l i quel hor*
(i) « Une nuit quMl passait dans la ruei une vilaine blessvre lui fht faite au visage par une main ennemie, qU*il soupçôùfisl être ttAUt de GeriminMN €e«n cptoi il se tromfttit smdemeat^ poiacfii'oit d6* couvrit pins tardrauteuv de Tattentat. » Matteo BANDBLLe.
80 LE DÉlifON UU JEU
rible forfait voulez-y pus me pousser? dit Julio d'une Toix plaintive.
Simon saisit son domestique par le bras, le secoua avec violence et lui cria à l'oreille d'une voix rauqua et altérée.
— - Pietro Mostajo, songe au facteur de Lucques !
Julio, la tète basse et comme anéanti, ne répondit pas.
Simon se leva^ si dirigea vers la porte et dit :
— - C'est bien ; je vais livrer ta tète au bourreau.*..;
Le domestique épouvanté s^élança après lui, le retint en le suppliant et dit :
— - Je me soumets entièremen.\ à votre volonté et J'accepte le sort que je ne puis éviteC Jamais encore je n'ai commis de meurtre ; que ce soit pour la première foisi signoFi vous prenez son sang sur vous^ n'est-co pas? dites-moi quand je dois accomplir cette horrible lâche?
— - Aujourd'hui mème^ Julio.
— Aujourd'hui, déjà I
— Demain, il serait trop tard;
— <• Eh bien, parlez ; le plus tôt sera le mieux;
— - C'est aujourd'hui la veille de mai, Oeronimo donnera une sérénade âMarieYan de Werve. Deux joueurs de luth l'accompagneront seuls. Il m'a prié de venir Dhez lui pour lui tenir société ; je me mettrai au lit dans la factorerie et dirai que je suis indisposé ; tous les domestiques sauront que je n'ai pas quitté ma demeure. Tu mettras la vieille cape espagnole qui est
Pendue au grenier depuis cinq ans; elle te rendhi méconnaissable. Puis tu te rendras^ avant onze heures, dans ia rue Hoboken, tout près du couvent des Dominicains, n y a là un puits devant lequel Geronimo doit passer deux fois^ en allant et en revenant. Tu te cacheras derrière le puits» jusqu'à ce que Geronimo approcha dans l'obscurité ; tu t'élances tout à coup sur lui et tu le frappe mortellement; porte lui même plus d'un coup... Les joueurs de luth sont des lâches ; ils se sauveront. Tu prends sur le cadavre de Geronimo un portefeuille qu'il porte dans son pourpoint, sur la poitrine, du côté gauche ; il y a dans ce portefeuille un
écrit qu'il m'a dérobé par ruse Tu quittes la place
et tu t'éloignes par les rues obscures ; la nuit ne te trahira pas... N'oublie pas le portefeuille I
La physionomie de Julio annonçait la stupéfaction et l'effroi ; il avait, durant le développement de l'affreux projet, tenu un regard fixe sur les lèvres de son maître, et maintenant il se taisait en le regardant encore fixement dans les yeux,
— Ëh bien, demanda son maître, l'affaire n'est-elle pas sagement concertée ?
-^ C'est étonnant étonnant I murmura le domestique en baissant les yeux.
— Ainsi tu es prêt à risquer le coup? mais que faisla donc là à hésiter et à balancer? As-tu peur?
-— Non, non, laissez-moi un peu réfléchir, balbutia Julio.
Après un instant de silence, il leva la tète et dit
— « Ayee voire permisBion, signor^ le projet, tel que votisratei conçu, me semble trèsHfiériUeQx pour vous* Supposez que Geronimo m'aperçoive trop tôt et ee dé* fende/ ** qne par hasard les joueurs de luth soient dei hommes courageux, -^ que je sois blessé ou pris : tout cela est possible. Je serais infailliblement roué ou br&lé vjI C'est là le moindre, et J'y regarderais peu si ma mort pouvait vous être utile. Mais je suis votre domestique et tout le monde le sait; et eomme je ne puis avoir de motifs de haine ou de vengeance co9trtt un chevalier qui ne m'a jamais adressé une dure parole, on vous soupçonnerait sur-le*cbamp de m'avoir commandé ce meurtre.
— Et toi, ta me trahirais, u'est-^e pas? dit Tarehi avec une amère ironie.
— Vous trahir ? cela ne me sauverait pas, sîgnor . mais sur le banc de torture, ma langue pourrait^ malgré ma volonté, prononcer votre nom.
Simon arpenta quelques fois la chambre et grommela entre ses dents avec un profond désespoir. Son domestique le suivait d'un regard oblique et avec un sourire presque insaisissable de joie et de triomphe.
Enfin Simon s'arrêta au milieu de la chambre; la cicatrice sur sa joue semblait brûlante et ses yeux étaient vagues et égarés.
— Ah ! s'écria-Ml, je serais donc à jamais perdu t 11 ne me reelerait f^us au BHmde que la nûsàre et
Tinfami^l Julio ^ Jolio. Le fauteuil marob€ht-il (I)?
— Le fauteuil t Le fauteuil était doue destiné k pren^ dre GerouimoT dit le domestique avee stupéfaction* Il marche. Que vouliez-vous dire, signer?
— Non» non^ le fauteuil Tiendrait trop tard, mur» mura Simon Turehi d'une Toix fëbrila Je ne yeux plus entendre parler de rien; ce soir, tu attendras Geronimo et tu le tueras C'est décidé^ il le faut!
— Je sais le moyen d'atteindre le même but sans danger pour vous ni pour moi, signer, dit le domestique.
— Ah I si tu pouvais dire yrai I Voyons ce moyen de salut! ^
— Voyez-vous, signor, il demeure dans la paroisse Saint-André, un homme grand et fortiomme un géant, lise nomme Brufferio; pour de l'argent il fait tout ce que l'on veut. Dites-lui que vous voulek voir quelqu'un roué de coups de bâton, blessé ou tué, cela lui est indifférent. Il remplit toujours sa mission à la satisfaction de ceux qui le paient et ne trahit jamdis un secrçt. 11 a quatre ou cinq compagnons intrépides qui font le même métier que lui. On peut s'y fier. Si vous me donnez de l'argent pour payer le ribaad» vous n'aurez plus à vous inquiéter de rien ; Brufferio
(1) m Après quoi Simon Turchî résolut de se venger, et, après ufie loogue préndédiCatlôti, !1 ùt îsâte ttû huienît en haie, duquel» lorsqu'on s*y asseyait, sortaient deux forts barreaux arroiMUftf en fer« qui prenaient les deux jambes au-dessus des genoux, si bien quf l*hoinine M f oifrait ph» se bougea, w YàH âfirisAnr. Hùt, des Pay- BaSf Ut. I»
croira que j'agis moi-même par un sentiment de ven* geance personnelle, et, de plus, il ne me connaît pas. Ainsi aucun de nous deux ne pourra être soupçonné ni accusé, si Taffaire ne réussit pas.
Les paroles de Julio parurent surprendre Simon, et il se mit à y réfléchir en silence. Peu à peu, cependant, un sourire parut sur ses lèvres, et il fut évident que le moyen proposé lui semblait heureux. Il ouvrit sa bourse et mit quatre pièces d'or dans la main de Julio.
— Gela suffirait-il? demanda-t-il,
— Vous plaisantez^ signor, répondit le domestique, quatre couronnes d'or pour la vie d'un gentilhomme!
Simon donna quatre pièces encore,
— Et maintenant? dit-il.
— Ce n'est pas encore assez,
— Combien crois-tu donc qu'il faille?
— Je n'en sais rien.i... Vingt couronnes peut-être.
— Vingt?... Je n'en ai que quinze sur moi et quelque menue monnaie d'argent.
— Donuez-moi tout, signor. S'il n'y avait pas assez, je reviendrais sans avoir pu conclure l'affaire.
Simon poussa un profond soupir et versa tout le contenu de sa bourse dans la main de Julio.
— Tu me rapporteras ce qu'il pourrait y avoir de trop, n'est-ce pas?
— Sans doute ; mais je crois qu'il ne restera pas grand'chose. -
— Allons, Julio, j'ai hâte de retourner à la factorerie. Remplis ta mission avec habileté et je te récons'*
penserai bien. Âh ! il me vient une idée! Et le portefeuille ? Il ne faut pas qu'il tombe dans les mains du ribaud.
— Je n'avais pas songé à cela, dit Julio embar« Tassé.
— Ah I j'ai trouvé! s'écria Simon Turchi, a!ti bout d'un instant. Tu te rendras, un peu avant dix heures, à la demeure de Geronimo, et tu lui diras que j'ai la fièvre et que je t'envoie à ma place pour l'accompagner armé. Suis-le de près, et^ quand il tombera frappé, prends-lui le portefeuille. Entends-toi là-dessus avec le ribaud ; dis-lui que c'est un écrit sans importance.
Julio fit une grimace de déplaisir en recevant cette nouvelle charge. Il s'était réjoui déjà de ne pas être témoin de la traitreuse agression, et maintenant on. lui ordonnait d'y prendre part en quelque sorte. Dans la crainte de pire^ il n'osa cependant faire aucune observation.
— Va maintenant au grenier, dit Simon Turchi, et prends la vieille cape espagnole; elle peut te servir à te rendre méconnaissable pour Brufierio. Ceins aussi une épée, pour montrer à Geronimo que tu es armé pour 3a défense.
Le domestique prit la lampe sur la table et se disposait à obtempérer à cet ordre.
— Que fais-tu donc ? lui dit son maître. Vas-tu me laisser ici dans l'obscurité ? N'oses-tu plus aller &m% lumière au grenier?
8é LE DÉMON DO JBU
•^ te tùé côgnerain contre les poutrei ; j'ai oublié o& Éè trouve la cape*
— U y a trois jours que tu l'as encore prise en lïiaiaft. Ta as peur dés ténèbres^ Julio. Prends la laoïpe.
Un instant après, le domeslique revint. Il avait la cape espagnole sur les épaules. C'était un ample man* t0Bo dans lequel on pouvait s'envelopper tout le corps^, el dont le eapuebon rabattu sur la tètê cachait pour ttDsi dire entièrement le visage*
Le maître et le domestique descendirent silencieuse» ment, et, éclairés par la lampe^ s'approchèrent de la petite porte du jardin. Là, Julio posa la lampe par terre et Téteignit.
La serrure grinça, la porte s'ouvrit et se referma, et Simon Turchi dispamt aveo son domeetiqite d^nt la rue sombre et solitaire
lY
Une ombre noire, glissant comme une tache presque impalpable, longeait lee maisona dans la me Sainte Jean.
Le ciel devait être couvert de nuages^ tar pas une seule étoile ne brillait sur sa coupole immense^ seule* ment, çà et là, au coin des rues et des ruelles^ l^acillait la petite lampe allumée devant une image de la Vierge; mais bien loin de diminuer Tobscuiité^
LE DtHOli DU JEU 81
peiile» flittiinefl iramblotlaieot dftDS raimofphèr» nébuleuse da la naît, eommo las y^n luisauti dans les bois, qui sont lumineux mais n'éclairent pa».
Tout était riletdeux dans les rues désertes^ Si les habitants, derrièfe leurs fenêtres de cbène^ entendaient parfois qudque bruit, c'était celui du pas prédpité d'un bourgeois attardé, qui , poussé par la crainte, faisait beaucoup de bruit avec les pieds pour frayer lés vo^ leurs et les brigands; ou encore le pas Irainant d'un ribeaud quit l'oreille au guet et sondant les ténèbres du regardi était à la quête d'une proie ; ou bien œlui des veilleurs de nuit qui criaient Theure et disaient retentir leurs hallebardes sur le pavéy comme s'ils voulaient avertir les malfaiteurs de leur approche»
L'ombre qui se glissait en ce moment dans la rue Saint-Jean était un homme complètement enveloppé dans un vaste manteau, et la tète cachée sous un capu» chon qui ne laissait guère i découvert de son visage; que le nés et les yeux. Quand il passait devant une image de la Vierge et que le faible rayon d'une petits lampe l'atteignait, on pouvait voir que^ tout en marchant, il appuyait la main sur la garde d'une éféeé
Ce personnage était^il un malfaiteur prêt i commettre un coupable attentat^oUf craignant quelque danger, se tenait-il seulement en mesure de se défendre ?
Quoi qu'il en fût, il poursuivait son chemin, et «Ueir gaiïj sans encombre, une ruelle étroite et tortue, du dessous du sc^ de laquelle semblait s'élev sr le tumulte confus de voix nomiireusts.
L'homme au capuchon s'arrêta à rentrée d'une cave qui avait issue sur la rue par un escalier, et prêta l'oreille au joyeux tapage qui retentissait à l'intérieur.
Il mit la main dans sa poche et y fit résonner quel*ques pièces de monnaie.
— Le Dé émargent , dit-il en soupirant. Gomme ils sont gais là-dedans ! Les dés roulent sur la table. No risquerai-je pas un schelling? un seul?
Comme s'il succombait à une séduction irrésistible, il mit le pied sûr l'escalier de la cave ; mais une pensée soudaine a paru le retenir. Il bondit en arrière tout tremblant, et s'éloigne en toute hâte de la cave. Un peu plus loin dans la rue, il s'arrêta et murmura d'une voix pleine d'anxiété :
— Ciel 1 qu'allais-je faire ? Jouer, aventurer l'argent sur des dés 1 Je l'aurais certainement tout perdu 1 Pietro
Mostajo, n'oublies pas le facteur de Lucquesl Âbl je
suis sauvé ! Infernale tentation, c'était* ma tète que j'allais jouer !..... Mais qui dit que je serai malheureux? Ne puis-je pas aussi gagner un trésor? Voilà la tentation qui revient! Non, non, il faut que j'aille chez Brufierio, et je n'ai pas de temps à perdre. Il demeure là-bas : une petite porte noire à côté de la pompe.
Tout en murmurant ces derniers mols^ il avançait dans la ruelle. Bientôt il s'arrêta aux environs d'une pompe, et dit d'une voix contenue :
— C'est ici qu'habite Brufferio. Comme il fait noiri Je puis à peine voir la porte, mais je ne me trompe pas, c'est bien ici que le terrible ribaud a son repaire;
C'est étrange I comme je tremble tout d'un coup et si fort ! r'est peut-être un avertissement qu'il m'arrivera malheur là-dedans? Si l'on me prenait les pièces d'or, et si l'on me tuait pour cacher le vol? que faire? Si je disais à mon maître que je n'ai pas trouvé Brufiferio ? Ah ! et le facteur de Lucques !
Après un instant d'anxieuse réflexion, l'homme au capuchon se dirigea vers la petite porte, et dit en soupirant :
— Allons, allons, il n'y a rien à faire : des deux maux le moindre 1
Bien que ces paroles semblassent annoncer une énergique résolution, ce fut néanmoins d'une main tremblante qu'il saisit le marteau de la petite porte et :ie laissa retomber deux fois.
Le bruit retentit à l'intérieur creux et sourd, comme si c'était la porte d'un caveau funéraire.
Il se passa longtemps avant qu'aucun bruit annonçât qu'on avait entendu l'appel.
Le visiteur s'effraya davantage encore à la supposition qu'il n'y avait personne au logis, et que par conséquent il devrait s'en retourner sans avoir conclu l'affaire, auprès de son maître qui ne le croirait pas.
Dans la petite porte noire se trouvait un guichet protégé par un grillage. Derrière les barreaux de fer, deux yeux étaient fixés sur la personne qui avait frappé', et s'il s'écoula beaucoup de temps avant qu'on lui répondit, c'était probablement parce que les yeux inqui«
90 ht DÉMOÏf DU iED
sitettrs 0'efibrçaient de pétcet les ténèbres potijr recoti* naître le visitettl* intempestif.
Une voix ranque et sèche demanda enfin à travers le guichet :
*- Qui a frappé ? ^
L'homme au manteau fit un bond en arrière ; cette question inattendue et faite si près de son oreille, semblait sortir du néant et l'avait Mi tressaillir vivement. Cependant il redevint bientôt maître de luimèmé^ et se rapprocha de la porte et répondit en italien :
•*- Femme, Je ne comprends pas le flamand, vous dèves savoir TitalteO^ Brufierio est romagUol. Ditesmoi, Brufferio est-il au logis?
— Qui ètes-vous, lui répondit-on en baragouiil italien.
— Qui je suis? Je dois traiter une affaire secrète avec Brufferi^ et ne veux pas dire mon nom.
, — Vous êtes un agent du bailli et vous voulez mô tromper. Passez votre chemin et laissez-moi en paii, Brufferio n^esk pas à la maison.
L'homme au capuchon prit dani» M poche quelque^ pièces de monnaie et les fit doucement âonnéf.
■— Vous vous trompez, femme, dit-il, j'ai besoin dêâ services de Bruflferio pottT une affaire importante. 11 y a quelques couronnes d'or à y gagner. Je viens avec ï argent comptant ; vous Tentende^ bien.
Deux verroux grincèrent successivement dans leon coulisses rottillées «t la porte s'ouvrit.
LE DÉMON DU JËIJ éi
— Entrez, signof , dit la femme, stllVe2-moi t\f Tescalier.
— Je ne voud vois pas ; 11 fait noir ici eomme dam Tenter : Où est rescaliert balbutia Tautre.
— Laissez-vous conduire, signor. Doûnez^moi la main, je vous précéderai.
Elle saisit la main du visiteur et, tout en lô guidant, Jusqu'au pied de Tesealier, éllé dit :
— Votre main tremble, signor, avez-vous peuf f
— Moi, peurt dit l'autre d'une volt mal assurée. Peur de quoi?.. C'est Tôbscurité qui me ftlt chatt« celer.
— Cest possible, signor, je croyais sentir que votre main est froide et tremble. Vous volôt sui^ Pescalier } suivez-moi.
L'homme au manteau monta derrière eilô^ tfébu» chant sur les marches à demi-usées, se heurtant la tète et les coudes contre des obstacles invisibles, et grommelant et maugréant pouf faire croire que ce n'était pas l'inquiétude qui l'émouvait.
Arrivée au premier étage, la femme ouvrît Uttd porte et introduisit son compagnon dans une chambre éclairée par la fumeuse lueur d'une lampe de fer. Elle lui montra une chaise crasseuse et dit :
— Asseyez-vous, signor, et veuillez attendre un pen^ je vais appeler BruiSerio, il est en train de jouer aut dés dans le voisinage. Si Ton frappe à la porté pendant mon absence n'y prenez pas garde^ Je fermerai la porte en dehors et emporterai la clef avec môU
L'homme au manteau la regarda, surpris et troublé. Son corps sec et osseux, les mèches grises qui se balan* çaient sur son front, sa large bouche et ses longues dents, en avaient fait à ses yeux un être affreux, digne à tous les points de vue d'être la compagne de Bruffelio.
Il écouta avec anxiété le bruit de ses pas^ jusqu'à ce qu'il eût entendu la clef grincer dans la serrure de la porte.
Alors il promena son regard autour de lui et contempla avec défiance et surprise Tappartement de Brufferio et les objets qui s'y trouvaient.
Cet appartement n'était vraiment ni magnifique, ni propre; une table, trois chaises boiteuses^ un banc en bois de cbêne^ quelques pots de terre près de la chemi* née et un lit dans son alcôve, constituaient tout l'ameublement qu'on y remarquait. D'ailleurs ce n'était pas sur ces objets vulgaires que le visiteur fixait les yeux. Ce qu'il ne pouvait voir sans frémir, c'était la foule d'armes étranges suspendues de toutes parts aux murs de la chambre.
Au milieu d'épées rouillées, de larges glaives de combat, de poignards acérés et de couteaux de toutes formes, il voyait aussi de courts bâtons à pommeaux de fer, des chaînes en acier semblables aux mors des èbevaux, même des cordes avec des nœuds coulants, et mainte autre chose dont l'usage était inexplicable pour mi, bien qu'il soupçonnât bien que ces singuliers ins* •ruments ne pouvaient servir à rien de bon.
• Sur la table, à côté de la lampe, se trouvait un grand couteau, et à côté un linge et du sable rouge à écurer, 6i bien que la femme était occupée à nettoyer cette arme quand elle avait été troublée dans cette occupation par le coup frappé sur la porte.
Tous ces instruments de meurtre remplissaient le cœur de celui qui les contemplait d'inquiétude et d'effroi. Il en détourna la vue en tremblant et laissa pencher )a tète sur sa poitrine^ peur réfléchir à part lui à rborreur de sa position^ — maison ne lui en laissa pas le temps, car en ce moment la porte de la maison s'ou« vrit et il entendit quelqu'un monter l'escalier.
La femme entra dans la chambre et dit :
— Bruflferio va venir à l'instant ; encore trois coups de dés. Quand il est au jeu^ il n'y a pas moyen de l'en arracher. Il viendra pourtant. Je crois, signer, qu'il a déjà un peu trop bu. Faites attention à vous, si vous tenez à votre vie, et ne l'irritez pas par de la mauvaise volonté ou des paroles légères ; car il vous ferait un malheur avec aussi peu de scrupule qu'il en mettrait à écraser une puce. Sans cela, c'est le meilleur homme du monde.'
Elle s'assit auprès de la table, prit le couteau et le linge et poursuivit son travail, tout en fixant son œil gris et soupçonneux sur l'étranger.
Celui-ci avait abaissé le capuchon sur son visage et était assis, silencieux, le regard vaguement perdu dans l'espace, comme un homme qu'ennuie une longue attente. Il était très-ému^ et de temps en tempB un fris-
ta Ll DÊIfON DU JK0
•on imraoanit uê membras. Chaque foii qnll regai^ dait dn c6té de la table, il rencontrait le regard perçant de rafiVeuse mégère qnl, tout en nettoyant la large lame dn couteau, le considérait de la tête aux pieds et semblait vouloir le percer de part en part pour savoir fui il était et quelle intention Tavait amené dans cette fthambre.
Enfin, ne pouvant plut résister i son inquiétude, il se leva et dit :
— > Femme, eonduises-moi dehors, Je ne puis atten«dre plus longtemps ; Je reviendrai demain pendant la journée,
— J'entends Brufferio siffler dam la rue, réponditelle, n met la clef dans la serrure.
Comme si cette annonce eût été un coup satisfaisant pour rétranger, il se laissa retomber sur son siège avec un soupir étouffé et écouta avec angoisse les pesants pas d'homme qui faisaient craquer les marches de l'escalier.
Brufllerio se montra sur le seuil de la chambre et regarda avec méfiance Thomme qui l'avait arraché à son jeu.
Le ribaud Brufferio était bâti comme un géant ; pour entrer dans la place il devait se courber. U marchait la tète en arrière et tenait la main d'un air menaçant sur le manche d'un couteau passé i sa ceinture. Un chapeau i larges bords ombrageait son visage *, tout son costume était de drap brun foncé, couleur dts ombres de la nuit. Sous ses sourcils saillants brillaient ses pe*
Ll DÉMON DU JEU 95
tits yeux, et autour de sa bouche ee jouait un cruel et incisif sourire.
n ût un signe impérieux i la femme on lui montrant la porte. Elle se glissa hors de la chambre en grommelant, mais sans témoigner autrement son mécontentement
Le ribaud ferma la porte à nntérieur, prit une chaise et dit à l'étranger d'une grosse Yoix creuse qui semblait venir d'une tonne vide ;
— Perche me dUturba? Pourquoi me dérangee^tu? qui es tuf
Cette question mit Tautre dans un grand embarras. n répondit en balbutiant :
— Esl-il nécessaire, signer Bruflbrio, que tous sa* cbiez mon nom, pour me rendre un service que je vous paierai très-grassement?
En entendant ces mots, le ribaud frappa son front du doigt, comme s^il croyait reoonnattre la voix du visiteur; mais il ne poursuivit pas cette réflexion et dit:
— Allons, dis-moi vite ce que tu désires de moi ; on m'attend au Dé d^argewl ; Je n*ai pas beaucoup de temps.
•*- 11 s'agit d'une afTaire d'imporf<uice, signer Brufferio.
— * En effet, ma femme m'a dit qu'il y avait quelques couronnes d'or à y gagner. Parle ! À quoi bon tous ces détours? Qn est-ce qui t'embarrasse et t'inquiète? Croistu donc avoir a£Eure à un malhonnête homme? Ne
crains rien; on ne touchera pas, dans ma maison, à un seul cheveu de ta tête.
Cette assurance donna à Tétranger quelque con« fiance; sa voix devint plus distincte :
— Signer Brufferio, dit-il, il faut que vous sachiez que j'ai un ennemi qui m'outrage, me persécute et menace de me précipiter à ma perte.
— Je comprends; tu veux te venger..:,, par moi? •—Oui, signer. Combien demandez-vous de couronnes d'or pour un tel service?
— Cela dépend du rang des personnes et de la gra^ vite des affaires. Une solide volée de coups de bâton, une égratignure au visage^ ou quelques taillades dau3 le dos ne coûtent pas autant qu'un coup mortel.
— Il faut un coup mortel, signor.
~ Et quel est ton ennemi I Gentilhomme ou bourgeois ? Riche ou pauvre ?
— Il est gentilhomme, signor, et possesseur d'une assez belle fortune sans aucun doute.
— Un gentilhomme? Et toi qui dois me payer, qui es-tu?
— Je suis un pauvre domestique sans service.
Le ribaud sourit avec incrédulité.
— Ahl dit-il ironiquement, un pauvre domestique sans service. Allons, allons, rabats-moi ce capuchon. Tu as dés cheveux roux, tu joues souvent aux dés, tu te nommes Julio, et tu demeures près du pont de la Vigne chez le signor Simon Turchi, n'est-ce pas? Ah, tu voulais me tromper I
Julio, ainsi reconnu à Timproyiste, semblait muet de saisissement et, tout tremblant^ regardait le ribaud gui cependant n'était nullement fâché et dit même d'un ton rassurant.
— Allons, cela ne fait rien. Si je te connais, que cela ne t'inquiète pas : mon métier est de garder secrètes les affaires les plus graves. Ne crains rien, je Be te trahirai pas.
Ce ne fut qu'après quelques intants que Julio retrouva la parole.
— Je suis fâché que mon nom vous soit connu, ditil, mais soit ! Je vous deoiande, signor Brufferio^ ce que vous exigez pour faire disparaître à tout jamais mon ennemi de mon chemin?
— Ton ennemi? dit le ribaud en riant. Un gentilhomme ton ennemi? Tu cherches encore à me tromper. L'ennemi de ton maître, veux-tu dire?
— *Non, mon ennemi personnel qui me calomnie auprès de mon maître et veut me faire chasser avec déshonneur.
«— Et tu m'offres des couronnes d'or? Depuis quand les domestiques ont-ils de tels trésors? C'est un coup mortel sur un gentilhomme, n'est-ce pas ! Eh bien, tu me donneras quinze couronnes d'or.
— Quinze couronnes, s'écria Julio avec une feinte stupéfaction. Une aussi grosse somme? Je ne possède pas autant.
— Allons, pour abréger, je le ferai pour douze; mais à payer avant le coup.
n LE d£mon du jeu
•*^ J« vous paierai tout à rbeure^ avant de partir,
~ Eh bien, Julio, donne moi la main ; le marché eit conclu. Dis-moi clairement, maintenant, ce que toi ou ton maître exigez de moi.
•— Pas mon maître : moi seul.
~ C'est égal Que dois-je faire et quand?
'^ Cette nuit même, Brufierio.
— Cette nuit? Alors il faut que je renopcQ i ïa9, partie avec la matelot portugais. Il y avait pourtant là aussi quelques carolus d'or à gagner.
f*- Voici Taffaira, signer Brufferio. Cette nuit, à onze heures, un jeune gentilhomme, accompagné de àeu% joueurs de luth, viendra des environs du couvent des dominicains et tournera le coin de la rue du Prince^ vers la Crapaudiére pour se diriger ensuite vers l'église Sftinti-Jacqiies. Il doit par conséquent passer devant I9 puits en pierre qui se trouve au commencement de la rue Hobokan. Vous vous cacherez derrière le puits, avec quelques Bdèles compagnons, et vous attaquere^e et tuerez le jeune gentilhomme quand il passera*
^ L'affaire est bien monté#, remarqua le ribaud. Je ferais bien cela à moi seul; mais-puisque tu le désires, je prendrai une couple de hraveç camarades Comment reconnaitrai^je la personne que je dois frapper?
^ Il est entièrement vêtu de brun et porte une plum^ blanche sur le chapeau, dans l'obscurité, vous ne verres que la plume blanche ; c'est un signe certain»
Brufferio secoua la tète en réfiéobissant«
LE DÉMON DU lEtf 91
» Et c'est là tout ce dont ta as à me eliargepî demanda-t-il.
•^ Je veux encore vous dire, è titre d'avid, que j'ae^ compagnerai le jeune gentilhomme et que, lorsqu'il sera tombé, j6 prendrai sur lui un objet dont la découverte peut me faire courir un grand danger* Vous me reconnaîtrez à cette cape espagnole et je ferai grand bruit et crierai très-haut, afin quê vous et tos hommes sachiez que je ne suis pas un ennemi*
— Où sont maintenant les couronnes d'or?
•^ Ainsi, vous acceptes la mission, Brufferlo?
— Je la remplirai comme si je travaillais pour mon propre compte.
Julio tira quelques couronnes d'or de sa poche^ puis continua de les extraire une à une, jusqu'à ce qu'il en eût douze en main. Il s'efforçait de cacher au ribaud qu'il possédait une somme plus élevée que le chiffre promis ; mais Brufferio dut deviner son intention ; car il sourit et dit de manière à être entendu :
•*-* Tu as encore d'autres couronnes d'or« Je le savais bien ; on ne vient pas me trouver pour de pareilles af^ faires avec une somme juste. Tu n'as pas besoin de te cacher de moi. Donne-moi le prix convenu ; je ne de^ mande rien de plus.
Dès que l'autre lui eut mis l'argent en main, Bru(^ lerio s'approcha de la lampe, examina et soupesa cha« que couronne et dit alors :
-^ C'est de la bonne monnaie. Va4*en tranquille^ Julio; je vais chercher mes camaradee. Il ne nous
100 fiE DKMON DU JEU
reste pas beaucoup de temps : une bonne demi-heure. Julio prit congé du ribaud, et, éclairé par celui-ci, allait sortir de la chambre, mais il s'arrêta encore et dit:
— Signor Bruflferio, vous ne direz rien à vos compagnonS; n'est-ce pas, de celui qui vous a chargé de cette mission ?
— Je ne dis jamais rien à mes camarades. Si tu veux perdre la liberté, confie ton secret à quelqu'un, dit le proverbe.
— Ainsi, vous savez très-bien ce que vous avez à faire?
— Oui, oui A onze heures, derrière, le puits dans
la rue Hoboken ; un jeune gentilhomme avec une plume blanche au chapeau. Sois tranquille Je porterai le coup moi-même et ne le manquerai pas.
— Adieu donc, Brufferio.
— Adieu, Julio.
Le ribaud accompagna le domestique jusqu'au rezde-chaussée, lui ouvrit la porte de la rue et la referma derrière lui.
Lorsque Julio se trouva en plein air, il courut à quelques pas de dislance et s'arrêta comme si un lourd poids fût tombé de dessus sa poitrine, il respira à pleins poumons et murmura d'un ton joyeux :
— Ciel! dans quel repaire j'étais tombé là! Je me tâte, je doute si je vis encore 1 Ah! la difficile affaire est enfin faite I Le signor dit que je suis un lâche. Je voudrais bien le voir là haut dans cet\e chambre avec
cette femme infernale et ce terrible Brufferio!... Maintenant, allons chez Geronimo. Le pire doit encore ar« river. Si j'en sors sans encombre, je pourrai dire que je ne suis pas né sous une mauvaise étoile. Allons, hà« tons-nous; c'est encore loin
Il pressa le pas pour sortir de la ruelle tortue. Il eût bientôt atteint la rue du Couvent, passa devant Fabbaye de Saint-Michel et la Monnaie et enGn sur le grand marché sans rencontrer aucun obstacle.
Chemin faisant, il tenait sans cesse la main dans sa 'poche pour jouir du plaisir de sentir glisser entre se9 doigts les couronnes d'or. Il murmurait joyeusemeni qu'il avait gagné à l'affaire trois couronnes que son maître ne reverrait jamais, vécût-il cent ans. Une fois qu'il serait débarrassé de tous ces soucis et de toutes ces inquiétudes, il s'assiérait à la table de jeu du matin jusqu'au soir et gagnerait peut-être des monceaux d'or.
Plongé dans ces pensées, il arriva dans le voisinage du couvent des Dominicains, et frappa à la porte de la demeure de Geronimo.
On ouvrit et on l'introduisit dans une salle du rezde-chaussée où le jeune gentilhomme, le manteau sur les épaules et le chapeau sur la tète, paraissait attendre quelqu'un. •
— Que la paix règne dans cette maison I dit Julio en s'inclînant. Signor, je vous apporte un message que je désirerais être moins triste. Mon pauvre maître est pris de la fièvre et est au lit. Il vous prie de l'excuser de ce
103 LE DËMON DtJ JEU
qu'il ne veut vous aecoBoipagiier cette nuit à la séré* nade.
L'expîesBion d'uue profonde compaiwion se peignit sur le visage de GeronimOf H essooua k tète avec tria*tesse et baissa les yeux. ... - : c .
Le jeune homme se croyait a$it^iaé à penser que son bonheur, son mariage aveo M«tie Van de WervOi avait fait saigner le cœur de son paovrè ami, et que ta ma« ladie de celui-ci pouvait être la conséquence de sa pé« itible émotion.
— La fièvre IVt-elle saisi tout à coup^ Julio ? de* manda-t-il. Va-t-il mal 7
-^ Mal, non, signor; c'est un refroidissement. Péttt^ être cela n'aura-t-il pas de suites ; mais il n'ose s'exposer à Tair humide et froid de la nuit« -
Oeronimo parut réfléchir.
-*- Signor> mon maître ne m'a pas envoyé vers vous uniquement pour vous annoncer son indisposition ^ il m'a en même temps chargé de vous accompagner à la sérénade et de veiller à votre sûreté. Il sait que je ne recule devant rien et que je tiendrais bravement tète à des malfaiteurs, fussent-ils à cinq ou six.
^ Eh bien, j'accepte tes services Julio. Tu m'as tou«
ours semblé un serviteur dévoué. Les joueurs de luth
ne sont pas encore arrivé^ . Va là bas dans la cuisina
et dis au enisinier qu'il te donne une pinte de bière.
Julio se dirigea vers la cuisine où il trouva le do*» mestique endormi* Il réveilla, lui transmit Tordre de son maître et reQut la pinte de bière.
LE DËMOlf ml JEU IM
n oomptaii jaser ea buvanl avec le domeslique el
était déjà ea traia de parler de querelles^ de eombate, de couteaux et de tous les faits héroïques doai il aflsiH rait être l'auteur ; mais à peine le domestique s ëtait41 rassi sur sa chaise qu'il retomba de nouveau dans uti profond sommeil. Julio resta longtemps i videf nletlcieusemeni verre sur verre ^ jusqu'à ee qu'un coup frappé sur la porte et peu après le son des instruments à cordes, l'avertirent que les joueurs de luth étaient arrivés.
Geronimo l'ayant appelé par son nom , il se rendit dans l'antichambre et y trouva le jeune gentilhomme prêt à sortir avec les joueurs de luth*
Julio remarqua avec déplaisir que ces derniers portaient aussi des armes» Si ces gens '^étaient courageux^ Brufferio et ses compagnons auraient affaire à un nombre égal d'adversaires. Et qui pouvait savoir com* ment la lutte se terminerait? Cependant ce qui inspirait quelque sécurité à Julio^ c'était la pensée que Geronimo et les joueurs de luth attaqués à Timproviste dans les ténèbres, n'auraient pas le temps de se défendre.
Tous quittèrent la maison et s'avancèrent en longeant le couvent des Dominicains dans la rue de VK* veugle. Bientôt la troupe atteignit la rue du Prince^ à l'eitrémité de laquelle se trouvait le puits en pierre oà^ Brufferio devait être caché avec ses ribands^ s*i) avait tenu parole.
Julio qui, jusque-là, avail marché quelques fm tu
idlk LE DÉMON DU JEU
avant des autres, pour se montrer bàrdi et intrépide, commença à se mettre un peu de côté et i se retirer derrière les autres. Le cœur lui défaillait, car, quelque bien que les combinaisons fussent prises, le coup pou* Tait ne pas réassir ou être mal porté.
Bientôt la troupe allait atteindre l'extrémité de la rue; encore cent pas et elle passerait devant le puits.
Le jeune gentilbomme, ignorant le danger qui le menaçait^ marchait tout rêveur; il pensait à son malheureux ami Simon Turcbi qui, succombant au chagrin et aux peines de cœur, gémissait souffrant dans son lit au moment àù. lui-même Geronimo allait donner une sérénade à sa bien-aimée Marie. Il déplorait aussi intérieurement le mauvais état des affaires de Simon et se promettait de le sauver, même au prix de grands sacriQces, dès que le mariage lui aurait donné une existence indépendante. Si cependant le jeune chevalier eût pu soupçonner qu'à quelques pas de lui, trois assaKins l'attendaient et que Simon Turchi les avait payés pour le tuer t Mais non, il était absorbé dans des pensées de compassion et d'affection pour son cruel ennemi.
La troupe n'était plus loin de la rue de Hoboken;; Julio s'efforçait de percer les ténèbres du regard et da découvrir si rien ne se remuait derrière le puits.
Tout à coup il vit une. ombre noire s'agiter auprès du puits et se porter en avant.
Tremblant d'angoisse, et pour se faire reconnaître
LE DËMON DU JEU i05
des ribauds^ Julio tira toat à coup son épée et s'écria :
— Al assassina! Ajustai ajustai A l'assassin I au secours ! au secours I
Mais il avait parlé beaucoup trop pour la réussite de son projet; car à cet avertissement, Geronimo tira aussi répée et s'adossa contre le mur d'une maison pour ne pas être assailli par derrière.
Les joueurs de luth, hurlant d'effroi, s'enfuirent dans la rue du Prince; et Julio resta au milieu de la rue à crier et à agiter son épée.
Un instant seulement s'était écoulé depuis le premier appel de Julio. L'homme qu'il avait aperçu près du puits se précipita, suivi de deux compagnons, du côté de la rue où le signor Geronimo se teuait prêt à se défendre. L'assassin qui précédait les autres courut les bras tendus sur le jeune gentilhomme^ et croyait lui plonger son épée dans le sein ; mais un habile mouvement écarta son arme de côté et l'agresseur lui-même tomba avec une telle force sur l'épée de Geronimo que la lame le perça de part en part et . sortit derrière le dos.
L'assassin s'affaissa lourdement en arrière et murmura encore comme adieu à la vie, d'une voix plaintive et douloureuse :
— Mojal Ah I je meurs ; Brufferio est mort!
Sans prendre garde au scélérat abattu, le gentilhomme s'élança en avant et perça l'épaule d'un des autres assassins. Convaincus qu'ils avaient affaire à un
106 LE DiMON DU JKH
adversaire fort et habile, les deux ribauds toortièreiit le dos et s'efforcèrent d'échapper à ses coups; mais Oe<ronimo les poursuivit bien au delà dti paits«
Julio courait derrière lui, criait» vociférant, et frappant de son épée dans robsenrité, eomme s'il avait à combattre de nombreux ennemis- Lorsque Oeronimo revint avec le domestique à l'endroit où était le cadavre du ribaud^ il s'y trouvait déjà trois ou qtiatre veilleurs de nuit qui donnaient de leurs cornets pour appeler du secours ; beaucoup de tètes se montraient aux fenêtres des maisons voisines^ et même un bourgeois sortait de sa demeure, une lampe à la main.
Les veilleurs de nuit, après avoir appris ce qui s^était passé, examinèrent le corps inanimé pour s'assurer s'il donnait encore quelque signe de vie.
— Laissez-le là, dit l'un d'eux, c'est Brufferio le ribaud, Dieu soit loué, que ce scélérat ait enfiû trouvé la fin qu'il méritait!
Le son des cornets avait retenti dans les rues éloignées et quelques veilleurs de nuit accouraient encore sur le lieu de l'attentat.
Sur ces entrefaites^ Julio était en train de bavarder; il racontait et répétait sur tous les tons qu'il avait eu affaire à deux assassins à la fois, qu'il avait frappé l'un au visage et qu'il avait traversé la poitrine à l'autre* Que ce dernier eût encore pu s'enfuir, il n'y compre* nait rien ; il ne doutait cependant pas qu'on ne dût 1« trouver quelque part mort ou mourant.
Le jeune gentilhomme qui croyait naïvement ais
fééi du domestique de Turchi^ le remereia de l'aide qu'il lui avait prêtée, et lui déclara qu'il lui devait vraiment la vie^ puisque c'était lui qui l'avait averti de l'approche des assassins.
Le cadavre fut emporté et déposé derrière le puitg jusqu'à ce qu'on apportât une civière pour l'enl^ ver.
Le chef des veilleurs de nuit s'approcha de Geronimo et lui dit :
— Où demeurez-vous, signer? Deux de mes hommes vous accompagneront pour qu'il ne vous arrive aucun autre accident. Ne refusez pas notre secours. Les scélérats qui ont échappé pourraient vous attendre pour venger sur vous la mort de leurs compagnons.
— Que dois-je faire? dit le gentilhomme préoccupé à Julio. La sérénade ne peut être donnée sans joueurs de luth ; et puis comment pourrai&-je chanter après une telle émotion? Mais la jeune fille écoutera et attendra. Si elle n'entend pas la sérénade, elle croira qu'un malheur m'est arrivé. Allons, je vais me rendre chez M. Van de Werve pour ne pas laisser là de sujets d'inquiétude. J'accepte votre offre, veilleurs, et je vous récompenserai généreusement du service que vous me rendez. Je doisrevenir.au Ripdorp dans quelques instants : vous attendrez dans la rue jusqu'à ce que je revienne pour regagner ma demeure. Suivez-moi. v
Geronimo, accompagné des veilleurs de nuit et de
juiio, longea la Crapaudière et atteignit bientôt l'église
'Tit-Jacques dans les environs de laquelle se trouvait
la demeure de Van de Werve. Il frappa et lorsquW su< qui était là^ la porte s'ouvrit.
Le gentilhomme exprima encore une fois sa vive reconnaissance à Julio et lui promit de dire à son maître combien il s'élait comporté courageusement et quel service éminent il lui avait rendu.
La porte se referma et Julio se hâta de se rendre par le Kjpdorp vers le pont de la Vigne.
Il allait frapper à la demeure de son maître ; mais, à son grand efi^oi> la porte s'ouvrit d'elle-même, comme si quelqu'un l'eût attendu.
— Est-ce toi, Julio ? demanda une voix dans l'obscurité.
Le domestique reconnut la voix de son msdtre et entra sous la porte.
-~ Eh bien, lui demanda-t-on d'une voix étouffée, est-il mort?
— Qui?
— Qui ? Geronimo ?
— Silence ! c'est au contraire Brufferio qui est mort. Signer Oeronimo lui a passé son épée A. travers le corps.
— Ainsi, tu n'as pas le portefeuille?
— Vous le pensez bien h
— Et les couronnes d'or?
— Je les ai données à Brufferio.
— Pietro Moâtajo, tu m'as trahi I dit le signe? à l'oreille de son domestique en le saisissant convulsive* ment par le bras. Viens, viens, rends-moi compte de
€0 qui est arrivé? Tremble, stupide lâche, tremble, le facteur de Lucques te connaîtrai
— Ebhene càe sia ! murmura Julio. Alors le signer Ge« ronimo saura aussiqui apayéBrufferio pour Tassassinert
Un cri rauque comme un gémissement étouffé re^ tentit dans le VAstibnle,.. J^a pniU «e referma^
M. Van de Werve auquel sa grande fortune permettait de déployer beaucoup de luxe, avait coutume de recevoir chez lui, tous les mois, le soir, les principaux gentilshommes d'Anvers, aussi bien étrangers qu'indigènes. Sa sympathie pour les arts et pour les lettres Tavait poussé à mettre en rapport les meilleurs artistes et les savants les plus renommés de son temps, avec les personnages les plus nobles, les plus riches et les plus importants de la société anversoise ; et sa maison était devenue le rendez-vous de tout ce que la ville renfermait de distingué et d'excellent.
Presque toute la partie antérieure de sa maison était occupée par une vaste salle qu'il appelait la wlle des Ancêtres j parce qu'elle était décorée de nombreux souvenirs de son illustre famille.
Les murs de cette salle étaient recouverts jusqu'à une certaine hauteur de sculptures en h^3 de cbênei
llô LE DÉMON DIT Jfitr
si afHSstement conçues 6t si délicatement travaillées qu'au premier abord Fœil croyait y voir^une tenture de toutes couleurs. C'est que si, en certains endroits les teîtifes brunes du chêne restaient visibles, tout le reste resplendissait d*or et d'argent et était rehaussé par le plus beaarougé, par le Jaune le plus brillant et par le bleu de ciel le plus pur. Les innombrables figurines semées au milieu des ornements, étaient peintes d'après naturoj sauf que leur costume était surchargé de dorures.
Du sein des lambris de bois de la salle, sortaient de minces piliers qui, réunis en faisceaux d'après les principes do style gothique, s^élevaient pour aller soutenir les punissantes poutres du plafond. On pouvait compter sijt de ces poutfes. Toutes étaient aussi couvertes de sculptures aïuxii!rille couleurs. Leu^ décoration était en harmonie de dessin et de forme avec celle du lambris et sem!blait un épanouissement de celui-ci, comme si l^rchitectô avait Voulu faire considérer les ornements exquis dés poutres du plafond comme une luxuriante verdure dont les troncs avaient pris racine dans le lam* bris de cfafinë.
Dans des panneaux ménagés dans ce bois artiste ment sotripté, se trouvaient les écussons de la famille Van de Werve et des familles avec lesquelles elle s'était alliée, tl'était une profusion d'emblèmes et de devises ; lions, sangliers^ aigles, hermines, bandes et croix d'or, d'argent, de sinople et d'azur, si nombreux et si éelatants que quand la lumière de midi pénétxait»
dam cette ^Ite, l'œil du spectateur support&it difiBioUeiBent le rayonnement de toute cette magnificence.
Les armoiries des Yan de Werve, seigneurs de Sehilde, peintes dans de <plus grandes dimensions que les autres, se trouvaient au tond de la salle. C'était un éoûsson au sanglier de sable en champ d'or, écartelé aifiec «trois chevrons d'argent sur sable, surmonté d'un casque au naturel orné d^une ample draperie or A noir, et couronné par une tète de sanglier noire.
Autour de ces remarquables armoiries du msdtre du logis, brillaient un grand nombre d'écussons moine grands, et entre autres les blasons des Wyneghem, des Van Immersee), des Van Wilre, des Vau Meldert, des Van Coolput, des Van Bruloch et des Van Zymaer^ familles les plus proches à cette époque des Van de
Au-dessus du lambris, dans les niches formées par les piliers, se trouvaient lee portraits de quelques-*uns des ancêtres les plus illustres de ôuillaume Van de Werve, de même que le sien, dans lequel il était représenté âû capitaine d'une compagnie allemande au service de l'empereur Cbarles-Quint
Les portraits ne remplissaient pas tous les panneaut ménagés dans la riche boiserie ; dans un grand nom* hxe de eeui-'Ci brillaient de précieux tableaux créés par lé pinceau des maîtres les plus renommée de la Néer* lande. On pouvait y admirer des œuvres des immortels fràres Van Efyck, du touchant Quintin Massys, de l^nteUigentiBogerVan der W«f deos, duafârituei iér^iao
112 LE DÉMON D(J JED
Bosch; du laborieux Lucas de Leyde, et d'autres encore dont le nom était alors prononcé avec respect dans le monde de l'art.
Dans un angle de la salle, à côté de la cheminée, se trouvait un clavecin richement incrusté de bois de toutes couleurs^ et au-dessus étaient posés deux luths et une viole. On s'occupait par conséquent aussi du charmant art de la musique chez M. Van de Werve.
Du plafond descendaient six lustres en cuivre doré; sur l'appui de la cheminée se trouvaient deux grands candélabres ; le long des murailles, aux faisceaux formés par les piliers, étaient attachés de nombreux martinets, si bien que quand M. Van de Werve recevait ses connaissances dans une soirée, le reflet dés innombrables bougies dans l'or et l'argent qui était jeté à profusion, devait donner à cette salle un aspect prinder, et prédisposer par ce luxe de lumière et d'éclat, le cœur des convives à une affectueuse expansion.
Trois jours après la tentative d'assassinat commise par le ribaud Brufferio sur Geronimo, revenait l'époque ordinaire de la réunion du soir chez M. Van de Werve. Bien que cet accident l'eût douloureusement affecté lui-même, et que sa fille Marie ne fût pas encore tout à fait remise de la secousse qu'elle avait éprouvée, il n'avait cependant pas contremandé la réunion, dans l'espoir qu'elle pourrait contribuer à leur faire oublier à tous le terrible attentat.
A l'heure fîxéo, on pouvait, de la rue, voir une vive lumière rayonner de la demeure de M. Van de Werve
LE DÉMON DU JEU il3
sur les maisons vis-à-vis. La grande porte était ouverte à <leux battants, et dans le vaste vestibule se pressaient, attendant, les serviteurs des convives qui étaient déjà entrés dans la maison.
La grande salle était remplie de personnes de diffé* rentes conditions et de différents âges : cependant il n'y avait pas de femmes, parce que cette soirée avait été annoncée comme une réunion de gentilshommes, d'artistes, de savants et de négociants notables.
Les premières salutations devaient déjà être échangées depuis longtemps entre, les nombreux hôtes de M. Van de Werve ; car ils s'étaient, selon leur fantaisie ou leur penchant, partagés en différents groupes et presque tous étaient engages dans des conversations cordiales et familières.
Quelques-uns d'entre les plus âgés étaient assis autour d'une table et contemplaient avec beaucoup d'attention cinq ou six livres nouveaux qui semblaient exciter leur admiration ; d'autres, qu'à leur costume moins riche on pouvait regarder comme des artistes^ se montraient mutuellement quelques dessins ; un troisième groupe, évidemment formé déjeunes gentilshommes, entourait Geronimo pour apprendre de lui tous les détails de l'attentat dont il avait failli être victime.
Au fond de la salle, non loin de la cheminée se tenaient les gentilshommes étrangers qui s'occupaient de commerce à Anvers. Bien que réunis en cet endroit pour s'amuser et se distraire, ils s'entretenaient encore,
la LE DËMON DU JEU
par habitude, des y^issçaux attendu» et dU: prix de TaN gent et des marchandises. Parmi oes étrangers on voyait un grand nombre de costumes différents et on eniea^ dait parler toute sorte de langues, yespagnol s'y trouvait à côté du luoquois, le portugais près du. florentin, l'anglais avec le génois, l'allemand à côté du vénitien; et de même qu'à la bourse d'Anvers, ces gens de pays si divers trouvaient moyen de s» com»prendie.
M* Van de Werve s'était tenu le plus souvent à la porte de la. salle pour souhaiter la bienvenue aux en^ trante ; mais en ce moment, comme il supposa q^ue 1q plus grand nombre des invités étaienit arrivés, il quitta son premier poste et se mit à se promener de groupe en groupe^ en se mêlant çà et là à la conversatioa et en disant quelques paroles agréables à cbs^un^
Le vieux Deodati s'était assis dans un fauteuil contre la muraille. Vers le milieu de la salle chaque invité pour ainsi dire lui avait souhaité la bienvQuue et Vs^ vait félicité de son arrivée dans les Pays-Bas; il avait eu à répondre à tant de saints et de politesses ^u'il sa sentait fatigué d'avoir tant parlé, et d'être resté si longtemps debout, et était allé s'asseoir pour un InstanA i l'écart dans le fauteuil pour se reposer.
A côté de lui, était assis Simon Turchi qui s'entre^ tenait familièr^tne^it et à voix basse aveo le vieillard. Le traître feignait une affection extraordinaire pour lei vieux gentilhomme et le flattait autant qu'il pouvait par mille marques de respect et de complaisance., 0^}^
ils avaient parlé de la teot&tivç d'assi^Bsiiiat et SiiDoa Turcbi avait exprimé l'étoimement que lui; avait causén. cet attentat^ attendu qu'il ne savait ni ce croyait qm\ Geronimo eût un seul ennemi au monde. Sans dout^ l'assassin Brufferio, devait s'être trompé, chose qui avait pu arriver focilement par Toli^carité profonde qujii ré-*?, gnait le soir de Tatlentat
Tandis que Simon Turcbi, calma m appairei^i.
s'entretenait ainsi avec le vieux gentilhomme^ il devait cependant cacher au fond de son âme un secret d^esrt: sein^ un coupable projet ; car, presque à chaque moli,^ il dirigeait son regard plus loin dans la salle vers G^-* ronimo et s'efforçait de deviner sur ses traits ou d'^pf^ ses gestes ce qu'il disait. Il ne perdait pa& un ioâtanli de vue le fiancé de Marie.
Quand l'entretien sur l'attentat {uli termjnéf le vieiju Deodati laissa errer ses yeu)( su^r les différeD(t&, g^roji^ft. d'invités et deQQanda enfin à Turcbi :
— Quel est donc cet homme ^u surtout de veloui^i^ violet et à manches étroites, auquel ces négociants làbas semblent témoigner tant de respect? Je ne p^^la pas de ce gran4 vieillard ; j'ai fait la çoAnaiseaiUçe de celui-là ; c'est le riche Fugger d'Âugsbourg: c'est l'autre qui se trouve à côté de lui.
^ C'est un banquier^ signor, répondit Simoi?, Tur-r cbi. Il est aussi très-riche et se nomme Lazare Tucher. Devant lui se trouve le chef de la maùsoa 4^ Q^j^hfitetter. Ceux qui prêtent Toreilleà se& paroles soMt des. geatil&boimm.es appartenant aux grandes miMspnç 4^ .
commerce des Oigli^ des Spignoli et des Oualterotti. De côté, derrière eux, se tient don Pezoa, le facteur du roi de Portugal ; il s'entretient avec Diego d'Aro et Antonio de Vaglio, facteurs de l'Espagne. Les gentilshommes qui les entourent sont des négociants italiens et portugais dont je pourrais vclis dire les noms, car je les connais tous. Mais tant de détails seraient sans intérêt pour vous.
— Je vous suis reconnaissant de votre complaisance, signor Turchi, répondit DeodatL Mon neveu Oeronimo devait me donner toutes ces explications ; mais il est entouré là-bas de ses jeunes amis et, comme il regarde de temps en temps de notre côté, il est probablement convaincu que je ne puis me trouver dans une société meilleure ni plus agréable que la vôtre. •• Veuillez seulement me dire encore quel est ce beau vieillard qui se trouve à la seconde table et explique quelque chose à des personnes qui semblent l'écouter avec une grande attentior ,
-— Autour de la table, signor, sont assis les hommes les plus savants de la Néerlande. Cet orateur à cheveux blancs est le vieux Graphœus^ secrétaire de la ville d'Anvers et auteur de plusieurs belles œuvres latines. Le jeune homme sur Tépaule duquel il s'appuie est son fils Alexandre qui est aussi très-érudit. Devant lui est assis Abraham Ortélius, le grand géographe, qu'on regarde comme le Ptolémée de son temps. A côté d'Oiv télius se trouve son ami et collaborateur Gérard Mercator qui comme savant géographe est aussi une des
lumières de notre siècle. Le seul personnage que vous puissiez reconnaître à son costume pour un Italien', parmi ces savants néerlandais est Louis Guicciardini, gentilhomme Florentin qui rassemble ici les matériaux d'une description étendue des Pays-Bas et particulièrement de la puissante ville commerciale d'Anvers. Cet homme simplement mis, qui porte une barbe noire et tient un livre à la main, c'est Christophe Plantin qui est occupé à fonder à Anvers une imprimerie d'une merveilleuse importance. Cet établissement sera tellement spacieux qu'il englobera plusieurs maisons; des centaines d'ouvriers y seront occupés tous les jours à composer, corriger et imprimer des livres dans toutes les langues de la chrétienté. Il ne faut pas manquer, signor, d'aller visiter l'établissement de cet homme éminent ; tout inachevé qu'il est, il sera cependant pour vous un sujet d'étonnement.
— La Néerlande est un pays béni, dit le vieux Deodati. Si l'air n'y est pas aussi doux que dans notre belle Italie, les hommes y sont courageux, actifs, intelligents, industrieux, savants et possèdent dans une large mesure toutes les conditions qui peuvent donner la prospérité matérielle et le progrès moral* -^ Je m'étonae, signor, que vous qui êtes étranger ici, vous connaissiez la ville et ses habitants comme si vous y étiez né.
— H y a déjà quelques années que j'y demeure, répondit Turchi. Ces messieurs sont les visiteurs habi«
lia LE DEMOm DU JIlQ
tuelade la maison de M. Vaa d» Werve elj6le«ai ^us $i soavenl qu^ je tes eoantia eorome de vieux amis... Vous voyez» là*ba^ ee edinprto da riaveçui où l'on parle haut, où l'oa rit, où Von plaîsaiile^ n'est- ee pas? Vous reconnaissez sans doute 411e ees fens, aux costumes si divers «t si libi^es de langage et d'aUiuree sont des artistes?
— En effet... N'est-eepaslo Raphaël flamand, Frans Floris, que ee bel bomme aux nobles trait» que les autres paraissent entourer avee respect?
«- Oui, c'est lui qui vous a été présenté bief f^t M. Van de Werve et qui vous a fait avec uue si {ervent<i admiration l'éloge de Tari italien^
— Il y a à côté de lui un singulier personnage; f ou attitude même est plaisante; ses gestes invitQAt ù rire.
-^ C'est Pierre Breughel, humoriste qui conçoit tous ses tableaux de telle façon qu'ils semblent n'être faits que par plaisanterie. C'est pourtant un artiste trèsestimé. J'ai vu dernièrement da lui un tableau où il représente le Sauveur portant sa croix au ea1vaire« Sur ce tableau de Pierre Breughel se trouvent des pèlerins avec des coquilles de saint Jacques sur le dos. Des soU dats espagnols à pourpoint à orevés- des nonnes et des moines se croisent sur les chemins, et l'on y voit naème une statue de la Vierge suspendue & un arbra^,. et tout cela dans un temps où il n'y avait ni christia«< nismoy ni saint Jacques de Compostelle, nt couvents, ni espagnolea,
— C'est étrange en effet, dit Deo^ati «u sourianV iX me semble cepeudant que ces faataisâes iucoavenaiit^ ne peuvent faire grand honneur à un artiste. Estrço^ donc Thabitude chez d'autres encore, dans les Paysr-Baa,, de se jouer ainsi des plus saintes choses?
— Non, signor, ce Breaghel est uae exception^ l^es^ autres artistes que vous voyez encore dans ce coin au* tour du Raphaël flamand sont tous dea homme« trèsp. sérieux. Le personnage au pourpoint gris est Michel Coxie, habile artiste qui excelle particulièrement danS; les portraits de femme. Le beau jeune homme debout derrière lui est Martin de Vos, l'élève du maître Flom qui donne les plus belles promesses. Les autres, igm^ autant que je puisse les reconnaître de loin, ao^t Lambert Van Noord, Egide Mostaert, Guillaume Rey, Bernard de Rycke, et les deux frères Henri et Martin Vaa Cleef tous peintres déjà célèbres d'histoire, de genre ou de portraits. A côté des autres se trouve maître Orimmer, un fameux paysagiste; et celui qui Lui parle^ est un certain A ck d'Anvers qui a peint les grands vitraux de l'église Sainte Gudule à Bruxelles. Le vieillard qui rêve solitaire auprès du clavecin est Christian, un artiste merveilleusement habile à jouer de plusieurs instruments, mais surtout de la viole. Vous l'entendrez probablement ce soir.
Simon Turchi donna encore d'autres renseignements au signer Deodati sur les personnes présentes et continua de s'entretenir familièrement avec le vieillard. Celui-ci étfût enchanté de l'esprit et surtout 4e Texquise
complaisance de son compatriote, qui restait visiblement sur sa chaise et n'allait pas prendre part aux conversations générales, uniquement pour lui tenir compagnie.
Geronimo s'était déjà deux ou trois fois rapproché de son oncle ; mais celui-ci l'avait chaque fois renvoyé dans la salle avec d'amicales plaisanteries et en lui disant que l'aimable société du signer Turchi lui suffisait et qu'il préférait continuer à causer tranquillement avec lui.
Sur ces entrefaites, la conversation entre les invités était devenue plus générale. Gentilshommes et banquiers, négociants et savants, facteui'S et artistes s'étaient mêlés sur plusieurs points ; le rang et la condition semblaient oubliés, et le bruit de la conversation animée des convives retentissait dans la salle comme le bourdonnement d'un essaim.
En ce moment, une dizaine de domestiques entrèrent, portant chacun un plateau d'argent chargé de verres en cristal remplis de vins de toutes les nuances, ou de pâtisseries et de fruits exquis, qu'on allait offrir aux invités comme rafraîchissements.
Les laquais se répandirent dans la société et, en s'arrêtant devant toutes les personnes présentes, énuméruent les noms des différents vins :
<— Messieurs, un verre de malvoisie, dis vin du Rhin« de vin de France, de vin d'Espagne, de muscatel, de beaune, de romanée, d'orléans,d'hypocras7
landis que ces exquises boissons et mille friandises
étaient distribuées ainsi^ Gerommo ne quittait pas de l'œil M, Van de Werve et le suivait dans tousses mouvements d'un regard plein d'espoir et d'attente.
Lorsqu'il vit enfln M. Van de Werve sortir de la salle, un sourire plein de joie vint illuminer son visage. Geronimo savait que M. Van de Werve accordait parfois à ses amis et à ses connaissances le plaisir de jouir pendant une heure de la présence de la belle Marie ; et il attendait depuis le commencement de la soirée déjà, rheureux moment où la jeune ûlle ferait son apparition dans la salle.
Simon Turchi qui, bien qu'indifférent en apparence, n'avait pas perdu de vue un seul instant le fiancé de Marie, vit l'expression radieuse de son visage et pénétra son attente.
Marie pliait paraître I Peut-être toute la société saurait-elle que ses hommages avaient été rejetés et que Geronimo avait triomphé du puissant administrateur de la maison des Buonvisi 1
Cette pensée porta un coup douloureux à son orgueil. Il lança un regard foudroyant à Geronimo qui avait la figure tournée d'un autre côté. Sous l'irrésistible secousse de la colère et de la jalousie, la cicatrice de Simon Turchi commença à s'allumer^ et lui, sentant cela^ porta la main à ses yeux pour dissimuler son émotion.
Le vieux Deodati lui demanda avec intérêt :
— Qu'avez-vous, signor Turchi ? Vous sente^vous indisposé?
— Il lait ici une chaïeur intolérable I dit Simon e» s'elforçant de redevenir maître de lui.
— De la chaleur? murmura Deodati. Il me semble qu'il ne fait pas trop chaud. Voulez-vous qne|e vous accompagne un instant dans le jardin, sigftor ?
Mais Turchi releva la tête et dit avec un sourire dégagé :
— Je vous remercie mille fois de l*intérêl que vous me témoignez, signer. C'est déjà fini. J'avais trop longtemps regardé fixement ce grand lustre et son rayonnement m'avait fait tourner la tête... Levonsnous, signor; voici la belle Marie, la bionda mwron vigliaf
M. Van de Werve paraissait en ce moment sur Je seuil de la salle^ tenant par la main sa fille bien^ aimée.
Un murmure d'admîratioa s'éleva dans tous les groupes et chacun se rangea de côté pour laisser un passage libre à M. Van de Werve et à son enfant
La beauté de Marie dépassait vraiment toute imagination. Une longue robe de satin d'un blane d'argent sans autre ornement qu'une éblouissante ceinture de fil d'or, formait tout son costume. Sa tête était eeinie d'une couronne formée de ses cheveux blonds, au mi-' lieu desquels étaient placées de brillantes perles ^ aussi quelques fleurs blanches. Mais ce qui provoquait le plus 1 adiniration des spectateurs e'était ses grand;» yeux bleus, son front d'une blaneheur de lis, la noble douceur de ses traits et surtout le doux, n^Af et ma-'
deste sourire qui illuminait son visage et brillait aux yeux de tous comme un rayon de joie de k vie et de paix de l'âme.
Geronimo n'avait jamais vu la fille de M. Van de Werve vêtue ainsi. Elle avait coutume au contraire de porter des couleurs sombres ou du moins très-peu voyantes. Parée tout en blanc, comme elle l'était maintenant, elle avait un peu l'air d'une fiancée. Sans aucun doute son père l'avait voulu ainsi; mais quelle était son intention ? Voulait 41 annoncer par là que Mario était promise et qu'elle serait bientôt épouse?
Ces pensées traversaient l'esprit ému de Geronimo, lequel, tout tremblant, regardait la jeune fille qui entrait dans la salle en donnant la main à son père.
Le vieux Deodati avait quitté son siège et s'était avancé, pour se trouver aussi, conformément aux con« venances^ sur le passage de la jeune fille. Simon Turchi avait profité de ce mouvement pour s'écarter un peu de lui. Et il en était bien temps, car, lorsque Simon, comme les autres, avait reçu la première impression de la gracieuse apparition son cœur s'était contracté dans sa poitrine à la pensée que cette noble et puro jeune fille eût été sa femme, si Geronimo ne lui avait pas volé le bonheur de sa vie.
Le coup d'œil qu'il lança, comme un éclair de haine et d'envie sur Geronimo, quelque court et rapide qu'il fût, était une sinistre menace de mort. Heureusement que tous les yeux étaient fixés sur la jeune fille, sans cela quelqu'un aurait peut être lu dans l'âme sombre
de Simon Turcbi, et deviné Thorrible projet qui y était caché.
M. Van de Werve conduisit sa fille devant les invités. Tous exprimèrent leur admiration en phrases pleines d'urbanité et déclarèrent qu'ils s'estimeraient heureux de pouvoir passer quelques instants dans sa société.
La noble jeune fille répondait par un calme et ai« mable sourire aux félicitations et aux flatteries qui lui étaient adressées. Il y avait dans le ton de sa voix, et dans la forme de ses paroles tant de modestie, tant de retenue et en même temps une si exquise politesse que les assistants s'entre-regardaient comme pour se dire qu'ils n'avaient jamais rien vu de semblable. Ce qui était plus étonnant encore bien que les invités y prissent peu garde parce qu'ils y étaient habitués^ c'étaient les connaissances riches et variées de la jeune fille. Qu'un Espagnol, un Français, un Italien ou un Allemand lui adressât la parole, elle répondait à chacun dans la langue de son pays ; mais c'était la belle langue italienne qui avait surtout une ravissante douceur dans sa bouche.
Arrivée devant le vieux Deodati, elle lui prit les deux mains et lui dit de si tendres et si affectueuses paroles qr.e le vieillard, se sentit tout ému et ne put que balbutier quelques mots de reconnaissance.
En passant devant Simon Turchi, elle lui dit avec un joyeux sourire :
— Dieu soit loué, signor Turchi, de ce que vous
LE DÉMON DU JEU 12l>
VOUS soyez si vite rétabli! Jô suis très-heureuse de vous voir ici ce soir. Je dois vous estimer fort et vous être sincèrement reconnaissante, signor, de votre loyale sympathie pour le neveu du signor Deodati. Vous avez un bon et généreux cœur, et je remercie le Seigneur d'avoir donné à mon père et à Geronimo un ami si dévoué.
Les douces paroles de la jeune fille jetèrent Turchi dans iine situation intolérable. Son sang bouillait dans ses veines ; son cœur torturé frémissait dans sa poi* trine ; sur son visage la cicatrice^ trahissant son émo* tion, se dessinait brûlante... Et cependant il lui fallait paraître calme et répondre, l'esprit libre et sans nua* ges, aux afifectueuses paroles de la jeune fille; car il y avait autour de lui vingt personnes au moins qui avaient Tœil ùxé sur lui et pouvaient entendre ce qu'il disait.
Par un effort presque surnaturel il se rendit maître de lui-même et justifia son émotion par l'impression qu'il avait subie comme tous les autres ; il parla aussi de sacriflces qu'on fait volontairement et qui cependant laissent une douloureuse blessure au cœur ; d'une abnégation de soi-même dont on peut se consoler pour ssurer le bonheur d'un ami, mais qui, pendant un ertain temps du moins, plonge notre âme dans les té nèbres de l'espérance déçue. ..
Marie comprit ce qu'il voulait dire et lui fut recoaaaissante de ses bons sentiments.
— Merci, merci, signor, dit-elio d'un ton profondé-
ment ému, en s'éloîgnant pour aller saluer dans la salle les autres personnes.
La plupart des invités étaient debout; bien qu'on ne se poussât pas, cependant le plus grand nombre des personnes présentes étaient réunies en un seul groupe autour de la jeune fille et la suivaient dans sa promenade à travers la salle.
Lorsque Marie s'approcha du clavecin et adressa à maître Christian, l'habile joueur de viole , quelques paroles bienveillantes, beaucoup de gentilshommes italiens vinrent à elle et la supplièrent de leur faire entendre une cansMue ou une mélodie de sa bouche.
Avec la permission de son père, la jeune fille con* sentit à satisfaire au désir des invités; elle parut cependant hésiter pendant quelque temps sur la langue dans laquelle elle chanterait , et se mit à feuilleter quelques cahiers que maître Christian lui avait présentés.
Le vieux Deodati qui se trouvait en ce moment près de M. Van de Werve, exprima si vivement le désii: d'entendre un chant en langue néerlandaise, que la jeune fille ne put résister à sa prière. Elle demanda pardon aux nobles italiens et annonça qu'elle allait chanter dans sa langue maternelle u^ Kyrie eleison.
Maître Christias se plaça au clavecin pour asccom* pagner le chant et se mit à préluder.
La jeune filU l^Qa les premières notes du chant
LE DEftIOK DU JEIJ i27
dans la 'aile comme un dpux murmure; maie peu peu sa voix prit un accent pic*' ferme et une expjpes- SLOu de sentimeQt plus pcofonde, jusqu'à ce qu^'è la fin de chaque strophe^ le mot i'eleUon s'élevât comme un hymne vers le ciel eveo plus d'éUn et de force d^ 8a poitrine,
La mesure du chapt était remarquablement lente, sans recherche, simple et pleine d'une calme et tran* quille mélodie ; Marie devait sentir profondément lo caractère particulier de ce chant religieux ; car au lieu de s'efforcer d'ajouter à l'effet, elle adoucissait encore sa voix déjà si douce et si suave, et laissait tomber lentement les notes de ses lèvres, comme si la cantatrice elle-même était ravie dans une rêveuse contemplation et écoutait une musique céleste.
Au commencement, les gentilshommes italiens se regardaient entre eux et semblaient vouloir exprimer la pensée que ce chant Béerlandâie ne pouvait se comparer avec le style brittant et vif de la musique italienne. Mais ce sentimeat défavorable ne fut pas de longue durée. Bientôt ce^ gentilshommes cédèrent comme tous les autres auditeurs à l'irrésistible influence de la voix enchanteresse de Marie. Il régnait dans la salle un tel silence qu'on pouvait entendre le murmure des leuilles agitées dans le jardin par la douce brise de mai.
Marie avait enfin redressé la. tète et levé les yeux au ciel avec une expression d'ddor«tk>a. Tous ceux qui la voyaient se sentaient r^yîg ^a Q^t9^.Q e( croyaient voir
dans la douce et iDodeste jeune fille un angç chaniani devant le trône de Dieu.
Deu7 larmes d'enthousiasme échappèrent à 6ero« nimo ; le vieux Deodati avait les mains jointes, comme si le chant de' Marie l'eût forcé à prier; Simon Turchi lui-même était dominé par l'admiration, et avait peut-être oublié pour un instant la haine et la jalousie qui déchiraient son cœur.
Pendant ce temps^ Marie poursuivait son chant. Le yoici :
Kyrie. Dieu est vena Sur la terre pour les hommes ; Ce dont il taut en tout temps Nous réjouir... Eleison.
Ktbib. Dieu nous est né D^une vierge entre toutes éltte^ Et nous sommes délivrés Des liens du péché. Eleison.
Ktrib. Nous échaopons à Tenneifi Par les eaux du baptême.
Dieu nous aide à échapper A ses cruelles mains. Eleison*
Christs. sainte médecine De nos terribles maux, Pour nous sauver du mal»
Il veut mourir. Eleison.
Ghriste. Notre frère aimé Notre libérateur.
Faites-nous forts, ô' Christ»
Pour faire bien. Eleison.
Christs. O fils du Père^ Notre consolateur, Ne nous délaissez pas Dans la douleur, y-fnif^wt
Ktrib. Dieu, Père, Fils, Saint-Esprit, trois personnes, Un seul. Dieu, laissez-nous Voas louer au Ciel. Eleison (!)•
Déjàla jeune fille avait cessé de chanter depuis quelques instants, et cependant le plus profond siJence continuait de régner. Chacun craignait de perdre un son de cette douce voix; mais lorsqu'on remarqua que Marie avait baissé les yeux et que le chant était fini, un murmure d'admiration et de reconnaissance s'éleva parmi les auditeurs. La jeune fille fut entourée et accablée de félicitations.
Au milieu des politesses dont elle était Tobjet, la jeune fille découvrit Geronimo^ qui, tout ému, à quelques pas d'elle, avait encore une larme dans les yeux, ftoit qu'elle voulût échapper aux éloges de tous, soit qu'elle cédât à un véritable désir, elle s'élança vers le jeune homme^ lui prit la main et l'entraîna avec une affectueuse insistance vers le clavecin. Elle voulait qu'il chantât une ariette italienne*
Le jeune homme^ troublé et la tète presque perdue^ résista quelque temps à sa prière ; mais son vieil oncle l'engageant â déférer au vœu delajeunefille,il saisit un luth, l'accorda à la hâte, et lança comme début de son chant le mot /^aZm/ dans la salle d'un ton qui, comme un appel à l'enthousiasme, fit tressaillir tous les cœurs.
Les paroles et les sons jaillissaient des lèvres du
(1) On trouvera ce cliant complet dans les Vieux chants flamands^ publiés par WiUems p. A84.
jeune homme comme une pluie d'ardetites étincelles : en disant certains yers qui chantaient lea louanges de sa chère patrie, son sein se gonflait et ses yeux rayonnaient d'une extase entraînante... Mais c'était surtout à la fin de chaque strophe que sa puissante voix de ténor remplissait la salle de ses accents inspirés, avec une indicible force; il chantait alors des paroles italiennes dont voici le sens :
Saint, salut, paradis de fa teriè
Mon pa;» bie&>aim6» 4 Bia belle itittst
Le chant de Marie, les circonstances dans lesquelles il se trouvait, la présence de son oncle, tout cela devait avoir vivement surexcité la sensibilité de Geronimo, car sa vaix tremblait, son cœur battait violemment, son front était brûlant, et il semblait près de succomber à l'émotion; et cependant son chant gagnait toujours en enthousiasme, en expression et en puissance, jusqu'à ce qu'enfin le vers final : Mon pays bienr mmé^ 6 ma belle Italie! fit retentir la salle pour la dernière fois.
Oeronimo avait tellement dominé et ému ses comnatriotes par son chant inspiré que tous, — même les plus âgés — s'oublièrent jusqu'à agiter leurs chapeaux en Tair et i répéter avec enthousiasme :
Italiaf Italial
Une larme brillait dans bien des yeux;
A son tour GmrQjàtiko fui enteuvé et aecablé de félicitations; son oncle le nomma son fils bien-aimé;
LE DÉMON DU JEO iSi
Marie lui adressa de douces paroles ; M. Van de Wer?e lui serra les mains avec effusion...
Quant à Simon Turchi il était accablé, anéanti; tout ce qu'il entendait et voyait lui faisait souffrir un tel martyre, la jalousie déchirait tellement son cœur, qu'il s'enfonçait de plus en plus dans Vablme de la haine et de la vengeance. H se tenait à quelques pas de Geronimo, les yeux baissés, tout tremblant d^étnolion. Personne ne remarquait cependant Tétat dans lequel il se trouvait, et l'eût-on remarqué on aurait cru sans doute que, comme les autres Italiens, le signor Torchi avait été profondément ému par le chant de son compatriote.
Turchi ne resta qu'un instant la tète baissée. Gomme^ un homme qui a pris une soudaine tésolution, il maiv cha droit à Geronimo, lui montra un visage riant et lui jeta les deux bras sur 168 épaules pour Tembrasser.
— Ah! Geronimol Geronimoî merci 1 iherci ! s'écria-t-iL Tu m'as donné un vrai bonheur du cœur ; tu as fait gonfler ma pdtrine en me faisant songer avec orgueil à ma patrie I
Cependant, durant cette étreinte, il dit aussi tout bas à l'oreille du jeune homme :
— Geronimo, je dois te parler seul, ce soir encore! Tout à l'heure je me rendrai dans le jardin ; tâche de m'y suivre, tu te réjouiras...
Et après avoir murmuré ces mots, il se retira en arrièrOi en apparence pour faire place & U. Fugger^ io
banquier immensément riche, qui voulaii aussi exprimer au chanteur son approbation et ses remerciments.
Les domestiques reparurent dans la salle, avec toute sorte de vins et de friandises.
Maître Christian était occupé à accorder sa viole. On savait que Texcellent artiste devait jouer ce soir-là, et un grand nombre d'invités se pressèrent de nouveau autour du clavecin pour mieux voir son jeu et mieux l'entendre.
Geronimo^ intrigué et rendu curieux par les paroles de Simon Turchi avait suivi son ami du regard et épiait une occasion d'aller lui parler seul à seul. 11 vit en ce moment Turchi sortir de la salle, et, comme la circulation des rafraîchissements et les préparatifs du jeu de maître Christian avaient causé beaucoup de mouvement dans la société, le jeiice gentilhomme put aussi quitter la salle sans être remarqué et aller rejoindre son ami dans le jardin.
Le jardin, situé derrière la demeure de M. Van de Werve, bien qu'il ne fût pas grand* était cependant coupé par quelques chemins aux détours capricieux^ et le long des murs d'enceinte s'élevaient de grands arbres et d'épais massifs de verdure.
Lorsque Oeronimo se trouva en plein air, il remarqua quatre ou cinq personnes qui se promenaient aussi dans les sentiers, pour prendre le frais.
Gomme il cherchait à percer du regard la demiobscurité pour découvrir Simon Turchi, celui-ci sortit
de derrière un buisson, le prit par le bras et l'entraîna silencieusement dans le coin le plus retiré du jardin, où il s'assit sur un banc et dit d'une voix contenue :
— Assieds-toi près de moi, Geronimo, j'ai de bonnes nouvelles.
— Ah!.,, as-tu trouvé l'argent ? demanda le jeune homme.
— Je l'ai trouvé ; — mais approche-toi davantage, et penche ton oreille vers moi, Geronimo : personne iie doit nous entendre. Un marchand étranger, que j'ai sauvé il y a une couple d'années du déshonneur et de la ruine, au prix de ma propre perte veut me mettre en main le moyen de verser dans ta caisse les dix mille couronnes.
— Dieu soit loué! dit Geronimo avec un soupir de soulagement. Et sera-t-il assez bon pour ne pas trop tarder à remplir son généreux dessein ?
— Demain, je te payerai ce que je te dois.
— Ah 1 demain 1 comme c'est heureux !
— Mais je ne puis t'apporter l'argent, Geronimo ; il faut que tu viennes le chercher toi-même.
— C'est là la moindre chose ; dussé-je aller jusqu'à Cologne, j'irais.
— Non, ce n'est pas aussi loin. C'est dans mon petit jardin des prairies de l'hôpital que tu dois venir... Silence I je crois que quelqu'un s'approche...
Après un instant de silence, Turchi reprit :
— H est passé... Tu dois savoir, Geronimo, que le
ûégôciant étranger ne veut ni ne peut encore être connu à Anvers. Je lui ai permis de se tenir cacbé dans mon jardin pendant quelques jours (1). Il veut ipe venir en aide; mais c'est un homme prudent et d'un caractère défiant. Je lui signerai des reconnaissances pour la somme qu'il va me prêter et te remettre ; il demande que, comme garantie, tu signes avec moi.
— Quel mystère! murmura le jeune îiomme. Je dois signer avec toi comme caution? Quel est donc ce uégociaiït étranger? Est-ce un proscrit?
— Qu'est-ce que cela fait à l'affaire? Ce n'est pas mon secret, Geronimo : j'ai promis de taire son nom. Pourvu que tu sois sauvé du périlleux embarras dans lequel tu te trouves, notre but ne sera-t-il pas atteint? Il est vrai que tu resteras caution pour moi ; mais les dix mille couronnes seront dans ta caisse, et ton oncle n'y trouvera pas un florin de moins. Il ne peut f arriver de désagréments que si je ne pouvais pas payer mes billets. Mais tu n'as hen à craindre à cet égard : dans quelques mois j'aurai d'abondantes ressources. Ce que j'en fais, ce n'est que pour te sauver d'une situation menaçante. Tu comprends bien, âeronimo que je préférerais t'avoir seul pour créancier.
— C'est vrai, Simon ; je te suis reconnaissant de ta
(i) • Geronimo, il est arrivé an négodant de Lyon f^ii ne veat pas être connu à Anvers maintenant* et qni, à cause de eela» se cache dans mon jardin; il m*a prié de te dire de venir le trouver là. • Mkrtto Bandkilo, trad. p^r V^illems»
LE DEMON DU JEU i35
complaîgance. Et ce négociant étranger, me remettrat-il la somme en argent ?
— Non^ mais en traites sur Milan, 9ur Florence et sur Lucques.
— De bonnes traites, des traites sùres> Simoa?
— Tu en jugeras avant d'accepter l'affaire. Itm n« crains rien : tu auras tous tes apaisement.
— £b bien, je Tiendrai. Après la bourse, entre cinq et six heures, est-ee bien ?
— Cela m'est indifférent, peurro que je sacbe Fheûre d'avance.
— Attends-moi donc demain entre cinq et six heures. Rentrons maintenant, car on s'étonnerait de notre longue absence.
Simon Turebi se leva ; mais il resta immobile et dit en core :
— Geronimo, j'ai promis au négociant qui doit me venir en aide que personne sauf toi ne connaîtrait sa présence à Anvers. N'en dis par conséquent rien ni à ton oncle, ni à Marie, ni à qui que ce soit. La moindre indiscrétion pourrait anéantir nos espérances et mettre l'étranger en péril. Viens seul, sans domestique.
— Soitl répondit Geronimo ; mais je dois t*avertir que je ne puis rester jusqu à la tombée du soir. Mon oncle m'a menacé de sa disgrâce, si je sortais encore la nuit sans une bonne garde.
— Non, une demi-heure seulement, et tout...
En ce moment un domestique de la maison entra
dans le jardin et s'approcha en cherchant de Tendroit où Geronimo s'entretenait avec son ami.
— Signor Geronimo, dit-il, on vous cherche partout dans la salle. Mademoiselle Marie va prendre congé de la société. Monsieur votre oncle est prêt à retourner an logis. On vous attend avec impatience, signor.
Les deux gentilshommes suivirent le domestique; chemin faisant, Turchi dit encore à voix basse :
— A demain donc^ entre cinq et six heures!
Le vieux Deodati se trouvait déjà sous la porte, en* touré de cinq ou six serviteurs qui devaient l'accom* pagner. Il se montra fâché de la longue absence de son neveu, et celui-ci allait subir à ce propos une sévère remontrance. Mais, sur les explications de Turchi^ ce manque d'attention lui fut pardonné, et il reçut même la permission de rentrer à la hâte dans la salle pour dire adieu à Marie et à son père.
Un instant après, il était déjà de retour, et, offrant le bras à son oncle^ il quitta la demeure de M. Yan' de Werve.
Simon Turchi lui fit encore, au moment où il sortait^ an clin d'œil qui semblait dire : a Du secret I du secret I»
n était environ cinq heures de Taprès-dînée. Julio se trouvait les bras croisés sur la poitrine, dans une des chambres du pavillon de son maître. Plongé dans une profonde préoccupation, il avait les yeux fixés sur un fauteuil, placé dans le voisinage de Tunique fenêtre de la pièce, et dont la contemplation lui faisait de temps en temps hocher la tète avec un doute plein d'inquiétude.
Quelques pas d'homme qui retentirent sur le plafond au-dessus de sa tète l'arrachèrent à ses réflexions ; un sourire ironique contracta son visage tandis qu'il murmurait :
— Il m'appelle lâche, le poltron qu'il est! DepQÎB une heure déjà, il court d'une chambre à l'autre, comme s'il était poursuivi par des spectres invisibles Comme il a facilement arrangé l'affaire pour lui! Julio tuerait le pauvre Geronimo et enterrerait son cadavre dans la cave ; Julie ferait tout à lui seul. Quand on a affaire à des gens faux, il faut se tenir sur ses gardes. Son intention était assez évidente pour mol; il voulait se réserver au besoin le moyen de m'accuser seul du crime. JQ n'a qu'à menacer et rager tant qu'il voudra ; il donnera le coup lui-même ou le signor Geronimo
sortira d'ici sans enoombre*
Julio se tnt un instant, se passa la main sur le front et dit, le regard attaché sur le fauteuil :
— Et savoir que dans une heure il y aura un cadavre dans ce siège infernal ! Le cadavre du gentilhomme le plus doux et le plus affable que j'aie jamais rencontré. Puisse son bon ange le détourner de cette fatale visite dans ce coupe-gorge 1 Signer Turchi le tuera... mais je dois Taider (i). Quelle sera la fin de cette sanglante tragédie? L'échafaud pour le maître et la potence pour le serviteur! Voilà les suites de ma vie de désordre. Si je ne m'étais pas rendu, dans un moment d'ivre??e, sans m'en douter, à l'endroit où le juge Volpaï a été assassiné, je n'aurais pas fui ma patrie, et le signer Turchi n'aurait pas le pouvoir de me forcer i être malgré moi complice d'un affreux forfait. C'est que» comme disait le vieux curé de Porto-Fino : a Le mal est un labyrinthe ; quand on a mis le pied dans ce chemia-là; ou perd le fil qui peut ramener au bien. » Ah ! si j'étais près de ma mère, en Italie ! Vœu insensé ! il est trop tard, je suis banni et ma tête est mise a prixl
Il demeura pendant quelques instants plongé dans ses pensées; puis il fit un geste d'impatience et reprit:
— Allons, allons 1 à quoi peuvent me servir toutes
(i) i Cette chaise étant inventée et faite, il dit à un de ses domestiques, Étm valet de comptoir du Bom de Julio, proscrit d*Italie et BOUS le coup d'une coDdamnaUon k mort... • E. ViN M£TEaui, Hisi. 4et Pays-Bas^ li? . L
ces soDgeries? Je suis en son pouvoir et je dois me soumettre à la nécessité ; mais que le coup soit donné ; qu'il ait commis un crime dant les preuves matérielles puissent témoigner contre lui, et alors moi aussi je serai maître et je pourrai crier à mon tour : « Simon Turchi, crains le bailli et son valet le bourreau I » Maintenant je suis encore impuissant contre lui ; si je faisais quelque chose pour empêcher l'attentat, il serait capable de faire disparaître toutes les traces de son criminel projet et de me livrer au facteur de Lucques« Je serais conduit en Italie et roué dans le pays qu'habite ma vieille mèrerEUe n'a jamais eu de moi que du chagrin; mais je m'efforcerai de lui épargner cette suprême infamie. Voilà le signor qui descend... Il va insister de nouveau pour me faire porter le coup; mais je ne veux pas du sang de cet innocent gentilhomme sur moi
Simon TurcM s'approchait dans le vestibule. Son visage était très-pâle ; mais la cicatrice qui sillonnait son front et ses joues était plus pâle encore. II ne tremblait pas; mais sa marche semblait hâtive et précipitée^ at il étreignait ses doigts dans ses poings comme un homme en proie à une vive impatience.
II vit de loin son domestique rêver, la tète affaissée 0ur la poitrine, et ce ne fut qu'à son approche que Julio sortit en sursaut de sa profonde préoccupation. II entra dans la chambre et dit :
— Julio, l'heure approche. A quoi songes-tu donc touiours? As-tu neur?
iAO LE DÉMON DU JEU
— Peur? répliqua Julio avec un sourire; de quoi aurais-je peur?
— C'est vrai, c'est vrai, murmura Simon, puisque je verserai seul son sang.
— Mais, continua Julio, si je ne crains rien pour moi, ne puis-je, par amour pour mon maître^ tomber dans de sombres pensées? Le jeu que vous allez jouer est bien dangereux, signor.
— Qui 3aura ce qui s'est passé ici ?
— Qui? N'y a-t-il pas là-haut un œil qui voit tout? Et tandis qu'ici, dans le plus profond secret, vous immolez une vie humaine à votre soif de vengeance. Dieu n'entendra-t-il pas au moins le cri d'agonie du seigneur Geronimo ?
Julio vit avec une secrète joie que ses paroles faisaient trembler son maître, bien que celui-ci voulût feindre une ironique insensibilité.
— Quelle plaisanterie I murmura Simon ; Pietr* Mostajo qui va s'aviser de parler de Dieu I Mes précautions sont trop bien prises; quand le caveau sou terrain aura reçu le secret , pas un coq ne l'ébruitera.
— Vous croyez, signor? Quand donc un tel meurtre demeure-t-il caché ? Il n'est pas étoanant que je penche la tète et que je me prenne à songer. Je rêvais et je voyais sous mes yeux des choses si terribles et si douloureuses que je n'ose vous les dire. J'en ai encore les larmes aux yeux.
— Eh bien, que voyais-tu? demanda Turchi avec une anxiété croissante*
— Ce que je voyais? Le bailli et ses serviteurs, qui liaient à un homme Ibs bras derrière le dos, et le tradnaient dans la rue comme un odieux malfaiteur, le peuple jetait de la boue au prisonnier et lui criait : a Assassin ! d Un échafaud, et sur cet écbafaud un bourreau et un condamné; puis un glaive étincelant au soleil, un jet de sang et une tète tombée.».
Le domestique se tut avec intention; mais son maître lui saisit convulsivement le bras et murmura d'une voix rauque :
— Et puis? et puis?
•— Et puis la foule applaudissait et ses malédictions tombaient sur le nom.,*
— Quel nom?
— Le vôtre, signer.
Simon Turcbi était tellement saisi par ce spectacle de sa fin possible qu'il poussa un cri et recula tout tremblant. Il resta un instant muet et les yeux baissés,
Julio contemplait le signer, foudroyé par Témotion^ avec une sorte de sourire contenu. Il n'avait pas inventé le rêve sinistre uniquement pour essayer sll ne pourrait encore faire renoncer son maître à sa péril* leuse entreprise ; son intention était aussi de l'effrayer et de se venger ainsi de la violence qu'il lui fallait sulir de sa part.
Cependant Simon Turchi ne resta pas longtemps 80US l'impression de la prédiction de mauvais augure. Il releva la tète et dit avec un a^oeirt de méoris :
i&2 LE DÉMON DU JEU
— Lâche hypocrite, c'est la peur et l'inquiétude qui te font rêver de semblables choses. L'homme le plus courageux serait lâche avec les lâches ; il est fatal que que je sois assez malheureux pour avoir besoin de toi ; sans cela je me délivrerais de ta présence... Mais moi du moins, je ne reculerai pas devant l'accomplissexnent de ce qne j'ai entrepris. Parle, dis-moi ce que je f^is attendre de toi ! L'heure va sonner il n'est plus ttemps d'hésiter.
— Nous verrons celui qui fera avec le plus de sangfroid ce qu'il a promis. Vous vous trompez sur mon compte, signer, la crainte ne me trouble pas ; c'est par i^mpathie pour vous que je tombe dans ces idées noires et tristes. Je croyais remplir mon devoir en TOUS montrant encore une fois l'abime.
— Tais-toi, il est trop tard I s'écria Turchi presque hors de lui. Insensé, tu souhaites donc ma perte, ma ruine, mon éternel déshonneur? Je laisserais vivre mon ennemi, je le laisserais mé regarder du haut de sa grandeur, lui devenu l'époux de Marie Van de Werve? Non, non; c'est moi qui serai l'heureux, le riche, le fier ; et dût tout m'échapper, dût l'échafaud Jtre ma fin, il faut que la rage de vengeance qui me déchire le cœur s'assouvisse.- Rien, non rien ne peut me retenir, et si tu étais un obstacle pour moi, Julio, je passerais par-dessus ton cadavre pour frapper celui qui a empoisonné ma vie... Oh! ne me brave pas, je 8UÎB capable de tout I
A ces mots, Simon Turchi porta la main au poi-
gnard passé à sa ceinture; sod visage était violet, ses lèvres tremblaient et il fixait sur son domestique un regard foudroyant.
Cette menace n'effraya guère Julio probablement parce qu'il ne croyait pas que son maître pût l'exécuter. Un sourire ironique sur les lèvres, il fit deux pas en arrière, porta la main à son couteau et dit d'un ton railleur :
— Il serait singulier, signor, que Geronlmo nous surprit ici à nous battre. Il ne pouvait rien trouver de mieux pour sauver sa vie,
— Comment 1 tu oserais?
— Pourquoi pas? Croyez-vous que Julio ae laisseorait tuer comme un veau?
— Ecoute I le voilà! s'écria Simon Turcbi bondissant de saisissement et de terreur*
Dans la cour retentissaient les eoups reflétés diiflmis tcau de fer de la petite porte pratiquée dans te mur d'enceinte du jardin*
— Julio, encore un fois que puis-je attendre de to4î demanda Turchi avec anxiété.
— Je ferai ce que j'ai promis, ni pltis tS moifls.
— Eh bien, cours et ouvre la porte. Pas tin mot imprudent, pas d'inquiétade sur ton visage; améne-W ici; dis-lui que je suis occupé avec le négocîarft ëtrangef; fais-le attendre s'il ne s'assied pas tout de éuîte, choisis un moment favorable et attire le dans le fauteuil. Viens m'appeïer ensuite ; je ferai le teste.
Uh LE DfiMON DU JEU
— Vous voulez que j'attire le signop Geronimo dan» le fauteuil? murmura Julio.
En sortant de la chambre, Turchi lui répliqua d'une Toix menaçante et avec des yeux flamboyants :
— Pietro Mostajo, songe au facteur de Lucques I Julio sortit du bâtiment, se dirigea vers le mur et
ouvrit la porte.
— BenvenutOj signer Geronimo, dit -il. Quelle bonne nouvelle y a-t-il pour que vous veniez rendre visite à mon maître dans son jardin? Il y a bien longtemps que vous n'êtes plus venu ici.
-^ En effet, Julio, il y a longtemps, répondit le jeune gentilhomme avec un sourire ouvert^ tandis qu'il entrait dans le jardin et se dirigeait vers la maison. Il me semble qu'on ne songe pas encore ici à recevoir du monde ; car tout est encore sauvage et abandonné. Le signer Turchi n'a-t-il pas parlé de faire travailler dans le jardin?
— Oui ; mais mon maître est depuis quelque temps d'humeur triste, et le goût des choses plaçantes ou agréables le quitte tout à fait.
— Je le sais^ Julio ; mais cela ira mieux,
— Ahl puissiez vous dire vrai, signer 1
— • Quel profond soupir tu pousses, Julio I Tu m'inquiètes. Ton maître estril malade?
Le domestique sentit qu'il devait se surveiller^ s'il ne voulait faire soupçonner au gentilhomme quelque danger. H dit d'une voix dégagée :
--^ Ce n'est rien, signer. Mon maître se porte bien
et est de bonne humear aujourd'hui. Depuis que j'ai vu briller sur votre poitrine l'épée de Brufferio, il m'est resté quelque chose qui me serre le cœur à rimproviste. Alors il m'échappe comme un long soupir.
En disant ces mots, il avait conduit le gentilhomme dans la chambre où se trouvait le grand faateuSl & bras.
— Signor Geronimo, dit-il, mon maître est en baul ; je vais l'avertir de votre arrivée. Asseyez-vous en attendant.
Julio sortit de la chambre; mais au lieu de monter l'escalier, il se cacha au bout de l'escalier derrière une porte et écouta avec une vive attention, s'il n'entendait pas crier les ressorts du fauteuil.
Après avoir longtemps attendu en vain dans cet en* droit. Il rentre dans le corridor^ et, revenant auprès du jeune gentilhomme, il dit :
— Signor, mon maître vous prie de Texcuser. D est occupé là haut avec une personne dont il vous a parlé hier, dit-il. Us sont ensemble à écrire ce qui doit vous être remis. Veuillez donc attendre quelques instants avec patience.
Il croyait que Geronimo s'assiérait maintenant de
lui-même dans le fauteuil, et suivait, le cœur palpi-
fi
tant, tousses mouvements; mais le jeune chevalier alla se placer à la fenêtre et regarda tout pensif dans le jardin:
Julio se vit trompé dans son attente. Tout en réflé-
iA6 LB DtMON DU JBO
ebissant avee quelle défiance et quelle impatience son maître devait compter les instants qui s'écoulaient, il dit à eroniodo avec une feinte indiSéreace :
— Il y a passablement loin des Dominicains jus^ qu'ici, il peut bien y avoir un demi mille, et on peut facilement se fatigner i foire ce trajet quand on est un |iea pr^wé* Ass^yea-vous dans ce fauteuil signor.
*- Non, je te remercie^ répondit le gentilhomme. ^e nq luiis nfiUement fatigué ; il m'est agréable de voir p^ maiIsîSs abmdonnée h Tétat sauvage étaler leur fraîche verdure de mai.
J7p |LEyj9}oiMtaîi*e mpuyement de dépit échappa au do-
— 7^ ii'^i9 puA besoin de rester pour moi dans la chambre» Julio, dit (Jh^ronimo. Va traiiquillement à ta hm>Sf(P # ^aifise vm aeul, je ne m'ennuie pas.
-r )^ p'a^ pas d'occupation pressante, idgnor; si Je reste encore ici sans votre permission^ c'est seuleqi^Al pfj$i9 q^e j'ai quelque i^ose à vop9 demander; n^ YP9§ yoiis fâcherez peut-être de mon indiscrétion,
-r- Pas ^ fpn$, Jq}|o. Puis-je te venir en aide ou te rendre service en quoi que ce soit? Je te prouverai avec ^idefir qaç J9 pe cuvions avec reconnaissance de la façon courageuse don^ tu m'as soutenu contre les ri* bfiuds,
— Ce n'e^ pas jçeja, signor. ^'ai oui dire que vous alliez épouser la belle mademoiselle Van de Werve. Cette nouvelle m'a fort réjoui; mais votre humble
serviteur peulril savoir si cette noavelle est vraie? Cette question et peut-être le nom de sa fiancée firent écIoTe un sourire sur le visage du jeune liomme. Il fit deux ou trois pas en avant et dit d'une voix pleine de ^oie:
— Oui, Julio, cette nouvelle est vraie.
— Coiiimé vous serez heureux, signer I
— C'est Vrai, Iulio, Dieu m'a accordé }a {rins haute laveur que Je puisse espiirer sur la terre. Je l'en reiherciem éternellement... Au jour solennel» tu auras aussi sujet de te réjouir.
^ — lifôi, signer?
— Oui, toi, Julio. C'est mademoiselliB Van de Wervo elle-même qui a résolu de te récompense ainsi de ràssist'ahee que tu m'as prêtée contre Brufierio et ses compagnons. Le jour de mon mariage tu recevras un manteau neuf, un pourpoint neuf, un haut-de-chausses neuf^ en beau drap et en bojmé soie, oomme jamais domestique n en a porté.
Julio, ému par cette preuve de bonté, baissa )a tête en inùrmurant un remerciment indistinct. U entendait bien que le jeune homme continuait de parler et s'efforçait de lui prouver qu'il avait bien mérité ce pré* èent ; mais Je domei^que troublé n'écQut^it pas ce qu'i} disait et s'effortait de retrouver assez i^ cpurage et d'audace pour remplir l'ordre que son m.a|^ fui avaif donné. U vit que Geronimo se trouvait justement devant le fauteuil.
Avec répugoance, mais ppus^ p^ }||i t^^^^ S^h
s'il laissait échapper ce moment, la chance favorable ne se représenterait peut-être plus, il s'approcha de Geronimo, comme pour lui témoigner de nouveau sa reconnaissance... D'un bond il lui posa les deux mains ur les épaules et le poussa irrésistiblement en arrière dans le fauteuil (1).
Le fond du perfide meuble s'affaissa ; des bras, surgirent deux puissants ressorts d'acier qui saisirent le gentilhomme par la taille et le serrèrent si fortement contre le dos du fauteuil^ qu'il ne pouvait plus bouger.
— Julio, Julio, quelle horrible plaisanterie est cela? s'écria-t-il. Un piège? Ton maître t'a-t-il ordonné de me prendre?
Mais le domestique sans dire un mot de plus, se sauva de la chambre en fermant la porte derrière lui.
— Eh bien , eh bien, Julio , demanda Turchi en venant sur l'escalier au-devant de son domestique, est-il pris ?
— Le fauteuil a fait son œuvre, répondit Julio; faites aussi bien la vôtre. Ne perdez pas de temps ; il pourrait se mettre à crier. Qui sait si ses clameurs d'alarme ne nous trahiraient pas? Le danger de mort donne parfois aux poumons de l'homme une puissance surnaturelle... Signer, signer, il me semble que ma
fi) c Et ledit Julio vint et poussa Geronimo dans un g^nd âuateuii qui saulait et se fennait de lui-même. » Origine et généalogie '(/e« ducs et duchesses de Brabant, Anvers, 156^, p. 308.
LE DÉMON DU JEU lûO
t&te ne tient plus sur mes épaules* Comment scotezvous la vôtre?
Mais Simon Turclii ne fit pas attenlion à cette plaisanterie. 11 se borna à grommeler quelques mots indistincts, porta la main à son poignard et courut en bas pour aller assouvir sa vengeance sur l'infortuné Geronimo.
Le domestique resta à mi-chemin de l'escalier et écouta les pas de son maître jusqu'à ce qu'il entendît la porte de la chambre fatale s'ouvrir et se refermer.
Il ne pôrçut d^abord plus le moindre bruit ; mais bientôt il entendit la voix de Geronimo qui appelait au secours et celle de son maître qui semblait railler et menacer. Ce n'était qu'au son des voix qu'il pouvait juger de ce qui se passait dans la chambre fermée ; car il était trop loin pour comprendre les paroles. Poussé par l'émotion plus que par la curiosité, il descendit les escaliers et alla écouter à la porte, derrière laquelle devait s'accomplir un épouvantable forfait.
Il entendit Geronimo dire d'une voix plaintive et suppliante :
•*- Ah I cher Simon, ta raison s*égare. Toi me tuer, toi, mon ami ? Ce n'est pas possible. Âh I laisse tomber ce poignard de ta main ; ne me laisse pas mosrir sans confession I Si ce sont les dix mille couronnes qui te portent à ce degré d'exaspération, je t'en fais ca* deau; déchire la reconnaissance sous mes yeux; je ne t'en parlerai plus jamais...
150 LE DfiMON DÛ JK6
«- Marie, Marie Van de Werte 1 Korla Simon TiiPcbi d'une voix sarcastique.
— Ab ! je renoncerai à sa main ; je partirai pour ntalie... Je ne réverrai jamais un pays atissi fsital |M)ur moi, pour toi, pour tout ce que j'aiffie..-.
— Il est trop tard I;.. trop tard 1.^. tti dois môuHr 1 •— Non, non, Simon I s'écria de nouveau Geronimo.
Par pitié pour toi-même ne baigne pas tàet mains dians mon sang innocent. Dieu nous voit ; ta ootisciénce ie torturera; il n'y aura plus de répoa pouj^ toi sur la terre. Ne livre pas ta pauvre âme pour Téternilé au maudit.» Noiii Simoà^ Simon ^ ne me tue pafa... Ab I...
Un cri affreux lui écbaptm, comme si on Idi pressait la poitrine à récraeer, et Julio entendit uii eoop qui ressemblait au bruit d'un poignard sur du métal.
Cependant ce coup -— si c'était uîi coup •— iie pouvait être mortel^ puisque Oeronimo éleva la voix avéè plus de force et s'écria avec désespoir :
— Au secours I au secours 1 Simon, laisse-moi vi« vre I grâce l grâce l
Mais alors un cri lugubre s'échappa de sa poitrJ\ne, et, tandis que sa voix s'éteignait dans sa gorge ^ il dit:
— Mon Dieul mon Dieul pardonnez-lui I.^; Je meurs...
En entendant le dénoùment de l'horrihle tragédie, le domestique avait. reculé dans le vestibule jusqu'au pied de l'escalier, A peine s'y trouvait«il qu'il vit U
LE bËMON DÛ JEU i5i
))ort6 de la chambre s'ouvrir et son msd|re paraître.
Par quelques contractions que la soif de la vengeance eiit défiguré le visage de âimdnTurchi, le crime l'avait fait plus affreux encore. Le signor n'était plu9 reconhaïssable. Ses cheveux se dressai^i^t sur Sja t^te^ sçs. yeux égarés étihcelaient dans l'orbite, u.q bruit sec çt rauque s'échappait dé ses lèvres, le sang découlait 4e ses mains...
II |)assa eîi courant devant son domestique sam| lui parler, monta l'escalier et, arrivé dans sa chambre, se laissa tomber haletant sur une chaise.
Julio, qui l'avait suivi, vint se placer devant lui et demanda :
— Eh bien, signor, est-ce faitf
— C'est fait ! laisse-moi reprendre haleine I dit Turchi en respirant forteftîent. '^
Après quelques instans d'àtiéniè, Julio reprit 2
— A-t-il fait de la résistance pour que je vous voie si fatigué, signor?
— De la résistance t Noii ; mais quand je voulus la première fois lui percer le cœur de tnon poignar(|, la lamé rencontra du thëtàl et grinça afireusement. II porte un plastron, lulio. Soiipçonnait-il ce qui l'attendait ici?
Le poignard de Turchi avait sans doute rencontré Tamulette que le jeune gentilhomme portait toujours au cou.
r— Il est possible, signor, cjile feietohimo porte quelque chose sur la {joitrme, répondit iûlib ; c'est la place
que dierobent toiyours les poignards, et personne ne peut savoir s'il ne rencontrera pas dans l'obscurité un ennemi ou un assassin ; mais qu'y a-t-iL dans cette circonstance qui puisse vous émouvoir autant?
— Vois-tu, Julio^ il jaillissait beaucoup de sang dâ la blessure. La vue de ce sang et les cris sinistres de Geronimo me frappèrent d'angoisse et d'horreur. Je chancelais sur mes jambes et je crus que j'allaistomber sans en finir ; mais heureusement je retrouvai encore la force d'achever ce que j'avais commencé. Un coup de poignard dans le cou a pour jamais étouffé la voix dans sa gorge.
— Et maintenant il est bien mort?
— - Il ne reste pas une goutte de eang dans ses veines.
Simon Turchi était un peu revenu de son excessive émotion ; il se leva et dit : -
— n faut que je me lave et fasse disparaître le moin* dre indice qui pourrait me trahir ; puis que j'aille ce soir encore à la bourse y faire quelques affaires avec des gens qui se rappelleront ma présence ; plus tard^ je me présenterai sous un prétexte ou l'autre chez M. Van de Werve. Je dois me montrer en beaucoup d'endroits et parler à beaucoup de personnes. Descends, Julio,, et traîne le cadavre dans la cave. Ensuite fais disparaître toutes le» taches de sang. Je n'ai pas besoin de te dire que notre vie à tous deux peut dépendre du peu de soin que tu mettras à accomplir ce travail.
«^ Non, signer^ je le sais. Le coup est donné main-
tenant, et je ne suis pas homme à négliger les précautions pour échapper à la potence, si c'est possiblCâ
— Eh* bien, Julio, j'ai rempli ma tâche; remplis aussi la tienne.
— Que Je traîne seul le corps dans la cave? Non, non, vous m'aiderez signor.
— Je n'ai pas le temps, Julio ; je dois me rendre en ville surJe-chMip.
— Cela m'est indifférent ; je ne reste pas seul dans ce coupe-gorge.
— Et si ie te l'ordonnais? s'écria Turchi tremblant de colère.
— Ce serait inutile, signor. Vous travaillerez avec moi jusqu'à ce que tout soit fini ici.
— i Ah I Pietro Mostajo, tu oses me braver, et cela au moment où le sang me bout encore dans les veines I Obéis-moi et fais ta besogne comme il faut ou ce soir encore le facteur de Lucques saura qui tu es I
*— Àh ! ah I dit Julio en riant, je me moque de Pic^ tro Mostajo et du facteur de Lucques ! Aussi longtemps qpe des preuves matérielles ne pouvaient témoignet contre vous, je devais vous craindre; mais oseriezvous bien révéler mon véritable nom, maintenant que je puir^ par un seul mot placer votre tête sous le 'glaive du bourreau? Désormais, vous ne me parlerez plus si durement ni si hautainement, signor. En cette affaire, il n'y a ni maître ni serviteur ; nous sommes tous deux coupables d'un même crime... Portez hardi*
154 tE DÉMON btJ JÈO
ment la main & vofrei jjôignard. Vaiiie irienal»! que feriez-vous sans moi?
Simon Turctii grinçait des dents de bolèfe et d'im« patience; mais il comprima bientôt son étootion et prenant la main de son domestique, il lui di| d'an ton caressant :
<— C'est vrai, Jttlioj nous $on^me9 plutôt émx amis qu'un maître et son serviteur ; maislaisfiMdôîyComnm ami et eooime compagnon densander quelque chose à ta complaisance. Tu comprends que, sans tarder plus longtemps iei, je dois aller à la factorerie mettra d'autres habits. Pour notre sécurité à tous detix, |i faut qtie je me rende en ville immédiatement, afm de prévenir et de détourner tout soupçon. Geroiiimo n'est pas corpulent; tu pourras facilement le trainet. oii bas.
Le domestique secoua la tète n^gia,tiyeméht, ihaiâ èvcd une visible hésitation.
— Voyons, Julio, jeven prie, je t'en supplie; faîsdo bonne volonté ce (ilië nôtre salut exièe Jfe toi... tu h§sites encore, julio? Âllbhs, je veux être généreux erîvers toi : ce soir encore. Jeté donriètài defax couronnes^, si tu viens me dire qiië tu as loyàlémeiii et sbigneiièé^ itient ^aii ce que je tè demande.
— Sérez-vbus encorié ici, signer, quand Je reviéiàdtâi de là cave f
— Je n'en s'ats rien, Julio; iiès (Jue j'kùi'al lavé ce sang, je pars. Hite-toi 1 il est possible 4ùe tû nllB re- ^rbuves encore ici. Eu tout bas, je t^àttéiiatài tiè toit i
la factorerie et te donnerai en récompense cuire lofi deux couronnes une bonne bouteille dé malvoisie.
— C'est bien ; je ferai de moii mieux pour vouf plaire, dit Julio en se dirigeant vers Tescalier.
Âvrivé dans la chambre où l'affreux assassinat avait été commis, le domestique resta un instant les bras croisés sur la poitrine. Il pâlit et seeoua la tète avecun« expression de triste compassion*
Le pauvre Geronimo était étendu dans le fauteuil, les yeux fermés; sa tète était tombée d^ côté sur le bras du siège et pendait sur son épaulé avec une lourdeur de plomb ; ses dçux mains étaient encore convulsivement jointes, comme pour attester que le malheureux jeune homme était mort en priant Bien pour son cruel meurtrier. Ses vêtements étaient tout couverts de sang et ses pieds reposaient également dans une mare rouge. Il avait une large blessure au côté du cou et une autre en pleine poitrine; son visage n'était cependant pas souillé et bien qu'il fût décoloré par la mort, sa physionomie pivait une expression calme et tranquille, comme s'il s'était doucement endormi.
•^ Pauvre signor Qeronimol dit Julio en soupirant Beauté l générosité t richesi^e 1 tout cela tombe pour toujours sous les coups d'un scélérat I Ahl ce que c'est que la vie de l'homme 1 Lui, du moins trouvera làhaut auprès de Dieu un dédommagement de son horrible mort... Et nous? Allons, ce n'est pas le moment de réfléchir et de se lamenter; ma pitié ne rendra pas la vie à ce cadavre. Fermons les yeux sur le menaçant
avenir et accomplissons vite et bien notre terrible
tàcbe I :^
Il s'agenouilla derrière la chaise, passa son bras dessous et tourna une vis. Les ressorts s'ouvrirent d'eux-mêmes et lâchèrent le corps inanimé.
Julio le prit par-dessous les bras, et le traîna à travers le vestibule jusqu'au haut d'un escalier qui descendait dans une obscure cavité.
11 laissa le cadavre là et entra dans une chambre voisine d'où il revint un instant après avec une lampe allumée. La lumière à la main, il descendit les escaliers jusqu'à ce. qu'il arrivât à un couloir souterrain. Trèsavant sous le sol et au bout de ce couloir, se trouvait une espèce de cave voûtée fermée par une porte épaisse. Julio ouvrit cette porte et examina à la lueur de la lampe une fosse creusée dans un coin de la cave et sur le bord de laquelle on avait laissé la terre extraite (i).
Après ce rapide examen, il posa la lampe au dehors de la cave, contre le mur du couloir, et remonta pour aller chercher le cadavre.
Quand il atteignit avec son fardeau le couloir souterrain, il haletait et semblait harassé de lassitude. Il rassembla cependant toutes ses forces pour être délivré au plus tôt de ce sinistre travail et il traîna le cadavre
4) « Kii bas, dans la cave..., dans une fosse qui avait été préparée dopuis longlemps par ledit Julio pour enterrer Geronimo quand le tneiirlre serait commis... » Origine et généalogie des ducs de Bra^ Uni, 1565» p. 80H.
jusque dans la cave. Là, il le laissa tomber sur le bord de la fosse creusée d'avance ; et, après un instant de repos, il se mit en devoir de le jeter dedans et de le recouvrir de terre ; mais il réfléchit uH instant et &e dit à lui-même :
— Bahl le pauvre jeune homme ne se sauvera pas. Peut-être le signor Turchi n'est-il pas encore parti. Je vais d'abord aller laver le sang là-haut. Tout à l'heure je reviendrai enterrer le corps.
Il prit la lampe et quitta la cave sans fermer la porte.
Arrivé dans la chambre, il vit que son maître avait déjà quitté le jardin. La solitude dans laquelle il se trouvait semblait l'inquiéter et cela d'autant plus que le jour allait bientôt baisser et qu'il ne pouvait espérer d'avoir fini, avant la chute des ténèbres, de laver et nettoyer tous les parquets et les escaliers souillés de sang.
Il parut cependant se soumettre à la nécessité, redescendit et se mit à apporter de l'eau et des linges pour accomplir sa besogne...
La soirée était déjà avancée, et Julio était toujours occupé à frotter et à nettoyer. Comment cela se faisait, il n'y comprenait rien, mais il lui semblait qu'il surgissait toujours de nouvelles taches de sang, même aux endroits qu'il avait déjà lavés deux fois avec une profusion d'eau. C'était surtout dans la chambre où l'assassinat avait été commis qu'il ne pouvait en faire disparaître les traces, La sueur coulait de son visage,
158 LE bÉMON DU JEU
et il murmurait d«s paroles de dépit et de colère contre son maître/
Soit que la fatigué dii travail ou l'arrivée dé la nuit eût rendu son système nerveux plds sensible, au moindre bruissement du vent dans le feuillage, au moindre grincement de la girouette au hàui du ioii, il interrompait soù labeur ei regardait avec afiiiété autour de Itii.
Cependant il y avait quelque temps qu'il n'avait plus i^essenti d'émotioii de ce genre , et il continuait de frotter la place où s'était trouvé le fatal fauteiiil.
n se leva, prit ia lampe du sol/ regarda là place nettoyée, éclaira avec attention tout le plancher, et dit aveô une certaine satisfaction :
i— Enfin, c'est fini î Cèliii qui voudrait trouver là moindre trace maintenant devrait voir jîlsc[u6 daiis le cœur des pierres. J'en ai les bras rompus ; je puis à peine mé redresser. Màinténârii à la dernière besogne! dans une demi-heure je serai loin de ce lieu niaudit : une fosse est vite comblée.
Bti disant ces mots^ il quitta là chàinbrei et des» ceiidit, là lumière à là inain^ l'escalier dé la cave.
Quand il eut atteint le milieu du couloir soiiterrain, il è^arrètatout à coup, |)&lit d'angoisse, ei regarda tout tremblant autour de lui. Il lui semblait avoir eiitendii quelque chose, un briiit incbniiu^ hiyâtérieux, presque insaisissable et cependant distinct.
Apvè» avoir écouté petidant quelque temps, il se
LE DÉMON DU JEU m
crut contâincu que son imagination Tavait trompé. Il 86 dirigea aven nnë nouvelle résolution vers la cave» et vit, par la porte ouverte, le cadavre de Geronimo au bord de la fosse comme il l'y avait jeté.
Tandis qu'il s'approchait de la cave, toujours plein d'inquiétude et en ralentisé^ant le pas, ilne voix bu-^ maine tint tout à coup frapper son oreille; Ce n'était pas un son articulé, une parole^ ma» seulôment un rauque gémissement qui avait l'accent d'une plainte.
Julio, frappé de saisissement et d'effroi, laissa tomber la lampe par terre. L'huile éteignit la flamme, et lui, se voyant dans l'obscuHté^ s'enfuit hors dé la cave en s'appuyant des mains contré les murs.
Son cœur battait violetpment dans sa poitrine, et rémotion le faisait chanceler su^ ses jahibës.
Ce ne fut que lorsqu'il eût allumé un« autre làmpe^ et qu'il se trouva dans une chambre dont la lumière pouvait atteindre toutes les parties qu'il redevint iln peu maitre de lui. Il resta cependant longtemps assis^ sur une chaise, près de la lampe^ et paraissant réfléchir profondément à sa «ituation^ car des expressions diverses de er&inte; de colère et même de taillerie se succédaient tour à tour sur ton visage.
Enfin, il sa leva, tira son couteau de ëa gaine, et en considérant la pointe, il murmura :
— Je ne puis cependant pas l'enterrer vif! Ainsi je devrais l'achever, lui donner le coup de grâce? Non^ non, j'ai tout bravé, jusqu'à la vengeance de mon perfide maître, pour ne pas verser son sang, je né U
forai pas davantage maintenant... Mais que faire? Je na'i pas d'autre alternative. L'enterrer vif ou le, tuer! Je ne puis cependant demeurer ici toute la nuit...
Quelques instant» après, il prit silencieusement la lampe sur la table et se dirigea d'un pas lent et prudent vers r escalier de la cave ; il descendit sous le sol et atteignit, après de longues hésitations, la porte du caveau où le cadavre de Geronimo gisait toujours sur le côté, comme il y avait été déposé.
Julio avait une lampe beaucoup plus grande que la première, et qui éclairait toute la cavd; il n'entendit plus le moindre bruit sortir de la poitrine de l'infortunée victime , quoi qu'il vit bien que la vie n'avait pas tout à fait abandonné ce corps inerte, puisqu'il voyait son sein se soulever et s'abaisser légère^ ment.
Après avoir écouté un instant, Julio murmura avec une sorte de joie : .
— Une nouvelle cruauté n'est pas nécessaire. C'est la dernière lutte de l'agonie; il mourra de lui*mëme. Je vais fermer la porte et demain je viendrai achever mon travail... Et mon maître qui voudra savoir si tout est fait? Il lest inutile qu'il ait connaissance de cette circonstance. Allons, faisons vite ; j'ai hâte d'être loin d'icil... et puisse la vengeance de Dieu anéantir ce repaire pendant la nuit, pour qu'il n'en reste plus d^ souvenir.
Julio remonta.
Peu de temps après, il quittait le jardin et s'acheminait d'un pas rapide dans les rues obscures pour aller trouver son maître çt s© dépouiller aussi de ses vêtements souillés.
Marie Van de Werve se trouvait dans sa chambre, agenouillée devant un cruciQx d'argent, et comme accablée sous le poids de sa douleur. Sa tète s'était affaissée sur le prie-Dieu et reposait pesante et sans vie sur ses mains jointes. Elle avait abondamment pleuré, car la trace de ses larmes brillait encore près de sa tète sur le pupitre du prie-Dieu.
Celui qui eût surpris la jeune fille dans cette attitude^ eût facilement cru qu'en priant, elle avait été vaincue par le sommeil; mais son sein qui s'élevait et s'abaissait et ses pénibles aspirations qui avaient gardé l'accent de désolation de la plainte, attestaient assez qu'elle veillait et qu'elle était seulement abimée dans une ineffable douleur.
Derrière elle, à trois ou quatre pas de dislance, était assise une vieille femme, un chapelet à la main. C'était sa duègne ou sa surveillante.
Cette temme avait les yeux fixés sur la jeune fille, avec une compassion profondément sentie, elle se-
couait de teints en temps la tète cil essuyait une ïarmtt qui periait dans ses yeux^ quand les soupirs de Marié en prièfe s'échàtïpaieiit de êoû bein avec ùii ton plus navrant.
Un silence presque ininterrompu régnait depuis longtemps déjà dans la chambre ; la douleur de la jeune iilie semblait même uh peu calmée..., lorsque soudain, sous le coup d'une pensée déchiraiite, elle leva les bras vers l'image du Christ et s'écria d'une voix émue:
— nlon Dieu et mon Sauveur, par votre sang précieux, épargnez sa vie f Laissez-le revenir dans votre miséricorde 1 Oh 1 ne restez pas ^ôurd au cri de mon âme iiavrée i
Elle laissa de nouveau tomber sa tète sur ses niains^ Cônïmé si èéité arâeiiiè pHère àvàii épuisé ses forces { mais la duègne s'approcha d'elle, la prit par le bras et s'eâbrçàni dé la soulever dû banC, lui dit d'un ton de commandement :
•^ Mademoiselle, il faut vous lever et cesser votre prière. Cela pourrait déjitaire â Dieu (|ûè vous missiez ainsi vôtre saiitè en péril de j[)ropos délibéré. Vene2, obéissez-moî.
La jeune fille se laissa conduire, sans dire ùii mot, à l'endroit où là Sùègne lui offaif une chaise et elle s'assit sileiicieUsement. Soii visage Vtait pftlë; ses yeux attestaient qu'elle avait beaucoup et longtemps pleuré.
Après avoir encore pendant quelques instants con*
LE DÊMOJi DU JEU 163
temple la Jeune fille avec compassion, la duègne prit une de ses mains et lui dit d'une voix consolante:
— Marié, cela ne petit pas continuer ainsi, rbon enfant. Un tel excès de douleur (jourraii abréger Vdà jours.;. Ëf combied le (laùvrè Geronimo ne se t)laindrait-il pas à Dieu, éi, k son retour^ il vou» ti'ouTalt condamnée à une Vie courte et làtigîlissan:e I AH I par amour pour lui, malirisez votre ëhagrln i
— A son retour! dit Mairie en soupirant 6t en lévadt vers le ciel ses yeux pleins de larmes^
«— Pouvea-vous le savoir? té^vit la duègne. Pourquoi désespérer avant d'avoir la certitude du màlheiir qu'on redoute ? Il est déjà arrivé des choses plus ëxtraordioaires.
•— Déjà cinq Jàu1*s, cinq siècles d'incertittide et de terreur I s'écria la jeune fille eh fondant de houVeau ed larmes. Ahl Péti*onille^ quëlàijult a été aflïeusepour moi I Je voyais Oèronimo gisant par terré, la pâleur de la mort sur le visage, une large blessure dans la |N)itrine, et ses yeux ternes et fixes attachés sur moi, comme s'il m'adressait eh mourant un suprême et plaintif adieu. ••
— Ce sont des illusions Suscités par voire douleur, Marie.
— Vingt fols Je l'ai vtl aitisi ; et quoique je tetitassse pour échapper à la terrible vision; tout était inutile : le Jour seul l'a fait disparaître.
La duègne laissa s'éeouter quelques instants ; puia
16/i LE DEMON DU JEU
pressant tcai^peraciit la maia do la jeune fille, elle dit : ^
— Vous avez tort, Marie, d'exagérer ainsi les causes de votre douleur. Ce que la nuit vous a montré n'était que le reflet des pensées que vous avez laissé naître dans votre esprit pendant la veille. Moi aussi j'ai vu plus d'une fois Geronimo dans mon sommeil. ..
— Vous aussi, Pétronille, vous avez vu Geronimo? s'écria la jeune fille d'une voix pleine de saisissement et d'angoisse^ comme si elle craignait la confirmation de son sinistre rêve.
— Pourquoi pas? Songé-je à lui moins que vous, Marie?
— Oh I vous l'avez vu mourant, n'est-ce pas?
— Au contraire, mademoiselle, je l'ai vu revenant avec bonheur se jeter dans les bras de son oncle, embrasser votre père... Et vous, mon enfant, je vous voyais vous agenouiller sur ce même banc, et louer et remercier Dieu avec joie de ce qu'il avait permis que vos rêves ne fussent que de menteuses illusions.
Marie regardait sa duègne en souriant et écoutait avec émotion ses consolantes paroles; mais à peine Pétronille eut-elle cessé de parler que la jeune fille baissa la tête en proie à un douloureux désenchantement.
— Vous me trompez par amitié, par compassion, murmura-t-elle tristement ; je vous suis bien reconnaissante, ma bonne Pétronille, mais dites^moi à quelles raisons vous pouvez attribuer l'absence de 6e-
ronimo? Voyons: faites appel à votre imagination; ah! je vous en supplie trouvez une explication possible, vraisemblable !
La duègne Céconcertée par cette apostrophe directe, secoua la tète avec tristesse.
— Ne mettez pas votre esprit à la torture, dit Marie, il n'y a pas de raisons plausibles à alléguer.
La vieille Pétronille^ dans le plus grand embarras, balbutia quelques mots sur un voyage jmprévu, sur des secrets qu'il pouvait y avoir, et même elle dit que des amis de Geronimo pouvaient l'avoir entraîné â prendre part à une lointaine partie de plaisir ; mais tout dans ses paroles était si vague et si douteux que Marie pouvait y voir l'aveu qu'elle ne trouvait pas de raison sérieuse qui expliquât l'absence de Geronimo.
Les larmes coulaient plus abondantes sur les joues de la jeune fille.
— G Pétronille, dit-elle d'une voix plaintive et navrante^ la lumière de ma vie est éteinte pour toujours. Geronimo encore si jeune, si bon, si noble de cœur et d'esprit..., infortunée victime de mystérieux assassins! Affreuse pensée! Et pas de raison^ pas la moindre, d'espérer encore! Mon Dieu, mon Dieu, grâce^ grâce! Mon cœur se brise! Hélas! mes yeux ne le re verront plus en ce monde !
Et, poussant un cri d'angoisse, elle cacha son visage dans ses deux mains.
— J'avoue, Marie, que Tabsence de Geronimo est inexplicable, dit la duègne avec abattement; mais pour-
quoi prendre toujours le pire et le plus terrible pour le vraisemblable? Vous savez que* depuis quatre jours, on a fait tous les efforts possibles pour savoir où se trouve Geronimo et ce *qu'il est devenu. M. Van Schoonhoven le bailli, s'est engagé sur l'honneur à découvrir Geronimo, quHl lui soit ou non arrivé malheur.
Marie pleurait en silence et semblait ne pas avoir entendu ce que la duègne venait de lui dire^.
— Qui sait, mon enfant, reprit la vieille femme, si aujourd'hui même on ne découvrira pas l'énigme qui nous fait tant souffrir tous depuis cinq jours? Ne fermez pas votre cœur à ce léger espoir, Marie. 11 est arriva une fois, qu'on a cherché une personne jpendant
« dés semaines et qu'on a fini par la retrouver en vie, alors que tous ses amis avaient déjà prié pour le repos de son âme. Le bailli parlai^ encore ce malin à votre père de cette aventure et je inè la rappelle très-bien Quoique lé fusse toute petite fille quand mes parents me Tout racontée. Cela est arrivé à un certain Liefihans, banquier qu'on croyait très-riche...
La jeune fille avait relevé la tète et regardait la duègne d^ùn air d'interrogation et de doute.
— On Ta retrouvé après des semaines d'abseuce? murmura-t-elle. Il était allé en voyage» sans avertir personne, n'est-ce pas?
— Non, on le découvrit dans la cave d'une maison de la ruelle du Sureau. Des voleurs de nuit l'avaient Kttendu dans l'obscurité, et l'avaient jeté garrotté daQ9
la cave pour lui apracber une forte rapçon. tes agents du bailli l'ont trouvé là et il est revenu chez lui sam et sauf... Pourquoi» si Dieu en avait décidé ainsi, n'en serait-il pas arrivé autant à Geronimo? Vous penchez la tète el vous vous tais^i;, Mario? Niez- vous donc la possibilité qu'un tel concours de circonstances ait pu aiHener la disparition de Cferonimo ? Non, n'e^tce pas? Qiais vous vous laisses ég(irer par le désespoir et tout en demandant & Dieu des consolations, vous repoussez avec obstination celles qui se présentent d'elles-mêmes à votre esprijU
— Ayez pitié de moi» ma (^ère Pétronille, dit la jeune fille en soupirant ; vos bonnes pairples allègent tm peu ma tristesse ; n^fAs J9 n'ose ouvrir mon cœur à ce bienheureux doute. Si je vous écoutais et que*j'apprisse ensuite la mort de Gérpnimo, j'aurais de non-*veau à supporter ce coup affreux... ^on» non, paissezmoi plutôt di^ns la eoayipUojii qu'i^ ne res^ plus d'espoir.
— » Impossible de rien gagner sur ellel murmiira la duègne avec un tri^ dl^s^ppointement et en baissant les yeux comme si elle avaijt résolu de cesser sen efforts et d'abandonner la jeune ûlle & sa douleur.
Le plus profond silence rjégnait depuis quelques instants déjà dans la chambre, quand un bruit de voix se fit entendre au rez-de-chaussée.
—» J'entends le signer Peodati, dij^la ^uègne; il a peut-être quelques nouvelles...
La jeune fiUe se leva vivement et voulut courir
en bas ; mais la duègne la retint par le bras et lui dit:
— Marie, par pitié pour un vieillard désolé, efforcez-vous de comprimer votre chagrin. Contenez-vous, mon enfant ! car hier chacune de vos paroles frappait comme un coup de poignard le cœur du pauvre Deodati. n serait cruel et coupable de votre part d'aller arracher encore au bon vieillard des larmes qui, à son âge, brisent les forces et abrègent la vie.
— Non, non, Pétronille, je cacherai ma douleur et feindrai d'être forte, répondit Marie. J'ai bien vu que l'infortuné vieillard était près de succomber à l'anxiété et à la tristesse. Laissez-moi aller ; le désir de savoir si le si^nor Deodati apporte quelque nouvelle me rend toute tremblante.
La duègne accompagna la jeune fille jusqu'à la porte de la chambre où M. Van de Werve était en conférence avec le signor Deodati ; mais elle l'y laissa entrer seule.
Dès que Marie rencontra le regard du vieillard et n'y surprit pas de joie, elle poussa un cri d'angoisse Btouffé. Elle lui jeta les deux bras au cou et vaincue par la douleur, elle appuya la tète sur sa poitrine.
Le signor Deodati, ému jusqu'au fond du cœur, se dégagea de ses bras, en murmurant des paroles de consolation, et la conduisit à un siège ; et s'asseyant à côté d'elle, il lui dit avec tristesse et d'une voix pleine d'une affectueuse compassion :
•*- Ma bonne Marie, pas de nouvelles encore de no-
tre pauvre Gcronimo. Nous sommes bien malheureux, n'est ce pas? Ah! pourquoi Dieu ne mVt-il pas rappelé de ce monde quelques années plus tôt? Me fallaitil quitter TltaUe pour venir boire sur cette terre le fiel qui restait au fond du calice de ma vie? Si je pouvais pleurer comme vous, Marie! peut-être trouverais-je dans cet épanchement quelque allégement à ma mortelle douleur; mais la vieillesse a tari chez moi la source des larmes. Hélas! hélas! où peut être mon pauvre Geronimp, le fils de mon frère, l'enfant que Dieu mV vait donné pour me fermer les yeux à mon lit de mort? Je donnerais ma fortune pour son salut, et ce qui me reste de vie pour le savoir encore vivant î
Un sourd et douloureux soupir s'échappa du sein de la jeune fille, tandis qu'elle appuyait de nouveau la tête sur la poitrine du vieillard, pour cacher le t(vrent de larmes que lui arrachait la plainte navrante de celui-ci.
M. Van de Werve contemplait avec des yeux humides sa fille et le vieillard désolé. Il sut néanmoins contenir son émotion et dit :
— Marie, je t'ai priée de rester dans ta chambre, parce que tu ne sais pas modérer Texpression de ta douleur. Tu as méconnu mon désir. Je te le pardonne volontiers, mon enfant, en considération du malheur qui semble nous menacer; mais si tu désires passer encore quelques instants avec le signer Deodati, tâche d'être maltresse de toi, sinon j'appellerai tadaègne et lui dirai de t'emmener.
i^Ct LE DBMON DQ JEU
n ajouta 4'une voix plus douce ;
— : Mai^enfiint, Marie, je t'en prie, jç t'eft supplie, Xomprends le devoir que tu as à remplir ici ; sois forte >l verse quelque oposolatioa daus le cœur de notre Balbcureux ami*
Marie fit v^n héroïque effort sur eUe-çî^me, et, relevant H t^t9, |;)alhutia au milieu des \armes ;
— Vays ayez raispïi, flaon père ; n^QflS nous désplons cpmçQ^ s| aucuq rayon d'espoir ne pp^vs^^t jllé^er notre c^ouleitr; mais... mais...
Ç^e seipcil^laU pr^s 4'étouferaou3Vé;^remted.eIasouf françe gu*el|lp s'eÇprçait de comprin^er; mais elle madtrisa aussi cette dpulpijrçuse^ émotipn et reprit :
— Ah! signer, pii ne peu^ pas savoir... Dieu est si bon et Geronimo avait un cœur si pur i
— En effe^, moçepfanl, murmura^ }e vieillard^. Dieu est bon; mais ses déçre^ sont impénétrables. Si je pouvais seulement trouver un motif possible qui expliquât l'absence de mon pauvre neveu; mais rien... rienî...
— Le bailli nous a donné ce matin une raison plausible pour regç^rder au ipoips comme possible que Ger9i;^^mo nous revienne sain et sauf, remarqua M- Van de Werva
— Yoiis vou|ç2 parler du banquier Liefman^ mon
ère,?
-r- Oui, du banquier Liefmans. Lui aussi avait dis-
paru, à riraprovistp ; après quœze jours d'inutiles re-
ehercbes, ses parents avaient fait célèbre^ un seryiçe
LB DÉMOS DU JÈtJ 171
pour le ipepoB de son àme, loî^qti*on le retfeuvà sSin et sauf dans tine e&ve, où dés voleurs de niiit rayaient enfermé jpour le contraindre à leur payer une forte somme*
— Ah 1 puîsse-t-il en être ârHvê autant à Gérohimô ! dit Marie avec )autànt d^ëspoiir qu'elle éh ^\à feindre; pour venir en aide à son "pète dans %oti généreux dessein.
Le tà^ÀOT Deodati secoua la tète aveê ihcrëdu« lité.
Marie lui serra tendrement la main, et dit d'ânë voix à laquelle eile s'efforçait de donner un accent dé certitude et de conflanee :
— Espél-ons encore^ signor. Oli I si le Seigneur dàtià sa miséricorde voulait permettre que nos iristeé craintes fussent démenties 1 Quelles ardentes prières de réconnaissance nous adresserions au ciel pendant le reste de notre vie, n'est-ce pap?
Le vieillard rêveur, fit de la tàte un signe affirm'atif«
-^ Oui^oui, murmura-t-il> pendant le reste de notre vie!... et je traînerais mon corps paralytique à Notre- Dame de Lorette pour exprimer ma recoiinai^âaneâ sans bornes à là miraculeuse madone 1 M&iis èi Hn fer meurtrier l'avait ftappé...
Marie frémit à cette supposition, maid elle interi*onipit cependant Te vieillard.
— Geronimo. possédait une amulette signor, qal avait reposé sur le tombeau du Sauveur. U était eon-
i71 LE DÉMON DU JEU
vaincu qu'elle le préserverait toujours d'une mort violente, et il la portait toujours sur la poitrine.
— Je sais en quelles circooslances, Tamuletto lui a été donnée, répondit Deodati. Moi-même j'avais quelque foi dans la puissance de ce taiisman, parce qu'il était la récompense d'un bonne action; mais rien ne nous prouve que la femme qui a donné Tamulette à Geronimo fût bien certaine de sa vertu... Espérons cependant, Marie. Votre douce voix a soulagé ma douleur... Puisse un miracle me rendre mon pauvre neveu I Le bonheur que j'osais rêver pour mes vieux jours pourrait encore devenir une réalité. Vous, Marie, pure image de bonté, de piété et d'amour vous seriez mon enfant, ma fille! Et lorsque le vieux Deodati reposerait sa tête pour jamais, il vous verrait, vous et Geronimo, de chaque côté de sa couche, comme deux anges qui montreraient à son âme le chemin de ciel... Ohl non, non, c'est trop; jo m'égare... Et cependant, Marie, espérons !
La jeune fille était vivement émue par la peinture du bonheur qu'elle croyait avoir perdu pour toujours. Ses joues frissonnaient et ses yeux étaient pleins de larmes. Son cœur oppressé se fût probablement déchargé par une violente explosion de douleur, si son père, par un sévère regard ne l'eût rappelée à la conscience de I9 situation et au sentiment du devoir.
M. Van de Werve qui crut possible alors de donnef an autre cours à l'entretien, dit à Deodati :
rr* N'oublions nous pas, signer, que nous sommes
des hommes et que dous devons relever la tète^ là où une jeune fllle peut avoir le droit de ployer sans résistance sous une douloureuse incertitude? N'ayez vous rien appris depuis ce matin? N'avez-vous pas vu le signorTurchi?
— J'ai parlé au sîgnor Turchi avant l'heure de la bourse, répondit le vieux gentilhomme plus calme. Ce bon Turchi ! il a l'air plus abattu que nous. Depuis ces cinq jours, il est tellement maigri qu'il n'est presque plus reconnaissable. Il ne se donne pas un instant de repos ; du matin jusqu'au soir il est sur pieds et il se fatigue, court et cherche comme si Geronimo était pour lui un frère bien-aimé.
— Ahl c'est bien vrai, dit Marie, son cœur renferme un trésor de générosité. Pauvre Simon I je n'ai pas toujours été juste envers lui ; mais c'est dans le malheur qu'on apprend à connaître ses véritables amis. Maintenant, pendant toute ma vie, j'aurai pour lui du respect et de la reconnaissance...
— Il viendra me trouver ici tout à l'heure après la bourse, reprit Deodati. Je ne sais s'il a quelque communication particulière à me faire, mais il paraissait vouloir me confier un secret. L'arrivée de quelques négociants de sa connaissance l'a empêché de me parler davantage. J'ai eu presque une querelle avec le sîgnor Turcb)...
— Une querelle? dit M. Van de Werve avec étonnement.
— Mon Dien^ oui; mais une querelle digne d'éiogO|
iO.
de son côté 4a moins. Ne me disait-il pas qu'il
avait l'intention d'aller trouver le bailli pour promettre une grosse somme d'argent à celui qui, le premier apporterait des nouvelles certaines de Gero-
nimo? ....
. -^ Ab ! que je le remercie de sa ^éw^rwifi^ amitié! dit Marie en soupirant.
— Vous comprenez bien que jç ne voulais pas permettre cela, poursuivit le vieillard. En lui témoignant ma reconnaissance pour sa bonne pensée, je lui déclarai que je la mettrais moi-même à exécution. J'ai laissé le signer Turcbi en compagnie des négociants et je suis allé à l'hôtel de ville ppur promettre une récompense i celui qui donnerait le pemier des nouvelles de mon neveu ; mais on me montra un décret du bourgmestre et des échevins par lequel trois cents florins carolus sont promis à celui qui pourra dire ce que Geronimo est devenu (î). J'ai parlé au
\ (I) Ordrt^ et pnfclavMtwn de messire Jean Van Schponhoveru oàilli, et deè bourgiàestre, échevttis et conseil de ta ville d'An-
,- <iàtte»dn qQ*il içst Teny à la coqngissanee de messires les haUU, Ix)urgmestre et échevins de cette ville, que Geronimo Beodàti^ néfodaiit d<I^Liicqiies, est sorti avant>hier vexi quatre heures de l'a* près-difiéc^ {le^sa demeure située en cette ville, pr^ du . couveni d^es Dominicains, et qu*il a été vu pour la dernière fois au delà de la piaee d% Meir, et que depuis lors on n'en a plus entendu parler, et qu*OD ne sait ce qu*il est devenu, tellement quMl y a grand soupçon et mauvais*! idée que ledit Geronimo ait été maltraité ou même mis k mort /de i»orte qu'il est proclamé par les magistrat» susdits dé la ville, que celui qui leur dénoncera le premier le crime et qui leur •pprendra la vérité eu leur révélant oe que ledit Geronimo Deo-
Le dèmôn bu JEU ni
bâilli % ihidi. il mil dit que, malgré leÉ irekhèrclies les t)lus actives, on n'avait pti dëcouvHr dé tracés dé ïi femme de Brufferio ni de *Éeâ compagnons. Il parait que toutes ces mauvaises geàs oû% l^uittë lé ^i^ M-^ médiatement a;^rès là mort du fibàud. Mais lé bailU doit recevoir^ cette après-dliièe; Uà rapport sûl* d'iâlportantes perquisitions qui out été ordonnéitô ce matin. S'il ajpprend quelque cfaô'sè ({A! j[>iiisi»6 nous inléreis^sér, il viendra lui-même nous eu faire pàH... Il âié semble que j'entends sonner cinq beàres à l'éjgliàâ voisine. Le ôignor Turchi ëék biëhlôt ici.
Pendant ces explicatiohs^ Marie était restée iMnib^ bile, les yeUx baissés. Elle hlfltvÀit ][^robiKblem(fmt entendu qu'à demi ce qui avait été dit eu dernier liéti \ car son regai*d ëtAit fixé sûr fé parquet; iBt seâ ^ensl^s étaient visiblement loi il de li.
Ce ne fut que Ibrsquliil dbmestïquë ouvrit là porte de la chambre et flnndn^ ft bàute voîx lé Èt^ô^ Simon Turchi que ta jetinë fille M letft virement el s'élança vers la porte, comme A elle s'attendait ft ce que le nouveau venu apporiftt une nouvelle importante.
M. Van de Werve et Deodâti allèrent anssi à sa rencontre ; Marie lui saisit les deux ihalns avec Une effh* non involontaire, et tous trois en même temps 19 regardèrent d'un œil interrogateur.
dati est. deyenu , receyra Iq somme dç tnns cen^ fUMnti, qiroh^ » Extrait du Livre des Ordonnances d? la ville d'Anvers, Éolg, JJTtM. Part. 6f p. 28S.
— Hélas t mes amis, hélas ! Marie^ je ne sais rien, rien ! dit Turcbi d'une voix qni semblait l'écho d'un cœur brisé. Tous mes efforts restent sans résultat. J'ai promis devant Dieu que je n'épargnerais ni peine ni argent pour découvrir ce qu'est devenu mon malheureux ami ; mais une impénétrable nuit enveloppe le terrible secret. Ah ! qu'allons-nous faire? Espérons que le bailli et ses agents seront plus heureux que moi, qui n'ai rien autre pour diriger mes pas que mon affection et mon anxiété.
La jeune fille frappée d'un amer désenchantement par les paroles de Simon Turchi, recula dans la chambre et se laissa tomber sur une chaise en poussant un profond soupir.
Turchi s'assit à côté d'elle, la contempla avec Texpression de la plus profonde compassion et dit :
— ma pauvre Marie ! votre douleur est immense, n'est-ce pas? Ah ! je sens à ma propre douleur corn» bien votre cœur aimant doit être déchiré par cette cruelle incertitude I*
La jeune fille leva les yeux sur lui et vit deux larmes couler sur ses joues. Alors elle se mit aussi à pleurer à chaudes larmes et balbutia en sanglotant :
— Merci, merci, Simon! Je prierai Dieu de vous récompenser de votre bonne affection..., de votre gêné* rosité...
Le visage de Simon offrit en ce moment une particularité remarquable. Tandis que ses joues étaient pâlies par le chagriUi un sang plus chaud semblait
affluer aux bords de sa cicatrice ; car cette trace d'une ancienne blessure courait comme une ligne rosée sui son visage. C'était parce que le scélérat feignait un . excessive tristesse et avait assez de puissance sur lui* même pour forcer son visage à pâlir et ses yeux i vesser des larmes; mais la cicatrice n'était pas aussi complètement sous l'empire de sa volonté, et elle trahissait la joie qui venait caresser le cœur de l'assassm aux douces et affectueuses paroles de la jeune fille. Ces paroles lui laissaient en effet espérer qu'il parviendrait à atteindre entièrement son but. Il avait bien pris la reconnaissance des dix mille couronnes au jeune homme assassiné ; il avait bien, à ce qu'il croyait^ enfoui dans la sombre cave les preuves de son crime ; mais ce n'était pas assez pour lui. Pour s'estimer payé du meurtre affreux de son ami, pour rester riche, grand et honoré, il lui fallait obtenir pour femme la beHe Marie Van de Werve. Il savait bien que cela ne pouvait arriver que longtemps après; cependant^ dès le jour même de l'assassinat, il avait commencé à calculer et à régler toutes ses paroles et toutes ses actions de façon à ce qu'il dût prendre un jour infailliblement^ autant que possible, la place de Geronimo dans le cœur de Marie. Il se tenait d'avance assuré du consehtp'vient du père ae la jeune fille. C'était pour atteindre ce but qu'il feignait une tristesse excessive et versait des larmes silencieuses en fixant les yeux sur Marie , comme si les souffrances de la jeune fille lui navraient • le coeur.
178 tE DÉMON DU JEU
n saisit en ce momeat la main de Marie qai pleurait tQujours, et dit :
— Ne soyez pas aussi abattue, Marïe; tout espoir n'est pas perdu. Cette nuit il m'est passé dans l'esprit une idée... une idée étrange... Si cette inspiration ne me trompe pas, il y a encore des motifs fondés de s'attendre à rheureux retour de Oeronimo.
— Oh ! parlez, Simon I dit Marie avec un souribe plein d'anxiété. Dites, quelle est cette bonne idée?
Le signer Turchi baissa la tète avec un embarras affecté.
— Impossible, mademoiselle, c'est un secret qui ne m'appartient pas^ murmura*t-il.
— Hélas! cette consolation m'est donc refusée l dit la jenijie fille avec désespoir.
— Allons, Simon, ne montrez pas de mauvaise yo- Jouté, dit M. Van de Werve. A quoi bon nous rendre joyeux et éveiller notre curiosité pour lious attrister ensuite par votre silence? Ne citez pas de noms; mais laissez-nous du moins entrevoir jusqu'à quel point nous pouvons eapérer.
Simon Turchi haussa les épa^ules.
— Ah ! signer, dit le vieux Deodati d'un ton de re-^ proche, cela n'est pas généreux de votre part. Tout à l'heure, avant la boursCi vous alliez me confier le se* cret et je le saurais déjà si quelques négociants n'é« taient venus troubler notre entretien. Dites-le-moi, ma'nlenant,
Simon jeta un regard oblique sur la jeune fille et
LE DÉMON DU JEU i7f>
parut vouloir dire que sa présence l'empëcbait de s»* tisfaire au vœu exprimé par le vieillard.
— Marie, je l'en prie, va retrouver ta duègne, dit M. Van de Werve. Toutes ces émotions te secouent trop et te rendent malade ; si j'apprends quelque chose qui* ait de l'intérêt ^four toi je viendrai te le communiquer à l'instant mon enfant.'
La jeune fille se leva silencieusement et lança un regard de mélancolique reproche àTurchi.
— Ne m'accusez pas, bonne Marie! dit celui-ci d'une voix suppliante; je suis profondément navré de devoir voq? attrister; mais soyez sûre que ce que je fais,c*est par affection pour Gerohimo et pour vous.
Sans répondre à cet^e excuse, la jeune i^Ue obéit au désir de soa père et sortit 4 pas ^ents de la salle. •
— Eb biep, dit M. Vap ^e ^erve, quel est ce secret (^ont vous voulez pous faire part?
— Je suis dans un grand embarras, répondit Turçhi en secouant la tête d'un air de doute ; mon intention était de parler au signor Heoclati seul de cette affaire ; peut-être me rendrai-je coupable d'une blâmable inc(iscrét^on en vous révélant à vous aussi, M« Van de Werve, un secret qui dans c\'autres circonstances, du moins...
— Non, non, pour l'amour de Dieu, laissez ces détour» superflus l s'écria le signor Deodati sureitcUé par l'impatience. Pourquoi M. Van de Werve ne pourrait-
180 LE DËMON DU JEt
il pas savoir ce qui, à votre avis^ peut nous mettre sur la trace de mon pauvre neveu?
— Eh 6ien, j'y suis forcé 1 dit Turchi avec un soupir. Approchez tous deux et écoutez.
Dès que Deodati et M, Van de Werve eurent avancé leurs sièges, Simon dit d'une voix contenue comme s*il craignait que quelque autre personne pût Tentendre :
— N'avez-vous pas remarqué, monsieur Van de Werve, que depuisquelque temps Geronimo était inquiet et agité ; qu'au milieu des plus joyeux entretiens son esprit semblait parfois absent ; en un mot qu'un étrange souci semblait le poursuivre?
— Oui, vraiment je l'ai remarqué, répondit M. Van de Werve.
— Et vous, signor Deodati î
— Moi aussi. Que voulez- vous dire?
— Il y a environ un mois que Geronimo lorsque je l'interrogeai sur la cause de sa mélancolie, me confia en termes vagues et obscurs qu'il avait perdu au jeu une somme assez considérable...
— Au jeu? demanda M. Van de Werve stupéfait.
— Geronimo était-il donc joueur? s'écria Deodati avec une indignation contenue.
— C'est assez l'habitude à Anvers de jouer de Targent et souvent beaucoup d'argent, continua Simon Tu. chu Je n'ai cependant jamais remarqué que mon ami Geronimo eût la passion du jeu. Quoi qu'il en soit, il me fut impossible de savoir contre qui il avait pprdu il ne voulut pas me dire noo plus le mon^
LE DÉMON DU JEU 18i
tant de sa perte. Sa mélancolie et son inquiète agitation provenaient de ce malheureux événement. Il tremblait de crainte et d'anxiété, dans la certitude que son oncle découvrirait dans sa caisse et dans les livres de sa maison de commerce qu'il manque una fcrte somme sans justification ni indication... J'ai voulu lui avancer l'argent qui lui manquait; mais il s'y est refusé absolument, parce que l'idée de tromper ainsi son oncle l'effrayait bien plus encore que la colère probable de celui-ci»
Cette révélation avait frappé de stupéfaction et de douleur le vieux Deodati. Rien ne pouvait plus blesser l'honorable et scrupuleux gentilhomme que la pensée que Geronimo avait été assez imprudent, assez léger et assez ingrat pour risquer au jeu les fonds de sa maison de commerce.
Tout tremblant d'émotion, il dit :
— Cette perte est considérable, dites-vous I A combien s'élève-t-elle ?
— Je n'en sais rien, signer; peut-être les livres de commerce vous donneront-ils le mot de cette triste énigme.
Il y eut un court silence. M. Van de Werve regardait fixement le parquet ; le signer Deodati se passait la main sur le front et était plongé dans de pénibles vé^ flexions.
Turchi laissa passer quelques instants sous l'influence
de sa révélation et regardait, sur ces entrefaites^ d'un
œil inquisiteur, tantôt l'un, tantôt l'autre de ses inter-
ââ
locuteurs pour pénétrer ce qui se passait dans leur flme. PnlÈ it dit à fieDdatl :
— Vous ne voyez que le mauvais côté de l'affaire, signer > Si elle n'avait pas aussi un heureux reveris, ma bouche eût assurément gardé jusqu'au tombeau le secret que m'a confié un ami* Tou8,iusqu'îci, nous craignions, que dis-je i nous nous tenions pour certains que lé pauvre Geronimo était tombé sous }e fer des assassins, n'est-ce pas? SaVez-voiis ce ^ué, depuis cette nuit, je crois pouvoir penser?
Les deux vieillards le regardèrent d'un air interlogatif.
— * Je crois que Oeroaimo a fui la colèro de son onde et a quitté la ville et le pays.
— Impossible ! s'écria M. Van de Werve.
— Impossible ! riépéta Turchi. Il serait déjà parti ^t!A tbtk j6 ti'àtieiis pas tout arrangé dé façon à lui faire espérer le pardon de son oncle. Méîne le jour de votre arinVéé, sighôr Aeodati, lorsque Geronimo acc<>urut à mbi au chatttiei*, au bord de TEscaut, il me suppliait de chercher un vaisseau anglais qui partit le jour même DÛ le lendetiQaih, et dé l^i retenir en secret une place tomme pass^iger. Vous comprenez bien que je combattis de toutes iaoïes forces ce projet insensé et que je ne le quittai que lorsqu'il m'eut çofomis de n'y "plus songer.
— Mais pbuvait^il donc si lé^iiérement renoncer à l'amour de ma fiilè ? murmura M. Van de Werva, Son
amour pour elle n*eût donc été qued© Thypocrisie? Non, non, mh tie peut me faire croire cela.
— Son amour n'était pas feint, répondit Turchi ; au contraire, c'est peut-être ce sentiraient seul qui a égaré «à raison. It ^e croyait certain que la découverte de sa perte au jeu briserait pour toujours son espoir d'obtenjr là iùdAû de Marie. Pauvre ami, illaura fui le i^rt qui le toei)!içait pour ne pas être téluoia du chagrin de son àutAe Men-aimé!
Après un instant du plus profond silence, Simon Turèhi dit avec une surprise affectée :
-^ Mais coÉime tous êtes abattus tous deux !«.• Vous deVriez bien t)lat6t vous réjouir de ma révélation. K*^-il pas plus heureux dé pouvoir penser que Geroiiimo, bien que coupable d'une erreur, est encore en vie, que d'en être réduit à croire qu'une mort affreuse l'a enlevé à jamais à notre àfifeetion?
Le vieuk Deodati se leva de son siège et dit :
^ Mes amis, je dois vous quitter; ma raison se trouble ; je né me ëens pas bien. Et puis j'ai bâte aussi de trouver dans les livres de Geronimo la preuve ou le démenti de ia pénible révélation du signer Turchi. Ne me retenez pas, je Vous en prie... Sans adieu 1 Que Di^n vnns ga^dt) 1
Simon Turchi manifesta l'intention d'accompagner le vieillard jusque chez lui ; mais, tandis qu'on écb/mgeait encore quelques moto sur ce si\jet, le bailli^ mesfeire Jean Van Scboonhoven, entra soudain en disant wi guise de salut ;
T- Messieurs, j'ai des nouvelles!
Turchi trembla et pâlit; mais, comme le saisis* sant salut du bailli avait aussi frappé les auti>es j'une soudaine émotion, personne né pouvait découvrir que la terreur seule était la cause du trouble de Turchi,
— Pour Famour de Dieu, restez calmes, messieurs, dt n'attendez pas trop, dit le bailli en voyant combien L'annonce d'une nouvelle émouvait ses auditeurs. Je ne jais pas encore ce qu'est devenu l'infortuné Geronimo, mais j'ai des raisons d'espérer que nous le découvrirons bientôt ; nous sommes du moins sur sa trace. On a ap-pris avec certitude que, le jour de sa disparition, vers cinq heures du soir, il a été vu au delà de la place de Meir, Un moine du couvent des Dominicains, qui le connaît très-bien, l'a aussi salué par son nom et a remarqué qu'il se dirigeait du côté du jardin des Arbalétriers. S'appuyant sur ce renseignement, l'un de mes agents les plus habiles s'est efforcé de suivre sa trace, et a en effet découvert qu'un banquier l'avait vu passer dans lequartier des juifs. Je n'en sais pas davantage; mais ces indices sont suffisants pour donner à mes recherches une direction précise et peut-être heureuse. A partir de demain matin, dès le point du jour, je ras- Bemble tous les agents dont je puis disposer ; je les partage en petits groupes et je leur ordonne de visiter toutes les maisons, toutes les caves, tous les jardins d'une certaine partie de la ville, et cela avec le plus grand soin et sans laisser le moindre coin iaez^
ploré (4). Moi-même, j'irai en personne d'un groupe à l'autre pour donner aux recherches une marche convenable.
Simon Turchi avait porté les deux mains à son visage pour cacher l'effroi qui tout à coup avait décomposé ses traits et faisait battre son cœur avec violence.
Surpris de voir cette étrange émotion, le bailli demanda :
— Qu'y a-t-il dans mes paroles qui puisse vous émouvoir si vivement, signor Turchi ?
— Ahl vous me faites souffrir un horrible supplice! répondit Simon d'une voix plaintive. Je croyais apprendre de votre bouche le salut de mon pauvre ami Geronimo, et que promettez-vous, si vous pouvez réussir? La découverte de son cadavre I
— En effet.., je ne veux pas vous tromper, dit le bailli. Mon avis est qu'il sera tombé sous le poignard d'un assassin dans quelque rue écartée des prairies de l'Hôpital, ou dans Tune des sombres ruelles qui se trouvent entre les paroisses Saint-Oeorges et Saint- André. Mais c'est une chose que je veux découvrir. Mort ou vif, je saurai ce qu'il est devenu, dussé-je faire briser le pavé de toutes les caves et faire fouiller feus les jardins à dix pieds de profondeur. Toute la
(1) I Le bailli dit quMl était résolu par les magistrats qu*on Tisilerait toutes les caves, étables et jardios» pour Toir si Ton ne trouvernit pas de terre fraicliement remuée, t E« Vah MEiEacif, HisU de: PayS'BaSt I. )•
ville se préoccupe et s'inquiète de l'accident; le peopto crie et lance des injures aux magistrats d'A Hivers, comme si nous étions complices du crime. Il se fera jour dans cette tflftire ou j'y perdrai mon honneur et mon nom!
•— Je vous remercie de votre zèle et de votre sollicitude, balbutia Turchi. Puisse Dieu guider vos pasi Si vous pouviez trouver le pauvre Gevonimo encore en vie, comme nous vous bénirions tous (1) !
— Il y a peu d'espoir, signer, peu d'espoir ; mais tout est possible, murmura le bailli en bocfaant la tôte.
Le vieux Deodati lui prit la main et dit :
— Messire Van Schoonhoven,Je vous sois profonde-* ment reconnaissant. Pardonnez-moi, je vous prie, de ne pouvoir rester davantage en votre hoonorable sot^ ciété ; mais je me sens indisposé et 4ois rentrer chez moi. Que Dieu vous protège, signer !
*— Et vous aussi, signor TMtch^, vous pariez? demanda le bailli. Mais, quand Sim6n lui eut, par un
clin d'œil, fait comprendre qu'il ne, pouvait kiiaser le vieillard s'en aller seoij il lui prit afibctueufioment la main et dit:
•**• Je comprends. Vous avea; raison ^ fignor. Adiaa jusqu'à demain.
Turchi donna le bras au vieux Deodati et soutint ses
(t) « Simon Tarehi était eonnapour un homne pervers el inini»* ralt en od met, c'était un eompoeé de to«s les vioes et ée Imw las mauTaii instincts. • Mattio Bandello.
pas chancelants. Ils quittèrent ûns^ la 4ameure de M. Van d« Werve, qui les accompagna jusqu'à la porte de la rue, et, actmifant la bonté de gimon Titrcbi, \&& suivit des yeux jusqu'à ce qu'ils eussaul di¶ au coia de la Grapa^flière.
TIII
Quelque temps après avoir açcompagy^é jjnsque çïiez lui, le vieux Deodati, Simon Turcbi se trouvait dans sa propre demeure, près du pont de la Yigae, dans une cbambre du premier étage.
Il devait être surexcité par ui^e eiçtrême inqçjétude ou par une fiévreuse impatience, çs^r il 4,esçe^di,^ p rez-de-chaussée, entra dans ses bur^^igf, feigpit d'y chercher quelques papiçrs, remontîj ^ l'é^fjge, P4î;wrut la chambre de long en large, çuvri,^ \^ f^Ç.^l^PS» T®^ garda dan^ 1^ rue danç tou^s les directions, ij^fsfpr)^^ la fenêtre ^veç huineur, et gromm^b^ eqfin et^ frapp^^ du pied de chagiîn et de colère :
— Ah I le maudit joueur I II es^ ^^ns ({ife|q\iç ifi.rr verne ; il boit, il joue aux dés, il s'î^nii^^ç, pe^çl^çt q»^ je suis ici sur des charbons ardents et que je s.u^s p^ de succomber à l'anxiété et à l'effroj 1 ^u\\o^ î^lio, n je pouvais, contre toute ameute, éçbsfpper au s0ï;\ quji
188 LE DËMON OU JMT
me menace, comme je me vengerais de ton ingrati*tude 1
n alla se remettre à la fenêtre. L'inutilité de ses inyestigations parnt cette fois le décourager. 11 poussa un douloureux soupir^ se laissa tomber sur un siège et ^ testa pendant quelques instants à regarder silencieusement le parquet. Enfin il se dit à part lui avec Tac* cent du désespoir :
— Hélas I hélas l il serait donc vrai que ce crime ne pût rester caché 1 Qui a, pour mon malheur, envoyé ce frère dominicain sur la route de ûeronimo, pour mettre le bailli sur la trace du meurtre? Qui a mis ce banquier juif sur son passage pour conduire les agents de la loi à mon jardin? Qui a donné au bailli l'idée de faire fouiller toutes les caves? Le hasard? Mais le hasard est aveugle et ne procède pas avec une science aussi nette des choses I Ce serait affreux si Dieu lui-* même conduisait la justice par la main 1 si le juge suprême, qu'on ne trompe pas, m'avait condamné à une mort infamante t Tout espoir, tout effort pour échapper serait alors vain et inutile !
Ces réflexions accablèrent Simon Turchi. Il pencha silencieusement la tête, sur sa poitrine; ses membres tressaillaient convulsivement^ et parfois un soupir navrant s'échappait de son sein.
Jlonfusément une horrible vision surgissait devant son esprit; peut-être voyait-il l'échafaud se dresser dans les airs et le bourreau lever son glaive étincelant ; peut-être entendait-il les clameurs de la ven-
geaDce du peuple monter vers le ciel et appeler une éternelle infamia sur sa famille; car un frisson nerveux secouait le meurtrier, et il lui échappait de sou-* dains cris d'angoisse» comme si un coup mystérieux l'eût frappé.
Il plongea la main dans son pourpoint et en retira lentement un objet qu'il plaça sous ses yeux et qu'il considéra avec un muet frisson de dégoût et d'effroi.
C'était une petite fiole à demi remplie d'une liqueur d'un jaune d'or.
— Du poison, un poison mortel, murmura-t-il.
Celui qui a le courage d'en prendre quelques gouttes s'endort d'un doux sommeil dont il ne se réveille plus... Et ce serait là mon seul refuge pour échapper à la honte de l'échafaud? Au lieu de la richesse et du bonheur, une lâche mort serait le prix de mon forfait. Oh! non, non... chassons ces affreuses pen« sées I
II cacha de nouveau la fiole dans son pourpoint et tomba dans les plus douloureuses réflexions; mais enfin il triompha dans une certaine mesure do son découragement, et ce fut avec moins de désespoir mais avec tout autant de douleur qu'il dit tout rêveur :
— Tout allait si bien pourtant t J'avais recouvré ma reconnaissance ; ce gain de dix mille couronnes me permettait de cacher assez longtemps le mauvais état de mes affaires, Marie ne me semblait pas indifférente, et j'étais certain, maintenant que Geronimo lui est
190 LE DSMON pu jeu
ravi, d'atteindre avec le temps mon but auprès d'eUe* Je serais redevenu riche et puissant ; s^ âot était ^aU flsante pour me garantir à jao^ais du besoia et da rhumiliaiion... BéJasl pourquoi le peuple erie-t-il contre les magistrats à Toccasion de la dispt^ritien de Gerooimo? Il e^ pep^udant arrivé depuis f^eu ^îea des choses plusi «urpreuautes saus que le féale aléa soit émue. C'est cette émpitîon publique quî pwtae le bailli à faire des efforts extraordinaires pour décpu-. vrir ce qu^ Oeroaiiuâ eet devenu ; elle iseip^ la cause de mon malbeurl Y aurait-il donc vraieaeiDt uue ?f^|son mystérieuse à eette i|urej(Git^tiQu e^^raordin^re du peuple? Je chercherais donc vainement à échapper ? Ce serait Dieu lui^méwe qui me poursuit?
Le retour de cette pensée de désespoir frappa SiiuQU Turchi d'une nouyelle terreiur« 11 se mit le front dans les i^xa mains et v^i\ longtemps as^ie ^ silence.
Tout à coup il bondit debout, et, tandis qu'un aourire convulsif contractait ses ^èvres, il dit d'^ne vo^x forte :
— Âhl l'aiguillon de la fatalité donnerait du coi{* rage au plus l&che. Arrière ces yaines ^erreurs I ^ faut lutter jusqu'4 lc| fin* Le bailli cherche un cada* vre^ il engage son honneur à le découvrir, ë;^ bien , qu'il le trouve I mais s'il le trouvait ailleurs que dans mon pavillon ? dans un égoùt^ par exemple^ Afi ! l'in-fquiétude m'avait rend^ aveugle !•»• U y s^ encore moyen ^e t^'^ompber I $Â Julio venfi.it seulement { si je
LE DËMON pu JEU i9i
pouvais soupçonner au moins dans quelle taverne l'odieux coquin est à Jouer aux dés, j'enverrais Bernardo l'appeler...
En disant ces derniers mots, il se rapprocfia de la
fenêtre et regarda dans la rue.
— Voilà le traînard qui vient ! murmura-t-il. Voyez donc, il s'en va à pas comptés^ comme si rien ne pesait sur sa conscience l II est indifférent à la conservation de mon honneur et de ma vie ; il me hait et nie niéprise depuis la mort de Geronimo... mais il me laisse encore échapper au danger... Feignons une violente colère ; car, s'il pouvait supposer que mon cœur se serre d'anxiété dans ma poitrine, il se montrerait insolent et se raillerait peut-être de mes angoisses.
Dès que Julio fut à une certaine distance dans la rue, Simon chercha à attirer sur lai, par un claquement de langue, l'attention de son domestique; il y réussit et fit toute sorte désignes dlmpatience et dé colère, jusqu'à ce que Julio atteignit enfin la porte de la maison.
Alors Simon Tu rchi referma la fenêtre, et, l'expression de la plus violente rage peinte sur le visage, il se retourna vers l'entrée de la chambre.
Julio entra. Un léger et ironique sourire parut sur ses lèvres quand il vit son maitre.debout, les bras croisés et le regard menaçant.
— Misérable vaurien! s'écria Simon après avoir fermé la porte, ne t*ai-je pas ordonné de venir m'atlendre ici après la bourse? Prends garde, tu me pèse
tf)2 L£ DÉMON DU JEU
liorriblement et je pourrais bien tirer de toi une sanglante vengeance ! Ne ris pas, ou je t'écrase sous mes pieds!
— Allons, allons, signer, répondit Julio, pourquoi encore toute cette inutile colère? Il n'y^a pas si long-
emps que la bourse est fermée. Ce n'est pas ma faute ^i vous avez dû m*attendre.
— Tu as été rôder dans les tavernes, n'est-ce pas, et tu as joué aux dés, comme tu le fais presque sans re- Ucbe depuis cinq jours ?
— C'est vrai, j'avais une soif intolérable; mais, si je ne suis pas revenu à temps , accusez-en la tour de Notre-Dame; elle a mal sçnné l'heure, soyez-en sûr. Maintenant,' signer, veuillez vous calmer; vos colères ne m'émeuvent p^, vous le savez. Hatcz-vous plutôt de me dire ce que vous désirez de moi ; avec toutes ceslambineries^ nous perdons trop d'un temps précieux. J'ai quitté quelques amis pour venir prendre vos ordres, et j'ose vous dire que j'ai l'intention d'aller les rejoindre, dès que j'aurai satisfait à votre vœu... Non, non, ne me menacez pas du poing; vous vous faites inutilement du mauvais sang 1
Le langage irrespectueux de son domestique blessait profondément Turchi; mais, soit que l'impuissance de sa parole le fît se résoudre à une nouvelle feinte, soit que l'inutilité reconnue de ses efforts le décourageât tout à fait, il changea soudain d'expression. Une profonde tristesse se peignit sur son visage et ses yeux se remplirent de larmes.
Il s'assit sur une chaise^ poussa un douloureux soupir, et dit :
— Ahl Julio, pardonne moi mes dures paroles; elles m'ont été dictées par l'impatience. Il est encore trop tôt pour faire ce que je voulais te demander ; et j'avais tort de me plaindre de ta longue absence...
Le domestique, surpris d'un langage si humble, regarda son maître avec défiance.
— Y a-t-il donc du danger? demanda-t-il.
Turchi prit la main de Julio et dit d'une voix plain*
tive :
— Hélas 1 Julio, mon ami, demain, nous serons peut être tous deux chargés de fer dans une prison à attendre la mort la plus infamante I
— N'est^e pas la peur seule, signer, qui vous inspire de telles pensées? demanda Julio, non sans commencer de craindre.
—Non, non, j'ai appris une terrible nouvelle. On sait que Geronimo, le jour de sa disparition, a été vu aux environs du jardin des Arbalétriers et dans la rue des Juifs, et qu'il s'est dirigé vers les prairies de l'Hôpital. Le bailli a résolu de faire demain matin visiter toutes les caves et même d'en faire creuser le sol dans le quartier où se trouve mon jardin. Les agents de la justice se répandront, dès le. point du jour, dans les prairies de l'Hôpital, et, comme ils remarqueront in-^ faiiliblement que la terre a été fraîchement remuée dans la cave, ils découvriront ce qu'ils cherchent... Tu as poussé Geronimo dans le fauteuil; tu as en<-
i9û LE DÉMON DU JEU
terré son cadavre. Par conséquent, tu m'accompagneras à réchafaud, à moins que, comme domestique, tu ne sois roué ou accroché à la potence. Julio I cette terrible nouvelle ne te rappellera-t-elle pas à la conscience de notre périlleuse situation?
— Et comment savez-vous tout cela? demanda lo domestique déconcerté.
, — Par le bailli lui-même.
— Vous le tenez de sa bouche?
— Ôùi, oui, mon ami, de sa propre bouche. Malgré ton courage, ton insouciance, pourrais-je dire, tu n'as pas plus envie que moi de mourir demain dé la main du bourreau, n'est-ce pas î
Julio porta les deux mains t son cou et dit d'un ton d'abattement :
— Diable! diable! voilà une grave nouvelle! Ma gorge se serre; j'y sens déjà la corde... G*est voire faute aussi, signor. Pourquoi vous fallait-il mettre à mort votre meilleur ami ? Ne vous ai-je pas dit qu*un crime aussi afiVeux ne pouvait rester secret?
— Mais ma juste vengeance, que tu l'appelles crime ou non, n'en est pas moins accomplie. Ni plaintes ai lamentations ne peuvent nous tirer d'embarras.
— Mais, signor, qu'àllons-nous faire ou tenter pour happer au bourreau? demanda le domestique avec
soupir.
— Il y 8 encore un moyen... un moyen facile et sur, -^ Ah! il y a encore un moyen?
«<-Mais^ pour l'employer *i faut un peu de boant
volonté et de résolution, Julio. Puis-je, au moins pour ce suprême effort, compter sur ton obligeanee?
— Que ne ferait-on pas pour échapper à la potence ou à^ la roue?
— Eb bien* écoute. Je t'ai dit que le bailli allait faire fouiller toutes les (^ave^. 8U1 trouve )e cadavre chez moi, nous sommes perdus...
— En efltet, signor. '
— Mais, s'il le trouve loin de là, dans un autre q»droit, qui pourrait soupçonner que boûb fussions coupables du meurtre ? '
— Ah 1 le bon moyen I s'écria Julio avec joie. Il faut trasporter lé cadavre dans une rue éloignée et l'y abandonner.
— Non, on devinerait trop facilement qu'il y a été apporté d'ailleurs. Il faut le jeter dans l'égoàt des âih balétriers, au champ VIeminck. La justice pensera que les voleurs de ouit ont attaqué et tué G/Brornimo.
— Encore mieux! Ah! «gnor, coaime voua m'avez fait peur inutilement! je ne liens pas beaucoup à ma vie ; mais la pensée d'une mort certaine m'agace cependant les nerfe 4'vine façon trèsrrdé89gréa()le. Main* tenant, je me retrouve malitre de nsoirmëisie. ComiQepI allons-nous faire pour transporter le corps de Gerouimo au champ VIeminck?
— C'est pour cela, Julio, que je t'attendais avec tant d*impa,tience, dit Simon Turchi ; e'est parce que jV vais besoin de ton ^\^e pàur ^^^qqtér ce projef qui gogis
sauvera. Rien n'est plus simple ; tu iras cette nuit dé« terrer le cadavre et tu le transporteras à Tégoût des Arbalétriers (i).
— Seul? demanda le domestique d'un ton qui faisait prévoir un refus.
— Pourquoi pas seul, puisque tu peux le faire sans assistance?
— Cela vous est facile à dire, signor* a Prends le eorps sur tes épaules et traverse trois ou quatre rues. » Le signer Oeronimo pèse plus que vous ne croyez, et je doute fort qu'en faisant appel à toutes mes forces, je puisse le porter à vingt pas.
Simon Turchi prit les deux mains de son domestique et lui dit d'un ton suppliant.
— Allons Julio , mon ami , montre un peu de bonne volonté; ce n'est pas une besogné difficile pour un solide gaillard comme toi. Songe qu'il n'y a pas d'autre moyen de nous sauver ; sois complaisant dans ton propre intérêt comme dans le mien , je te récompenserai généreusement et te serai reconnaissant toute ma vie.
— Cela m'est égal, signer, répondit Julio, si vous voulez que j'essaye, je le ferai; mais je crains avec raison que cela ne tourne mal ; je devrai me reposer en chemin, et cela me prendra beaucoup plus de temps qu'il ne faudrait pour que l'affaire réussit. «. Et puis
(i) c Va et faifl ce que je f ai dit Déterre le corps, prcnds-le sur tes épaules, et va le jeter dans Tégoût qui se trouve an carrefour où m rencoDtrent trois rues. » Simon Turchif Mattbo B&kdbllo.
comment me replacer chaque fois sur les épaules ce corps si pesant? On doit être à deux pour faire assez vile ce transport.
— A deux? dit Turchi. Mais tu comprends bien que nous ne pouvons confier notre secret à personne?
— Pour échapper à la mort, on fait tout... Si vousmême vouliez m'aider, signor?
— Moi 1 murmura Turchi en frissonnant, moi porter un cadavre à travers les rues I moi, gentilhomme! Oh ! non, mieux vaut encore la prison et l'échafaud I
— Étrange sentiment d'honneur 1 murmura le domestique surpris. Plût à Dieu, signor, que vous vous fussiez souvenu plus tôt que vous êtes gentilhomme, nous n'en serions pas à chercher avec une mortelle angoisse les moyens de sauver notre vie; tournez et retournez Tafifaire comme vous voudrez, si je dois transporter seul le cadavre, il y à dix chances contre une pour que Tentreprise échoue.
Tandis que le domestique parlait ainsi, Simon Turchi était tombé dans une profonde préoccupation. Un bruit rauque et sourd qui s'échappait de sa poitrine avec son haleme attestait que de cruelles pensées 1§ torturaient
Au bout d'un instant, il releva la tête et dit avec uu profond soupir :
— Hélas 1 il n'y a pas d'autre moyen l c'est dangereux pourtant, mais la nécessité contraint à tout* Julio, va au pavillon, j'enverrai ce soir Bernardo pour t'aider.
— Que dites-vous, signor? murmura ironiquement Julio, Rernardoî Allez- vous lui révéler votre secret.
— Non, je lui commanderai, sur sa vie, de t'obéir ; menace-le de le frapper de ton couteau, au moindre signe de mauvaise volonté ; il fera ce que tu désires.
— Impossible, signor 1 Bernardo est un homme pieux et honnête, soyez sûr qu'il nous trahirait. Je ne veux pas de son aide ; ce serait comme si je me| passais moi-même la corde au cou.
Simon Turchi, désespéré de l'impuissance dd ses efforts pour atteindre son but, se promena pendant quelques instants dans la chambre en grommelant.
Tout à coup il s'arrêta, les yeux étincçlants, devant son domestique et lui dit d'une voix étouffée :
— Julio, il faut un terme à ces hésitations. Nous n'avons pas de choix, et, quoi qu'exige notre salut, ce serait la dernière des lâchetés de reculer en présenc^, delà mort qui nous menace. — Frappe Bernardo de ton couteau et jette-le dans l'égoût au dessus de Gerommo (1).
— Oh oh! signor, que dites-vous là î murmura Julio avec horreur; tuer Bernardo? Et vous croyez
(i) c ] 'enverrai Bernardo t*aider et lui ordonnerai de t*obéir en tout ce que tu lui commandera^.' Quand tu jetteriis le cbrps dans l*ègoût, tu pourras, pir une manœuvre h^^li^ y préçipitev W^i Bernardo. L^égoût est prolond et, qui y tombe est noyé à Pinstant. •
MaTTBO BàNDKI.I.0. ' '-
LE D$MO^ DU 3m 199
qu'il ne se défendrait pas? vous pensez qu'il ne crierait pas? La justice ne reqonnafitrait^elle pas, d'ailleurs^ Totre domestique, et cela ne la mettrait-il pas sur la trace des coupables? Votre raisqn s'égare.
Grinçant des dents de dépit et de tristesse, Turchi 8e tordait convulsivemei^t les membres et finit par dire d'une voix raùque :
•^ Tu ne veux pas faire la chose seul? Ta mauvaise volonté t'empêcherait de réussir, n'est-ce pas? Maudit lâche, àquoi es-tu bon, sinon à bavarder et à jouer aux dés dans les tavernes? Ah 1 si je ne t'avais jamais vu pour mon malheur I £h bien, laissse le cadavre dans la cavej laisse le bailli (Jécouvrir ce qui est arrivé. Nous verrons qui de nous deux subira le plus coura< geusement une mort infâme!
En proie à la pliis vive émotion, il se laissa tomber Burun siège, et, tandis qu'il se plaignait d'une voix déchirante de la mauvaise volonté de son domestique, il s'arrachait les cheveux avec un désespoir vrai ou
Simulé.
La vue de la désolation de son maître parut faire impression sur Julio ; il le contempla pendant quelque temps avec une compassion croissante et dit enfin d'une voix consolante :
— Voyons, signor, tâchez devons calmer. Tout n'est pas encore perdu, et, si ma bonne volonté peut me rendre capable de vous sauver, je vous montrerai que Julio, au moment critique, a lé courage et la résolution nécessaires pour menei* à bonne fin une périlleuse
entreprise. Puisque vous pensez ^ue je puis porter seul le cadavre à régoût des Arbalétriers, je l'essayerai trèsloyalement. Il est possible que je me trompe sur la difficulté de la chose. Soyez donc tranquille, et fiezvous à ma parole.
Le signor savait que son domestique avait coutume d'exécuter sans hésiter une résolution une fois prise, et il entendait à l'accent de sa voix que cette fois sa promesse était très-sérieuse. Il lui serra la main et dit avec joie:
— Merci, Julio, merci I Je te devrai à toi seul la vie et l'honneur. Jamais je ne l'oublierai; et, quand ce glaive qui la menace sera détourné de ma tète, je te récoippenserai magniOquement. Va-t'en au pavillon, déterre le cadavre et transporte-le en haut. Tu auras ainsi d'autant moins de besogne plus tard. Aplanis aussi le sol de la cave et tâche de faire disparaître autant que possible tous les indices qui pourraient laisser voir qu'il a été récemment creusé.
Julio paraissait ne pas écouter ce que disait son maître, et il se frappa soudain le front de la main, comme si une idée subite avait surgi dans son es« prit.
— A quoi penses-tu? lui demanda son msûtre avec inquiétude.
— Imbécile que je suis! s'écria Julio.
— Parle plus bas! murmura Turchi. Qu'est-ce donc qui te trouble tout d'un coup ainsi?
— N'avez-vous pas vu, signor, que, la nuit dar-
LE ÛÊMON DU JEU 20i
nière, la lune était très-claire? H fait beau temps et pleine lune ! Faudrait-il que je portasse le cadavre à l'égoùt des Arbalétriers, par une clarté si capable de me trahir? C'est impossible ; il n'y a pas à y songerl
Ces paroles arrachèrent à Simon un cri d'angoisse et de dépit. 11 resta un instant comme anéanti^ en murmurant contré le sort qui le poursuivait visible^ ment. La lâcheté et le mauvais vouloir de son dômes* tique ne l'avaient pas encore aussi attristé et désespéré que ce dernier obstacle ; car il savait bien que, soit par des menaces, soit par des promesses, il finirait toujours par vaincre la résistance de Julio ; — mais cette fatale lumière de la lune, qui pouvait l'empêcher de luire? Il n'y avait donc aucun moyen de faire disparaître du pavillon le cadavre de Geronimo ; et les agents de la justice découvriraient infailliblement où le meurtre avait été commis.
n était donc bien vrai que sa perte était décidée t qu'une puissance mystérieuse annihilait tous ses efforts, que Dieu lui-même peut être suscitait tous ces obstacles pour l'empêcher de sauver sa vie!
Cette pensée le fit pâlir et frissonner ; cependant il se mettait l'esprit à la torture pour trouver une dernière planche de salut; mille pensées tumultueuses affluaient dans sa tête. Ne pouvait-on enterrer le cadavre dans un coin retiré du jardin, le plonger au fond du bassin de la fontaine jaillissante, ou le cacher sous les pierres de la grotte? Maie tout cela laisserait des M
903 LK MMON du JBO
traees^ 0I ie oadkvfe serait plnft facile i découvrir (j[iiê éafis la «aye où il se trouvait.
Après èlre reèlé très**loiigtenEip8>tnuet une heureuse idée parut tout à eotiip le réjouir et une sorte de âoarite éclaira son visage. Il se leva et dit :
•^ Jiilio^ ttt dois fiiir le jpays ; il do te reste pas d'autre moy^ de salut*
«^ Moi^ fuir? dit Julie. Et vouIB) signor?
**^ Ah I qlie ne puis-je te suivre I dit Simon en soupirent; rtiaiis Je he suis pas com^ie toi qui peux dire : cLà ouest fson ioorps, là M tout ce qui m'appartient ou m'intéresse. » Je dois rester iei : il f a bieii d'autres eboses que la vie qui m'y retiennent*
Le eoil^eil parut étonner Julio.
.. — Où voulez-vous que j'aille? mutmura-t-iL fin Iltalie^ ma tète est mise d prix ; dtôls les pays en deçà des montagnes^ je ne pourraiiS plus me montrer» Partir pour l'Angleterre, il est (rctp, tardl on ne trouve pas de vaisseaupc prêts à prendre tfes passagers et à partir au .milieu de la nuiU ^este l'Allemagne; mais qu'irai-je faire dans ce pays, dont je ne connais pas la langue et où je me trouverais sans moyen d'existence ?
<*- Sauve ta vie; fuis en Allemagne, Julio, dit Turchi ; je te donnerai de l'argent ^ beaucoup d'argent*
Le rouge foncé qui avait teint, tout à coup la cicatrice sur la joue de son paître^ et l'expression de ruse et de satisfaction de son regard, firent soupçonner à JuUo qu'il voulait le tromper. D'abord, il ne pouvait
lÉ DËMÔN Dtl JfiU SOS
demner 6oà secret dessein ; mais lé jour ise fit toi^t à coup dans son esprit. Il recula avec stupéfaction et colère» et murmuta :
— Ohl quel piège odieux voulez-vous me tendrel Vous m'accuseriez du meurtre en mon absence, n'est, ce pas? Et, tandis que le pauvre Julio, chargé d^une double malédiction, tié bauï^ait plus où porter sa tète menacée, Vous jouiriez ici, au milieu de la richesse ti dans une pleine sécurité, du ptix au isang innocent que vous avez veï^së? Môù, hdh^ |j6 ne vçux pas de nouvel anathèmë sur moi.
— Tu es fou, Julie, 'à\i Simon /turclii avec mépris. Joue la délicatesse en fait d'honneur^ je tè le conseillé. Si nous étions arrêtés demain et que la vérité fût connue, en serais-tù itioins ibaûdit jpour avoir trsdtreusement {)OusséGet'bnimo dans le {f^auteuil.
— Non, mais on saura que ce n'est pas moi qui ai conçu ce crime^ et qu'il n'a pas été commis à mon profit.
— Ce serait une belle consolation pour moins se débattre au haut dç la^ potence, di\ le signor ironiquement et avec une impatience contenue. Allons, je vais te parler clairement et sans réticences. Je vais te faire connaître mes conditions ; et, si tu crois devoir les refuser, que tout soit ^ni et rompu entre nous. Chacun de nous sera libre alors de faire son possible pour sa sauver, fût-ce même aux dépens de l'autre. Le pire de tûul pour toi serait, je crois^ que ma sécurité inè î'oi^
204 LE DfiMON DU JEU
à faire connaître ton véritable nom au facteur de Lucques. Ne le crois-tu pas, Julio?
Le domestique regarda son maître avec une expression de dégoût et d'aversion.
— Voici mes conditions, dit Simon. Tu partiras imnîédiatement pour l'Allemagne, et tu te hâteras de gagner le Rhin. Je te donnerai beaucoup d'argent : deux cents couronnes 1 Prends une voiture et un cheval dans la première ville que tu rencontreras, et voyage sans t'arrêter jusqu'à ce que tu te trouves en lieu sûr. Pour te garder dans ta fuite de tout obstacle^ je te donnerai une lettre de recommandation pour le signer Mazzuchelli, banquier à Cologne. Si on te demande en route le but de ton voyage^ dis que tu vas accomplir un message commercial pressé pour ton maître, et montre au besoin la lettre ; mais, à Cologne, il ne faut pas la remettre à Mazzuchelli. Deux cents couronnes! C'est un. vrai trésor, Julio ;. tu peux avec cela vivre largement pendant plus de deux ans. Et qu'est-ce que cela fait que tu saches ou non la langue du pays? L'argent com« prend et parle toutes les langues (])•
— Et quand les deux cents couronnes seront dépensées, que deviendrai-je? demanda le domestique d'un ton moins mécontent.
— Je né t'abandonnerai pas, Julio, répondit Turchi. Dès que l'argent te manquera, fais-le-moi savoir ; je
(1) « Simon Turchi pria Jitto de fuir et de prendr crime sur lui. » Yak MBTEttBN, HisL dâi Pays-Bas, lir. I«
t'en enverrai assez pour te mettre à Tabri de tout besoin. Mais, j'y songe, tu "dois changer de nom et me donner avis simplement que tu as besoin d'argent pour continuer ton commerce. Je saurai ce que cela signi-» Ge...Et ton nouveau nom? Il me semble que Marco Gastagno serait bon pour ne pas éveiller rattention. Eh bien, qu'en dis-tu ?
Julio hocha la tète d'un air de doute, en murmurant entre ses dents. Bien que la promesse de deux cents couronnes le séduisit, il hésitait cependant encore à accepter la proposition de son maître.
— Mais comment peux-tu réfléchir si longtemps? dit Simon. Je te mets en main le moyen d'échapper avec certitude à la potence, et tu hésites? De plus, je te garantis une vie sans travail, indépendante et sans soucis ; une libre et joyeuse vie de seigneur, et tu refuses mon offre ?
Julio parut avoir pris une résolution.
— Vous me donnerez deux cents couronnes? demanda-t-il.
— Deux cents couronnes, en bonne monnaie son*nante.
— Avant mon départ ?
— Sur-le-champ.
-- Eh bien, donnez. J'ai hâte maintenant d'être loin d'ici.
— Je yais les prendre, dii; Turchi en se dirigeant vers la porte.
Il quitta la chambre et descendit les escaliers.
t06 LE DÉMON DU J£0
Julio s'assit sur une ebaise et yosa la tète dans set mains ; mais il' n'eût pas le temps de réÛéchir Iodj'lempsy car son maître revint aussitôt.
Simon Turchi tenait une bourse de toile à la main ; il alla à la table et y compta quelques piles de pièces d'or.
Sans nul doute, la Yuede tant d'argent dut faire une profonde impression sur Julio, car il se leva et s'ap« procha de la table. Un sourire illuminait son visage^ et, tandis qu'il contemplait les brillantes pièces, il hochait la tète d'un air approbateur.
— Tu vois que le compte est juste, dit Simon, et la monnaie d'or if'est pas lourde à porter. Cache maintenant cette somme dans ta poche et dans U>n pourpoint. Tu as tout le temps. En descendant tout i l'heure, j'ai réfléchi à ta bonne volonté^ et je me suis demandé s'il ne serait pas possible de ne pas t'accuser du meurtre de Geronimo ; mon amitié pour toi m'a suggéré un bon moyen. Yois-tu, maintenant que je suis sûr, en tout cas, de pouvoir me disculper, je crois qu'il n'est pas nécessaire d'aller dire à la justice ce qu'elle ne soupçonnerait peut-être pas. Et puis, Julio, cela me pèse fprt de devoir me séparer de toi. Si, dans deux ou trois mois, il m'était possible de te reprendre à mon service avec sécurité, j'en serais enchanté.
— Ah ! je ne le serai pas moins que vous, signer, 4it Julio eu soupirant.
— Sais-tu comment nôut^ pouvons nous réserver cette dMince, Julio ? 11 faut^ avant de partir, ie rendra
au pavillon, égaliser autant que possible le sol de la cave ; jeter un peu de sable et de poussière au-dessus de la fosse creusée, et remplir ensuite la cave de bois à brûler et de tonneaux vides»
— Mais tomt cela demande besiUGOup de tempB, signer.
— C'est là la moindre chose. Maintenant, il y a trop de monde qui sort des portes de la ville. Il Vaut mieux que tu passes la nuit au pavillon et que, demain matin, d.^ que les portes s'ouvriront, tu te mettes en route. Au point du jour, tu es sûr de pe rencontrer personne qui puisse trahir JL temps la direetion qvie tu auras prise. Ce n'est pas dans mon intérêt que j'ai trouvé cela, Julio, mais bien dans le tien ; car, suppose que les agents de la justice fassent une perquisition dans mon pavillon, les précautions qjie tu auras priseis peuvent détourner leur attention de la cave, où ils découvriraient sans cela infailliblement quQ le sol a été creusé tout récemment. Peut-être aussi le b^iUi, par r^peet pour moi, ordonnera-t*il d'excepter n^on jardin de la perquisition générale des prairies dq THôpital. I>aDs les deux cas, je laisse s*effacer rimpregsion procluite par le meurtre, et Je ne dis rien de toi, sinon que lu as disparu après une verte remontrance que je l'ai adressée e^ que je ne sais ce que tu es 4®venu. Dès qu'on ne parlera plus publiquement de raffaire et qu'on aura ^éfîni^vement renoncé aux poursuites, je te ferai revenir. Iras-tu au pavillon et feras-|u layale^e^nt ce que je te conseille?
— Je le ferai. •?
«— N'oublie pas ton nouveau nom,
— Marco Castagno, n'est-ce pas? C'est facile i retenir.
— Oui, Marco Castagno, voyageant pour affaires do commerce. Voilà que j'ai oublié ta lettre de recommandation. Attends un instant, je vais me hâter de l'écrire, Reste ici, Julio, ne te montre plus en bas.
Quand Julio se vit seul, il mit la main dans sa poche^ fit sonner les pièces d'or et en tira même unepoi* gnée pour les contempler ; mais bientôt il remit l'argent dans sa poche et tomba dans une certaine préoccupation.
— Si seulement je pouvais partir immédiatement, murmura-t-il. Maintenant, voilà qu'il me faut encore passer toute une nuit dans ce maudit pavilloni Le signor pense que Geronimo est enterré depuis cinq jours; le cadavre, au contraire, est encore sur le sol. Combler la fosse n'est pourtant pas un grand travail. Si je laissais tout là, et si, dès ce soir, je franchissais la porte avec l'argent? Non, non, ce que j'ai promis, je le ferai et je le ferai loyalement. Mon maître esUcette fois si magnanime pour moi; je veux lui montrer que je ne suis pas ingrat.
— Voici la lettre de recommandation, dit Simon Turchi en rentrant dans la chambre. Elle est au nom de Marco Castagno. Oublie désormais tes autres noms et sois prudent, caria moindre indiscrétion pourrait nous coûter la vie à tous deux. Va au pavillon, Julio.
Je te serre la main en guise d'adieu, avec l'espoir et lo désir que tu puisses bientôt revoir Anvers.
<^ Ne prendrai-je pas des habits ou un manteau de voyage, signor?
— Non, tu as ton manteau sur les épaules, cela suffit. On pourrait^ dans la rue, se douter de ton projet si on te voyait sortir chargé d'un bagage de voyageur. Tu dois paraître indifférent ; pour de l'argent, tu peux te procurer partout ce qui te manque.
Le domestique tendit aussi la main à son maître, et^ en se dirigeant vers la porte :
— Àdieu^ signor ; si vous ne me refusez pas le secours que vous m'avez promis en cas de besoin, je garderai fidèlement votre secret.
— Fais avec soin ta besogne dans la cave, Julio. Bon voyage^ mon ami...
Julio descendit les escaliers et se mit à arpenter lentement la rue.
Son maître avait ouvert la fenêtre de la chambre et le suivit des yeux aussi longtemps et aussi loin qu'il put l'apercevoir.
Un soupir profond, comme si son cœur eût été déchargé du poids d'un rocher, échappa à Turchi, son visage s'illumina d'un sourire et il murmura avec un accent de joie concentrée :
»<- U est parti I maintenant, je n'ai pins rien à craindre. Le bailli peut trouver le cadavre, Julio a seul commis le crime; je n'en sais pas un mot et je suis innocent comme un agneau. AbtahJ je me croyais
perdo. Préparons maintenant tout avec adresse et habileté^ comme si nous étions sûrs qu'on découvrira le corps... Je me sens de nouveau fort ; l'espoir, la certitude, raniment mon cœur! Ah I Marie, Mario, ton nom, ta fortune, ton amour m'appartiendront; ma vie aura encore une auréole de considération, de richesse et de bonheur...
Ety comme ^nsporté par une fébrile extase, il re* ferma la fenêtre.
Sept heures sonnaient à Téglise Saint-Georges, et le crépuscule était proche, quand Julio ouvrit la petite porte de la campagne de son maître, et, traversant d'un pas léger le jardin, se dirigea vers le pavillon.
Il tenait une main sous son manteau comme s'il portait quelque chose, et plongeait l'autre dans sa poche, su milieu des couronnes que Simon Turchi lui avait données. Une expression de joie éclairait son visage tandis qu'il murmurait à part lui :
— Dieu merci^ j'ai résisté à la séduction! On vou* lait me faire boire et jouer au cygne couronné; mais les pièces d'or qui sont là dedans m'ont rappelé que j'ai d'abord un séô^ux devoir à remplir. Après la ta*
LE DfiMON PU JEU' 211
cbe faite, la récompense. Ce que je porte là sous mon manteau me dédommagera de la soif dont j'ai 60u£(ert et du temps perdu. C'est du meilleur vin d'Espagne, cher comme si c'était de l'argent fondu e| fort comme si c'était du feu liquide...
En entrant dans une chambre du pavillon^ il tira deux bouteilles de son pourpoint et une de son ipaanteau^ les posa sur la table, à côté les unes des autres et les regarda pendant un instant avec une étrange expression de convoitise.
— Non, non, pas maintenant : tout & l'heure ( al« Ions d'abord à notre afiair^, dit-il ; non^ votre aimable sourire ne peut me séduire. Patience, mes bons ca^ marades I dans une heure, nous ferons connaissance ; remplir une fosse et rouler quelques tonneaux vides dans la cave, ce sera bientôt fait... I^s il fait déjà si obscur ici^ que je ne sais déjà plus 4istinguer sur ces pièces l'image de l'empereur; allumons la lampe..,
£t^ prenant une boite en bois sur la cheminée, il se mit à battre une pierre à feu contre l'acier; cela dura assez longtemps avant que famadou prit Ceu, et Julio murmurait des paroles d'impatience plaisantes ; mais il réussit enfin dans ses efforts et bientôt une grande lampe envoya ses rayons dans ta chambre et la rem-plit de clarté.
Julio s'approcha de la table et dit :
— Ah ! maintenant du moins, je pourrai satisfaire le désir qui m'agace les ner& depuis plus d'une heure, posséder deux cents couronnes, être riche comnie un
banquier, sentir le poids de Tor alourdir»votre poche, et ne pas avoir l'occasion d'assouvir ses yeux delà contemplation de son trésor 1 maintenant, je suis seul ; personne ne me demandera d'où je tiens cet argent.,. Il est temps... jouissons sans inquiétude de la "vue do notre richesse 1
Il approcha un Fauteuil de la table, s'y installa à son aise, les jambes étendues, et se mit à exposer par poignées les pièces d'or à la lumière de la lampe.
Quand il eut tàté bien profondément dans sa poche et dans son pourpoint, et qu'il fut convaincu que toutes les pièces étaient étalées sous ses yeux, il plongea un instant ses doigts dans l'or pour en savourer l'éblouissant scintillement et le cliquetis plein de charme.
Il se taisait et retenait son haleine parfois pour ne perdre aucun son; ses yeux étaient larges ouverts et contemplaient^ immobiles, le brillant trésor.
Longtemps Julio^ un sourire de bonheur sur les lèvres, resta ainsi plongé dans une muette admiration ; toujours silencieux et peut-être sans se rendre compte de ce qu'il faisait, il se mit à ranger les pièces de monnaie les unes à côté des autres ^t parut les compter; puis il les mit en piles d'une vingtaine; puis il les fit glisser d'une main dans l'autre..., jusqu'à ce qu'ayant enfin assouvi son désir à ce jeu, il se mit i regarder d'un œil rêveur à ses pieds.
En sortant de cette méditation, il s'écria avec ua élan de joie :
— Deux cents couronnes ! que vais-je faire avec cela? comment les dépenserais-je? Boire du vin, du malvoisie, dumuscatel, du romanée, du vin des Canaries , du meilleur qui donne de la joie et réconforte îe cœur? Mais, comme cela, je ne trouverai jamais la fln de mon argent. Jouer aux dés pour des florins et des couronnes? Oui, oui, ce serait le bon moyen d'être un jour cent fois plus riche ou de ne pas garder un liard. C'est singulier comme la richesse me rend avare et craintif; je ne me sens plus la moindre envie de jouer; non, non, je ne le ferai pas, je m'habillerai comme un gentilhomme, de satin, de velours et de soie; je boirai et je mangerai ce qu'on peut trouver de plus exquis ; je vivrai dans le luxe et l'abondance, comme si le monde était pour moi un paradis terrestre. Âhl ah! quelle belle vie 1
Tandis qu'il poursuivait silencieusement et en souriant la contemplation du bonheur promis, une pensée désagréable lui passa tout à coup par l'esprit, un léger cri de surprise lui échappa; il se frappa le front de la main et murmura, tandis qu'une expression do tristesse se peignait sur son visage :
— Je suis pourtant un lâche et un misérable coquin I ce qui m'inquiète , c'est seulement de savoir comment je dépenserai ou plutôt comment je gaspillerai ce trésor... et il y a loin de moi quelqu'un qui, en ce moment peut- être, tend les mains vers moi pour me demander une aumône. Ma pauvre mère 1 Dieu sait si elle ne manque pas de oain ! Si elle accablait de ^%
tiH LE DÉMON DU JEU
malédiction son flls ingrat, ne Taurait-il pa« cent fbîa mérité? En vérité, j'ai peur de moi-même I avec dix cottronnes, avec la vingtième partie de 3 que je vaia^ gaspiller en débauches, elle pourrait^ pendant une année et plus, être à l'abri du besoin et de la misère. Pourquoi n'ai-je pas rendu à mon maître une vingtaine de couronnes pour qu'il les lui envoie? Si je retournais à la factorerie pour réaliser cette bonne pensée? Impossible; lesignor Turchr jetterait feu et flam-» mes de rage^ — et d'ailleurs je ne me fie pas à lui. En Allemagne, je trouverai bien occasion de savoir si elle vit encore, et de lui faire parvenir au besoin un bon secours en argent...
Il prit vmgt couronnes une par une sur la table, les compta dans sa maiu^ les contempla longtemps avec tristesse, et murmura ensuite en les laissant glisser dans la poche de son haut-de-chausses :
— Vingt couronnes! c'est une terrible somme ; mais cela peut faire le bonheur de ma pauvre mère aveugle. J'ai là dans ma ceinture une poche à part, j'y garderai la part de ma mère...
Son œil s'était de nouveau fixé sur l'argent qui brillait sur la table. Il semblait que la contemplation de l'or l'attristât.
•— Gomme il a déjà visiblement diminué ! dit-il en ftoupirant. Je croyais mon trésor inépuisable, et une seule pensée m'en enlève la vingtième partiel N'en ira-t-il pas ainsi quand je serai en Allemagne? Le jeu de dés, aidé par le vin, ne me dépouiUera-t-il pas en
quelques mois et ne me plongera-t-il pas dans la misère? Comme mes idées deviennent sombres ! Tout i l'heure, tout me souriait ; maintenant, mon esprit est troublé par la crainte el l'inquiétude. Mais pourquoi donc me lamenter? Le signor Turchi m'enverra d'autre argent quand je verrai approcher la fin des deux cents couronnes. Cependant il ne faut pas trop se fier à cela, le bourreau pourrait bien lui abattre la tète d'ici là. En ce cas, cela n'en irait pas mieux pour moi. Le dénûment me chasserait d'Allemagne et me forcerait de revenir dans les Pays-Bas ou en Italie. Au lieu d*ètre riche et de vivre dans le luxe, je courrais infailliblement dans la gueule du loup, et la roue ou la potence serait une fin bien Âfiéritée. Peut-être ne découvrirait -^n pas l'auteur du meurtre de Oeronimo 7 Alors je pourrais revenir tranquillement, et mon maître me recevrait avec bienteillanee, dans la crainte que je ne révélasse son secret. Cdi dépend en grandi partie du soin que je mettrai i m'àcquitter de la tâché qui me reste à remplir ici. le la remplirai loyalement et bien. Allons^ la vue de cet or ne me cause plus an- <uin plaisir... Un bon coup de vin et mettons^nous bravement à l'ouvrage !
Il déboucha l'une des bouteilles et la vida presque à moitié. Puis, murmurant à part lui sur la forée et la vertu de la liqueur, il mit les pièces d'or dans sa poche, prit la lampe de la table et dit l'oeil fixé sur la bou- Iteille :
^ Pour jeter la cadavre dans la fosse et comble^
celle-ci, il ne me faut que quelques instants; mais le reste- de ma tâche me. prendra cependant plus d'une heure. C'est encore longtemps à être séparé de vous, n'est-ce pas? Je vais prendre, pour me tenir société, votre compagne à demi-vide : une seule bouteille ne m'empêchera pas de faire convenablement mon travail ; au contraire, elle me donnera du courage et de la force, •• Faisons vite maintenant !
Il remit le bouchon sur la bouteille et plaça celle-ci sur sa poitrine, en-dessous de son pourpoint, puis s'approcha, la lampe à la main, de l'entrée de la cave, et descendit lentement les escaliers.
L'allée souterraine qui conduisait au caveau où Julio avait jeté le cadavre de Geronimo sur le bord de la tombe préparée, était passablement longue; il eut donc encore le temps de ressentir l'influence de l'énergique vin d'Espagne. Probablement, le coupqu*il avait bu lui avait allégé l'esprit et réjoui le cœur ; car, non loin du caveau, il plaisanta sur ses inquiétudes passées et chanta même les premières notes d'une chanson joyeuse. ..
Mais la parole expira sur ses lèvres, une violente secousse nerveuse l'ébranla des pieds à la tète et il pâlit d'effroi.
Une autre voix avait répondu à la sienne de derrière la porte fermée de la cave.
Julio, frappé d'un affreux saisissement, fixait son regard immobile vers la cave et s'efforçait de com-
prendre quelque chose aux paroles iadistinctes qui sortaient du fond de celle-ci, derrière la por.lc.
— Ciel! dit-il, c'est Geronimo ; il vit 1 Tremblant de tous ses membres, il recula dans le
passage souterrain, et s'arrêta la tète baissée à une vingtaine de pas de la cave. Il devait être tout à fait absorbé par une pensée accablante, car son regard fixe semblait interroger le sol, et il était immobile comme une statue.
Enfin un profond soupir lui échappa et il murmura à part lui du ton d'une profonde émotion :
— Que signifie cela? Le signor disait que, la première fois, son poignard avait rencontré du métal; mais la blessure au cou était à elle seule assez profonde et assez large. Si cette blessure avait frappé entre cuir et chair? Que faire? Le laisser vivre?
Il resta un instant plongé dans une pénible indécision.
— Impossible I dit-il, ce serait un arrêt de mort pour moi et pour mon maitre. 11 faut choisir entre sa vie et la nôtre. L'implacable fatalité me contraint; au fond, il ne m'est pas laissé de choix... Un seul coup et c'en est faitl Allons, allons, n'hésitons pas : mon couteau est bien affilé.. •
11 tira le couteau de sa gaine, en mit la lame sous ses yeux et en essaya la pointe avec le doigt. Un frisson le saisit et un cri d'horreur s'échappa de son sein.
— Fatale position I murmura-t-iL Tuer de sang-
218 LE DÉMOfr DU JEO
froid un homme..., un homme innocent! Ce pauvre signor Oeronimo, quel mal m'a-t-il jamais fait? Lui plonger ce couteau dans la poitrine? Oh 1 le courage me manque pour une telle cruauté.
Et, se tordant d'anxiété et de désespoir, il dit enfin d'une Voix rauque :
— Si cependant il le fautt... il lé faut!.- Le crime peut tn'^épouvanter et me faire frémir, mais je ne puis y échapper. Ce n'est qu'au prix de sa vie que mon maître peut échapper â Téchafaud, et moi à la potence... Le ëort ine pousse irrésistiblement; je suis esclave de la nécessité... Qu'il en soit donc ainsi!
D'un pas chancelant et eh proie à un aveugle égarement, Jutio coul*ut vers l'extrémité du couloir, prit son couteau entre ses dents, mit la clef dan^ la porte de la cave et dirigea la lumière vers le fond de celle-ci pour y découvrir la victime qu'il devait frapper...
Il sWéta tout frémissant au milieu de la cave, et un Éeiitlfflent de pitié pénétra de nouveau dans son âme quand son œil aperçut Oeronimo. Il avait bien, à son entrée, pris le couteau en main pour achever l'œuvre horrible par un '^jup précipité ; mais, maintenant, ému et tremblant, il considérait l'infortuné gentilhomme, qui tendait les bras vers lui et le suppliait d'une Voix déchirante de venir à son secours.
Oeronimo était agenouillé sur le bord de Texcavatlon qui avait été creusée pour lui servir de tombe. Une partie de son visage était couverte de sang de»-
LA DtMÔN t>0 JBIT S19
téebé $ rtmre élâit d'une i^xttèmë pfttèui* èl montlrait une joue si creuse, qu'on eût dit que ce peu de jotirs de fioiiffraaée avaient suffi ^our ne taiéser au jeune homme que la peau euf tes os. Se» yeûn égarée étaient profondément enfoncés dans Torblte ; et^ comn^e son eou était aflUbli pkt la erùelle ble^sure^ aa tète pen-> èbait i^n« htcm sur Tépaille droite. Ses tèténients étaient souillés et couverts de terre. On voyait que, dans sa lutte contre la mort, il s'était tratné aVec déêespoii* autour de la cave pour échapper ^ si e'élait ][koi^ble« à eelte lugubre tombe.
^ Ob I qui que voua wfetj pouf, ramoui^ de Diea, tinê goutte d'eau f dit Oeronimo d'une voii fiuble, mais qui eût touché le cœur le plus insenBiUe«
Julio eééôua silencieusement la tMe^
•^ A boire! à boire! répéta le jeune homme. Mes entrailles braient^ une soif ardente con&mme mee poumons. De l'eau, de l'eau, une seule goutte â^eetll Oàl eatiV«t-mol de la mort la plUa atiMuael
Ému de pitié et perdant pour ainsi dire la con-
icience de ék situation, Julio fbuiM la main sous son
poui'point, en retira la Itouteille, la déboucha et la
onna, sans dire un mot, au gentilhomme bleseé.
lUi<KH poussa un cri de joie, éaisit Ift bouteille avec ne OéV^ènihe énergie et baisa avec traâapM<t la malti qui lui avait tendu cette liqueur salutaire.
Jblio s'éloigna de nouveau^ et, le ecsur palpitant, il regarda le malheureux Oerenimo^ qui, tout tremblant 4e joie, portait le vin à aee làvres comme ai le giaé*
220 LE DÉltfON DU JEU
reax liquide devait verser une nouvelle vie da'is^ son sein.
Et en effets après avoir bu une bonne gorgée, Gero« nimo parut avoir plus de force ; car un doux sourire parut sur son visage et ses yeux brillaient d'uae vive reconnaissance, quand il laissa retomber la bouteille sur le sol et s'écria en levant les mains vers Julio :
— Oh I que Dieu vous bénisse I Merci, merci, vous m'avez sauvé de la plus affreuse mort! Puisse le ciel exaucer ma prière et vous attribuer, au dernier jugement, tout le bien que je puis avoir fait en ma vie. La lumière m'avait aveuglé; ma vue revient... Tu es Ju-lio^ n'est-ce pas?
Cette reconnaissance parut cependant frapper d'eflOroi le gentilhomme; car il laissa tout à fait pencher sa tète de côté et murmura d'une voix faible et décou-: ragée:
— Julio^ Julio, c'est vous qui m'avez poussé dans le fauteuil I
£t, relevant la tète, il remarqua le couteau dans la main de Julio et se mit a trembler de tous ses membres :
— Ce couteau qui brille dans ta main t Ah 1 tu viens pour me tuer? s'écria-t-il en se rejetant en arrièrei d'effroi.
— C'est comme vous le dites, sîgnor, répondit Julio d'une voix triste; je suis venu ici pour vousôterla vie ; mais ne croyei; pas que je remplisse cette fatale
mission sans émotion et avec sang-froid; au contraire, mon cœur tressaille de pitié, et j'éprouve une indicible répulsion à vous porter le dernier coup...
— Ah! tu n*es pas sans miséricorde ; tu auras compassion de moi! dit Geronimo en tendant les bras vers lui.
— C'est impossible ! répliqua Julo ; la fatalité nous domine tous deux ; elle vous a irrévocablement condamné à la mort, et moi à Tinhumanité. Toutes les prières, toutes les supplications sont inutiles; rien ne peut sauver votre vie... Je vous en supplie, signer; ne me rendez pas la tâche trop difficile, soumettezvous avec résigHation à un sort auquel vous ne pouvez échapper.
Un cri aigu s'échappa du sein de Geronimo quand ces froides paroles vinrent le convaincre que tout espoir était perdu.
— Mon Dieu ! s'écria-t-il, ce serait donc vrai ? Ce sombre cachot deviendrait mon tombeau ! Je mourrais sans confession I Mes os ne reposeraient pas en terre bénite I grâce I grâce I
— La nécessité est une loi impitoyable, signer, rérépondit Julio, et j'ai plus que vous à me plaindre de sa dureté. Vous, du moins, vous trouverez ]à-haut la récompense de l'innocence; et, moi, je dois me charger ici-bas d'un crime qui m'est imposé par une puissance irrésistible et qui me fait frémir d'horreur, mais qui n'en sera pas moins là-haut une terrible accusation coatre ma pauvre âme. Non, non, signer, ne laissez
929 I.I DBMOlf DU JEU
piuB UD espoir tfompeor pénétrer daiMYOtre âme; il a^ ft pluftd'espoir pour vous. Avtni que je sorte d'kU cette fosse doit recevoir votre eofpe* Si^ dès mon m^ trée« je n'^d pae rempli la triste ticfae dont je suis i^bargé, o'est en partie parée qu'une irrésietible eom»passion a paralysé mon bras ; mais plus encore paro6 que je voulais vous laiiaser la tempi» d^ dire vos dernières prières^** Ainsi» prépares votre âme au dermer voyage. J'attendrai*** j'attendrai patiemment, fût^^eè même un quart d'beure. Priez ave6rest>rit tranquille; je ne viendrai pas vous sui^rendre par une mort sûu«f daine.
En disant œs mots, Julio posa la lampe à t&n^i remit son couteau dans sa gaine et s'assit sur vn lourd blp94e bois qui so trouvait dads un coin de la €fave*
Le gentilhomme , accablé par le langage glaeial dé Julio^ avait laissé tomber tout à fait la t6te sur sa poitrine. Pendant quelque tempe, il resta immobile «i muet, comme s'il avait aoeepté sou triste sort aveo uua complète résignation. Mais il ne tarda pas & être «Mk saisi par la terreur d^ la mort.
^ Ahl c'est impossible l s'écria-t»il, Non* poni u'esV^ pas, tu ne me tueras pas? Julioi mou ami> vois^ je ws ramper devant toi, SPfOser tes piedi d^ mes larmes^ embrasser tsa genoui^i^tu te laisseras émouvoir**. Ob l js feu çoiyuroi par le salut de ton âme, laisse-moi vivre • ue trempe pas tes msins dans mon sang}
Et, rampant sur les genoux et sur les inains, l'infortuné jeune homme voulut^» en effets se traîner aux pieds de Julio ; mais celui-ci tira de nouveau son couteau de la gaine et fit de la main un signe menaçant.
Geronimo poussa un cri de désespoir, se souleva et rampa en arrière tout tremblant jusqu'au bord de 1^ fosse, où, à bout de forces, il laissa tomber sa tète sur la terre humide et se mit à pleurer en gémissant et ibii sanglotant sur son sort affreux.
Les cris étouflfés qui s'échappaient du sein du gentilhomme, au milieu de ses larmes, étaient si douloureux, si navrants, si déchirants, grâce à l'accent sinistre que leur donnait la crainte de la mort, que Julio en fut ému jusqu'au fond de l'âme, et, sans le savoir, essuya une larme qui coulait de ses yeux.
D'une voix pleine d'une profonde compassion^ il dit :
— Allons, sjgnor, calmez-vous et soumettez-vous avec résignation à l'irrévocable arrêt du sort. Quand on a vécu comme vous, dans la crainte de Dieu et avec honneur et loyauté,. la mort n'est qu'un passage à une vie meilleure.
Une clameur navrante, qui resse^nblait à un cri d'in» dignation, se mêla aux sanglots convulsifs du geptilhomme.
— Oui, oui, je comprends, dit Julio; vous croyez que la pitié que je ressens n'est qu'une cruelle ironip ; vous m'accusez d'inhumanité, n*est-ce pas? Jusque dans la tombe vous maudiriez avec raison, sij^nor, le
bourreau qtii vous ôterait la vie de sa propre volonté et par son propre choix 1 Hélas I signor, il ne m*est laissé ni choix ni volonté. Demsiin, la justice visitera ce pavillon et aussi cette cave...
— Demain 1 s'écria Geronimo transporté par un soudain espoir.
— Si je vous laissais la vie, on vous trouverait infailliblement ici, poursuivit Julio. Cet espoir vous arrache un cri de joie ; mais cet espoir est vain, signor, car, s'il pouvait se réaliser, mon maître devrait périr sur récbafaud, et, moi, j'expierais à la potence ma complicité.
— Julio! ah I Julio! dit le gentilhomme d'une voix suppliante, je t'excuserai, je te déclarerai innocent, je te récompenserai généreusement.
— C'est inutile, signer :1a loi punit sans miséricorde. Mon maître déclarerait la part que j'ai prise au crime, et crayez-vous que les juges me pardoniïeraient de vous avoir poussé dans le fauteuil?
— Sauve-moi, donne-moi la vie, Julio; dussé-je m'agenouiller aux pieds du bailli, dussé-je implorer ta grftce de l'empereur lui-même, tu seras déclaré inno* cent, n'en doute pas 1
— H y a une autre raison que vous ne connaissez pas, signor, répliqua Julio avec amertume. Je suis un proscrit qui, en Italie, est condamné à mort; mon maître seul connaît mon véritable nom. A la moindre inOdélité de ma part, il me trahira et melivrera à ceux qui» depuis cinq ans, recherchent le condamné. Vous croyez
que jfe pourrais vous épargner? Mais c'est raa mort et la mort de mon maître que vous demandez. Et quelle mort î Pour lui le glaive du bourreau et une éternelle infamie sur sa famille ; pour moi la iorture, la roue, la potence ! Ne m'accusez pas davantage, signor; ne luttez pas contre un sort implacable ; dites vos dernières prières, ou dites-moi que vous êtes prêt à recevoir le coup mortel. Rien ne peut vous sauver ; cette fosse béante vous dit une triste mais impitoyable vérité... Encore une fois, signor, adressez-vous à Dieu, et ne me forcez pas à recourir à la surprise ou à la vio« lence!
Geronimo fit entendi:e une plainte désespérée.
— Ah! mourir si jeune, si innocentl dit-il en gémissant. Ne plus jamais voir la lumière du soleil 1 Marie, ma bien-aimée, comme tu déploreras ma mort I mon pauvre oncle, fallait-il qu'un aussi affreux malheur abrége&t les jours qui te restent à passer sur la terre! Adieu! adieu!
La voix du gentilhomme, en disant ce dernier adieu à la vie, était si navrante et si pleine de désespoir, que Julio tressaillit sous son impression. Ce fut cependant d'un ton froid qu'il dit :
— Vous dites votre dernier adieu, signor ? Êtes vous prêt?
— Encore un instant I encore un instant! dit Oeronimo d'une voix suppliante. Laisse-moi prier !
Il joignit les mains, pencha la tète sur sa poitrine et murmura une ardente prière ; mais^ quoiqu'il parlât
Isa LE DÉMON DU JEU
tout bas et qu'eu a^pparence il acceptât son sort avee résignation, il était néanmoins visible qu'une indicible terreur le faisait tressaillir de t^mps en temps ; car tout soa corps tremblait et l'accent de sa yoix étouffé^ était émPt brisé, déchirant, comme si son âme elle* môm^ eût géw tout entièra d?ips la lutte contre la mort inmiqente qui le menaçait*
Peu i peu (Bepttndant la prière parut donner à 6eronimo quelque eonfiolatiou ou du moins plus de rési^ gnation; car les frémissement^ nervegi; qui agitf^ient ses membre» eess^reuti et sa vqii^ devint plus distincU. et plus calme.
Julio, qui, tremblant d'émotion, avait les yeux fixés sur lui, crut comprendre que Geronimo demandait à Dieu de pardonner à ses ennemis; mais, quand son propre nom s'éleva de la bouche du gentilhomme vers le eiel, comme une ardente supplication et qu'il entendit distin<^ment que l'iafortunée victime priait pour Tâme de son meurtrier^ Julio laissa tomber son oou« teau et dit avec un profond soupir :
— Toute ma résolution est partie ! Je ne me sens plus la force d'accomplir cette cruelle tâche...
Un cri de joie mêlée d'anxiété échappa à Geronimo quand il entendit ces paroles tomber de la bouche de Julio.
— A^! s'écria-t-il, c'est une voix du ciel qui parle dans ton cœur. Ecoute-la Aie pitié de mqi 1 Laisse* muila viel
Julio, plongé dans une profonde préor^'/Upaiion, a'en* tendit pas ia prière de Oeronimo.
Le regard fixé sur le sol^ il murmura avec un aeeent de désespoir :
— Affreuse situation ! Sur le bord de la tombe^ il prie pour le salut de mon &me 1 Et j'irais verser son sÀiigt Hais, il n*y a pas d'issue possible ; il ie faut i il le faut I
Le gentilhomme remarqua la lutte dans laquelle était engagé JnUo. Succombant pour ainsi diire sous l'anxiété et l'espoir, il se laissa tomber sur le sol et essaya de se traîner aux pieds de son ennemi ; naià celui-ci s'effraya en voyant le desseibi de Giaroâimo.
Il ramassa son couteau, prit la laifapS) et dit d'une voix tristo en se dirigeant vers la porte pour quitte» la cave :
— C'est inutile, signer : la fatalité est plus puiss&iite que nous; et, bien que nous luttions contre son inexorable arrêt, il s'accomplira ! La vue de votre dpu^f leur ma ôté tout courage... Je vais retrouver mes forces. Je reviendrai tout à l'heure. Tenez vous prêt; car, en moins d'un clin d'œil, tout sera fait cette foisU.*
ferma la porte en dehors et s'éloigna i pas lents par le couloir souterrain.
Arrivé dans la chambre, il posa la latipe sur lA ta^ ble, se csoisa les bras sur la poitrine et r«sta trfes-long* temps immobile et les yeux baissés. Il frappait parfois du pied avec colère ; il mnrmuraii des paroles déses* péréei \ il M frappait la Aront lia poinf it fauflait d'irn*
patience de ce que son esprit rebelle lui refusât tout conseil. Alors, lassé par cet assaut d'orageuses pensées, et surexcité par une vive agitation nerveuse, il se mit à parcourir la chambre à grands pas, comme un fou. Il faisait de la main des gestes irrités, s'arrêtait, reprenait sa course; puis enfin à bout de forces, il s'affaissa sur un fauteuil près de la table en poussant un profond soupir.
Assis au milieu d'un profond silence, il dirigea son "^ regard fixe vers le coin le plus éloigné de la chambre et sembla demander à l'espace ce qu'il lui fallait faire. Des expressions diverses de chagrin, d'angoisse et de rage contractaient tour à tour ses traits. Il luttait avec désespoir contre la nécessité du meurtre, et poussait de temps en temps une plainte inintelligible ou se répandait en paroles araères contre le sort; mais il avait beau torturer son cerveau, pas un rayon de lumière n'éclairait son doute, et l'impitoyable : Il le faut! se retrouvait toujours ironiquement devant lui.
Son regard tomba par hasard sur les deux bouteilles, qui n'étaient pas loin de la lampe, sur la table. Il les contempla d'abord avec indifférence ; mais bientôt elles semblèrent lui dire quelque chose, car il apparut une sorte de joyeux sourire sur ses lèvres et il fit de la tète un signe d'approbation.
Tout à coup, comme s'il eût pris une résolution importante, il saisit une des bouteilles, la déboucha et y but jusqu'à ce que la respiration lui manquât Puis il
reprit haleine un instant et vida la bouteille jusqu'au fond.
Le regard flxé sur le sol, et dans une immobilité complète, Julio semblait mesurer l'influence que le vin exercerait sur son esprit. Il resta longtemps ainsi assis en silence.
Lorsqu'il releva la tête et prit l'autre bouteille, une vive rougeur colorait ses joues et ses yeux brillaient d'un étrange éclat*
A peine avait-il avalé la plus grande moitié de la seconde bouteille, qu'il tira son couteau de sa gaîne, prit la lampe sur la table et se dirigea vers la porte de la cave, en murmurant à part lui :
— Maintenant, le courage ne me manquera pas ! Plus de paroles : un seul coup, et ce sera fini ! Il faut que ie le frappe par derrière, sa poitrine est protégée par une cuirasse...
Il descendit en toute hâte les escaliers, traversa en courant le couloir souterrain, et ouvrit la porte de la cave. Sans parler, il posa la lampe à terre, et, levant son couteau d'un air menaçant, il marcha droit au pauvre Geronimo, qui tendait les mairs vers lui en gémissant comme s'il voulait détourner le meurtrier.
Lorsqu'il fut .à deux pas de sa victime, un cri de surprise échappa à Julio^ et il '^'arrêta tout à coup^ eomme s'il était frappé d'immobilité.
Il fixait un regard interrogateur sur un objet que Geronimo tenait à la main et qu'il lui tendait, comme
s'il croyait qqe cet objet pût le protéger contre le coup mortel.
C'était ute médaille plate en cuivre, au centre de laquelle se trouvaient une croix et d'autres emblèoiesj, et qui éUAt attachée à uue mince chaîne d'acier, que tenait la main du gentilhomme.
Julio, publiant ce qu'il était venu Mvq, s'élança, saisit Tétrango médaille, la porta sou^ ses yeux, la tourna et la retourna, et s'écria enfin avec stupéfaction :
^ Ciel I cette amulette dans vos mains I Qu'est-ce que cela ^ignifie^ signor? D'où tenez-vQusi cela?
Geronimo était encore trop éuiu par l'attente de la mort pour pouvoir répondre; il ^'efforça de reprendre haleine et parut lutter coutre une défaillance immi^ n^nte.
— Dites, dites, d'où vous vient cette amulette? de qui lateuez-^vous?
— En Afrique... d'une femme aveugle, balbutia le jeune homme d'une voix presque inintelligible.
-^ Bn Afrique? Quel était le nom de cette femme? s'écria Julio frémissant dimpatience.
•^ Mostajo... Teresa Mostajo !
Ce nom frappa Julio d'une profonde émotion. Il porta les mains à son front et s'écria :
-T- Teresa Mostajo I c'est le libérateur de ma pauvre mère aveugle I
-p- Ainsi ta me laisserais la vie ? demanda Oeroni- UIP «m fioupiraut* {1 y aurait encore da i'espoir? Cetto
fof»e béante ne se refernieri[^ pas 3ur moi? jnerci, merci « Dieu d^ misériconle» qui avez é^miuçe ir^a prière I
Mais Jalio , sans prendre garde aux paroles d^i }euQe homioe, avftit leg yeux fixé^ sur l'amuleUe et disait tout penrif ;
^ Cette amulette f^t repar^tr^ 4 nies yeu^ le village nttal ; je yoin mqn père mort, lua Qière,
ma jeuueesç, me» fimifhi) îq w© Jm luoi^iuême tel que
j'étais avant que la débauche me conduisit dans le chemin du viee et du péçifaâ. Mou grand-père 4 rapporté ce talismau de J^rusal^m | il ^ protégé mou père dans beaucoup de d|ingerS| il ^ js^iuv^ ma mèr§ d'pue mort violente,., M vous, §iguorI e'éiKii donc l'amu^^ lette qui a empêché 1^ poignard d§ POU maître de vous percer la pQitriuQ? Strauge et mysiéri^iise p^is*^ sauce, qui se place menaçante entre la victime et sou bourreau I
£u disaut eee raolsi U s'était approché du geutilhomme pour lui rendrai l'amuleU^^ Celuirci embrasa ses genoux et s'écria d'uU9 voi]( supplif^nte :
r^ Julio, ne me laisse pas daus se doute terfiblel Dis que tu ne me tueras pas. Laisse trouver grâce 4 ten pieds à l'homme dont le nom est béni par \9^ mèr§ aveugle 1
— CalmeE<»¥ous^ signo? ! répondit JuUo^ Soyez saun crainte pour votre vie : plM^t ^ue de verser uue s^ul9 goutte de votre eang« je p^l^rais ma tète au bcijlli eu eipiatioji di mft «cupable viei»» Mft mi^u l'^girei U
fait nuit dans mon cerveau; laissez-moi réfléchir un peu; je verrai peut-être clair dans Ténigme de noire situation ; mais, je vous en prie, ne me troublez pas.
Il fit quelques pas en arrière, et, la tète dans les mains, il se laissa tomber sur le bloc de bois qui auparavant lui avait servi de siège. Il y resta trèslongtemps à songer sans que le moindre geste ni le moindre mot vint trahir les émotions qui agitaient son âme.
Pourtant, quelques instants, Oeronimo avait fixé sur lui un regard plein d'une bienheureuse attente ; mais le visage du gentilhomme finit par s'obscurcir d'ua nuage de tristesse mêlée de surprise ; il lui semblait que Julio avait fermé les yeux et s'était endormi. Mais il se trompait, car Julio finit par ouvrir les yeux, se leva et dit :
— Maintenant, j'y vois un peu clair ; je veux vous sauver, signer; mais il me semble qu'il est inutile que pour cela je sois accroché à la potence. Il faudra que vous preniez patience jusqu'à demain. 11 peut être neuf heures du soir maintenant. C'est un peu long, je le sais. Quoi qu'il en soit, il faut vous soumettre à la condition, elltf est nécessaire à la conservation de ma vie; demain, au point du jour, je fuis de la ville et da pays. Au moment de mon départ,'^je vous conduirai hors && cette cave et vous donnerai la liberté. Non, non, n'essayez pas de me faire changer de résolution ; le doute pourrait me remettre le couteau i la main I
Laissez-moi partir maintenant, signor^ et attendez tran* quillement votre délivrance...
Oeronimo joignit les mains et murmura d^une voix tremblante :
— Oh I merci I merci I je prierai pendant toute ma vie Dieu, pour qu'il te prenne en grâce, comme tu as eu pitié de moi. Je voudrais encore implorer une fa veur, un bienfait de ta bonté ; mais je n'ose...
— Parlez, signor; que désirez-vous?
— Il y a déjà longtemps que je suis sorti de mon sommeil de mort dans cette sombre tombe : des jours^ des semaines, je n'en sais rien. La soif et la faim déchirent mes entrailles; tu as ranimé la vie en moi, par la généreuse liqueur que tu m'as donnée ; mais, maintenant, mon corps demande de la nourriture... Ahl une seule bouchée de pain :
— Du pain? répéta Julio avec surprise. H n'y a rien au pavillon qui puisse servir de nourriture.
Geronimo fixa sur Julio des yeux brillants et pleins de supplication.
— Eh bien, dit Julio, il n'est pas encore trop tard, je vais sortir pour voir si je trouverai quelque part une boutique ouverte. A tout à l'heure donci Ne bougez pas et n'ayez pas d'inquiétude, signor.
n prit la lampe, sortit de la cave, ferma soigneusement la porte à l'extérieur et s'avança à pas lents dans le couloir souterrain.
Arrivé en haut, il posa la lumière mv la table, so croisa les bras et murmura \
— C'est surprenant I ce jeune négociant qui a défendu, au péril de sa vie, ma mère contre la cruauté des musulmans, qui a racheté sa liberté et l'ia délivrée do la servitude...'' Ce jeune négociant, c'était le signor Geronimo! L'amulette s'est placée, par une force mystérieuse, entre son cœur et le poignard de son vindicatif ennemi..., et, au moment où je veux verser son sang, l'amulette apparaît de nouveau pour me paralyser le bras... C'est incompréhensible!
Après qu'il eut pendant quelque temps hoché la tète silencieusement, le cours de ses pensées changea* Il saisit la bouteille à demi vide et but. ce qui y restait. ^
— C'est étrange, dit-il, combien l'émotion diminue l'influence du vin. J'en ai bu assez pour être tout i fait hors de moi, et j'ai l'esprit aussi lucide et aussi net que si je sortais du lit... Maintenant, je sens pourtant que le nouveau coup que je viens de boire m'échauffe un peu le cerveau... Ainsi il est décidé que mon maître Simon Turchi mourra sur l'échafaud? C'est désagréable pour lui et pour moi, mais je ne puis rien y faire. Quand je serai au bout des deux cents couronnes, je ne saurai plus que faire; la nécessité me forcera à chercher d'autres ressources, même an risque de la potence, et ma tète finira probablement par passer par le nœud fatal. Bah 1 si cela est écrit làhaut, qui pourrait empêcher que cela arrivât? Mon maitre et moi, nous n'avons que ce que nous méritons... Mais i'oublie que ce malheureux gentilhonune
L£ D£MO]!f DD JEU 235
en bas à faim d'uB morceau de pain ! Il faut que je sorte et que j'aille cl^erçhçr quelque nourriture pour le soulager. C'est \ine boiiiiQ pccasion pour aller boire en toute bâte une pinte de» vin au Cygne couronné; on y PQvrira bien ei^core^ les joueurs ne vont pas se Goueber de si bonite heure. Rien qu'une seule pintQ en passant I car, Qi je me laissais égarer par la bois* son, qui sait ce qui arriverait? Ahl ahl pour cela, il n'y a rien h craiflçjre : ma vie est en jeu... AUons-y vite ; dans une demi bpur^, je suis de retour,,.
Il souffla la lampd| tr^Y&i'^d \^ jardin dans l'obscurité et s'éloigna.
Quelque temps après la fermeture dé la bourse, Simon Turchi était rentré dans sa demeure et se préparait probf^blement à ressortir; car il avait ôté son pourpoint et ei^ avait endossé un autre d'une couleur moins claire. Son manteau du soir se trouvait aussi k, côté cIq lui sur une chaise.
Le signor avait l'&iir de très-bonne humeur ; il rele^ vai t fièrement la tète \ un radieuse sourire illuminait sot visage, et, quand une pensée nouvelle venait parfois rin*» terrompre dans ses préparatifs, il se frottait les mains avec un triomphant (2oq(entement de soi-nième. Julip
23ft LE DÉMON DU JEU
était parti pour TAUemagne 1 Rien n'avait entravé son voyage, car il était presque nuit et on ne l'avait vu nulle part en ville. Simon Turchi n'avait donc plus rien i craindre; car, si, en dehors de toute attente, on fouillait son jardin et on y découvrait le cadavre do Geronimo, il n'aurait pas la moindre peine de convaincre chacun que c'était Julio qui avait commis le crime.
Séjà Turchi, par quelques vagues paroles dites à ses '^mestiques et à ses connaissances^ avait préparé lo tefi2in pour faire accepter l'accusation, si elle devenait nécassaire, comme très-naturelle* Il s'était particulièrement montré très-inquiet de ce que Julio ne fût pas rentré la nuit et de son absence pendant le jour. Selon son dire, il avait, la veille^au soir, sévèrement tancé son domestique et lui avait reproché avec colère ses habitudes de débauche et la négligence avec laquelle* il remplissait ses devoirs. Julio en était tombé dans une sorte de désespoir et était sorti en proférant un menaçant adieu. Peut-être Julio était-il allé demander à la boisson l'oubli des vertes remontrances de son maître et attendait-il dans quelque taverne la nuit pour rentrer au logis? C'était le sentiment des domestiques, qui ne pouvaient comprendre l'inquiétude de leur maître; mais alors Tuivhi dit que, depuis quelque temps, il avait remarqué dans Julio quelque chose de mystérieux; qu'ainsi, il l'avait -surpris parfois, lui si'indifférent d'ordinaire, la tète dans les mains et regardant Gxement dans le vague ; qu'il l'avait entendu gémir.
murmurer et pousser de gros soupirs dans la solitude : en un mot, qu'il avait cru pouvoir penser que Julio avait un lourd poids sur la conscience et qu'il était poursuivi par le remords ou par l'effroi.
Dès le matin, il avait envoyé Bernardo au pavillon pour s'assurer en apparence si Julio ne s'y trouvait pas. A son retour, Bernardo était venu dire qu'il n'avait pas vu Julio et n'avait non plus découvert aucune trace de sa présence, sauf peut-être deux bouteilles vides sur une table à la cuisine. Simon fit comme si c'était luimême qui eût mis ou fait mettre ces bouteilles en cet endroit, et Bernardo ne s'en était pas préoccupé davantage.
Simon Turchi serait bien allé ce jour-là lui-même à son jardin, pour s'assurer si Julio était bien parti et s'il avait soigneusement fait sa besogne ; mais il craignait^ par sa présence dans ce quartier^ d'éveiller l'attention des agents du bailli, ou peut-être de devoir assister aux perquisitions, si l'on avait l'intention d'étendre à son jardin la recherche ordonnée par les ma* gistrats. Quand la nuit tomberait^ et que les perquisitions devraient naturellement èlre interrompues, il se rendrait au pavillon et descendrait dans la cave pour voir si tout y était bien et convenablement arrangé.
L'heure était arrivée. Gomme le crépuscule commençait peu à peu à prendre la place du jour, les agents de la justice devaient déjà avoir suspendu leurs recher* ches et le signer n'en rencontrerait plus dans les prai-' ries de l'Hôpital.
238 LE DÉMON Dll JEU
Ayàtitmisiidn inanteatii^f les ét^atleë, Siiîiôn quitta «a demeure; tourna, le pied léger et V^ptiî en belle humeur/ le éoin.de la rue, et se rendit, (^ar le rempart Catherine, dans» }a direètlou de la p\at& de Mëlr.
A jpèine était^il ft la luoitié de la rue, qui) vit à uue tertaine distance le ballH, mesi^ire îeafl Van StetK>dnhôven» qui venait â sa reneontré.
Un sourire parut ëur le visage de TuréM ; tl se réjouissait de M que le tiasard conduisit le baiUl ëur son chemin, parce que cela lui donnait Tooéasiéii (i« (àonnaitré le résultat des visites laii<js.
Après que tous deux eurent échangé une salutation ^lie, messit-0 Van Schoonhoven dil :
'^ f}ilè!Iè Meureusef renoontre, sigttdf ! M Me rendais tiiez vouSé
-« Ohea moi? répéta Turcbi aveo une surprime eonlenue; àvea^vous dos nouvelles de sièn pauvre artiit
-« Nèn, signor^ je voulais vous parler d'une choie qui â'ést pas grave, mais qui cependant nécessite un entretien entre nous. J'eusse pu peut-^re vous en 4ixe quelques mois ce soir cbee U. Van de ^erve } mais ce n'était pas le lieu pour traiter da cboMs semblables.
*^Bh biQûi messire hailli, retournons chei moi, balbutia Turchi avec una inquiétude mal dissi«mulée.
— Où alliez-vous, signor? demanda lebailliè
-«- J'allais me promeDer un peu... le long de l'Escaut pour chercher quelque distraction au chagrin que me cause la disparition du malheureux Gerommo.
— €e que j'ai à vous dirof signor, ne doit pas con« trader votre promenade. Je vais faire un bout de chemin avec vous et profiter aussi de la fraîche brise . du soir.
Le bailli se retourna et se mit à marcher à côté de Turchi. Celui-ci, poussé par une inquiète curiosité, interrogeait du regard son compagnon.
Lorsqu'ils furent quelques pas plus loin et qu'aucun passant ne se trouva dans leur voisinage, le sire Van Schoonhoven dit :
— L'affaire dont je yeux vou^ parler ne demanderait pas tant de précautions, signor, si je n'étais pas bailli ou si vous n'étiez paa mon ami. Maintenant, cependant, ma mission devient très-pénible, par suite de cette double circonstance, et je me vois forcé d'avance de réclamer votre indulgence. Vous savez que mes agents fouillent toutes les maisons, tous les bâtiments, tous les jardins^ surtout dans les prairies de l'Hôpital^ où on a vu le signor Oeronimo se diriger en dernier lieu. La plus grande partie de ce quartier a été parcourue aujourd'hui jusque dans les coins les plus secrets, sans qu'on ait découvert la moindre trace du erime.
Simon Turchi comprit l'intention et le but des paroles du bailli. Bien que son cœur battit avec angoisso
dans sa poitrine, il s'efforça de paraître indifférent et dit d'un ton dégagé :
— Et vous pensez, messire Van Schoonhoven, qu'on doit aussi fouiller mon jardin, n'est-ce pas? C'est naturel ; personne n'est au-dessus de la loi : le chevalier aussi peu que le bourgeois.
— Croyez , signor , que la pensée ne me serait Jamais venu de faire une visite si irrespectueuse dans la maison d'un estimable gentilhomme, surtout quand ce gentilhomme est mon excellent ami depuis des années; mais voyez comme la nécessité de cette perquisition s'est produite sans qu'il y eût en rien de ma faute. La présence des agents de la loi, au nombre de plus de vingt dans les prairies dé l'Hôpital, a ému et attiré dans la rue les habitants de ce quartier. Les recherches ont été suivies par une grande foule de curieux ; et, quand le peuple a remarqué qu'on exceptait votre pavillon seul^ il s'est mis à crier et à accuser les magistrats d'injustice. Mes agents ont sans doute dit, pour s'excuser vis-à-vis do la foule, que je leur avais ordonné de ne pas fouiller votre jardin. Quoi qu'il en soit, dès cette après-dînée, le bruit public avait porté l'affaire à la connaissance du bourgmestre et des échevins, et ces messieurs sont venus me prier de faire visiter aussi votre jardin pour ne pas laisser de motif aux accusations du peuple...
— Toutes ces explications sont superflues^ messire bailli, quant à ce gmi me concerne du moins, dit Si-
mon Turchi en l'iaterrompant. Qu'on fouille mon pavillon comme les autres habitations des prairies de rHôpital.
Ils se trouvaient non loin du poLtt de Meir et gardèrent le silence pendant quelques instants^ parce qu'ils se voyaient entourés de nombreux passants. Plus loin, en longeant le cimetière de Notre-Dame , Turchi dit :
— Ce qui me blesse en cette affaire et me fait, pour ainsi dire frémir de colère, c'est le manque de respect et l'audace du peuple. Que c'est ridicule et sot! Ne diraiton pas qu'on me croit capable de maltraiter ou de tuer mon meilleur ami? Oh! je sens mon sang bouillonner à ce soupçon insensé 1
La colère de Simon n'était qu'affectée; mais il avait saisi avec joie Toccasion de cacher sous les apparences de cette passion l'anxiété qui le tourmentait. Il était bien préparé à l'annonce qu'on allait faire une perquisition dans son jardin ; car il en avait prévu la possibilité et avait pris ses mesures en conséquence; mais^ maintenant, un doute effrayant s'élevait dans son esprit sur le résultat que pouvait avoir cette perquisition et sur la manière dont on accueillerait ses déclarations. Le moindre incident imprévu^ la moindre circonstance pouvait le trahir.
— C'est scandaleux! s'écria-t-il en serrant jq poing. Exprimer publiquement l'opinion qu'un chevalier comme moi puisse s'abaisser jusqu'au lâche rôle d'un assassin par guet-apens. Oh I je tâcherai de connaître
à&3 LE DÉMON DÛ 3ÉV
quelqueft-tins de ces impudents colomni&tetirs, et nonS; verrons alors, messire bailli, si la justice i Anyers sait protéger un innocent étranger contre les clameurs diffamatoires de la populace. '^
— * Calmez^YOUs donc, signer, dit messire Jean Yan Schoonhoven. Je comprends votre indigaation ^ elle me semble ^trè8-*fondée; mais vous vous iromperieE grandement si vous croyiez que la perquisition i faire dans votre jardin soit autre chose, de la part du bourgmestre et des écbevins, que Taccoinplissement d'un devoir pour plaire au peuple. Quant à moi, Je vous en prie, ne me faites pas un grief de la chose.
— Mais vous n'ayez pas besoin de la moindre excuse, messire bailli, dit Simon plus calme eo apparence. Qu'y a-t-il de plus naturel que de faire une perquisition dans mon jardin ? C^est contre l'insolence du peuplaque je m'irrite. Faites votre devoir et continuez comme auparavant de m'honorer d'une amitié dont je suis fier et que je m'efforcerai toujours de mériter.
~ Dites*moi, signer Turchi, quand il vous convient de vous rendre avec moi à votre jardin pour y laisser faire la visite du pavillon par les agents? demanda le bailli.
-^ Quand? Cela m'est indifférent
— Non, choisissez-vous même l'heure; je ne veux vous causer ni la moindre difficulté, ni le moindre désagrément.
Simoû Tnrchi réfléchit un instant et dit s
-** Pemain lîaatin, j'ai des affaires commerciales urgenteSf doat je m puis différer de m'occuper; le meilleur moment pour moi serait vers midi.
-^ Soit! Si nous mettions deux heures?
— Oui, entre deux et trois heures.
•*- Je viendrai vous prendre che?; vous, pour ma rendre avec vous sur les lieux, signor. Ne vous inquiétez pas davanUgQ de cette visite domiciliaire ; elle n'a aucune portén; c'est une simple coadeseendance pour le peuple* Aurai-je l'honneur de vous voir ce soir cbe? M. Van de Werve, signorî
— * Je n'en sais rien, messire bailli, répondit Turchi. La tristesse excessive de mademoiselle Marie me navre le cœur et me troubla tellement la raison que, pendant des nuits entières, je ne puis goûter un moment de repos. Oh I si je pouvais seulement offrir la moindre consolation à l'infortunée jeune fille ; mais à quoi sert* il que je mêle mes larmes aux siennes quand pas un rayon ne vient éclairer la triste nuit qui nous entour^?
Messire Jean Van Schoonhoven s'arrêta et pressa la main de Simon,
— Votre ardente amitié pour Geronimo vous honore, signor, dit-il. JB serait votre propre fr^re que vous ne pourries déplorer plus profondément sa perte. Vous devez avoir un caractère bien généreux, ueronimo était votre ami, il est vrai ; mais il était en même temps un obstacle à l'accomplissement du vœu le plus cher de vote* cœur. Par sympathie pour lui, voqs ^yez renoncé
ni LE DËMON DU JEU
à votre plus beau rêve. Tout ne sera pas également malheureux dans Tinexplicable événemeut de la disparition de Geronimo. Avec le temps, la douleur de Ma-^ rie diminuera ; et qui pourrait lui faire oublier enfin tout à fait ce coup du sort, sinon vous^ signer, qui possédez à un haut degré, non-seulement la sympathie^ mais aussi la haute estime de son père?
— - Ah I ne parlons pas de telles choses, dit Simon en soupirant. Je donnerais tout le bonheur que peut me promettre l'avenir pour revoir mon pauvre ami sain et sauf ..• Mais hélas I hélas 1
— Cela ne m'empêche pas, signer, de nourrir l'espoir que, si Geronimo a vraiment quitté ce monde, vous recevrez un jour la récompense de votre fidèle amitié et de votre magnanime générosité. Ainsi, i demain à deux heures! Dieu soit avec vous, signer I
— Qu'il vous garde pareillement, messire bailli !
Le chevalier Jean Van Schoonhoven rétrograda dans la rue et se dirigea vers la place de Meir.
Simon Turchi le suivit d'un regard pensif jusqu'à ce qu'il eût tout à fait disparu à ses yeux.
Alors Simon regarda autour de lui, comme pour juger jusqu'à quel point le soir était tombé. Cet examen parut le convaincre qu'il n'avait pas de temps à perdre. Il s'enveloppa plus étroitement dans son manteau et entra dans une rue latérale à gauche, qui le conduisit bientôt dans les prairies désertes de l'Hôpital et devant la porte de son jardin.
U mit la clef dans la serrure, ouvrit la porte et tra-
versa le jardin, dont Tobscurité reïidait les sentiers presque invisibles.
Arrivé dans h) pavillon, il fit du feu, alluma une lampe et monta à Tétage, dans une chambre dont lui seul avait la clef ^ et qui lui avait servi de chambre i coucher quand, dans des temps meilleurs, il avait coutume de passer parfois la nuit au pavillon. >
Il rejeta son manteau et s'assit sur une chaise, près de la table.
Il fallait que de pénibles et douloureuses pensées rémussent, car sur son visage se succédaient convulsi* vement des expressions diverses.
Il avait tiré une petite fiole de son pourpomt et la tournait et la retournait d'une façon presque machinale sous ses yeux.
Peu à peu cependant le nuage qui obscurcissait son esprit parut s'éclaircir. Il remit la fiole dans la pobhe de son pourpoint et murmura, après quelques instants de réflexion plus calme :
— Mais pourquoi s^efftayer et trenubler ainsi? Ne m*attendais-je pas i cette perquisition ? Mes précautions ne sont-elles pas bien prises ?Qu'ai-je à craindre? Julio est déjà si loin, que personne ne peut le rattraper. Si on trouve le cadavre dans la cave, eh bien, j'imputerai le crime à Julio. Mon explication est si bien préparée, que pas une âme ne me soupçonnera. Qui peut le savoir pourtant ? Oh I ce doute torturant I Quel terrible coup de dé I Richesse, considération^ puissance et la main de Marie Van de Werve, eoQ«
249 tE D£M0N du jeu
tre ma vie et Thonneur de toute ma famille I Tno^i-' pher et être heureux à jamais, ou succomber et mourir sur Técliafaud 1 Si j'allais sur-le-cbamp cbei le joaiili ei accusais Julio du meurtra ? On pourrait alors moins encore me soupçonner. Non, non, on fera ici une perquisition superficielle et' à la hâte^ pour donner satisfaction au peuple. Si Julio a tout bien disposé en basson se contentera de jeter un coup d'œil dans la cave. Ma présence imposera aux agents de la loi, et ils n'oseront pas pousser leurs recherches assez loin pour qu'elles puissent me blesser comme un indice de soupçon. Si on ne trouve pas le corps, comme c'est probable, TaSaire reste à jamais secrète, et je suis désormais libre de toute crainte et de toute inquiétude. Allons^ ayons bon courage I Descendons à la cave pour voir si Julio a bien rempli sa tâche avant son départ.
Il s'approcha d'une grande armoire, y prit une bouteille, se versa un grand verre de vin et le vida silencieusement* Puis il prit la lampe et quitta la chambre.
En arrivant au rez-de-chaussée, il alla droit vers l'entrée de la cave; mais, lorsqu'il eût jeté les yeux dans la sombre profondeur de l'escalier, il hésita et fit deux ou trois pas en arrière.
— C'est singulier, dit-il ; voilà qu'il me prend une irrésistible peur! Je suis tout ému et je recule d'efiroi devant ce sombre trou, comme si les morts pouvaient 19 Içver de U^v tombe pour se venger. •• Quoil j'ai eu
le courage de le frapper lorsqu'il était virant, et je tremblerais à rapproche du lieu où repoie sa dépouilld inanimée? Allons, allons I arrière cette terreur d'enfant!
Quelque résolues que fussent ses paroles, le signer Turchi n'était cependant pas rassuré, et son cœur battait violemment tandis qu'il s'approchait de nouveau à pas lents de l'entrée de la cave. H s'arrêta même un instant avec hésitation, en plongeant le regard au fond du couloir ; mais il mit enfin le pied sur
l'escalier..»
Tout à coup il fut frappé d'une violente émotion ; il s'arrêta tout tremblant, à un certain bruit qu'il croyait entendre à Textérieur du bâtiment.
— Qu'est-ce que cela? Ne me trompé-je pas? On ouvre la porte du jardin I avec une clef? Vient-on me surprendre ici? Serais-je trahi?
Après être resté un instant immobile, il s*enfuit loin de la cave, posa la lumière sur la table et murmura, les cheveux hérissés par la terreur :
— Voilà qu'on ouvre la porte du pavillon t On est dans la maison! On vient! Ciel! qu'est-ce que ce peut être?
Un homme se montra sur le seuil de la chambre où se trouvait Simon Turchi :
— Oh ! Julio, mon maudit serviteur ! Julio ! c'est Julio!. s'écria Simon en proie au plus violent désespoir et en s'afiaissant épuisé sur un siège.
I^ domestique chancelait légèrement sur ses jambe9
2/t8 LE DÉMON DU JEU
et paraissait ivre. Ses joues étaient rouges, ses yeui égarés^ et sur ses lèvres se jouait un sourire qui témoignait bien que la présence de son maître le sur prenait désagréablement , mais qui, en même temps, fdsait supposer que la colère de Simon le laissait par faitement tranquille. 11 tenait à la main, en entrant, un petit pain de froment; mais il se hâta de le fourrer dans son pourpolut, comme s'il voulait le cacher à Turchi.
Après avoir fixé pendant un instant un regard foudroyant sur son dcrnestique, Simon Turchi se leva brusquement et dit d'une voix tonnante en serrant les poings :
— Ah I c'en est trop 1 Infâme traître ! lâche coquin, d*où viens-tu? Est-ce l'enfer lui-même qui te ramène pour notre inalheur à tous deux? Parle, maudit ivrogne, parle et tâche de me donner un motif de ta présence ici I Vite ou je te renverse agonisant à mes pieds. Mon poignard a soif de ton sang!
Julio tira son couteau de la gatne et balbutia d'une langue embarrassée par l'ivresse :
— Attendez un peu, signer... Le vin, le doux vin à obscurci mes idées. Vous voulez me tuer ? En vérité, il ne serait pas mal que l'un de nous deux rendit ici le dernier soupir : le bourreau en aurait d'autant moins de besogne... Mais quel sera celui qui ira le premier rendre son compte là-haut, c'est ce que vont décider mon couteau et votre poignard. Je guia Drèt...
— Insolent 1 s'écria Turchi en grinçant des dents; mon propre salut et le tien, stupide lâche, me forcent à une pénible circonspection ; mais ne me brave pas I Voyons : pourquoi n'es-tu pas en route pour l'Allemagne?
— Âh I vous me demandez là une chose que je ne sais pas bien moi-même. Attendez! au moment où je voulais partir, je suis allé au Cygne couronné et j'y ai bu quelques pintes de vin... Ce matin, je me suis éveillé devant une table du Dé d'argenté Comment j'y suis venu, je l'ignore. Il était déjà trop tard pour passer la porte. Je résolus d'attendre jusqu'à demain ; et je venais ici passer la nuit et prendre un peu de Tepos avant de me mettre en voyage.
— Et tu as joué aux dés? demanda Turchi d'une voix rauque.
— Je crois que oui; car j'ai encore les oreilles plei» nés du bruit des dés.
— Et l'argent? les deux cents couronnes?
— Soyez tranquille sur ce point, signor. Je ne vous demande rien n'est-ce pas? Si j'ai dépensé ou perdu quelques pièces d'or, qu'est-ce que cela vous fait, si demain, au point du jour, je pars pour TÂllema* gne?
— Damnation! murmura Simon Turchi avec désespoir. Et, dans la première taverne qui te séduira sur la route, tu noieras ta raison et tu gaspilleras mon argent, n'est-ce pas ?
— Non, non, signor; soyez sûr que je partirai de^-
main matin au point du jour ; et, si j6 boii en ebemin, ce sera uniquement pour apaiser la soif ardente qui me poursuit eomme une maladie...
Les yeux de Simon Turchi s'enflammèrent d'un feu mystérieux et brillèrent sous le coup d'une pensée soudaine. Il parut se calmer immédiatement après. Il baussa les épaules et dit d'une Toix calme, comme un homme qui se soumet arec résignation aux contrariétés que lui suscite le sort :
-« Je devrais me venger de ta déloyauté, Julio. Si le bailli était venu ici ce matin avec ses agents comme je m'y attendais avec raison, l'oubli coupable de ton devoir nous aurait livrés tous deux entre les mains de la loi. Heureusement, on a différé la visite du pavillon jusqu'à demain vers midi. Ta négligence n'a donc entraîné aucun mal et je consens à t'accorder un pardon pleia e\ entieri sous la condition que tu quittes la ville avant le lever du soleil et que tu voyages sans t'arrèter jusqu'au Rhin,
— Soye» sans crainte cette fois, signer, répondit Julio, J^ passerai ici toute la nuit, et, au point du jour^ je franchirai la porte* Dans la première ville venue, j'achèterai un cheval, et jq m'en irai d'un si bon train, que celui qui voudrait me rattraper devrait avoir des ailes*..
n bâilla en éleivant lee bras au-*dessus de la tète, et dit:
— Oh ! que j 'ai envie de dormir 1 Je succombe à la fa« tigue. Si vous n'avez à me charger de rien autre chose,
rignor, permettez-moi d'aller me mettre au lit; j'attendrai ainsi plus à mon aise le moment du départ.
— Âinsi^ je puis me fier à toi» Julio ?
— Ne vous préoccupez pas davantage de mon voyage, signer; c'est mon affaire. Le soleil ne me retrouvera pas à Anvers.
— Bien sûr ?
— Aussi sûr qu'une corde me pend sur la tète^ et à vous, signer^ autre chose tout aussi menaçant et aussi désagréable.
Cette plaisanterie de son domestique fit contracter convulsivement les lèvres de Turchi ; mais il sut se contenir et quitta son siège.
— Julio, dit-il, un bon verre de malvoisie- serait-il de ton goût ?
— A qui demandez-vous cela, signor! dit le domestique en souriant. Je songerais justement qu'un coup de malvoisie ferait du bien à mon gosier desséché, lorsque mon vœu a trouvé un écho dan» votre esprit 1^
— Un seul verre : la rasade d'adieu.
— Comme vous voudrez, signor, un seul verre ou plusieurs, tout sera le bienvenu ;^ mais surtout de l'excellent vin dont quelques bouteilles sont enfermées daus la grande armoire de votre chambre.
— Eh bien, suis-moi, Julio ; \e t'en donnerai un verre et boirai avec toi au bon succès de ton voyage*
Il prit la lampe, traversa un corridor, et monta l'escalier qui conduisait à l'étage; le domestique le suivait
d'un pas chancelant en s'appuyant des mains à la maraille.
Arrivé dans sa chambre à coucher, Turchi dit en attirant une seconde chaise près de la table :
— Assieds-toi, Julio; voici une bouteille déjà commencée; si je ne craignais que tu ne t'endormisses, nous la viderions en l'honneur de ton départ.
Julio s'assit, prit la bouteille et la tint entre son œil et la lampe.
— Bah l s'écria-t-il, il y a peut-être encore quatre verres dedans. C'est bien la peine d'avoir peur.
Le signer Turchi avait pris deux grands verres dans l'armoire et les avait posés sur la table ; il les remplit lusqu'au bord et dit :
— Allons, Julio, à ton bon voyage ; puisses-tu arriver à bon port !
Tous deux vidèrent leurs verres d'un seul coup; mais, tandis que le domestique se pourléchait les lèvres avec satisfaction, il avança son verre et murmura. :
— Oh I la divine liqueur ! C'est un baume qui coule dans mon gosier brûlé. Encore un verre, signer, je vous en prie !
Simon remplit de nouveau les deux verres et dit:
— Oui, mais à condition que tu attendras quelque temps avant de boire de nouveau.
Julio fixait des yeux pleins de désir sur le vin, qui lui souriait dans le verre d'un air provoquant ; mais
Tespoir que robéissance lui vaudrait peut-être un troisième verre^ lui donne la force de résister à la tentation.
Sur ces entrefaites, le signorTurchi contemplait son domestique avec une étrange expression. Dans ses yeux brillait un fer sombre, et sur ses lèvres, quoique toutes tremblantes^ se dessinait le sourire de la perversité triomphante. Il était visible qu'il n'épiait pas son domestique sans intention; mais quel pouvait être son secret dessein ?
Tout à coup il feignit de vouloir prendre son verre, mais il le renversa sur la table.
Il jeta un cri de saisi sseBcient, releva son verre et dit :
— Cest un péché de renverser inutilement un si bon vin. Maintenant je n'ai plus de quoi te faire rai- ' son. Lève-toi Julio, et va prendre une autre bouteille dans l'armoire : c'est peut-être la dernière fois que nous trinquons ensemble. Sur la troisième planche^ cette bouteille au long cou.
Julio se leva avec une certaine peine de sa chaise, et' se dirigea aussi bien qu'il le pouvait vers Tarmoire qui se trouvait dans un coin de la chambre.
Simon Turchi enfonça la main dans son pourpoint et en tira une très-petite fiole. Il en versa à la hâte presque toutle^contenu dans le verre plein de Julio, et s'empressa de cacher la fiole ; et bien qu'il tremblât de tout son corps, il dit d'un ton qui ne trahissait pas lot moindre émotion :
— Un peu plus haut, Julio, là, à gauche. C'est eela : apporte cette bouteille.
Le domestique apporta la bouteille à son maitra et celui-ci la déboucha ; mais au moment où il allait verser, il dit :
— Allons, Julio, vide ton verre. Ce n'est >pas le même vin; le mélange pourrait giler le goût des deux.
Julio se versa dans la bouche le contenu de son verre; cependant, il n'eût pas plutôt avalé le vin qu*il regarda sou maître avec stupéfaction et murmura :
— Qu'y a-t-il dans mon verre? Cela a ua goût bien amer et bien étrange ! Si vous m'aviez versé du poison!
•*- Oh 1 quelle sottise tu dis là I dit Simon en pâlissant. *
— Vous en êtes bien capable, signor...
— C'est le fond de la bouteille qui a mauvais goût, Julio. Voyons, bois un autre verre et ce mauvais goût passera.
Après avoir de nouveau vidé soa verre, Julio murmura :
— En effet, c'est passé. De ma vie, je n'ai rien goûté de pareil; mais maintenant c'est fini.
Le regard attaché sur son domei^lqme) Turehi semblait épier ce qui allait se passer dans son âme et dans son corps. Sur ces entrefaites, il dit avec une feinte indifférence :
liE DÉMO^ DU JETJ ^255
••«"Aie soin, Julio, de t'éveiîler pour lo point du c Jour. Va à pied juscfu'à la ville de Lierre ; achètes-y ; un bon cheval et hâte-toi de partir pour Aers<$hot et Diest; c'est le chemin le plus court et tu y seras plus en sûreté "que sur les grandes routes. Une fois que tu auras gagné Cologne, tu seras hors de langer ; mais garde-toi bien cependant d'y demeurer H y vient sou- . ¥ent des négociants d'Anvers ; on pourrait te reeoanaitre, et qui sait si on ne t'arrêterait pas pouiPt© ramener dans ce pays? Il faut aller plus loin, beaucoup plus loin, hors du territoire de Femp«reur. Quand l'affaire sera oubliée et que, par mon naariage avec lïfarie Van de Werve, je serai misent possession d'une foriHtne considérable, jeté rappellerai et te ferai demeurer chez moi plutôt comme ami que comme serviteur. Tu auras une bonne vie, et n'auras jamais à te plaindre de ce que tu as fait à mon service. Tu ne dis rien, Julio? Un sort si digne d'envie ne te sourit-il pas?
— Je succombe, je tombe de sommeil, bégaya Julio d'une voix presque inintelligible, en penchant la tête comme un homme qui lutte en vain contre le sommeil qui Faccable,
Un sourire de triomphe illumina le visage de Turchi.
— Demain, à deux heures après-midi, reprit-il, les agents de la justice viendront ici pour y faire une visite domiciliaire; mais le baiîli ne souffrira pas qu'on fasse rien qui ressemble à un soupçon. Puisque tu as rempli la cave de bois à brûler et de tonneaux vides, on
ne découvrira rien et le bailli et ses hommes s'en iront avec la conviction qu'il n'y a rien ici de ce qu'ils cherchent. Peut-être pourrai-je déjà te rappeler dans deux ou trois mois, Julio.
La tète du domestique s'était affaissée sur la table ; mais Julio faisait cependant encore de temps en temps un mouvement et murmurait quelques paroles indistinctes qui attestaient qu'il n'était pas encore en« dormi. m
Sans détourner de lui un regard inquisiteur, Simon continuait de parler, quoiqu'il supposât bien que Julio n'entendit plus ses paroles.
Tout à coup Julio poussa un profond soupir. Sa tète et ses membres se détendirent comme si une mort soudaine l'avait frappé ; mais les palpitations de sa poitrine et la vive rougeur de ses joues témoignaient qu'il n'était que vaincu par un profond sommeil.
Simon le contempla pendant quelques instants encore, avec un sourire de contentement sur les lèvres. Puis il se leva, s'approcha de son domestique, le secoua violemment et cria à son oreille :
— Julio I Julio I éveille-toi, Julio I Julio ne bougea pas.
— Cela val cela va au gré de mes désirs, murmuratril avec satisfaction. Le poison fait son œuvre. Il est sourd et insensible ; il repose de l'éternel sommeil... •« Peu à peu la vie se ralentira et s'affaiblira, jusqu'à ce que le sommeil fasse place à la mort ! Faisons vite et n'oublions rien ! Ah I Tareent d'abord \
n ouvrit la poche de Julio et y trouva environ cen^ j vingt couronnes; après les avoir comptées en toute j hâte sur la table^ il murmura :
— Déjà quatre vingts couronnes disparues? C'est im^ possible! 11 a joué, on Ta volé peut-être pendant qu'il était endormi , sans connaissance , dans la ta* verne;
Dans son doute, il tâta les vêtements de Julio et finit i par rencontrer la bourse qu'il portait à la ceinture et j dans laquelle il avait mis A part les vingt couronnes I qu'il destinait comme secours à sa mère..
•*^ Âhl ahl dit Simon'én riant; je n'ai pas tout; j'entends encore sonner l'orl
n mit les vingt couronnes avec le reste de l'argent et tâta encore le corps de Julio, jusqu'à ce qu'il fut con- , vaincu que ses vêtements ne cachaient plus une pièce de monnaie. Alors il mit le trésor dans sa poche ; mais ^ndis qu'il était occupé à y 'glisser les couronnes, une pensée soudaine surgit dans son esprit.
— Si je laissais tout cet or sur lui, dit-il d'un ton fèveur, on pourrait croire qu'il a été payé pour comtnettre le meurtre; mais si je ne lui laisse rien, comnent pourra-t-on supposer qu'il ait tué le signer Gefonimo pour le voler? Combien Geronimo pouvait-il porter d'argent' sur lui? Cinq ou six couronnes, dix couronnes peul^-être. Je vais ^ui laisser six couronnes et (oute cette monnaie d'argenc dans la poche de Julio. Et ces clefs? Il doit les garder, car sans elles, comment serait-il venu ici sans moi ? Mais s'il se réveillait dans
la lutte de ragonie et trouvait encore la forœ de sortir? Je lui laissm^ai toutes les clefs excepté celle de la po^t«^ du bâtimeBt. Tout est fermé ici par des barreaux de fer;-il ne saura même pas aUeindre le Jardin... Maintenant, mettons la fiole de poison dans son pourpoint,.. Non, dans la poche de sa ceinture; on l'y découvrira, tout aussi bien.. ^ Maintenant, faisons disparaître Câ& bouteilles de vin et disposons tout de façon à ce fo'on ne puisse soupçonner id qu'il y a eu deux persennes..; ^
Il renferma avec précipitation les bouteilles et les . verres dans l'armoire^ rangea les chaise dans la<ohaii.v bre, et essuya sur la table et sur le plandaer le vin répandu.
Sur ces entrefaites, il murmurait à part lui :
— Maintenant, il s'agit de ne plus -tarder; je dois aller moi-même trouver le bailli et accuser Julio du meurtre. Ce soir? Non, on pourrait venir ici et le tnou^ ver encore vivant.*. Qui sait si un. puissant remède .ne. le tirerait pas de sm sommeil? Demain l demain matin... Mais comment expliquer l'affaire? Quand el comment m'a-t-il révélé le crime ? La nuit me portera conseil... Tout est fini ; rentrons chez nous; et mon-trons à tous un esprit cakne et une humeur sereine.
Il jeta son manteau sur ses épaules, prit la lampe sur la table et se dirigea vers la porte; là, il s'arrêta iMH instant ei^ore, à contempler sa victime et descendit précipitamment les escaliers.
En bas il souffla la lumière, traversa le jaram. ouvrit la porte pratiquée dans le mur et disparut dans Tobscurité.
Lorsque Julio eut quitté la cave avec la promessô d'aller chercher du pain, le pauvre Oeronimo s'était jeté à genoux et était resté longtemps absorbé dans une longue prière.
Plein de reconnaissance envers Dieu et succombant presque sous la joie de sa délivrance inespérée, le jeune homme trouva, dans le moment, assez de force d'âme pour étouffer la voix du corps et comprimer la faim qui rongeait ses entrailles.
Julio avait dit : a A tout à Theure I »mais il s'-éeoula une heure, puis une seconde, puis bien d'autres encore, sans que la porte de la cava s'ouvrit !
Alors un doute sijiistre s'empara peu à peu de Te^prit de Geronimo. Etait-il arrivé malheur à Julio? Avait-il, avec une cruauté inouïe abandonné sa victime? Etait-il parti pour l'Allemagne avec la certitude que la faim dévorerait celui que son couteau avait épargné?
Mais l'infortuné chevalier n'avait aucun moyen de mesurer le cours des heures. Ce qui, dans l'immuable
obscurité de sa prison, lui semblait un siècle, pouvait être un court espace de temps et le pain promis allait peut-être apparaître à ses yeux comme Tétoile du salut., dans un quart<l'heure, dans une minute, à l'instant même !
C'est par de telles réflexions que Geroninio répondait aux exigences de son corps qui se contractait de plus en pius sous les angoisses de la faim.. . Il tenait Toreille au trou de la serrure, suspendait son baleine, et écoutait ont tremblant si aucun bruit ne venait lui annoncer sa délivrance. Hélas I rien ! et les heures succédaient auxneures!...
Si Geronimo n'avait aucun moyen de savoir s'il Msait jour [ou nuit au dehors, la violence toujours croissante de ses douleurs d'entrailles lui donnait t:ependant une sorte de mesure de la marche du temps.
Il avait pendant très-longtemps puisé force et la solution dans la pensée que Julio ne devait lui apporter le pain promis qu'au lever du jour et qu'il lui donnerait en même temps des aliments et la liberté.
Cet espoir s'afiEaiblit peu à peu et finit par s'évanouir tout à fait. Le jeune homme souffrant ne pouvait plus longtemps tromper son corps et son esprit ; il devint clair et évident pour lui que l'heure de sa délivrance devait aussi être passée depuis longtemps.'
On l'avait donc abandonné I On l'avait voué au martyre le plus cruel, à la mort la plus affreuse ! Il allait mourir au milieu des tourments de la faim, . mourir lentement avec d'indicibles souffrances jus-
qu'à ce qu'il tombât agonisant au bord de sa fosse béante?
Sous le coup de cette effrayante conviction, le malheureux se leva avec désespoir et courut, haletant et hurlant, tout autour de la cave, comme s'il croyait échapper par là à la tnort qui le menaçait.
Ses blessures légèrement fermées pouvaient se rouvrir ; son cou percé, secoué par cette violente et fébrile agitation, lui causait de vives souffrances ; sa poitrine blessée s'enflammait et brûlait sous l'effort de son ardente respiration ; mais plus haut que toutes ces tortures parlait la voix de ses entrailles : il n'entendait plus rien que leur cri demandant de la nourriture, et il ne sentait plus rien que le poignant aiguillon de la faim t
La bouche contractée, les cbeveàt hérissés, et hurlant comme un animal furieux, il s'élançait d'un côté de la cave à l'autre, jusqu'à ce que, épuisséet défaillant, il s'affaissa sur le sol et rassembla en haletant de nouvelles forces pour reprendre Jpeu après, avec une fureur plus grande, sa lutte contre les tortures de la faim.
Parfois il s'arrêtait tout à coup, immobile et silencieux, au milieu de la fièvre ardente qui le surexcitait. Alors un sourire se dessinait sur son visage contracté. — Julio peut encore venir! telle était la pensée qui, comme un éclair, traversait son sombre désespoir. •• Hais Julio, vaincu par le poison, était plongé en haut dans un sommeil mortel et devait peut-être pa«
raitre avant Gôronimo devant le tribunal de Diea 1
Sous rinfluence d'un dernier espoir, le jeua© homme s*éiait rassis sur le bord de sa fosse. Les souffrances qui avaient si longtemps déchiré ses entraillies semblaient s'ameyrtir ou du moins lui laissaient quelque repos ; ses pensées s'envolaient de sa prison vers tout ce qu'il aimait sur la terre; mais, un instant après, il poussa un cri affreux, comme si un coup terrible lui avait percé le cœur.
Il fut saisi de crampe» si violentes que, durant son long martyre, il n'avait pas eu ^ en souiFrir d'aussi cruelles. L'intérieur de son corps hrùlait eomme si ses ^ entrailles mêmes fussent devenues des flammes et comme si on lui eut versé du métal en fassiondans la pq^trine et dans les veines.
11 se tordait dans-d'hortiUes co&vulsiona^ se mecurtrissait la poitrine pour y éteindre le feu qui le dévorait, appelait d'une voix déchirante Dieu à son se-» cours ; mais nen, rien n'adoucissait ses épouvantables souffrances.
Il remplissait sa sombra prison de soupirs, de gémissements, de hurlements ; il bondissait, se lançait avec une rage aveugle contre la porte inébranlable, se déchirait la chair des doigts contre la voûte basse et humide, imprimait la trace de ses ongles sur cesxudea pierres, s'élançait en l'air *et se précipitaii contre les murs, comme si la faim et la crainte de la mort Teufr* sent frappé de folie ou d'aveuglement.
Enfin il s'affaissa sur le sol en poussant un cri na*
LE DÉMON DU JEU m
vrant. A. bout de forces, épuisé et convaincu qu'il venait de soutenir la lutte suprême, il pencha la tête sur la poitriiie et joignit les mains en priant pour attendre en silence et avec résignation que la mort vint meMito un terme à son cruel martyre.
Néanmoins son esprit devait être resté présent, ca»* des frissons parcouraient parfois tout son corps, frissons qui annonçaient une terreur et des émotions persistantes. Au bout de quelque temps même, un torreût de larmes coula de ses yeux et d«s sanglots désolés s'échappèrent de son sein.
Pendant quelque temps, sa boucbe nraTmuta de» plaintes involontaires et dont lui-même n'avait peut être pas conscience ; mais peu à peu sa voix de\int plus distincte, sous le coup de pensées qui l'émouvaient profondément. L'œil fixé dans l'obscurité sur la place où il savait qu'était creusée k- fosse, il dit d'uûe voix tremblante de désespoir.
— Plus d 'espoir 1 c'en est fait : je dois mourir I Lft tombe ouverte à côté de moi et qui attend mon corps, va m'engloutir ! Hélas l quel lieu de repos ptfur mes restes l Oublié, iuconnu, caché dans la nuit d'un horûble crime 1 Pas une larme se coulera sur la tombé de l'infortunée victime; il n'y aura pas une croix sur son cadavre, pas une prière s^ur sa dépouille!... Ut mort approche! Ah! chassons ce regret de la Vieï Prions, prions, levons les yeux vers Dieu : lui seul... •
Une soudaine émotion fit briller dans ses yeux- If flamme de resoôran^e. ^
S6i! LE DEMON DU JEU
— Ciel l ai-je bien entendu? un bruit!
Il écouta tout tremblant pendant longtemps un bruit vague et indistinct qu'il croyait avoir entendu ; mais il comprit enfin qu'il s'était trompé et murmura avec un sourire ironique sur les lèvres :
— Pourquoi continuer d'espérer quand il n'y a plus d'espoir possible î chercbons plutôt de la ferce dans la pensée qu'une vie meilleure nous attend I La mort du martyr me purifiera de tous mes péchés. Si Dieu, dans ses décrets impénétrables, a disposé de mes jours sur la terre, il me tiendra compte là-haut, dans sa miséricorde, de ce que l'innocent a souffert ici-bas. Consolant espoir, qui me permet de jeter sans trembler un regard dans l'éternité I Voilà ces cruelles crampes qui reviennent I Ah ! si la moi^t pouvait éteindre le feu qui consume mes entrailles !
11 lutta pendant quelque temps contre les convul* sions de la faim; mais ce nouvel assaut ne fut pas do longue durée. Ses pensées avaient pris sans doute un autre cours ; car, après quelques instants, il n^urmura d'une voix pleine de tristesse :
— Qu'elle était belle pourtai^t la vie qui m'est si cruellement ravie I Tout me souriait en ce monde; ma route était semée des roses du bonheur; l'avenir brillait à mes yeux comme un ciel plein d'étoiles res* plendissantes... £t, non-seulement Dieu m'avait donné la santé, le i^ien-ètre et la paix du cœur, mais encore il m'avait permis d'espérer d'unir mon sort à celui dHine îeune fille adorable... Marie Van de W^rvel la
pure incarnation de tout ce que le Seigneur là*haut et Pbomme ici-bas aime et admire : vertu, piété, mo<destie, sentiment, amour, beauté ! Hélas ! hélas ! quitter tout cela I lui dire adieu pour jamais ! Renoncer au doux espoir qui m'était donné ! ne plus jamais la voir 1 Mourir !... et dormir pour jamais dans une tombe inconnue, tandis qu'elle vit !
Un cri d'angoisse lui échappa. C'était cependant plutôt la nature de ses pensées que l'adieu qu'il venait de prononcer qui l'épouvantait; car il leva les bras au ciel et dit d'unie voix suppliante :
— Pardon I pardon Seigneur 1 votre créature tient bien invinciblement à la vie ; mais ne vous irritez pas contre la faiblesse de sa nature. Qu'une dernière crise nerveuse brise ma vie l que la terrible mort par la faim vienne^ je me courberai humblement sous votre volonté, et bénirai en mourant l'arrêt qui me frappe 1 Ah 1 Dieu de miséricorde, laissez-moi trouver grâce à vos yeux 1
Comme calmé par cette courte invocation^ il reprit
avec moins d'émotion et d'un ton qui attestait qu'un sentiment de consolation avait soulagé son âme.
— Et si je puis , en ce moment suprême , vous adresser une dernière prière, épargnez mon pauvre oncle, dans votre miséricorde, ô Seigneur 1 ne permettez pas que mon malheur abrège ses jours ; il était pour moi un père, un bienfaiteur ; il m'enseignait i vivre dans la crainte de votre nqjj^. Ah 1 au nom de mes cruelles souffrances, au nom de ma terrible mort«
ayez pitié de lui I que vos anges veillsnt aussi sur la bonne, pieuse et pure jeune fille qui vit devant votre face comme une colombe immaculée ! Jésus, Sauveur des hommes, vous avez sur la croix prié votre père céleste pour vos meurtriers. Ne demandez pas ceiapte de mon sanc: à mon ennemi. Pardonnez-lui, laissez-le revenir au bien^ et donnez plus tard à sa pauvre àme réternel repos l Je sens mes forces s'épuiser, la froide sueur de la mort mouilLe mon fi-ont. mon Dieu ! ea cet instant suprême, donnez-moi la force de mourir avec votre amour seul dans le cœur, avec votre saisi nom seul sur les lèvres.
Mais à peine les derniers mots de cette prière étaient-ils tombés de sa bouche^ qu'un cri étrange lui écbappa ; il se leva tout tremblant et «dirigea lesyeuat vers le mur le plus éloigné de sa prison oà une faible lumière paraissait danser.
— O mon Dieu, qu'est-ce que cela? s*êoria-t-il. De la lumière? de la lumière? Une voix 1 On vient? Y a«H rait-il encore de Tespoir? Je ne mourrais donc pas I Quel rêve cruel 1 quelle affreuse illusion ! Mais non, non, c'est bien de la lumière; eUè grandil> elle an^ mente... et c'est tien une voix humaitie que j^ntends... Hélas l hélas î cet espoir est plus d<)uk)ureux encore ^ue la mort 1
Vacillant sur ses jambes aflMblies, il se dirigea vers' le mur et y chercha un appui pour ne ptie tomber. Sert: intention était d'att^dre la porte ; mais fl étlaitlelle^ mentém» qu'il ne «e^sentit pas la force de faire tm^
pas de plus. Mais cette défaillance ne dura pas longtemps-; il put bientôt s'approcher de la porte, et tout tremblant d*attente il mit l'œil à la serrure de la porte pour voir dans le couloir souterrain qui s'approchait de saprison.
Il remaropla dinns le lointain un homme qui tenait one lampe à la main ; mais son attiiude et ses gestes étaient^i étranges et sa physionomie avait une expression si «traordioaire que Geronimo douta si c'était un être humain oa une illusiaa de ses sens égarés qui se mouvait au loia sous son regard.
Cependant il entendait des sons confus dans le cou^ loir ; il lui semblait qu'une voix indistincte se .plaignait, maudissait, puis appelait à l'aide.
Peu à peu la mystérieuse apparition s'approcha. .• Tout à coup Geronimo reconnut le domestique de Simon TuFchi ; mais pourquoi Julio se tordait-il dans de si hcnrribtes convftlsio&s ? Paurquoi son visage était-^il si affreusement contracté? Pourquoi les menaces et les eris de rage s'éûhappaient-ils de sa bouche en sons si rauques?
Une terrible conviction s'empara de Tàme de Gero* nimo. Julio avait cherché dans le via le courage néeessaire pour accomplir l'œuvre que la fatalité exigeait de luL II était aveuglé par la boisson et il s'avançait menaçant vevs la cave pour 'irieltre à mort sans pHiê saviotîEQfi,
Gtitte pensée frappa un instant Geronimo d'anxiélé et'dQ crainte ; mais il se rj^pela aussitôt qu'il, venait
268 LE DfiMON DU JEU
d'offrir à Dieu sa vie en sacrifice expiatoire. Il recula dans la cave, s'agenouilla au bord de sa fosse, et le sourire sur les lèvres et les yeux levés au ciel, il atien*» dit le coup fatal.
Il entendit Julio frotter la clef sur la porte, comni« un homme dont la main vacillante cherche le trou de la serrure ; il crut entendre aussi qu'il n'y avait pas de colère dans la voix de Julio et qu'au contraire ce n'était que des cris d^alarme et de détresse qui s'échaptpaient de son sein ; mais avant qu'il eût le temps de la réflexion, la porte s'ouvi^it et la cave se remplit de clarté...
Julio posa la lampe à terre, et, comme s'il était tout à fait à bout de force, il s'affaissa sur le côté en s'écriant d'un ton suppliant :
— signer, signor. Au secours, au secours ! Je suis empoisonné ! Un feu dévorant brûle ma poitrine... Ah! ayez pitié de moi I Pour l'amour de Dieu, délivrez-moi de celte torture !
— Ciel 1 empoisonné ! dit Geronimo en courant à Julio. Malheureux, que t'est-il arrivé? Ohl la mort est sur ton visage 1
— Simon Turchi m'a fait boire ici, cette nuit, du vin empoisonné pour anéantir avec moi le secret de votre mort. C'était lui gui jn'avait fait payer Brufferio pour qu'il vous assassinât.. H veut épouser Marie Van de Werve, et supprimer le témoin qui pourrait troubler son bonheur. Ah 1 le poison me déchire les entrailles 1
— Dis, Julio, dis-moi ce que je puis faire pour et
venir en aide? Pauvre martyr, quelles horribles douleurs tu endures!
En disant ces mots, il se laissa tomber à genoux près de Julio, ouvrit vivement son pourpoint pour dégager sa poitrine et lui donner Tair auquel elle semblait aspirer :
— Merci, mon Dieu ! Du pain, du pain, mes yeux voient du pain ! s'écria Geronimo presque fou de joi et en portant la main avec une fiévreuse précipitation sur le petit pain que Julio avait caché dans son pourpoint et qu'il avait tout à fait oublié depuis son fatal assoupissement.
Le jeune homme, absorbé par la satisfaction de sa faim aveugle^ n'entendait plus les nouvelles plaintes de Julio. Cependant il eut à peine pris quelques bouchées du pain que déjà il le laissa tomber pçir terre e prenant les deux mains de Julio, il s'écria :
— Béni, béni sds-tu I Que le Dieu tout puissant te rende ce bienfait dans son beau ciel ! Je veux te sauver. Que faut-il que je fasse? Donne-moi la liberté, je sortirai, je courrai, je volerai à la recherche d'un médecin, d'un prêtre... Les clefs l les clefs 1
— Hélas ! dit Julio d'une voix faible et découragée, mon cruel assassin m'a pris la clef de la porte Noua sommes enfermés dans le bâtiment... Mais je ne puis mourir ainsi, avec le feu de l'enfer dans mes entrailles, sans confession, sans espoir de grâce pour mon âme! Allez à l'étage supérieur, signor ; appelez, criez, brisez la porte, rompez ks barreaux de fer des fenêtres. Oh I
rassemblez toutes vos forces, toute votre intelligence : ayez pUié de moi; venez moi en aide, venez moi en aide I
Geronimo saisit les clefs, prit la lampe, traversa en toute hite le couloir souterrain et monta Tescalier. ' t
Un léger crépuscule colorait l'orient, «t dans le bâtiment pénétrait une lueur douteuse qui, aux yeux du jeune homme habitués comme ils l'étaient à Tobsçu- , rite, avait presque l'éclat de la lumière du jour.
Convaincu que l'état de Julio réclamait des secours immédiats^ et surexcité par la hâte, Geronimo essaya toutes les clefs sur la porte d'entrée du pavillon, en tira tous les verrous avec une violence fébrile, s'efforça d'arracher la porte de ses gonds, et mit tant d'ardeur et de zèle au travail qu'enfin il tomba épuisé sur le sol en poussant un douloureux soupir, et cberclia pendant un instant à reprendre haleine.
Cependant, après un court repos, il se releva vivement, tira toutes les fenêtres, secoua violemmen les barreaux de fer, courut à l'étage et cria au secours..; mais tous ses efforts restèrent sans résultat et le pavil* Ion était trop éloigné des autres habitations, pour lui laisser l'espoir qu'on pût entendre les sons de sa voix affaiblie: ^
En courant avec une sorte de désespoir et de folio dans le bâtiment pour chercher une issue, il arriva dans la cuisine où il aperçut un bac plein d'eau. La vue de cette limpide liqueur lui arracha un cri de joie.
Slrns son opinion, Feau bue en grande quantité pou^ vait encore peut être amortir assez l'action du poison pour conserver la vie à Julio. Il n'y nvait .pas d'âulre remède i éprouver; et comme c'était l'unique rayon d'espoir qui pût apparaître en un pareil lieu, G^onimo lui sourit comme à une inspiration d'en hîiut. •
Ayant Templî uw cruche de grès, il courut avec celle-ci à la cave, prit, chemin faisant, la lampe, descendit l'escalier et arriva tout radieux près de Julio qui n'avait pour ainsi dire plus la force de se soulever sur le coude et qui demandait d'une voix faible;
— Le prêtre vient-il? Le médecin vient-il? Ah ! il est trop tard : le cœur se brise dans ma poitrine I
*^ Bois, bois beaucoup, dit le jeune homme, en lui portant la cruche à la bouche, l'eau fraîche apaisera l'inflammation de tes entrailles.
Julio but à longs traits; puis il écarta lac.ncbe de la main, et dit :
— Merci, signor, de votre pitié; mais c'est inutile; j'ai déjà bu tant d'eau.
— Bois encore, je t'en prie^ fais-le pour l'amour de moi, Julio.., Encore, encore plus, autant que ton corps peut en contenir. ^
Julio obéit machinalement et vida une bonne partie de la cruche, jusqu'à ce que l'haleine lui manquât. Alors il se mit à respirer avec effort en essuyant avec la main la sueur froide qui perlait sur son front.
— *£h bien ^ Julio, quel effet produit l'eau sur toi?
demanda le jeune homme en lui prenant la main. Tu te trouves mieux^ n'est-ce pas ?
•^ En effet, murmura Julio, le feu s'apaise dans mon estomac. ••
— Ah ! il y a encore de l'espoir I s'écria Geronimo avec joie. Sois fort, Jalio : aie confiance dans la miséricorde de Dieu. C'est quand tout secours humain nous est refusé que le Seigneur nous prête sa toute-puissante assistance.
— Mais mon cœur bat si faiblement, dit Julio en soupirant ; de si étranges frissons parcourent mes membres.... Je vais mourir , signer. Le poison es(t sans pitié.
— Mourir? Tu mourrais, Julio? Et moi que tu as délivré de cette affreuse faim, je serais impuissant à te secourir? Que faire? Mon Dieu, que tenter?
— Renoncez-y, signer, murmura le mourant ; il n'y a plus d'espoir, je le sens bien. Hélas, je suis en partie la cause de votre malheur et de vos cruelles souffrances; je vous ai poussé dans le fauteuil meurtrier ; j'ai voulu vous tuer, vous, le libérateur de ma mère aveugle 1
^} ez cependant compassion de moi 1 Je baise vos mains en suppliant; que votre juste malédiction ne suive pas ma pauvre âme au delà de cette vie l Pardon 1 pardon 1
— Ah ! ne parle pas ainsi, dit en sanglotant le jeune
bomme qui, les yeux en larmes fixés sur le visage de
Tulio, suivait le progrès de l'agonie. Sans toi cette fosse
'éante qui est là-bas m'aurait englouti. Gomment 1 Tu
m'as donné la vie et je te refuserais mon pardon ? Non, non, je prierai pour toi, je ferai un pèlerinage pour toi, je ferai des œuvres de bienfaisance pour la délivrance de ton âme 1 Confie-toi, Julio, confie-toi en la bonté de Dieu...
— Me confier? répéta Julio d'une voix mourante. Je frissonne de terreur en songeant au jugement qui m'attend. Dans cette lutte suprême contre la mort, une effrayante clarté frappe mes yeux... Je n'ose espérer dans la miséricorde de Dieu; je n'ai rien fait, rien... pour la mériter. Un voile sombre obscurcit ma vue...
Julio s'affaissa sur le côté; un bruit rauque s'é-i chappa de sa poitrine, comme si la vie abandonnait son corps.
Geronimo lui passa le bras sous le cou et souleva sa tète du sol, et comme il vit que les yeux de Julio, tout ternes et égarés qu'ils fussent, étaient flxésisur lui, il dit du ton de la pitié la plus fervente :
— Julio, écoute-moi I Tu n'oses plus espérer en la miséricorde de Dieu, dis-tu ! As-tu donc oublié que Jésus-Christ a versé son sang pour la délivrance de l'homme déchu? Ne sais-tu pas que les anges se réjouissent là haut, chaque fois qu'un grand pécheur, par un sincère repentir échappe à l'éternel ennemi des hommes et entre triomphant dans le ciel. Tu te repens, n'est-ce pas? tu te repens profondément?
Julio fit de la tète un signe aiBrmatif.
— Ahl s'écria le jeune homme, si je ne puis sauyer
ton corps de la mort, laisse-moi du moins gardev toa âme des tourments affreux de réternité... Pui^-^ ainsi m'acquitter du bienfait que je te dois 1 Julio, s'il plaisait à Dieu de prolonger ta \ie, renoocerai^h-tu aa mal, et entrerais-tu avec courage et bpnne volonté dans e chemir du devoir et de la vertu? Tu dis oui? Ta mplores la miséricorde du Seigneur, n'est-ce pas 1 Ta as confiance dans l'inépuisable trésor de sa bonté ! Eh bien, Julio, lève tes yeux mourants vers le ciel, dirige ta dernière pensée vers Celui qui est la source de toute miséricorde et laisse avec une pleine confiance ton âme s'envoler devant le tribunal suprême. Déjà du haut da ciel. Dieu sourit au pécheur repentant l
Une muette mais sereine expression d'espoir, illamina le visage.de Julio, tandis qu'il s'efforçait d'élever vers le ciel ses yeux vitreux.
— • Sauvé I sauvé I son âme est sauvée I s'écria Getor nimo tressaillant d'une joie triomphale.
Une légère convulsion agita les membres de JuUo ; tous ses muscles furent soudain frappés de paralysie; sa tète s'affaissa sans force sur l'épaule de GeiK)nimo et il murmura d'une voix presque inintelligible en rea« dant le dernier soupir :
— Grâce, ô mun Dieu !
— Mort I il est mort I s'écria Geronlmo. Ah ! que (ofi âme reçoive mon baiser fraternel^ con^me consolation dans l'éternel voyage I Puisse cette marque de réconciliation peser dans la balance de l'éternelle jus^ tioel
II se pencha sur le mort, mais, comme si le contact du cadavre déjà glacé eût épuisé ses dernières forces, il le tint embrassé pendant un instant et s'affaissa sur lui. Pas un de ses membres ne bougeait ; ses bras retombaient inertes à ses côtés, et ses yeux s'étaient fermés, comme si son âme s'était aussi envolée vers lo ciel, pour accompagner devant le tribunal de Dieu rame de Julio. M..
XU
Il était à peine huit heures du matin, que déjà le signor Deodati traversait le Kipdorp pour se rendre i la demeure de M. Van de Werve.
Le vieux négociant marchait d'un pas très-lént, les yeux le plus souvent baissés, et secouant de temps en temps la tète avec une profonde préoccupation. La douleur avait en ce moment fait place sur son visage au dépit et au mécontentement ; et si parfois une sorte de faux sourire se dessinait sur ses lèvres, c'était seulement une amère expression de déception et de co^ 1ère.
Le domestique qui lui ouvrit la porte l'introduisit dans un salon et lui dit qu'il allait appeler son maître.
Deodati, sans dire mot, s'assit sur une chaise, posa
276 LE DÉMON DU JEl^
la tête dans ses mains, et resta tellement plongé dan» de tristes pensées que M. Van de Werve se trouva devant lui sans qu'il Teùt remarqué.
— Bonjour, signor, dit le chevalier flamand en le saluant. (Ju'est-ce qui me vaut l'honneur d'une visite aussi matinale ? Avez-vous quelque nouvelle de notre pauvre Geronimo?
— De mauvaises nouvelles... de mauvaises nouvelles, M. Van de Werve, dit le vieillard en soupirant et avec des larmes dans les yeux. Asseyez-vous près de moi, je vous prie, car je suis extrêmement accablé et l'haleine me manque pour élever la voix.
— En effet, signor, il me semble que vous êtes pâle. Ne vous sentez- vous pas bien?
— Mon émotion a une cause autre, mais non moins grave, dit Deodati d'un ton triste. Avant hier, le signor Turchi déclara en votre présence que Geronimo avait perdu au jeu une somme considérable et s'était enfui du pays pour échapper à mon juste courroux; Quelle que siit la conGance sans bornes que j^aie en Turchi, je ne pouvais croire à la vérité de sa révélation. Je voulus chercher dans les livres de commerce de mon neveu les traces de son ingratitude, ou plutôt les preuves de son innocence. J'ai passé une partie de la nuit à compter et à recompter dix fois; car l'implacable résultat de mon désolant calcul était si effrayant que mon esprit et mon cœur repoussèrent longtemps la conviction de la triste vérité ; la somme perdue a» îeu nar mon insensé neveu est une somme folle.
— Que dites-vous? s'écria M. Van de Werve, le signor Turchi ne s'est donc pas trompé dans ses soup-« çons ?
— Dix mille couronnes 1 dit le signor Deodati avec un profond soupir.
— Dix mille couronnes I dix mille couronnes I répéta le gentilhomme flamand en levant les mains au ciel, mais c'est impossible, c'est là toute une for^r tme!
— Il en est pourtant ainsi. Il manque dans la caisse de ma maison juste une somme de dix mille couronnes, et il manque précisément la même somme dans les livres, sans qu'il y ait une différence d'un penning. Tas un écrit, pas la moindre annotation, ne renseigne l'emploi ou la destination de cet argent.- Il est donc sorti de la caisse autrement que pour affaires de commerce, et comme Geronimo lui-même à dit au seigaeur Turchi qu'il a fait au jeu des pertes considérables, nous ne pouvons faire autrement que nous soumettre de bon gré à la triste vérité... Dix mille couronnes I il n'y a donc plus ni vertu ni loyauté sur la terre I Un enfant que j'ai élevé comme mon propre fils, que j'aimais d'une aveugle afi'ection, et pûur le bien-être futur duquel je voulais veiller et travailler jusqu'à mon lit de mort... Et me voir ainsi récompensé de mon amour! Ah! croyez-moi, signor,. cette ingratitude me perce le cœur comme un coup d'épée...
M. Van de Werve regardait dans le vague et resta pen«
'STS LE DÉMON DU JîtJ
dant quelque temps plongé dans ses réflexions. Puis il 'dit d'un ton grave :
— Vous êtes bien malheureux, signor, et je comprends parfaitement votre douleur. Comment cela est-il possible I Tout est aujourd'hui tromperie et
'fraude. Geronimo semblait, la vertu et la loyauté même; il vivait avec tant d'économie et se conduisait 'si bien que celui qui ne l'eût pas connu d*ailleurs l'eût infailliblement pris pour un jeune homme pauvre ou pour un avare précoce... Et ce tranquille, modeste et prévoyant jeune homme va perdre au jeu dix mille couronnes quî appartiennent à son bienfaiteur I Sa louable conduite n'était donc qu'une odieuse hypocrisie !
— Et cependant, murmura le vieux Deodati, le cœur de mon malheureux neveu était pur et aimant I Un seul instant d'erreur ne peut-il l'avoir frappé d'aveuglement? Qui sait? L'homme rencontré parfois de fatales tentations qui l'entraînent irrésistiblement, mais auxquelles il ne succoipbe qu'une fois en sa vie.
— Pourquoi donc fuir et se reconnaître lui-même coupable? Non, non, signor, pour de tels faits il n'y a pas d^excuse ! J'éprouve un vif sentiment d'indignation à la seule idée qu'on puisse répondre aux plus insignes bienfaits par la plus froide et la plus cruelle ingratitude. Je ne veux pas, en présence de votre chagrin, parler de l'outrago fait à ma fille. Heureusement ma famille a une renommée assez pure et est assez haut placée pour n'avoir pas #à se ressentir d'un tel
acte de méconnaissance; mais» signor, j'espère que vons serez sur-le-champ d'avis avec moi que désormais il ne peut plus être question d'un mariage entre ma fille et ToUre neveu. 11 peut revenir et obtenir votre pardon ; cela ne changera rien à ma résolution : à partir d'aujourd'hui le signor Geronimo est pour moi et pour ma famille un étranger et un inconnu, comme si nous ne l'avions jamais tu 1
Lu vieux Deodati regarda le gentilhomme irrité avec' des yeux humides et parut youloir conjurer l'inflexible arrêt.
U. Van de Werve lui prit la maii^ et lui dit d'un ton plus calme :
-^ Mais^ signor, soyes donc raisonnable, et ne vous laissez pas aveugler par un restant d'affection. Qu^l déshonneur pour mon nom si je permettais d'entrer dans ma famille à un, homme qui s'est souillé d'une telle tache? Irais^je confier le bonheur de ma nonne et noble enfant à un àomme qu'un bienfait qui l'a suivi pendant toute sa vie n'a pu éloigner d'un jeu coupable? Pourrais-je donner le nom de fils à un homme que je ne puis plus estimer, ^ue je dois mépriser à cause de son ingratitude envers vous? Voyons, reconnaissez avec moi qu'une telle union est désormais impossible et n'en parlons plus. Veuillez cependant ne pas moins' m^honorer de votre amitié aussi longtemps que vous reslerez à Anvers.
Le négociant secoua silencieusement la tête et ré» pondist au bout de quelques instants seulement:
— Hélas! je dois reconnaître que tout espoir de yoir se réaliser cette honorable alliance s'est évanoui. Oaelle heureuse vie Geronimo dans sor égarement a jouée sur un eoup de dé ! Je vous remercie, M. Van de Werve de l'offre que vous me faites de votre cordiale amitié ; mais je ne puis demeurer plus long* temps à Anvers. Dès aujourd'hui je prierai le signer Turchi de vouloir bien se charger de la liquidation des affaires courantes de ma maison en cette ville. Maintenant que je n'ai plus à m'inquiéter de personne au monde, maintenant que je ne sais plus pour qui. je travaillerais et épargnerais, je ne veux plus continuer le commerce. J'ai donné des ordres pour qu'on pourvût de vivres ma galère II Salvatore. Je partirai au premier vent favorable.
— Vous avez raison, signer ; le retour dans votre belle patrie vous aidera à oublier promptement ce malheur.
— Dieu sait quand je reverrai ma patrie I répondit le vieillard en soupirant et en levant les yeux au ciel.
— N'allez-vous pas en Italie? demanda M. Van de Werve.
— Non, monsieur, mais en Angleterre.
— Chercher votre neveu. En effet, le signer Turchi nous a laissé penser que Geronimo a choisi cette ile pour refuge. J'admire voire amour sans bornes pour tm homme qui le reconnaît si peu ; mais vous ave? besoin de repos, signer. Suivez mon conseil ; hâtez
VOUS de regagner l'Italie et n'abrégez pas voire vie par les émotions qui vous attendent pcut-êlro en Angleterre.
— Le conseil est probablement bon et fondé, murmura le vieux Deodati, tout pensif, mais je ne puis lu suivre. Quelque coupable qu'il soit, Geronimo est l'unique fils de mon frère mort ; j'ai promis à celui-ci sur son lit de mort que je veillerais comme un père sur son enfant. Si j'abandonnais tout à fai{ Geronimo, ne s'égarerait-il pas peut-être, poussé par le besoin et la misère, dans le chemin du vice et peut-être dans celui de Tinlamie? Je veux accomplir mon devoir jusqu'au bout. Si je ne puis plus l'aimer comme autrefois, je veux du moins le garder d'une perte complète et irrémissible.
— Que vous êtes généreux! s'écria M. Van de Werve avec admiration. Vous vous mettez en roiile pour aller trouver votre neveu ; vous mettez par là votre santé en péril... Ah I je prévois bien que le premier mot qu'il entendra de votre bouche sera son pardon. Et dire qu'un aussi grand sacrifice, qu'une aussi • magnanime affection est ainsi récompensée ! C'est affreux.
— Non, monsieur, répondit Deodati, je ne lui accorderai pas mon pardon. Geronimo ne sera plus jamais ce qu'il a été pour moi. Si je le retrouve ou s'il revient à moi, je lui donnerai un revenu annuel pour le mettre à l'abri du besoin, cela fait, je renonce & toute occupation mondaine, et me retire dans un cM-
?l82 LE DÉMON DU JEU
tre pour y attendre dans le recueillement et dans la paix qu'il plaise à Dieu de me rappeler à lui.
M. Van de Werve crut entendre ouvrir la porte de la rue. Il dit avec précipitation au vi<îux négociant :
— Signer, ma fille est à l'église; elle peut revenir à tout instant. Je vous prie de ne pas parler de ces choses en sa présence. Depuis la disparition de Geronimo, elle ne fait que prier et pleurer; tout est impuissant contre sa douleur; rien ne peut la consoler... Si nous allions lui briser le cœur en lui arrachant brutalement tout espoir, c'en serait assez peut-être pour la faire mourir.,. Ciel : qu'est-ce que cela? Le signor Turchil Que lui est-il arriva?
Il se leva vivement et regarda avec stupéfaction vers la porte de la salle*
Simon Turchi elitra et voulut parler ; mais il semblait que les mots ne voulussent pas sortir de sa bouche; car il s'arrêta tremblant au milieu de la chambre en murmurant d'inintelligibles plaintes. Il était pâle comme un mort, et ses cheveux se hérissaient sur sa tête.
Le vieux Deodati s'était aussi levé et regardait d'un Oeil interrogateur Turchi bouleversé.
Celui-ci dit enfin avec une précipitation insensée ;
— Je suis allé à la maison du bailli, il n'était pas chez lui. On est allé à sa recherche ; il va venir ici à Vinsiant avec ses agents.. Il doit m'accompagner à moa
jardin (i). Ah 1 j'ai une terrible nouvelle à apprendre^.. Mais je m'égare; ma raison se trouble. Je ne puis rien dire, à vous surtout, signer Deodaii... Malheureux vieillard 1 Dieu devait-il réserver à vjs vieux jours une telle épreuve 1
— Un nouveau malheur? Parlez, , Simon, parlez, je vous -en prie! dit Deodati d'une voix suppliante, et en chancelant d'anxiété sur ses jambes. 4
Turchi se laissa tomber comme épuisé sur un siège et dit d'une voix entrecoupée et haletante :
— Non, signer, ne me demandez rien ; ce n'est pas moi qui briserai votre cœur sous un coup accablant. Hélas ! hélas I qui pouvait s'attendre à un tel malheur! M(^n malheureux ami, mon pauvre Geronimo!
Un torrent de larmes s'échappa de ses yeux ; et, tandis que Deodati et M. Van de Werve le suppliaient de leur dire ce qui l'émouvait si extraordinairement, il balbutia d'un ton de refus :
— Laissez-moi me taire 1 Ah 1 le désespoir déchire mon cœur I Je dois parler au bailli seul à seul ; il va venir ici... Si je pouvais douter 1 mais non, c'en est fait; plus d'espoir I Que le Dieu de miséricorde re-r çoive sa pauvre âme dans le ciel I
— De qui parlez-vous donc d'une manière si effrayante? s'écria le vieux Deodati. Son âme? L'àme de qui? L'âme de Geronimo?
(i) « Simon Turchî se rendit Ini-meme chez le b&Hli en iui dil^V «ne Julifs son domestique, avait tué Geronimo Deodill • £• Vaji ll£TsaB«t Hi9t. des Pays, liv« I.
Quelqu'un s'avançait dans le vestibule vers le salon; Simon Turchi courant au-àevant de lui et s'écria avec UK5 C^rte de joie pleine d'anxiété :
— Voilà le bailli 1 11 va savoir le secret qui me brise le cœur. ^
Le bailli entra dans la salle, regarda tour à tour chacun avec stupéfaction et dit enfin à Simon Turcbi, qui gémissait et se lamentait sans qu'il fût possible de saisir des paroles distincte :
— Vous m'avez fait venir ici en toute hâte pour me faire une terrible révélation? J'accours ; mes agents sont sous la porte du vestibule. Avez-vous découvert les assassins de Geronimo. Parlez, Simon, que savezvous?
•^ Une chose si horrible, messire bailli, que ma bouche n'ose balbutier le cruel secret. Ah ! si je pouvais éternellemient..
— Calmez-vous donc, signor, dit Je bailli avec un grand sang-froid. Pariez clairement : qu'avez-vous appris ?
— Mais... mais... je voudrais être seul avec vous, messire bailli. La nouvelle que j'ai à vous apprendre, si je la révélais devant le signor Deodati, pourrait bien aussi amener un autre grand malheur.
Le vieux négociant s'était affaissé tout tremblant sur une chaise.et dit enfln avec des larmes dans les yeux et une navrante expression de physionomie :
— Que vous êtes cruel, signor Simon! Que pourriezrous me dire de plus terrible ? Vous parlez de l'&me de
Geronimo ; vous m'annoncez sa mort, et vous voulez me laisser en proie à cet horrible doute ? Parlez, je vous en conjure, parlez I
Tout ce que venait de dire Simon Turchi n'était que fausseté et tromperie pour faire croire à ses auditeurs qu'il était ému jusqu'à en perdre la raison, et pour détourner par là leurs soupçons de lui et préparer le terrain pour sa révélation.
II parut enfin se soumettre à la nécessité et dit, ea poussant un profond soupir :
• — Eh bien, fasse Dieu que l'affreuse nouvelle ne fasse pas saigner votre <;œur comme le mien 1 Ecoutez l ah 1 je me meurs d'angoisse î... Vous savez que depuis deux jours mon domestique Julio a déserté mon service, parce que je l'avais sévèrement puni de ses dérèglements. Cette disparition m'inquiétait, parce que j'avais remarqué chez Julio un secret remords et un étrange sentiment de désespoir... Tout à l'heure, — il y a une demi-heure à peine, — je quittai ma demeure et me dirigeai vers l'église des Dominicains pour y prier pour monpauyreami. Chemin faisant, je pensais à mon domestique Julio ; je m'effrayais à l'idée que; dans son désespoir, il pouvait avoir mis un terme à sa vie: Près du pont de la porte aux Vaches j'entendis tout à coup derrière moi une voix timide qui prononça mon nom. Je one retourne et je vois Julio devant moi. Je commençais à lui reprocher son absence; mais il posa le doigt sur ses lèvres et dit très-bas :
a — Signer, je vous prie de me suivre jusqu'au pont
là-bas ; je dois vous confier un terrible secret avant de mourir.
» L'accent de sa voix était si étrange et si saisissant que je me sentis dominé et le suivis au delà du pont, jusqu'à un endroit solitaire, près de la rue Coppenolle*^ Ce qu'il me révéla là, faillit me faire mourir d'effroi et de douleur. Je dus m'appuyer de la main contre la muraille pour ne pas tomber; et ainsi, à demi étourdi et égaré, je reçus la confession d'un assassin repentant...
Un cri d'hcjrreur échappa à Deodati, Haletant sous îiBe curiosité pleine -d'angoisse^ RL Van de Werve regardait fixement le narrateur. Le bailli était beaucoup . plus calme ; il écoutait gravement «t hochait la tèto d'un air d'affirmation, comme s'il prévoyait quel serait le dénouement du récit de Turchi*
— Je n'ose presque continuer, murmura celui-ci. Mon âme se révolte en présence de la cruelle révélation que j'ai à vous faire ; maÎB Je comprimerai ma douleur.
Et, d'une voix beaucoup plus <;alme, il reprit :
— Anéanti et frémissant d'horreur et d'effroi, j'eatendis la confession de Julio frapper mon oreiiU comme une sentence de mort.
» -^ Maître, me dit-il, j'ai commis un raeurtr# affreux. Le remords me poursuit comme uae malédic^ tion au Seigneur. Je veux mettre fin à ma coupable vie. Dans une heure je serai dans l'enfer pour /'éternité , mais je ne veux pas laisser le cadavre de ma vio lune enfoui dans ime terre non bénite. AUezdans votre
£E DËMON DU Jï?U 287
pavillon ; dans la cave la plus profonde, à rextrémitft du couloir soute^rraîn, vous trouverez enterré le corps -du signor Geronimo...
Un cri déchirant retentit dans le salon; le vieux Deodati se porta les mains au visage, et tandis aue des soupirs étouffés et de pénibles sanglots s'échappaient de son sein oppressé, des larmes brillantes tombaient à travers ses doigts sur le parquet de la salle.
Turchi poursuivit :
• — Signor Geronimo î m'écriai-je tout hors de moi -d'anxiété et d'effroi. Que dis-tu ? As-tu tué mon pauvre ami? C'est impossible. Mais Julio m'imposa silence par un geste énergique et répondit :
» — Oui, j'ai cruellement ra^is à mort le signor Geronimo. Il mB manquait de l'argent pour aller jouer aux dés et boire dans les tavernes ; vous ne vouliez plus m'en donner. J'ai tué le malheureux gentilhomme pour lui prendre l'argent qu'il avait en poche. Adieu ; aujourd'hui même c'en sera fait de moi. » Avant que j'eusse la pleine conscience de la situation et que la pensée me fût venue de saisir Julio, il avait disparu. Probablement, aujourd'hui encore, on...
Simon Turchi parut tout à coup s'effrayer et s^écria tout tremblant :
— Ciel! j'entends mademoiselle Marie»
— Pour Tamour de Dieu, pas un mot, pas un signe! dit M. Van de Werve d'une voix suppliante et en joignant les mains. Comprimez votre émotion ; épargnezlui un coup mortel.
Marie Van de Werve entra dans le salon, l'teil plein d'interrogations. Elle avait vu sous la porte du vesti^ bule quatre ou cinq^agents de ville. Bien que la présence de ces gens ne s'expliquât pas pour elle^ elle ne s'Bn était pas trop émue et à son entrée elle dirigea son regard vers son père comme pour lui demander ce que les gens de justice venaient faire chez lui. 4,^
Mais quand elle remarqua combien son père était pâle et quâl embarras trahissait sa physionomie, elle tourna aussi les yeux sur les autres personnes.
Simon Turchi regardait le parquet d'un air de soml)re désespoir; le vieux Déodiati cachait en pj^eurant son visage dans ses mains.
Un cri d'angoisse s'échappa du sein de la jeune fille^ et elle regarda tour à tour son père, Deodati, Turchi et le bailli ; mais chacun d'eux se tut qt semblait éviter^ avec crainte son regard inquisiteur.
— Va dans ta chambre, je t'en prie, Marie, dit M. Van de Werve. Donne-moi cette preuve d'affection; Ne demande rien...
La jeune fille, frappée par tous les indices d'un grand malheur, s'élança vers son père et s'écria en joignant les mains : ^
— Ah 1 dites-moi ce que je dois craindre 1 Qu'est-il arrivé ? Parlez, mon père; rassurez moi; ne me laissez pas dans ce do\}te affreux. Dites que je me trompe et que l'on n'a pas trouvé le cadavre de Geronimo ! Hélas I il est mort... il est mort, n'est-ce pas?
£t jetait les bras au cou de son père, elle se mit i
pousser des gémissements déchiraDts, et renouvela vingt fois sa prière pour apprendre ce qui les frappait tous d'une si vive et si inexplicable émotion.
M. Van de Wervè voulut, sans lui donner aucuno explication, conduire sa fille hors du salon; mais elle, tout à fait égarée, se dégagea de la main de son père; tomba aux genoux de Turchi et lui dit d'une voix suppliante :
— Par votre amour pour lui, signor, ayez pitié de '^oi I Dites-moi ce qui lui est arrivé. Ne souffrez pas ^ueje sorte d'ici avec Taffreuse conviction dans le cœur qu'il est mortl
Turchi fixait silencieusement sur elle un regard qui sembait éteint par une indicible tristesse.
— Vous aussi vous êtes implacable, inexorable 1 s^écria Marie en se relevant vivement. Ah I son oncle, son père aura pitié de moi!
Elle courut au négociant qui fondait en larmes et se laissa tomber sur un siège à côté de lui, et, écartant les mains du vieillard de son visage, elle se mit à le conjurer en termes navrants de lui donner quelque renseignement qui la délivrât du triste soupçon qui la torturait.
Des larmes plus abondantes coulèrent des yeux do Deodati ; il jeta ses bras au cou de la jeune fille, appuya ses cheveux blancs sur son sein et murmura pour toute réponse :
— Soyez bénie, ma chère enfant, de votre amQur.«t Prions... prions!
M. Van de Werve était sorti du salon pour appeler la duègne de Marie; il rentra avec la vieille surveillante et dit à sa fille :
— Marie, lève toi et suis ta duègne; tu ne peux rester plus longtemps ici.
La jeune fille, comme pétrifiée par la douleur, resta immobile et paraissait ne pas avoir entendu les paroles de son père.
Celui-ci, dit d'une voix impatiente et sévère :
— Marie, quitte ce salon ; je le veux> je Tordonne ; lève toi et suis ta duègne, obéis moi I
La jeune fille se leva lentement .et se dirigea, en donnant la main à sa duègne, vers la porte du salon. Des larmes silencieuses s'échappaient de ses yeux comme des perles; accablée sous le poids de sa douleur, elle chancelait sur ses jambes et s'appuyait si pesamment sur répaule de sa compagne q^u'un frisson saisit M. Van de Werve à la pensée que la pauvre enfant s'évanouirait avant d'avoir atteint sa chambre.
Tous, à l'exception du perfide Turchi peut être la suivaient du regard, le cœur palpitant et ému d'une profonde compassion.
Au moment où la duègne allait ouvrir la porte du salon devant sa maîtresse, on entendit sous la porte du vestibule un bruit étrange de cris incompréhensible...
La duègne ouvrit la porte.
Tout à coup Marie recula toute tremblante dans le salon, en tendant les mains en avant, comme si elle voulait détourner une sinistre apparition*
LE DEMON DU JEU 29i
— C'est son âme, son esprit, s'écria-t-elle, qui es* sorti de la tombe pour demander vengeance de^es meurtriers !
Elle s'arrêta sous le coup d'une nouvelle émotion et s'écria du ton d'una joie insensée :
— Il me sourit, ô mon Dieu ! Il vit, il vit 1 Geronimo !
Ses forces l'abandonnèrent au moment où elle proférait ce nom chéri. Elle s'afiaissa et tomba sans sentiment dans les bras du bailli qui, aidé de la duègne qui poussait de grands cris, la transporta dans un fauteuil voisin.
Le signer Geronimo" parut dans la salle. Son visage était d'une pâleur mortelle etmaigre comme celui d'un squelette. On pouvait voir, comme une large tache de sang desséché, la blessure qu'il avait reçue au cou ; ses vêtements bien qu'un peu nettoyés, étaient encore en désordre et souillés. Il ressemblait vraiment à un spectre sorti de la tombe.
Dès queTurchî avait reconnu sa victime, il avait reculé en jetant un cri d'épouvante; et, sous le coup de l'idée que Dieu avait permis un miracle pour punir son crime, il tendait vers Geronimo des mains tremblantes, et paraissait demander grâce.
Le jeune homme jeta un regard de dégoût et de mépris sur Sïmîon et s'écria :
— Toi ici? Assassin, affreux assassin T Tremble I' tremble I Le juge suprême va te demaûder compte de mon sang... et de la mort de Julio I
Un murmure de surprise et de terreur remplit le salon; chacun avait les yeux fixés sur Turcbi que Ta* postrophe du jeune homme semblait avoir anéanti.
Geronimo secoua la tète comme s'il voulait chasser de son esprit de sombres pensées, et les bras ouverts s'élança vers le vieux Deodati et l'étreignit avec transport sur son sein.
— joie sans égale I s'écria-t-il, les joues baignées de larmes. Bonheur inespéré I je revois nfon bon oncle sur la terre I Vous avez souffert, n'est-ce pas? Vous avez souffert et gémi comme un père auquel on a arraché son unique enfant? Plus de tristesse maintenant I Je saurai vous récompenser de votre douce affection; je vous aimerai, je me montrerai reconnaissant, je vous vénérerai jusqu'au bord de la tombe. Ah ! bénissez le Dieu de miséricorde qui m'a sauvé des griffes de ce tigre altéré de sang... Mais, Marie? Où est Mario? Ahl là-bas, sur ce fauteuil... Ciell ma pauvie amie, que lui est-il arrivé?
Il courut à la jeune fille évanouie, s'agenouilla devant elle, saisit une de ses mains et la baigna do larmes brûlantes en l'appelant par sou nom d'une voix déchirante.
Pendant ce temps, la duègne était occupée à baigner
le front de Marie d'eau et de vinaigre ; M. Van de
Werve plein d'angoisse et d'inquiétude , aidait la
duègne dans ses efforts pour rappeler la jeune fille à
k la connaissance.
Pendant quelque temps Simon Turchi était resté
abattu sous Timpression de la soudaine apparition do Geionimo. Puis il s'était levé et allait se diriger vers la porte pour fuir ; mais le bailli qui pénétra son des* sein^ avait tiré son épée et était allé se placer dans Tembrasure de la porte.
Simon Turchi comprit alors que tout était perdu pour lui. La tète baissée et le visage caché dans lés mains, il se tenait au fond du salOn. Ses jambes vacillaient sous le poids de son corps ; il tremblait de tous ses membres ; des soupirs d'angoisse et de sourds murmures dé désespoir s'échappaient de son sein op- ' pressé. La pensée de fuir ou de conjurer par ses supplications la sentence qui l'attendait surgissait bien dans son esprit ; mais chaque fois un geste menaçant du bailli étouffait tout espoir dans son coeur et le forçait à baisser plus bas encore la tète sur la poitrine.
Marie sortit enfin de son évanouissement. Elle pro-* mena autour de la salle des regards surpris et interrogateurs, et parut d'abord ne pas se souvenir de ce ijui était arrivé; mais quand Geronimo lui saisit les inains en poussant un cri de triomphe, un sourire de bonheur illumina son visage, et son regard ravi se fixa sur les yeux de son bien-aimé, tandis qu'elle disait :
— Ah! ce n'est pas un rêve! Il vit I je le revois ! Getonimo, Geronimo I
Le jeune chevalier était tellement saisi par la douce émotion qu'il éprouvait que des larmes jaillirent de ses yeux et que, pour toute réponse, il ne put que balbutier le nom de son amie.
Peu d'instants s'étaient écoulés depuis l'apparition ie Geronimo ; les émotions des personnes présentei 4'étaient succédées avec la rapidité de l'éclair, et per« sonne n'avait eu le temps d'exprimer sa surprise pat des paroles... Mais le bailli qui soupçonnait qu'il avait un triste devoir à remplir en cette circonstance, résolut de faire intervenir son autorité pour h&terla fin de cettre triste et émouvante scène.
Il éleva la voix et dit d'un ton impératif :
— Signor Geronimo, veuillez faire trêve pour un instant à l'épanchement dé votre joie. Au nom de la loi, je vous demande ce qui vous est arrivé et pourquoi vous nommez assassin le signor Turchi? Approchez et obéissez à mon ordre 1
Geronimo pressa encore une fois la main de Marie, la tranquillisa par quelques douces paroles et se dirigea vers le bailli.
Turchi, prévoyant qu'on allait révéler son affreux forfait, se sentait mourir d'angoisse et de honte et se tordait convulsivement les membres. Il n'osait cependant lever les yeux sur son accusateur.
— Eh bien, signor, déclarez ce que vous savez, ordonna le bailli.
— Âh! c'est si horrible! dit Geronimo. H y a oinq ou six semaines, Simon Turchi vint me trouver et me dit qu'un concours imprévu de circonstances l'avait mis dans le pressant besoin d'une sommé de dix mille couronnes. S'il ne les trouvait pas immédiatement, sa maison de commerce devait tomber, et lui devait 6tre
à tout jamais couvert d'infamie. Il n'avait besoin de cette somme que pour un mois. Je lui prêtai les dix mille couronnes et, sur sa prière, pour dérober à mes commis la connaissance de ce prêt, je ne l'inscrivis pas «ur mes livres et me contentai d'une promesse par écrit •de remboursement.
Le vieux Deodati poussa un cri de joie, courut à son neveu et le serra dans ses bras avec effusion.
— Ah I que Dieu en soit éternellement remercié, s'écria-t-il. Cher et digne Geronimo, tu me rends le bonheur de la viol Et ce perfide scélérat qui me faisait accroire que tu avais perdu dix nille couronnes au jeu I Non, lu es pour cela trop vertueux, trop reconnaissant, trop aimant, mon fils, mon excellent fils.
— Cessez cette démonstration par respect pour la loi -signor Deodati, dit le bailli. Eh bien^ Geronimo, achevez votre déclaration.
— Quelle odieuse fausseté 1 me faire passer pour un Ingrat, pour un joueur 1 murmura le jeune homme eïi levant les mains au ciel.
Et se tournant de nouveau vers le bailli, il reprit :
— A la dernière soirée qui a eu lieu dans cette maitson, le signor Turchim'a dit qu'un négociant étranger qui voulait rester inconnu me rembourserait les dix mille couronnes. Je devais, seul et en secret, me rendre -à son pavillon, pour y échanger ma reconnaissance -contre de bonnes traites sur lltalie. Lorsque j'y vins, Julio, le domestique de Simon, me poussa dans un fauteuil à oié£;e« où mon corps fut saisi et violemment
éircintpar des ressors d'acier. Alors Simon Turchi apparat un poignard à la main; il m'arracha la reconnaissance et Tanéantit à mey yeux. Puis il voulut me plonger son poignard dans la poitrine; mais l'arme fut arrêtée par une amulette de cuivre suspendue à mon cou. Une blessure qu'il me porta au cou me parut lo coup mortel ; je sentis pendant un instant mon sang ' 'écouler à flots ; et, fermant les yeux, je dis à la vie ua i^ternel adieu...
Le vieux Deodati, sans conscience peut-être, avait tiré son épée du fourreau et semblait avoir grande envie d'en percer Turchi ; mais le sévère regard du bailli ie contint. Il continua cependant de tourmenter du poing le pommeau de son épée et de murmurer d'ardentes menaces contre le meurtrier qui se tenait toujours la face cachée contre le mur.
— Je m*éveillai dans un sombre cachot, reprit Gcronimo, au bord d'une fosse fraîchement creusée qui m'avait été préparée pour l'éternel repos. Lorsque Julio revint pour enterrer mon cadavre, il me trouva vivant. Il voulait me tuer ; mais ilreconnut l'amulette jque je tendais pour me protéger. J'étais sauvé. La vieille femme aveugle qui m'avait donné l'amulette pour me récompenser de l'avoir délivrée de l'esclavago des Turcs, était la mère de Julio. Cette même nuit, le signor Turchi a donné à son domestique Julio du vin empoisonné. Julio est mort dans mes bras, en me dé* clarant que le signor Turchi a payé le ribaud Brufferio pour m'assas$incr« ]*ai travaillé pendant des heures
pour sortir du jardin. Maintenant la miraculeuse protection du Seigneur sur moi s*est accomplie; me voici, sauvé de la mort la plus affreuse et au milieu de tout ce qui m'est cher sur la terre !
Geronimo retourna auprès de Marie qui levait vers le ciel ses yeux pleins de larmes et remerciait Dieu de la miraculeuse conservation de son fiancé... Mais la voix impérative du bailli retentit dans Tescalier; chacun soupçonnait ce qui allait se passer et regardait en frémissant Simon Turchi.
Celui-ci, en proie à un affreux égarement, avait compris le sens de l'ordre du bailli. Use jeta à genoux^ rampa jusqu'au milieu de la salle, et s'écria les bras tendus et les yeux baignés de larmes :
— Oh ! messire Van Schoonhoven, Geronimo , je me suis rendu coupable d'un crime affreux , je mérite Totre haine^ votre mépris, je mérite la mort... mais grâce, pitié, ayez compassion de moi ! Epargnez-moi la honte de l'échafaud ! Ne flétrissez pas ma famille d'une éternelle infamie ! Laissez-moi fuir à l'autre bout du noLonde! Ahl pardon, pardon 1 Ne me livrez pas au bourreau I
Cinq agents de la justice se montrèrent sur le seuil du salon.
— Qu'ordonne messire le bailli ? demanda leur chef.
— Qu'on lie les mains derrière le dos à ce signer I répondit le bailli.
— cicll me lier le? mains à moi! me garrotter comme un voleur 1 s'écria Turchi avec horreur.
208 LE DËMON DO JBU
— Garrotter un gentilhomme? répéta avec Burprise le chef des agents.
— Exécutez mon ordre snr-lé-champ ! ordonna le bailli. Ce gentilhomme est un infâme voleur et un lâche assassin. Qu'on le conduise à la prison et qu'on le jette dans le cachot le plus profond ; sa t&te coupable tom* bera sur Téchafàud*
En moins de quelques instants, les agents du bailli eurent lié les mains de Turcbi derrière le dos, bien qu'il eût d'abord fait quelque résistance.
Alors ils l'entraînèrent de vive force hors du salon» Le bailli suivit le malfaiteur,
A peine Simon Turchi et ses gardes étaient-As d&ns le vestibule et avaient-ils disparu à leurs yeux que Marie et Gei^onimo poussèrent un cri de joie.
Marie sauta au cou de son père; Geronimo, pleurant de joie, posa sa tète sur le sein de son oncle*«M mais le vieux Deodati se dégagea de ses bras et dit:
— Mes chers enfants, accomplissons d'abord un devoir sacré de reconnaissance. Dieu a si visiblement protégé ici l'innocence que sa orésence au milieu de nous me fait tressaillir de respect. Votre beau rêve deviendra une réalité. Âhl prosternons-nous devant le Seigneur et bénissons son nom... Prions î prions !
n s'agenouilla devant le cruciûx, inclina le front et joignft les mains.
Oeronimo et Marie s'ageuvouillèrent aux côtés da vieillard ; M. Yan de Werve s'inclina derrière eux«
LE nÊMON DU JEU 29«
Pendant longtemps, bien longtemps, le murmure do !^urs prières retentit dans la salle...
n était six heures du matin;
L'éclat du jour et la hauteur du soleil dans le cieL serein à cette heure matinale indiquaient que la chaude saison d'été avait remplacé le doux mois de mai,
n devait sans doute ce jour-là se passer à Anvers une solennité ou une fête ; car par toutes les portes les habitants de la campagne affluaient dans la ville. Les rues étaient pleines de gens de tout âge, qui, tout en causant et en riant, se hâtaient vers le centre de la ville, comme si un joyeux et magnifique spectacle les y attendait. Mais c'était surtout par la porte de Borgerhont que les habitants des populeux faubourgs et des villages voisins se précipitaient comme un torrent vers la ville. La presse était parfojis tellement violente dans l'étroit passage que les femmes et les enfants couraient risque d'y être écrasés.
Personne cependant ne paraissait prendre garde i . leurs cris d'angoisse; tous poursuivaient leur route avec une hâte fiévreuse^ sans regarder autour d'eux, iusQu'à l'extrémité de la première longue rue, un con-
cours extraordinaire de peuple vint éveillertout i coup leur curiosité.
Devant la demeure de M. Van de "Werve se trouvait un groupe compacte de bourgeois qui semblaient attendre avec impatience et regardaient dans la porte eo-» chère ouverte à deux battants. Par un sentiment d« respect, ils se tenaient très-calmes, ne parlaient qu'à demi-voix de ce qui allait se passer et ouvraient même un passage chaque fois qu'un chevalier ou un personnage notable se présentait pour entrer dans la maison.
Le but qui attirait les innombrables passants vers le centre de la ville devait être bien attrayant, car la plupart ne suspendaient pas leur marche et ne détournaient même pas la tète. D'autres s'approchaient du rassemblement^ et quand ils avaient reçu pour réponse à leur question que a mademoiselle Yan de Werve allait partir pour lltalie » ils reprenaient aussi leur course, comme si la vue de ce départ ne bur eût pas offert assez d'intérêt pour contrebalancer une bonne place à un spectacle plus imposant*
Beaucoup cependant restaient et s'efforçaient d'apprendre plus particulièrement le véritable motif de ce concours de peuple en cet endroit.
Un vieu3y)aysan à cheveux gris, après avoir inutilement prêté l'oreille pendant quelque temps aux propos qu'échangeaient les bourgeois, reconnut dans la foule un homme de son village qui demeurait depuis quelques années en ville, près de l'éfilise Saint-Jacques» et
qui, par conséquent, devait savoir mieux que les autres ce qui se passait chez M. Van de Werve.
Il se fraya un passage à coups de coude jusqu'à son ami, lui frappa sur l'épaule, et dit :
— Qu'y a-t-il de nouveau ici, maître Jean, pour que le peuple s'y rassemble ainsi ? J'entends dire là deiv rière que mademoiselle Van de Werve va partir pour l'Italie.. •
— Ahl maître Steven, dit l'autre, c'est madame Geronimo Deodati qu'il faut la nommer.
— Est-elle donc mariée? La complainte de Simon Turchi» que j'ai entendu chanter vendredi dernier, parle d'une charmante jeune ûlle...
— On dirait, maître Steven, que notre village est à l'autre bout du monde. Chacun, à Anvers, jusqu'aux enfants, a béni et fêté ce mariage comme une preuve éclatante de la justice de Dieu...
— En effet, ami Jean, comme dit la complainte de Simon Turchi, le Seigneur a, dans cette affaire, visiblement vengé la vertu et puni le crime. L'assassin meurt de la mort la plus affreuse et la victime devient l'époux de la plus noble et de la plus riche demoiselle qui se trouve dans tout le më^^rjuisat. La connaissezvous, maître Jean?
— Si je la connais? Elle passe tous les jours deux fois devant ma porte pour se rendre à l'église. Je livre le pain chez elle, et j'ai eu smivent occasion de parler à cette aimable demoiselle.
— Je voudrais bien la voir aussi, dit le vieillard,
mais je n*ai pas le temps d'attendre, sans ccJa j*«irp3verais trop tard au grand marché.
— Ne craignez rien, -répondit maître Jean, il so passera bien une heure encore avant que la charrclto du bourreau sorte de la prison.
Le vieux paysan parut hésiter sur ce qu'il devait faire.
— Mais êtes-vous sûr que la demoiselle va partir immédiatement? demanda-t-îl.
— A rinstant même, maître Steven ; on se presse là dedans autant qu'on peut. M. Van de Werve veut être hors de la ville avant que le bourreau commence son œuvre,
— C'est bien étonnant, rçmarqua le villageois. Pourquoi avoir attendu jusqu'aujourd'hui? à leur place, je serais parti depuis longtemps.
— Ahi c'est encore une preuve de rînterventîoû de Dieu dans ces terribles événements, répondit maître Jean. Depuis huit jours, le vaisseau qui doit les emmener en Italie est prêt. Le vent est resté invariablement pendant tout ce temps au sud-ouest ; ce n'est que cette nuit qu'il a tourné à l'est et a rendu le départ possible; mais la marée est haute maintenant et commencera justement à descendre à Theure fixée pour la mort de l'assassin. Vous voyez bien que Dieu lui même a voulu que M. Van de Werve reste ici jusqu'à ce que sa toute puissante vengeance soit pleinement accomplie.
"— Et elle part pour l'Italie? Pour toujours?
— Oh I non, c'est un voyage de noce. Elle reviendra
dans un an, dès qu'elle aura oublié un peu, dans la riche et belle Ilalîe, la perGdie et la cruauté de Simon Turchi... Arrière, madtre Steven, arrière I les voilà, je crois.
Du sein de la foule s'éleva une joyeuse acclamation, et chacun se pressa vers la porte pour se trouver sur le passag'e de madame Geronimo Deodati. Ceux qui ne la connaissaient pas voulaient voir une fois la noble jeune femme dont k nom était mêlé à la sanglante histoire de Simon Torchi et que l^on vantait comme un modèle de pure vertu, de fervente piété et d'idéale beauté. — Les voisins et les connaissances étaient réunis là pour la saluer encore une fois^ pour lui adresser un respectueux et cordial adieu et pour lui souhaiter un heureux voyage...
Marie Van de Werve, aujourd'hui madame Geronimo Deodati, parut sous la porte^ tenant la main de son mari.
Dès que les bourgeois et le peuple l'eurent aperçue, de longues acclamations s'échappèrent de toutes les bouches; on agitait les chapeaux, on levait les mains en l'air; on remplissait l'air de cris joyeux et Ton se pressait pour pouvoir jeter un seul coup d'œil sur les traits angéliques de la belle jeune femme et sur le visage noble et distingué de son époux, si miraculeusement arraché, par l'intervention de Dieu, aux griffes de son cruel ennemi, Simon Turchi.
M. Van de Werve marchait à côté de sa fille ; le vieux Deodati était i côté de son bien-^mé neveu Geronimo,
Pais suivaient les deux frères mariés de Marie^ et un grand nombre de proches parents et d'amis de son père^ ainsi que quelques Italiens, Espagnols et Portugais qui Toulaient accompagner leur ami Geronimo jusqu'au bord de l'Escaut.
Lorsque Marie entendit les bénédictions et les joyeuses acclamations du peuple, lorsqu'elle vit des milliers d'yeux, brillants d'enthousiasme et d'amour, fixés sur elle, une vive rougeur colora son front et ses joues, et, tout émue, elle baissa les yeux. Mais, relevant immédiatement la tète , elle adressa à la foule charmée un regard plein d'affection et de reconnaissance qui, par une impression inexplicable, fit battre d'émotion tous les cœurs et monter vers le ciel avec plus d'élan qu'auparavant les acclamations.
Sur un signe de M. Van de Werve, la foule «'ouvnt respectueusememt, et tout le cortège des pareuts et des amis s'avança d'un pas rapide dans la rue.
La multitude se referma derrière eux, en répétant, sans se lasser, ses acclamations.
Partout où passait le couple devenu célèbre, les habitants s'empressaient de sortir de leurs maisons, et témoignaient bruyamment leur respect et leur amour pour ceux que le ciel avait si manifestement protégés.
Cette marche vers TEscaut ressemblait à un véritable triomphe.
M. Van de Werve, accoutumé à ces démonstrations do respect, ne semblait pas particulièrement touché de cet
accueil. II saluait à droite et à gauche avec une calme politesse.
Le vieux Deodati, au contraire, était profondément ému. Lui qui, ordinairement marchait un peu courbé, relevait maintenant la tète avec fierté. Il semblait ra jeuni ; un doux sourire se jouait sur ses lèvres et il re-» portait les yeux de la foule sur Geronimo comme s'il eût voulu dire : — Je suis son père nourricier et son oncle.
La main de Geronimo tremblait dans celle de sa charmante femme; son cœur battait vivement; sur son visage rayonnait la joie du cœur et le bonheur de rame.
De temps en temps il portait les yeux avec une singulière fixité sur Marie, et alors une joie secrète le faisait tressaillir. Chaque pas qu'il faisait le rapprochait de sa chère patrie, de l'Italie^ où il allait paraître au milieu de ses parents et de ses amis, avec la plus belle et la plus aimable compagne que Dieu lui-même lui avait donnée. Comme sa vie serait douce et heureuse ! Quelle jouissance que de respirer Tair parfumé du pays natal, la main dans la main de sa bien-aimée Marie, de parcourir avec elle ses collines et ses vallons, d^admirer sa splendide nature, et, jusque sur la cime do ses majestueuses montagnes, d'élever les mains vers Dieu et de le remercier de sa généreuse bonté I
Il était encore plongé dans la contemplation du bonheur que lui promettait l'avenir que le cortège passait sous la porte du Chantier et atteignait le quai;
Un cri de joie échappa à Geronimo. A.u milieu de TEscaut, se trouvait la galère // Salvatore^ pavoisee de pavillons dé mille couleurs, et, comme si le pesant navire eût senti quel précieux trésor la Néerlande allait lui .confier, il se balançait et s'agitait avec impatience sous le souffle d'une brise favorable.
Une partie des matelots étaient occupés à lever l'ancre; on entendait jusqu'au quai le grincement accéléré du cabestan. Tout le reste de l'équipage se trouvait sur les mâts et dans les cordages et agitait ses chapeaux en faisant retentir l'air de l'énergique cri de bienvenue;
— Benvcnuto ! benvenuto!... Viva ^ viva la nostra sUjnora!
En même temps, cinq ou six coups de canon éclatèrent sur les flancs de Vil Salvatore; la solennelle détonation se propagea en longs échos sur la surface du fleuve.
La foule répondit du rivage par une triple acclamation et le dernier retentissement des canons alla se perdre dans les vivats qui couraient sur les quais et sur les navires.
Sur ces entrefaites, des poignées de mains et des embrassements s'échangeaient aii bord de l'Escaut entre parents et amis. Plus d'un versait des larmes en balbutiant l'adieu. Plus que les autres encore, Marie Van de Werve devait être émue; car elle pleurait .abondamment Lorsque ses deux frères déposèrent un baiser inquiet sur gon front.
Geronimo s'était contenu jusques-là. Ses yeux brillaient bien et on pouvait bien voir qu'ils étaient gonflés de larmes, mais il faisait bonne contenance et ne pleurait pas#
- La galère // Saîvatore avait levé l'ancre ; les voiles fasièrent d'abord, mais bientôt elles prirent le vent et se gonflèrent en courbes gracieuses. Le vaisseau descendait majestueusement le fleuve avec la marée.
M. Van de Werve, Deodati et leurs deux heureu? enfants entrèrent dans la barque qui les attendait. Pétronille, la duègne, prit plac9 à côté de ses^ madtres... On échangea encore un dernier adieu e^ les huit rames tombèrent à la fois dans l'eau. L? barque^ poussée par les robustes bras des matelots, s'élança sur le fleuve et fit écumer les flots sous sa course rapide.
En ce moment; des larmes coulèrent sur les joûe.^ de Geronimo. Il jeta les bras au cou de Deodati, ei l'embrassant avec transport, il s'écria :
— mon cher oncle, mon bon père... l'Italie!
l'Italie 1
Et, levant les yeux au ciel, il dit d'une voix pleine de reconnaissance.
— Béni soyez-vous, mon Dieu pour toutes les souf-»
frances que vous m'avez envoyées : béni soyez-vous
pour votre infinie bonté. Il vous a plu de me la don-
iUer pour épouse, elle va être ma compagne dans ma
"patrie bien-aimée... Ah ! merci, mille fois merci pour
tous vos bienfaiiai
A. peine ces paroles s'étaient-elles échappées de ses lèvres que la barqae abordait la galère.
On descendit une échelle, et tous^ aidés parles ma* tclots, montèrent sur le pont.
Le pilote donna un signal, toutes les voiles furent déployées, le navire hésita un instant, comme 8*il cherchait le vent, et s'avança ensuite rapidement sur le fleuve majestueux.
Cinq ou six coups de canon retentirent de Dou- Teau sur les flancs d'il Salvaiore^ et le peuple qui cou* Trait les quais eMes vaisseaux i^épondit à ce salut ton** nant par des acclamations qui se prolôngèreii.t jusqu'à ce que la galère eut disparu à tous les yeuiL derrièro la tète de Flandre.. ••
Comme si chaque spectateur en ce moment eût ét& animé par une même pensée, la foule entièrese retourna,, s'éloigna par toutes les portes de l'Escaut et les issues du Chantier et se mit à courir en toute bâte vers l'intérieur de la ville.
Le torrent de peuple qui venait de quitter si précipitamment les quais atteignit bientôt le grand marché, mais trouva cette place et les rues voisines tellement encombrées de monde, qu'il n'y avait pas moyen de pénétrer de deux pas dans cette multitude compacte. .
La vaste place, qui s'étend devant l'hôtel de ville était couverte, aussi loin que pouvait porter la vue, d'une mer de tètes ; toutes les fenêtres étaient pleines de femmes et même d'enfants ; les toits et les goût- ^ tières fourmillaient de curieux^ les balustrades de fer
despuils semblaient ployer sous le 'poids des enfants des rues qui s'y cramponnaient.
> Il régnait cependant un imposant silence. Pas un bruit ne se détachait sur le sourd murmure de ces milliers d'hommes, sinon le glas sombre et funèbre delà cloche des morts, qui laissait tomber un à un dans Tair ses sons plaintifs... et parfois aussi un cri de détresse^ si déchirant, si affreux qu'il faisait tressaillir et pâlir les spectateurs, plus encore que le son lugubre de la cloche dés morts.
Tous les yepx. étaient tournée vers l'hôtel de ville et Sxés sur un point devant cet édifice, d'où un épais nuage de fumée s'élevait en tournoyant daûs les airs, et où. le sinistre cri de détresse s'échappait d'un brasier.
Ce qui se passait ce jour*là sur le grand marché, à Anvers, nous est rapporté dans les termes suivants par Matteo Bandello, évêque d'Agen, qui vivait à cc:le époque, et parle d'après un témoin oculaire.
a Au jour fixé, Simon Turchi fut enfermé dansco même fauteuil... et conduit sur une charrette par les rues d'Anvers, le bon père l'accompagnant toujours et lui prodiguant ses exhortations. Lorsqu'ils arrivèrent sur le grand marché, le fauteuil avec Simon dedans fut descendu de lacharreth. tes bourreaux allumèrent autour un petit feu qu'ils alimentaient de temps en temps avec du bois, de telle sorte néanmoms que la chaleur ne fut pas trop forte, mais suffit pour rôtir lentement le malheureux Turchi. Le religieux se iieS"
vaît aussi près de lui que le lui permettait la chaleur, et lui cria à plusieurs reprises : - •
» — Simon, voici le moment desereperitipl Le patient répondit aussi longtemps qu'il le put :
» — Oui, mon père. Autant qu'on pouvait en jugei par l'extérieur.
» Simon Turchi montrait une grande repentance, beaucoup de patience, et s'abandonnait avec résignation à la mort cruelle et infamante qui l'attendait* Lorsqu'on vit qu'il avait. rendu Tesprit, on prit le corps à demi-brûlé avant qu'il fût devenu tout à fait méconnaissable et on le transporta hors de la ville où on l'attacha à un poteau avec une chaîne de fer, et on lui mit au côté le poignard avec lequel il avait frappé le jeune Deodati. Le poteau fut planté au bord d'un chemin public afin qu'il pût être vu de chacun, pour servir d'exemple, comme flétrissure et châtiment da eruel meurtre commis, ».