Le député d'Arcis
Dans la soirée qui suivit l'élection où il venait de jouer un rôle si humiliant pour son amour- propre, Maxime de Trailles était reparti pour Paris. En le voyant faire, dès son arrivée, une rapide toilette et demander aussitôt sa voiture, on pourrait croire à une visite chez le comte de Rastignac, ministre des travaux publics, auquel il va renii. 1
dre compte de sa mission et en expliquer le mauvais succès; mais un autre intérêt plus pressant paraît le réclamer.
— Chez le colonel Franchessini, dit-il à son cocher.
Arrivé à la porte d'un des plus coquets hôtels du quartier Breda, en passant devant le concierge, auquel il fait un bonjour de la tête, M. de Trailles en reçoit ce signe affirmât if qui veut dire : « Monsieur est chez lui. » En même temps, le son d'un timbre l'annonce à un domestique venu pour lui ouvrir la porte du péristyle.
— Le colonel est visible? dit-il.
— Il vient de passer chez madame. Monsieur veut-il que j'aille l'avertir?
— C'est inutile, je vais l'attendre dans son cabinet.
Et, comme un familier de la maison, sans que le domestique ait besoin de lui montrer le chemin, lui-même s'introduit dans une vaste pièce à deux fenêtres, de plainpied avec un jardin. Ce cabinet est, comme le luth de Bologne compris dans le fameux inventaire de l'Avare, garni de toutes ses cordes ou peu s'en faut; en d'autres termes, tous les meubles qui lui permettent de prétendre à sa savante désignation, tels que bureau, bibliothèque, cartes, mappemondes, y forment le fonds d'un ameublement trèscomplet et très-somptueux; mais, sportman effréné et l'un des membres les plus actifs du Jockey-Club, le colonel a laissé déborder peu à peu, dans ce prétendu sanctuaire du travail et de la science, son fumoir, sa salle d'armes et sa sellerie : de telle sorte que des pipes et armes de toute forme et de tout pays, y compris le casse-tête du sauvage, des selles, des fouets de chasse, des mors et étriers de tous modèles, des gants d'armes et des gants
de boxe y forment la complication la plus disgracieuse et la plus singulière. Du resie, en s'entourant ainsi de tous
bjets de ses occupations et études favorites, le colonel est un homme qui montre le courage de son opinion.
d lui, en effet, au delà d'une attention continuée pendant un quart d'heure, il n'y a pas au monde une lecture
:ble, si ce n'est celle du Journal des Haras. Il faut croire pourtant aussi que la politique a trouvé moyen de se glisser dans cette existence si profondément vouée au culte de l'exercice musculaire et de la science hippique, car, sur le parquet, Maxime trouve une jonchée de la plupart des journaux parus dans la matinée, et que le colonel y a jetés dédaigneusement après les avoir parcourus. Au milieu de tout cet abatis, M. de Trailles rainasse le Sational, et tout d'abord il y est salué par ces quelques lignes placées sur la première page, en entre-filet :
« Notre cause est assurée d'un succès éclatant dans l'arrondissement d'Arcis-sur-Aube. Malgré tous les efforts du fonctionnarisme local, joints à ceux d'un agent particulier que le ministère avait dépêché sur ce point menacé, le bureau a été composé tout entier dans le sens des opinions de la gauche avancée. Nous pouvons donc, à coup sûr, oncer pour demain la nomination de M. Dorlange,l'un nos statuaires les plus distingués, que* nous avions chaudement recommandé au choix des électeurs. Nos lecteurs ne s'étonneront pas en voyant proclamer, au lieu du nom de Dorlange, celui de M. Charles de Sallenauve. Par un acte authentique, passé le 2 mai, en l'étude de maître Achille Pigoult, notaire à la résidence d'Arcis, M. Dorlange
est autorisé à prendre le nom d'une des meilleures familles de la Champagne, dont il ne se savait pas l'un des descendants; mais, Dorlange ou Sallenauve, le nouveau député est des nôtres ; et c'est ce dont le ministère pourra s'assurer prochainement à la tribune. En lisant les phrases si éloquentes prononcées par le candidat lors de la réunion préparatoire, sans flatterie comme sans aucune préoccupation de parti, on peut lui prédire, dans les luttes parlementaires , le plus remarquable succès. »
Maxime jette le journal avec mauvaise humeur et ramasse une autre feuille : celle-ci est un organe de l'opinion légitimiste; il y lit également, sous la rubrique Élections :
« L'état-major de la garde nationale et le Jockey-Club, qui, déjà, dans la dernière Chambre, avaient plusieurs représentants, viennent d'envoyer à celle dont la première session va s'ouvrir une de leurs plus éclatantes notabilités. Le colonel Franchessini, si connu par l'ardeur qu'il met à la poursuite des gardes nationaux réfractaires, a été nommé à la presque unanimité dans un des bourgs pourris de la liste civile. On pense qu'il ira s'asseoir à côté de la phalange des aides de camp, et qu'à la Chambre, comme dans les bureaux de l'état-major, il se montrera l'un des plus ardents et des plus fermes soutiens de la politique de l'ordre de choses. »
Comme Maxime achevait de lire cet article, entra le colonel.
Après avoir un moment servi sous l'Empire, le colonel Franchessini était devenu l'un des plus brillants colonels de la Restauration; mais, à la suite de quelques nuages qui s'étaient élevés autour de la parfaite honorabilité de son caractère, il s'était vu dans la nécessité de donner sa démission, de telle sorte qu'en 1830 il était en parfaite mesure pour se dévouer de la façon la plus passionnée à la dynastie de juillet. N'ayant, toutefois, pas repris du service, parce que, peu de temps après sa mésaventure, il avait éprouve la consolation d'une Anglaise immensément riche, qui s'était laissé prendre à la beauté de ses formes, dignes alors de l'Antinous, et en avait fait son mari, le colonel Franchessini avait fini par retrouver ses épaulettes dans l'état-major de la milice citoyenne. Là, en effet, il était l'un des plus turbulents et des plus tracassiers traîneurs de sabre, et, par les immenses relations que lui avaient values sa fortune et cette position privilégiée, il venait, la nouvelle était exacte, de se pousser à la Chambre des députés. Approchant la cinquantaine, comme II. >!e Trailles, son ami, le colonel Franchessini avait des prétentions à une arrière-jeunesse que sa constitution sèche et sa tournure leste et militaire semblaient lui promettre de perpétuer longtemps. S'il avait fini par prendre son parti de ses cheveux grisonnants, dont il se contentait d'éteindre le reflet argenté en les tenant toujours coupes très-ras, il était moins résigné sur la canitie de sa moustache, qu'il portait juvénilenient relevée en croc, et, au moyen d'un cosmétique hongrois, il essayait de lui maintenir sa coloration primitive. Mais qui veut trop prouver ne prouve rien, et, dans le noir dont il se servait, l'arti-
fice et le surnaturel se laissaient deviner à un ton cru et d'une égalité de nuance trop parfaite pour n'être pas invraisemblable. De là, dans sa physionomie, fortement basanée et empreinte au plus haut degré de l'origine italienne qu'indiquait son nom, une expression de rigidité singulière, à laquelle des traits devenus anguleux, un regard perçant et un grand nez d'oiseau de proie étaient loin d'apporter le tempérament et le correctif désirables.
— Eh ! Maxime, fit-il en donnant la main à l'hôte qui l'attendait, d'où diable sortez-vous? Il y a plus de quinze jours qu'on ne vous a entrevu au club !
— D'où je viens? répondit M. de Trailles, je vais vous le dire; mais, d'abord, que je vous fasse mon compliment.
— Oui, dit négligemment le colonel, ils ont eu l'idée de me nommer! Ma foi! je vous assure que je suis bien innocent de ce qui s'est passé, et, si personne ne s'en était mêlé plus que moi...
— Mais, mon cher, vous êtes un choix d'or pour un arrondissement, et, pour peu que les électeurs auxquels j'ai eu affaire se fussent montrés aussi intelligents!...
— Comment! vous aussi, vous vous portiez quelque part? Mais, d'après l'état un peu... tourmenté de vos finances, je ne vous croyais pas en mesure pour cela.
— Aussi n'opérais-je pas pour mon compte; Rastignac était très-inquiet de l'arrondissement d'Arcis-sur-Aube, et il m'avait prié d'aller là passer quelques jours.
— Arcis-sur-Aube! Mais, mon cher, si j'ai bien souvenir d'un article que j'ai lu ce matin dans une de ces feuilles de chou, le choix menace d'être détestable; n'est-ce pas
un plâtrier, un faiseur de bonshommes, qu'ils se proposent de nous envoyer?
— Justement, et c'est de cette infamie que je suis venu vous parler; j'ai voulu en causer avec vous avant tous autres. J'arrive, il n'y a pas deux heures, et je ne verrai
ignac qu'en sortant d'ici.
— Il va très-bien, le petit ministre! dit le colonel en rompant l'habile déduction par laquelle, dans chacune de ses paroles, Maxime n'avait cessé de graviter vers l'objet de sa visite; on est très-content de lui au château. Connaissez- vous cette petite Nucingen qu'il a épousée?
— Oui, je vois souvent Rastignac; c'est une trèsancienne connaissance à moi.
— Elle est gentille, cette petite, poursuivit le colonel, très-gentille, et, la première année du mariage enterrée, je crois qu'en risquant de ce côté-là une charge, on pourrait espérer de n'être pas trop mal accueilli.
— Allons donc! dit Maxime, un personnage sérieux comme vous, un législateur! Moi, rien que pour avoir été, au compte d'autrui, remuer la matière électorale, je
■ns un homme tout à fait posé.
— Vous dites donc alors que vous étiez allé à Arcissur-Aube pour empêcher l'élection de ce tailleur de pien
— Pas du tout; j'y étais allé pour me «nettre en travers d'une élection centre gauche.
— Peuh! je ne sais pas si je n'aime pas autant une
île la gauche pure... Mais prenez donc un cigare, j'en ai là d'excellents, ce sont ceux que fument les princes.
Maxime n'aurait eu aucun bénéfice à refuser, car déjà le colonel s'était levé pour sonner son valet de chambre , à qui il dit ce seul mot :
— Du feul
Les cigares allumés, M. de Trailles prévint une autre interruption en déclarant, avant d'être interpellé, que, de sa vie, il n'avait fumé quelque chose d'aussi exquis. Commodément campé dans son fauteuil, et lesté en quelque façon du passe-temps qu'il venait de se ménager, le colonel parut devoir promettre une attention moins fugace. Alors, M. de Trailles reprit :
— Tout allait d'abord à miracle. Pour écarter le candidat dont s'inquiétait le ministère, un avocat, vous savez, la pire espèce de teigne, j'avais déterré un ancien bonnetier, maire de la ville, bête à faire plaisir, auquel j'avais persuadé de se mettre sur les rangs. Le brave homme était convaincu qu'il appartenait, ainsi que son concurrent, à l'opposition dynastique. C'est là l'opinion qui, pour le moment, domine dans le pays. L'élection, par mes soins, était donc comme faite; mais, une fois notre homme rendu à Paris, le grand séducteur des Tuileries n'aurait eu que trois mots à dire, et, ce farouche opposant retourné comme un des bas de sa fabrique, on en faisait ce que l'on voulait.
— Mais c'était très-bien joué, cela, dit le colonel, et je reconnais là mon Maxime.
— Vous le reconnaîtrez mieux encore quand il vous dira que, dans cette combinaison, sans faire danser l'anse du panier, il trouvait aussi son petit bénéfice. Pour greffer chez ce végétal un peu de l'ambition parlementaire, j'avais
d'abord dû m'adresser à sa femme, provinciale assez ragoûtante, quoique déjà sur le retour...
— Oui, enfin, très-bien, dit Franchessini : mari, déput; et... content.
— Vous n'y êtes pas, mon cher. Dans la maison, il y a une fille unique, enfant gâtée, dix-neuf ans, une figure très-agréable, et quelque chose comme un million de dot.
— Mais, mon cher Maxime, j'ai passé hier soir devant votre carrossier, votre tailleur, et je vous assure que je n'ai pas vu d'illuminations...
— Elles auraient été malheureusement un peu prématurées. Quoi qu'il en soit, les deux femmes enragées du besoin d'émigrer à Paris; de la reconnaissance par-dessus les toits pour l'homme qui leur promettait de les y introduire par la porte du palais Bourbon; la petite, folle d'un titre de comtesse; la mère, transportée de l'idée d'avoir un salon politique : vous voyez tout ce que la situation offrait de facilement exploitable, et vous me connaissez, je pense, assez pour croire que je ne suis pas resté audessous des possibilités tout d'abord entrevues.
— Tranquille sur votre compte , répondit le colonel en allant ouvrir une fenêtre pour donner issue à la fumée dont les deux cigares commençaient à remplir l'appartement.
— J'étais donc en mesure, reprit Maxime,#de m'embonneter de la fille et de la dot, aussitôt mon dessein bien arrêté de sauter à pieds joints dans celte mésalliance, quand, tombant des nues, ou, pour mieux dire, sortant de dessous terre, apparaît dans le pays ce monsieur à double nom dont le National vous parle ce matin,
— Ah çà! demanda le colonel, qu'est-ce que c'est que cet acte authentique qui vous permet de prendre un nom dont, la veille, vous ne vous doutiez pas?
— Une reconnaissance d'enfant naturel par-devant notaire; cela est parfaitement légal.
— Alors, ce monsieur appartient à la classe intéressante des enfants anonymes. Eh! eh! ces gaillards-là ont souvent de l'étoile! je ne m'étonne pas que celui-ci vous ait coupé l'herbe sous le pied.
— Mon cher, reprit Maxime, si nous étions au moyen âge, je vous expliquerais par la magie et les sortilèges le complet désarçonnement de mon candidat et la nomination de celui que vous êtes menacé d'avoir pour collègue. Comment comprendre, en effet, qu'une vieille tricoteuse, ancienne amie de Danton, et aujourd'hui supérieure d'un couvent d'ursulines, avec l'aide de son neveu, obscur organiste de Paris, qu'elle avait mandé pour être l'homme extérieur de son intrigue, ait pu à ce point ensorceler un collège électoral, que cet intrus soit arrivé à y rallier une imposante majorité?
— Mais, enfin, il avait bien quelques accointances dans le pays?
— Pas l'ombre, si ce n'est cette béguine. Fortune, relations et jusqu'à un père, tout lui manquait au moment de son arrivée! Au débotté, Dieu sait par quelle habileté! on l'improvise propriétaire d'un domaine important. Suivant le même procédé, un prétendu gentilhomme de l'endroit, d'où il était soi-disant absent depuis des années, se présente avec cet intrigant chez un notaire, le reconnaît au galop pour son fils et disparaît dans la nuit suivante
sans que personne puisse dire le chemin qu'il a pris. Le tour fait, l'ursuline et son aide de camp lancent la candidature; alors, républicains, légitimistes, conservateurs, clergé, noblesse, bourgeoisie, tout, comme par l'effet d'un charme jeté sur la contrée, se met à tourner au favori de cette vieille fee aux nonnes, et, sans le bataillon sacré des fonctionnaires qui, sous mon œil, fait bonne contenance et ne se débande pas, il n'y avait pas de raison pour que son élection, comme la vôtre, n'eût lieu à l'unanimité.
— Alors, pauvre ami, bonsoir à la dot !
— Pas précisément; mais au moins tout est ajourné. Le père se plaint qu'on ait troublé la béate tranquillité de son existence, et qu'on l'ait affublé d'un ridicule, quand le pauVre homme en est déjà si riche ! La fille veut bien toujours être comtesse, mais sa mère ne prend pas son parti de voir son salon politique à vau-l'eau, et Dieu sait jusqu'où je serai obligé maintenant de pousser avec elle la consolation. D'ailleurs, moi-même, je suis talonné par la nécessité d'avoir prochainement la solution de mon problème; là, elle était trouvée, je me mariais, je prenais une année pour l'arrangement de mes affaires; puis, à la prochaine session, je faisais donner la démission à mon bonhomme de beau-père, et venais occuper à la Chambre son siège devenu vacant : vous comprenez, devant moi quel horizon !
— Mais, mon cher, horizon politique^ part, il ne faut pas laisser échapper ce million.
— Mon Dieu! de ce côté-là, sauf l'ajournement, je suis tranquille. Mes gens vont arriver à Paris. Après l'échec qu'ils viennent de subir, le séjour d'Arcis n'est plus pour
eux supportable. Beauvisage en particulier (pardon du nom, mais c'est celui de ma famille adoplive), Beauvisage est, comme Goriolan, prêt, s'il le pouvait, à mettre à feu et à sang son ingrate patrie. D'ailleurs, en se transplantant ici, ces malheureux exilés savent où reposer leur tête, car ils vont, s'il vous plaît, être propriétaires de l'hôtel Beauséant.
— Propriétaires de l'hôtel Beauséant 1 s'écria le colonel avec stupéfaction.
— Eh bien, oui : Beauséant, Beauvisage; il n'y a que la désinence à changer. Ah î mon cher, vous ne savez pas ce que c'est que ces fortunes de province accumulées sou à sou, quand surtout, à la puissance de l'épargne, vient s'ajouter l'aspiration incessante de cette Sangsue qu'on appelle le commerce I II faut en prendre notre parti : la bourgeoisie monte constamment comme un flot, et c'est encore affable à elle de nous acheter nos châteaux et nos terres, au lieu de nous guillotiner, comme en 93, afin de les avoir pour rien.
— Mais, vous, mon cher Maxime, à vos terres et à vos châteaux vous avez mis bon ordre !
— Vous voyez bien que non, mon ami, puisqu'en ce moment me voilà occupé à me reconstituer.
— Cet hôtel Beauséant, dit le colonel en évoquant un lointain souvenir, je n'y ai pas mis le pied depuis le dernier bal qu'y donna la vicomtesse, sa propriétaire, la nuit même où un désespoir d'amour lui lit prendre la résolution d'aller s'ensevelir en Normandie, dans une de ses terres. (Voir le Père Goriot,) J'étais là avec cette pauvre lady Brandon, et nous y fîmes un effet du diable; mais je me
rappelle la magnificence des appartements : c'est un séjour royal.
— Heureusement, tout y a été bouleversé depuis; pendant longtemps, cette belle demeure a été louée à des Anglais, en sorte que maintenant d'énormes réparations y sont nécessaires. C'est là pour moi un lien excellent avec mes provinciaux, qui sans moi ne sauraient par quel bout s'y prendre ; il est déjà convenu que je serai l'ordonnateur général des travaux, mais j'ai fait à ma future bellemère une autre promesse, et j'ai besoin, mon cher, de votre concours afin de m'en acquitter.
— Ce n'est pas un bureau de tabac ou un bureau de papier timbré que vous voulez déjà me demander pour elle?
— Non, c'est moins difficile. Ces damnées femmes, quand la haine ou l'esprit de vengeance les animent, sont vraiment merveilleuses d'instinct, et madame Beauvisage, que le nom seul de ce Dorlange fait rugir comme une lionne, s'est mis en tête que sous son incompréhensible succès devait serpenter quelque sale intrigue. Il est certain que l'apparition et la disparition de ce père d'Amérique peuvent donner lieu aux interprétations les plus singulières et très-probablement, si l'on serrait le bouton à l'organiste, qui, chargé, dit-on, de l'éducation de l'intéressant bâtard, passe aussi pour savoir tout le secret de sa naissance, on arriverait peut-être aux révélations les plus inattendues. Là-dessus, j'ai pensé à un homme sur lequel vous avez, je crois, une grande influence, et qui, dans cette chasse au Dorlange, pourrait nous aider beaucoup. Vous vous rappelez ce vol de bijoux, commis au préjudice de Jenny Cadine, et dont un soir, en soupant chez
Véry, elle se montrait si désolée? Vous demandâtes alors au garçon du papier et de l'encre, et, sur un simple mot que vous fîtes porter, à trois heures du matin, chez un M. de Saint-Estève, la police se mit si bien en campagne, qu'avant le lendemain, au soir, les voleurs étaient pris et les bijoux retrouvés.
— Oui, dit le Colonel, je me souviens de cela; mon impertinence fut heureuse; mais je vous dirai qu'avec un peu plus de sang-froid, je n'eusse pas traité aussi cavalièrement M. de Saint-Estève. C'est un homme à aborder avec plus de façons.
— Ah çà! est-ce que ce n'est pas un ancien forçat que vous avez contribué à faire gracier, et qui a pour vous un peu de la vénération que Fieschi montrait pour un de ses protecteurs?
— C'est vrai : M. de Saint-Estève, comme son prédécesseur Bibi-Lupin, a eu des malheurs; mais il est aujourd'hui chef de la police de sûreté, fonctions fort importantes et qu'il remplit avec une supériorité rare. S'il s'agissait de quelque chose qui ressortît directement à son département, je n'hésiterais pas à vous donner pour lui une recommandation ; mais l'affaire dont vous me parlez est délicate, et, avant toute chose, j'ai besoin de le pressentir même pour savoir s'il consentira à en causer avec vous.
— Je croyais que vous disposiez de lui de la manière la plus absolue? N'en parlons plus, si cela doit souffrir quelque difficulté.
— La plus grande difficulté, c'est que je ne le vois pas; je ne peux pas naturellement lui écrire pour un pareil objet; il me faut donc une occasion, une rencontre. Du reste,
que n'en parlez-vous à Rastignac, qui lui ferait donner Tordre d'agir?
— Vous le comprenez, Rastignac va très-mal me recevoir; je lui avais d'avance assuré un succès, et je lui rapporte un échec; dans la ressource dont je m'avise, il verra un de ces rêves creux auxquels on se cramponne pour couvrir une défaite; enfin, de toute manière, j'aimerais mieux ne devoir ce service qu'à votre vieille amitié.
— Mais elle ne vous fait pas défaut, dit le colonel en se levant; je ferai de mon mieux pour vous contenter; seulement, il faut un délai.
La visite avait duré longtemps. Maxime se tint pour dit qu'il devait l'abréger, et prit congé, mais avec une nuance de refroidissement dont le colonel ne se préoccupa pas beaucoup.
Aussitôt que M. de Trailles fut parti, Franchessini alla prendre un valet de pique, qu'il découpa bizarrement, de manière à laisser subsister entière la figure imprimée sur la carte. Placée ensuite entre deux papiers épais, cette espèce d'hiéroglyphe fut confiée à une enveloppe. Sur cette enveloppe, en déguisant son écriture, le colonel mit pour suscription : Monsieur de Saint- Eslève, petite rue Sainte- Anne, près du quai des Orfèvres.
: fait, il sonna, donna l'ordre qu'on dételât sa voiture, qu'il avait demandée avant l'arrivée de Maxime, et, sortant à pied, dans la première boîte aux lettres qu'il trouva sur son chemin, il jeta sa singulière missive. Il avait pris soin, au préalable, de regarder s'il l'avait solidement cachetée.
A la suite des élections qui venaient de finir, le minis-
tére, contre son attente, conservait dans la Chambre une majorité, majorité problématique et provisoire, qui ne lui promettait qu'une existence souffreteuse et combattue. Toutefois, il avait obtenu ce succès matériel dont on se contente quand on veut à tout prix s'éterniser au pouvoir. Dans son camp, on chantait ce Te Deum à toutes mains, qui sert à célébrer aussi bien les défaites douteuses que les victoires franchement enlevées. Le soir du jour où le colonel Franchessini avait eu avec Maxime de Trailles la conversation que nous venons de rapporter, le résultat général des élections était connu; les ministres de la rive gauche, qui recevaient ce jour-là, voyaient donc leurs salons encombrés; et en particulier au ministère des travaux publics, chez le comte de Rastignac, la foule était énorme. Sans être précisément homme de tribune, par sa dextérité, par l'élégance de ses manières, par son esprit de ressources, et surtout par son dévouement absolu à la politique personnelle, ce diminutif d'homme d'État, dans un cabinet destiné à vivre d'expédients, devait arriver à un rôle de première importance. Trop préoccupée de ses enfants pour être fort exacte à remplir ses devoirs du monde, madame de l'Estorade devait depuis longtemps à madame de Rastignac une visite. C'était celle que la femme du ministre était venue lui faire le soir où le sculpteur, passé député, avait dîné chez elle à l'occasion de cette fameuse statuette, précédemment racontée à madame Octave de Camps. Zélé conservateur, nous le savons déjà, M. de l'Estorade avait insisté pour que, dans un jour où la politesse et la politique trouveraient à la fois leur compte, sa femme payât sa dette, déjà ancienne. Arrivée de bonne
heure, afin d'être plus tôt quitte de sa corvée, madame de l'Estorade se trouvait occuper le haut bout du cercle formé par les femmes assises, pendant. que les hommes causaient debout. Son fauteuil était côte à côte avec celui de madame de Rastignac, placée la première à partir de la cheminée; dans les salons officiels, c'est une façon d'enseigne à l'usage des arrivants, qui ainsi savent droit où aller pour saluer la maîtresse de la maison. En espérant faire sa visite courte, madame de l'Estorade avait compté sans les entraînements de conversation auxquels, dans un jour pareil, devait être emporté son mari. Influent, bien plus qu'orateur, à la Chambre des pairs, mais passant pour un esprit d'une grande prévision et d'une extrême justesse, à chaque pas que faisait M. de l'Estorade en circulant dans les salons, il était arrêté, tantôt par une notabilité politique, tantôt par une notabilité de la finance, de la diplomatie ou seulement du monde des affaires, et pressé curieusement de dire son impression sur l'avenir de la session qui allait commencer. A toutes ces interpellations, le président de la cour des comptes répondait avec des développements plus ou moins étendus, et, par moments, il avait le plaisir de se voir devenu le centre d'un groupe où ses aperçus étaient soigneusement recueillis. Ce succès le rendait très-peu attentif à la pressante télégraphie de sa femme, qui, le suivant de l'œil dans sis nombreuses évolutions, toutes les fois qu'elle l'avait à portée de son regard, lui faisait un signe pour marquer son désir de lever la séance. Le peu d'état qu'il semblait faire de cette impatience est même une observation à enregistrer dans l'état du ciel, si habituellement uni et serein, des deux
époux. Dix ans encore après son mariage, M. de l'Estorade, qui avait été accepté par sa femme avec un tout autre sentiment que celui de l'enthousiasme, se serait épouvanté à l'idée d'une froideur d'obéissance aussi prononcée, mais trois lustres entiers s'étaient écoulés depuis que, par des prodiges de résignation, il avait obtenu la main de la belle Renée de Maucombe, et, si celle-ci n'avait rien vu altérer encore de sa splendeur de beauté, lui, au contraire, avait considérablement vieilli. Les vingt ans de différence qui existaient entre son âge de cinquante-deux ans et les trente-deux ans de madame de l'Estorade commençaient d'autant plus à marquer, qu'à trente-sept ans, quand il était entré en ménage, il avait déjà les cheveux grisonnants et une santé ruinée. Une affection du foie qu'il commençait à couver alors, après avoir sommeillé pendant des années, semblait depuis quelque temps se réveiller; et, en même temps que cette disposition morbide, qui est volontiers celle des hommes d'État et des ambitieux, pouvait déterminer chez lui une attraction plus vive vers les intérêts politiques, elle lui rendait, si l'on ose ainsi parler, la bouche moins sensible à la pression du mors conjugal. Du reste, le ridicule accès de jalousie auquel nous l'avons vu une fois se laisser emporter n'avait peut-être eu d'autre cause que cette sourde souffrance de l'organe entrepris, qui déjà étalait sur ses traits fatigués la jaune livrée de l'hépatite à l'état déclaré. M. de l'Estorade causa tant et si bien, qu'à la fin les salons se vidèrent, et qu'autour de sa femme et de madame de Rastignac finit par se grouper un petit cercle, composé tout entier d'intimes de la maison. Venant de reconduire le dernier de ses visiteurs assez
importants pour mériter cette attention, le ministre enleva, en passant, le président de la cour des comptes à l'étreinte, selon lai assez dangereuse, d'une espèce de baron wurtembergeois, agent occulte d'une des puissances du Nord, qui, à l'aide de son baragouin et de sa brochette, savait s'approprier, touchant la fin des affaires, toujours un peu plus de renseignements qu'on n'entendait lui en confier. Prenant familièrement par le bras le naïf M. de l'Estorade, qui se prêtait complaisamment aux filandreuses tirades d'outre-Rhin avec lesquelles le diplomate marron avait soin de cotonner les curiosités qu'il n'osait pas présenter à cru :
— Ce n'est rien, vous savez, que cet homme, dit Rastignac, après que l'étranger lui eut adressé un salut de
•'quiosité la plus humble.
— Il ne cause pas mal pourtant, repartit M. de l'Estorade, n'était son maudit accent...
— Au contraire, reprit le ministre, c'est là sa force, comme celle de Nucingen, mon beau-père. Avec leur manière d'estropier le français et d'avoir toujours l'air de planer dans les nues, ces Allemands sont les plus habiles crorheteurs de secrets.
Une fois relié au groupe qui entourait sa femme :
— Madame, dit Rastignac à la comtesse, en tenant toujours son bras pacsé sous celui du mari, je vous ramène M. de l'Estorade; je viens de le surprendre en conversation criminelle avec un homme d'État du Zollverein, qui, sans moi, probablement ne vous l'eût pas rendu de cette nuit.
— Mais je me préparais moi- môme à demander un lit à
madame de Rastignac, pour la mettre enfin en possession de la liberté que les éternelles conversations de M. de l'Estorade m'ont empêchée de lui rendre pendant toute la soirée.
Madame de Rastignac protesta du plaisir qu'au contraire elle avait eu à profiter, le plus longtemps possible, du voisinage de madame de l'Estorade, regrettant seulement d'avoir été trop souvent forcée d'interrompre leur conversation pour se prêter aux hommages de ces étranges figures de députés nouvellement éclos qui s'étaient relayées pour venir la saluer.
— Oh! chère, s'écria Rastignac, voilà tout à l'heure la session ouverte : n'ayons pas, je vous en prie, de ces airs de dédain pour les élus de la représentation nationale! Aussi bien, vous vous feriez des affaires avec madame; elle protège, m'a-t-on dit, beaucoup un de ces souverains de fraîche date.
— Moi ? dit avec un air d'étonnement madame de l'Estorade, qui rougit un peu.
Elle avait, par son teint , encore éclatant de fraîcheur, une grande prédisposition à ce mouvement de physionomie.
— Ah ! mais c'est vrai, dit madame de Rastignac, je ne pensais plus à cet artiste qui, la dernière fois que j'eus le plaisir de vous voir chez vous, faisait dans un coin du salon ces charmantes découpures à vos enfants. J'avoue que j'étais bien loin de me douter alors qu'il dût être un de nos maîtres.
— Dès cette époque pourtant, répondit madame de l'Estorade, il était question de sa candidature, mais il
est vrai qu'à ce moment on la traitait assez légèrement.
— Non pas moi ! dit vivement M. de l'Estorade, qui troul'occasion de mettre un chevron de plus à sa réputation d'habile prophète. Dès la première conversation politique que j'eus avec ce prétendant, If. de Ronquerolles est là pour le dire, je me déclarai étonné de la portée qu'il manifestait.
— Très-certainement, répondit celui qui venait d'être interpellé, ce n'est pas un garçon ordinaire, mais je ne crois pas à son avenir; c'est un homme de premier mouvement, et, M. de Talleyrand Ta très-bien remarqué, le premier, c'est toujours le bon.
— Eh bien, monsieur? fit avec ingénuité madame de l'Estorade.
— Eh bien, madame, répondit M. de Ronquerolles, qui s'était fait une fatuité du scepticisme, l'héroïsme n'est pas de notre temps ; c'est un bagage horriblement lourd et embarrassant avec lequel on s'embourbe dans tous les chemins.
— J'aurais cru pourtant que les grandes qualités du cœur et de l'esprit entraient pour quelque chose dans la composition d'un homme distingué.
— Qualités de l'esprit,... oui, vous avez raison, et encore à la condition qu'elles soient tournées d'un certain côté; mais les qualités du cœur, dans la vie politique, à quoi ça peut-il servir? à vous hisser sur des échasses avec lesquelles on marche moins bien qu'à terre, et dont on tombe à la première poussée, en se cassant le cou.
— A ce compte, dit en riant madame de Rastiguac, penr dant que madame de l'Estorade se taisait en dédaignant
de répondre, le monde politique ne serait donc peuplé que de vauriens?
— - Mais un peu, madame; demandez plutôt à Lazarille!
Et, en faisant cette allusion à une plaisanterie restée célèbre au théâtre, M. de Ronquerolles posa familièrement la main sur l'épaule du ministre.
— Je trouve, mon cher, dit Rastignac, que vos généralités sont un peu trop particularisées.
— Non, mais, voyons, reprit M. de Ronquerolles, parlons sérieusement. A ma connaissance, ce M. de Sallenauve (c'est, je crois, le nom qu'il a échangé contre son nom de Dorlange, que lui-même appelait gaiement un nom de comédie) se trouve avoir commis en peu de temps deux très-belles actions. Moi présent et assistant, il a manqué se faire tuer par le duc de Rhétoré, pour quelques paroles malsonnantes prononcées sur le compte d'un de ses amis. Ces paroles, d'abord il pouvait ne pas les avoir entendues; et c'est tout juste, après les avoir recueillies, s'il avait, je ne dis pas le devoir, mais le droit de les relever.
— Ah! fit madame de Rastignac, c'est lui qui a eu avec M. de Rhétoré ce duel dont il a été tant parlé?
— Oui, madame, et je dois dire que, dans cette rencontre, moi qui m'y connais, il se conduisit avec une bravoure consommée.
Avant de laisser entamer le récit de Vautre belle action, au risque de se montrer impolie en coupant en deux le raisonnement commencé, madame de l'Estorade se leva et fit imperceptiblement signe à son mari qu'elle voulait partir. M. de l'Estorade profita de la ténuité de la démons-
tration pour ne la pas comprendre et rester en place. M. de Ronquerolles reprit :
— Son autre belle action fut de se jeter sous les pieds hevaux emportés , pour arracher à une mort imminente la fille de madame.
Tous les regards se portèrent sur madame de l'Estorade, qui, cette fois, rougit à fond; mais, en même temps, reprenant la parole, ne fût-ce que parle besoin impérieux de se faire une contenance, elle dit avec émotion :
— Il est à croire, monsieur, que vous arriverez à conclure que M. de Sallenauve a été un grand sot dans cette
t.^ion, car il y allait de sa vie, et il coupait court ainsi à tous ses succès à venir; je dois vous dire pourtant qu'il une que vous aurez quelque peine à ranger tre opinion, et cette femme, s'il faut vous la nom- , c'est la mère de mon enfant.
En achevant cette phrase, madame de l'Estorade avait ({ue des larmes dans la voix; elle serra affectueusement la main de madame de Rastignac, et fit si impérativement le mouvement de sortir, que, cette fois, elle décida l'ébranlement de son immeuble de mari. Tout en la reconduisant jusqu'à la porte du salon :
— Je vous remercie, lui dit madame de Rastignac, roir rompu en visière à ce cynique; de la vie passée
1. de Rastignac, il lui est resté de laides connais- :esl moment où elle venait de reprendre sa place :
— Eh! eh! les sauveurs! disait M. de Ronquerolles : le est que ce pauvre l'Estorade devient jaune comme un
on I
— Ah! monsieur, c'est affreux! dit madame de Rastignac avec vivacité; une femme que jamais la médisance n'a essayé d'entamer, qui ne vit que pour son mari et pour ses enfants, et qui a des larmes dans les yeux rien qu'au souvenir, déjà lointain, du danger couru par l'un d'eux !
— Mon Dieu, madame, repartit M. de Ronquerolles sans tenir compte de la leçon, tout ce que je puis vous dire, c'est que les terre-neuve sont une espèce dangereuse et malsaine. Après cela, madame de l'Estorade, si elle venait à être trop compromise, aurait toujours une ressource : c'est de donner à celui-ci, en mariage, la petite fille qu'il a sauvée.
M. de Ronquerolles n'eut pas plus tôt lâché cette parole, qu'il s'aperçut de l'énorme bévue qu'il venait de commettre en parlant de cette façon dans le salon de mademoiselle de Nucingen. A son tour, il rougit prodigieusement, lui qui pourtant n'en avait plus l'habitude, et un immense silence, dont il se sentit comme enveloppé, mit le comble à son embarras.
— Cette pendule doit retarder! dit le ministre pour faire un bruit tel quel de paroles, et aussi pour couper court à une soirée que chaque mot faisait tourner au malencontreux.
— C'est vrai, dit M. de Ronquerolles après avoir regardé à sa montre, qui marquait onze heures et demie; minuit un quart tout à l'heure.
Il salua cérémonieusement madame de Rastignac et sortit avec le reste des assistants.
— Tu as bien vu son embarras, dit Rastignac à sa femme
aussitôt qu'ils furent seuls ; il était à mille lieues d'y mettre une malicieuse intention.
— Il n'importe. Je le disais tout à l'heure à madame de l'Estorade, votre vie de jeune homme vous a légué de bien déieslables relations.
— Eh ! ma chère, tous les jours le roi fait bonne mine à des gens qu'il enfermerait de tout cœur à la Bastille, s'il y avait encore une Bastille et que la Charte le lui permît.
Madame de Raslignac ne répondit rien, et, sans dire bonsoir à son mari, elle monta dans sa chambre à coucher.
Un peu après, le ministre se présentait à une porte qui n'était pas la porte officielle, et, n'y trouvant pas de clef :
— Augustal fit-il de la voix qu'eût prise en pareil cas le plus simple bourgeois de la rue Saint-Denis.
Pour toute réponse, il entendit pousser vivement un verrou.
— Ah! fit-il en lui-môme avec un geste de dépit, il les passés qui ne ressemblent pas à cette porte, ils sont
toujours grands ouverts sur le présent.
Puis, après un moment de silence, pour couvrir sa retraite :
— Augusta, reprit-il, je voulais vous demander à quelle e on trouve chez elle madame de l'Estorade. J'ai
l'intention demain de lui faire une visite, après ce qui s'est passé.
— A quatre heures, cria la jeune femme à travers la porte, au retour des Tuileries, où elle va tous les jours promener ses enfants.
Une des questions qui, depuis le mariage de madame de Rastignac, s'étaient faites le plus souvent dans le ii. 2
monde parisien était celle-ci : « Madame de Rastignac aime-t-elle son mari? » Le doute était permis, le mariage de mademoiselle de Nucingen étant le produit peu attrayant et peu moral d'une de ces liaisons coupables qui trouvent conjugalement leur issue dans la vie de la fille, après que, dans la vie de la mère, elles se sont éternisées jusqu'à l'époque où les années et une satiété déjà ancienne les ont amenées à un état complet de dessèchement et de paralysie. Presque toujours, à ces mariages de convenance où doit s'opérer le transport de l'amour à la seconde génération, le mari se prête de bonne grâce, car il échappe à un bonheur qui a ranci, et profite de la spéculation proposée par ce magicien des Mille et une Nuits, qui allait offrant par les rues d'échanger ses lampes neuves contre des vieilles. Mais la femme qui subit un arrangement tout contraire, qui, entre elle et son mari, doit toujours sentir un souvenir vivant... et qui peut revivre; qui, même en dehors de l'empire des sens, a la conscience d'une vieille domination formant antagonisme à sa jeune influence; la femme n'est-elie pas presque toujours une victime, et peut-on lui croire un empressement bien passionné pour la possession des reliefs maternels? Le temps, à peu près, que nous avons pu mettre à cette brève analyse d'une situation conjugale assez répandue, Rastignac avait attendu à la porte.
— Allons, dit-il en prenant le parti de se retirer, bonne nuit, Augusta!
Gomme il laissait tomber piteusement cet adieu, la porte s'ouvrit brusquement, et sa femme, se jetant dans ses bras, resta la tête appuyée sur son épaule en poussant des
sanglots. La question était ainsi résolue : madame de Rastignac aimait son mari ; mais on n'en sentait pas moins le dément lointain d'un joli petit enfer sous les fleurs de ce paradis.
Le lendemain, Rastignac fut moins matinal qu'à son ordinaire, et, au moment où il entra dans son cabinet, le salon d'attente dont cette pièce est précédée réunissait onze solliciteurs, l'attendant avec des lettres d'audience, plus deux pairs de France et sept députés. A un coup de sonnette éclatant, l'huissier, avec un émoi qui se communiqua au reste de l'assistance, s'empressa de pénétrer dans le sanctuaire; un instant après, il en sortait, porteur de cette phrase stéréotypée :
— Le ministre est obligé de se rendre au conseil. Cependant, il aura l'honneur de recevoir MM. les membres des deux Chambres; quant aux autres personnes, elles pourront se présenter dans un autre moment.
— Mais quel autre moment? demanda avec humeur un des ajournés; voilà trois fois en trois jours que je viens ici inutilement.
L'huissier fit un geste qui voulait dire : « Cela ne me regarde pas, j'exécute mes ordres. » Seulement, comme étendit quelques murmures s'adressant au privilège MM. les honorables ;
— MM. les pairs et les députés, dit-il avec une certaine solennité, viennent entretenir M. le ministre d'affaires d'un intérêt général.
solliciteurs payés de cette bourde, un autre coup de sonnette retentit. L'huissier prit alors son air de visage le plus gracieux. Par une affinité naturelle, les heureux
de cette audience s'étaient groupés dans un coin ; sans s'être jamais vus, car plusieurs étaient le produit du dernier enfantement national, ils avaient pu se reconnaître à un certain air représentatif très-difficile à définir, mais auquel on ne se méprend pas; ce fut du côté où s'était opéré le triage que l'huissier adressa la câlinerie de son regard; sans oser décider entre tant d'éminents personnages, il leur faisait cette question muette : « Qui auraije l'honneur d'annoncer le premier? »
— Messieurs, dit le colonel Franchessini, je crois que je vous ai tous vus arriver?
Et il se dirigea vers la porte battante, que l'huissier s'empressa d'ouvrir, en disant d'une voix haute et claire :
— M. le colonel Franchessini.
— Ah! je suis bien étrenné ce matin, dit le ministre en faisant quelques pas vers le colonel et en lui donnant la main. Qu'est-ce que vous venez me demander, mon cher? est-ce un chemin de fer, un canal, un pont suspendu?
— Je viens, mon aimable ministre, vous entretenir d'un intérêt privé, de quelque chose qui nous regarde, vous et moi.
— Ce n'est peut-être pas très-adroitement poser la question, car, je vous en avertis, je me recommande assez mal auprès de moi-même.
Allant au fait :
— Vous avez eu une visite ces jours-ci? demanda le colonel.
— Une visite? j'en ai eu beaucoup, j'en ai toujours.
— Oui, mais dans la soirée du dimanche 12, le jour de rémeute.
— Ah! j'y suis, dit Rastignac. Mais cet homme devient fou!
— Vous trouvez? dit le coionel d'un air incrédule.
— Dame, que voulez-vous que je pense d'une espèce d'illuminé qui pénètre jusqu'ici à l'aide du relâchement que les coups de fusil tirés dans Paris apportent toujours à la discipline des hôtels ministériels; qui me dit que le gouvernement est profondément miné par le parti républicain, au moment même où, de l'état-major de la garde nationale, je recevais l'assurance que nous n'avions pas même eu affaire à une échauffourée, et, enfin, qui s'offre comme le seul homme par lequel puisse être sauvé l'avenir du la dynastie?
— De telle sorte que vous l'avez mal reçu?
— C'est-à-dire que j'ai fini par reconduire un peu vivet, ensuite de son insistance. En somme, c'est une
visite qui, d'aucune façon, ne pouvait m'être agréable; mais, quand, après lui avoir fait remarquer qu'il occupait des fonctions auxquelles il était éminemment propre, dont il s'acquittait avec une parfaite habileté, et qui devaient être la limite extrême de son ambition, ce maniaque me répond que, si l'on n'accepte pas ses services, la France un abîme, vous comprenez que je n%vais qu'une chose à lui dire : c'est que nous espérions bien la sauver sans lui.
— Enfin, c'est fait! dit le colonel. Maintenant, si vous voulez me permettre d'entrer dans quelques explications...
Le ministre, qui était assis devant son bureau, le dos
tourné à la cheminée, se pencha en arrière pour regarder la pendule.
— Écoutez, mon cher, dit-il après avoir vu l'heure, je me doute que vous serez long, et j'ai là, à côté, une meute altérée; même en vous donnant beaucoup de temps, je vous écouterais mal ; faites-moi la grâce d'aller vous promener jusqu'à midi et de revenir à l'heure du déjeuner: je vous présenterai à madame de Rastignac, que vous ne connaissez pas, je crois, et, en sortant de table, nous ferons quelques tours de jardin; là, je serai tout à vous et pour tout le temps qui sera nécessaire.
— Va pour cet arrangement! dit le colonel en se levant. Comme il traversait le salon d'attente :
— Messieurs, dit-il, je n'ai pas été long, je crois!
Et, après avoir distribué deux ou trois poignées de main, il sortit.
Trois heures après, quand le colonel entra dans le salon, où il fut présenté à madame de Rastignac, il y trouva Nucingen, le beau-père du ministre, qui venait presque tous les jours déjeuner chez son gendre avant la Bourse; Emile Blondet, des Débats; MM. Moreau (de l'Oise), Dionis et Camusot, trois députés féroces de conservation, et deux nouveaux élus dont il n'est pas bien sûr que Rastignac lui-même eût pu dire les noms. Franchessini reconnut là, encore, Martial de la Roche-Hugon, beau-frère du ministre; plus, l'inévitable des Lupeaulx, pair de France; quant à une troisième figure, qui, dans une embrasure de fenêtre, causa assez longtemps avec le ministre, le colonel dut se faire expliquer par Emile Blondet que c'était un ex -fonctionnaire de la haute police , continuant en
amateur son ancien métier, et faisant chaque matin sa tournée dans chaque ministère, sous tous les ministères, avec autant de zèle et de régularité que s'il eût encore été chargé de quelque chose. Après l'aperçu un peu vif que le colonel avait eu avec Maxime de Trailles, touchant les dispositions de madame de Rastignac une fois que son mariage aurait un peu vieilli, il devait donner quelque attention à un quatorzième et dernier convive, jeune homme frais et rose, qu'on lui dit être le chef du cabinet du ministre. On sait, en effet, que les chefs de cabinet, quand on les choisit jeunes, pour qu'ils soient à la fois naïfs et zélés, ont quelque peu remplacé feu les aides de camp. Mais, du moment qu'il eut entendu madame de Rastignac tutoyer le jeune fonctionnaire et lui parler de sa mère, madame de Restaud, il n'eut plus de lui grand souci : il ne s'agissait que d'un petit cousin, rivalité peu dangereuse, quoi qu'en disent les comédies, quand on s'adresse à une jeune femme qui a quelque sentiment de sa dignité. M. de Rastignac avait pris pour son chef de cabinet Félix Restaud, le second fils de la sœur de madame de ingen, sa belle-mère; l'aîné, Ernest, était au contraire fort engagé dans le parti légitimiste, pour avoir épousé Camille de Grandlieu, fille de la vicomtesse , qui ne doit pas être confondue avec la duchesse du même nom. Vue de près, madame de Rastignac parut au colonel une blonde non langoureuse. Elle ressemblait d'une manière frappante a sa mère, mais avec cette nuance de distinction plus marquée qui, dans les familles de parvenus, s'acquiert de génération en génération, a mesure qu'elles s'éloignent de leur source. Jusqu'à la dernière goutte du
Goriot primitif s'était, en quelque sorte, évaporée chez cette délicieuse jeune femme, remarquable en particulier par cette finesse des extrémités qui sent sa race, et dont l'absence, dans la beauté de madame de Nucingen, avait toujours accusé, d'une manière si regrettable, la fille du vermicellier. En homme qui pouvait avoir des projets plus tard, le colonel fut auprès de madame de Rastignac d'un empressement très-contenu, mais en même temps de cette galanterie un peu passée de mode qui a moins l'air de s'adresser à une femme qu'à la femme; au milieu de la brutalité de nos mœurs constitutionnelles, les désœuvrés et plus spécialement les militaires gardent seuls, aujourd'hui, un certain reflet de cette tradition. Le colonel, qui avait eu beaucoup de succès de boudoir, savait que cette manière très-lointaine de préparer les approches est, autour d'une place assiégée , d'une stratégie heureuse. Des airs de dévotion et de culte ne déplaisent jamais aux femmes, tant passée qu'en soit la coutume, et, si l'on excepte quelques voltairiennes de l'amour, qui, faisant de ce sentiment une simple camaraderie, sont disposées à rire du respect qui ne les aborde pas, en quelque façon, le cigare à la bouche, presque toutes savent gré à un homme, quand d'ailleurs il ne tourne pas au Céladon, de les traiter } ieusement et un peu à la manière des saintes reliques. Comme il voulait revenir dans la maison, le colonel eut soin de parler de sa femme : a Elle vivait, dit-il, beaucoup à la vieille mode anglaise, dans son intérieur; mais il serait heureux de l'enlever à ses habitudes de retraite pour la présenter à une femme aussi distinguée que madame de Rastignac, si toutefois celle-ci vou-
lait bien l'avoir pour agréable. Malgré une grande différence d'âge entre sa femme et celle de son ami le minisire, il entrevoyait un heureux point de contact, à savoir une ardeur de charité à peu près pareille. » À peine entré, en effet, Franchessini avait été obligé de prendre de la main de madame de Rastignac un billet pour un bal dont e:le était patronnesse, et qui se préparait au profit des
■ mes du récent tremblement de terre de la Martinique. La mode était alors, chez les femmes, à une effronterie de bonnes actions qui passait toutes bornes : or, il se trouvait que madame Franchessini était une Irlandaise, pleine de piété, dépensant à des œuvres de bienfaisance une grande partie du temps qu'elle ne consacrait pas à la bonne tenue de sa maison, et une notable fraction des sommes dont, en dehors de la souveraineté maritale, elle gardait la dis-
iion. Présenter l'appât d'une liaison avec une femme qui, d?ns toutes les questions de crèches, de salles d'asile et d'orphelines du choléra, serait si disposée à payer de sa bourse et de sa personne était donc d'une diplomatie vraiment très-habile, et l'on peut voir que, chez le colonel, le sportman n'avait pas tué toute finesse de prévision.
Le déjeuner fini et les convives dispersés ou repasses au salon, Franchessini, qui à table avait eu la droite de
lame de Rastignac, continua sa causerie avec elle.
:is qu'à la manière d'Hercule aux pieds d'Omphale, il
oait l'attention la plus empressée à un ouvrage de tapisserie, que la comtesse, toujours au profit des pauvres, s'occupait à confectionner de ses belles mains, suivant le
verbe : « A tout seigneur, tout honneur, » le ministre prit par le bras Emile Blondet, des Débats, et fit avec lui
deux tours de la pelouse qui verdoyait devant les portesfenêtres du salon. Ensuite il le quitta en lui jetant cette recommandation dernière :
— Vous entendez bien? nous ne voulons pas mettre le marché à la main; mais, enfin, nous avons la majorité. — Maintenant, à nous deux, mon maître, dit-il au colonel.
Et ils passèrent dans le jardin.
— Moins heureux que vous, dit Franchessini en reprenant la conversation au point où il l'avait laissée quelques heures auparavant, j'ai conservé avec cet homme, je ne dirai pas des relations suivies, mais une suite et une espèce de mauvaise queue de relations. Afin d'éviter de le recevoir chez moi, il est resté convenu entre nous que, quand il aura à me parler, il m'écrira, sans signature, à mon hôtel, et me donnera quelque part un rendez-vous. Si, par impossible, j'avais moi-même à provoquer une rencontre, je lui adresse, à son antre de la rue Sainte-Anne, une carte découpée, et il me fait savoir le lieu où nous pourrons causer sans inconvénient. On peut s'en rapporter à son habileté sur le choix d'un endroit convenable, personne ne connaissant mieux que lui son Paris et les moyens d'y circuler souterrainement.
— Procédés de haute diplomatie! dit Rastignac avec une pointe d'ironie.
— Je vous dis tout, vous comprenez, reprit le colonel, pour bien vous montrer que, dans ma pensée, cet homme est à ménager, et pour que vous ne croyiez pas cependant que je fais danser devant vous des fantômes, en vue de vous décider à faire ce qui n'aurait d'abord pas été dans vos intentions.
LE DÉPUTÉ D'ARClS. 35
—Continuez, dit froidement Rastignac en s'arrêtant pour cueillir une rose épanouie sur un rosier du Bengale : ce qui était peut-être une manière de témoigner de son enliberté d'esprit.
— Le soir même du jour, poursuivit le colonel, où vous lui aviez fait cette verte réception, ma nomination à la
nbre étant déjà connue par le télégraphe et annoncée is le journal du soir, je reçois un billet de lui, ce qui ne m'était pas arrivé depuis dix-huit mois, billet trèsbref et très-concis : Demain malin, six heures, redoute de Clignancourt.
— Une façon de cartel, fit remarquer Rastignac.
— C'en était au moins un. souvenir; car, vous vous le
:. cVst à Montmartre que, dans ce duel malheu-
....,parmesmains..., vers 1820..., le jeune Taillefer...
(Voir le Père Goriol.) Quelquefois, vers la brune, ce pauvre
diable, il m'arrive d'y penser, quoique le coup, vous le
. ait été loyalement porté...
— Une de ces laides histoires, dit Rastignac, qui font qu'on ne regrette pas le temps de sa jeunesse, époque où elles se passaient.
— L'homme que vous avez qualifié d'illuminé, reprit
ssini, était, au moment où j'arrivais, assis sur un tertre, la tête dans ses mains. Aussitôt rfru'il m'eut ndu et que je fus près de lui, se montant à un haut degré d'exaltation, il me prit par la main, me mena juste place très-peu changée d'aspect où le combat avait lieu, puis, de cette voix éclatante que vous lui connaissez : « Qu'as-tu fait là, il y a tantôt vingt-cinq ans? me demanda-t-il. — Quelque chose, ma foi! dont je me
repens. — Moi aussi; et pour qui? » Comme je ne répondais pas : « Pour un homme, continua-t-il, dont je voulais faire la fortune; tu me tuais le frère pour que la sœur devînt une riche héritière et que l'autre épousât... »
— Mais tout cela, interrompit vivement Rastignac, se passait sans mon aveu, et tout ce qui était possible, je l'essayai pour l'empêcher.
— C'est ce que je lui fis observer, continua le colonel; mais lui, sans tenir compte de la remarque, de s'animer plus encore et de s'écrier : « Eh bien, quand je me présente chez cet homme, non pas pour lui demander une grâce, mais pour lui offrir mes services, cet homme me flanque à la porte; et l'on croit que cela se passera ainsi! »
— Il est fort susceptible, dit tranquillement Rastignac; je ne l'ai pas mis à la porte; seulement, j'ai coupé court un peu brusquement à ses vantardises et à ses extravagances.
— Alors, reprit le colonel, il me conta l'entrevue qu'il avait eue la veille au soir avec vous; l'offre qu'il vous avait faite d'échanger ses fonctions de police judiciaire contre une surveillance, plus utile selon lui, des malfaiteurs politiques : « Je suis las, ajouta-t-il, d'engluer des voleurs, espèce de gibier si bêle, que toutes les ruses en sont pour moi éventées. Le bel intérêt, d'ailleurs, de courir sus à des gens qui voleront une timbale d'argent ou quelques billets de banque, quand d'autres, au premier jour, sont tout prêts à dérober la couronne et à escamoter la monarchie! »
— Oui, répondit Rastignac avec un sourire, n'était la
garde nationale, l'armée, les Chambres et un roi qui monte à cheval!
— Il ajouta, reprit Franchessini, qu'on ne le comprenait pa?, qu'on Y 'esquintait, un souvenir de sa langue d'une autre époque, à de pures niaiseries; qu'il se sentait, qu'il y avait en lui des qualités puissantes, faites pour se montrer dans une sphère plus élevée; que, d'ailleurs, il avait dressé quelqu'un pour le remplacer; qu'enfin il fallait que
ous visse; que, député maintenant, j'avais la parole et devais vous faire comprendre la portée possible de votre refus.
— Mon cher, répondit vivement Rastignac, je vous dirai, comme en commençant cette conversation, que c'est un insensé, et que jamais les fous ne m'ont fait peur, pas plus les gais que les furieux.
— Je vous avoue que, moi-même, je voyais bien des difficultés à sa prétention. Tâchant pourtant de le calmer, je lui promis de vous voir, l'engageant à remarquer seulement que c'était une affaire où il ne fallait rien brusquer; et le fait est que, sans une circonstance toute particulière, de bien longtemps peut-être je ne vous en eusse dit un mot.
— Et cette circonstance? demanda le ministre.
— Hier matin, répliqua le colonel, à son arrivée d'Arcis-sur-Aube, j'ai eu la visite de Maxime...
— Je sais, interrompit Rastignac : il m'a parlé de cette idée, quelque chose qui n'a pas le sens commun. Ou l'homme sur lequel il veut lâcher votre dogue a une valeur, ou il n'en a pas. S'il n'en a pas, il est parfaitement inu-
d'employer un instrument dangereux et suspect pour ii. 3
neutraliser ce qui n'existe point. Si, au contraire, nous avons affaire à un homme de tribune, il a, dans la tribune d'abord et dans les journaux ensuite, tout ce qui est nécessaire non-seulement pour parer les coups fourrés que nous pourrions lui porter, mais encore pour les retourner contre nous. Règle générale : dans un pays de publicité effrénée comme le nôtre, partout où apparaît la main de la police, fût-ce même pour dévoiler la plus honteuse des turpitudes, on est sûr que l'opinion crie haro sur le gouvernement. Elle fait comme cet homme devant lequel on chantait un air de Mozart, pour lui prouver que Mozart était un grand musicien. Vaincu par l'évidence : « C'est possible, finit-il par dire au chanteur, que Mozart soit un grand musicien ; mais vous, mon cher, vous pouvez vous flatter d'être furieusement enrhumé ! »
— Mon Dieu ! répondit Franchessini, il y a bien du vrai dans votre remarque; mais l'homme que Maxime voudrait démasquer peut n'être qu'une honnête médiocrité, qui, sans être capable de se fendre avec toute la puissance que vous supposez, pourrait néanmoins vous tracasser beaucoup ; tous vos adversaires les plus dangereux ne sont pas des géants de parole.
— La vraie valeur de votre nouveau collègue, j'espère la savoir tout à l'heure, répondit Rastignac, dans un endroit où je crois pouvoir me promettre d'être mieux renseigné que du côté de M. de Trailles. Dans cette occasion, il s'est laissé jouer sous jambe et essaye de compenser par de la passion ce qui lui a manqué en habileté. Quant à votre cauchemar, que, dans tous les cas, je n'emploierais pas pour ce qu'a rêvé Maxime, comme il
ne paraît pas inutile, au moins au point de vue particulier de vos relations, de lui répondre quelque chose, je lui dirais...
— Voyons? dit Franchessini annonçant un redoublement d'attention.
— Eh bien, je lui dirais que, sans parler de son passé judiciaire, qui, aussitôt qu'il se mettrait sur la brèche politique, pourrait l'exposer à des avanies atroces, dont nous aurions inévitablement le contre-coup, il a, dans sa vie, de certains souvenirs déplorables...
— Des souvenirs seulement, répondit Franchessini ; vous sentez bien qu'en se présentant devant vous, il voulait venir ayant fait peau neuve.
— Je sais tout, répliqua Rastignac; vous imaginez bien qu'il n'est pas seul dans Paris à faire de la police. Je me suis informé, après sa visite, et j'ai su que, depuis 1830, époque où il a été placé à la tête de la police de sûreté, il a donné à sa vie une allure exactement bourgeoise, à laquelle je ne ferais même qu'un reproche, celui de le déguiser trop.
— Pourtant..., fit le colonel.
— 11 est riche, reprit Rastignac: il a douze mille francs pointements, les trois cent mille francs qu'il a recueillis dans la succession de Lucien de Ruhempré, plus le produit d'une fabrique de cuirs vernis, qu'il a établie du côté de Gentilly et qui rend beaucoup. Sa tante, Jacque-
Collin, avec laquelle il fait ménage commun, s'occupe toujours d'affaires un peu véreuses, où elle recueille ssairement de très-beaux bénéfices, et j'ai de fortes >ns de croire que tous deux ont joué avec bonheur à la
Bourse. Que diable! mon cher, avec tout cela on se récrépit et Ton purge sa contumace. Dans le siècle où nous vivons, le luxe est une force; par là, sans doute, on ne s'acquiert ni la considération ni le respect, mais, ce qui leur ressemble beaucoup, on s'en ménage les apparences. Mettez donc à pied ou dans une mansarde de certains hommes d'État ou de finance que je pourrais vous nommer; mais, dans les rues, les polissons courraient après eux et les traiteraient comme des gens ivres ou des Turcs de carnaval! Eh bien, votre homme, qui, pour ne pas tremper dans la boue, aurait besoin de monter sa vie sur quelque piédestal, n'a trouvé rien de mieux que de la transporter brusquement à son pôle opposé. Tous les soirs, dans un café situé près de la préfecture, au bas du pont Saint-Michel, il fait bourgeoisement sa partie de domino, et, le dimanche, dans la compagnie de petits commerçants retirés, il va philosophiquement passer sa journée à une bicoque qu'il a achetée non loin du bois de Romainville, dans les prés Saint-Gervais; là, il cherche le dahlia bleu, et parlait, l'an passé, de couronner une rosière! Tout cela, mon cher colonel, est trop bucolique pour le mener à la manutention de la police politique. Qu'il se dérange un peu, ce vertueux Germeuilf qu'il jette de l'argent, qu'il donne à dîner!... Le bourreau, si l'envie lui en prenait, aurait des dîneurs !
— Je suis de votre avis, dit Franchessini. Je crois que, de peur d'attirer l'attention, il se pelotonne un peu trop sur lui-même.
— Qu'il se développe, au contraire, et, puisqu'il veut toucher aux affaires, qu'il trouve un moyen honnête de
faire parler de lui. Croit-il, en quelque coin qu'il se cache, que la presse n'ira pas le chercher? Qu'il fasse comme les nègres : ceux-là ne pensent pas à se blanchir ; mais ils ont la passion des couleurs voyantes, se vêtent d'habits rouges dorés sur toutes les coulures. Moi, à sa place, je sais bien comment je m'y prendrais : afin de me débarbouiller à fond, je chercherais une femme de théâtre, bien notoire, bien apparente, bien en vue. Je ne dis pas que je me ruinerais, mais j'aurais l'air de me ruiner pour elle, me donnant ainsi le semblant d'une de ces passions forcenées pour lesquelles le public, quand il ne se montre pas sympathique, est au moins toujours indulgent. Au compte de cette idole, je mettrais tout mon luxe; on ne viendrait pas chez moi, on viendrait chez elle. Grâce à ma maîtresse, je me ferais souffrir à ma table, et, parmi mes convives, me créerais peu à peu des relations. Autour d'une actrice en renom, comme les papillons autour d'une bougie, sont inévitablement attirés tous les gens qui dans notre société ont la parole, et peuvent faire, défaire et, ce qui est le comble de l'art, refaire une réputation. Hommes politiques, hommes de bourse, journalistes, artistes, gens de lettres, j'attellerais tout cela à me sortir du bourbier, en bien les abreuvant et en me montrant toujours prêt du cœur, et surtout de la bourse, à leur rendre mille petits services. Avec cela, mon cher, on ne devient pas sans doute un saint Vincent de Paul, quoique celui-ci ait été au bagne aussi, mais on se reclasse parmi les renommées du troisième ou du quatrième ordre, et l'on se rend un homme possible. Les voies ainsi préparées, M. de Saint-Estève, je ne dis pas, pourrait être encore de défaite, et, s'il rêve-
nait me trouver et que je fusse encore au pouvoir, alors on pourrait l'écouter.
— Il y a certainement quelque chose dans ce plan, dit tout haut Franchessini. Mais, à part lui, il pensait que, depuis la pension Vauquer, son ami le ministre avait fait bien du chemin, et qu'entre lui et l'ancien Vautrin les rôles avaient un peu l'air d'être retournés.
— Du reste, ajouta Rastignac en remontant le perron pour rentrer au salon , faites-lui bien comprendre qu'il a mal interprété ma façon de le recevoir; que, naturellement, ce soir-là, j'étais sous le coup d'une grande préoccupation.
— Soyez tranquille, ajouta Franchessini, je lui parlerai comme il faut, parce que, je le répète, c'est un homme à ne pas pousser à bout ; il y a dans la vie d'anciennes rencontres qu'on ne peut empêcher d'avoir été.
Le ministre n'ayant rien répondu à cette remarque, n'était-ce pas assez dire qu'il n'en méconnaissait pas la valeur?
— Vous serez ici pour la séance royale? Il nous faut un peu d'enthousiasme, dit Rastignac au colonel.
Celui-ci, avant de sortir, demanda à madame de Rastignac quel jour il pourrait avoir l'honneur de lui présenter sa femme.
— Mais tous les jours, répondit Augusta, et plus particulièrement le vendredi.
A l'heure où Rastignac, suivant l'indication de sa femme, se croyait assuré de trouver madame de l'Estorade, il ne manqua pas de se présenter chez elle. Gomme tous les gens qui avaient assisté à la scène provoquée par le para-
de M. de Ronquerolles, le ministre avait été frappé de l'émotion témoignée par la comtesse, et, sans se préoccupe la nature et de la profondeur du sentiment qu'elle ait éprouver pour le sauveur de sa fille, il était, du moins, resté convaincu qu'elle lui portait un vif intérêt. Par l'imprévu et le tour de force de sa nomination, Salleve préoccupait d'autant plus vivement le ministère, que d'abord sa candidature avait été moins prise au sé- X. On savait que, dans la réunion préparatoire dont t été précédée l'élection, il avait fait preuve de talent. Pour un parti remuant et dangereux, qui n'avait dans la Chambre qu'un nombre imperceptible de représentants, il pouvait devenir un organe assez retentissant. Par sa position de fortune, quelle qu'en fût l'origine, il était en mesure de se passer des faveurs du gouvernement, et tous les renseignements obtenus sur lui le présentaient une difficile à détourner de sa voie, attendu une cer- • gravité de mœurs et de caractère. D'un autre côté, le brouillard qui planait sur sa vie pouvait, à un moment lé, servir à le neutraliser, et, tout en ayant l'air d'écarter avec vivacité l'idée de l'attaquer par ce côté, tignac, à part lui, ne renonçait pas à l'emploi d'un que seulement il trouvait d'un maniement diffi- : il ne voulait se servir de cette ressource qu'autant la nécessité en serait démontrée. Dans tette situation, ame de l'Estorade pouvait servir à deux fins : par elle, paissait facile d'avoir avec le nouveau député une rencontre fortuite, où on l'étudicrait à son aise, de manière à ir si, par un point quelconque, il était accessible à une d'accommodement. Cette chance restant peu pro-
bable, il était au moins facile, en faisant à madame de l'Estorade une confidence amicale et officieuse des menées souterraines qui semblaient se préparer contre Sallenauve, de rendre celui-ci plus circonspect, par conséquent moins agressif. Tout cela, naturellement, se déduisait de la démarche qu'allait faire le ministre. En ayant l'air de venir excuser les paroles désobligeantes de M. de Ronquerolles, il amènerait sur le tapis, de la façon du monde la moins cherchée, l'homme qui en avait été l'occasion et l'objet, et, une fois la conversation sur ce rail, il faudrait être bien maladroit pour ne pas obtenir l'un ou l'autre des résultats et peut-être même à la fois les deux résultats désirés. Mais le plan de M. de Rastignanc dut souffrir quelque modification. Le domestique, qui venait de parler au concierge de la maison, était en train de lui répondre que madame de l'Estorade n'était pas chez elle, quand, rentrant à pied et apercevant la voiture du ministre, M. de l'Estorade se précipite. Si bien placé qu'on soit dans le monde, perdre une visite de cette valeur semble toujours un peu cruel, et le président de la cour des comptes n'était pas homme à accepter ce malheur sans s'être défendu.
— Mais ma femme va rentrer, dit-il avec insistance , en apprenant la bonne fortune dont sa maison menaçait d'être dépossédée; elle est allée à Ville-d'Avray avec sa fille et M. et madame Octave de Camps. M. Marie -Gaston, un de nos bons amis, vous savez, ce joli poëte qui avait épousé Louise de Chaulieu, a, dans cet endroit, une maison de campagne où est morte sa femme ; c'est la première fois qu'il y remet le pied depuis le malheur arrivé. Ces
dames ont eu la charité de l'y'accompagner pour amortir le premier choc des souvenirs et aussi un peu par curiosité, car cette villa est, dit-on, l'un des plus délicieux ermiqu'il soit possible d'imaginer.
— k ce compte, dit Rastignac, l'absence de madame de l'Estorade pourrait se prolonger beaucoup. C'était à elle et non pas à vous, mon cher comte, que je venais offrir mes excuses de la scène d'hier au soir, qui avait paru assez
ment l'impressionner. Vous voudrez bien vous charger de ma part...
— J'en mettrais ma tête à couper, mon cher ministre, interrompit vivement M. de l'Estorade, vous n'aurez pas plus tôt tourné le coin de la rue que ma femme sera ici ; elle est, dans tout ce qu'elle fait, d'une exactitude ponctuelle, et c'est vraiment pour moi chose miraculeuse de la voir seulement de quelques minutes en retard.
En voyant cette obstination à ne le point laisser aller,
Rastignac craignit d'être désobligeant, et il se décida, car
souvent, pour moins que cela, on a perdu des boules
les, à se laisser déballer de sa voiture et entreposer
dans le salon de la comtesse en attendant sa venue.
— Madame Octave de Camps est donc à Paris? demandat-il pour dire quelque chose.
— Oui, elle est arrivée inopinément sans avoir avisé ma femme, qui pourtant est avec elle en correspondance assez
Son mari a, je crois, à vous demander quelque • : vous ne l'avez pas vu?
— Non; mais j'ai maintenant une idée d'avoir reçu sa carte.
— C'est une concession de mines qu'il a en projet , et,
puisque je vous tiens, permettez-moi de vous en dire un mot.
— Parbleu! pensa Rastignac, je serais bien bon de n'être venu ici que pour subir une fusillade de recommandations à bout portant !
Coupant donc court aux explications déjà commencées, et ne voyant aucun inconvénient à demander au mari, sans aucune préparation , une des choses qu'il avait comploté d'obtenir de la femme :
— Pardon, dit-il, si je vous interromps, nous recauserons de cela ; mais vous me voyez en ce moment livré à un assez grand souci.
— Gomment cela?
— L'élection de Sallenauve, votre ami, fait un bruit du diable ; le roi m'en parlait ce matin, et je ne l'ai pas beaucoup réjoui en lui faisant part de l'opinion que, justement hier au soir, vous exprimiez sur le compte de cet adversaire qui nous arrive.
— xMon Dieu, vous savez! la tribune est un terrible écueil pour bien des réputations faites à l'avance ; après cela, je suis fâché que vous ayez présenté au roi Sallenauve comme étant de notre intimité. Je ne fais pas les élections, moi; c'est le ministre de l'intérieur qu'il faut prendre à partie. Je sais bien que, pour mon compte, j'ai retourné ce fâcheux de mille manières pour l'empêcher de se présenter.
— Mais vous comprenez que le roi ne peut pas vous en vouloir de connaître un député aussi imprévu...
— Non; mais c'est qu'hier soir, dans votre salon, vous disiez à ma femme qu'elle s'intéressait beaucoup à lui.
Je n'ai pas voulu vous démentir devant témoins, parce qu'en définitive on ne peut pas renier un homme auquel on a une si grande obligation. Mais ma femme, en particulier, depuis le jour où il est parti pour se faire nommer, paraît assez gênée de notre reconnaissance. Sans uper de politique, elle aime les gens qui sont dans nos x, et elle doit entrevoir que les relations avec un homme qui va tous les jours tirer sur les nôtres seront difficiles et d'un médiocre agrément. Elle me disait même l'autre jour que c'était une connaissance à laisser éteindre...
— Pas toutefois, j'espère, interrompit Rastignac, avant un service que je veux réclamer de vous.
— Tout à vos ordres, mon cher ministre, et en toute chose.
— Pour mettre sans façon les pieds dans le plat, avant de le voir à la Chambre, je voudrais jauger notre homme, et pour cela me rencontrer avec lui. Envoyer à son adresse une invitation à dîner serait bien inutile : sous l'œil de son parti, il n'oserait pas accepter, en eût-il l'envie; et, d'ailleurs, il serait sur ses gardes et je ne l'aurais pas au naturel. Au lieu que, me trouvant par hasard sur son chemin, je le verrais en déshabillé, et pourrais un peu
ix tàter s'il a quelque côté vulnérable.
— Vous faire dîner avec lui chez moi aurait le même inconvénient... Si, un de ces soirs où je m'arrangerais pour
ir qu'il doit venir, je vous le faisais dire dans la jour-
— Nous serions en petit comité, fit remarquer Rastignac; s'isoler dans une conversation particulière devient alors
difficile, on est trop ramassé pour qu'à l'aparté que l'on se ménage n'apparaisse pas la circonstance aggravante de la préméditation...
— Attendez donc! s'écria M. de l'Estorade, une lumineuse idée qui me vient...
— Si l'idée est vraiment lumineuse, pensa le ministre, j'aurai du bénéfice à ne pas avoir rencontré la femme, qui jamais n'eût mis cet empressement à entrer dans mon désir.
— Ces jours-ci, continua le président de la cour des comptes, nous avons une petite soirée, un bal d'enfants ; c'est une fantaisie que, de guerre lasse, madame de l'Estorade passe à sa fille, justement pour célébrer le bonheur que nous avons eu de la conserver. Vous sentez qu'ici le sauveur est partie intégrante et nécessaire ; je crois devoir vous promettre un assez beau tapage pour que vous puissiez chambrer votre homme en pleine liberté, et certes, dans une réunion de ce genre, la préméditation ne sera pas soupçonnée.
— C'est en effet assez bien imaginé, sauf la vraisemblance.
— Comment! la vraisemblance?
— Sans doute : vous oubliez que je suis marié depuis une année à peine, et que je n'ai pas de contingent à amener pour expliquer ce soir-là ma présence chez vous.
— C'est vrai, je n'y pensais pas.
— Voyons pourtant, dit le ministre; parmi vos invités, avez-vousles petites la Roche-IIugon?
— Cela ne fait pas un doute; les filles d'un des nom-
mes que j'estimerais le plus, quand même il n'aurait pas Thonneur de vous tenir de si près.
— Eh bien, cela va tout seul : ma femme vient avec sa belle-sœur, madame de la Roche-Hugon, pourvoir danser ses nièces; rien de plus acceptable, en pareille rencontre, que l'incongruité de vous arriver sans être invité; et puis moi, sans en avoir avisé ma femme, je lui fais la galanterie de venir la chercher.
— A ravir ! dit M. de l'Estorade ; et nous, qui à cette comédie gagnons la charmante réalité de vos deux présences I
— Trop aimable! dit Rastignac en serrant affectueusement la main du pair de France ; seulement, je crois qu'il ne faut rien dire à madame de l'Estorade; notre puritain, s'il était d'avance avisé, serait homme à ne pas venir; il vaut bien mieux que j'arrive sur lui à l'impro-
, comme un tigre sur sa proie.
— C'est entendu... Surprise complète pour tout le monde!
— Alors, je me sauve, dit Rastignac, de peur que quelque mot ne vienne à nous échapper avec madame de l'Estorade. J'amuserai bien le roi demain, en lui contant notre petit complot et les enfants élevés à la condition de moyen politique.
— Eh! mon Dieu, répondit philosophiquement M. de l'Estorade, n'est-ce pas ainsi que la vie est faite, les grands effets par les petites causes!
Rastignac venait à peine de partir quand madame de l'Estorade, Nais, sa ûlle, et son amie madame Octave de Camps, accompagnée de son mari, entrèrent dans le salon
où venait de s'ourdir, contre l'indépendance du nouveau député, la trame que nous avons assez longuement exposée, comme spécimen des mille et un petits détails auxquels l'intelligence d'un ministre constitutionnel est souvent obligée de s'employer.
— Vous ne trouvez pas ici comme un parfum de ministre ? dit en riant M. de l'Estorade.
— Ce n'est déjà pas quelque chose qui flaire si bon, répondit M. de Camps, qui étaii légitimiste et parlant de l'opposition.
— C'est selon les goûts, répliqua le pair de France. — Ma chère amie, ajouta-t-il en s'adre?sant à sa femme, vous arrivez trop tard et venez de manquer une belle visite.
— Qui donc? demanda négligemment la comtesse.
— M. le ministre des travaux publics, qui était venu pour vous faire agréer ses excuses. Il avait remarqué avec regret la désagréable impression qu'avaient paru faire sur vous les théories de ce mauvais sujet de Ronquérolles.
— C'est prendre du souci pour bien peu de chose, répondit madame de l'Estorade sans partager l'enthousiasme de son mari.
— Enfin, répliqua le président, c'est toujours très-gracieux à lui d'avoir fait cette petite remarque.
Madame de l'Estorade, en évitant de paraître y mettre de l'importance, s'enquit de ce qui s'était dit durant la visite.
— Nous avons parlé, dit finement M. de l'Estorade, de choses assez indifférentes; n'était pourtant un mot que j'ai trouvé l'occasion de glisser au sujet de l'affaire de M. de Camps.
— Bien obligé, dit celui-ci en s'inclinant; si vous aviez pu seulement obtenir que ce monsieur me fît parler à son chef de cabinet, tout aussi invisible que lui-même, à eux deux peut-être ils parviendraient à me faire avoir une audience.
— 11 ne faut pas lui en vouloir, répliqua M. de l'Estorade : quoique n'ayant pas un ministère politique, Rastignac a dû beaucoup s'occuper de la question électorale; maintenant que le voilà plus libre, si vous le voulez, nous irons chez lui ensemble un de ces matins?
— Je regarde à vous déranger pour une affaire qui devrait aller d'elle seule, car ce n'est pas une faveur que je sollicite. Je n'en demanderai jamais à votre gouvernement; mais, puisque M. de Rastignac est le dragon préposé à la garde des richesses métallurgiques de notre sol, il faut bien passer par sa filière et s'adresser à lui.
— Nous arrangerons tout cela, et j'ai déjà mis l'affaire en bon train, répliqua M. de l'Estorade.
Puis, pour changer de conversation, s'adressant à madame de Camps :
— Eh bien, ce chalet, demanda-t-il, est-ce vraiment quelque chose de si étonnant?
— Ah! dit madame Octave, c'est une habitation ravissante; on n'a pas idée d'une recherche aussi élégante et d'un confort aussi bien entendu.
— Et Marie-Gaston? demanda M. de l'Estorade, à peu près comme Orgon demande : « Et Tartuffe ? » mais avec une curiosité beaucoup moins empressée.
— Il a été, répliqua madame de l'Estorade, je ne dirai pas très-calme, mais au moins très-parfaitement maître de
lui-même; son attitude m'a d'autant plus satisfaite, que sa journée avait commencé par un grave mécompte.
— Quoi donc? demanda M. de l'Estorade.
— M. de Sallenauve n'a pas pu venir avec lui, dit Nais se chargeant de répondre.
C'était une de ces enfants élevées en serre chaude et qui s'entremettent dans les choses qui se disent devant elles, un peu plus souvent qu'il ne faudrait.
-— Na'ïs, dit madame de l'Estorade, allez dire à Mary de relever vos cheveux.
L'enfant comprit très-bien qu'on la renvoyait à sa bonne anglaise pour avoir indûment pris la parole, et elle sortit en faisant une petite moue.
— Ce matin, dit madame de l'Estorade, aussitôt que Naïs eut refermé la porte sur elle, M. Marie-Gaston et M. de Sallenauve devaient partir ensemble pour Villed'Avray, afin de nous y recevoir, ainsi que cela avait été convenu. Dans la soirée d'hier, ils ont eu la visite de cet organiste, qui a été si actif dans l'élection de M. de Sallenauve; il venait pour entendre la belle gouvernante italienne et juger si elle était mûre pour un début.
— Ah! oui, dit M. de l'Estorade, nous voudrions la colloquer quelque part, maintenant que nous ne faisons plus de statues.
— Comme vous dites, reprit madame de l'Estorade avec une nuance de sécheresse ; pour couper court aux calomnies, M. de Sallenauve voulait la mettre en mesure de poursuivre son idée d'entrer au théâtre, mais il désirait, au préalable, avoir l'avis d'un juge qu'on dit extrêmement
compétent. Accompagnés de l'organiste, MM. Marie-Gaston et de Sallenauve se rendirent à Saint-Sulpice, où, pendant les exercices du mois de Marie, la belle Italienne chante tous les soirs. Après l'avoir entendue : u C'est un contralto, dit l'organiste, qui a, au bas mot, soixante mille francs dans la voix. »
— Juste le revenu de mes forges! remarqua M. Octave de Camps.
— Au retour de l'église, reprit madame de l'Estorade, M. de Sallenauve fit part à la belle gouvernante du jugement qui venait d'être porté sur son talent, et, avec tout le ménagement possible, il lui insinua qu'elle devait prochainement penser à s'en faire un moyen d'existence, ainsi qu'elle en avait toujours eu l'idée. «Oui, je crois que le moment est venu,» répondit la signora Luigia. Puis elle rompit la conversation en disant : «Nous en reparlerons/» Ce matin, à l'heure du déjeuner, on est assez étonné de n'avoir point encore aperçu la signora, dont les habitudes sont très-matinales. La croyant malade, M. de Sallenauve envoie une femme qui vient dans la maison pour faire les gros ouvrages frapper à la porte de sa chambre. Point de réponse. De plus en plus inquiets, MM. Marie-Gaston et de Sallenauve vont eux-mêmes s'assurer de ce qui se passe. Après avoir vainement frappé et appelé, ils se décident à se servir de la clef qui est à la porte. Dans* la chambre, point de gouvernante, mais en son lieu et place une lettre à l'adresse de M. de Sallenauve. Dans cette lettre, l'Italienne lui disait que, se sachant pour lui un embarras, elle se retire chez une de ses amies, en le remerciant de toutes tes bontés qu'il a eues pour elle.
— L'oiseau se sentait des ailes, dit M. de I'Estorade, il avait pris sa volée.
— Telle ne fut pas la pensée de M. de Sallenauve, répondit la comtesse; il la croit à mille lieues d'un mauvais mouvement d'ingratitude. Mais, avant de raconter devant les électeurs la nature de leurs relations, M. de Sallenauve, s'étant assuré sur place qu'il serait interrogé à ce sujet, avait eu la délicatesse de lui écrire pour savoir si cette confidence publique ne la désobligerait pas trop. Elle avait répondu à M. de Sallenauve qu'elle lui donnait carte blanche. En revenant, toutefois, il s'était aperçu qu'elle était triste et le traitait plus cérémonieusement qu'à l'ordinaire, d'où la conclusion pour lui que, se sentant devenue un fardeau, par un de ces coups de tête dont elle est plus que personne susceptible, elle se sera crue dans l'obligation de quitter sa maison sans vouloir que, d'aucune façon, il s'occupât de pourvoir à l'arrangement de son avenir.
— Eh bien, bon voyage! dit M. de I'Estorade, bon débarras î
— Ni M. de Sallenauve ni M. Marie -Gaston n'ont pris la chose avec ce stoïcisme. Attendu le caractère absolu et tranché de cette femme, ils craignent quelque résolution violente contre elle-même, pensée qu'autorise un antécédent. Ou bien ils redoutent l'influence de mauvais conseils. Cette femme de ménage, dont j'ai parlé tout à l'heure, a remarqué, pendant l'absence de ces messieurs, deux ou trois visites mystérieuses qu'aurait faites à la signora Luigia une dame d'un certain âge, richement vêtue, venue en équipage, mais dont la tournure était singulière et
LE DÉPUTÉ D'ARCIS. uo
qui entourait ses conférences de beaucoup de secret.
— C'est quelque dame de charité, dit M. de l'Estorade, puisque la fugitive est dans la haute dévotion.
— Au moins faut-il le savoir, et c'est à découvrir ce que cette malheureuse sera devenue que M. de Sallenauve, par le conseil même de M. Marie-Gaston, aura employé la journée, au lieu de venir avec lui à Villed'A\ :
— J'en suis pour ce que j'ai dit, répondit M. de l'Estorade, et, malgré toute leur vertu respective, je prétends qu'il en tient pour elle.
— Dans tous les cas, remarqua madame de l'Estorade en soulignant ce mot par son accent, il ne paraîtrait pas qu'elle en tint autant pour lui.
— Je ne suis pas de votre avis, dit madame Octave de Camps, et fuir les gens est souvent une preuve d'amour au premier chef.
Madame de l'Estorade regarda son amie d'un air un peu fâché, et eut une petite rougeur sur les joues. Mais personne ne put s'en apercevoir, un domestique ayant ouvert les deux battants de la porte du salon et dit à haute voix :
Madame est servie.
s le dîner, il fut question de spectacle; c'est là une des distractions qui manquent le plus en* province, et M. Octave de Camps, qui, avec ses vilaines forges, comme les appelait madame de l'Estorade , était devenu une m d'homme des bois, arrivait à Paris fort ardent à ce plaisir, que sa femme, espritsérieux et posé, était loin de goûter au môme degré. Lors donc que M. de Camps parla
d'aller voir à la Porte-Saint-Martin une féerie qui faisait alors courir tout Paris :
— Ni moi ni madame de l'Estorade, répondit madame Octave, n'avons la moindre envie de sortir; nous nous sentons très-fatiguées de notre promenade, et nous donnons nos places à René et à Naïs, que les miracles de la Fèe aux roses réjouiront bien plus que nous.
Les deux enfants attendirent avec une anxiété que l'on peut comprendre la ratification de cet arrangement, auquel madame de l'Estorade ne résista point; de cette façon, quelques minutes plus tard, les deux amies, qui, depuis l'arrivée de madame de Camps à Paris, n'avaient pu dérober à leur entourage un vrai tête-à-tête, avaient fini par se ménager une bonne soirée de causerie.
— Je n'y suis pour personne, dit madame de l'Estorade à Lucas, aussitôt que son monde fut envolé.
Puis, prenant pour point de départ à la grave conversation qui allait suivre la dernière phrase prononcée, avant le dîner, par madame Octave :
— Vous avez, chère madame, lui dit-elle, de charmants axiomes bien acérés, et qui vont droit à l'adresse des ge: s comme de belles petites flèches!
— Maintenant que nous sommes seules, répliqua madame de Camps, c'est à coups de massue que je vais procéder, car je n'ai pas fait, comme vous pensez bien, deux cents lieues, et laissé là toute la surveillance de nos intérêts, où, pendant ses absences, M. de Camps m'a très-bi n dressée à le remplacer, pour venir vous dire la vérité dans du coton.
— Prête à tout entendre de vous, dit madame de l'Es-
torade en serrant la main de celle qu'elle appelait sa chère directrice.
— Voire dernière lettre m'a tout simplement trèseffrayée !
— Comment? parce que, moi-même, je vous disais que cet homme me faisait peur et que je m'ingénierais de quelque moyen de le tenir à distance?
— Oui. Jusque-là, j'avais douté de ce que je devais vous conseiller; mais, à ce moment, je commençai tellement à m'inquiéter pour vous, que, nonobstant toutes les objections de M. de Camps contre mon voyage, je voulus partir, et me voilà.
— Mais véritablement, j'en suis à comprendre... —Voyons, si M. de Camps, si M. Marie-Gaston, si même
M. de Rastignac, malgré l'enivrement où ses visites jettent M. de l'Estorade, menaçaient de prendre ici des habitudes, en seriez-vous tourmentée à ce point?
— Non sans doute; mais parce que aucun de ces gens n'aurait barres sur moi, à la manière de celui que je crains.
— Croyez-vous, dites-moi, que M. de Sallenauve vous aime?
— Non; je crois maintenant être bien sûre du contraire : mais je crois aussi que, de mon côté...
— Nous traiterons cette question-là tout à l'heure; maintenant, je vous demande si vous avez le désir que
de Sallenauve prenne de l'amour pour vous.
— Dieu m'en préserve!
— Eh bien, une manière charmante de le mettre sur vos talons, c'est de blesser son amour-propre, c'est de
vous montrer avec lui injuste et ingrate, c'est de le forcer, en un mot, de beaucoup penser à vous.
— Mais n'est-ce pas là , ma chère , de l'observation bien cherchée?
— Gomment, chère belle, n'avez-vous pas fait la remarque que les hommes, pour peu qu'ils aient une certaine délicatesse d'impression, se prennent bien mieux par nos duretés que par nos caresses; que par nos rigueurs nous nous installons plus solidement dans leur attention, et qu'ils ressemblent beaucoup à ces petits chiens de salon qui n'ont jamais tant envie de mordre que lorsqu'on leur retire vivement la main?
— A ce compte, tous les gens que l'on dédaigne, auxquels on ne pense pas même à donner un coup d'œil, deviendraient autant de soupirants ?
— Ah! chère, ne me faites pas dire des niaiseries... Il va de soi que, pour prendre feu, il faut avoir une certaine disposition à la combustibilité; que, pour porter ainsi à la tête d'un homme, au préalable, entre nous et lui doit exister un commencement de quelque chose; mais il me semble qu'entre vous et M. de Sallenauve il y a déjà pas mal d'introduction. S'il ne vous aime pas, vous, il aime votre forme, et, comme vous le disiez un jour spirituellement, qui vous assure que Y autre personne étant bien déûnitivement perdue pour lui , il ne viendra pas à ricocher de votre côté?
— Au contraire, il a plus que jamais l'espérance de retrouver cette personne , avec le concours d'une trèshabile quêteuse qui s'occupe à sa recherche.
— Très-bien ; mais, s'il ne la retrouve pas, ou s'il ne la
retrouve que dans un bien long temps, faut-il employer ce délai à vous l'attirer sur les bras?
— Ma chère moraliste, je n'admets pas du tout votre rie, au moins pour ce qui regarde M. de Sallenauve;
il va être très-occupé, la Chambre le passionnera bien plus que ma personne; c'est un homme, d'ailleurs, plein d'amour-propre , qui sera révolté de ma méchante allure, laquelle lui paraîtra souverainement injuste et ingrate; et si, entre lui et moi, je veux mettre deux pieds de distance, il en mettra quatre; vous pouvez y compter.
— Et vous, ma chère? demanda madame Octave de Camps.
— Comment! moi?
— Oui, vous qui n'êtes pas occupée, vous qui n'avez pas la distraction de la Chambre ; vous qui avez, je veux bien en convenir, beaucoup d'amour-propre, mais qui savez les questions de cœur à peu près comme une pensionnaire ou comme une nourrice, que deviendrez-vous au dangereux régime que vous voulez vous imposer?
— Moi, si je ne l'aime pas de près, de loin je l'aimerai encore bien moins.
— De telle sorte que, si vous le voyez prendre cavalièrement son parti de son ostracisme, votre amour-propre
mme n'en sera pas le moins du monde étonné?
— Mais non, ce sera justement le résultai désiré.
— Et si vous apprenez, au contraire, qu'il se plaint de s ou que, sans se plaindre, il souffre vivement de votre
procédé, votre conscience ne vous dira absolument rien?
— Elle me dira que j'ai fait pour le bien, que je ne pouvais agir autrement.
— Et s'il a des succès qui retentissent jusqu'à vous, s'il vient à occuper les cent bouches de la renommée, vous ne penserez pas seulement qu'il existe?
— Je penserai à lui comme je pense à M. Thiers ou à M. Berryer.
— Et Nais, qui ne rêve que de lui, et qui vous dira encore mieux que le premier jour où il dîna chez vous : a Maman, comme il parle bien ! »
— Si vous faites entrer en ligne de compte des bavardages de petite fille!...
— Et M. de l'Estorade, qui déjà vous agace, quand, commençant dès aujourd'hui de sacrifier à l'esprit de parti, il lâche sur le compte de M. de Sallenauve quelque insinuation malveillante, vous lui imposerez silence lorsqu'à tout moment il vous entretiendra de cet homme pour lui nier tout talent, toute élévation ; vous savez le jugement que l'on porte toujours sur les gens qui ne pensent pas comme nous!
— Enfin, demanda madame de l'Estorade, vous voulez dire que jamais je ne serai tant amenée à m' occuper de lui que quand je ne l'aurai plus dans mon horizon?
— Ce qui vous est déjà arrivé une fois, chère amie, quand il vous suivait par les rues, et que sa retraite, venant vous surprendre, vous fit l'effet d'un tambour qui, après vous avoir étourdie une heure durant , cesse tout à coup ses roulements.
— Là, il y avait une raison ; son absence dérangeait tout un plan.
— Écoutez-moi, ma chère belle, reprit avec une teinte de gravité madame Octave de Camps, j'ai lu et relu vos
LE DÉPUTÉ DARCIS. 6i
lettres; vous étiez là plus naturelle et moins ergoteuse et, pur moi, une impression m'est restée : c'est que M. de Sallenauve avait au moins effleuré votre cœur, s'il n'y était entré.
A un geste de dénégation que fit madame de l'Estorade, la zélée directrice reprit :
— Je sais que vous vous gendarmez contre cette idée. Comment pourriez-vous m' avouer ce que vous vous êtes toujours soigneusement caché à vous-même? Mais ce qui est, est : on ne subit pas de la part d'un homme une sorte de magnétisme, on ne sent pas sur soi son regard même sans rencontrer ses yeux; on ne s'écrie pas : « N'est-il pas vrai, madame, que je suis invulnérable du côté de l'amour? » sans avoir déjà reçu quelque mauvais coup!
— Mais tant de choses se sont passées depuis que j'écrivais ces énormités î
— C'est vrai, ce n'était qu'un sculpteur, et, dans quelque temps, je ne dis pas : comme M. de Rastignac, ce qui serait bien peu dire, mais comme Canalis, notre grand poëte, peut-être il sera ministre!
— J'aime les sermons qui concluent, dit madame de l'Estorade avec une façon d'impatience.
— Vous me dites, répliqua madame de Camps, ce qu'au 31 mai, car, dans les loisirs de nos bois, j'ai lu l'histoire de la Révolution française, Vergniaud criait à Robespierre; et moi, comme Robespierre, je vous réponds : Oui, je vais conclure : conclure contre votre amour-propre de femme qui, arrivée jusqu'à trente-deux ans sans se douter de ce que pouvait être l'amour, même dans le mariage, ne peut pas consentir qu'à cette heure tardive elle subisse la loi
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commune; conclure contre le souvenir de tous les sermons que vous adressiez à Louise de Chaulieu, pour lui prouver que la passion qui vient nous saisir au cœur est le pire de tous les malheurs, à peu près comme on prouverait à un malade qu'une fluxion de poitrine qu'il a prise est la pire imprudence qu'il pût commettre ; conclure contre votre effrayante ignorance qui se figure qu'un Je ne veux pas! bien accentué a raison d'un entraînement compliqué par un concours de circonstances où les plus habiles — ma cousine la princesse de Cadignan, par exemple, — auraient peine à se démêler.
— Mais la conclusion pratique? dit madame de l'Estorade en frappant à coups redoublés son genou de sa jolie main.
— Ma conclusion, la voici, répondit madame Octave. Matériellement, et si vous ne voulez pas surtout faire la folie de remonter le courant, je ne vois pour vous aucun danger d'être submergée. Vous êtes forte, vous avez des principes, de la piété, vous adorez vos enfants, et vous aimez en eux M. de l'Estorade, leur père, déjà depuis quinze ans le compagnon de votre vie ; avec tout ce lest, on ne chavire pas, et, croyez-moi, l'on est bien à flot.
— Alors? dit madame de l'Estorade d'un ton interrogatif.
— Alors, on n'a pas besoin de recourir à des moyens violents, et, selon moi, d'un succès très-problématique, pour conserver une impassibilité, dans certaines données impossible , et que l'on a déjà aux trois quarts perdue. Ce n'est pas M. de Sallenauve, vous en êtes persuadée, qui pensera à vous faire faire un pas de plus ; vous convenez
vous-même qu'il est à mille lieues de songer à cela. Restez donc où vous êtes; ne faites pas de barricades quand personne ne vous attaque; ne vous exaltez pas dans une nse inutile, et où vous pouvez vous ménager de cruelles .; êtes de cœur et de conscience en croyant mettre en : votre conscience et calmer votre cœur, ridé seulement un petit zéphyr. Sans doute, d'homme à femme, le iment de l'amitié prend bien quelque chose des raps ordinairement plus animés des deux sexes, mais ce n'est ni une illusion impossible, ni un abîme toujours béant. Est-ce que, si Louise de Ghaulieu et son adorable premier mari, II. de Macumer, eussent vécu, vous n'étiez pas déjà avec lui sur le pied d'une familiarité et d'une contée qui jamais n'avait existé entre vous et aucun autre iine? Est-ce qu'avec ce second mari, M. Marie-Gaston, souvenir de l'amie que vous avez perdue, vous ne vous trouvez pas aussi dans des termes exceptionnels? et, ms, même dans la compagnie de votre fille, de moi et de mon mari, eussiez-vous fait, chez le premier venu, qu'une certaine préparation ne vous eût pas recommandé, la visite de charité à laquelle nous nous sommes décidées ird'hui?
— Alors, dit madame de l'Estorade d'un air rêveur, de M. de Sallenauve un ami?
— Oui, chérie, pour n'en pas faire une*idée fixe, un et, un remords, trois choses qui empoisonnent la vie.
— Mais le monde qui regarde ! mais mon mari qui a eu
de jalousie I
— Le monde, ma chère, on se compromet autant et plus avec lui par des 'recherches pour le dérouter, que
par la liberté qu'on prend à la bonne franquette. Pensezvous, par exemple, que votre brusque départ, hier soir, chez madame de Rastignac, pour éviter qu'on ne parlât devant vous de l'obligation que vous avez à M. de Sallenauve, n'ait pas dû être remarqué? Et une allure plus calme n'eût-elle pas beaucoup mieux déguisé votre reconnaissance, manifestée d'ailleurs, après, d'une façon si émue ?
— En ceci, vous avez raison; mais l'impudence de certains discoureurs a le talent de vous mettre hors de vous...
— Quant à votre mari, je le trouve un peu changé et point à son avantage : on aimait autrefois en lui ce respect absolu, cette déférence sans bornes qu'il avait pour toute votre personnalité, toutes vos idées, toutes vos impressions ; cette espèce de soumission canine le relevait plus qu'il ne pense, parce que c'est encore une grandeur que de savoir obéir et admirer. Je me trompe peut-être, mais il me semble que la politique vous l'a gâté; comme vous ne pouvez le remplacer sur les bancs de la Chambre des pairs, cela lui a donné un soupçon qu'il pourrait bien se faire qu'il existât par lui-même. A votre place, je veillerais à ces velléités d'indépendance, et, puisque c'est la question à l'ordre du jour, précisément sur le fait de M. de Sallenauve, je poserais la question de cabinet.
— Savez-vous, ma chère belle, dit en riant madame de l'Estorade, que vous êtes une très-agréable peste, et que vous me donnez des conseils à tout mettre à feu et à sang?
— Du tout, ma bonne, je suis une femme de quarantecinq ans, ayant toujours vu les choses par leur côté positif; n'ayant épousé mon mari, que j'aimais à la passion,
qu'après m'être pourtant assurée, en le soumettant à une <!;fiicile épreuve, qu'il méritait aussi mon estime. Ce n'est
moi qui fais la vie, je la prends comme elle est ;
lant de mettre de l'ordre et du possible dans toutes les occurrences qu'elle peut offrir. Je ne suis ni la passion
.étique de Louise de Chaulieu, ni la raison forcenée
Renée de l'Estorade; je suis une sorte de jésuite en jupons, persuadée que les manches un peu larges font
ix que les manches trop serrées au poignet, et je ne me suis jamais piquée de la recherche de l'absolu. A ce moment, Lucas ouvrit la porte du salon et annonça
le Sallenauve. Comme sa maîtresse faisait au domestique des yeux qui lui demandaient compte du peu de souci qu'il avait eu de l'exécution de son ordre, Lucas répondit
in geste qui semblait dire que le survenant n'était pas un article qu'il eût dû supposer compris dans le décret de
ibition. Pendant que Sallenauve prenait possession du fauteuil qui lui avait été approché :
— Vous voyez ! dit tout bas madame Octave de Camps
m amie, les domestiques eux-mêmes ont l'instinct qu'ici il n'est pas un premier venu.
Madame de Camps, qui ne connaissait pas encore le
.eau député, mit toute son attention à l'observer, et
ne se repentit pas d'avoir prêché pour qu'on ne lui fit pas d'avanie. Sallenauve expliqua sa visite par une grande curiosité de savoir comment les choses s'étaient passées à
-d'Avray; s'il eût appris que Marie-Gaston avait été
trop vivement affecté, malgré l'heure avancée de la soirée,
ocrait mis en route pour aller le rejoindre. Quant aux
itrehes qui avaient occupé sa journée, elles n'avaient
encore été couronnées d'aucune espèce de succès. Profitant de son titre de député, espèce de passe-partout universel, il avait vu le préfet de police, qui l'avait adressé à M. de Saint-Estève, le chef de la police de sûreté. Au fait, comme tout Paris, du passé de cet homme, Sallenauve avait été tout surpris de trouver en lui un fonctionnaire de fort bonnes façons ; mais ce grand homme de police ne lui avait pas donné beaucoup d'espérance :
— Une femme cachée dans Paris, lui avait-il dit, est une véritable anguille cachée dans le meilleur de ses trous.
Lui-même, aidé de Jacques Bricheteau, devait continuer ses recherches pendant toute la journée du lendemain; mais si, dans la soirée, ni lui ni le grand inquisiteur de la préfecture n'avaient rien découvert, il était décidé à partir immédiatement pour rejoindre à Ville-d'Avray Marie-Gaston, sur le compte duquel il ne partageait pas la sécurité de madame de l'Estorade. Comme il prenait congé avant le retour de M. de l'Estorade et de M. Octave de Camps, qui était convenu de venir reprendre sa femme :
— Vous n'oubliez pas, lui dit madame de l'Estorade, que c'est après-demain soir le bal de Naïs. Vous vous brouilleriez mortellement avec elle, si vous y manquiez. Tâchez de décider Marie-Gaston à vous accompagner : ce sera toujours une distraction.
Quand on fut revenu du spectacle, M. Octave de Camps déclara que de longtemps on ne le reprendrait à aller voir une féerie. Naïs, au contraire, encore sous le charme des merveilles qu'elle avait admirées, se mit à faire de la
pièce un compte rendu animé qui montrait à quel point sa jeune imagination en avait été frappée.
En s'en allant avec son mari, madame Octave de Camps lui dit :
— Cette petite est inquiétante; elle me rappelle Moïna -iîemont. Madame de l'Estorade l'a trop développée ; je ne m'étonnerais pas que, dans l'avenir, elle ne lui donnât beaucoup de souci.
Il serait difficile de marquer le moment précis où, dans nos mœurs contemporaines, est apparue une espèce de religion nouvelle que l'on pourrait appeler l'idolâtrie des enfants. Nous ne trouverions pas plus aisé de découvrir à la faveur de quelle espèce d'influence ce culte a pris le prodigieux développement auquel nous le voyons parvenu aujourd'hui. Mais, tout en restant inexpliqué, le fait existe et doit être recueilli par tout historien fidèle des grands et des petits mouvements de notre société. Aujourd'hui, la famille, les enfants ont pris la place que tenaient chez les anciens les dieux domestiques, et qui ne partagerait pas cette dévotion ne serait ni un esprit difficile et chagrin, ni un contradicteur morose et fâcheux, ce serait lient un athée. L'influence que Rousseau avait momentanément sur l'esprit des mères, pour les décider à allaiter leurs enfants, est cependant passée de mode; mais un observateur superfleiel poufrait seul, dans cette autre remarque, entrevoir une contradiction. Pour qui a pu assister au grave délibéré qu'entraîne le choix d'une nourrice sur lieu, et se rendre compte de la place qu'aussitôt la qualité de son lait bien constatée cette reine 'lu biberon prend dans l'économie de la maison, il reste
bien évident que le renoncement fait à son profit par la mère n'est de la part de celle-ci que le premier de ses dévouements et de ses sacrifices. Déclarée par le médecin et par l'accoucheur, qu'elle n'a garde d'influencer, impuissante à nourrir, c'est uniquement, la chose est toujours convenue, dans l'intérêt du petit être auquel elle va donner la vie qu'elle se résigne à lui refuser son lait. Mais autour de l'enfant mis, par cette sublime abnégation, en possession, comme disent les chefs de pensionnat, d'une nourriture plus saine et plus abondante, que de soins passionnés et que de sollicitudes! Combien de fois le médecin réveillé la nuit pour venir constater que l'indigestion la plus bénigne n'est pas une attaque du terrible croup ! Combien d'autres fois, disputé au lit d'un mourant, le même docteur est appelé d'urgence et interrogé avec angoisse par la mère éplorée, laquelle s'est aperçue que son petit ange était grinche, ou bien qu'il était pâlot, ou qu'il n'avait pas taché ses langes tout à fait à la manière accoutumée! Enfin, l'enfant a passé cette première et difficile période, et, descendu des bras de sa nourrice, il cesse dé porter le chapeau à la Henri IV harnaché de plumes et de bouffettes à la manière d'un mulet d'Andalousie; mais, alors, lui ou ses jeunes contemporains vont, d'autre façon, nous rappeler l'Espagne; voués à la Vierge et tout de blanc habillés, on les prendrait pour de jeunes statues du Commandeur, empruntées à l'opéra de Don Juan. Quelques-uns, à la suite de Walter Scott et de la Dame blanche, ont l'air d'être descendus des montagnes de l'Ecosse, dont ils portent à la rigueur le costume, y compris la jaquette et le mollet nu. Plus souvent, ces chères idoles
nous forment, comme aurait dit M. Ballanche, une palingénésie habillée des annales nationales : et, en rencontrant, aux Tuileries, les cheveux coupés, carrément à la Charles VI, les pourpoints de velours, les cols de dentelle et les guipures, les chapeaux à la cavalière, les manteaux courts, les canons et les souliers à rosettes de Louis XIII et de Louis XIV, on peut faire un cours d'histoire de France, racontée par les tailleurs et les couturières avec une exactitude plus rigoureuse que par Mézeray et par le président Hénault. Puis reviennent les soucis, sinon pour la santé, au moins pour la constitution toujours frêle de nos petites divinités domestiques, et, tous les ans, pour la fortifier, les bains de mer, la campagne, ou quelque voyage aux Pyrénées, sont impérieusement commandés. Il va sans dire que, pendant les quatre ou cinq mois emos par la mère à cette locomotion hygiénique, le mari, s'il est retenu à Paris, doit s'arranger de son veuvage, de sa maison fermée et déserte, de toutes ses habitudes bouleversées.
Pourtant, avec l'hiver se reconstitue la famille ; mais ces chers adorés, voulez-vous que, bouffis comme ils sont de raison et d'importance, on les amuse, comme les gérions nées aux époques infanticides et sans entrailles, : des hochets, des poupées et des polichinels à deux j? Allons donc! Aux garçons, il faut dé*s poneys, des cigarettes, la lecture de romans-feuilletons ; et aux filles, le plaisir de jouer en grand à la maîtresse de maison, de donner des goûters dansants, des soirées où le vrai Guir gnol des Champs-Elysées et Robert Houdin sont d'avance annoncés sur les cartes d'invitation : et ceux-ci ne sont pas
comme Lambert et Molière, à coup sûr; on les a, une fois qu'ils se sont laissé inscrire au programme. Enfin, comme allait faire Naïs de l'Estorade, parfois, ces petits souverains obtiennent de donner une fête assez grande personne pour qu'il soit nécessaire d'avoir quelques sergents de ville à la porte, et pour que, chez Delisle, chez Nattier et chez Prévost, on s'en soit d'avance aperçu aux soieries, aux fleurs artificielles et aux bouquets vendus à son occasion. Avec le caractère déjà entrevu de Naïs, personne mieux qu'elle n'était capable du rôle et des devoirs qu'allait lui créer l'abdication faite entre ses mains, par sa mère, de tout son pouvoir et de toute son autorité. Cette abdication remontait plus loin que la soirée qui commence, car c'était mademoiselle Naïs de l'Estorade qui, en son nom, avait prié ses convives de lui faire l'honneur de venir passer la soirée chez elle; et, comme madame de l'Estorade n'avait pas voulu pousser la parodie jusqu'à permettre qu'on imprimât des cartes, Naïs avait employé plusieurs jours à écrire ses lettres d'invitation, en ayant soin de mettre en grand relief la formule sacramentelle : On dansera. Rien de plus curieux ou , comme dut le dire madame Octave de Camps après le mot que nous savons d'elle, rien de plus effrayant que l'aplomb de cette petite fille de treize ans, se tenant, comme elle avait vu faire à sa mère en pareille rencontre, à la porte du salon, et marquant jusqu'à l'infini, avec ses invités qui arrivaient, les nuances de son accueil, depuis l'empressement le plus affectueux jusqu'à une froideur voisine du dédain. À ses bonnes amies, elle donnait chaleureusement la main, à l'anglaise ; pour les autres, elle avait des sourires en quelque sorte étages selon le degré
d'intimité; de simples inclinations de tête pour les indif-
Qts et les inconnus; des mots de temps à autre et dedélicieux airs de maman pour les marmots qu'on est obligé
epter dans le contingent de ces raouts enfantins,
que dangereux et difficile à manier que soit cet élément.
En général, avec les pères et mères de ses convives, comme la fête ne se donnait pas pour eux et qu'elle était tout entière sous l'invocation de la parole évangélique :
feparvulos venire ad me, Naïs de TEstorade s'étudiait
pas dépasser la limite d'une politesse froide, quoique respectueuse. Mais, quand Lucas, suivant les instructions qu'il avait reçues, renversant l'ordre habituel des préséances, annonça : « Mesdemoiselles de la Roche-Hugon, madame la baronne de la Roche-Hugon et madame la comtesse de Rastignac, » la petite intrigante se départit de sa réserve ; elle courut au-devant de la femme du minis-
et, de la meilleure grâce du monde, elle s'empara de sa main , qu'elle porta galamment à ses lèvres. De leur côté, madame et surtout M. de FEstorade s'étaient em-
sés d'aller recevoir leur visiteuse inattendue, et, sans permettre qu'elle entrât dans aucune excuse relativement à la liberté qu'elle avait prise de venir sous les auspices
a belle-sœur et en quelque sorte par-àessus le mar-
. ils la conduisirent à une place privilégiée, d'où elle
devait avoir tout le coup d'oeil de la fête, déjà arrivée à
un haut degré d'animation. Naïs ne pouvait suffire aux
ations que lui adressaient à l'envi les jeunes lions les îgants, aussi brouillait-elle un peu l'ordre de ses
gements. Malgré la fameuse « entente cordiale », cette
légèreté faillit ranimer l'éternelle rivalité de la France et de la perfide Albion. Entre un jeune pair d'Angleterre, âgé de dix ans, et un élève d'une école préparatoire pour la marine (pension Barniol, voir aux Annonces), une contredanse promise en partie double fut sur le point d'amener plus que des explications désagréables , puisque déjà le jeune héritier de la pairie s'était mis en posture pour bôoxer. Cette rixe apaisée, survint un autre épisode. Un bambin, voyant apparaître un plateau chargé de sirops et de pâtisseries, à la suite d'une polka qui l'a mis en nage, veut aller se réconforter; mais, comme, par sa taille, il n'atteint pas commodément à la hauteur où les objets de sa convoitise sont tenus par le domestique, il a la déplorable idée de peser sur les bords du plateau afin de le descendre à sa portée : alors, le plateau bascule, perd son équilibre, et, par un de ses coins, formant rigole, comme de l'urne d'un fleuve mythologique, il épanche une sorte de cascade mélangée d'orgeat, de sirop de groseilles et de capillaire à laquelle les verres ont donné naissance en se renversant. Heureux si le jeune imprudent eût été seul à souffrir de la subite inondation de ce torrent sucré; mais, au milieu du désordre créé par ce désastreux incident, dix victimes innocentes en ont reçu le contre-coup et les éclaboussures, et, dans ce nombre, cinq ou six jeunes bacchantes, furieuses de voir leurs toilettes compromises, semblent vouloir faire un autre Orphée du jeune malencontreux. Pendant qu'à grand'peine il est arraché de leurs mains et remis à celles d'une gouvernante allemande, accourue au bruit de ses hurlements :
— Quelle idée aussi a eue Naïs, dit une charmante petite
blonde à un jeune Écossais avec lequel elle n'a pas cessé de danser pendant toute la soirée, d'aller inviter des petits garçons de cet âge-là !
— Moi, je me l'explique, répond l'Écossais : c'est un petit de la cour des comptes ; Naïs a été obligée de l'avoir à cause des parents; c'est une affaire de convenance.
En même temps, prenant par le bras un de ses amis :
— Dis donc, Ernest, fait-il, je fumerais bien un cigare! Si, au milieu de tout ce tapage-là, nous cherchions un endroit?
— Je ne peux pas, mon cher, répond Ernest mystérieusement; tu sais que Léontine me fait toujours des scènes quand elle s'aperçoit que j'ai fumé. Elle est charmante pour moi ce soir. Tiens , regarde donc ce qu'elle vient de me donner!
— Ah! une bague en crin, répond dédaigneusement l'Écossais, avec deux cœurs enflammés ! Tous les collégiens en font comme ça.
— Qu'est-ce que tu pourrais donc montrer, toi? répond Ernest d'un ton piqué.
— Oh! fit l'Écossais avec un air capable, nous avons mieux.
Et, tirant de la gibecière, qui fait partie intégrante de son costume, un billet sur papier azur parfumé :
— Tiens, ajouta-t-il en le mettant sous le nez d'Ernest, sens moi un peu ça.
Ami peu délicat, Ernest se jette sur le billet, dont il s'empare ; furieux, l'Écossais se précipite pour le reprendre. Intervient alors M. de l'Eslorade, qui, à mille lieues de se douter du sujet de la querelle, sépare les deux adii. 5
versaires, de telle sorte que dans un coin du salon le ravisseur peut aller savourer son larcin. Le billet ne portait aucune écriture. Le jeune roué avait pris le matin, dans le buvard de sa maman, ce papier odorant, dont peut-être elle eût fait quelque chose de moins immaculé. Peu après, revenu auprès de l'Écossais :
— Tiens, je te le rends, ton billet, lui dit Ernest d'un ton goguenard ; il est joliment compromettant!
— Gardez-le, monsieur, lui répond l'Écossais; j'irai demain vous le redemander aux Tuileries, sous les marronniers ; en attendant, vous comprenez que tout est fini entre nous!
Ernest était moins chevaleresque : il se contenta, pour toute réponse, d'appuyer sur le bout de son nez le pouce de sa main droite déployée, qu'il fit insolemment pivoter sur cet axe, geste ironique qu'il avait retenu du cocher de sa mère ; puis il courut prendre sa danseuse pour un quadrille qui commençait.
Mais à quels détails perdons-nous le temps, quand, sous cette surface enfantine, nous savons que des intérêt de l'ordre le plus élevé cheminent souterrainement.
Arrivé vers quatre heures de Ville-d'Avray, où il venait de passer deux jours, Sallenauve ne donna pas à madame de l'Estorade de bonnes nouvelles de son ami. Sous un< apparence de froide résignation, Marie-Gaston était sombre, et, remarque vraiment inquiétante, parce que le fait était contre nature, il n'avait pas encore été visiter la tombe de sa femme, comme s'il y eût d'avance entrevu la chance d'une émotion qu'il ne se sentait pas le courage d'affronter. Cette situation morale avait paru à Sallenauve si
fâcheuse, que, sans la crainte de désespérer Naïs en ne venant pas à son bal, il aurait regardé à quitter son ami, que rien n'avait pu décider à venir avec lui. Il semblait que, dans cet éréthisme d'animation et de gaieté auquel il s'était monté pendant l'élection d'Arcis, Marie-Gaston eût épuisé le reste de ses forces, et maintenant une prostration du plus mauvais caractère succédait à la surexcitation dont sa correspondance avec madame de l'Estoràde n'avait été qu'incomplètement le reflet. Une chose pourtant avait rassuré Sallenauve pour les quelques heures pendant lesquelles il quittait son malade : au moment où il hésitait encore à partir, on avait annoncé à Marie-Gaston la visite d'un gentleman qu'il avait connu à Florence et dont il parut accueillir la venue avec joie. Quelque bon effet pouvait donc être espéré de cette intervention imprévue. Afin de distraire Sallenauve de ses appréhensions, qui d'ailleurs lui parurent exagérées, madame de l'Estorade s'empressa de le présenter è M. Octave de Gai Celui-ci avait exprimé un grand désir de le connaître, et le député ne causait pas depuis un quart d'heure avec le maître de forges, que déjà il lui avait été au cœur par l'étendue des connaissances métallurgiques dont témoignait sa conversation.
On se rappelle qu'un des grands griefs d^Bixiou contre l'ancien Dorlange était la prétention de celui-ci, sinon à tout savoir, au moins à se rendre compte de tout. Depuis un an surtout qu'il se préparait à la vie parlementaire, Sallenauve, n'ayant dérobé pour son art que le temps nécessaire à la création de sa Sainte Ursule, s'était beaucoup ipô de toutes les connaissances positives qui, chez
l'homme de tribune, autorisent sa parole quand elles viennent à propos soutenir et justifier ses aperçus de politique générale. Ainsi, quoique avec M. Godivet, le receveur de l'enregistrement à Arcis, il se fût modestement posé comme étranger à toutes les matières de son administration, en étudiant la grande question du budget et de l'impôt, il avait donné son attention à tous les éléments dont ils se constituent : les douanes, les droits de mutation, le timbre, la contribution directe et indirecte. Abordant aussi cette science si problématique et pourtant si sûre d'elle-même qu'on appelle l'économie politique, Sallenauve s'était également rendu compte de toutes les sources qui contribuent à former le grand fleuve de la richesse nationale, et, à ce compte, la question des mines, objet, dans le moment, des préoccupations de M. de Camps, n'avait pu être négligée par lui. On peut se figurer l'admiration du maître de forges, qui s'était trop exclusivement occupé de la question des fers pour n'avoir pas beaucoup à apprendre dans les autres branches de la métallurgie, quand il entendit le jeune député lui faire, sur les richesses de notre sol, une sorte de conte des Mille et une Nuits, qui, passé au contrôle de la science, ne serait pourtant qu'une très-positive réalité.
— Comment, monsieur, vous croyez, s'écria M. Octave de Camps, qu'indépendamment de nos mines de charbon et de fer, nous possédons aussi des mines de cuivre, de plomb, voire des mines d'argent?
— Si vous voulez, monsieur, répondit Sallenauve, consulter quelques hommes spéciaux, ils vous apprendront que ni les gîtes si vantés de la Bohême et de la Saxe, ni
ceux de la Russie et de la Hongrie ne sont comparables à ceux que renferment chez nous les Pyrénées; les Alpes, depuis Briançon jusqu'à l'Isère; les Cévennes, surtout du côté de la Lozère; le Puy-de-Dôme, la Bretagne, les Vosges. Dans les Vosges, notamment près de la ville de Saint-Dié, je puis vous citer un seul filon de minerai d'argent qui se développe suivant une puissance de cinquante à quatrevingts mètres, dans une longueur de treize kilomètres.
— Mais, monsieur, comment ces nombreuses richesses métalliques peuvent-elles n'être pas exploitées?
— Elles l'ont été, répondit Sallenauve, à des époques lointaines, surtout pendant la domination romaine dans les Gaules. Abandonnée lors de la chute de l'empire romain, leur exploitation a été reprise pendant le moyen âge par les seigneurs et par le clergé; puis, durant la lutte de la féodalité contre le pouvoir royal et pendant les longues guerres civiles qui ont désolé la France, cette exploitation a de nouveau été suspendue, sans que depuis on s'en soit occupé.
— Et vous êtes sûr de ce que vous affirmez?
— Les auteurs anciens, Strabon et les autres, parlent tous de ces mines, la tradition de leur exploitation est encore vivante dans les pays où elles sont situées; les décrets des empereurs et les ordonnances de nos rois font foi de leur existence et de l'importance de leurs produits; en certains lieux, se rencontrent des preuves plus matérielles dans des excavations d'une longueur et d'une profondeur considérables, dans des galeries et des salles taillées dans le roc vif, enfin dans la trace multipliée de ces immenses travaux qui ont immortalisé l'industrie ro-
maine. A quoi il faut ajouter que les études modernes de la science géologique ont partout confirmé et complété ces irréfragables indications.
L'imagination de M, Octave de Camps, qu'avait assez passionné une simple mine de fer pour lui faire faire le voyage de Paris et le décider à se poser en solliciteur auprès d'un gouvernement qu'il méprisait, s'allumait à la révélation de toutes ces richesses enfouies, et il allait demander à son initiateur ses idées sur la manière d'en aborder l'extraction, si étrangement négligée, quand, par une coïncidence qui n'a rien d'imprévu pour le lecteur, Lucas, ouvrant à deux battants les portes du salon, annonça de sa voix la plus haute et la plus solennelle :
— M. le ministre des travaux publics.
L'effet produit dans l'assemblée fut tellement électrique, qu'il retentit jusque dans le tête-à-tête des deux causeurs.
— Que je voie un peu la figure de ce petit Rastignac, devenu homme d'État, dit négligemment M. Octave de Camps en se levant.
Mais, au fond, il pensait que c'était une occasion d'aborder le ministre introuvable en vertu du grand principe : « Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras; » il laissait sommeiller les richesses cachées que venait de lui révéler Sallenauve, et retournait à sa mine de fer. De son côté, le député entrevit comme inévitable un abordage ministériel ; il lui semblait impossible que le zèle conservateur de M. de l'Estorade ne cherchât pas à le lui ménager. Or, que diraient ses amis de l'opposition à la nouvelle, le lendemain répandue, qu'un représentant de la gauche
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avancée avait eu, dans son salon, une conférence avec un des ministres les plus renommés par son ardeur et son habileté à procurer des conversions politiques? Déjà, dans les bureaux du National, Sallenauve avait eu un avantgoût de la tolérance de son parti en s'entendant insinuer que les allures de modération promises par sa profession de foi électorale, à sa conduite parlementaire, ne devaient pas être prises au pied de la lettre et auraient bientôt fait de créer autour de lui le vide, s'il prétendait mettre d'accord leur pratique et la théorie. Préoccupé, d'ailleurs, comme il l'était de Marie-Gaston, après avoir fait au bal de - acte d'apparition, il avait hâte de retourner à Villed'Avray : par toutes ces raisons, il se résolut à profiter de l'émoi général pour faire retraite; et, par une manœuvre habile et sournoise, déjà il avait gagné la porte du salon et pensait s'esquiver sans être aperçu. Mais il avait compté sans Nais, à laquelle il avait imprudemment promis de danser une contredanse avec elle. Cette petite fille, au moment où il tournait le bouton de la serrure, commença à sonner l'alarme, et M. de TEstorade, avec l'empresse- :t que l'on peut croire, se mit de la partie pour empê- :• cette désertion. Voyant sa sortie manquée, Sallenauve peur qu'une retraite qui tournait à faire événement a un air de puritanisme qui pourrait être trouvé de vais goût; a;i risque donc de ce qui pourrait arriver, il se laissa réintégrer sur la liste des di iseurs de Nais et se décida à rester.
M. de l'Estorade savait Sallenauve trop intelligent pour •rer le faire dupe d'aucune des finesses qu'il eût employées pour amener sa rencontre avec le ministre. 11
procéda donc sans aucun détour, et, un quart d'heure aprL l'arrivée de Rastignac , son bras passé sous celui ch l'homme d'État, il abordait le député en lui disant :
— M. le ministre des travaux publics, qui, avant la bataille, me demande de le présenter à l'un des généraux d" l'armée ennemie.
— C'est trop d'honneur que me fait M. le ministre, répondit cérémonieusement Sallenauve. Loin d'être un général, je ne suis qu'un soldat des plus humbles et des plus ignorés.
— Hum! dit le ministre, il me semble pourtant que le combat d'Arcis-sur-Aube n'est pas une petite victoire, et que vous y avez, monsieur, bousculé nos gens d'une étrange façon !
— Il n'y a rien là de bien étonnant : vous avez dû apprendre qu'une sainte combattait pour moi.
— Du reste , reprit Rastignac, je préfère ce résultat à celui que semblait avoir ménagé une personne que je croyais plus habile, et que nous avions envoyée sur les lieux. Il paraît que ce Beauvisage est décidément inepte ; il aurait déteint sur nous, si nous l'eussions fait nommer, et, après tout, d'ailleurs, il était centre gauche comme l'avocat Giguet : or, le centre gauche, c'est là notre véritable ennemi, parce que, à travers notre politique, il en veut surtout à nos portefeuilles.
— Oh! fit M. de l'Estorade, d'après ce qu'on vous disait de l'homme, il eût été ce qu'on eût voulu.
— Mais non, mon cher, dit le ministre, ne croyez donc pas ça; les sots tiennent souvent beaucoup plus qu'on ne
pense au drapeau sous lequel ils se sont enrôlés. Passer à l'ennemi, c'est choisir, et cela suppose encore une opération d'esprit assez compliquée; il est beaucoup plus simple de s'entêter.
— Je suis de l'avis de M. le ministre, dit Sallenauve : l'extrême innocence et l'extrême rouerie se défendent également bien contre la séduction.
— Vous tuez votre homme en douceur, dit M. de l'Estorade à Sallenauve en lui frappant sur l'épaule.
Puis, voyant ou ayant l'air de voir, dans la glace placée au-dessus d'une cheminée devant laquelle se passait la scène, un signe qu'on lui aurait fait :
— J'y vais, dit-il en parlant par-dessus son épaule ; et, les deux adversaires ainsi accrochés, il s'éloigna comme s'il venait d'être mis en réquisition pour quelque devoir de maître de maison.
Sallenauve ne voulut pas avoir l'air d'une pensionnaire s'épouvantant à l'idée de se trouver seule avec un monsieur; puisque la rencontre était faite, il se décida à la subir de bonne grâce, et, prenant le premier la parole, il demanda si le ministère, pour la session qui s'ouvrait dans quelques jours, avait préparé un grand nombre de projets de loi.
— Très-peu, répondit le ministre. De bojme foi, nous ne pensions pas rester aux affaires; nous avions fait une élection, parce que, dans l'espèce de désarroi où la presse a fini par jeter l'opinion publique , notre devoir constitutionnel était de la forcer à se reconstituer, à compter avec elle-même en la consultant; mais, véritablement, nous ne pensions pas que l'épreuve nous fût favorable, et notre
victoire, il faut bien l'avouer, nous prend tout à fait au dépourvu.
— Vous avez fait, dit en riant Sallenauve, comme ce paysan qui, croyant à la fin du monde, n'avait pas jugé utile d'ensemencer son champ.
— Oh! pour nous, dit modestement Rastignac, notre retraite n'était pas la fin du monde. Nous croyons qu'après nous il y a des gens, et beaucoup, qui sont très-capables de gouverner; seulement, comme dans cette ville de transit qu'on appelle le pouvoir, nous pensions ne donner qu'un très-petit nombre de représentations, nous n'avions déballé ni nos décorations ni nos costumes. D'ailleurs, la session, de toute façon, ne devait pas être une session d'affaires; la question se trouve maintenant posée entre ce qu'on appelle le château, l'influence personnelle, et la doctrine de la suprématie parlementaire. Cette question viendra naturellement à l'occasion du vote des fonds secrets. Quand, de façon ou d'autre, elle aura été tranchée, qu'on aura voté le budget et quelques lois d'intérêt secondaire, le Parlement aura encore bien fait sa tâche; car il aura mis fin à une lutte désolante, et le pays, une fois pour toutes, saura auquel des deux pouvoirs il peut le plus sûrement demander le développement, de sa prospérité.
— Et vous croyez, demanda Sallenauve, dans l'économie d'un gouvernement pondéré, que cette question est bien utile à poser?
— Mais, répondit Rastignac, ce n'est pas nous qui l'avons soulevée; elle est née peut-être des circonstances, beaucoup de l'impatience de quelques ambitions et aussi de la tactique des partis.
— De telle sorte qu'à votre avis, monsieur le ministre, l'un des adversaires n'est coupable de rien et n'a absolument rien à se reprocher?
— Vous êtes républicain, répondit Rastignac, ennemi par conséquent a priori de la dynastie ; ce serait, je pense, perdre mon temps que de vouloir redresser vos idées au sujet de la politique que vous lui reprochez.
— Vous vous trompez, dit le député républicain théorique, d'occasion, d'avenir, je n'ai préventivement aucune haine contre la dynastie régnante; je trouve même
. dans son passé panaché, si je puis ainsi parler, d'affinités royales et de révolution, il y avait tout ce qu'il fallait pour répondre aux instincts à la fois libéraux et monarchiques du pays; mais vous auriez bien de la peine à me persuader que, dans le chef actuel de cette dynastie, ne se rencontrent pas de ces idées excessives d'influence
onnelle qui, à la longue, minent, dénaturent et font crouler les plus belles comme les plus fortes institutions.
— Oui, dit ironiquement Rastignac, et on les sauve avec la fameuse maxime du député de Sancerre : « Le roi règne et ne gouverne pas! »
Soit qu'il se lassât de causer debout, soit qu'il voulût
oigner de son aisance à se démêler du traquenard qui
lient lui avait été préparé, Sallenauve, avant de
ndre, approcha un fauteuil pour son infcrlocuteur, et,
après s'être lui-même assis, il reprit :
— Voulez-vous, monsieur, me permettre de vous citer l'exemple d'une autre conduite royale, celle d'un prince qui ne passait pas pour trop indifférent aux prérogatives de sa couronne, et qui n'était pas non plus très-ignorant
84 SCÈxNES DE LA VIE POLITIQUE.
du mécanisme constitutionnel : d'abord, parce que, ainsi que le roi aujourd'hui régnant, il n'était ignorant sur aucune espèce de sujet, et ensuite, parce que ce mécanisme, il l'avait lui-même importé dans notre pays?
— Louis XVIII, dit Rastignac, ou, comme disent les journaux, « l'illustre auteur de la Charte »?
— Précisément, répondit Sallenauve; me feriez-vous l'honneur de me dire où il est mort?
— Parbleu ! aux Tuileries.
— Et son successeur?
— En exil!... Oh! je vous voir venir.
— Ma conclusion n'est pas, en effet, difficile à deviner; mais, monsieur le ministre, avez-vous bien remarqué la déduction de cette existence royale, pour laquelle, en mon particulier, je professe le respect le plus absolu ? Louis XVIII n'était pas un roi citoyen. Il avait octroyé sa Charte et ne l'avait pas consentie; né bien plus près de la couronne que le prince dont je signale la regrettable tendance, il devait partager plus profondément les idées, les préjugés, les infatuations de cour; de sa personne, ce qui en France est une déchéance princière, il était ridicule; il essuyait les plâtres d'un nouveau régime, succédait à un gouvernement qui avait enivré le pays de cette belle fumée dorée qu'on appelle la gloire; et, s'il n'était pas ramené par l'étranger, il revenait au moins à la suite d'une invasion de l'Europe armée. Maintenant, voulez -vous que je vous dise pourquoi, malgré tous ces péchés originels et malgré la conspiration permanente dirigée contre son gouvernement, il lui a été donné de mourir tranquillement sous son baldaquin des Tuileries ?
— Parce qu'il a été constitutionnel? fit Rastignac avec un léger mouvement d'épaules ; mais pouvez-vous dire que nous ne le sommes pas?
— Dans la lettre, oui; dans l'esprit, non. Quand Louis XVIII avait donné sa confiance à un ministre, cette confiance, il la lui délivrait tout entière, ne trichait pas avec lui, jouait son jeu à outrance, témoin la fameuse ordonnance du 5 septembre et le renvoi de la Chambre introuvable, qui était plus royaliste que lui-même, ce qu'il avait le bon esprit de ne vouloir point. Plus tard, un mouvement d'opinion ébranle le ministre qui l'avait poussé dans cette voie; le ministre est son favori, son enfant, comme il l'appelle. Il n'importe : cédant à une nécessité constitutionnelle, après l'avoir emmaillotté de cordons, de titres, de tout ce qui enfin peut servir à amortir la douleur d'une chute, il l'exporte courageusement à l'étranger, et ne creuse pas des souterrains, ne guette pas, ne fait pas naître des occasions pour le ramener subrepticement au pouvoir, où ce ministre ne rentra jamais.
— Pour un homme qui ne nous hait pas, dit Rastignac, vous nous traitez d'une façon assez rude; nous serions
-que parjures au pacte constitutionnel; et notre politique, à votre avis, ambiguë, tortueuse, nous donnerait de
ains rapports éloignés avec M. Doublemain, le greffier du Mariage de Figaro.
— Je n'affirmerais pas, répliqua Sallenauve, que le mal fût si profond et vînt de si loin; peut-être simplement sojnmes-noiis un faiseur, le mot pris, bien entendu, dans le sens d'un homme qui aime à faire, à se mêler.
— Eh! monsieur, si nous sommes le politique le plus habile de notre royaume!
— Cela ne fait pas, monsieur le ministre, qu'à son tour notre royaume, qui est tout le monde, n'ait pas quelquefois la chance d'être aussi habile que nous.
— Parbleu ! dit Raslignac de ce ton qui semble marquer un point culminant dans une conversation, je voudrais bien pouvoir réaliser un rêve...
— Qui serait? demanda Sallenauve.
— De vous voir directement aux prises avec cette habileté soi-disant tracassière dont vous me paraissez faire un si mince état.
— Vous savez, monsieur le ministre, que les trois quarts de la vie se passent à rêver l'impossible.
— Impossible, pourquoi? seriez-vous le premier homme de l'opposition qu'on eût vu aux Tuileries? et une invitation à dîner bien publique, bien ostensible, qui, en vous rapprochant de ce que vous jugez mal à distance... ?
— J'aurais l'honneur de refuser, interrompit Sallenauve.
Et il accentua son J'aurais Vhonneur, de manière à bien donner son sens à ce mot.
— Vous voilà bien tous, gens de l'opposition! s'écria le ministre, ne voulant pas vous éclairer quand l'occasion s'en présente, ou, pour mieux dire, ne le pouvant pas...
— Vous trouvez-vous bien éclairé, monsieur le ministre, quand, le soir, en passant devant l'officine d'un pharmacien, vous recevez dans les yeux un rayon de ces bocaux gigantesques qui semblent avoir été inventés pour éborgner les gens?
— Ce n'est pas nos rayons qui vous font pour, c'est la lanterne sourde de votre parti faisant sa ronde.
— 11 peut y avoir du vrai dans ce que vous dites, monsieur le ministre ; un parti et l'homme qui a aspiré à l'honneur de le représenter sont, après tout, des gens mariés, qui, pour bien vivre ensemble, se doivent mutuellement égards, franchise, fidélité, au fond comme en la forme.
— Eh bien, essayez d'être modéré; votre rêve, aussi, est bien autrement impossible à réaliser que le mien, et vous me direz des nouvelles des égards de votre chaste moitié.
— S'il est un malheur auquel j'aie dû m'attendre, c'est assurément celui-là.
— Vous croyez ! et qu'avec les sentiments élevés et généreux que tout indique en vous, vous resteriez impassible même à la calomnie, qui déjà peut-être aiguise ses traits?
— Est-ce que vous-même, monsieur le ministre, n'avez pas quelquefois éprouvé son venin; et vous êtes-vous pour
létourné de votre voie?
— Mais, dit Rastigoac d'un air de confidence et en baissant la voix, si je vous disais que déjà j'ai eu à me défendre d'empressements officieux s'offrant à aller remuer dans
j vie privée certains côtés qui, pour être un peu is bien en lumière que le reste, ont paru merveilleu- ;it disposés pour y dresser des gucts-apens!..,
— Je ne vous remercie pas, monsieur le ministre, de l'honneur que vous vous êtes fait en recevant avec mépris
propositions de ces officieux, qui ne sont pas de mon parli, qui ne sont pas du vôtre, qui ne sont que du parti de
leurs honteux appétits et de leurs intérêts; mais, quand, par impossible, ils auraient trouvé auprès de vous quelque ouverture, croyez que les déterminations prises avec ma conscience n'avaient pas la chance d'en être affectées.
— Mais votre parti, veuillez donc en considérer les éléments : un ramassis d'ambitions déçues, de convoitises brutales, de plagiaires de 93, de despotes déguisés en amants de la liberté.
— Mon parti n'a pas et veut acquérir; le vôtre s'appalle le parti conservateur, et il a raison, sa grande étude étant de conserver le pouvoir, les places, la fortune, enfin tout ce qu'il détient; mais au fond, monsieur, la cuisine est la même, il faut la manger et ne la point voir faire, car la Bruyère l'a dit : « Si vous voyez le repas ailleurs que sur une table bien servie, quelles saletés! quel dégoût! »
— Du moins, monsieur, nous ne sommes point une impasse, nous ouvrons sur quelque chose. Plus vous serez élevé par le caractère et par l'intelligence, moins on vous laissera passer, traînant à votre suite votre bande de démocrates, car son avènement ne serait pas un changement de politique, ce serait une révolution.
— Mais qui vous a dit que je voulusse arriver quelque part?
— Comment , marcher pour n'arriver point ! Mais un certain développement de facultés ne donne pas seulement le droit, il crée le devoir de prétendre à la direction des affaires.
— Surveiller cette direction est encore un rôle utile et, je dois ajouter, assez occupant.
— Vous n'imaginez pas, monsieur, dit alors Rastignac
avec bonhomie, qu'avec Beauvisage je me fusse mis autant en peine d'avoir raison ; il est vrai de dire aussi qu'il m'eût rendu la besogne moins rude.
— Du rapprochement que le hasard a amené entre nous, répondit Sallenauve, résultera du moins ce bénéfice, que nous nous serons connus, et que nos futures rencontres seront ainsi engagées à être courtoises, ce qui ne gâte rien à l'énergie des convictions.
— Je devrai donc dire au roi, car j'avais de sa haute volonté mission spéciale...
Rastignac ne put achever sa phrase, où il tirait en quelque sorte sa dernière cartouche; au bruit de l'orchestre jouant la ritournelle d'un quadrille, Naïs accourut et, lui faisant une coquette révérence :
— Monsieur le ministre, dit-elle, je suis bien fâchée, mais vous avez pris mon danseur, il faut me le rendre; il est inscrit pour la onzième contredanse, et, quand je manque un tour, ça fait ensuite des confusions terribles.
— Vous permettez, monsieur? dit Sallenauve en riant. Vous le voyez : je ne suis pas un républicain très-farouche.
Et il suivit Naïs, qui l'entraînait en le tenant par la main.
Madame de l'Estorade avait eu une attention délicate : oprenant ce que la complaisance de Sallenauve pour la fantaisie de Naïs pourrait coûter à sa gravité, elle s'était arrangée de manière que quelques papas et mamans figurassent avec lui dans la contredanse où il s'était laissé fourvoyer; et elle-même, avec le jeune Écossais aux billets blancs, qui, sans qu'elle s'en doutât, était bien capable de la compromettre, fit, pour parler le langage technique,
vis-à-vis à sa fille, qui rayonnait d'orgueil et de joie. Dans un moment où, par la combinaison des figures, Nais était amenée à donner la main à sa mère :
— Pauvre maman, lui dit-elle en la lui serrant d'un mouvement passionné, sans lui pourtant, tu ne m'aurais pas là!
L'imprévu et la forme de co souvenir agirent si vivement sur madame de l'Estorade, que, reprise de ce saisissement nerveux qu'elle avait éprouvé lors de l'accident de sa fille, elle fut obligée de gagner un siège. L'ayant vue changer de couleur, Sallenauve, Naïs et madame Octave de Camps coururent à elle pour savoir si elle se sentait indisposée.
— Ce n'est rien, répondit madame de l'Estorade en s'adressant à Sallenauve : c'est cette petite, qui m'a rappelé l'immense obligation que nous vous avons : « Sam lui, a-t-elle eu l'idée de me dire, pauvre maman, tu ne m'aurais pas là! » Et, en effet, monsieur, sans votre généreux courage, aujourd'hui où serait cette enfant?
— Voyons, voyons, de la raison ! dit madame Octave de Camps, en remarquant dans la voix de son amie quelque chose d'entrecoupé et de convulsif ; y a-t-il du bon sens, de se mettre dans un pareil état pour une parole de petite fille!
— Elle vaut mieux que nous, répliqua madame de l'Estorade en recevant dans ses bras Naïs, qui lui disait aussi : « Voyons, maman, de la raison! » — 11 n'y a rien au monde, continua la comtesse, qu'elle mette au-dessus de son sauveur; tandis que son père et moi, c'est bien juste si nous lui avons fait comprendre notre reconnaissance.
LK DKPUTÉ D'ARCIS. Ot
— Mais vous m'avez comblé, madame, répondit poli- I S .illenauve.
— Comblé? dit Naïs en remuant sa jolie tête d'un petit le doute. Si quelqu'un me sauvait ma fille, je serais
1 ù bien autrement!
— Nais, dit avec autorité madame Octave de Camps, les ints doivent écouter et se taire, quand on ne leur de-
ie pas leur avis.
— Qu'y a-t-il donc? dit M. de l'Estorade, qui, à ce mo- . vint se joindre au groupe.
— Rien, dit madame' de Camps, un éblouissement qui a pris Renée en dansant.
— Eli bien, est-ce passé?
— Oui, je suis tout à fail bien, répondit madame de l'Estorade.
— Alors, venez donc dire adieu à madame de Rastignac, qui se prépare à s'en aller.
Dans son empressement à se rendre auprès delà femme
du ministre, M. de l'Estorade ne pensa pas à donner le
bras à la sienne ; S dlenauve fut mieux inspiré. Tout en
.!, précédé de son mari, qui ne pouvait l'en-
— Y é longtemps avec M. de Rastignac, dit
de l'Estorade; il aura sans doute tenté de pratiis quelque séduction?
iz-vous, répondit Sallenauve, qu'il ait réussi?
— Non, mais ces essais de captation sont toujours désables-, je vous prie de croire qie je n'étais pas du
iplot. Je ne suis pas aussi furieusement ministérielle que mon mari.
— Ni moi si furieusement révolutionnaire que Ton semble se le figurer.
— Pourvu que cette ennuyeuse politique, qui plus d'une fois vous mettra en dissentiment avec M. de l'Estorade, n'aille pas vous dégoûter de compter parmi nos amis !
— C'est un honneur, madame, dont on est trop heureux.
-— Ce n'est pas de l'honneur, c'est du plaisir qu'il faut y trouver! fit vivement madame de l'Estorade. Je dirai comme Naïs : Si j'avais sauvé la fille de quelqu'un, je serais avec lui moins cérémonieux.
Cela dit, sans écouter la réponse, elle dégagea vivement son bras de celui de Sallenauve, et le laissa un peu étonné de l'accent avec lequel elle avait parlé. En voyant madame de l'Estorade aussi complètement docile aux conseils, peut-être plus spirituels que prudents, de madame Octave, il nous paraît peu probable que nos lecteurs se soient beaucoup étonnés. Impossible, en effet, que dès longtemps ils n'aient pas entrevu un certain entraînement éprouvé par la froide comtesse non-seulement pour le sauveur de sa fille, mais aussi pour l'homme qui, dans des conditions si singulières et si romanesques, s'était recommandé à son attention. Personne assurément n'a, comme elle, été la dupe de cette sécurité que la certitude de la parfaite indifférence de Sallenauve avait fini par lui inspirer. Cette assurance de n'être point convoitée par lui était justement le seul piège où elle pût se prendre ; soupirant déclaré, il eût été pour elle mille fois moins dangereux. A bien y regarder, madame de l'Estorade était loin d'être une de ces natures impassibles qui, en dehors des sentiments de
famille, résistent à toute vive communication d'affectuosité. Beauté presque espagnole, elle avait des yeux dont son amie Louise de Chaulieu disait gaiement qu'ils faisaient mûrir les pêches quand elle les regardait ; sa froideur n'était donc pas ce que les médecins appellent congéniale, elle était un tempérament acquis. Mariée par raison à un homme dont on a déjà entrevu toutes les insuffisances morales, contrairement à un fameux axiome d'opéra-comique, elle avait fait pour lui de l'amour avec la pitié, et, au moyen d'une sorte d'atrophie de cœur qu'elle avait su se ménager, jusqu'au moment critique où nous la voyons arrivée, elle était parvenue, sans broncher, à rendre M. de l'Estorade le plus heureux des maris. Dans le même intérêt, elle avait exalté chez elle le sentiment maternel dans un degré à peine croyable , et, par là, elle avait trouvé le moyen de tromper d'autres instincts ; mais, dans le succès avec lequel elle avait jusqu'alors accompli sa rude tâche, il fallait surtout faire entrer en ligne de compte la circonstance de Louise de Chaulieu. Pour elle, cette pauvre affolée avait été l'esclave ivre dont les Spartiates faisaient une leçon vivante à leurs enfants, et entre les deux amies s'était tacitement installée une sorte de gageure. Louise de Chaulieu ayant pris le rôle de la passion échappée, madame de l'Estorade s'était réservé celui de la raison supérieure, et, pour gagner le pari, elle avait eu des courages de bon sens et de sagesse qui, sans cette excitation, lui eussent peut-être beaucoup plus coûté. A l'âge où elle était parvenue et avec sa longue habitude de se maîtriser, on comprend que, voyant venir à elle, par le grand chemin, cet amour contre lequel elle
avait tant prêché, elle l'eût aussitôt reconnu et rudement éconduit; mais un homme qui n'éprouvait rien pour elle, tout en la trouvant belle jusqu'à l'idéal, et qui peut-être même aimait ailleurs; un homme qui avait arraché sa fille à la mort et qui ne prétendait à aucune récompense : qui était grave, sérieux, et occupé d'une absorbante entreprise; le moyen, quand il arrivait ainsi, par la traverse, de le trouver redoutable, et de ne pas lui accorder à première réquisition le tiède sentiment de l'amitié?
Cependant, sur la route de Ville-d'Avray, où, dominé par la préoccupation que lui causait son ami, Sallenauve avait voulu se rendre malgré l'heure tardive, voici ce qui se passait :
En récapitulant les événements de sa soirée, on comprend que le député ne dut pas donner une grande attentif n et à la tentative de Rastignac et aux airs passionnés de Nais, qui, tout au plus, auraient pu servir à le rendre ridicule; mais il n'en était pas de même pour l'explosion de vive reconnaissance que venait d'avoir avec lui madame de l'Estorade, et cette gratitude si chaleureusement exprimée, il y pensait. Sans avoir eu précisément à se plaindre de l'attitude de la comtesse à son égard, jamais Sallenauve ne l'avait trouvée pour lui bien chaleureuse, et il l'avait jugée à travers l'opinion que généralement le monde avait de sa personne et de son caractère. En elle, il n'avait donc vu qu'une femme très-distinguée par l'intelligence, mais complètement paralysée du côté du cœur, grâce à l'amour absorbant et exclusif dont elle était possédée pour ses enfants. « La glaciale madame de l'Estorade, » avait-il écrit une fois à Marie-Gaston ; et c'était bien juste si jamais
il avait pensé à en faire une amie, dans l'acception masi mot. D'ailleurs, ce n'était pas seulement du côté îadame de l'Estorade, c'était aussi du côté de son mari Sallenauve avait eu des doutes relativement à l'avenir i la durée de la liaison commencée avec eux. « La ique nous brouillera, » s'était-il dit souvent, et l'on peut se rappeler une autre de ses lettres où ce dénoûment r lui envisagé avec une certaine amertume. Lors donc que madame de l'Estorade avait paru l'encourager d'une manière si prononcée à se placer vis-à-vis d'elle sur un pied d'intimité plus expansive, ce qui l'avait surtout étonné, c'était le soin qu'elle avait pris de marquer entre le procédé probable de son mari et le sien propre une rencebien tranchée. Pour dire, avec l'émotion qu'elle ait mise, cette phrase si obligeante : « Pourvu que cette ennuyeuse politique ne vous dégoûte pas d'être de nos amis, » il fallait, pensa Sallenauve, supposer chez la femme qui l'avait laissée tomber de sa bouche plus de cœur qu'on ne lui en accordait d'ordinaire, et cette déclaration d'amiiiè ne lui parut pas devoir être prise pour de salon, ou pour l'expression irréfléchie d'un nent passager et fugitif, comme le mouvement de nerfs qui on avait été le point de départ.
>ane fortune ainsi analysée, pour rendre en quelque politesse à madame de l'Estorade, Thomme d'État pas de descendre à une remarque peu conseille, il faut en convenir, et à sa gravité ordinaire et à souvenirs de sa vie. Il se rappela qu'à Rome, plus d'une fois, il avait vu aussi danser mademoiselle de Lanty, ison faite de l'original à la copie, il constata,
non sans quelque complaisance, qu'au bal, malgré la différence d'âge, il n'avait pas été frappé, chez la jeune fille, d'un air plus virginal et d'un ensemble de tournure plus élégant et plus gracieux. A ce compte, pour les lecteurs un peu prévoyants, qui dès longtemps ont pu soupçonner qu'entre ces deux natures si contenues, et en apparence si bien gardées par leur passé respectif, pouvait à la longue s'opérer un contact de cœur plus étroit, n'y aurait-il pas lieu de constater une certaine progression venant de s'opérer au milieu de leur gravitation, jusqu'ici à peine sensible? Ce sera, si l'on veut, par pure déférence pour les conseils de madame de Camps que madame de l'Estorade avait été amenée à modifier complètement ses sévères dispositions; mais, à moins d'admettre une lointaine atteinte du sentiment dont son amie avait insinué l'existence, resterait-il croyable qu'elle eût donné à la manifestation de cette bienveillance inspirée une animation si singulière, et que, sur une simple parole de sa fille, ses nerfs, par lesquels elle s'était laissé surprendre, se fussent montés à ce point?
De son côté, avant même d'avoir pris possession de la situation privilégiée qui lui était dénoncée et offerte avec tant d'abandon, voilà M. le député entraîné à prêter à des grâces extérieures une attention, sinon très-imprudente, au moins très-inutile, car le fond de la thèse prêchée par madame de Camps était vrai : « L'amitié d'homme à femme n'est ni une illusion impossible ni un abîme toujours ouvert. » Mais, à la pratique, il faut le remarquer, ce sentiment dont on se leurre devient souvent un pont bien étroit jeté sans appui fixe au-dessus d'un torrent, et,
pour le passer sans encombre, ménager de part et d'autre son sang-froid, avoir des nerfs moins irritables que madame de l'Estorade, et ne pas regarder de droite et de gauche, comme venait de faire l'homme d'État, est une sagesse bien nécessaire. De toute cette observation , si subtile qu'elle puisse paraître, il y aurait donc, ce semble, quelque chose à conclure, et la conclusion semblerait être une élévation prochaine de température entre ces deux sympathies jusque-là si négatives et si lentes à se manifester. Mais, en arrivant à Ville-d'Avray, Sallenauve allait se trouver en présence d'un événement étrange ; et qui ne sait comment les événements, à rencontre de notre volonté, disposent souvent de nos résolutions les plus avancées?
Sallenauve ne s'était pas trompé en concevant, sur l'état moral de son ami, de graves sollicitudes.
Lorsque brusquement, et presque aussitôt après la mort de sa femme, Marie-Gaston avait quitté les lieux où s'était accomplie leur cruelle séparation, s'il eût été sage, il eût dû prendre avec lui-même l'engagement de ne les revoir jamais. La nature, l'ordre providentiel, ont voulu qu'en présence des sévérités de la mort, ceux qu'elle vient frapper dans les objets qui leur sont chers, quand ils acceptent le décret avec cette résignation qui doit être attendue pour l'exécution de toute loi nécessaire, ne restent pas longtemps sous l'influence de la même vivacité d'impression. Rousseau l'a dit dans sa fameuse lettre contre le suicide : « La tristesse, l'ennui, les regrets, le désespoir, sont des douleurs peu durables, qui ne s'enracinent jamais dans l'âme, et l'expérience dément toujours ce sentiment d'amern. G
tume qui nous fait regarder nos peines comme éternelles. » Mais cela cesse d'être vrai pour les imprudents, qui, voulant échapper à la première morsure de la douleur, cherchent à s'y soustraire ou par la fuite ou par quelque violente distraction. Toute souffrance morale est une sorte de maladie qui, ayant le temps pour spécifique, s'use et s'éteint d'elle-même, comme tout ce qui est violent. Au contraire, si, au lieu de la laisser se consumer lentement et sur place, on l'attise par le mouvement ou par des remèdes extrêmes, on gêne l'action de la nature ; on se prive de ce bénéfice d'oubli relatif promis à ceux qui savent se laisser souffrir, et l'on en arrive à transformer en une affection chronique, dont les ravages, pour être déguisés, n'en sont pas moins profonds, un mal aigu dont on a contrarié la crise salutaire. L'imagination vient alors se mettre de la partie avec le cœur, et, comme celui-ci, de sa nature, est borné, tandis que l'autre est infinie, nul moyen de calculer, sous l'empire bientôt prédominant de cette furieuse, la violence des impressions auxquelles l'homme peut être livré. En parcourant cette habitation où, après deux ans d'absence, il s'était figuré ne plus trouver que la mélancolie des souvenirs, Marie-Gaston n'avait pu faire un pas, rencontrer sur son chemin un objet sans qu'à la fois tous ses jours de bonheur et le dénoûment funeste qui les avait couronnés vinssent se dresser devant lui. Dans les fleurs que sa femme avait aimées, dans ces gazons, dans ces arbres reverdis au souffle de la tiède haleine de mai, tandis que celle qui avait créé toute cette belle nature était étendue sous la terre froide, dans toutes les élégances rassemblées à plaisir pour orner ce merveilleux nid de ses amours, il y
it, pour l'absent qui avait osé revenir affronter sa dan-
euse atmosphère, comme un chœur de lamentations et comme un long hurlement de deuil. Épouvanté à mi-chemin par le vertige de douleur dont il s'était trouvé saisi, aston, comme Pavait très-bien remarqué Sallenauve, n'avait point osé gravir le dernier degré de son cal-
■•. Au loin, on l'avait vu froidement occupé à dresser le devis de la sépulture domestique qu'avec le concours de son ami il avait rêvé d'élever aux restes mortels de sa Loui . et maintenant il ne pouvait pas prendre sur
lui d'aller leur rendre un pieux hommage dans le cimetière du village où ils avaient été déposés. Tout était donc à craindre d'une douleur qui, au lieu de s'assoupir sous la
a du temps, allait, au contraire, s'exaspérant par sa durée même, où elle semblait, en quelque sorte, avoir retrempé son aiguillon. Aussi, à mesure que Sallenauve approchait de la triste maison, cessant de penser à luimême et aux joies ou aux mécomptes que l'avenir pouvait lui tenir en réserve, il se sentait plus tourmenté d'une vague inquiétude, et deux ou trois fois il avait dit au cocher qui le conduisait de pousser ses chevaux et de se
La porte lui fut ouverte par Philippe, ce vieux domestique qui, déjà du temps de madame Marie-Gaston, était rdome de la maison.
— Votre maître, comment va-t-il? luidemandaSallenauve.
— Parti, monsieur! répondit Philippe.
— Comment, parti?
— Oui , monsieur, avec cet Anglais que monsieur a laissé tantôt avec lui.
— Mais sans rien faire dire pour moi, sans que vous sachiez où ils sont allés?
— Après le dîner, qui s'était bien passé, monsieur tout à coup a donné Tordre de lui arranger dans une malle quelques effets de voyage ; lui-même a mis la main à ces dispositions. Pendant ce temps, l'Anglais, après avoir dit qu'il allait dans le parc fumer un cigare, m'a demandé mystérieusement où il pourrait écrire hors de la vue de monsieur. Je l'ai conduit dans ma chambre, sans oser l'interroger sur le but de ce voyage, car je n'ai jamais vu personne ayant l'air moins communicatif et moins accueillant. La lettre faite, tout était prêt ; alors, sans me donner aucune explication, ces deux messieurs sont montés dans la voiture de l'Anglais, et j'ai entendu qu'on disait au cocher : « A Paris ! »
— Mais cette lettre? fit Sallenauve.
— Elle est à l'adresse de monsieur, et l'Anglais me l'a remise en cachette, comme il l'avait écrite.
— Donnez donc, mon cher! dit vivement Sallenauve, qui, sans quitter l'antichambre où il s'était arrêté pour questionner Philippe, se mit à lire avec émoi.
La lettre lue, sa figure parut à Philippe toute bouleversée.
— Empêchez qu'on ne dételle, dit-il.
Et il se mit à lire une seconde fois.
Comme le vieux domestique revenait après avoir exécuté l'ordre qu'il avait reçu :
— A quelle heure sont-ils partis? demanda Sallenauve.
— Sur les neuf heures.
— Trois heures d'avance, se dit à lui-même le député en
regardant à sa montre, qui marquait minuit et quelque chose.
Et il se dirigea vers la voiture qui allait l'emmener. Au moment où il y montait :
— Monsieur, se décida à dire le majordome, n'a rien appris de fâcheux par cette lettre?
— Non, mais votre maître pourra être absent pendant quelque temps; ayez soin de tenir la maison bien en ordre.
Ensuite, comme les deux voyageurs qui l'avaient précédé, il dit au cocher :
— A Paris !
Le lendemain matin, d'assez bonne heure, dans son cabinet, M. de l'Estorade s'occupait à un soin étrange. On se rappelle que le jour où Sallenauve lui avait fait parvenir la statuette de madame de l'Estorade, jamais il n'avait su trouver une place où, à son gré, le chef-d'œuvre fût assez en lumière. Depuis le moment où Rastignac lui avait insinué que sa liaison avec le sculpteur devenu député pouvait le mettre mal en cour, il en était venu à trouver, avec son fils Armand, que l'artiste avait donné à madame de l'Estorade un air de grisette ; mais, maintenant que, par sa résistance aux enlacements ministériels, Sallenauve s'était posé en adversaire irrémédiable du gouvernement, sa statuette, dont il est vrai de dire que la poussière avait un peu altéré la fraîcheur et l'aspect, ne paraissait plus au pair de France chose montrable, et le digne homme s'ingéniait à découvrir un coin reculé où, sans se donner le ridicule de la faire complètement disparaître, il pût néanmoins la placer hors de la vue des visiteurs, de ma<*
nière à être dispensé de dire le nom de l'auteur, qui lui était demandé par tout venant. 11 était donc juché sur le plus haut degré d'une échelle de bibliothèque , tenant entre ses mains le cadeau du sculpteur et se disposant à le reléguer sur le haut d'une armoire. Là, ce malheureux plâtre allait être déporté en la compagnie d'un courlis et d'un cormoran tués par Armand aux vacances précédentes. C'était Les débuts de chasse du jeune collégien, et, à ce titre, la satisfaction paternelle leur avait décerné les honneurs de V empaillage. Sur ce, ouvrant la porte du cabinet, Lucas annonce :
— M. Philippe.
L'âge du vieux majordome et la position de confiance qu'il occupait dans la maison de Marie-Gaston avaient paru au factotum de la maison l'iïstorade autoriser le monsieur, politesse à charge de revanche, bien entendu.
Descendu de ses hauteurs, le pair de France demanda à Philippe ce qui l'amenait et s'il y avait du nouveau à Ville-d'Àvray. Le vieux domestique raconta le singulier départ de son maître, suivi du non moins singulier départ de Sallenauve, ayant l'air de courir sur les traces d'une jeune fille enlevée; ensuite il ajouta :
— Ce matin, en rangeant dans la chambre de monsieur, j'ai fait tomber d'un livre une lettre adressée à madame la comtesse. Comme cette lettre était cachetée et toute prête à être envoyée, j'ai pensé que monsieur, dans la hâte de ses préparatifs, avait oublié de me charger de la mettre à la poste. À tout hasard, je l'apporte ; peut-être madame la comtesse y trouvera-t-elle quelques explica-
tions relatives à ce voyage inattendu, auquel je n'ai pas de rêver toute la nuit.
M. de l'Estorade prit la lettre.
— Trois cachets noirs ! dit-il en la retournant.
— Ce n'est pas la couleur qui m'étonne, répondit Philippe. Depuis la mort de madame, monsieur n'a pas quitté le deuil; mais j'avoue que ces trois cachets m'ont aussi paru singuliers.
— C'est bien, dit le pair de France, je remettrai cette lettre à ma femme.
— Si quelque chose s'y trouvait qui pût me rassurer sur le compte de monsieur, demanda Philippe, est-ce que M. le comte aurait la bonté de m'en faire communication?
— Vous pouvez y compter, mon cher... Au revoir.
— Je demande bien pardon à M. le comte d'avoir un avis, reprit le majordome sans accepter le congé qui venait de lui être donné, mais, dans le cas où cette lettre contiendrait quelque mauvaise nouvelle, M. le comte ne
1 pas qu'il ferait mieux d'en prendre connaissance, afin de pouvoir préparer madame la comtesse?
— Comment! est-ce que vous supposeriez...? demanda M. le l'Estorade sans achever son idée.
— Je ne sais pas, mais monsieur était bien sombre tous ■rniers jours.
— Décacheter une lettre qui ne vous est pas adressée est toujours chose grave, remarqua le président de la cour
comptes. Il y a mieux : celle-ci porte l'adresse de ma ne, mais, par le fait, elle ne lui a pas été envoyée, en sorte que vraiment le cas est embarrassant...
— Si pourtant, en en prenant lecture, on pouvait empêcher un malheur!
— Eh bien, oui! c'est justement ce qui me met en doute.
Madame de l'Estorade trancha la question en entrant. Lucas l'avait déjà mise au courant de la venue du vieux Philippe.
— Qu'y a-t-il donc? demanda la comtesse avec une curiosité assez inquiète.
Les appréhensions que Sallenauve lui avait montrées la veille revenaient toutes à son esprit.
Après que le majordome eut recommencé les explications précédemment données à M. de l'Estorade, elle n'hésita pas à rompre les cachets.
— J'en sais trop maintenant, répondit-elle à son mari, qui voulut lui persuader de n'en rien faire, pour que la pire des certitudes ne soit pas préférable au doute où nous resterions.
Quel que soit le contenu de cette inquiétante épître, rien ne parut s'en refléter sur le visage de la comtesse.
— Vous dites donc, demanda-t-elle à Philippe, que votre maître est parti dans la compagnie de cet Anglais, sans paraître céder à aucune violence?
— Loin de là, madame; il aurait eu plutôt un air assez gai.
— Eh bien, il n'y a rien qui doive nous inquiéter. Cette lettre était écrite depuis longtemps, et, malgré ses trois cachets noirs, elle n'a aucune espèce de sens aujourd'hui.
Philippe salua et sortit. Quand les époux furent seuls :
— Enfin, que vous dit-il? demanda M. de l'Estorade.
LE DÉPUTÉ D'ARCIS. lOo
Et il fit le mouvement de prendre la lettre restée aux mains de sa femme.
Non, ne la lisez pas, dit la comtesse sans se prêter à ce désir.
— Mais pourquoi ?
— Elle vous ferait mal. C'est bien assez que j'en aie eu l'émotion, et en présence de ce vieux serviteur encore, devant lequel j'ai dû me contraindre.
— Est-ce qu'elle révélerait un projet de suicide? Madame de l'Estorade, sans parler, fit un geste de tête
affirmatif.
— Mais un projet actuel, immédiat?
— La lettre est datée d'hier matin et, selon toute apparence, sans l'intervention vraiment providentielle de cet étranger, hier soir, pendant l'absence de M. de Sallenauve, le malheureux eût accompli sa funeste résolution.
— On ne l'a sans doute enlevé que pour faire obstacle à sa fatale idée ; dès lors, on ne le perdra pas de vue.
— Il faut aussi compter, remarqua madame de l'Estorade, sur l'intervention de M. de Sallenauve, qui probablement les aura rejoints.
— Alors, reprit M. de l'Estorade, cette lettre n'a rien de si terrible.
Et il voulut de nouveau se la faire remettre.
— Mais, dit madame de l'Estorade en retimnt sa main, que je vous supplie de ne pas la lire ! Pourquoi vouloir se créer des émotions douloureuses? Ce n'est pas seulement une idée de suicide, c'est un complet dérangement d'esprit qu'accuse notre malheureux ami.
A ce moment, des cris perçants poussés par René, le
plus jeune de ses enfants, vinrent mettre madame de l'Estorade dans un de ces émois maternels dont moins que personne elle était capable de maîtriser l'élan.
— Mon Dieu, qu'arrive-t-il? s'écria-t-elle en se précipitant hors du cabinet.
Moins prompt à s'épouvanter, M. de l'Estorade se contenta d'aller à la porte et de demander à un domestique ce qui se passait.
— Ce n'est rien , monsieur le comte , lui fut-il répondu ; c'est M. René qui, en voulant fermer un tiroir, s'est pincé le bout du doigt.
Le pair de France ne crut pas devoir se transporter sur le lieu du sinistre ; il savait qu'en pareil cas, sous peine d'être vivement rabroué, il fallait laisser sa femme donner un libre cours à l'exagération de sa sollicitude maternelle. Comme il revenait prendre place à son bureau, il sentit sous son pied un papier : c'était la fameuse lettre que madame de l'Estorade avait laissée tomber en courant, et dont elle n'avait pu remarquer la chute sur le tapis. L'occasion, et une certaine fatalité qui souvent semble présider à la conduite des choses humaines, le poussant, M. de l'Estorade, qui ne s'expliquait pas la résistance de sa femme, s'empressa de satisfaire sa curiosité. Marie- Gaston écrivait :
« Madame,
» Cette lettre vous semblera moins amusante que celles qui vous étaient adressées par moi d'Arcis-sur-Aube. Il ne faut pourtant pas vous effrayer du parti pris que je vous annonce. Je vais tout simplement rejoindre ma femme,
dont je suis séparé depuis trop longtemps, et, ce soir, un peu après minuit, je me serai réuni à elle pour ne plus la quitter. Vous vous êtes dit sans doute, vous et Sallenauve, que j'étais bien singulier de n'avoir pas encore •r sa tombe; c'est une remarque que faisaient l'autre jour deux de mes domestiques, qui causaient san£ savoir que je les écoutais. J'aurais été vraiment un grand sot d'aller regarder dans ce cimetière une grande pierre qui ne m'aurait rien dit du tout, quand tous les soirs, minuit sonnant, j'entendais frapper un petit coup à la porte de ma chambre, que j'ouvrais aussitôt à notre chère Louise, qui n'est pas changée du tout, et que j'ai trouvée au contraire embellie et engraissée. Elle a eu assez de peine à obtenir de Marie, reine des anges, que je pusse être réformé de la terre; mais hier soir, enfin, elle m'a né mon congé en bonne forme, scellé du grand sceau de cire verte, et elle m'a remis en même temps un petit flacon d'acide cyanhydrique. Avec une seule goutte en
d !ort, et, en se i éveillant, on se trouve de l'autre côté. Louise m'a aussi chargé pour vous d'une commission, qui est de vous dire que M. de i'Estorade a une maladie du foie, qu'il ne peut pas vivre longtemps, et qu'après sa mort vous devez épouser Sallenauve, parce qu'on est toujours réuni là-bas aux maris que l'on a aimés, et qu'elle i bien plus agréable notre partie carrée avec vous,
i et Sallenauve, qu'avec votre M. de I'Estorade, qui ennuyeux à la mort et que vous n'avez épousé qu'à
i commission faite, il ne me reste plus, madame, i vous souhaiter la patience du temps que vous avez
encore à passer ici-bas et à me dire votre très-affectueusement dévoué. »
Si, à la suite de cette lecture, M. de l'Estorade avait eu l'idée de se regarder au miroir, il eût pu reconnaître à la subite décomposition de ses traits la sourde et terrible atteinte que lui-même, par sa malheureuse curiosité, venait de se porter. Son cœur, son esprit, son amour-propre, n'avaient reçu qu'un seul et même choc, et le caractère de folie bien apparente qui se marquait dans l'espèce de prédiction dont il était l'objet ne la lui fit paraître que plus redoutable. Venant à se persuader, comme les musulmans, que les fous sont doués d'une sorte de seconde vue, il se vit perdu, éprouva aussitôt du côté de son foie malade une douleur lancinante, et fut pris à l'endroit de Sallenauve, son successeur désigné, d'un accès de haine jalouse qui désormais coupait court entre eux à toute relation bienveillante. Mais, en même temps, comme il sentait un grand ridicule et une absence complète de raison dans l'impression par laquelle il venait d'être envahi, il eut peur qu'on en pût soupçonner l'existence, et, avec cet instinct du secret qui porte toujours les malades frappés à dissimuler profondément leur blessure , il s'occupa de la manière dont il pourrait cacher à sa femme l'indiscrétion qui désormais allait peser sur sa vie. Il eût été peu vraisemblable que, tombé à portée de son œil, le funeste papier n'eût pas été remarqué par lui, et, de là au soupçon qu'il en avait pris connaissance, il comprit que la déduction était trop prochaine. Alors, se levant, il ouvrit à petit bruit la porte de son cabinet, et, après s'être
LE DÉPUTÉ D'AIICIS. 100
assuré qu'il n'y avait personne dans le salon dont il était précédé, il alla sur la pointe du pied jeter à l'extrémité de cette pièce la lettre que madame de l'Eslorade serait censée avoir laissée tomber à cette place; puis, comme un écolier qui vient de faire un mauvais coup, et qui veut dépayser le surveillant par l'ardeur de son application, il s'empressa d'éparpiller sur son bureau les pièces d'un volumineux dossier de la cour des comptes, de manière à paraître enfoncé dans les chiffres quand sa femme reviendrait. Inutile d'ajouter qu'en attendant, il prêtait soigneusement l'oreille pour entendre si quelque autre que madame de l'Estorade venait à entrer dans le salon où il avait dressé son piège; dans ce cas, il se fût empressé d'intervenir pour empêcher que des yeux indiscrets ne se portassent sur ce papier dépositaire de si étranges secrets. La voix de madame de l'Estorade, parlant avec quelqu'un, et, bientôt après, son entrée dans le cabinet en la compagnie de M. Octave de Camps, annoncèrent au pair de France le succès de sa ruse. En allant assez loin au-devant de son visiteur, il put, par la porte restée entr'ouverte, jeter un coup d'œil sur la place où il avait déposé la lettre. Non-seulement elle n'y était plus, mais il surprit un mouvement par lequel madame de i'Esiorade s'assurait qu'elle l'avait solidement cachée dans son peignoir, à l'endroit où Louis XIII n'osait poftit poursuivre les secrets de mademoiselle d'Hautcfort.
— Je viens, mon cher, dit M. Octave de Camps, vous prendre pour aller chez Rastignac, ainsi que cela a été convenu hier au soir.
— Très-bien ! dit le pair de France, en rangeant ses pa-
piers avec un fiévreux empressement qui n'indiquait pas un homme dans son état normal.
— Est-ce que vous souffrez? demanda madame de l'Estorade, qui savait trop son mari par cœur pour ne pas être frappée de la singulière hébétude extérieure qu'elle lui voyait dans le moment ; en même temps, elle le regarda au visage et remarqua la profonde altération de sa physionomie.
— Mais, au fait, dit M. Octave de Camps, vous n'avez pas l'air dans votre assiette ; si vous voulez, nous remettrons cette visite?
— Du tout, répondit M. de l'Estorade; je m'étais actionné à ce travail, et j'ai besoin de me reconnaître. — Mais René, ajouta-t-il en s'adressant à sa femme, dont il sentait l'attention pesant sur lui comme un poids, qu'avaitil donc à crier ainsi?
— Un bobo, repartit madame de l'Estorade sans se laisser détourner de son examen.
— Eh bien, mon cher, dit le pair de France en prenant l'air le plus dégagé qu'il lui fut possible, je vais passer un habit et je suis à vous.
Quand la comtesse fut seule avec M. de Camps :
— Ne trouvez-vous pas, lui demanda-t-elle, que M. de l'Estorade a l'air bien défait ce matin?
— Comme je le disais tout à l'heure, il y a en lui quelque chose de singulier. Mais son explication est très-plausible, nous l'avons surpris dans le coup de feu de sa besogne. C'est un mauvais régime que la vie de cabinet; je ne me suis jamais porté comme depuis l'acquisition de ces forges auxquelles vous en voulez tant.
LE DÉPUTÉ D'A H CI S. Hî
— Ah ! certainement, dit madame de l'Estorade avec un profond soupir, il lui faudrait du mouvement, la vie active,
on ne peut s'y méprendre, il y a chez lui une affection du foie commencée.
— Parce qu'il a le teint jaune? mais je l'ai toujours m ainsi.
— Oh ! monsieur, je ne m'y trompe pas. Il y a dans état quelque chose de grave, et vous devriez bien
me rendre un service...
— Madame, je suis tout à vos ordres.
— Quand M. de l'Estorade va revenir, parlons de la petite meurtri-sure que René vient de se faire au doigt. Dites-moi que ces accidents négligés peuvent avoir des suites graves; qu'on a vu la gangrène s'y mettre et une amputation devenir nécessaire. J'aurai ainsi un prétexte pour faire venir le docteur Bianchon.
— Très-volontiers, répondit M. de Camps; je ne trouve pas la présence du médecin très-nécessaire, mais si cela doit vous rassurer...
A ce moment, M. de l'Estorade reparut. Il avait repris
à peu près son visage ordinaire ; mais il exhalait une forte
odeur d'eau de mélisse des Carmes, ce qui indiquait qu'il
en besoin d'avoir recours à ce cordial pour se re-
ter. M. de Camps joua son rôle de médecin Tant-Pis à
; quant à madame de l'Estorade, elle n'avait pas de
grands frais à faire pour simuler une vive anxiété ; sa
ne portait que sur l'objet
— Mon ami, dit-elle à son mari, après la dissertation icale du maître de forges, en revenant de chez M. ignac, passez, je vous prie, chez le docteur Bianchon.
— Allons donc! fit M. de l'Estorade en haussant les épaules, déranger un homme si occupé pour ce que vous appeliez vous-même un bobo !
— Si vous ne voulez pas y aller, je vais envoyer Lucas. M. de Camps m'a toute bouleversée.
— S'il vous plaît d'être ridicule, répondit aigrement le pair de France, je n'ai aucun moyen de vous en empêcher; mais je vous ferai remarquer une chose, c'est que, quand on dérange les médecins pour des niaiseries, dans les cas graves on ne les a plus.
— Ainsi, vous n'irez pas chez le docteur?
— Je m'en garderai bien, répondit M. de l'Estorade; et, si j'avais l'honneur d'être quelque chose dans ma maison, je vous défendrais d'y envoyer quelqu'un à ma place.
— Mon ami, vous êtes le maître, et, puisque vous mettez à votre refus tant d'animation, n'en parlons plus; je dévorerai mon inquiétude.
— Venez-vous, de Camps? dit M. de l'Estorade; car, pour peu que cela continue, on me chargerait d'aller commander le convoi de l'enfant.
— Mais, mon ami, dit la comtesse en lui prenant la main, est-ce que vous êtes malade, pour dire de sang-froid des choses si affreuses? Je ne reconnais là ni votre patience accoutumée pour mes petits travers maternels, ni même l'exquise politesse dont vous vous piquez avec tout le monde, votre femme comprise.
— Non; mais, dit M. de l'Estorade en s'exaltant au lieu de se calmer sous cette forme de reproche si mesurée et en même temps si amicale, c'est que votre maternité tourne à la monomanie, et que vous rendez la vie insup-
LE DÉPUTÉ D'ARCIS. i 13
portable à tout ce qui n'est pas vos enfants. Que diable ! s'ils sont les enfants, je suis le père, et, si je ne suis pas adoré comme eux, au moins ai-je le droit de prétendre qu'on ne me fasse pas ma maison intenable!
Pendant qu'en se promenant à grands pas M. de l'Estorade débitait cette catilinaire, la comtesse fit à M. de Camps un geste désespéré, comme pour lui demander si, dans cette scène, il ne voyait pas un effrayant symptôme. Afin de couper court à ce regrettable conflit, dont il avait été la cause involontaire :
— Partons-nous? demanda-t-il à son tour.
— Allons, fit M. de l'Estorade en passant le premier, et sans dire adieu à sa femme.
— Ah ! une commission que j'oubliais! dit le maître de forges revenant sur ses pas. Madame de Camps doit venir vous prendre sur les deux heures, chère madame, pour aller avec vous, à Jean de Paris, voir des étoffes de printemps; elle a arrangé ensuite que nous irions tous les quatre à l'exposition d'horticulture. En sortant de chez Rastignac, l'Estorade et moi reviendrons vous prendre; et nous vous attendrions, si vous n'étiez pas rentrées.
Madame de l'Estorade fit à peine attention à tout ce pronme; une illumination venait de visiter son esprit. i tôt qu'elle fut seule, elle prit la lettre de Marie-Gaston, et, la trouvant pliée dans ses plis :
— Plus de doute! s'écria-t-elle; je l'avais replacée dans l'enveloppe Férrilure en dehors : le malheureux l'aura
Quelques heures plus tard, madame de l'Estorade et madame de Camps étaient réunies dans le même salon où
la cause de Sallcnauve avait été si éloqaemment plaidée quelques jours auparavant.
— Mais qu'avez-vous, bon Dieu? dit madame Octave de Camps en trouvant son amie en larmes et achevant d'écrire une lettre.
Madame de l'Estorade lui raconta tout ce qui venait de se passer, et lui lut la lettre de Marie-Gaston. A un autre moment, le malheur que révélait cette lettre eût vivement frappé l'esprit de madame de Camps ; mais l'autre malheur dont elle pouvait être cause, absorbant toute son attention :
— Êtes-vous bien sûre, au moins, demanda-t-elle, que votre mari ait pris connaissance de ce malencontreux écrit?
— Le moyen d'en douter? repartit madame de l'Estorade; ce papier ne peut pas s'être retourné seul dans son enveloppe; d'ailleurs en me rappelant bien tout, j'ai comme une idée, au moment où je courais auprès de René, d'avoir senti tomber quelque chose; la fatalité a voulu que je ne m'y sois pas arrêtée.
— Bien souvent, en torturant ainsi sa mémoire, on arrive à en obtenir des indications trompeuses.
— Mais, chère madame, ce bouleversement de physionomie qui s'est tout à coup montré chez M. de l'Estorade ne peut être que le résultat d'une émotion instantanée : on eût cru voir un homme frappé de la foudre.
— Alors, dans ce qui s'explique si bien par une désagréable surprise, pourquoi vouloir découvrir le symptôme d'une hépatite?
— Ah! ce n'est pas d'aujourd'hui, répondit madame
l'Estorade, que je crois à l'existence de cette affection! •ment, quand les malades ne se plaignent pas, on urdit sur eux. Tenez, ma chère, ajouta-t-elle en mont un volume encore ouvert auprès d'elle, un peu avant e arrivée, je voyais, dans ce dictionnaire de méde- , que, chez les gens qui souffrent du foie, le caractère ient morose, inquiet, irritable. Eh bien, précisément, lis quelque temps, je remarque chez mon mari un ad changement d'humeur; vous-même, l'autre jour, le signaliez ; rien que cette scène, d'ailleurs, dont M. de Camps a été témoin, et qui, dans notre ménage, est sans précédent, me paraît la plus effrayante des indications.
— Ma chère bonne, vous êtes comme les gens qui ont résolu de se tourmenter... D'abord, vous regardez dans les
es de médecine, ce qui est le comble de l'imprudence.
ous défie de lire la description d'une maladie sans
croire la reconnaître chez vous ou chez ceux qui vous
ressent; ensuite, vous confondez tout : les effets de la
ir avec les effets d'une maladie chronique, quand rien
au monde n'est plus différent.
— Mais non, je ne confonds rien, et je sais bien ce que je dis. Ètes-vous donc a apprendre que, dans notre pauvre
hine humaine, s'il existe quelque partie antérieurement affectée, c'est sur ce point que vont retentir toutes les émotions fortes par lesquelles nous pouvons être frappés?
— Knûn, dit madame de Camps, sans prolonger plus longtemps la discussion médicale, si la lettre de ce malheureux fou peut avoir quelque action sur la santé de
votre mari, elle menace bien plus prochainement la paix de votre ménage, et c'est à cela qu'il faut aviser.
— 11 n'y a pas deux partis à prendre, dit madame de l'Estorade; M. de Sallenauve ne doit plus remettre le pied dans cette maison.
— A ce sujet, il y a beaucoup à dire, et je voulais justement en causer avec vous. Savez-vous qu'hier, je n'ai pas trouvé en vous cette mesure qui est l'un des traits les plus saillants de votre caractère...
— Quand cela donc? demanda madame de l'Estorade.
— Mais au moment où vous avez eu avec M. de Sallenauve cet élan de reconnaissance. Lorsque je vous conseillais de ne pas le fuir, de peur de lui donner envie de courir sur vos talons, je ne vous conseillais pas non plus de lui jeter votre bienveillance à la tête, de manière à la lui faire tourner; femme d'un dynastique aussi zélé que M. de l'Estorade, vous devriez mieux savoir ce que c'est que le juste milieu.
— Ah! chère, je vous en supplie, pas d'esprit sur mon pauvre mari.
— Il ne s'agit pas de votre mari; il s'agit de vous, ma toute belle. Hier, vous m'avez étonnée à ce point, que j'arrivais toute décidée à faire amende honorable de mon inspiration première. J'aime qu'on suive mes avis, mais je n'aime pas qu'on les suive trop.
— A un autre moment, je vous aurais priée de m' expliquer quelle est donc cette grande débauche que j'ai faite de vos conseils; mais, quand la fatalité a tout réglé, quand il faut à tout prix que M. de Sallenauve disparaisse de
LC DÉPUTÉ D'ARCIS. ii7
notre chemin, à quoi bon discuter le degré de bienveillance jusqu'auquel on devrait aller avec lui?
— Du reste, reprit madame Octave de Camps, s'il faut tout vous dire, j'arrivais à trouver cet homme dangereux, pour vous, encore par un autre côté.
— Qui est? demanda madame de l'Estorade.
— Celui de Naïs. Cette petite, avec sa passion pour son sauveur, commençait à m'inquîéter beaucoup.
— Oh! dit la comtesse en souriant mélancoliquement, n'est-ce pas prêter bien de l'importance à des enfantillages?
— Nais, sans doute, est une enfant, mais qui sera plus tôt femme que pas une. Ne me l'écriviez-vous pas vousmême, que vous étiez épouvantée de l'intuition qu'elle semblait avoir en de certaines matières tout à fait au-dessus de son âge?
— Cela est vrai. Mais, dans ce que vous appelez sa passion pour M. de Sallenauve, outre qu'il n'y a rien que de naturel, cette chère petite met un abandon et une publicité qui laissent à ce sentiment tout son caractère enfantin.
— Eh bien, croyez-moi, ne vous y fiez pas, même après l'éloignement de notre fâcheux! Admettez, en effet, que, le moment de marier votre fille arrivé, ce goût ait grandi avec elle : imaginez un peu le bel embarws!
— Oh! d'ici là, Dieu merci!... fit madame de l'Estorade d'un air d'incrédulité.
— D'ici là, répliqua madame Octave de Camps, M. de lenauve peut avoir obtenu des succès qui mettent son
nom dans toutes les bouches; et, avec sa vive imagina-
tion, plus que toute autre, Naïs est susceptible de se prendre à cet éclat.
— Mais, chère belle, rien que la disproportion d'âge...
— M. de Sallenauve a trente ans, Naïs en a bientôt treize : c'est juste la différence qui existait entre votre âge et celui de M. de l'Estorade quand vous l'avez épousé.
— Au fait, vous pouvez voir juste, dit madame de l'Estorade, et ce que j'ai fait par raison, Naïs pourrait le vouloir follement ; mais, soyez tranquille, je ruinerai si bien cette idole dans son esprit.
— Cela encore, comme la comédie de haine que vous allez jouer au profit de M. de l'Estorade, demande à être ménagé; faute d'y mettre une certaine transition, vous pourriez manquer votre but. Il ne faut pas laisser soupçonner l'inspiration des circonstances là où l'on ne doit croire qu'à un mouvement tout à fait spontané.
— Mais, dit madame de l'Estorade avec exaltation, croyez-vous qu'il doive y avoir dans mon fait beaucoup d'aversion jouée? Mais je le hais, cet homme, qui est notre mauvais génie !
— Voyons, chère belle, plus de calme! Je ne vous reconnais plus : vous, autrefois, l'impassible raison!
A ce moment entra Lucas, venant demander à sa maîtresse si elle voulait recevoir un M. Jacques Bricheteau. Madame de l'Estorade eut l'air de consulter son amie en lui disant :
— C'est cet organiste qui a tant servi M. de Sallenauve dans son élection ; je ne sais ce qu'il peut me vouloir.
— N'importe, répondit madame de Camps, recevez-le.
Avant de commencer les hostilités, il n'est pas mauvais de savoir ce qui se passe dans le camp ennemi.
— Faites entrer, dit la comtesse.
Jacques Bricheteau fut introduit.
11 comptait si bien, au contraire, se présenter en pays ami, qu'aucun soin particulier de toilette ne lui avait paru nécessaire. Une ample redingote couleur marron, dont on aurait vainement essayé de rattacher la coupe à la mode d'aucune époque; un gilet de tartan à carreaux gris et verts, boutonné jusqu'au cou et au-dessous d'une cravate noire sans col et roulée en corde, laissant entrevoir un rçu de chemise d'une fraîcheur très-controversable; un pantalon jaunâtre, des bas gris et des souliers lacés, tel était le costume plus que négligé dans lequel l'organiste abordait l'élégante comtesse.
Engagé tout juste à s'asseoir :
— Madame, dit-il, je suis peut-être indiscret en me présentant ici sans avoir l'honneur d'être connu de vous;
. Marie-Gaston m'a parlé du désir que vous auriez
de me voir donner quelques leçons à mademoiselle votre
. J'avais d'abord répondu que la chose serait difficile,
• -s mes heures étant prises; mais M. le préfet de police
vient de me faire des loisirs en me destituant d'une place
je remplissais dans son administration, je suis donc
z heureux pour pouvoir me mettre to#t entier à votre
— Est-ce que votre destitution, monsieur, demanda i ime de Camps, a eu pour cause la part que vous avez
prise à l'élection de M. de Sallenauve?
— Comme on ne m'a donné aucune raison, cela me pa-
raît très-probable, d'autant mieux que, depuis vingt ans, mon renvoi se trouve être la seule difficulté que j'aurai jamais eue avec mes chefs.
— On ne peut se le dissimuler, dit assez aigrement madame de l'Estorade, dans cette circonstance vous avez bien contrarié les vues du gouvernement!
— Aussi, madame, ai-je accepté cette destitution comme un malheur tout à fait prévu; quel intérêt, après tout, que la conservation de ma chétive place, au prix de la nomination de M. de Sallenauve !
— Je suis vraiment désolée, reprit madame de l'Estorade, de ne pouvoir mieux répondre à l'empressement que vous voulez bien me témoigner ; mais, je dois vous l'avouer, je n'ai pas encore de parti pris au sujet du professeur de ma fille, et je crains un peu, malgré l'immense talent que tout le monde vous reconnaît , la gravité de votre enseignement pour une petite fille de treize ans.
— C'est qu'au contraire, répondit Jacques Bricheteau, personne, madame, ne me reconnaît de talent : M. de Sallenauve et M. Marie-Gaston m'ont entendu une fois ou deux ; mais, à part cela, je suis le professeur le plus obscur, et, vous avez peut-être raison, le plus ennuyeux que l'on puisse imaginer; ainsi, laissons de coté la question des leçons à donner à mademoiselle votre fille, et parlons de l'intérêt plus réel qui m'amène ici : il s'agit de M. de Sallenauve.
— M. de Sallenauve, demanda madame de l'Estorade avec une froideur marquée, vous a-t-il chargé de quelque démarche auprès de mon mari?
— Non, madame, répondit Jacques Bricheteau; il ne
m'a malheureusement chargé de rien. Je suis passé chez lui ce matin sans le rencontrer. Arrivé à Ville-d'Avray, où Ton m'avait dit que je le trouverais, j'ai appris qu'il était parti pour un voyage avec M. Marie-Gaston. Pensant alors que le but et la durée de ce voyage pourraient vous être connus...
— En aucune façon, interrompit sèchement madame de l'Estorade.
Ne comprenant pas encore que sa démarche était mal prise et qu'aucune explication n'était nécessaire :
— J'ai reçu ce matin , reprit Jacques Bricheteau, une lettre d'Arcis-sur-Aube. Ma tante, la mère Marie des Anges, me fait aviser par le notaire de M. Sallenauve d'une ignoble intrigue qui s'organise, et que l'absence de notre ami pourrait compliquer gravement. Je ne comprends pas l'idée qu'il a eue de disparaître sans prévenir aucun de ceux qui peuvent lui porter quelque intérêt!...
— Qu'il ne vous ait pas averti, repartit madame de l'Estorade toujours sur le même ton, cela peut en effet vous surprendre; mais, pour ce qui est de mon mari et de moi, il n'y a pas à s'en étonner beaucoup.
La portée de cette désobligeante distinction devenait trop claire pour que Jacques Bricheteau n'en fût pas pé. 11 regarda la comtesse, qui baissa les yeux; mais tout sion de sa physionomie, plein» nord , confir-
mait d'ailleurs le sens qu'on ne pouvait plus guère se dispenser de prêter à ses paroles.
— Pardon, madame, dit-il en se levant, je ne savais . je ne pouvais pas me douter que l'avenir et la con-
sidérotion de M. de Sallenauve vous fussent à ce point
indifférents. Il n'y a qu'un moment, dans l'antichambre, comme votre domestique hésitait à m'annoncer, mademoiselle votre fille, quand elle m'avait entendu dire que j'étais l'ami de M. de Sallenauve, avait très-chaudement pris mon parti; j'avais eu la bêtise croire de que cette bienveillance était le ton général de la maison.
Après cette distinction, qui valait bien celle de madame de l'Estorade et qui lui rendait comptant la monnaie de sa pièce, Jacques Bricheteau salua cérémonieusement et se mit en devoir de sortir. Entre madame Octave de Camps et son amie s'était échangé un regard, comme pour se demander s'il fallait ainsi laisser aller cet homme, qui en partant décochait un trait si cruel, Mais un terrible démenti allait être donné à la comédie d'indifférence jouée par madame de l'Estorade : Naïs en ce moment entra en courant.
— Maman, s'écria-t-elle d'un air triomphant, une lettre <le M. de Sallenauve!
La comtesse devint rouge-pourpre.
— Qu'est-ce que c'est que cette manière d'arriver ici comme une folle? dit-elle sévèrement à sa fille, et comment savez-vous que cette lettre est de la personne que vous venez de nommer?
— Ah ! répondit Naïs en retournant le fer dans la plaie, quand il t'a écrit d'Arcis-sur-Aube, j'ai bien remarqué l'écriture.
— Vous êtes une sotte et une curieuse, dit la mère, poussée par tant de malencontres hors de ses habitudes d'indulgence; allez retrouver votre bonne!
Puis, pour se faire une contenance :
— Vous permettez, monsieur? ajo-uta-t-elle en s'adressant h Jacques Bricheteau et en se mettant en devoir de prendre connaissance de cette lettre, venue si à contre-
— C'est moi, madame, répondit l'organiste, qui vous demande la permission d'attendre que vous ayez lu. Si,
hasard, M. de Sallenauve vous donnait quelques renseignements sur son voyage, vous pourriez peut-être avoir la bonté de m'en faire profiter...
La lettre parcourue :
— M. de Sallenauve, répliqua la comtesse, me charge de dire à mon mari qu'il se rend en Angleterre, à Han-
I, comté de Middlesex. Vous pourrez, monsieur, lai .e à l'adresse du docteur Ellis.
Jacques Bricheteau fit un second salut cérémonieux et se retira.
aïs, dit madame Octave de Camps à son amie ausqu'elles furent seules, vient de vous jouer un tour de son métier d'amoureuse; mais vous ne l'avez pas volé : vous avez traité ce pauvre homme avec une dureté qui méritait quelque chose de plus sévère que la réplique par laquelle il a fini. Il a l'air homme d'esprit, et le « Si, par hasard, M. de Sallenauve vous donnait quelques renseiicnts, » était très-joli, dans la situation.
— Que voulez-vous! dit madame de l'Eatorade, la jour-
mal commencé, tout le reste doit s'ensuivre.
— Eh bien, et cette lettre?
— Elle est désolante : lisez vous-même.
« Madame, écrivait Sallenauve, j'ai pu rejoindre à quel-
ques lieues de Paris lord Lewin, cet étranger dont je vous avais parlé, et que la Providence a envoyé pour nous épargner un affreux malheur. Possesseur d'une immense fortune, comme plusieurs de ses compatriotes, il a eu d'assez fréquents accès de spleen, et n'a dû qu'à la force de son caractère d'avoir échappé au terrible entraînement de cette maladie. Ses airs désintéressés de la vie et le parfait stoïcisme avec lequel il parle de la mort volontaire lui avaient valu, à Florence , où il s'est rencontré avec Marie-Gaston, la confiance de notre malheureux ami. Trèscurieux de toutes les émotions fortes, lord Lewin est lié avec le docteur Ellis, médecin très-renommé pour la cure des maladies mentales ; souvent, il est arrivé à Sa Seigneurie de passer plusieurs semaines à l'asile d'Hanwell, ccmté de Middlesex; c'est Tune des maisons d'aliénés les mieux gouvernées de l'Angleterre, et le docteur Ellis en a la direction.
» En arrivant à Ville-d'Avray, lord Lewin n'a donc pas eu de peine à reconnaître chez Marie-Gaston tous les symptômes d'une lypémanie commençante ; encore invisible pour des yeux moins exercés, elle était pour lord Lewin déjà déclarée. Il chiffonnait, m'a-t-il dit en parlant de notre pauvre ami, ce qui signifie qu'en se promenant avec son hôte dans le parc Marie -Gaston ramassait des objets sans valeur, des brins de paille, de vieux morceaux de papier et jusqu'à des clous rouilles, qu'il mettait soigneusement dans sa poche; c'est là, à ce qu'il paraît, un symptôme très-connu de ceux qui ont eu l'occasion d'observer les prodromes de la folie. En remettant le malade sur le terrain de leurs anciennes conversations de Flo-
rence, lord Lewin n'eut pas de peine à lui arracher le secret du suicide qu'il méditait. Croyant voir sa femme lui apparaître toutes les nuits, le soir même de votre petit bal, l'infortuné était décidé à aller, comme il le disait, rejoindre sa Louise bien-aimée; vous voyez donc que mes terreurs n'avaient rien d'exagéré et qu'elles étaient plutôt le résultat d'un instinct. Au lieu de le contrarier dans son projet, lord Lewin eut l'air de s'y associer.
» — Mais des hommes comme nous, lui dit-il, ne doivent pas mourir bourgeoisement, et il y a une manière de unir à laquelle j'avais pensé pour moi seul et que je vous propose d'adopter en commun. Dans l'Amérique du Sud, non loin du Paraguay, existe, sous le nom de Saut de Gaxjra, l'une des plus formidables cataractes du monde. Les vapeurs qui s'élèvent de ce gouffre apparaissent à plusieurs lieues de distance et forment au-dessus sept arcsen-ciel. Un immense volume d'eau développé sur une largeur de plus de douze mille pieds se trouve subitement resserré dans un canal étroit et se précipite dans l'abîme avec un fracas plus assourdissant que celui de cent tonnerres qui éclateraient à la fuis. C'est là que j'ai toujours eu la pensée d'aller mourir.
» — Partons! dit vivement Marie-Gaston.
» — A l'instant même, répondit lord Lewin ; faites V03 préparatifs : nous irons nous embarquer en Angleterre, et dans quelques semaines nous serons rendus.
» C'est ainsi, madame, que l'ingénieux étranger parvint à ajourner le sinistre projet de notre ami, et vous comprenez qu'il le conduit en Angleterre pour le mettre entre les mains du docteur Ellis, qui, selon lui, n'a pas son égal
en Europe pour le traitement de la cruelle affection qui va être confiée à ses soins. Présent, j'eusse donné les mains à cet arrangement, qui a l'avantage, si notre ami guérit, de laisser ici sa maladie inconnue. Avisé par une lettre que lord Lewin avait laissée pour moi à Ville-d'Avray , je me suis aussitôt mis sur la trace des deux voyageurs, et, à Beauvais, d'où je vous écris, j'ai pu les rejoindre dans un hôtel où lord Lewin s'était arrêté pour faire profiter le malade d'un accès de sommeil qui est enfin venu le visiter en voiture, après plusieurs semaines d'une insomnie presque absolue. Lord Lewin regarde ce symptôme comme très-heureux, et il dit d'ailleurs, que, prise, comme elle va l'être, dès le début, l'affection mentale du malheureux jeune homme a les plus grandes chances de guérison. » Je les suivrai jusqu'à Hanwell, en ayant soin de ne pas me montrer à Marie-Gaston, chez lequel, au dire de lord Lewin, ma présence pourrait troubler la quiétude d'esprit relative, qu'il a puisée dans l'idée de la pompeuse mort qu'il est censé aller chercher. Une fois rendu à l'asile, j'attendrai l'arrêt du docteur Ellis. La session devant s'ouvrir prochainement, j'ai bien peur de ne pouvoir être de retour pour les premières séances; mais je vais écrire au président de l'assemblée, et, dans le cas où le congé que je lui demanderai souffrirait quelque difficulté, j'ose compter sur la complaisance de M. de TEstorade pour cautionner la nécessité absolue où je me suis trouvé de m'absenter. Qu'il veuille bien cependant considérer que je ne saurais, à aucun prix, l'autoriser à expliquer la nature de Y affaire qui m'a momentanément conduit à l'étranger. Il doit suffire, au reUe, qu'un homme
comme M. de l'Estorade affirme un fait pour qu'on en accepte la réalité sans autre explication. » Veuillez agréer, madame, etc. »
Comme madame Octave de Camps achevait la lecture de cette lettre, le bruit d'une voiture se fit entendre.
— Voilà ces messieurs qui reviennent, dit la comtesse; montrerai-je cette lettre à M. de TEstorade?
— Vous ne pouvez faire autrement, répondit madame Octave de Camps. Il y aurait trop à craindre une indiscrétion de Nais. D'ailleurs, M. de Sallenauve vous parle de la façon la plus respectueuse, et il n'y a rien qui puisse donner pâture aux visées de votre mari.
Au moment où parut le pair de France, madame de orade put constater que son visage avait recouvré son et ordinaire, et elle se préparait à lui en faire compliment quand, prenant le premier la parole :
— Qu'est-ce que c'est qu'un homme de mauvaise mine, oandaM. de TEstorade, que je viens de trouver causant avec Nais sur l'escalier?
me madame de l'Estorade ne paraissait pas savoir m lui parlait :
— Cri homm ; très-marqué de la petite vérole, continua le pair de France, portant un chapeaji crasseux et une redingote marron?
— Ah ! fit madame Octave de Camps en s'adressant à son amie, c'est notre visite de tout à l'heure... Nais n'a
manqué l'occasion d'avoir un bout de conversation !ole.
— Mais qui est eut homme?
— N'est-ce pas Jacques Bricheteau qu'il s'appelle? répondit madame de Camps; c'est un ami de M. de Sallenauve.
Voyant qu'aussitôt un nuage avait passé sur les traits de son mari, madame de l'Estorade se hâta d'expliquer le double objet de la visite de l'organiste, et elle donna à M. de l'Estorade la lettre du député. Pendant que son mari lisait :
— Vous le trouvez mieux, n'est-ce pas? dit la comtesse à M. Octave de Camps.
— Oh! il n'y a plus trace, répondit le maître de forges, de ce que nous avions observé ce matin. Il s'était trop actionné à son travail; le mouvement lui a fait du bien; et pourtant, il faut le remarquer, tout à l'heure, chez le ministre, il a eu une surprise assez désagréable.
— Qu'est-il donc arrivé? demanda madame de l'Estorade.
— Il paraît que les affaires de votre ami M. de Sallenauve se gâtent un peu.
— Grand merci de la commission, dit M, de l'Estorade en rendant la lettre à sa femme. Je ne ferai certainement rien de ce qu'il me demande.
— Vous avez donc appris sur son compte quelque chose de fâcheux? dit madame de l'Estorade, tâchant de mettre à sa question l'air de la plus grande indifférence.
— Oui, Pvastignac vient de me parler de lettres arrivées d'Arcis, où l'on aurait fait des découvertes très-compromettantes.
— Eh bien, que vous disais-je? s'écria madame de l'Estorade.
— Comment, ce que vous me disiez?
— Sans doute, ne vous laissais-je pas entrevoir, il y a quelque temps, que M. de Sallenauve était une relation à laisser éteindre? Ce sont les propres expressions dont je me rappelle m'être servie.
— Mais est-ce donc moi qui l'ai attiré ici?
— Vous ne prétendrez pas sans doute non plus que ce soit moi; car, tout à l'heure, avant même de savoir la déplorable complication que vous venez d'apprendre, je parlais à madame de Camps d'une autre raison qui devait nous faire désirer que cette connaissance prît bientôt fin.
— C'est vrai, dit madame Octave de Camps, votre femme, il n'y a qu'un instant, se préoccupait de l'espèce de frénésie qui a pris Naïs pour son sauveur, et elle y voyait dans l'avenir de grands inconvénients.
— De tout point, reprit M. de lTstorade, c'est une connaissance malsaine.
— Il me semble, dit M. Octave de Camps, qui seul n'était pas dans le secret, que vous y allez un peu vite? On aurait fait sur M. de Sallenauve des découvertes compromettantes, mais quelle est la valeur de ces découvertes? Attendez donc au moins, pour le pendre, que la justice ait prononcé.
— Mon mari fera ce qu'il voudra, dit madame de l'Estorade mais, moi, je sais bien que je rf hésiterais pas, dès ce moment, à rompre; je veux des amis, comme César voulait sa femme, des amis qui ne puissent pas même être soupçon
— Le malheur, observa M. de l'Estorade, est cette fâcheuse obligation que nous lui avons ..
— Mais, monsieur, s'écria madame de i'Estorade, si, par hasard, un forçat me sauvait la vie, faudrait-il donc que je l'eusse dans mon salon ?
— Oh! chère, dit madame Octave de Camps, vous allez bien loin...
— Du reste, dit le pair de France, pas n'est besoin de faire un esclandre, il faut laisser finir les choses en douceur; le voilà à l'étranger, ce cher monsieur; qui nous dit qu'il en reviendra?
— Comment, sur de simples rumeurs, îl serait parti? demanda M. de Camps.
— Pas pour cela précisément; il a pris un prétexte, répondit M. de I'Estorade; mais une fois hors de France...
— Quant à ce dénoûment, dit madame de I'Estorade, je n'y crois pas le moins du monde; son prétexte peut passer pour une bonne raison, et je crois qu'une fois averti par son ami l'organiste, il s'empressera de revenir; il faut donc, mon ami, prendre votre courage à deux mains et trancher au vif dans cette intimité, s'il est dans vos intentions qu'elle ne continue pas.
— Ainsi, dit M. de I'Estorade en regardant attentivement sa femme, c'est là positivement votre impression?
— Moi? sans rien ménager, je lui écrirais qu'il nous obligerait fort en ne reparaissant plus ici ; du reste, comme c'est une lettre assez difficile à formuler, nous la ferions ensemble, si vous le vouliez bien.
— Nous verrons, dit M. de I'Estorade, que cette proposition avait tout épanoui : il n'y a pas péril en la demeure. Le plus pressé, quant à présent, c'est cette exposition de la société d'horticulture où nous avons fait la partie
LE DÉPUTÉ D'ARCIS. I3t
d'aller; cela, je crois, ferme à quatre heures, et nous . bien juste, une heure devant nous.
Madame de l'Estorade, qui s'était habillée avant l'ar- > de madame de Camps, sonna sa femme de chambre pour qu'elle lui donnât un cachemire et un chapeau. Pendant qu'elle s'arrangeait devant une glace :
— Renée, vous m'aimez donc? vint lui dire à voix basse son mari.
— Êtes- vous fou de me faire cette question? lui répondit la comtesse en le regardant de son air le plus affectueux.
— Eh bien, il faut que je vous fasse un aveu : la lettre apportée par Philippe, je l'avais lue.
— Je ne m'étonne plus, dit madame de l'Estorade, du changement qui s'était opéré en vous; mais, moi aussi, j'ai une confession à vous faire. Ce congé à iM. de Sallenauve que je vous proposais de rédiger en commun, je l'avais
. aussitôt après votre départ, vous pouvez le prendre
dans mon buvard et, si vous le trouvez bien, l'envoyer.
Tout hors de lui en voyant qu'on lui avait si lestement
lié son prétendu successeur, M. de l'Estorade ne fut
pas maître de sa joie, et, prenant sa femme dans ses bras,
uibrassa avec effusion.
— A la bonne heure! s'écria M. de Camps, voilà qui
pie cv matin.
— Ce malin, j'étais un fou, répondit le^pair de France tout en farfouillant le buvard pour y trouver le projet de
. auquel il aurait bien pu croire sur parole.
— I - , dit tout bas madame Octave de Camps i mari, en l'empêchant de répondre. Je vous expliquerai toute cette bizarrerie.
Rajeuni de dix ans, le pair de France offrit son bras à madame de Camps, pendant que le maître de forges offrait le sien à la comtesse.
— Et ÏSaïs ! dit M. de PEslorade en voyant sa fille qui regardait tristement passer le cortège, est-ce que nous ne l'emmenons pas?
— Non, dit la comtesse; j'ai à me plaindre d'elle.
— Ah bah! dit le père, je donne l'amnistie. — Va mettre ton chapeau, ajouta- t-il en s'adressant à sa fille.
Naïs regarda sa mère pour obtenir une ratification que son intelligence de la hiérarchie des pouvoirs, telle qu'elle était établie dans le ménage l'Estorade, lui fit juger nécessaire.
— Allez, dit la comtesse, puisque votre père le veut. Pendant qu'on attendait le retour de l'enfant :
— A qui écrivez-vous donc là, Lucas, dit le comte à son vieux valet de chambre, qui se tenait debout auprès d'une lettre commencée.
— A mon fils, répondit Lucas, qui est bien impatient de ses galons de sergent. Je lui dis que M. le comte m'a promis un mot pour son colonel.
— C'est, ma foi, vrai, dit le pair de France; cela m'était tout à fait sorti de la mémoire. Demain matin, rappelezle-moi, c'est la première chose que je ferai en me levant.
— Monsieur le comte est bien bon...
— Tenez, dit M. de l'Estorade en fouillant dans la poche de son gilet et en en tirant trois pièces d'or, faites passer cela de ma part au caporal et dites-lui que ce sera pour arroser les galons.
Lucas était stupéfait : jamais il n'avait vu son maître si expansif et si généreux.
Quand Nais revint, madame de TEstoïade, s'admirant elle-même d'avoir eu le courage de la bouder pendant une demi-heure, l'embrassa comme si elle l'eût revue après une absence de deux ans; ensuite, on se mit en route pour le Luxembourg, où, à cette époque, la société d'horticulture exposait ses produits.
Sur la fin de l'audience que M. Octave de Camps, conduit par M. de l'Estorade, avait uni par obtenir de Rastignac, l'huissier de celui-ci était eulré et lui avait remis la carte de M. le procureur général Vinet et celle de M. Maxime de Trailles.
— C'est bien, avait répondu le ministre; dites à ces messieurs que je suis à eux dans un moment.
Peu après, le maître de forges et M. de l'Estorade s'étaient levés, et c'était à ce moment que Rastignac avait très-succinctement fait connaître au pair de France le danger qui se dessinait à l'horizon parlementaire de son ami Sallenauve. Sur ce mot d'ami, M. de l'Estorade s'était récrié.
— Je ne sais, mon cher ministre, avait-il dit, pourquoi vous vous ob.stinez à donner ce titre à un homme qui véritablement, pour nous, n'est qu'une connaissance, et j'ajouterai une connaissance très-provisoire, pour peu que
bruits dont vous venez de m'entretenir arrivent à prendre quelque consistance.
— Je suis charmé, avait répondu le ministre, de vous entendre parler ainsi; car, au milieu des hostilités qui paraissent probables entre ce monsieur et nous, je vous
134 SCEiNES DE LA VIE POLITIQUE.
avouerai que la grande bienveillance dont je vous croyais animé pour lui n'aurait pas laissé de me gêner un peu.
— Très-reconnaissant de ce sentiment, avait répondu le pair de France, mais veuillez vous rappeler que je vous donne carte blanche. A vous loisible de traiter M. de Sal- ' lenauve en ennemi politique, sans vous préoccuper le moins du inonde de faire retentir jusqu'à moi les coups que vous pourrez lui porter.
Là-dessus, on s'était séparé, et MM. Vinet et Maxime de Trailles avaient été introduits.
Le procureur général Vinet, père d'Olivier Vinet que nous connaissons déjà, était, entre les champions du gouvernement personnel, l'un des dévouements les plus chauds et les plus consultés. Dans telle combinaison ministérielle prochainement possible, candidat désigné pour le portefeuille de la justice, il était initié à tous les doubles fonds de la situation, et, en fait de menées secrètes, rien ne se cuisinait qu'il n'y fût au moins pour le conseil, quand il n'y était pas de l'action. Les choses électorales d'Arcissur-Aube relevaient de sa compétence à un double titre : d'abord, son fils occupait une position dans le parquet de cette ville; ensuite, parent du côté de sa femme des Chargebœuf de la Brie, dont les Cinq-Cygne de la Champagne sont une branche cadette, par la hauteur de cette alliance il se croyait engagé d'honneur à constater son importance dans l'un et l'autre pays, en ne manquant jamais une occasion de s'entremettre dans leurs intérêts. Aussi, quand, dans la matinée, M. de Trailles s'était présenté chez le ministre et l'avait entretenu d'une lettre de madame Beau-
.re, pleine de choses compromettantes pour le nouveau
— Voyez Vinet de ma part, avait répondu le ministre, 3 écouter plus d'explications, et tâchez de me l'amener
Maxime de Trailles, qui lui avait offert de r le prendre dans sa voiture, Vinet s'était volontiers é au désir de Rastignac; et, maintenant que le voilà lu dans le cabinet du ministre, nous allons un peu
mi mx savoir quel était le danger suspendu sur la tête Sallenauve, et dont Jacques Biïcheteau et M. de orade ne nous ont donné qu'un très -insuffisant
aperçu.
— Vous dites donc , mes très-chers , demanda le mire aussitôt que la conférence fut ouverte, que nous
pourrions bien avoir barres sur ce puritain, avec lequel
je me suis rencontré hier chez l'Estorade, et où il m'a
paru de la plus outrecuidante hostilité?
Admis là sans caractère officiel, Maxime savait trop bien
e pour se charger de répondre à cette interpellation.
aire, ayant à un degré presque insolent la
conscience de son importance politique, tout procu-
qu'il était devenu, Vinet restait trop ancien
pour manquer une occasion de s'emparer de la
— Quand, ce matin, monsieur me fit l'honneur de me imuniquer une lettre de madame ijcauvisage, s'em-
ignant Maxime, je venais
r une de mon fils, par laquelle, à peu de
. il me renseignait de la même façon. Comme
monsieur, je suis d'avis que l'affaire peut devenir grave pour notre adversaire, mais à la condition pourtant qu'elle sera bien menée.
— Je ne sais encore que très-incomplétement ce dont il s'agit, fit observer le ministre; comme je tenais, mon cher Vinet, à avoir votre avis dans la question, afin d'éviter un double emploi, j'ai engagé M. de Trailles à remettre les détails jusqu'au moment où nous serions réunis.
C'était, cette fois, autoriser Maxime à prendre en main l'exposé de l'affaire, mais Vinet escamota encore cette occasion de parler.
— Voilà, dit-il, ce que m'écrit mon fils Olivier et ce que confirme la lettre de madame la mairesse, dans laquelle, soit dit en passant, vous auriez eu, mon cher ministre, un bien excellent député. Un de ces derniers jours de marché, à ce qu'il paraît, le notaire Pigoult, qui reste chargé de toutes les affaires de M. le député, dont il a grandement favorisé l'élection, reçut la visite d'une paysanne de Romilly, gros bourg des environs d'Arcis. A entendre le marquis de Sallenauve, récemment retrouvé, il serait le seul rejeton aujourd'hui existant de la famille de Sallenauve, ce qui n'empêcha pas cette femme d'exhiber des papiers parfaitement en règle, desquels il résulte qu'elle aussi est une Sallenauve vivante, très-directe, et parente au degré successible de tout ce qui porte ce nom.
— Mais, dit Rastignac, ignorait-elle l'existence du marquis, tout comme le marquis ignorait la sienne?
— Cela ne résulte pas clairement de ses dires, répond le procureur général; mais c'est cette confusion qui me plaît le plus, car vous comprenez qu'entre parents ainsi
LE DÉPUTÉ D'AKCIS. 137
s peuvent facilement surgir de grandes difficultés.
— Veuillez continuer, dit le ministre. Avant de tirer inductions, il faut savoir les faits; ce qui, du reste,
vous êtes là pour en savoir quelque chose, ne se pratique toujours à la Chambre des députés.
- Et cela n'est pas toujours fâcheux pour les ministres, rqua Maxime en riant.
— Monsieur a raison, dit Vinet; à bon embrouilleur, salut!... Mais, pour en revenir à notre paysanne, par suite de la déchéance des Sallenauve, tombée dans la .insère et dans une condition très-inférieure à sa naissance, elle
résenta d'abord en solliciteuse, et il est à croire qu'avec une générosité consentie à propos on l'eût immédiatement amortie. Mais il est à croire aussi qu'elle ne fut pas fort
faite de l'accueil fait à sa requête par maître Achille Pigoult; car, en sortant de chez lui, elle se rendit sur la place du Marché, et avec le concours d'un praticien de village dont elle était venue accompagnée, elle se répandit sur le compte de mon bien-aimé collègue de la Chambre en propos fort peu réjouissants pour sa considération : disant, tantôt, qu'il n'était pas vrai que le marquis de Sallenauve fût son père; tantôt, qu'il n'était pas vrai qu'il y eût même un marquis de Sallenauve encore existant. Dans tous les cas, sa conclusion était que le Sallenauve de nouvelle date était un sans-cœur, qui méconnaissait ses parents; mais elle ajoutait qu'elle saurait bien lui faire rendre gorge, et qu'avec l'aide de l'habile homme venu pour lui prêter l'appui de ses conseils, M. le député pouvait être tranquille et qu'on le ferait danser.
— Je ne m'y oppose pas, répondit Ilastignac; mais, à
l'appui de ses affirmations, cette femme est sans doute munie de quelques preuves?
— Voilà justement le côté faible de l'affaire, repartit Vinet; mais laissez-moi poursuivre. A Arcis, mon cher ministre, le gouvernement a dans le commissaire de police un fonctionnaire aussi dévoué qu'intelligent. En circulant dans les groupes, comme c'est son habitude les jours de marché, il recueilli* quelques-uns de ces méchants propos de la paysanne, et, allant aussitôt sonner à la porte de M. le maire, il demanda à parler, non pas à monsieur, mais à madame Beauvisage, à laquelle il conta ce qui se passait.
— C'est donc un homme tout à fait nul, demanda Rastignac à Maxime, que ce candidat dont vous nous aviez fait bonne bouche?
— . Juste l'homme qu'il vous fallait, répondit M. de Trailles; inepte au dernier point. Aussi n'est-il rien à quoi je ne sois décidé pour réparer cet échec déplorable.
— Madame Beauvisage, reprit Vinet, éprouva aussitôt le besoin de causer avec cette femme à la langue si peu mesurée, et, pour se procurer avec elle une entrevue, ce ne fut pas trop mal s'y prendre que d'ordonner à Groslier, le commissaire de police, d'aller la trouver d'un air menaçant, comme si l'autorité désapprouvait les légèretés qu'elle se permettait sur un membre de la représentation nationale, et de lui intimer l'ordre de se rendre immédiatement chez M. le maire.
— C'est madame Beauvisage, demanda Rastignac, qui eut l'idée de cette façon de procéder?
— Oui, positivement, répondit Maxime; c'est une femme très-entendue.
— Poussée vivement, continua le procureur général, la mairesse, qui, pour procéder à l'interrogatoire, avait soin de se munir de la présence de son mari , la sanne fut loin d'être catégorique : la manière dont elle
it assurée que le député ne pouvait être le fils du marquis, et la certitude que, d'un autre côté, elle prétendait avoir de la non-existence de ce dernier, ne furent pas, à beaucoup près, établies d'une manière triomphante; des on dit, des rumeurs vagues, des inductions tirées par le praticien du village, voilà à peu près tout ce qui put être recueilli.
— Alors, fit remarquer le ministre, où tout cela mènet-il?
— Absolument à rien, au point de vue du Palais, répondit le procureur général; car cette femme serait en mesure d'établir que la reconnaissance du nommé Dorlange est un caprice du marquis de Sallenauvc, qu'elle n'aurait pas qualité pour faire un procès en désaveu. Aux
lies de l'article 339 du Gode civil, un intérêt né et lel donne seul le droit d'attaquer la reconnaissance enfant naturel ; en d'autres termes, il faut qu'il y uverture de la succession au partage de laquelle l'en- ' dont la naissance est contestée serait#admis à se présenter.
— Votre ballon se dégonfle bien ! dit le ministre.
— Que si, au contrair >, poursuivit Vinet, exposant tou-
! brave femme prend le parti de contester l'existence du marquis de Sallenauvc, d'une pari, elle se dés-
hérite, car elle n'aurait certes rien à prétendre dans la fortune d'un homme qui ne serait plus son parent; et, d'autre part, c'est au ministère public, et non à elle, qu'il appartient de poursuivre le fait d'une supposition de personne, qu'elle serait apte tout au plus à dénoncer.
— D'où vous concluez? dit Rastignac avec cette brièveté de parole qui, pour un parleur trop prolixe, est un avertissement d'être plus concis.
— D'où je conclus que, judiciairement parlant, la paysanne de Romilly ferait, en poursuivant l'un ou l'autre des procès, une spéculation détestable, puisque l'un des deux serait perdu d'emblée par elle, et que, de l'autre, qu'elle ne peut pas même entamer, elle ne tirerait absolument aucun avantage; mais, politiquement parlant, la chose prend un tout autre aspect.
— Voyons-la donc politiquement, dit le ministre, car jusqu'ici je n'entrevois rien.
— D'abord, reprit le procureur général, vous admettez bien, avec moi, qu'il est toujours possible de faire un mauvais procès?
— Parfaitement.
— Je ne crois pas, ensuite, que vous ayez grand souci de notre plaideuse s'embarquant dans une affaire en désaveu où elle en sera pour ses déboursés ?
— Non, je vous déclare que cela m'est très-indifférent.
— Dans tous les cas, vous eussiez été pris pour elle de cette sollicitude, que je vous aurais encore dit de laisser aller les choses, les Beauvisage s'étant engagés à payer tout ce qui pourra être dépensé, voire les frais du séjour de la paysanne et de son conseil à Paris.
— Enfin, ditRastignac, pressant toujours la conclusion, voilà le procès entamé; qu'en résuhe-t-il?
— Gomment! ce qu'il en résulte? repartit le procureur général en s'animant; mais tout ce que vous saurez en faire résulter, si, avant toute plaidoirie, interviennent les commentaires de vos journaux et les insinuations orales de vos amis. Ce qu'il en résulte? mais une immense déconsidération possible pour notre adversaire, soupçonné de s'être affublé d'un nom qui n'élaitpas le sien! Ce qu'il en résulte? mais l'occasion d'une foudroyante interpellation de tribune.
— Dont vous vous chargeriez à votre compte? demanda Rastignac.
— Ali ! je ne sais pas ; il faudrait que l'affaire fût un peu ée et qu'on vît la tournure qu'elle prendra.
— Pour le moment donc, reprit le ministre, tout se résume à une application telle quelle de la fameuse théorie de Basile sur la calomnie, toujours bonne à remuer parce qu'il en reste quelque chose.
— Calomnie! calomnie! répondit le procureur général ; c'est à savoir, et peut-être ne ferait-on que de la bonne médisance. M. de Trailles, ici présent, sait beaucoup mieux que nous comment se sont passées les choses. 11 vous dira que, dans tout le pays, la disparition du père aussitôt après la reconnaissance opérée a«été d'un effet déplorable; que chez tout le monde est restée une vague impression de complications mystérieuses, ayant favorisé l'élection de l'homme qui nous occupe. Vous ne savez pas, mon cher, tout ce qui peut sortir d'un débat judiciaire savamment mijoté, et, dans ma longue et laborieuse car-
rière d'avocat, j'ai vu en ce genre des miracles. Mais un débat parlementaire, c'est bien une autre affaire. Là, il n'y a plus besoin de preuves, et Ton peut tuer son homme rien qu'avec des probabilités et des affirmations un peu fièrement soutenues.
— Mais, voyons, pour nous résumer, demanda Rastignac en homme exact et précis, comment entendriez-vous que fût menée l'affaire?
— D'abord, répondit le procureur général, je laisserais les Beauvisage, puisque cela leur plaît, faire tous les frais du déplacement de la paysanne et de son conseil, et ensuite tons les frais de l'instance.
— Est-ce que je m'y oppose? dit le ministre; en ai-je le droit et le moyen?
— L'affaire, continua Vinet, serait mise aux mains d'un avoué retors et habile; Desroches, par exemple, l'avoué de M. de Trailles. Il saurait donner un peu d'embonpoint à un corps de procès dont vous avez fort justement signalé la maigreur.
-— Ce n'est certes pas moi, répliqua le ministre, qui dirai à M. de Trailles : « Je vous défends d'engager qui bon vous semble à se servir du ministère de votre avoué! »
— Il faudrait ensuite un avocat sachant parler comme il faut de la famille, cette chose sainte et sacrée; qui eût bien l'air de s'indigner à la pensée des menées subreptices par lesquelles on peut essayer de s'introduire furtivement dans sa pieuse enceinte.
— Desroches vous indiquera l'homme qui convient, et ce n'est pas encore le gouvernement qui empêchera ja-
un avocat de parler et d'être transporté d'indignation,
— Mais, monsieur le ministre, dit Maxime, que la froideur de Rastignac ût sortir de son rôle, jusque-là passif, ne rien empOcher est-il tout le concours qui, dans cette
ntre, puisse être attendu du gouvernement?
— Vous n'avez pas espéré, je pense, que nous fissions à notre compte le procès?
— Non, sans doute; mais nous avions dû nous figurer que vous témoigneriez y prendre quelque intérêt.
— Mais comment? de quelle manière?
— Que sais-je? Comme le disait tout à l'heure M. le procureur général, en le faisant tambouriner dans les journaux subventionnés, en chargeant vos amis d'en colporter la nouvelle, en usant d'une certaine influence que le pouvoir a toujours sur l'esprit des magistrats.
— Grand merci! répliqua Rastignac. Quand vous voui avoir le gouvernement pour complice, il faudra, mon
cher Maxime, lui présenter des trames un peu plus solidement ourdies ; sur votre air affairé de ce matin, j'avais cru à quelque chose, et j'ai dérangé notre excellent proral, qui sait le cas que je fais de ses conseils e ses lumières; mais, vraiment, votre combinaison me ît trop transparente et trop peu serrée pour qu'on n'y à travers un échec inévitable. Si je n'étais pas rié et que je voulusse épouser mademoiselle Bea^vi- , je serais peut-être plus audacieux ; à vous donc de oser l'affaire comme vous l'entendrez; je ne dis pas !e gouvernement ne vous suivra pas de ses vœux dan> re, mais certainement il n'y descendra pas avec
— Mais voyons, dit Vinet en coupant la parole à Maxime, qui sans doute eût répliqué avec aigreur, si nous portions l'affaire au criminel ; que la paysanne, à l'instigation des Beauvisage, dénonçât l'homme qui a paru devant le notaire comme un Sallenauve imaginaire : alors, le député est complice, et c'est de la cour d'assises qu'il retourne en pareil cas.
— Mais des preuves, encore un coup! demanda Rastignac, en avez-vous l'ombre?
— Tout à l'heure, vous conveniez vous-même, fit remarquer Maxime, qu'on peut toujours intenter un mauvais procès.
— Au civil, oui; mais au criminel, si l'on échoue, le fait est bien autrement grave : et l'on échouerait, car il s'agit de s'inscrire en faux, sans aucune espèce de preuve, contre un acte rédigé par un officier public. Ce serait là de la belle besogne ! même avant le débat public, l'affaire se terminerait nécessairement par un arrêt de non-lieu. Nous voudrions faire à notre ennemi un piédestal comme la colonne de juillet, que nous ne nous y prendrions pas autrement.
— De telle sorte, dit Maxime, que vous ne voyez absolument rien à faire?
— Pour nous, non. Pour vous, mon cher Maxime, qui n'avez pas de caractère officiel, et qui, au besoin, le pistolet au poing, sauriez soutenir l'attaque faite au caractère de M. de Sallenauve, rien ne vous empêche de tenter la fortune de ce débat.
— Oui, dit aigrement Maxime, je suis une espèce de condottiere.
— Du tout : vous êtes un homme instinctivement convaincu de faits impossibles à constater judiciairement, et vous ne reculeriez pas devant le jugement de Dieu.
M. de Trailles se leva d'assez mauvaise humeur. Vinet se leva aussi, et, donnant la main à Rastignac pour prendre congé :
— Je ne puis nier, lui dit-il, que votre conduite ne soit dictée par une grande prudence, et, à votre place, je ne dis pas que je n'en ferais point tout autant.
— Sans rancune au moins, Maxime, dit le ministre à M. de Trailles, qui le salua avec froideur et dignité.
Quand les deux conspirateurs furent seuls dans l'antichambre :
— Comprenez-vous cette pruderie? dit Maxime.
— Parfaitement, dit Vinet; et, pour un homme d'esprit, vous me faites l'effet d'une grande dupe.
— Sans doute, vous faire perdre votre temps et venir perdre le mien pour avoir le plaisir de voir jeter les fondements d'un prix de vertu!...
— Ce n'est pas cela, mais je vous trouve naïf de croire sérieusement au déni de concours dont vous vous indignez.
— Comment, vous pensez...?
— Je pense que l'affaire est chanceuse; que, si le complot réussit, le gouvernement en recueillera, les bras croisés, tout le bénéfice; et que si, au contraire, le succès nous fait défaut, il aime tout autant ne pas prendre sa part de l'échec. Mais, soyez-en sûr, je connais Rastignac: sans avoir l'air de rien et sans se compromettre, il nous aidera
^-ôtru plus utilement que par une connivence déclarée. Rappelez-vous donc! Est-ce qu'il a eu un seul mot sur la r. 9
moralité de l'attaque? Est-ce qu'il n'a pas toujours dit : « Je ne m'oppose à rien; je n'ai le droit de rien empêcher? » Et au venin de la bête, qu'a-t-il reproché? de ne pas tuer son homme assez à coup sûr. La vérité est, mon cher monsieur, qu'il y aura du tirage, et que, pour donner une tournure à l'affaire, toute l'habileté de Desroches ne sera pas de trop.
— Vous êtes donc d'avis que je le voie?
— Comment, si j'en suis d'avis! mais de ce pas, en me quittant.
— Ne trouveriez-vous pas utile qu'il allât causer de la chose avec vous?
— Oh! non, non, répondit Vinet. Je suis peut-être l'homme qui fera l'interpellation à la Chambre; Desroches pourrait être vu chez moi, et il ne faut pas m'ôler ma virginité.
Là-dessus, il salua Maxime, et mit à le quitter un certain empressement, sous prétexte d'aller à la Chambre savoir ce qui se disait à la salle des conférences.
— Mais, moi, dit Maxime, qui courut après lui quand ils se furent séparés, si j'avais quelques conseils à prendre de vous?
— Je pars ce soir pour donner un peu l'œil à mon parquet avant l'ouverture de la session.
— Cependant, cette interpellation, dont vous pourriez être chargé?
— Eh bien, moi ou un autre; je ferai le plus de diligence possible; mais, vous comprenez, il faut que ma boutique soit en ordre avant de m' absenter pour cinq à six mois au moins.
LE DÉPUTÉ DARCIS. 147
— Bon voyage donc, monsieur le procureur général ! dit me d'un air ironique et en le saluant définitivement.
té seul, M.deTrailles eut quelques minutes de décounent en croyant s'apercevoir que ces deux Bertrands politiques avaient l'intention de lui faire tirer les marrons du feu. Le procédé de Rastignac surtout lui était sensible, quand il pensait à leur première rencontre chez madame de Restaud, il y avait juste vingt ans. Lui, déjà homme posé, tenant dès ce moment le sceptre de la mode, et Rastignac, pauvre étudiant, ne sachant ni entrer ni sortir, et consigné à la porte de l'élégante maison, aussitôt après sa première visite, pendant laquelle il avait trouvé le moyen de commettre deux ou trois incongruités! Et maintenant, Rastignac était pair de France et ministre, et lui, ne, devenu son agent, éLait obligé, l'arme au bras, de s'entendre dire que ses guets-apens étaient trop naïfs et qu'il les dressât tout seul, s'il y avait goût! Mais ce découragement ne fut qu'un éclair.
— Eh bien, oui! s'écria-t-il, seul, j'entamerai ce procès, où mon instinct me dit qu'il y a quelque chose. Allons donc! un Dorlange, un homme de rien tenir en échec le
txime deTrailles, et se faire un marchepied de sa
ite! Dans la vie de ce drôle, il y a trop de cachettes'
pour que je ne parvienne pas, tôt ou tarera en éventer
une. — Chez mon avoué, dit-il à son cocher, en ouvrant
lui-môme la portière de sa voiture.
Et, quand il fut moelleusement assis sur ses coussins:
— la, ajouta-t-il, si je ne puis parvenir à ruiner I de ce misérable, je m'arrangerai pour qu'il
quelque grave insulte ; j'aurai le choix des armes,
je tirerai le premier... Plus adroit que le duc de Rhétoré, mon cher insolent, tu peux être tranquille, je te tuerai !
Il est bon de remarquer que M. Maxime de Trailles s'était tout ému, rien qu'à l'idée d'être pris pour un oondoltiere.
Desroches était chez lui, et immédiatement M. de Trailles eut accès dans son cabinet. Desroches était un avoué qui, comme Raphaël, avait eu plusieurs manières. D'abord possesseur d'un titre nu et sans clientèle, il avait fait flèche de toute cause, et, auprès du tribunal, s'était senti on ne peut plus mal posé. Mais il était travailleur, au fait de tous les tours et retours de la chicane, curieux observateur et lecteur intelligent des mouvements du cœur humain ; il avait donc fini par faire une très-bonne étude, s'était marié richement, et, du moment qu'il avait pu se passer de la voie tortueuse, y avait sérieusement renoncé. En 1839, Desroches était devenu un avoué honnête et entendu, c'està-dire qu'il prenait avec chaleur et habileté les intérêts de ses clients ; que jamais il n'eût conseillé un procédé ouvertement improbe , et qu'encore moins il y eût prêté les mains. Quant à la fine fleur de délicatesse qui se rencontrait chez Derville et quelques autres membres de sa compagnie, outre qu'il est bien difficile de ne pas la laisser évaporer dans ce monde des affaires dont M. de Talleyrand a dit : « Les affaires, c'est le bien d'autrui ! » elle ne. saurait jamais être la seconde couche d'une existence. Lr* perte de ce duvet de l'âme, comme celle de toutes les virginités, est irréparable ; Desroches n'avait donc pas aspirô à le refaire chez lui; il ne voulait plus rien risquer d'ignoble et de déshonnête; mais les bons tours admis par
le Code de procédure, les bonnes surprises et les bonnes noirceurs que l'on peut faire à un adversaire, il les admettait volontiers. Desroches, d'ailleurs, était homme d'esprit; il aimait la table, et, comme les gens incessamment livrés à la brutale domination d'impérieux labeurs, il éprouvait le besoin de vives distractions prises au vol et fortement montées en goût. Tout en assainissant sa vie judiciaire, il était donc resté l'avoué des gens de lettres, des artistes, des filles de théâtre, des lorettes en renom et des bohèmes élégants dans le genre de Maxime, parce qu'il vivait volontiers de leur vie et que tous ces gens lui étaient sympathiques, comme lui-même était très-goûté par eux. Leur argot spirituel, leur morale un peu relâchée, leurs aventures légèrement picaresques, leurs expédients, leurs courageux et honorables travaux, en un mot leurs grandeurs et leurs misères, il comprenait tout à merveille, et, providence toujours indulgente, leur prêtait aide et assistance toutes les fois qu'il en était requis. Mais, pour dérober à sa clientèle sérieuse et utile ce que son intimité avec sa clientèle de cœur pouvait avoir d'un peu compromettant, marié et ayant des enfants, Desroches avait ses jours pour être époux et père de famille, et notamment le dimanche. Au bois de Boulogne, il était rare qu'il ne parût pas dans une calèche modeste, ayant à ses côtés sa femme, portant écrit dans sa latdeur le chiffre élevé de sa dot. Sur le devant de la voiture apparaissaient, formant groupe, trois enfants qui avaient le malheur do ressembler à leur mère. Ce tableau de famille, cette sainteté d'habitudes dominicales, rappelaient si peu le Desroches de la semaine dînant dans tous les cabarets avec
tous les viveurs et viveuses en renom, que Tune de celles-ci, Malaga, une écnyère du Cirque, célèbre par sa verve et par ses bons mots, disait qu'on ne devrait pas permettre aux avoués d'être aussi invraisemblables et de tromper le public en promenant des enfants de carton.
C'est donc à cette probité relative que M. de Trailles était venu demander conseil, ce qu'il ne manquait jamais de faire dans toutes les rencontres un peu difficiles de sa vie. Suivant une bonne habitude, Desroches écouta sans interrompre le long exposé du cas qui lui était soumis, la scène qui venait d'avoir lieu chez Rastignac comprise. Comme Maxime n'avait rien de caché pour ce confesseur, il exposa les raisons qu'il avait d'en vouloir à Sallenauve et mit une vraie bonne foi à le représenter comme ayant usurpé le nom sous lequel il allait siéger à la Chambre. Sa haine, dans un méfait tout juste possible ou probable, lui faisait l'illusion d'une évidence absolue. Au fond, Desroches ne voulait pas se charger d'une affaire dans laquelle tout d'abord il n'entrevit pas la moindre chance de succès ; mais là où se montra sa mollesse de probité, ce fut à en causer avec son client comme d'un fait de Palais très-ordinaire, et à ne pas lui dire nettement sa pensée sur ce prétendu procès qui, en réalité, n'était qu'une intrigue. Ce qui, dans le domaine du mal, se fait de connivence parlée, sans passer jusqu'à la complicité effective de l'action, est véritablement incalculable. « Que m'importe? qu'ils se débrouillent! Pourquoi irais-je me faire le chevalier transi de la vertu? » voilà ce que disent les hommes du tempérament de Desroches, et difficilement
LE DÉPUTÉ D'ARCIS. lot
on saurait supputer le nombre qu'en recèle une civilisation un pou avancée.
— D'abord, mon maître, dit l'avoué, un procès civil, il
à y penser; votre paysanne de Romilly aurait les mai: - de preuves, qu'elle serait déclarée non-rece-
vable dans sa demande, attendu que, quant à présent, elle n'a pas d'intérêt à contester la reconnaissance de sa partie adverse.
— Oui, c'est bien ce que disait tout à l'heure le procureur général Vinet.
— Quant au procès criminel, vous pouvez sans doute le provoquer en dénonçant à la justice le fait d'une sup-
:on de personne.
— Vinet, interrompit Maxime de Trailles, paraissait pencher pour la voie criminelle.
— Oui, mais il y a à cette façon de procéder nombre d'objections. D'abord, même pour faire accueillir seulement la dénonciation , faut-il un certain commencement .
reuve ; ensuite, la plainte reçue et le ministère public lé à poursuivre , pour qu'une condamnation interne, une apparence de criminalité plus positive est autrement nécessaire; et puis, le crime prouvé au te du soi-disant marquis de Sallenauve, comment lir la complicité de son soi-disant fils, qui a pu être 'abusé par un intrigant?
— Mais quel intérêt, répondit Maxime, cet intrigant pourrait-il avoir eu à faire à ce Dorlange tous les avantages qu'il a recueillis de la reconnaissance faite à son
•it?
— Oh 1 mon cher, répliqua Desroches, en matière de
questions d'état, toutes les bizarreries sont possibles ; il n'est pas de nature de procès qui ait fourni tant d'éléments aux compilateurs de causes célèbres et aux romanciers; mais il y a quelque chose de mieux, aux yeux de la loi, la supposition de personne n'est pas directement un crime.
— Comment cela? dit Maxime ; c'est impossible !
— Tenez, mon maître, dit Desroches en prenant ses Cinq Codes, faites-moi le plaisir de lire l'article 1/|5 du Code pénal, le seul qui semble donner ouverture au procès que vous méditez, et voyez si le crime qui nous occupe y est prévu.
Maxime lut à haute voix l'article 1/j5, ainsi conçu : « Tout fonctionnaire ou officier public qui, dans l'exercice de ses fonctions, aura commis un faux, — soit par fausses signatures, — soit par altération des actes, écritures ou signatures, — soit par supposition de personnes. . . »
— Eh bien, vous voyez bien, dit Maxime, par supposition de personnes!
— Allez donc jusqu'au bout, insista Desroches.
«... Soit par supposition de personnes, reprit M. de Trailles, soit par des écritures faites ou intercalées sur des registres ou d'autres actes publics, depuis leur confection ou clôture, sera puni des travaux forcés à perpétuité. »
M. de Trailles scanda amoureusement les derniers mots, qui paraissaient lui donner un avant-goût du sort réservé à Sallenauve.
— Mon cher comte, dit Desroches, vous faites comme tous les plaideurs, qui jamais ne lisent les articles de la
LE DEPUTE D'ARCIS. i5J
loi qu'à leur point de vue; mais vous ne faites pas attention qu'il n'est question dans celui qui nous occupe que des fonctionnaires ou officiers publics, et qu'il n'est pas disposé pour le crime de supposition de personnes commis par d'autres individus.
Maxime relut l'article, et se convainquit de la réalité du commentaire de Desroches.
— Mais, objecta-t-il, il doit y avoir autre part quelque disposition?
— Du tout, et, croyez-en ma science de jurisconsulte, le Code est matériellement muet à cet égard.
— Alors, le crime que nous dénoncerions a donc le privilège de l'impunité?
— C'est-à-dire, répondit Desroches, que sa répression est toujours problématique. Les juges, parfois, suppléent par induction au silence de la loi...
L'avoué suspendit sa phrase pour feuilleter un volume de jurisprudence :
— Et tenez, reprit-il, voilà, rapportés dans le Commentaire (de Carnot) sur le Code pénal, deux arrêts de cours d'assises : l'un du 7 juillet 1814 et l'autre du 2k avril 1818, tous deux confirmés par la cour de cassation, qui condamnent, pour faux commis par supposition de personnes, des individus qui n'étaient ni fonctionnaires ni officiers publics; mais ces deux arrêts, uniques dansja matière, excipent d'un article où le crime qu'ils punissent n'est pas même mentionné, et ce n'est qu'au moyen d'un raisonnement très-laborieux qu'ils parviennent à faire cette application détournée. Vous comprenez dès lors que l'issue d'un procès pareil est toujours très-douteuse ; car, en l'ab-
sence d'un texte positif, on ne peut jamais savoir comment les magistrats décideront.
— Par conséquent, votre conclusion , comme celle de Rastignac, est qu'il faut renvoyer notre paysanne à Romilly, et qu'il n'y a absolument rien à tenter?
— Il y a toujours quelque chose à tenter, répondit Desroches, lorsque l'on sait s'y prendre. Une complication à laquelle ni vous, ni Rastignac, ni M. Vinet n'avez pensé, c'est que, hors le cas de flagrant délit, pour poursuivre au criminel un membre de la représentation nationale, une autorisation de la Chambre est nécessaire.
— C'est juste, dit Maxime; mais comment une complication nouvelle peut-elle nous tirer d'embarras?
— Vous ne seriez pas fâché, dit l'avoué en riant, d'envoyer au bagne votre adversaire?
— Un drôle , fit comiquement Maxime , qui me fera peut-être manquer un riche mariage ; qui se pose en homme de vertu sévère, et qui se livre à des manœuvres de cette audace!...
— Eh bien, pourtant, il faut vous résigner à un résultat moins éclatant. Faire un joli scandale, jeter sur votre homme une profonde déconsidération : cela, il me semble, atteindrait une partie de votre but?
— Sans doute, faute de faisan, on mange du fricandeau.
— Vos prétentions ainsi réduites, voici ce que je vous conseillerais. Ne poussez pas votre paysanne à déposer une plainte au criminel contre ce monsieur qui vous déplaît, mais faites-lui déposer entre les mains du président de la Chambre des députés une simple demande en autori-
sation de poursuites. Très-probablement, l'autorisation ne sera pas accordée, et le procès en restera à cette étape; mais le fait articulé fera toujours son bruit à la Chambre : les journaux seront en droit d'en parler, et, sous main, le ministère aura la liberté de faire envenimer cette vague iccusation par ses amis.
— Peste! mon cher, dit Maxime, tout heureux de voir une issue ouverte à ses instincts haineux, vous êtes un homme fort, plus fort que tous ces prétendus hommes d'État; mais cette demande en autorisation de poursuites, qui nous la rédigera?
— Oh! pas moi, répondit Desroches, qui ne voulait pas s'avancer plus loin dans ce tripotage; ce n'est pas un acte judiciaire, c'est une machine de guerre, et je n'entreprends pas cette partie ; mais vous avez une foule d'avocats sans causes toujours prêts à se mêler de tracas politiques; Massol, par exemple, vous formulera cela à merveille. Je vous serai, du reste, obligé de ne pas dire que l'idée vient de moi.
— Parbleu! dit Maxime, je la prendrai à mon compte, et, sous cette forme, peut-être, Rastignac finira par mordre à mon projet.
— Oui, mais prenez garde de vous faire un ennemi de Vinet, qui vous trouvera bien impertinent d'avoir eu une idée qui devait tout naturellement vtnir à l'esprit d'un grand tacticien parlementaire comme lui.
— Oh ! d'ici à quelque temps, dit Maxime en se levant, j'espère bien que les Vinet, les Rastignac et autres arriveront à compter avec moi... Où dînez-vous ce soir? ajouta-t-il.
156 SCExNES DE LA VIE POLITIQUE.
C'est une question que les viveurs s'adressent volontiers entre eux.
— Dans une caverne, répondit Desroches, avec une bande.
— Et où donc ça?
— Vous avez bien dû quelquefois, dans le cours de votre existence erotique , avoir recours aux bons soins d'une marchande à la toilette nommée madame de Saint- Estève?
— Non, repartit Maxime; j'ai toujours fait moi-même mes affaires.
— C'est vrai, je n'y pensais pas, dit l'avoué; vous êtes un conquérant de la haute, où généralement on n'a pas emploi de ces sortes de truchements. Mais, enfin, le nom de madame de Saint-Estève ne vous est pas inconnu?
— Sans doute; son établissement est rue Neuve-Saint- Marc; c'est elle qui, dans le temps, mit Nucingen en rapport avec cette petite Esther qui lui coûta quelque cinq cent mille francs. Elle doit être parente d'un drôle de son espèce, devenu aujourd'hui chef de la police de sûreté et qui porte le même nom.
— C'est ce que je ne sais pas, répondit Desroches; mais ce que je puis vous dire, c'est que, dans son métier d'appareilleuse, comme on disait au temps où, dans les mœur moins collet monté que les nôtres, cette industrie avait u nom, la digne femme a fait fortune, et aujourd'hui, san; modifier grand'chose à ses anciennes allures, logée ma! gnifiquemement rue de Provence, elle est à la tête d'un { agence matrimoniale.
— Et c'est là que vous dînez? demanda Maxime.
— Oui, mon cher maître, avec le directeur du théâtre italien de Londres, Emile Blondet, Andoche Finot, Lousteau, Félicien Vernou, Théodore Gaillard, Hector Merlin et Bixiou , qui a été chargé de me faire l'invitation, parce que l'on aura besoin de mon expérience et de ma haute habileté en affaires.
— Ah çà! il y a donc quelque intérêt financier sous ce dîner-là?
— Il y a, mon cher, un acte de commandite, plus un engagement théâtral, et il s'agit de me soumettre la rédaction de ces deux traités : vous comprenez que, pour le second, les honorables convives priés avec moi se chargeront d'être la trompette aussitôt qu'il sera signé.
— Quel est donc cet engagement fait avec tant d'apparat ?
— Oh! celui d'une étoile destinée, à ce qu'il paraît, à un succès européen ; une Italienne qu'un grand seigneur suédois, le comte Halphertius, a découverte par le ministère de madame de Saint-Estève. Pour la faire débuter à l'Opéra de Londres, l'illustre étranger commandite Yimpresario d'une somme de cent mille écus.
— Alors, ce grand seigneur épouse?
— Hum ! fit Desroches. Il n'est toujours pas question jusqu'à présent de me soumettre le contrat. Vous comprenez que madame de Saint-Estève doit bj^n avoir gardé un peu de treizième arrondissement dans le ressort de son agence...
— Allons, mon cher, bien du plaisir à cette réunion, dit Maxime en achevant de prendre congé. Si votre astre a du succès à Londres, nous le verrons probablement cet hiver
à Paris; pour moi, je vais de mon mieux mettre ordre au lever du soleil d'Arcis. A propos, où demeure Massol ?
— Ma foi, je ne saurais vous dire; jamais je ne lui ai confié de causes, je n'use pas des avocats qui se mêlent de politique; mais vous pouvez envoyer prendre son adresse à la Gazette des Tribunaux, dont il est l'un des collaborateurs.
Maxime passa lui-même au journal pour demander la demeure de Massol; mais, probablement pour cause de créanciers, le garçon de bureau avait ordre exprès de laisser ignorer à tout venant l'adresse de l'avocat, et, malgré ses airs impérieux et rogues, M. de Trailles en fut pour sa démarche et ne put obtenir le renseignement qu'il était venu chercher. Heureusement, il se rappela que Massol manquait rarement une représentation de l'Opéra, et il se tint pour à peu près sûr de le rencontrer le soir au foyer. Avant son dîner, il se rendit à un petit hôtel garni de la rue Montmartre où il avait installé la paysanne et son conseil, déjà arrivés à Paris. Il les trouva attablés et faisant grande chère aux dépens des Beauvisage. Il leur donna l'ordre d'être chez lui le lendemain matin, de onze heures à midi, sans avoir déjeuné.
Le soir, à l'Opéra, il trouva Massol, ainsi qu'il s'y était attendu. Allant à lui avec cette politesse un peu insolente qui était toujours la sienne :
— Monsieur, lui dit-il, j'aurais à causer avec vous d'une affaire moitié judiciaire et moitié politique. Si elle ne demandait pas à être entourée d'une allure de secret toute particulière, j'aurais eu l'honneur de passer à votre cabinet, mais j'ai pensé que nous en causerions plus sûrement
LE DÉPUTÉ D'AUCIS. 15$
chez moi, où j'ai, d'ailleurs, à vous mettre en rapport avec deux personnes. Puis-je donc espérer que demain matin, sur les onze heures, vous me ferez la grâce de venir prendre une tasse de thé?
Si Massol avait eu en effet un cabinet, pour la dignité de la robe il n'eût peut-être pas consenti à renverser l'ordre habituel des choses, en se rendant chez le client au lieu de l'attendre chez lui. Mais, perché plutôt que logé, il fut heureux de l'arrangement qui laissait intact l'incognito de son domicile.
— J'aurai l'honneur, monsieur, s'empressa-t-il donc de répondre, d'être chez vous demain, à l'heure que vous m'indiquez.
— Vous savez, dit Maxime en le quittant, rue Pigalle?
— Parfaitement, répondit Massol, à deux pas de la rue de la Rochefoucauld.
Le soir que Sallenauve , Marie-Gaston et Jacques Bricheteau s'étaient rendus à Saint-Sulpice pour entendre la signora Luigia, cette église était le théâtre d'un incident qui passa presque inaperçu. Par la porte assez peu fréquentée qui donne sur la rue Palatine, en face de la rue Servandoni, entra brusquement un jeune homme à chevelure blonde. Il paraissait à ce point ému et empressé, qu'il ne pensa pas même à ôter de dessus sa tête une casquette en cuir verni dans la forme de celleg que portent les étudiants des universités allemandes. Comme il se hâtait de gagner une place où la foule se pressait compacte, il se sentit saisi par le bras, et aussitôt son visage, de rose et animé qu'il était, passa à une pâleur livide; mais, en se retournant, il vit qu'il s'était effrayé de rien. Il
n'avait affaire qu'au suisse, qui lui dit d'un ton imposant :
— Est-ce que votre casquette, jeune homme, est clouée sur votre tête?
— Pardon, monsieur, répondit celui qui venait d'être ainsi interpellé, c'est une distraction !
Et, après avoir fait droit à la leçon de politesse divine et humaine qu'il venait de recevoir, il s'enfonça au plus épais de la presse, qu'il traversa d'autorité en se faisant jour des coudes, non sans recueillir quelques rebuffades dont il ne se soucia point. Ainsi parvenu à un espace vide, il se retourna, jeta autour de lui un regard rapide et inquiet; puis, gagnant, du côté de la rue Garancière, la porte à peu près opposée à celle par laquelle il était entré, il s'élança d'une course rapide et disparut bientôt dans une de ces rues désertes qui avoisinent le marché Saint-Germain. Quelques secondes après l'irruption de ce singulier dévot, la même porte avait donné accès à un homme portant, autour d'un visage violemment couturé, un large collier de favoris blancs; une épaisse chevelure de même couleur, mais tournant au roussâtre, descendait jusque sur ses épaules et lui donnait un air de vieux conventionnel, ou de Bernardin de Saint-Pierre ayant eu la petite vérole. L'âge de sa figure et de ses cheveux était largement la soixantaine, mais sa robuste carrure, l'énergique décision de ses mouvements et surtout la pénétrante vivacité d'un regard que, aussitôt entré, il darda tout autour de lui, marquaient l'ensemble d'une organisation puissante sur laquelle la marche des années avait eu peu de prise. Il voulait sans doute rejoindre le jeune blondin, mais il ne commit pas la faute de se jeter
après lui dans le gros de la foule groupée autour de l'autel, et dans laquelle il se douta bien que le fugitif avait essayé de se perdre : faisant en sens inverse le: tour de la nef, il avait toute chance, en parcourant rapidement cette partie beaucoup moins encombrée de l'église, d'arriver aussitôt que son gibier à Tune des issues; mais, ce qui est advenu à bien d'autres que lui, son trop d'esprit le servit mal. En passant devant un confessionnal, il vit une forme agenouillée qui lui rappela celle après laquelle il était en chasse. Prêtant à autrui une habileté que peut-être, en pareil cas, il aurait eue lui-même, il s'imagina que, pour lui faire perdre la piste, celui qu'il traquait avait eu l'idée de se présenter ex abrupto au tribunal de la pénitence. Pendant le temps qu'il mit à s'assurer d'une trompeuse identité, qu'un examen plus sérieux ne confirma pas, il avait été distancé; dès lors, un chasseur habile comme lui ne s'acharna pas à une poursuite inutile ; il comprit que c'était partie remise, et qu'il avait manqué l'occasion.
Il se disposait à quitter l'église lorsque, après un court prélude de l'orgue, le contralto de la signora Luigia, jetant quelques-unes de ses notes les plus graves, entonna cette magnifique mélodie sur laquelle se chantent les Litanies de la Vierge. La beauté de la voix, la beauté du chant, la beauté des paroles de l'hymne sacrée, que la savante méthode de l'exécutante laissait entendre parfaitement distinctes, parurent faire sur l'inconnu une singulière impression. Loin de persister dans son projet de retraite, il alla se placer à l'ombre d'un pilier, près duquel d'abord il resta debout; mais, au moment où s'éteignirent les der-
nières notes du saint cantique, il avait fini par s'agenouiller, et qui l'eût alors regardé au visage eût remarqué deux grosses larmes ruisselant le long de ses joues. La bénédiction donnée, et la plus grande partie de la foule écoulée :
— Suis-je bote! dit l'inconnu en se relevant et en essuyant 'ses yeux.
Sorti par la porte qui lui avait donné accès, il remonta la rue Servandoni, s'arrêta un moment devant une boutique fermée, gagna ensuite la place Saint-Sulpice, monta dans une des voitures de place qui y stationnent et dit au cocher :
— Rue de Provence, mon brave, et lestement : il y a gras.
Arrivé à la maison où il s'était fait conduire, il passait vivement devant le logement du concierge, gagnant, en homme qui désire ne point être aperçu, un escalier de service; mais le concierge, qui faisait consciencieusement son métier, sortit sur le pas de sa porte et lui cria :
— Où va monsieur?
— Chez madame de Saint-Estève, répondit l'inconnu d'un accent de mauvaise humeur.
Et, un instant après, il sonnait à une porte de dégagement qui lui fut ouverte par un nègre.
— Ma tante est chez elle? demanda-t-il.
— Oh î oui, maîtresse à maison ! répondit le nègre en ornant son visage du sourire le plus gracieux qu'il put se procurer et qui le fit ressembler à un singe épluchant des noix.
Conduit par des corridors qui faisaient comprendre la vaste étendue de l'appartement, l'inconnu parvint bientôt à
la porte d'un salon qui lui fut ouverte par le nègre; en même temps, celui-ci annonça : « M. de Saint-Hestève , » comme si TE eût été précédé d'une H aspirée.
Le salon où l'illustre chef de la police de sûreté venait d'être introduit était remarquable par la richesse, mais plus encore par l'insigne mauvais goût de tout l'ameublement. Trois femmes de l'âge le plus respectable y étaient assises devant un guéridon, et gravement occupées à une partie de domino. Trois verres, un bol d'argent mis à sec et une odeur vineuse dont l'odorat était désagréablement affecté en entrant dans cette pièce témoignaient que la religion du double-six n'y était pas le seul culte en nonneur.
— Salut, mesdames, dit le grand homme de police en s'asseyant; charmé de vous trouver réunies, car j'ai quelque chose à dire à chacune de vous en particulier.
— On t'écoutera tout à l'heure, dit la Saint-Estève , mais laisse finir la partie; ce ne sera pas long, je joue pour quatre.
— Blanc partout! dit un des siècles.
— Domino ! s'écria la Saint-Estève, et partie gagnée : vous avez bien quatre points à vous deusse, tous les blancs sont sortis.
Cela dit, elle étendit sa main osseuse pour prendre la cuiller à punch et remplir les verres vides; mais, ne trouvant rien dans le bol, au lieu de se lever pour aller à une sonnette, elle carillonna de la cuiller sur le vase d'argent^ A ce bruit accourut le nègre.
— Fais mettre quelque chose là dedans, lui dit-elle en lui passant le bol, et un verre pour monsieur.
— Merci, je ne prendrai rien, dit Saint-Estève.
— Moi, j'en ai ma suffisance, ajouta une des matrones.
— Et moi, dit l'autre, que les médecins m'ont mise au lait, rapport à ma gastripe.
— Vous êtes tous des poules mouillées! dit la Saint- Estève. — Allons, emporte tout ça, ajouta-t-elle en s'adressant au nègre, et surtout, que je te prenne à écouter à la porte! tu te souviens de la raclée?...
— Oh ! m'en souviens bien ! dit le nègre en riant des épaules; moi, à présent, plus oreilles!
Et il sortit.
— Eh bien, mon minet, tu as la parole, dit la Saint- Estève à son neveu, après qu'un compte assez orageux eût été terminé entre les trois sorcières.
— Vous, madame Fontaine, dit le chef de la police de sûreté en se tournant vers une des vénérables, qu'à son air inspiré, à ses cheveux gris en désordre et à sa capote verte, affreusement cabossée, on eût prise pour un bas bleu en travail d'un article modes, vous vous négligez singulièrement ; vous ne nous adressez plus aucun rapport, et, au contraire, il nous en vient beaucoup sur votre compte. M. le préfet n'a pas déjà grand goût à laisser subsister vos établissements. Je ne vous maintiens qu'à raison des services que vous êtes censée nous rendre, mai?, sans faire, comme vous, métier de prédire l'avenir, je puis vous certifier que, si vous continuez à être aussi maigre de renseignements, votre cabinet de bonne aventure ne tardera pas à être fermé.
— Voilà! répondit la pythonisse; vous m'avez empêchée de reprendre l'appartement de mademoiselle Le-
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normand, rue de Tournon. Qu'est-ce qu'on peut recevoir, dans le quartier de la rue Vieille-du-Temple? de petits employés, des cuisinières, des ouvriers et des grisettes! et vous voulez que faille vous ragoter tout ce que j'apprends par ces gens-là ? Fallait me laisser travailler dans le grand, vous en auriez su plus long.
— Madame Fontaine, faut pas dire ça, objecta laSaint- Estève; journellement je vous envoie de ma clientèle!
— Tiens, comme je vous envoie de la mienne !
— El pas plus tard qu'il y a quatre jours, continua l'agente matrimoniale, vous avez eu de ma main la visite d'une Italienne : ce n'est pas une grisette, celle-là; et logée chez un député qui n'est pas pour le gouvernement ! vous pouviez faire un rapport là-dessus. Mais vous n'aimez pas à prendre la plume, et, depuis que vous vous êtes brouillée avec votre petit courtaud de boutique, de ce qu'il commandait trop de gilets chez son tailleur, l'écriture chez vous ne va plus.
— Il y a une chose surtout, ajouta Saint-Estève, dont il est fort souvent question dans les rapports qui me parviennent à votre sujet : c'est cet animal immonde que vous faites figurer dans l'opération du grand jeu,,. (Voir les Comédiens sans le savoir.)
— Qui, Astaroth? demanda madame Fontaine.
— Oui, ce batracien, ce crapaud, puisqu'il faut dire le mot, que vous avez l'air de consulter. Il paraît que, dernièrement, une femme enceinte a été émue de son hideux
à eu point...
— Ah ben, interrompit vivement la devineresse, s'il faut maintenant tirer les cartes tout sec, qu'on me ruine
tout de suite, qu'on me guillotine ! Parce qu'une bégueule de femme a accouché d'un enfant mort, faut supprimer les crapauds dans la nature? Pourquoi donc alors que le bon Dieu les aurait faits?
— Ma chère madame, dit Saint-Estève, il y a eu un temps où vous n'auriez pas si fort tenu à cette collaboration. En 1617, un savant, nommé Vanini, fut brûlé à Toulouse rien que parce qu'on trouva chez lui un crapaud dans un bocal.
— Oui; mais nous sommes dans le siècle des lumières, répondit plaisamment la Fontaine, et la correctionnelle est plus douce que ça.
— Vous, madame Nourrisson, dit le chef de la police de sûreté en s'adressant à l'autre vieille, on se plaint que vous cueillez le fruit trop vert; quand on a, comme vous, tenu un établissement, on n'ignore ni les lois ni les règlements : au-dessous de vingt et un ans, je m'étonne d'avoir à vous le rappeler, vous devez respecter les mœurs.
Madame Nourrisson avait, en effet, été sous l'Empire ce que Parent du Châtelet, dans le curieux ouvrage où il a si savamment étudié la hideuse plaie de la prostitution, appelle, par euphémisme, une dame de maison. Plus tard, elle avait formé, dans la rue Neuve-Saint-Marc, l'établissement de marchande à la toilette où s'était brassée l'affaire Esther, rappelée par Maxime de Trailles à Desroches et qui avait coûté plus de cinq cent mille francs au banquier Nucingen. Mais, dans cette occasion, madame Nourrisson s'était effacée derrière madame de Saint-Estève, qui, ayant, sous l'inspiration de Vautrin, la direction de l'œuvre, avait, pour un moment, fait de la boutique de
la revendeuse le quartier général de ses opérations. Entre s qui ont des souvenirs de complicité pareille, des •>s d'une extrême familiarité se comprennent : on ne s'étonnera donc pas d'entendre madame Nourrisson répondre à la semonce qui venait de lui être adressée par M. de Saint-Esiève :
— Et vous, gros farceur, vous les respectiez, les mœurs, quand, vers 1809, vous me faisiez confier cette petite Champenoise de dix-sept ans !
— S'il y a une trentaine d'années que cette folie s'est faite en mon nom, répondit l'homme de police, il y a trente ans que je suis sage, car c'est la dernière sottise à laquelle jamais jupon ait pu m'entraîner. Du reste, mes chères dames, vous ferez de mes avis tel usage que vous voudrez. Maintenant, si mal vous arrive, vous ne vous plaindrez point qu'on ne vous ait pas adressé les trois sommations. Quant à toi, petite tante, ce que j'ai à te dire est confidentiel.
Ainsi congédiées, les deux matrones parlèrent de se retirer.
— Voulez-vous qu'on aille vous chercher une citadine? demanda madame de Saint-Estève à madame Fontaine.
— Non pas, vraiment, répondit la devineresse; je m'en vas à pied, l'exercice m'est recommandé. J'ai dit à ma dame Jamouillot, mon aide de camp, de venir me prendre.
— Et vous, marne Nourrisson?
— Ah bev, en voilà une bonne ! dit la revendeuse, une citadin»1 pour aller de la rue de Provence à la rue Nw Saint-Marc! Je suis ici en voisine.
La vérité est que madame Nourrisson était venue dans
son costume courant : bonnet blanc à rubans jaunes, tour indéfrisable d'un noir de jais, tablier de taffetas et robe d'indienne à fleurs sur un fond gros bleu, et, comme elle le disait gaiement , il y avait en effet peu de chance que quelqu'un eût l'idée de l'enlever en route.
Préalablement à l'entretien qui allait avoir lieu entre M. de Saint-Estève et sa tante, quelques explications ont leur place ici.
Dans ce sauveur public qui, le soir de l'émeute du 12 mai, était venu offrir ses services à Rastignac, il n'est pas untfecteur qui n'ait reconnu le célèbre Jacques Gollin, dit Vautrin, l'une des figures les plus connues et les plus chaudement esquissées de la Comédie humaine. Un peu avant la révolution de 1830, frappé dans une de ses affections, ce héros du bagne ne s'était plus senti le courage de continuer la lutte que, depuis vingt-cinq ans, il soutenait contre la société, et il était venu faire, entre les mains du procureur général de Granville, une soumission dont les circonstances assez dramatiques ont été racontées dans la dernière partie de Splendeurs et Misères des courtisanes. Depuis cette époque, investi des fonctions de chef de la police de sûreté, sous le nom de M. de Saint- Estève, il avait succédé au célèbre Bibi-Lupin, et, devenu la terreur des hommes autrefois ses complices, il s'était fait, par l'ardente répression dont il les harcelait, une renommée d'habileté et d'énergie à laquelle on ne trouverait rien de comparable dans les fastes de la police judiciaire. Mais, ainsi qu'il l'avait expliqué à son ancien ami le colonel Franchessini, il avait fini par se lasser de cette chasse aux voleurs où, comme les joueurs trop ex-
périmentés, faute d'imprévu et de chances dans la lutte, il en était venu à ne plus trouver aucun intérêt. Pendant quelques années, la patience de son métier lui avait encore été continuée par la multiplicité des agressions et des guets-apens que ses anciens amis du bagne, furieux de ce qu'ils appelaient sa trahison, s'étaient étudiés à diriger contre sa personne; mais, découragés par son adresse et par le bonheur de son étoile, qui constamment l'avaient dérobé à la dangereuse atteinte de ces conspirations, ses adversaires avaient fini par désarmer; dès lors, toute saveur ayant pour lui disparu de ses fonctions, il avait pensé à changer de milieu , et à transporter dans la sphère politique ses merveilleux instincts d'espionnage et sa puissante activité. Le colonel Franchessini n'avait pas manqué de le revoir à la suite de sa visite chez Rastignac, et l'ancien pensionnaire de la maison Vauquer n'était pas homme à méconnaître la valeur des aperçus qu'avait eus le ministre, touchant le luxe d'honnêteté bourgeoise sous lequel il s'étudiait à ensevelir les compromettants souvenirs qui pesaient sur sa vie.
— Eh ! eh ! avait-il dit, l'élève aurait donc dépassé le Ses conseils, assurément, méritent considération. J'y penserai.
Il y avait pensé en effet, et c'est sous l'influence d'une assez longue méditation, dans laquelle ii avait minutieusement examiné le plan qui lui avait été transmis, que nous venons de le voir arriver chez sa tante Jacqueline Collin, autrement dite madame de Saint-Estève, nom de guerre porté en commun, et qui, servant au redoutable couple à masquer son passé, laissait néanmoins subsister h. 10
l'idée de la proche parenté par laquelle il était uni. Activement mêlée à beaucoup des entreprises de son neveu, Jacqueline Collin avait eu, en propre, une vie passablement aventureuse, et, lors d'un des nombreux démêlés de Vautrin avec la justice, un jour, sur des notes de police que tout devait faire considérer comme exactes, un juge d'instruction lui avait ainsi résumé les antécédents assez peu édifiants de sa très-honorée tante :
— C'est, à ce qu'il paraît, avait dit le magistrat, une très-habile receleuse, car on n'a pas de preuves contre elle. Après la mort de Marat, dont elle aurait été la maîtresse, elle aurait appartenu à un chimiste condamné à mort en l'an vm (1799), pour crime de fausse monnaie. Elle a paru comme témoin lors du procès. Dans cette intimité, elle aurait acquis de dangereuses connaissances en toxicologie. Elle a été marchande à la toilette de l'an ix à 1805. Elle a subi deux ans de prison, en 1807 et 1808, pour avoir livré des mineures à la débauche. Vous étiez alors, vous, Jacques Collin, poursuivi pour crime de faux; vous aviez quitté la maison de banque où votre tante vous avait placé comme commis, grâce à l'éducation que vous aviez reçue et aux protections dont elle jouissait auprès des personnages à la dépravation desquels elle fournissait des victimes.
Depuis l'époque où cette vertueuse biographie avait été mise sous les yeux de son neveu, Jacqueline Collin , sans plus jamais retomber aux mains de la vindicte publique, avait encore grossi ses états de service, et, au moment où Vautrin avait abdiqué, elle n'avait pas revêtu une robe d'innocence, à beaucoup près , aussi immaculée.
LE DÉPOTÉ D'ARGIS. 171
Mais, arrivée, comme lui, à une grande aisance, elle avait choisi ses affaires, n'avait plus côtoyé qu'à distance respectueuse le Code pénal, et, sous la devanture d'une industrie à peu près avouable, elle avait abrité les pratiques plus ou moins souterraines auxquelles elle continuait de consacrer une intelligence et une activité vraiment infernales.
Desroches, déjà, nous a appris que le cabinet plus ou moins matrimonial dont s'était avisée madame de Saint- Estève était établi rue de Provence, et nous devons ajouter que, comprise sur une grande échelle, cette agence occupait tout le premier étage d'un de ces vastes immeubles qu'à Paris les entrepreneurs font sortir de dessous terre ime par enchantement. A peine achevées à crédit, ces -ons sont garnies à tout prix de locataires tels quels, vue de trouver des acquéreurs auxquels on les revende: si l'on met la main sur une dupe, on fait ce qui s'appelle un gros coup ; si, au contraire, l'acheteur est de dure composition, on se contente de faire rentrer l'argent dépensé, avec quelques mille francs de bénéfice, à moins, toutefois, que, dans le cours de la construction, la spéculation ne vienne à se compliquer d'une de ces faillites qui, dans l'industrie du bâtiment, sont une des péties les plus courantes et les plus .prévues. Des lorettes, des agents d'affaires, des compagnies d'assurance mort-nées, des journaux destinés à périr à la fleur de l'âge, des administrations de chemins de fer impossibles, des comptoirs d'escompte où l'on emprunte au lieu de prêter; des offices de publicité arrivant à peine pour eux-mômes à la publicité dont ils fout marchandise ; en
un mot, toute espèce de commerce et entreprise problématiques forment la population provisoire de ces républiques. Bâties à l'effet, peu importe qu'au bout de quelques mois, par suite des tassements qui s'opposent au jeu des fenêtres, des fentes qui désassemblent les panneaux des portes, des écartements survenus dans les joints des parquets, des infiltrations auxquelles donnent lieu les fosses d'aisances et les conduites d'eaux pluviales et ménagères, ces palais de carton soient à peu près devenus inhabitables! cela regarde l'acquéreur, qui, une fois les réparations faites, a la liberté de mieux choisir ses locataires et d'élever le prix des loyers.
Entrée en possession de son appartement avant cette période de décadence, madame de Saint-Estève s'était donc, à très-bon marché, procuré une installation confortable; et de beaux résultats , sans parler du bénéfice d'autres affaires occultes, n'avaient pas tardé à couronner les efforts de son habile administration. Presque inutile de dire que, trouvant au-dessous d'elle et laissant à ses concurrentes le charlatanisme des annonces, madame de Saint-Estève ne faisait jamais parler de son cabinet à la quatrième page des journaux. Ce dédain, qui, attendu les sombres obscurités de son passé, était d'une assez bonne prudence, l'avait conduite à la découverte de quelques procédés ingénieux par lesquels, d'une façon moins vulgaire, elle attirait l'attention sur sa maison. En province et même à l'étranger, elle avait des commis voyageurs intelligents, qui répandaient avec discrétion un prospectus rédigé par Gaudissart, l'un des plus remarquables puffistes des temps modernes. Le but appnrent de ce prospectus
était d'offrir les services d'une agence exclusivement commerciale qui, moyennant une remise très-modérée, se chargeait, à Paris, de la composition et de Tachât de corbeilles de mariage appropriées à toutes les dots et à toutes les fortunes. C'était seulement dans un humble Nota bene, après un tableau estimatif du prix des objets qui entraient dans la formation des corbeilles, divisées en première, deuxième, troisième et quatrième classe, à peu près comme les services des pompes funèbres, que madame de Saint-Estève s'indiquait comme « pouvant, en raison de ses hautes relations dans la société, faciliter, entre les personnes à marier, les occasions de se rencontrer ».
A Paris, madame de Saint-Estève se chargeait ellemême de parler à la crédulité publique, et ses combinaisons n'étaient pas moins adroites que variées. Au moyen d'un marché passé avec un loueur de remises, elle avait presque tous les jours deux ou trois voitures de bonne apparence, stationnant pendant plusieurs heures à sa porte. D'autre part, dans son salon d'attente, élégamment vêtus et ayant l'air de s'impatienter, de prétendus clients des deux sexes se relayaient de manière à faire croire à une presse incessante; et l'on peut se figurer si, dans les conversations de ces affidés de la maison, qui n'avaient point l'air de se connaître, les vertus et la haute capacité de madame de Saint-Estève étaient convenablement exaltées. Par quelques libéralités faites aux pauvres et à l'œuvre de Notre-Dame de Lorette, sa paroisse, l'adroite industrielle se procurait aussi la visite de quelques ecclésiastiques, qui lui servaient à cautionner en même temps et sa moralité et l'importance de ses rami-
fications matrimoniales. Une autre de ses habiletés, c'était de se faire régulièrement fournir par les dames de la Halle la liste de tous les mariages élégants qui se célébraient dans Paris, et, comme si elle eût été invitée, de paraître à la bénédiction nuptiale en riche toilette, avec une voiture et des gens, de manière à laisser supposer qu'elle n'était pas tout à fait étrangère à l'union qu'elle venait honorer de sa présence.
Un jour, pourtant, une famille peu endurante ne s'était pas arrangée de l'idée de lui servir de prospectus, et lui avait fait une rude avanie ; elle était donc devenue trèsréservée sur l'emploi de ce moyen, auquel elle avait substitué l'idée d'un compérage plus volontaire et beaucoup moins dangereux. Connaissant de vieille date madame Fontaine, car, entre toutes ces industries apocryphes, il y a une naturelle affinité, elle lui avait proposé une sorte d'assurance mutuelle pour l'exploitation de la crédulité parisienne; et, entre les deux sibylles, voici la façon dont les choses se passaient : Sur dix fois que les femmes se font faire les cartes, huit fois au moins la question mariage est derrière leur curiosité. Lors donc que la devineresse, selon la formule consacrée, annonçait à l'une de ses clientes qu'elle serait prochainement recherchée par un blond ou par un brun, elle avait soin d'ajouter : « Mais cette union ne pourra réussir que par l'intermédiaire de madame de Saint-Estève, une femme très-riche et très-respectable , logée Chaussée-d'Antin, rue de Provence, et qui a le goûta faire des mariages; » et, de son côté, quand madame de Saint-Estève mettait en avant un parti, pour peu qu'elle entrevît d'ouverture au succès de cette insinuation : « Du
reste, ne manquait-elle pas de dire, consultez sur l'avenir de cette affaire la célèbre madame Fontaine, rue Vieilledu-Temple : sa réputation pour les cartes est européenne ; jamais elle ne se trompe; et, si elle vous dit que j'ai eu la main heureuse, vous pourrez conclure en toute sûreté. » On comprendra facilement que d'une femme si pleine de ressources, le Numa de la petite rue Sainte-Anne eût fait son Égérie. Rastignac n'avait pas été informé d'une manière tout à fait exacte, quand on lui avait représenté la tante et le neveu faisant ménage commun ; mais ce qui était vrai, c'est que Vautrin, quand ses occupations le lui permettaient, ne passait presque pas un jour sans venir, en s'entourant du plus de secret qu'il lui était possible, visiter sa respectable parente. Depuis des années, pour peu que, dans sa vie, se remuât quelque intérêt sérieux, Jacqueline Collin y était pour le conseil et souvent aussi pour le coup de main.
— Ma pauvre mère, dit Vautrin en entamant l'entretien en vue duquel il était venu, j'ai tant de choses à te dire, que je ne sais par où commencer.
— Je le crois bien! depuis tantôt huit jours que Ton ne t'a vu...
— D'abord, il est bon que tu le saches, tout à l'heure, f ai manqué faire un coup superbe.
— Dans quel genre? demanda Jacqueline Collin.
— Dans le genre de mon affreux métier; mais, cette fois, la prise en valait la peine. Tu te rappelles ce petit graveur prussien pour lequel je t'ai envoyée à Berlin !
— Qui a contrefait, dit la Saint-Estève en complétant
le renseignement, d'une façon si mirobolante les billets de la Banque de Vienne ?
— Eh bien, il n'y a pas une heure, rue Servandoni, où j'avais été voir un de mes agents qui est malade, passant devant la boutique d'une fruitière, je crois reconnaître mon homme occupé à se faire servir un morceau de fromage de Brie qu'on lui enveloppait dans du papier.
— Il paraîtrait, remarqua Jacqueline, que de connaître si bien les banques ne Ta pas enrichi...
— Mon premier mouvement, continua Vautrin, fut de m' élancer dans la boutique, dont la porte était fermée, et de mettre la main sur le collet de mon drôle ; mais, n'ayant pas vu sa figure à fond, je craignis de commettre quelque méprise. Lui, à ce qu'il paraît, avait l'œil au guet : il s'aperçoit que quelqu'un le surveille à travers le vitrage, et, zest! il s'élance dans l'arrière-boutique de la fruitière, où je le perds de vue.
— Voilà, mon vieux, ce que c'est que de porter ces cheveux longs et ce collier de barbe, le gibier te flaire à cent pas !
— Mais tu sais bien que cette affectation à me rendre ainsi reconnaissable est ce qui fait le plus d'effet parmi mes pratiques : « Faut qu'il soit joliment sûr de ses coups, se disent-elles toutes, pour dédaigner les ruses de costumes! » Rien n'a autant servi à me populariser.
— Enfin, dit Jacqueline, voilà ton homme dans l'arrière-boutique?
— Rapidement, c ntinua Vautrin, je dresse un état des lieux. La boutique faisant partie d'une maison à allée; au fond de l'allée, dont la porte est ouverte, une petite cour
sur laquelle l'arrière-boutique doit avoir une sortie : donc, à moins que mon gaillard ne demeure dans la maison, je garde toutes les issues. Un quart d'heure environ se passe; c'est long, quand on attend. J'avais beau regarder chez la fruitière, aucune espèce d'indice; trois personnes étaient entrées, elle les avait servies sans avoir l'air de se douter qu'il y eût au dehors une surveillance; pas un coup d'œil jeté de côté, pas la moindre allure suspecte : « Allons, avais-je fini par me dire, il doit être locataire de la maison ; sans cela, sa sortie par la porte de la cour aurait plus ému cette femme. » Je me décide donc à entrer pour prendre des renseignements. Peuh! à peine ai-je dépassé le seuil de la porte, j'entends dans la rue le bruit de l'oiseau qui s'envole.
— Tu t'étais trop pressé, mon chéri, dit laSaint-Estève, et pourtant, tu me le disais un jour : la police, c'est la patience.
— Sans demander mon reste de renseignements, continue Vautrin, je m'élance à sa poursuite. Juste en face de la rue Servandoni, qui est le nom de l'architecte par lequel a été bâti Saint-Sulpice, cette église a une porte; elle était ouverte à cause de l'oflice du mois de Marie, qui s'y dit tous les soirs. Mon gibier, ayant sur moi de l'avance, se précipite par cette porte et se perd si bien dans la foule, qu'en entrant après lui je nel'apei çois plus.
— Eh bien, dit la Saint-Estève, je ne suis pas fâchée que le petit t'ait fait le poil ; moi, je m'intéresse toujours un peu aux faux monnayeurs; c'est un joli crime, propre, pas de sang versé, pas de tort fait â personne qu'à ces pleutres de gouvernement!
— Et une maison de banque de Francfort dont ses faux billets ont entraîné la ruine !
— Tu diras ce que tu voudras, j'aime mieux ça que ton Lucien de Rubempré, qui ne faisait que nous dévorer, tandis que, si tu avais eu sous ta coupe un travailleur par il dans notre bon temps!...
— Malgré ton admiration pour lui, tu n'en iras pas moins demain te renseigner adroitement chez la fruitière, qui doit le connaître , puisqu'elle a favorisé son évasion. Quand je suis retourné à la boutique, j'ai trouvé volets et porte clos. J'avais perdu mon temps dans l'église...
— A écouter une chanteuse, je parie, interrompit la Saint-Estève.
— Oui; comment sais-tu cela?
— Parbleu! tout Paris court l'entendre, répondit Jacqueline Collin, et puis, moi, dans mon petit particulier, je la connais.
— Comment! cette voix qui m'a tant ému, par laquelle, rajeuni de cinquante ans, j'ai été reporté au jour de ma première communion chez ces bons pères de l'Oratoire, où j'ai été élevé; cette femme qui m'a fait pleurer et m'a transformé pendant cinq minutes en un saint homme, tu l'aurais sur tes tablettes?
— Oui, dit négligemment la Saint-Estève; j'ai quelque chose d'entamé avec elle : je m'occupe de la faire entrer au théâtre.
— Ah çà! tu vas aussi prendre une agence dramatique! tu n'as pas assez de tes mariages?
— Voilà, mon chat, en deux mots la chose. C'est une Italienne, belle comme le jour, venue de Rome à Paris
avec un imbécile de sculpteur dont elle est folle sans qu'il s'en doute ; et ce Joseph en éprouve si peu pour elle, que, nt eue sous les yeux posant pour une de ses statues, il est encore à lui adresser une galanterie!
— C'est un homme qui doit aller loin dans son art, remarqua Jacques Collin, avec ce mépris de la femme et cette force de caractère.
— A preuve, répondit Jacqueline, qu'il vient de le quitter, son art, pour se faire nommer député ; c'est de lui que je disais tout à l'heure à la Fontaine qu'elle aurait pu t' écrire quelque chose. J'avais envoyé chez elle mon étrangère, à laquelle elle a fait les cartes sur cet amoureux transi.
— Mais toi, comment Pavais-tu connue?
— Par le vieux Ronquerolles. Allant un jour chez le sculpteur pour affaire d'un duel dont il était témoin, il a vu ce trésor de femme et en est devenu tout Nucingen.
— Alors, tu t'es chargée de la négociation.
— Comme tu dis. 11 y a déjà plus d'un mois que le pauvre homme perdait ses peines ; moi, ayant pris l'affaire
;nain, je me renseigne : j'apprends que la belle est de la confrérie de la Vierge; là-dessus, je me présente chez elle en dame de charité; et, vois un peu si, en commençant, j'ai de la chance! le sculpteur était absent de Paris pour se faire nommer député...
— Je ne suis pas en peine de toi; cependant, une dame de charité qui se charge d'un engagement dramatique...
— Au bout de deux visites, continua la Saint-Estôve, je julire toutes ses petites confidences; qu'elle n'y peut
plus tenir, avec ce marbre d'homme; qu'elle ne veut rien lui devoir, et, qu'ayant étudié pour la scène, si elle avait moyen d'avoir un engagement, elle quitterait aussitôt sa maison. Alors, un jour, j'arrive tout essoufflée, lui disant qu'un homme de mes amis, un grand seigneur, respectable par ses vertus et par son âge, et à qui j'ai parlé d'elle, se chargeait de la faire entrer au théâtre; et je lui demande la permission de le lui amener.
— C'était l'ordre et la marche, dit Jacques Collin.
— Oui; mais elle, déûante en diable, et pas aussi décidée qu'elle le dit à quitter son sculpteur, de me promener de jour en jour ; si bien que, pour la faire avancer, j'ai dû lui insinuer d'aller consulter la Fontaine, à quoi d'ailleurs elle avait assez de penchant ; mais, malgré les cartes, elle est toujours en garde, et les affaires se gâtent, parce qu'elle a vu son Chinois, qui est revenu et nommé. Il n'y a pas à dire : il faut maintenant marcher avec précaution; s'il allait trouver mauvais qu'on lui détourne une femme dont il va peut-être vouloir dès qu'il saura qu'elle ne veut plus de lui, on aurait affaire à forte partie ; et ce n'est pas ce vieil égoïste de Ronquerolles, qui n'est, d'ailleurs, que pair de France, avec lequel on serait bien garanti contre les poursuites d'un député...
— Ce vieux débauché de Ronquerolles, dit Jacques Collin, n'est pas ce qui convient à ta protégée; elle est sage, il faut la laisser sage; je sais, moi, un homme vraiment respectable, qui la fera entrer au théâtre en tout bien, tout honneur, et qui, sans arrière-pensée, lui assurera un sort magnifique.
— Tu connais, toi, de ces phénomènes? je ne serais pas
fâchée desavoir leur adresse, j'irais mettre ma carte chez eux.
— Eh bien, petite rue Sainte-Anne, près du quai des ivres : là, tu trouveras quelqu'un avec qui la connaisce est déjà toute faite.
— Planches-tuf (te moques-tu?) s'écria la Saint-Estève, à laquelle son étonnement donna une rechute de l'argot des voleurs, qu'elle parlait autrefois couramment.
— Non, je parle sérieusement : cette femme m'a ému, elle m'intéresse, et puis j'ai une autre raison...
Vautrin raconta alors sa démarche auprès de Rastignac, l'intervention du colonel Franchessini, la réponse du ministre et sa théorie transcendante sur le reclassement social.
— Voyez-vous ce petit masque, qui s'avise de nous en remontrer! s'écria Jacqueline Collin.
— Il est dans le vrai, répliqua Vautrin; la femme seule nous manquait, et tu me la fournis.
— Oui, mais ça coûtera les yeux de la tête.
—Pour qui notre fortune? nous n'avons pas d'héritiers; tu n'éprouves pas, je pense, le besoin de fonder un hôpital ou des prix de vertu?
— Pas si gniole! répondit la Saint-Estève; d'ailleurs, tu
mon Jacques, avec toi je n'ai jamais compté;
ut, je m'avise d'une difficulté: celte femme est
comme une Romaine qu'elle est, et tes damnées fonc-
— Tu le vois bien, dit vivement Jacques Collin, il faut ut prix échapper à une existence où l'on peut entrevoir lies pareilles. Sois tranquille pourtant, je suis
h. il
en mesure de détourner celle dont tu t'avises. Pour mon métier, je suis autorisé à faire toute espèce de personnages, et, tu t'en souviens, je suis un comédien passable. Demain, je puis mettre à ma boutonnière un arc-en-ciel de décorations, réinstaller dans un hôtel sous tel nom aristocratique qu'il me plaira forger; pour la police, les franchises du carnaval durent toute l'année. J'y ai déjà pensé. Je sais l'homme que je veux être. Tu peux annoncer à l'Italienne que le comte Halphertius, grand seigneur suédois, fou de musique et de philanthropie, s'intéresse à son sort; et, défait, je lui monte une maison; je lui tiens rigoureusement le marché de vertueux désintéressement que tu lui cautionnes; enfin, je deviens son protecteur déclaré. Quant à l'engagement qu'elle désire, et que je lui veux aussi, car, pour mes projets d'avenir, il me la faut resplendissante et lumineuse, nous ne serions ni Jacques ni Jacqueline si, avec son talent, de l'or et de la volonté, nous ne parvenions pas à le lui procurer.
— Maintenant, savoir si Rastignac trouvera que tu as tenu la gageure : c'est M. de Saint-Estève, le chef de la police de sûreté, qu'il te disait de rebadigeonner,
— Eh non, ma vieille! Il n'y a plus de Saint-Estève, plus de Jacques Gollin, plus de Vautrin, plus de Trompela-Mort, plus de Carlos Herrera; il y a une intelligence forte, puissante, énergique, qui offre son concours au gouvernement : je la fais arriver du Nord, la baptise d'un nom de seigneur étranger, et, par là je ne suis que plus vraisemblable pour les fonctions de police politique et diplomatique auxquelles je prétends me vouer.
— Tu vas ! tu vas ! c'est à merveille ; mais il faut d'abord
LE DEPUTA D'ARCIS. 183
être en possession de ce bijou qui doit te mettre en relief, et nous ne le tenons pas.
— Ce n'est pas là une difficulté ; je t'ai vue à l'œuvre, et, quand tu veux, tu peux.
— On travaillera, dit modestement Jacqueline Gollin. as toujours me voir demain soir, peut-être nous aurons
marc
— Et tu n'oublies pas, en attendant, dit Vautrin, la fruitière de la rue Servandoni, n° 12, où tu dois prendre des renseignements. Cette capture, qui intéresse un gouvernement étranger, aurait un parfum politique qui fera bien pour le but où je veux arriver.
— De la fruitière, je t'en rendrai bon compte, répondit la Saint -Estève ; mais, pour l'autre affaire, elle est plus délicate; ne nous avisons pas de rien brusquer.
— Carte blanche ! répondit Vautrin ; jamais je ne t'ai trouvée aurdessous d'aucune mission, tant difficile fût-elle; ainsi donc, bonsoir et à demain.
Le lendemain étant dans son bureau de la petite rue Sainte-Anne, Vautrin reçut le billet qui suit :
« Mon gros, tu n'es pas trop à plaindre, et tout s'arrange à ton idée. Ce matin, de bonne heure, on m'annonce qu'une dame demande à me parler. Qui*vois-je entrer? notn re, à laquelle j'avais donné mon adresse pour j
le cas où elle aurait quelque chose de pressé à me communiquer. Son Joseph lui ayant, hier soir, parlé assez lesit du projet où il était de se séparer d'elle, la chère pas dormi de la nuit, et sa petite tête s'est si bien échauffée, que la voilà débarquée chez moi et me
suppliant de la mettre en rapport avec mon homme respectable, auquel elle est résolue à se confier, s'il est honnête homme, parce qu'elle met son amour-propre à ne plus rien devoir à ce glaçon par lequel elle se voit dédaignée. Viens donc tantôt sous la nouvelle pelure que tu auras choisie, et, quant à t'insinuer dans l'esprit de la charmante, c'est affaire à toi.
» Ta tante affectionnée.