‹ Le député d'Arcis (volume 2)Chapitre 3 sur 4 · SAINT-ESTÈVE · texte numérisé non relu

SAINT-ESTÈVE

Le soir, exact à l'heure que lui-même avait fixée, Vautrin arriva chez sa tante. Cette fois, il passa par le grand escalier et se fit annoncer, sous le nom de M. le comte Halphertius, par le nègre, qui ne le reconnut pas. Toute

prévenue qu'elle était de la métamorphose, Jacqueline Collin resta ébahie en présence de ce grand acteur, qui s'était renouvelé tout entier. Sa chevelure à la Franklin était devenue une titus poudrée; passés au brun foncé et formant avec la neige du sommet de la tête une vive opposition, ses sourcils, ses favoris, taillés en côtelette à la mode de l'Empire, et des moustaches postiches de même couleur, prêtaient à sa physionomie naturellement peu noble quelque chose de saisissant et d'original qui, à toute force, pouvait être pris pour de la distinction. Un col de satin noir haut monté donnait du port à sa tête. A la boutonnière d'un habit bleu, fermé sur la poitrine, brillait un ruban où se mariaient les couleurs de tous les ordres sérieux de l'Europe. Dépassant sous l'habit, un gilet de piqué jaune ménageait à un pantalon couleur gris de perle une harmonieuse transition; des bottes vernies et des gants paille glacés complétaient l'ensemble de cette toilette, qui avait voulu être négligée dans son élégance; la poudre, dont d'ailleurs à cette époque on comptait les derniers fidèles, servait à constater le vieux diplomate étranger et devenait, à un costume qui sans ce correctif aurait pu paraître un peu juvénile, un très-adroit tempérament.

Après quelques minutes accordées à l'admiration de son déguisement :

— Elle est là? demanda Vautrin.

— Oui, dit la Saint-Estève; l'ange s'est retiré dans sa chambre il y a une demi-heure, afin de dire son rosaire, — maintenant qu'il est privé d'assister aux exercices du mois de Marie. Mais ta visite est attendue avec impa-

tience, vu la manière dont pendant toute la journée j'ai chauffé ton éloge.

— Et comment se trouve-t-elle de ta maison ? Elle n'a pas de regret du parti qu'elle a pris?

— Son amour-propre, dans tous les cas, est bien trop grand pour qu'elle en montre quelque chose; d'ailleurs, j'ai finement carotté sa confiance, et puis c'est un de ces caractères résolus à ne pas regarder en arrière quand ils sont une fois partis.

— Le plaisant, dit Vautrin, c'est que, tantôt, son député, qui est en peine d'elle, m'a été adressé par M. le préfet pour que je l'aide dans ses recherches.

— Il y tient donc?

— C'est-à-dire qu'il n'a pas d'amour pour elle, mais il regarde qu'il l'avait en dépôt, et il a peur qu'elle n'ait eu l'idée de se détruire ou qu'elle ne soit tombée aux mains de quelque intrigante. Sais-tu bien que, sans ma paternelle intervention, il mettait assez bien le doigt sur la plaie?

— Et tu as répondu à ce jobard?

— Naturellement, je lui ai donné peu d'espoir; mais, vraiment, j'ai été fâché de ne pouvoir rien faire de ce qu'il me demandait; tout d'abord, j'ai pris pour lui de la sympathie : c'est un homme de bonnes façons, l'air énergique et spirituel, et dans lequel je crois bien que MM. les ministres n'auront pas un adversaire commode.

— Tant pis pour lui, dit la Saint-Estève, il n'avait qu'à ne pas pousser à bout cette chère petite. Ah çà ! et cet engagement pour lequel tu m'écrivais que tu avais déjà mis les fers au feu?

— Tu sais, ma minette, ce que c'est que la chance, ndit Vautrin en déployant un journal : bonne ou mau-

e, elle vous arrive toujours par bouffées. Ce matin, s avoir reçu ta lettre, qui m'annonçait d'excellentes nouvelles, j'ouvre ce journal de théâtre et j'y lis ce qui : « La saison du théâtre italien de Londres, déjà si inaugurée par le procès qui a mis en lumière les embarras pécuniaires contre lesquels se débat la direction sir Francis Drake, paraît décidément compromise par une grave indisposition survenue à la Serboni, et qui doit la tenir indéfiniment éloignée de la scène. Sir Francis est depuis hier descendu à l'hôtel des Princes, rue de Riche- . venant chercher les deux choses qui lui manquent : prima donna et des capitaux. Mais le cher impreio n'est-il pas engagé dans un cercle vicieux? Sans capitaux, pas de prima donna, et sans prima donna, pas de capil nérons pourtant qu'il saura échapper à cette

: car sir Francis Drake a la réputation d'un homme !iôte et intelligent, et, devant une renommée pareille, toutes les ; . sauraient demeurer fermées. »

— Encore des gens qui connaissent le monde, que ces journalistes! dit la Saint-Estève d'un air capable, avoir toutes les portes ouvertes parce qu'on est honnête et intelligent!

— Dans la circonstance, répondit Vautrin, l'observation n'a pas été trop en défaut; car, aussitôt l'article lu, je

pomponne, comme tu le vois, je prends un remise et je me présente à l'adresse indiquée.

» — Sir Francis Drake ?

» — Je ne sais s'il pourra recevoir monsieur, dit en

s' avançant aussitôt une espèce de valet de chambre français, qui m'eut bien l'air d'être mis là en faction pour faire la même réponse à tout venant; il est avec le baron de Nucingen.

» J'affectai de chercher dans un portefeuille, où je laissai entrevoir bon nombre de billets de banque, une carte qui n'y était pas.

» — Eh bien, moi, dis-je avec un léger accent allemand et en saupoudrant mes phrases de quelques germanismes, je suis le comte Halphertius, gentilhomme suédois. Dites à sir Francis Drake que j'ai venu pour lui parler d'une affaire. Je vais à la Bourse, où je donne des ordres à mon agent de change, et je repasse dans une demi-heure.

» Gela dit du ton le plus grand seigneur, je me dirige vers ma voiture. Je n'avais pas encore monté le marchepied que Yallumeur, courant après moi, venait me dire qu'il s'était trompé, que M. le baron de Nucingen était parti et que son maître pouvait me recevoir immédiatement.

— Ça veut faire des finesses avec nous! dit la Saint- Estève en haussant les épaules.

— Sir Francis Drake, continua Vautrin, est un Anglais, très-chauve, qui a le nez rouge et de grandes dents jaunes et saillantes. Il me reçut avec une politesse froide, en me demandant en bon français quelle était l'affaire dont je voulais l'entretenir.

» — Tout à l'heure, déjeunant au café de Paris, répondisse, je lis ceci...

» Et je lui passe le journal en lui marquant l'article du doigt.

» — C'est inconcevable, dit l'imprésario après m'avoir rendu le journal, qu'on se permette ainsi de faire les honneurs du crédit des gens!

» — Le journaliste ne sait ce qu'il dit? vous n'avez pas i de capitaux?

» — Vous comprenez, monsieur, que ce n'est pas par la voie d'un journal de théâtre que, dans tous les cas, je leur ferais appel.

» . ïrès-bien! Alors, nous n'avons pas à parler, fis-je en me levant; j'étais venu pour mettre des fonds dans \otre entreprise.

» — J'aimerais mieux, me dit l'Anglais, que vous eussiez à m'ofirir une prima donna.

» — J'offre les deux, répondis-je en me rasseyant, l'un portant sur l'autre.

» — Un talent connu? demanda le directeur.

» — Inconnu tout à fait, repartis-je, n'ayant jamais paru sur aucun théâtre.

» — Hum! c'est bien chanceux, dit M. le directeur d'un ton capable; les protecteurs de talents en herbe se font souvent de grandes illusions.

» — J'offre une commandite de cent mille francs pour que vous prenez seulement la peine d'entendre mon rossignol.

» — Ce serait beaucoup pour la peine $ue je me donnerais, et bien peu pour le salut de ma direction, en supposant qu'elle fût aussi embarrassée qu'on le dit.

» — Alors, entendez-nous pour rien, et, si nous vous convenons et que vous nous faites un sort honorable, je double la commandite.

» — Vous parlez avec une rondeur qui provoque la confiance. De quel pays est la jeune artiste?

» —Romaine... de Rome, Italienne de pur sang, trèsbelle; et vous pouvez juger si je m'y intéresse : j'étais fou d'elle, pour ce que je l'ai entendue de loin chanter dans une église. Je ne la vis qu'après.

)) — Mais il me semblait qu'en Italie, me dit alors l'imprésario, les femmes ne chantaient pas dans les églises.

— Eh bien, dit judicieusement la Saint-Estève, est-ce qu'il n'y a des églises qu'en Italie?

— Précisément, reprit Vautrin, je sentais que, pour donner de la vraisemblance à mon personnage et à ma démarche, j'avais besoin, par un autre côté, de me poser sous un aspect un peu excentrique ; prenant donc au bond l'occasion défaire, dans toute l'étendue du mot, une querelle d'Allemand :

» — Je vous observe, monsieur, répondis-je d'un ton qui n'avait rien de rassurant, que vous me faites l'honneur de me donner un démenti.

» — Comment! dit l'Anglais avec étonnement, c'est à mille lieues de ma pensée.

» — C'est clair, pourtant, repris-je ; je vous dis : « J'ai entendu la signora dans une église ; » vous me dites : <( Les femmes ne chantent pas dans les églises en Italie; » alors, cela revient pour dire que je l'ai pas entendue.

» — Mais vous pouvez l'avoir entendue dans un autre pays!

» — Il fallait donc penser cela, continuai-je sur le même ton batailleur, avant de faire votre observation... extraordinaire. D'ailleurs, je vois que nous ne nous enten-

dons pas : la signorapeut attendre jusqu'au mois d'octobre l'ouverture du Théâtre-Italien de Paris; les artistes s'y font bien mieux connaître ; ainsi, monsieur Drake, j'ai l'honneur de vous saluer.

« Et, cette fois, j'eus l'air de vouloir sortir définitivement.

— Un rôle joliment joué! dit la Saint-Estève.

Dans toutes les choses les plus chanceuses que le neveu et la tante avaient entreprises en commun, le côté artiste avait toujours été considéré par eux.

— Enfin, pour abréger, reprit Vautrin, mon homme ainsi mené en poste, nous nous séparâmes sur les termes suivants : Cent mille écus de commandite, cinquante mille francs d'appointements à la signora pour le restant de la saison, en supposant que sa voix convienne; et, afin déjuger du talent de la débutante, demain rendez-vous, à deux heures, chez Pape, où sir Francis Drake se trouvera avec deux ou trois amis, desquels je l'ai autorisé à se faire assister. Nous, nous aurons l'air d'être venus pour acheter un piano. J'ai dit, toujours pour la vraisemblance, que la jeune personne pourrait s'épouvanter de la solennité d'une audition, et que de cette manière nous serions plus sûrs de la voir avec tous ses moyens...

— Mais, dis donc, mon gros, fit Jacqueline, cent mille écus, c'est de l'argent!

— La somme, répondit négligemment Vautrin, qui m'est revenue de la succession de ce pauvre Lucien de Rubempré. D'ailleurs, j'ai étudié l'affaire. Mis en fonds, sir Francis Drake peut faire une très-bonne saison; j'ai Théodore Calvi, mon secrétaire (Voir la Dernière Incarna-

tion de Vautrin), qui m'est dévoué à la vie et à la mort, il entend admirablement les questions d'intérêt : j'ai stipulé pour lui la place de caissier, il aura l'œil à la commandite. Maintenant, une seule chose m'inquiète : la signora Luigia m'a remué, mais je ne suis pas connaisseur, et des artistes en jugeront peut-être tout autrement que moi...

— Des artistes l'ont jugée, mon poulet, et son sculpteur ne pensait à lui donner la clef des champs qu'après l'avoir fait entendre par un nommé Jacques Bricheteau, un organiste de Paris, musicien consommé; ils étaient, avec toi, à Saint-Sulpice le soir de ta capucinade, et l'organiste a trouvé, ce sont ses propres paroles, que cette femme, quand elle le voudra, a soixante mille francs dans la voix.

— Jacques Bricheteau ! dit Vautrin, mais je connais ça : il y a un homme de ce nom employé dans un des services de la préfecture.

— Alors, dit la Saint-Estève , ça serait donc l'étoile de ton rossignol d'être protégée par la police !

— Non. Je me rappelle, dit Vautrin, ce Jacques Bricheteau, c'est un inspecteur de la salubrité qui vient d'être remercié pour s'être mêlé de politique... Eh bien, ajoutat-il, si nous procédions à la présentation? la soirée s'avance.

A peine Jacqueline Collin avait-elle quitté le salon pour aller chercher la Luigia, qu'un grand bruit se fit dans l'antichambre dont il était précédé. Presque au même instant, la porte s'ouvrit brusquement, et, en dépit de la résistance désespérée du nègre, qui ce soir-là avait la consigne expresse de ne laisser pénétrer personne, elle donna accès à un personnage dont l'intervention était au moins

très-inopportune, si elle n'était pas tout à fait imprévue. Malgré son air et sa tournure insolemment aristocratiques, surpris par un inconnu en cette violence, le survenant éprouva un moment d'embarras, et Vautrin eut la charité de compliquer sa situation en lui disant avec un air de bonhomie tudesque :

— Monsieur est un grand ami de madame de Saint- Estève?

— J'ai quelque chose de fort pressé à lui dire, répondit l'intrus, et ce domestique est si bête, qu'il ne sait vous dire si sa maîtresse est ou non chez elle.

— Je puis certifier qu'elle n'y est pas, reprit le prétendu comte Halphertius : je l'attends pour plus d'une heure qu'elle m'avait donné rendez-vous. C'est une petite folle, et je la crois au théâtre dont le nègre m'a dit que son neveu lui a envoyé tantôt un billet.

— A quelque heure qu'elle rentre, il faut que je lui parle, dit le nouvel arrivé en prenant un fauteuil et en s'y installant.

— Moi, je n'attends pas pour plus longtemps, repartit Vautrin.

Et, après avoir salué, il se disposait à sortir. A ce moment parut la Saint-Estôve. Pour faire croire qu'elle venait de dehors, avertie par son nègre, elle avait eu soin 1er d'un chapeau et de jeter un ^hàle sur ses épaules.

— Ah ! par exemple ! fit-elle en jouant rétonnement, M. de Ronquerolles chez moi, à cette heure!

— Le diable vous emporte de crier ainsi mon nom! lui dit tout b^s son client.

Entrant dans la mystification, Vautrin revint sur ses pas, et, s' approchant de l'air le plus obséquieux :

— M. le marquis de Ronquerolles, pair de France, ancien ambassadeur! dit-il. Je suis charmé pour avoir passé un moment avec un homme d'État si connu et un si parfait diplomate.

Et, après un salut respectueux, il se mit en devoir de gagner la porte.

— Eh bien, baron, vous vous en allez? lui cria la Saint- Estève en tâchant de prendre le ton et l'accent d'une douairière du faubourg Saint-Germain.

— Oui; M. le marquis a beaucoup à vous parler. Je reviens demain pour onze heures, mais soyez exacte.

— Soit, à demain onze heures, dit la Saint-Estève ; je puis d'ailleurs vous annoncer que vos affaires sont en très-bon chemin, vous revenez tout à fait à la future.

Vautrin salua de nouveau et sortit.

— Quel est donc cet original? demanda Ronquerolles.

— Un baron prussien que je marie, répondit la Saint- Estève. Ahçà! ajouta-t-elle, nous avons donc du nouveau, que vous ayez tant tenu à me parler?

— Oui, et du nouveau que vous auriez dû savoir! La belle, depuis ce matin, a quitté la maison du sculpteur.

— Bah! fit Jacqueline, et qui vous a dit cela?

— Mon valet de chambre, qui a causé avec la femme de ménage.

— Ah! il paraît que nous travaillons à plusieurs, dit la Saint-Estève saisissant l'occasion de faire une querelle.

— - Eh! ma chère, vous ne marchiez pas, depuis bientôt un mois que la chose est entamée...

— Vous croyez, vous, que les choses se jettent en moule, le les Italiennes, c'est de l'amadou comme vos lorettes

: avec ça que vous êtes si donnant!

— Comment! voilà plus de trois billets de mille francs

>Lis avez déjà tirés de moi en faux frais!

— La belle poussée! et l'engagement que vous vous chargé de négocier ?

— Est-ce que je puis faire jouer le Théâtre-Italien

p >ur cette péronnelle? Si elle avait voulu débuter

— 11 y a un théâtre italien à Londres, s'il n'y en a pas r l'instant à Paris, et le directeur est justement ici,

chant un premier sujet.

— J'ai bien vu cela dans les journaux; mais qu'au-

tamer avec un homme sur le point de faire

— Eh bien, c'est une chance, ça : on vient à son se-

cet homme-, et alors, par reconnaissance...

— C'est juste, dit le marquis en haussant les épaules,

T tire de cinq cent mille francs, ce qu'il en a

Xucingen pour la Torpille!

î<m petit père, on a envie d'une femme ou on n'en

• pas. Esther avait fait le trottoir; l'Italienne est au

issi belle qu'elle, c'est du cachet vert pour la

vertu! de plus, un talent superbe : trois billets de mille

francs dont vous vous êtes fendu, voilà-t-il pas de quoi

les hauts cris!

— Vous étiez-vous, oui ou non, chargée de la négociation?

— Oui, et je devais en rester chargée seule , et, si

j'eusse pensé que j'aurais l'honneur d'être contrôlée par votre valet de chambre, je vous aurais engagé à vous adresser ailleurs; je ne travaille pas, moi, dans la partie double.

— Mais, vieille vaniteuse que vous êtes, sans ce garçon auriez-vous su ce que je viens de vous apprendre?

— Et-le reste, il vous l'a appris?

— Comment! le reste? dit vivement le marquis.

— Oui, qui vous a déniché l'oiseau et dans quelle cage il peut être à l'heure d'aujourd'hui?

— Mais vous, vous le savez donc?

— Si je ne le sais pas, je m'en doute.

— Dites donc, alors! s'écria Ronquerolles mis tout en émoi.

— Vous qui connaissez toutes les crinières, jeunes et vieilles, de la ménagerie parisienne, vous devez bien avoir entendu parler du comte Halphertius, un gentilhomme suédois, puissamment riche, tout fraîchement débarqué.

— Voilà la première fois que j'entends prononcer ce nom.

— Faut demander à votre valet de chambre, il vous renseignera.

— Allons, voyons! ne jouez pas au fin; vous dites donc que ce comte Halphertius?

— Est un mélomane enragé et un femmomane à la Nucingen.

— Et vous croyez que la Luigia aurait pris son vol de .ce côté?

— Je sais qu'il tournait autour d'elle; il m'a même fait

faire des propositions magnifiques, et, si vous n'aviez pas eu ma parole...

— Oh! sans doute, vous êtes une commère de si haute vertu !

— Vous le prenez comme ça! dit la Saint-Estève en fouillant dans sa poche et en tirant un portefeuille assez bien garni de billets; on va te rendre ton argent, mon petit, et te prier de nous flanquer la paix.

— Laissez donc, mauvaise tête! répondit le marquis en voyant qu'on lui présentait trois billets de mille francs; ce que j'ai donné, vous savez bien que je ne le reprends pas.

— Et moi, ce que je n'ai pas gagné, je ne le garde pas. Vous êtes floue, monsieur le marquis. Je fais les affaires du comte Halphertius; c'est moi qui ai enlevé la belle-, elle est même cachée ici dans mon appartement, et, demain matin, avec le Suédois, je l'embarque pour Londres, où je lui ai mitonné un magnifique engagement.

— Mais non! mais non! je ne vous crois pas capable de me tromper, dit Ronquerolles, prenant pour une ironie la vérité qui, sous cette apparence, lui était dite à bout portant; nous sommes, après tout, de vieilles connaissances. Allons, reprenez ces billets, et dites-moi, au juste, ce que vous pensez de la concurrence de ce riche étranger.

— Eh bien, je vous l'ai dit : c'est un homme puissamment riche, à ne regarder à aucun sacrifice, et je sais qu'il

plusieurs conférences avec madame Nourrisson.

— Alors, ce serait de cette vieille carcasse que vous auriez appris tout ce détail?

La Saint-Estève avec dignité :

— Madame Nourrisson est mon amie ; on peut être en concurrence pour le même objet, mais ce n'est pas une raison pour qu'en ma présence on en parle mal.

— Vous a-t-elle dit, au moins, demanda le marquis avec impatience, où demeurait ce comte Halphertius?

— Non, mais je sais qu'il a dû parlir hier pour Londres; c'est ce qui fait que je longeais avant de vous mettre la puce à l'oreille.

— C'est clair, l'Italienne sera partie pour aller le rejoindre !

— Vous pourriez bien ne pas vous tromper.

— Une affaire joliment conduite ! dit Ronquerolles en se levant.

— Tiens! fit insolemment la Saint-Estève, vous n'avez jamais eu d'échecs dans vos diplomaties?

— Enfin, comptez-vous savoir quelque chose de plus précis?

— On travaillera, dit Jacqueline Collin. C'était son mot pour promettre son concours.

— Mais surtout pas de double jeu! s'écria le marquis, vous savez que je ne suis pas plaisant de mon naturel.

— Ça serail-il jugé par la cour des pairs? demanda la Saint-Estève, qui n'était pas femme à s'épouvanter facilement.

Sans répondre à cette impertinence :

— Vous pourriez peut-être, dit Ronquerolles, prier votre neveu de vous aider dans vos recherches.

— Oui, dit Jacqueline, je crois qu'il ne sera pas mal de le mettre un peu dans l'affaire, mais sans vous nommer, bien entendu.

LE DÉPCTÉ D'AUCIS. 190

— Et s'il avait jamais besoin de mon appui auprès de préfet, vous savez que je suis aussi chaud ami qu'ennemi dangereux.

Là-dessus, le client et la Saint-Estève se séparèrent, et, aussitôt qu'on eut entendu la voiture de l'ennemi s'éloigner, la vertueuse dame n'eut pas besoin d'aller cher-| cher son neveu : ayant fait le tour par un dégagement, tait revenu attendre dans une pièce voisine du salon, d'où il avait tout entendu.

— Tu l'as joliment roulé' dit Vautrin. Nous aurons soin, de bons petits renseignements, de le tenir le bec dans i pendant quelques jours ; mais, maintenant, va-t'en chercher notre Hélène, car c'est bien juste, s'il n'est

pas heure indue, pour que tu me présentes à elle.

— Sois tranquille, je vais arranger ça, dit la Saintve, qui, un instant après, revenait, amenant la belle ornante.

— La signora Luigia! — M. le comte Halphertius! diten présentant l'un à l'autre les futurs conjoints.

— Signora, dit Vautrin du ton le plus respectueux, amie madame de Saint-Estève m'a dit que vous me

permettez d'avoir intérêt pour vos affaires...

— Madame de Saint-Kstève, répondit Luigia, qui était

i posséder parfaitement notre langue, m'a parlé ous comme d'un homme très-connaisseu*dans les arts.

— C'est-à-dire, je les aime à la passion, et, par ma for-

fais tout pour les protéger. Vous avez , madame, un bien grand ta!

— C'est ce qu'on saura plus tard, si je puis avoir le bonheur de me produire.

— Vous pourrez vous produire quand vous voulez. J'ai vu le directeur du théâtre italien de Londres; demain, il vous entend, c'est convenu.

— Je suis bien reconnaissante des démarches que vous vous êtes empressé de faire; mais, avant d'accepter vos services, j'ai besoin que nous nous expliquions très-franchement.

— La franchise me plaît extrêmement, répondit Vautrin.

— Je suis une pauvre abandonnée, continua la Luigia ; on me trouve passable, et, dans tous les cas, j'ai de la jeunesse : jedoisdonc répondre avec une certaine défiance à tous les empressements de bienveillance qui peuvent nrêtre témoignés. En France, m'a-t-on dit, ils sont bien rarement désintéressés.

— Le désintéressement, repartit Vautrin , je le réponds; mais empêcher les langues pour parler, ça, je ne le réponds pas.

— Ah! pour les langues, dit la Saint-Estève , il faut en faire son deuil; l'âge de M. le comte n'empêchera pas les bavardages, car c'est plutôt un jeune homme qui s'intéresserait à une femme sans avoir des idées... A Paris, les vieux garçons, c'est tous mauvais sujets.

— Moi, je n'ai pas des idées, dit Vautrin; si j'ai le bonheur pour être utile à la signora, dont j'estime plus que tous son talent, elle me souffrira bien d'être son ami; mais, si je lui manquais de respect, elle aura, pour ce talent même, l'indépendance, et peut me mettre dehors de chez elle comme une femme de chambre qui la vole.

— Ainsi, monsieur le comte, demanda la Luigia, vous

' déjà eu la bonté de vous occuper pour moi d'un engageni

— C'est comme fait, dit Vautrin; demain, vous chantez, et, si votre voix plaît au directeur du théâtre italien de Londres, il y a cinquante mille francs convenus pour la fin de la saison.

— C'est un rêve, dit l'Italienne ; mais, peut-être, quand il m'aura entendue...

— Il pensera comme ce M. Jacques Bricheteau, répondit la Saint-Estève ; celui-là avait dit que vous aviez soixante mille francs dans la voix : ainsi, c'est dix mille francs dont vous êtes volée.

— Oh ! pour donner les cinquante mille francs quand vous aurez chanté devant lui, ajouta Vautrin, je n'en suis pas en peine; maintenant, les payer exactement, c'est une autre affaire. On le dit gêné. Mais nous ferons voir l'engagement par quelqu'un d'habile que nous donnera madame de Saint-Estève; et puis la signora n'aura pas à s'occuper d'intérêts, ça regarde ses amis, elle n'a qu'à

r pour ses rôles.

Au moment où Vautrin avait dit : « Quant k payer exactement les cinquante mille francs, » il avait trouvé le moyen, sans être aperçu, de pousser le pied de sa tante. Saisissant aussitôt sa pensée :

— Moi, je crois, au contraire, dit la Saint-Estève, qu'il payera madame très-exactement; il ne voudra pas se brouiller avec vous, mon cher comte ; on ne trouve pas tous les jours un homme qui, pour faciliter un engage ment, consente à exposer une somme de cent mille écus.

— Comment, monsieur, dit la Luigia, pour rendre mon

engagement possible, un pareil sacrifice!... Jamais je ne saurais permettre...

— Ma bonne madame de Saint-Estève, dit Vautrin, vous êtes une bavarde; je n'expose rien, j'ai vu l'affaire de près, et, à la fin de la saison, je suis sûr pour des bénéfices; d'ailleurs, je suis très-riche, je suis veuf, sans enfants, et, quand partie de cette somme est perdue, je ne me pends pas pour cela.

— C'est égal, monsieur, dit l'Italienne, je ne souffrirai point une folie pareille.

— Alors, vous ne me voulez pas pour ami, et vous avez peur d'être compromise si je vous viens en aide ?

— En Italie, monsieur le comte, les sigisbées sont admis couramment, et, pourvu qu'il n'y ait pas de mal au fond, on ne se soucie pas des apparences ; mais je ne peux pas m'habituer à l'idée de vous voir exposer pour moi une somme de cette importance.

— Si je l'exposais, oui; mais j'expose si peu, que votre engagement et les cent mille écus sont deux choses, et je fais toujours l'affaire avec le directeur, si vous me refusez.

— Allons, chère belle, dit la Saint-Estève, il faut vous résigner à avoir à mon ami Halphertius cette obligation ; vous comprenez que, si je vous croyais ainsi entraînée au delà de ce que vous jugez convenable, je ne me mêlerais pas de tout ceci. Parlez-en d'ailleurs à votre confesseur, vous verrez ce qu'il vous en dira.

— En Italie, je lui parlerais; mais, en France, pour un engagement de théâtre, je n'irai pas le consulter.

— Voyons, signora, dit Vautrin de l'air le plus affec-

LE DÉPUTÉ D'AIIGIS. 203

tueux, pensez donc plutôt à votre carrière dans les arts : qu'elle s'ouvre si belle devant vous ! Et quand tous les journaux de l'Europe parleront de la diva Luigia, il y aura des gens bien attrapés pour avoir méconnu une si grande artiste et n'avoir pas su se maintenir avec elle en amitié.

Vautrin était un trop grand moraliste pour ne pas avoir calculé l'effet de celte allusion à la plaie secrète que l'Italienne avait au cœur. Les yeux delà pauvre femme s'animèrent, sa respiration se troubla.

— Monsieur le comte, dit-elle avec une sorte de solennité, je puis donc avoir confiance en vous?

— D'autant plus, signora, que, si je fais de la dépense, je ne suis pas sans prétendre aussi mes petits bénéfices.

— Qui seront? demanda l'Italienne.

— Que vous avez pour moi un peu de bienveillance, répondit Vautrin, que le monde me croit encore bien plus heureux que je ne serai, et que vous ne faites rien pour

er cette petite jouissance d'amour-propre, dont je m'en contenterai.

— Je ne comprends pas bien, dit la Luigia avec un froncement de sourcils.

— ilien n'est plus simple, pourtant, répliqua la Saintve : mon ami ne veut pas être ridicule, ^t si, pendant

qu'il aura tous les airs d'être votre protecteur, vous alliez uer avec votre député ou vous mettre quelque amour

dans la tête, son rôle, vous pouvez vous le figurer, ne it pas très-charmant.

-—Je ne serai rien pour monsieur, dit la Luigia, qu'une

amie reconnaissante et dévouée, mais rien aussi pourper-

sonne, et surtout pour celui que vous dites; je n'ai pas rompu, chère madame, sans y avoir bien pensé.

— C'est que, voyez-vous, ma mignonne, reprit la Sain t- Estève, faisant montre de sa profonde science du cœur humain, justement ceux-là sont quelquefois les plus dangereux, avec lesquels on crie que tout est fini.

— Vous parlez à la française, madame, dit l'Italienne.

— Ainsi donc demain, dit Vautrin, vous m'autorisez pour venir vous chercher et aller au rendez-vous pris avec ce directeur? Vous savez sans doute plusieurs des rôles de son répertoire?

— Je sais, répondit la Luigia, qui depuis deux ans étudiait avec une ardeur extrême, tous les rôles de la Malibran et de la Pasta.

— Et la nuit, demanda càlinement Vautrin, ne vous portera pas de mauvais conseils ?

— Voilà ma main, dit l'Italienne avec un naïf abandon; je ne sais si en France on arrête ainsi les marchés.

— Ah ! diva! diva! s'écria Vautrin avec les plus burlesques intonations de dilettante...

Et il effleura de ses lèvres la belle main qui lui était présentée.

Quand on se rappelle le terrible passé de cet homme, il faut convenir que la comédie — nous nous trompons, ' nous voulions dire la vie humaine, — a des retours bien singuliers.

Le succès de l'audition dépassa toutes les espérances de Vautrin, et il n'y eut qu'une voix parmi les assistants pour l'engagement immédiat de la Luigia. Si même on en eût cru sir Francis Drake, l'acte eût été signé séance tenante,

et, le même jour, la virtuose se fût mise en route pour Londres, où, par l'indisposition de la Serboni , her Majestys Théâtre était tenu en échec. Mais, une fois sûr d'un des côtés de la question, Vautrin voulut voir plus clair dans

affaire de la commandite, et, au lieu de la signora Luice fut lui qui, escorté de son secrétaire, partit pour

Angleterre avec l'imprésario, dont il voulait examiner la position de plus près. Dans le cas où il n'aurait pas jugé que la situation fût bonne, il se réservait in petto de retirer très-cavalièrement sa parole, rapport du capital qu'il s'était un moment décidé à exposer ne faisant plus la condition du début de la diva.

Au moment de son départ, il dit à la Saint-Estève : — Nous sommes aujourd'hui le 17 mai; le 21, à sept heures du soir, je serai de retour à Paris avec sir Francis Drake. Dans l'intervalle, prends tes mesures pour que notre protégée soit en possession d'un trousseau convenable. Pas de luxe ridicule comme s'il s'agissait de l'équipement d'une lorette, mais des choses riches, de bon goût, point tapageuses, qui n'effarouchent pas la délicatesse de la signora; bref, ce que tu ferais pour ta fille, si tu en avais une et que tu fusses au moment de la marier. Pour le même jour du 21, tu auras eu soin de commander chez Chevet un dîner de quinze personnes. Les convives, qui auront été racolés par ton client Bixiou, seront d'abord toutes les sommités de la presse; toi ensuite, cela va sans dire, comme maîtresse de la maison, mais, je t'en sup- , une toilette calme et qui n'ait rien d'ébouriffant. Il nous faudra aussi un homme d'affaires intelligent pour contrôler la rédaction des actes avant la signature, et n. i-2

un pianiste pour accompagner la diva, à laquelle nous ferons chanter quelque chose après le dîner ; par toi, elle aura été préparée à l'idée de donner un avant-goût d'ellemême à tous ces dispensateurs de la renommée. Enfin, sir Francis Drake et moi compléterons le nombre de quinze. Inutile de te dire que c'est le comte Halphertius, ton ami, qui, n'ayant pas de maison à Paris, donne chez toi ce dîner, où tout doit être fin, délicat, de manière qu'il en soit beaucoup parlé.

A la suite de ces instructions, Vautrin était monté en chaise de poste, et il connaissait assez la Saint-Estève pour être sûr que ses ordres seraient exécutés avec intelligence et ponctualité.

Quand Vautrin avait désigné Bixiou à sa tante, comme le recruteur du personnel de son dîner, voici ce qu'il avait entendu par ce titre de client dont il l'avait honoré. Entre leâ sources secrètes servant à alimenter la fortune incessamment grossissante que Rastignac avait flairée sous la raison sociale Saint-Estève, on pense bien que l'usure n'était pas un moyen dédaigné. Si les économistes ont été jusqu'à soutenir que l'argent était une marchandise dont le prix était indûment fixé parla loi, pour des consciences aussi larges que celles de Vautrin et de sa tante, l'article du Code pénal ne devenait un obstacle qu'autant qu'il ne pouvait être éludé; mais quels sont les sots qui se laissent prendre dans les griffes de cet article? Il faut vraiment n'avoir jamais lu V Avare, de Molière, pour ne pas s'aviser du maître Simon que de temps immémorial les prêteurs à la petite semaine ont toujours eu soin d'interposer entre leur industrie et les tracasseries de la justice. Au moyen

d'un intermédiaire, monsBixiou, que le grand laisser aller de sa vie forçait souvent de recourir au crédit, s'était ivé avec Jacqueline Collin en relations d'affaires, et, par son adresse de singe à fureter tous les mystères , ceux surtout qui pouvaient l'intéresser à travers toutes les ténèbres dont elle s'environnait, il avait fini par remonter jusqu'à sa créancière. Un jour, ne se trouvant pas en mesure d'acquitter un billet qui devait lui être présenté le lendemain, il s'était résolument risqué chez cette ogresse, avec la prétention d'opérer le miracle d'un renouvellement consenti à son profit. La Saint -Estève aimait les gens d'esprit, et, comme toutes les bêtes féroces, elle avait ses heures de clémence. Inutile de dire que, pour l'apjiser, Bixiou avait fait des frais énormes; il avait le m 'heur gai, le paradoxe éblouissant et des théories de use immoralité avec lesquelles il avait si bien étourdi l'usurière, que, non contente de lui accorder le renouvellement demandé, elle avait fini par lui surprêler une autre ime, et, dénoûment non moins merveilleux, cette somme, il l'avait rendue. De là entre l'artiste et l'agente matrimoniale une certaine suite de rapports bienveillants. Sans imaginer la terrible compagnonne à laquelle il se frottait, Bixiou, parce qu'il la faisait rire et que, de temps à autre, dans des jours de désespoir, il paï^enait à l'at- 5 tendiir de quelques napoléons, se tenait pour un homme ; habile; mais il ne savait pas qu'il était le chien de la ménagerie dans la loge du lion , et que cette femme, sous le passé de laquelle il y avait de la Brinvilliers, pouvait aller jusqu'à lui faire payer de sa vie ses insolentes familiarités et les intérêts de ses emprunts. En attendant cette

tragique conclusion, qui, du reste, était peu probable, Jacqueline Collin ne se faisait pas faute d'employer le jovial causeur dans ce métier de furet qu'il pratiquait d'une manière si supérieure ; et souvent même, sans qu'il s'en doutât, elle lui donna des rôles au milieu des ténébreux imbroglios qui faisaient l'occupation de sa vie. Dans l'affaire de la Luigia, le caricaturiste devenait d'une convenance merveilleuse : par lui, on était sûr que tout l'ébruitement nécessaire serait donné à l'apparition sur l'horizon parisien du comte Halphertius, à sa passion pour la cantatrice, aussi bien qu'aux grands sacrifices qu'il faisait pour elle. Il faut ajouter que, par l'universalité de ses relations avec le Paris écrivant, chantant, dessinant, mangeant, vivant et grouillant, personne, comme lui, n'était capable d'amener au grand complet le contingent des bouches de la renommée désiré par Vautrin.

Le 21, à sept heures précises du soir, tous les convives, nommés précédemment par Desroches à Maxime, plus Desroches lui-même, étaient réunis dans le salon de la rue de Provence, quand le nègre annonça sir Francis Drake et Son Excellence le comte Halphertius, qui n'avait pas voulu être nommé le premier. La tenue du gentilhomme suédois était du dernier correct : habillement noir, gilet blanc et cravate blanche sur laquelle se dessinait le ruban d'un Nichan de fantaisie porté au cou. Ses autres décorations pendaient attachées à sa boutonnière par des chaînettes, mais il n'avait pas osé risquer la plaque brodée sur l'habit, ce que le vulgaire appelle un crachat. Au premier coup d'oeil jeté sur l'ensemble de la réunion, Vautrin eut le désagrément de reconnaître que les habitudes et les in-

stincts de la Saint-Estève avaient été plus puissants que sa recommandation spéciale et expresse, et une espèce de turban jaune et vert, dont il la trouva ridiculement affublée, lui aurait donné un mouvement de mauvaise humeur, si, grâce à la manière habile dont, pour tout le reste, ses intentions avaient été remplies, la malencontreuse coiffure n'avait trouvé grâce devant lui. Quant à la Luigia, vêtue de noir, selon son habitude, et ayant eu le bon esprit de refuser les services d'un coiffeur, qui avait vainement essayé de s'immiscer dans ce qu'il appelait bêtement le désordre de sa chevelure, elle était royalement belle, et, par un air de mélancolique gravité répandu dans toute sa personne, imprimait un sentiment de respect dont s'étonnaient eux-mêmes ceux auxquels elle avait été annoncée par Bixiou comme une de leurs justiciables. La seule présentation spéciale qui fut faite à Vautrin fut celle de Desroches, que Bixiou mit en rapport avec lui en se servant de cette formule gaiement emphatique :

— Maître Desroches, l'avoué le plus intelligent des temps modernes.

Quant à sir Francis Drake, ce qui pouvait le faire supposer un peu moins dédaigneux qu'il n'avait voulu le paraître de l'influence des journaux de théâtre appliquée à la surexcitation des capitaux, c'est qu'il se trouva de connaissance avec Félicien Vemou et Lousteau, deux hommes de cette presse secondaire, avec lesquels il échangea de chaleureuses poignées de main.

Avant qu'on annonçât le dîner, le comte Halphertius se crut dans le devoir de formuler un petit speech, et, après

avoir un instant causé à voix basse avec la signora Luigia. dont il avait eu le bon goût de ne s'approcher que quel-' ques minutes après son arrivée, ayant l'air de s'adresser à la Saint-Estève, mais élevant suffisamment la voix pour être entendu de toute l'assistance :

— Chère madame, dit-il à sa tante, vous êtes vraiment miraculeuse, la première fois que je me trouve dans un salon de Paris, pour ce que vous m'y faites rencontrer avec tout ce que la littérature, les arts et les affaires peuvent offrir en échantillon le plus distingué. Moi que je ne suis qu'un barbare du Nord, quoique cependant notre pays a aussi ses célébrités, Linné, Berzélius, le grand Thorvaldsen, Tegnen, Franzen, Geier et la charmante romancière Frédérique Bremer, je me trouve ici tout étonné et confondu, et ne sais comment vous adresser le sentiment de mon extraordinaire gratitude.

— Mais, par Bernadotte, répondit la Saint-Estève, dont l'érudition historique allait jusque-là, la France et la Suède se donnent la main.

— Il est certain, répondit Vautrin, que notre bien-aimé louverain Charles XIV...

La parole lui fut coupée par un maître d'hôtel qui ouvrit ses portes du salon en annonçant le dîner.

La Saint-Estève prit le bras de Vautrin, auquel elle dit en chemin :

— Trouves-tu les choses assez bien ficelées?

— Oui, répondit Jacques Collin, tout a très-bon air; il n'y a que ton diable de turban couleur perroquet qui m'a d'abord effarouché.

— Mais non, dit Jacqueline; avec ma figure javanaise

(elle était née en effet à Java), quelque chose d'oriental me chausse assez bien.

La Saint-Estève fit asseoir à sa droite sir Francis Drake et Desroches; occupant en face d'elle le milieu de la table, Vautrin fut flanqué d'Emile Blondet des Débats, et de la Luigia, qui, elle-même, eut à côté d'elle Théodore Gaillard; les vingt-cinq mille abonnés du journal dirigé par cet habile industriel appelaient bien sur lui cette distinction. Les autres convives se placèrent à leur fantaisie. En somme, le dîner futpeu animé; plus d'une fois, la Comédie humaine a eu l'occasion de montrer dans le jour éclatant du îriclînium la joyeuse espèce de convives que nous trouvons réunis ici ; mais, en ces rencontres, on ne leur avait pas, comme dans celle-ci, mis une muselière. De la part de la Saint-Estève, Bixiou avait recommandé à tous les invités de ne rien risquer qui pût inquiéter les chastes oreilles de la pieuse Italienne. Forcés de s'observer, tous ces gens, de plus ou moins d'esprit et de cœur, comme dit un célèbre critique, avaient perdu leur verve, et, se retirant sur la chère, qui était excellente, ils causaient à voix basse ou laissaient la conversation se traîner dans les banalités bourgeoises. On mangeait donc et l'on buvait sourdement, pour ainsi parler; mais, en réalité, on ne dînait pas. Incapable de supporter longtemps un pareil régime, Bixiou, au milieu de cette torpeur, voufut au moins se ménager une récréation. L'intimité d'un grand seigneur étranger avec la Saint-Estève n'avait pas laissé de lui donner à penser; il avait également été frappé d'une certaine insuffisance de Vautrin comme amphitryon, et s'était dit qu'un vrai gentilhomme, à moins de frais, aurait trouvé

le moyen de jeter de la vie dans une réunion. Voulant donc tâter son homme, il imagina de lui donner la question par la Suède, vers le commencement du second service, du bas bout de la table où il était placé :

— Monsieur le comte, lui cria-t-il, vous êtes trop jeune pour avoir connu Gustave III, que Scribe et Auber oni arrangé en opéra, et qui chez nous a donné son glorieux nom à un galop ?

— Je vous demande pardon, répondit Vautrin, se jetant sur l'occasion qui venait de lui être faite; j'ai près de soixante ans, ce qui fait treize ans en 1792, quand notre bien-aimé souverain est tué par la main de l'assassin Ankastroem ; je puis donc bien me rappeler tout ce temps.

Gela dit, au moyen d'un volume intitulé Caractères et Anecdotes de la cour de Suède, paru en 1808, sans nom d'auteur, chez le libraire Arthus Bertrand, et que, depuis son incarnation suédoise, il avait acheté à l'étalage d'un bouquiniste, le chef de la police de sûreté fut en mesure d'esquiver le guet-apens. Il fit mieux encore : comme un homme qui n'attend que le moment d'être mis sur un texte qui lui soit familier pour se montrer avec tous ses avantages, une fois le robinet ouvert, il fut sur tous les grands noms de son prétendu pays d'une telle abondance d'érudition et d'une telle pertinence, donna tant de détails circonstanciés, raconta tant d'anecdotes curieuses et secrètes, notamment dans l'histoire du fameux coup d'État par lequel, en 1772, Gustave III avait émancipé sa couronne; il fut si précis et si intéressant, qu'en sortant de table, Emile Blondet dit à Bixiou :

— J'étais comme toi : un comte étranger, de la main de

LE DÉPUTÉ D'AKCIS. 213

cette entrepreneuse de mariages, m'avait d'abord paru suspect ; mais, outre que le dîner était vraiment princier, cet homme sait sa cour de Suède comme il est impossible de l'apprendre dans les livres. C'est décidément un homme très-bien né, et, si l'on était de loisir, il y aurait une brochure pleine d'intérêt à faire avec tout ce qu'il nous a conté.

In peu après le café pris, sir Francis Drake, Vautrin et Desroches passèrent dans une pièce voisine du salon, où furent discutés l'acte de la commandite et l'engagement de la prima donna. Toutes les clauses arrêtées, Vautrin vint prendre la diva pour apposer sa signature.

— C'est un fin renard, dit Desroches à Bixiou en sortant de la conférence. Il doit être colossalement riche, il a compté à l'Anglais, séance tenante, cent mille écus en billets de banque , et, comme je voulais faire insérer dans l'engagement un article un peu raide relativement au payement des appointements que sir Francis Drake n'a pas la réputation, comme dit Léon de Lora, de payer rubis sur l'oncle , notre gentilhomme s'est opposé à l'expression écrite de cette défiance, d'où je conclus qu'il n'a rien obtenu encore de la belle Italienne, et qu'il n'est pas fâché, par un arriéré de solde, de la tenir dans sa dépendance.

— Et tes honoraires ! dit Bixiou, t'a-t-il parlé de quelque <hose? J'ai dit à la Saint-Estève que des gens d'affaires de ton importance ne se dérangeaient pas pour la soupe et le bouilli, et qu'il fallait du persil autour.

— Tiens! dit Desroches en tirant de sa poche une boîte <>r de forme oblongue et très-richement ciselée. Tout

a l'heure, pendant que je lisais les actes, ayant remarqué

que j'avais placé près de moi, sur la table, ma tabatière en corne d'Irlande, qui vaut bien dix francs, notre homme m'interrompit pour me prier de la lui passer. Quand j'eus terminé la lecture, je voulus prendre une prise, et, à la place de ma boîte, qui avait disparu, je trouvai ce bijou.

— Ma tante, dit Bixiou, prêterait dessus trois ou quatre cents francs, ce qui suppose une valeur d'un billet de mille.

— Comme je me récriais, continua Desroches, sur cette substitution : « C'est moi , me répondit galamment notre homme, qui gagne au change ; je possède maintenant une relique, la tabatière du Napoléon des avoués. »

— C'est très-gentilhomme, remarqua Bixiou, et, s'il plaît à Dieu et à la Saint-Estève , je cultiverai cette connaissance... Hein! dis donc, si je faisais sa charge dans un des prochains numéros du Charivari?

— Il faudrait savoir, répond Desroches, s'il a l'esprit assez français pour être charmé de se voir en caricature.

A ce moment, un accord de piano annonça que la signora Luigia allait paraître sur la brèche. Elle chanta la romance du Saule avec une profondeur d'expression qui émut toute l'assistance, bien que l'épreuve eût lieu devant un aréopage de jugeurs occupés à digérer un dîner où personne ne s'était beaucoup ménagé. Emile Blondet, qui passait plutôt pour un penseur politique que pour un homme d'imagination, fut surpris, dans l'entraînement de son enthousiasme, abattre la mesure; il est vrai de dire qu'il la battait à faux, mais l'émotion n'en était pas moins constatée. Le morceau fini, Félicien Vernou et Lousteau, allant à sir Francis Drake, lui dirent avec un semblant

d'indignation fait pour flatter à la fois son habileté et ses espérances de directeur :

— Il faut que vous soyez un grand misérable! avoir engagé un talent pareil pour cinquante mille francs, un morceau de pain !

La Luigia chanta encore un air de la Nina, de Paesiello, et, dans ce personnage si vivement accentué, elle révéla un talent de comédienne qui ne le cédait en rien à son talent de cantatrice.

— Elle m'a fait peur! dit tout bas la Saint-Estève à Vautrin : j'ai cru voir la fille à Peyrade.

Allusion à une épouvantable histoire accessoire à celle du banquier Nucingen, et dans laquelle cette terrible jouteuse avait joué le principal rôle ; où elle avait rendu folle une malheureuse créature, en la faisant, par une atroce séance, conduire dans un lieu de prostitution. (Voir Splendeiws et Misères des courtisanes*.) Ce qui compléta le succès de la Luigia et lui devint, auprès de ses juges, une singulière recommandation , ce fut sa modestie et une sorte d'ignorance où elle restait de son prodigieux talent, au milieu des éloges qui, de toutes parts, lui étaient prodigués. Habitué aux amours-propres forcenés et aux insolentes prétentions des moindres roitelets de théâtre, tout ce monde de journalistes ne revenait pas de l'humilité e delà simplesse de cette impératrice, paraissant tout étonnée de l'effet qu'elle avait produit. Parque'ques paroles adroitement jetées, avant qu'on se séparât, à chacun de ces grands hommes, et par une carte que le lendemain il eut soin de faire remettre à leurs domiciles, le comte Halrtius, pour le premier moment du moins, assura à sa

protégée un chœur d'admiration qui devait retentir au delà de la Manche et devenir presque l'équivalent d'un brillant début au Théâtre-Italien de Paris. Le départ de la signora, sans plus de délai, demeura fixé au lendemain; il fut convenu qu'elle partirait dans la compagnie de sir Francis Drake. Pour rompre le tête-à-tête, la Saint-Estève avait eu la précaution d'arrêter une femme de chambre, et, contre son usage quand elle se mêlait de domestiques, elle avait eu soin de la choisir honnête. Le comte Halphertius donna de ses intentions désintéressées un témoignage qui fut vivement apprécié : il annonça, ce qui était vrai, que ses affaires le retenaient à Paris, se réservant, s'il était assez heureux pour les avoir terminées avant un mois ou six semaines, de faire une échappée vers Londres, afin d'aller jouir du triomphe qui, pour lui, ne faisait plus un doute et dont il se félicitait d'avoir pu être l'organisateur et l'instrument.

Quelques jours avant le départ de la Luigia, le paquebot de Boulogne conduisait en Angleterre un autre personnage de cette histoire.

Une fois mis au courant du lieu où il pourrait faire parvenir à Sallenauve des renseignements qu'il jugeait d'une extrême urgence, Jacques Bricheteau n'avait plus songé à lui écrire; il avait trouvé plus sûr et plus simple d'aller conférer avec lui. Arrivé à Londres, le voyageur fut assez surpris d'apprendre qu'Hanwell était l'une des plus célèbres maisons de fous des trois royaumes. Toutefois, en se rappelant les appréhensions que l'état moral de Marie- Gaston avait données à son ami, il aurait pu arriver à deviner la vérité; mais il fut tout à fait dépaysé, quand on lui

eut, en outre, expliqué que cetle maison, où les malades étaient traités aux frais du comté, n'admettait que des aliénés de la classe pauvre et qu'on n'y était pas reçu pour de l'argent. Ne faisant pourtant point la faute de se perdre en conjectures inutiles, Jacques Bricheteau, qui déjà nous a donné plus d'une preuve de son caractère prompt et résolu, prit le parti de pousser sans plus de délai jusqu'à Hanwell, et, comme cette résidence n'est pas à plus de neuf milles de Londres, il y fut presque aussitôt rendu. Hanwell est une grande construction d'assez bonne apparence; sa façade, qui n'a pas moins de neuf cent quatrevingt-seize pieds de long, est coupée par trois tours octogones, à trois étages, marquant le centre et les deux extrémités; on a ainsi rompu la monotonie des lignes architecturales, où la sévère destination de l'édifice a paru commander une grande sobriété d'ornementation.

L'asile est agréablement situé au pied d'une colline, sur la limite des comtés de Jersey et de Middlesex. Ses vastes dépendances, en jardins et formes, sont comprises entre la route d'Uxbridge, la rivière Brent et un canal appelé le Grand Canal de jonction {Grand junction Canal) : neuf cent quinze malades peuvent y être reçus et traités. Étant reconnu que le travail est un des plus précieux adminicules du traitement médical, la maison contient <Jes ateliers de menuisiers, de serruriers, de peintres, de vitriers, de faiseurs de brosses, de charbonniers ; on y fabrique aussi du fil, des souliers, de la vannerie, des chapeaux de paille, des paniers à fraises et toute espèce d'ouvrages de femme. Les plus délicats objets de cette fabrication sont vendus aux visiteurs, dans un bazar où ils sont exposés, et qui est I!- 13

d'un beau revenu pour l'asile. Les malades incapables d'être employés à un métier partagent les travaux du jardinage et de la ferme, qui fournissent en grande partie aux besoins de rétablissement; le pain et la bière se préparent également dans la maison; enfin on y confectionne tout le linge nécessaire, et il y est blanchi au moyen d'une machine à vapeur qui sert en même temps au chauffage de toutes les parties du bâtiment. Une chapelle ornée d'un bel orgue à clavier, une bibliothèque et une salle destinée à des concerts, dont on a constaté la salutaire influence sur la santé des malades, témoignent qu'à côté des soins intelligents donnés aux douleurs physiques, les besoins de la nature morale n'ont été ni oubliés ni méconnus.

Enfin, comme l'écrivait lord Lewin à Sallenauve, à la tête de la maison est placé le docteur Ellis, praticien distingué, auquel on doit un livre remarquable sur l'étiologie et la thérapeutique des maladies mentales. Dans le traitement de ces affections, cet habile aliéniste ne dédaigne pas les lumières et le concours de la science phrénologique. Parvenu jusqu'à lui, l'organiste lui demanda si un Français du nom de Sallenauve ne résidait pas momentanément à Hanwell. Là encore, Jacques Bricheteau paya les frais de sa mine négligée et pauvreteuse, et, sans daigner entrer avec lui dans aucune explication, le docteur répondit net et bref que le nom de M. de Sallenauve lui était complètement inconnu. Cette réponse, après tout, n'avait rien que de vraisemblable. Jacques Bricheteau se retira donc assez désappointé; et, arrivant à croire ou que madame de l'Estorade avait mal prononcé ou que luimême avait mal retenu le mot d'Hanwell, il passa plu-

sieurs jours à courir le comté de Middlesex, recherchant toutes les localités que la désinence en ell pouvait recommander à son attention.

tes ses recherches restées inutiles, comme rarement dans aucune de ses entreprises il avait le démenti de son it persévérant et plein de ressources, Jacques Bricheteau prit le parti de faire àHanwell une seconde tentative écrite, pensant avec raison qu'une lettre passait là où l'on interceptait un homme; et, en effet, dans la soirée du jour où il avait confié son épître à la poste, il recevait de Sallenauve une réponse par laquelle il était invité à se rendre à l'asile, où la plus cordiale réception lui était annoncée. Le procédé du docteur Eliis fut expliqué à Jacques Bricheteau, quand il connut le malheur qui avait frappé Marie- Gaston. La discrétion est, sans contredit, l'une des vertus les plus nécessaires chez le directeur d'une maison d'aliénés, que sa position fait chaque jour dépositaire de confidences qui intéressent l'honneur des familles. Avouer que l'ami le plus intime de Marie-Gaston, dont tout le monde connaissait la mélancolie noire, se trouvait alors àHanwell, n'était-ce pas mettre sur la trace de sa maladie un questionneur inconnu, et le secret convenu autour du désordre tal, qu'on se plaisait à regarder comme momentané et réparable, n'eût-il pas ainsi été compromis?

Arrivé à l'asile et présenté par Sallenauve comme un de

ses amis, Jacques Bricheteau y reçut l'accueil le plus em-

lui avoir adressé ses excuses, le docteur Ellis,

. plus d'une fois dans sa pratique, avait obtenu de la

effets vraiment merveilleux, lui dit qu'il con-

sa venue comme une chance des plus heureuses,

et que, dans la guérison du malade, son remarquable talent d'organiste pouvait devenir le dernier appoint. Malheureusement, depuis son départ de Ville-d'Avray, l'état de Marie-Gaston s'était cruellement compliqué. Jusqu'à son arrivée en Angleterre, il avait élé relativement gai, docile à tous les conseils de lord Lewin, et on aurait cru voir deux amis voyageant pour leur plaisir, de compagnie. Mais, quand, au lieu de céder à l'impatience du malade, qui voulait sans retard s'embarquer pour l'Amérique du Sud, lord Lewin, prétextant certaines affaires qui l'appelaient dans une localité voisine de Londres, avait proposé à Marie-Gaston d'être du voyage, celui-ci avait commencé à soupçonner quelque leurre dont on avait flatté sa manie. Cependant, il avait fini par se laisser conduire à Hanwell, que lord Lewin lui avait donné pour un château royal, et même il n'avait fait aucune résistance quand il s'était agi de passer le seuil de sa future prison; mais, une fois en présence du docteur Ellis, d'avance prévenu par une lettre de lord Lewin, une sorte d'instinct, dont les aliénés sont très-capables, avait semblé révéler au malheureux ami de Sallenauve le danger que courait sa liberté.

— La figure de monsieur me déplaît, avait-il dit tout haut à lord Lewin; allons-nous-en!

Le docteur avait essayé de tourner cette boutade en plaisanterie; mais, s'animant de plus en plus, Marie-Gaston s'était écrié :

— Taisez-vous ! votre gaieté est odieuse, vous avez tout l'air d'un bourreau.

Peut-être, en effet, cette profonde attention que les médecins d'aliénés mettent à lire dans la physionomie de

leurs administrés, jointe à cette sévérité et à cette fixité du regard par lesquelles ils sont souvent forcés de leur imposer, flnit-elle par imprimer à leur visage une habitude scrutatrice et inquisitoriale qui doit agir de la manière la plus agaçante sur le système nerveux, d'ailleurs si impressionnable, des infortunés soumis à leur examen.

— Vous ne me priverez pas, pourtant, j'ose l'espérer, avait répondu le docteur, du plaisir de vous garder à dîner avec mon ami lord Lewin?

— Moi 1 dîner chez vous, avait répondu Marie-Gaston avec véhémence, pour que vous m'empoisonniez!

— Eh bien, mais le poison, avait dit vivement lord Lewin, c'est assez votre affaire. Ne parliez-vouspas l'autre jour de prendre une dose d'acide cyanhydrique (prussique)?

En jetant cette phrase provoquante, lord Lewin n'avait pas, comme on serait tenté de le croire, commis une imprudence : ayant beaucoup étudié les fous, il s'était aperçu que chez Marie-Gaston couvait contre le docteur une disposition des plus menaçantes; et, comme il était énergique et vigoureux, il s'était arrangé pour détourner sur lui la nuée d'orage près de crever. Les choses n'avaient pas manqué de se passer comme il l'avait prévu.

— Ah! vile canaille! s'était écrié Marie-Gaston en lui sautant à la gorge, tu t'entends avec l'autre, et tu lui vends mes secrets!

Ce n'était pas sans peine que lord Lewin s'était dégagé de sa violente étreinte, et l'intervention de deux gardiens avait été nécessaire ; le malheureux était devenu fou furieux. Ce paroxysme, qui s'était prolongé pendant plusieurs

jours, avait cédé aux soins et au traitement du docteur, et maintenant, devenu doux et tranquille, le malade accusait quelques symptômes d'une guérison probable; mais il y avait à provoquer chez lui une crise finale, dont sir William Ellis était occupé à chercher la forme et le véhicule au moment où Jacques Bricheteau était intervenu. Aussitôt que Sallenauve se trouva seul avec l'organiste, il s'enquit curieusement du motif qui l'avait poussé à venir le rejoindre, et reçut avec une certaine émotion la nouvelle de l'intrigue que Maxime et les Beauvisage semblaient occupés à organiser contre lui. Revenu aussitôt à ses anciens soupçons :

— Mais êtes-vous bien sûr, demanda-t-ii à Jacques Bricheteau, que ce personnage à peine entrevu soit effectivement le marquis de Sallenauve?

— La mère Marie des Anges et Achille Pigoult, répondit Bricheteau, par lesquels j'ai été avisé de la trame, ne mettent pas plus que moi en doute l'identité du marquis; et dans le commérage dont on essaye de vous faire une menace, un seul côté me paraît grave: c'est que, par votre absence, vous laissiez le champ libre à vos adversaires.

— Mais, repartit le député, la Chambre ne jugera pas sans m'entendre ; j'ai écrit au président pour lui demander un congé, et, dans le cas très-peu probable où ce congé ne me serait pas accordé, j'ai prié l'Estorade, qui sait les motifs de ma présence ici, de vouloir bien me servir de caution.

— Vous avez aussi écrit à madame? demanda l'organiste.

— Je n'ai écrit qu'à elle, répondit Sallenauve, pour lui

annoncer le malheur arrivé à notre ami, et, en môme temps, je la chargeais de dire à son mari le bon office 'attendais de lui.

— S'il en est ainsi, dit Bricheteau, ne comptez d'aucune façon sur les l'Est orade; le bruit du coup qui se prépare contre vous était déjà, sans doute, parvenu jusqu'à eux.

Et, après avoir raconté la réception qui lui avait été *, aussi bien que les désobligeantes paroles recueillies de la bouche de madame de l'Estorade, Jacques Bricheteau en vint à conclure que, dans la lutte près de s'engager, aucune assistance ne pouvait être espérée de ce

— Ce dénoûment, répondit Sallenauve, a quelque droit de me surprendre , après les assurances assez vives que madame de l'Estorade m'avait données d'une bienveillance à toute épreuve; mais, en somme, ajouta-t-il philosophiquement, tout est possible, et la calomnie a bien souvent miné d'autres dévouements.

— Dès lors, vous le comprenez, dit l'organiste, il faut nous mettre en route pour Paris, et sans aucun retard ; tout bien considéré, votre présence ici n'est que très-relativement nécessaire.

— Au contraire, répondit Sallenauve; le docteur se félicitait encore ce matin que j'eusse pris le#parti de venir,

ut qu'à un moment donné, mon intervention pourrait devenir très-utile. Jusqu'ici même, il n'a pas permis que visse le malade, afin de me réserver au besoin pour quelque coup de théâtre.

— L'utilité de votre présence, répondit Jacques Brîche-

teau, n'en reste pas moins problématique, tandis qu'en vous éternisant ici, vous compromettez de la manière la plus positive votre avenir politique, votre considération, en un mot tout ce dont l'amitié la plus ardente n'a pas le droit de vous demander le sacrifice.

— Allons causer de tout cela avec le docteur, finit par dire Sallenauve, qui ne pouvait méconnaître ce que l'insistance de Jacques Bricheteau avait de justifié.

Interrogé sur la question de savoir si la résidence de Sallenauve à l'asile devrait encore longtemps se prolonger :

— Je le crois, répondit le docteur. Je viens de voir notre malade, et l'irritation cérébrale, qui, de nécessité, doit avoir cédé à l'action matérielle des remèdes avant que l'on puisse penser à l'intervention d'aucun moyen moral, me paraît malheureusement en voie d'une exacerbation nouvelle.

— Mais, dit vivement Sallenauve, vous ne perdez pas,, docteur, tout espoir de guérison?

— Loin de là, j'ai une foi absolue dans une heureuse terminaison ; mais ces cruelles affections présentent ainsi de fréquentes alternatives de bien et de mal, et, en somme, je commence à entrevoir, pour la guérison, un délai beaucoup plus long que je ne l'avais d'abord pensé.

— Nommé récemment membre de la Chambre des députés, dit alors Sallenauve, je suis appelé à Paris par l'ouverture de la session; en même temps, je me sens réclamé par des intérêts graves, dont monsieur, ajouta-t-il en désignant Bricheteau, est venu exprès pour m'entretenir ; si

donc je devais croire que ma présence ne dût pas être immédiatement utile...

— Partez, dit le docteur ; cela peut être très-long. Si l'état du malade n'avait pas empiré, avec vous, avec notre orgue touché par monsieur, et l'intervention d'une jeune personne parente de madame Ellis, qui plus d'une fois, en pareille occasion, m'a secondé avec beaucoup d'intelligence, je pensais à arranger quelque scène dramatique dont j'espérais un bon résultat. Mais, outre que notre jeune parente est absente, il n'y a pas lieu pour le moment d'attaquer le mal autrement que par des agents physiques; ainsi donc, encore un coup, partez ! Le malade est un de ceux auxquels il est impossible de ne pas prendre un vif intérêt ; en le laissant à mes mains et à celles de lord Lewin, vous pouvez être tranquille; j'irai même jusqu'à vous dire que je fais de sa guérison une affaire d'amourpropre : dans la bouche d'un médecin, je ne sache pas pour votre sollicitude de meilleure garantie.

Sallenauve serra avec reconnaissance la main du docteur, en voyant le luxe de soins qu'il mettait à le rassurer. Il alla prendre congé de madame Ellis, qui ne fut pas moins empressée que son mari à promettre, à l'endroit dé Marie-Gaston, le dévouement d'une surveillance toute maternelle. Quant à lord Lewin, il avait pris pour le caractère de Sallenauve l'estime la plus amicllle, et son procédé dans le passé était la caution de ce qui pouvait en être attendu dans le présent et dans l'avenir. Bricheteau n'eut donc point de peine à obtenir qu'on se mît en route sans plus de délai.

Arrivés à Londres, vers cinq heures de l'après-midi, les

voyageurs en seraient partis dans la soirée, sans la surprise qui les y attendait. D'abord, leurs yeux furent frappés d'affiches gigantesques, comme le puflisme anglais sait seul les faire, annonçant à tous les coins de rues, pour le soir même, le second début de la Signora Luigia au Théâtre de Sa Majesté. Le nom seul était fait pour attirer l'attention des voyageurs, mais les journaux, auxquels, pour plus ample informé, ils recoururent, leur fournirent, suivant la mode anglaise, tant de détails circonstanciés sur la débutante, que Sallenauve ne dut plus mettre en doute la transformation de son ancienne gouvernante en l'un des astres les plus éblouissants qui depuis longtemps se fussent levés à l'horizon du ciel britannique. S'il eût écouté Jacques Bricheteau, il se fût contenté de saluer de loin le succès de la belle Italienne, et n'en eût pas moins continué son voyage. Mais, après avoir calculé que la soirée passée à Londres n'apporterait pas un notable retard à son voyage, le député voulut constater par ses yeux et par ses oreilles la valeur de cet enthousiasme qui, de toutes paris, éclatait au sujet de la prima donna.

En se rendant aussitôt au bureau de la location des loges, qu'il trouva fermé, Sallenauve put déjà reconnaître tout le symptôme d'un succès immense : dès deux heures de l'après-midi, il n'y avait plus eu dans la salle une seule place disponible, et il fut trop heureux, au prix de cinq livres (cent vingt-cinq francs), d'acheter d'un revendeur deux stalles de parterre. Jamais peut-être le théâtre italien de Londres n'avait vu une plus belle réunion, et l'on ne peut s'empêcher d'être frappé du capricieux agencement des choses humaines, quand on pense que tout ce mouve-

ment de l'aristocratie anglaise autour de la grande artiste qui se révélait avait eu, en réalité, pour point de départ le besoin que s'était senti Vautrin, l'ancien forçat, de monter dans la hiérarchie de la police un échelon un peu plus élevé. Par une autre coïncidence également étrange, la pièce annoncée sur l'affiche était la Pazza cVamore (la Folle par amour), de Paesiello, dont la Luigia avait chanté un air le jour du dîner donné chez madame de Saint-Estève. La toile levée, Sallenauve, qui, pendant près d'une semaine, avait vécu à Hanwell au milieu d'une population d'aliénés, put d'autant mieux apprécier le prodigieux talent de comédienne que son ancienne gouvernante déploya dans le rôle de Nina; et, en présence d'une déchirante vérité d'imitation, il eut comme un renouvellement de toutes les émotions par lesquelles l'affreuse réalité de la démence de Marie-Gaston venait de le faire passer. Bricheteau, malgré la mauvaise humeur où l'avait d'abord jeté ce qu'il appelait la musarderie de Sallenauve, finit aussi par tomber sous le charme de la puissante exécution de la cantatrice, et, à certain moment, voyant la salle entière transportée d'enthousiasme, et les bouquets inondant la scène :

'.a foi, dit-il au député, je ne puis que vous souhaiter

sur un autre théâtre un succès approchant de celui-ci.

, par un entraînement assez impwidcnt, il ajouta :

pareils triomphes; l'art seul est grand...

— Et la Luigia est son prophète] répondit Sallenauve essayant de sourire au milieu des larmes que radmiratiou lui avait arrachées.

Au sortir de la représentation, Bricheteau regarda à sa montre : il était dix heures trois quarts, et, en faisant grande diligence, il y avait encore moyen pour les voyageurs de s'embarquer sur le steamer qui se mettait en route à onze heures ; mais, dans le moment où l'organiste se retournait pour faire part de cette observation à Sallenauve, qu'il précédait dans la foule, il ne vit plus son homme : le député s'était évanoui.

Un quart d'heure plus tard, la femme de chambre de la Luigia entrait dans la loge où sa maîtresse était occupée à recevoir les hommages des plus grands noms de l'Angleterre, qui lui étaient présentés par sir Francis Drake; cette fille remit une carte à la signora. En lisant le nom» l'Italienne, changeant de visage, dit quelques mots à l'oreille de sa camériste. Ensuite elle se montra si pressée d'en finir avec ce grand concours qui se faisait autour de son succès, que plusieurs de ses adorateurs en herbe laissèrent pas de s'en montrer étonnés. Mais une arLste à la mode a de rares privilèges, et dans la fatigue d'un rôle où la diva avait tant mis de son âme apparaissait, pour sa maussaderie, une si bonne excuse, que sa cour se dispersa sans trop de murmures ; son procédé, qui fut pris pour un caprice, lui devint même, auprès de certaines velléités près de s'épanouir, un très-piquant moyen de recommandation. Restée seule, la signora reprit rapidement ses habits de ville; la voiture du directeur, en quel- % ques minutes, la conduisit à l'hôtel où elle était descendue en arrivant à Londres; et, un instant après, en entrant dans son salon, elle y trouvait Sallenauve, qui l'y avait précédée.

— Vous ici, monsieur! lui dit-elle, c'est un rêve.

— Pour moi surtout, répondit Sallenauve, qui vous trouve à Londres, quand je vous ai tant fait chercher inutilement à Paris...

— Vous avez pris ce souci, et dans quel intérêt?

— Vous nous aviez quittés d'une façon si étrange, votre tête est si vive, vous connaissiez si peu Paris et tant de dangers pouvaient se trouver sous les pas de votre inexpérience, que tout me paraissait à craindre.

— Quand mal me serait arrivé? je n'étais ni votre femme, ni votre sœur, ni votre maîtresse; je n'étais que votre...

— J'avais cru, interrompit vivement Sallenauve, que vous étiez mon amie.

— J'étais votre... obligée, dit la Luigia; je m'étais aperçue que je devenais un embarras dans votre situation nouvelle. Avais-je alors autre chose à faire que de vous délivrer de moi ?

— 0"î donc vous avait donné cette odieuse certitude? Avais-je dit, témoigné, en ce sens, quelque chose? Ne pouvait-on parler avec vous d'une manière d'arranger votre vie sans blesser à ce point votre susceptibilité ?

— On sent comme l'on sent, répondit l'Italienne ; j'avais, moi, la conscience que vous me souhaitiez autant ailleurs que dans votre maison. Mon avenir, vous m'aviez mise en mesure de n'en pas être inquiète : wms voyez, en effet, qu'il ne se dessine pas trop effrayant.

— Il me paraît si brillant, au contraire, que, sans la peur de vous paraître indiscret, j'oserais vous demander de quelle main plus heureuse que la mienne vous avez reçu une si prompte et si efficace assistance?

— Un grand seigneur suédois, répondit la Luigia sans marchander, qui dépense une partie de son immense fortune à encourager les arts, m'a procuré un engagement au théâtre de la Reine; la bienveillante indulgence du public a fait le reste.

— Vous voulez dire votre talent? j'assistais à la représentation de ce soir.

Faisant alors une coquette révérence :

— Avez-vous été un peu satisfait, demanda la Luigia, de votre humble servante?

— Votre supériorité musicale ne m'a point étonné; je la savais déjà, et elle m'avait été cautionnée par un juge infaillible; mais vos élans de passion dramatique, votre jeu si puissant et si sûr de lui-même, j'en suis resté émerveillé.

— C'est que j'ai beaucoup souffert, répondit l'Italienne ; le malheur est un bien grand maître.

— Souffert ! répéta Sallenauve, en Italie sans doute? Mais j'aime à me persuader que, depuis votre arrivée enFrance. . .

— Toujours! reprit la Luigia d'une voix émue; je ne suis pas née sous une étoile heureuse.

— Ce toujours a l'air, pour moi, d'un reproche; je suis bien tardivement averti des torts que je puis avoir eus envers vous.

— Vous n'avez eu vis-à-vis de moi aucune espèce de torts; le mal était là! dit l'Italienne en se frappant la poitrine, il venait de moi seule.

— Probablement quelque folle visée, comme celle que vous vous étiez faite en supposant que vous étiez engagée d'honneur à quitter ma maison ?

— Oh! que je ne rêvais pas, dit l'Italienne, et que je

• qui était au fond de votre pensée! Ne fût-ce qu'à cause de ce que vous aviez fait pour moi, je devais tendre à votre estime, et il m'était à tout jamais déi d'y aspirer.

lais, chère Luigia, voilà ce que j'appelle des idées sans nom. Ai-je jamais manqué pour vous de considération, s? Votre conduite, d'ailleurs, n'était-elle pas iplaire?

— Oui, je tachais de ne rien faire qui pût vous donner à mal penser de moi ; mais en étais-je moins la veuve de Benedetto?

— Quoi! vous vous figurez que ce malheur, suite d'une trop juste vengeance...?

— Ah! ce n'est pas la mort de cet homme qui pouvait me faire descendre à vos yeux, au contraire; mais j'avais

la femme du bouffon, de l'espion de police, de l'inné, toujours prêt à me vendre à qui eût voulu n'acheter...

— Tant que cette situation a duré, je vous eusse trouvée à plaindre; mais, méprisable, non.

— Enfin, dit vivement l'Italienne, depuis près de deux ans nous vivions seuls, sous le même toit.

— Sans doute, et je m'en étais fait une douce habitude.

— Me trouviez-vous 1,

— Y z bien que non, puisque j'ai fait d'après

belle statue.

— Sotte?

— On ne peut en id on met tant d'esprit dans ses r

— Vous voyez bien alors que vous me méprisiez ! Sallenauve parut tout étonné de la vivacité de cette déduction, et il se crut très-habile en répondant :

— Il me semble qu'en me conduisant d'autre façon j'eusse été bien plus près de vous témoigner du mépris.

Mais il avait affaire à une femme qui, en toute chose, dans ses amitiés, dans ses haines, dans ses actions comme dans ses paroles, allait toujours droit au but. Comme si elle eût craint de n'avoir pas été comprise :

— Aujourd'hui, monsieur, reprit-elle, je puis tout vous dire, car je vous parle du passé et, maintenant , l'avenir ne m'appartient plus. Du jour où vous fûtes bon pour moi et où, par votre généreuse protection, j'échappai à un infâme outrage, tout mon cœur fut à vous.

Sallenauve, qui jamais ne s'était douté de l'existence de ce sentiment et qui surtout ne pouvait comprendre que l'aveu lui en fût fait avec cette crudité naïve, ne sut plus que répondre.

— Je n'ignorais pas, continua cette étrange femme, que j'aurais beaucoup à faire pour me remonter de la bassesse où, dans notre première rencontre, je vous étais apparue. Si même du moment que vous eûtes consenti à me prendre avec vous, je vous avais vu tourner avec moi à la galanterie et laisser percer quelque intention de profiter de la situation dangereuse où, moi-même, je m'étais placée, mon cœur se fût aussitôt retiré, vous ne m'eussiez plus paru qu'un homme ordinaire, et, pour me réhabiliter de Benedetto, ce n'était pas assez...

— Ainsi, remarqua Sallenauve, vous aimer, c'eût été vous faire insulte; ne vous aimer point, c'était être cruel t

Quelle femme êtes-vous donc, et le moyen de ne pas vous froisser?

— Il ne fallait pas m'aimer, répondit la cantatrice, quand vous ne me connaissiez pas et quand j'avais à peine essoré ma boue, parce qu'alors votre amour eût été un amour des yeux et de la tête, auquel il n'est jamais prudent de se fier. Mais, lorsque, après deux ans passés à vos côtés, vous aviez pu voir à ma conduite si j'étais une femme estimable; lorsque, sans jamais accepter un plaisir, tout entière aux soins de votre maison, sans autre délassement que celui de l'étude, qui devait m'élever à la condition d'artiste comme vous, rien que pour le bonheur de vous voir faire un chef-d'œuvre, j'avais été jusqu'à vous sacrifier cette pudeur de femme qu'à une autre époque vous m'aviez pourtant vue défendre avec énergie, alors vous fûtes cruel de ne pas me comprendre, et jamais, voyez- vous, votre imagination ne vous dira ce que j'ai souffert et toutes les larmes que vous m'avez fait verser!

— Mais, chère Luigia, j'étais votre hôte, et, quand même j'eusse pu soupçonner quelque chose de ce que vous me révélez, mon devoir d'honnête homme me commandait de ne rien voir, de ne rien comprendre qu'à la dernière évidence.

— Est-ce que ma tristesse perpétuelle n'était pas une avance? Est-ce que, si mon cœur eût été libre, vous ne mV ussiez pas vue moins réservée, plus familière? Mais c'est tout simple, vous ne pouviez rien remarquer; votre fantaisie penchait ailleurs.

— Eh bien, si cela était?

— Cela n'aurait pas dû être, répondit l'Italienne avec

animation. Cette femme n'était pas libre : elle avait un mari, des enfants; et vous avez eu beau en faire une sainte, quand je n'aurais eu sur elle que l'avantage de la jeunesse, quoique cela soit bien ridicule à dire, il me semble qu'elle ne me valait pas!

Sallenauve ne put s'empêcher de sourire ; mais, reprenant sérieusement :

— Vous vous êtes, dit-il, tout à fait méprise sur votre rivale : madame de l'Estorade ne fut jamais pour moi qu'un modèle, et un modèle sans autre valeur que sa ressemblance avec une autre femme. Celle-ci, je l'avais connue, avant vous, à Rome; elle avait la beauté, la jeunesse, de magnifiques dispositions pour les arts, et, aujourd'hui confinée dans un couvent, comme vous elle a payé son tribut au malheur; ainsi, vous le voyez, toutes vos perfections.,.

— Comment! de trois histoires de cœur, dit la Luigia, pas une qui ait pu avoir un dénoûment? Votre étoile est vraiment étrange ! Sans doute, lorsque j'étais si peu comprise, je ne faisais que subir sa bizarre influence, et alors, il faudrait vous pardonner.

— Puisque vous me recevez à merci, permettez-moi de revenir sur ma curiosité : tout à l'heure, vous me disiez que l'avenir ne vous appartenait plus; à la prodigieuse franchise de vos aveux, j'ai dû comprendre qu'entre vous et moi, pour vous en donner le courage, avait dû s'élever une bien solide barrière; quelle est donc cette puissance par laquelle, presque d'un seul élan, vous avez été poussée si haut? Auriez-vous donc fait un pacte avec le démon?

— Peut-être, dit en riant l'Italienne.

— Ne riez pas, reprit Sallenauve ; vous avez voulu seuie affronter cet enfer de Paris , il ne m* étonnerait pas que vous fait dès le début une dangereuse rencontre.

lis les immenses difficultés que souvent les plus grands talents ont eues à se produire. Ce gentilhomme étranger, qui si lestement vous a aplani toutes les voies, savez-vous qui il est?

— Je sais qu'il a exposé, pour faciliter mon engagement, une somme fabuleuse, que mes appointements sont de cinquante mille francs, et qu'il ne m'a pas même accompagnée à Londres.

— Ainsi, tout ce dévouement sans conditions?

— Non pas, vraiment! Mon protecteur est à l'âge où Ton n'a plus d'amour, mais où l'on a beaucoup d'amourpropre : son protectorat devra donc être hautement déclaré, et je me suis engagée à ne rien dire, à ne rien faire

soit un démenti à son vaporeux bonheur. Du reste, t cà vous seul que j'ai cru devoir ce compte : je connais

votre discrétion et vous demande avec instance le secret

le plus absolu.

— Et rien dans la durée de cette situation ne vous paraît invraisemblable ? Mais cet homme, que vous espérez toujours nourrir de fumée, où, comment l'avez-vous connu?

— Par une dame de charité qui me vint voir pendant

. île avait remarqué ma voix à Saint-Sulpice, pendant les exercices dumois de Marie, et elle aurait lu me débaucher pour chanter à Notre-Dame de Lojiaroisse.

— Cette dame, vous l'appelez?

— Madame de Saint-Estève.

Sans avoir percé toutes les profondeurs de Jacqueline Collin, Sallenauve connaissait madame de Saint-Estève comme tripoteuse d'affaires et comme entremetteuse de mariages; il en avait quelquefois entendu parler par Bixiou.

— Cette femme, dit-il, s'est fait à Paris une notoriété fâcheuse : c'est une intrigante de la pire espèce.

— Je m'en doutais, dit la Luigia , mais que m'importe?

— Et si l'homme dont elle vous a procuré la connaissance...

— Était un intrigant, comme elle? c'est peu probable; cent mille écus qu'il a versés dans la caisse du directeur ont remis le théâtre à flot.

— Il peut être riche et en même temps avoir sur vous de mauvais desseins; il n'y a rien là qui s'exclue.

— On a sur moi des projets, répondit la Luigia avec dignité, mais on ne les exécute pas : entre ces projets et moi, il y a moi.

— Mais votre considération?

— Elle était perdue quand je sortis de chez vous. On disait partout que j'étais votre maîtresse; vous avez eu à vous expliquer de ce bruit dans un collège électoral ; vous l'avez contredit, mais croyez-vous l'avoir tué ?

— Et mon estime, enfin, de laquelle vous vous préoccupiez?

— Je n'en ai plus besoin; vous ne m'avez pas aimée quand je le voulais, vous ne m'aimerez pas quand je ne le veux plus.

— Qui sait? fit Sallenauve.

— Il y a deux raisons pour que cela ne soit pas, répondit l'Italienne : d'abord il est trop tard, et puis nqus ne .sommes plus sur le même chemin.

— Qu'entendez-vous par là?

— Je suis artiste, vous avez cessé de l'être ; je monte et vous descendez.

— Vous appelez descendre, s'élever peut-être aux premières dignités de l'État?

— Où que vous vous éleviez, repartit la Luigia en s' exaltant, vous serez au-dessous de votre passé et du grand avenir qui vous était réservé; et, tenez, je crois que je vous ai menti : si vous étiez resté sculpteur, il me semble que j'aurais eu encore pour quelque temps la patience de vos froideurs et de vos dédains ; j'aurais du moins voulu attendre jusqu'après un essai de ma vocation, dans l'espérance que cette auréole dont s'illumine la figure des femmes de théâtre vous ferait peut-être, à la fin, apercevoir que j'étais là, à vos côtés. Du jour où vous avez apostasie, je n'ai plus voulu continuer mon humiliant sacrifice, il n'y avait plus d'avenir entre nous.

— Comment! dit Sallenauve en tendant à la cantatrice une main qu'elle ne prit pas, nous ne resterons pas même amis?

— Un ami, vous en avez un, répondit l'ifalienne. Non, tout est bien clos et arrêté. Nous entendrons parler l'un de l'autre; et de loin, en passant dans la vie, nous nous saluerons de la main, mais rien au delà.

— Ainsi, dit mélancoliquement Sallenauve, voilà comment tout finit entre nous!

La Luigia le regarda un moment, ses yeux brillèrent d'une larme.

— Écoutez, lui dit-elle avec un accent vrai et résolu, voici ce qui est possible. Je vous ai aimé, et après vous personne n'aura accès dans ce cœur que vous avez dédaigné. On vous dira que j'ai des amants : ce vieillard, que je vais avouer aujourd'hui, d'autres après lui, peut-être, auxquels vous ne croirez pas , si vous vous rappelez la femme que je suis. Qui sait? votre vie, plus tard, venant à être déblayée des autres sentiments qui m'ont fait obstacle, la liberté, l'étrangeté de l'aveu que vous venez d'entendre, marqueront peut-être dans votre mémoire, et, alors, il ne serait pas tout à fait incroyable qu'après ce long détour, vous unissiez par me désirer. Si cela arrivait et que, à la suite de tristes déceptions, vous fussiez, par vos remords, ramené à la religion de l'art, eh bien, en ce temps-là, à supposer que les années n'aient pas fait pour nous de l'amour une aspiration trop ridicule, souvenez-vous de cette soirée. Maintenant, séparons-nous, car il se fait tard pour un tête-à-tête, et c'est surtout les apparences de fidélité que je suis engagée à garder à mon vieux protecteur étranger.

Gela dit, elle prit un flambeau, et, passant dans une pièce voisine, elle laissa le député dans la situation d'esprit que l'on peut se figurer à la suite des surprises de toute sorte dont il avait été salué dans cette entrevue.

En rentrant à l'hôtel où il était descendu à son arrivée d'Hanwell, il trouva Bricheteau l'attendant à la porte.

— iMais d'où diable venez-vous? lui cria l'organiste,

LE DÉPUTÉ D'AHGIS. 239

éperdu d'impatience; nous pouvions encore partir par le paquebot de ce soir?

— Eh bien, dit Saîlenauve avec insouciance, j'aurai quelques heures de plus à faire l'école buisson nière.

— Mais, pendant ce temps, vos adversaires poussent leur mine!

— Que m'importe? Dans cette caverne qu'on appelle la vie politique, ne faut-il pas être prêt à tout?

— Je m'en doutais, dit alors Bricheteau, vous venez de voir la Luigia; son succès vous a porté à la tête, et sous le député reparaît l'homme aux statues!

— Vous-même, tout à l'heure, ne le disiez-vous pas? l'art seul est grand !

— Mais l'orateur, répondit Bricheteau, est aussi un artiste, et le plus grand de tous; car les autres parlent à l'esprit et au cœur, et lui seul parle à la conscience et à la volonté. Du reste, il ne s'agit pas maintenant de regarder en arrière ; un duel est engagé entre vous et vos adversaires. Êtes-vous un honnête homme, ou un drôle parvenu à voler un nom? Voilà la question posée et qui, peut-être en votre absence, se vide au grand jour de la tribune.

— J'ai bien peur que vous ne m'ayez fait faire fausse route; j'avais aux mains un trésor que j'ai jeté à mes

Is...

— Heureusement, répliqua l'organiste, <?est là une fumée que la nuit dissipera. Demain, vous vous souviendrez des engagements pris avec votre père, et du grand avenir qui vous est promis.

La séance royale avait eu lieu , Saîlenauve ne s'y était ibsence n'avait pas laissé de faire

dans le parti démocratique une certaine sensation. Au National surtout, on s'en était ému. Il aurait paru naturel que, actionnaire du journal, venant souvent dans ses bureaux avant l'élection, et ayant même consenti à y donner quelques articles, au moment de l'ouverture de la session le nouvel élu vînt y prendre langue.

— Maintenant qu'il est nommé, se disaient quelquesuns des rédacteurs en remarquant la complète disparition du nouveau député, est-ce que ce monsieur aurait des idées de faire avec nous le faquin? C'est assez l'usage parmi nos seigneurs les parlementaires, de nous faire trèsobséquieusement la cour tant qu'ils sont à l'état de candidats, et de nous laisser là ensuite, comme leurs vieux paletots, après qu'ils sont montés à l'arbre. Mais il ne faut pas qu'il s'y joue, ce gentilhomme, et nous avons plus d'une façon de repincer les gens...

Moins prompt à s'émouvoir, le rédacteur en chef avait calmé ce premier bouillonnement; mais le défaut fait par Sallenauve à la séance royale lui avait néanmoins paru singulier.

Le lendemain, lors de la constitution des bureaux, quand il s'était agi de nommer les présidents et secrétaires, opération qui a son importance, parce qu'elle fait préjuger la majorité, l'absence de Sallenauve avait eu une portée positive. Dans le bureau auquel la voie du sort l'avait attaché, l'élection du président ne s'était faite dans le sens ministériel qu'à une voix de majorité : la présence du député d'Arcis aurait donc assuré la nomination du candidat de l'opposition. De là un mécontentement marqué dans les journaux du parti, qui, en expliquant leur défaite par cet

imprévu, ne se défendaient pas d'un étonnement un peu aigre. Ils ne qualifiaient pas encore la conduite du défaillant, mais ils déclaraient ne savoir comment s'en rendre compte. De son côté, Maxime avait l'œil au guet, et il n'attendait que la constitution définitive du bureau de la Chambre pour déposer, au nom de la paysanne deRomilly, la demande en autorisation de poursuites. Ce factum avait été rédigé par Massol, et sous sa plume habile les faits qu'il était chargé d'exposer avaient acquis ce degré de vraisemblance que les avocats, même le plus à côté de la vérité, savent communiquer à leurs dires et affirmations. Mais, quand Maxime vit l'absence de Sallenauve se prolonger et commencer à faire scandale, il alla de nouveau trouver Rastignac, et, se donnant les gants de l'habile procédé d'agression trouvé par Desroches, il demanda au ministre s'il ne lui semblait pas que, pour lui, le moment fût venu de se relever de cette passive attitude d'observation dans laquelle, jusque-là, il avait cru devoir se retrancher.

Cette fois, Rastignac fut beaucoup plus explicite : Sallenauve passé à l'étranger lui parut un homme auquel un trouble de conscience avait fait perdre la tête. Il engagea donc M. de Trailles à lancer le jour même la pièce introductive du procès, et ne fit plus difficulté de promettre son concours pour le succès d'une combinaison arrivée à prendre couleur, et dont un joli résultat de scandale pouvait être raisonnablement espéré. Pas plus tard que le lendemain apparut la trace de son intervention souterraine. L'ordre du jour à la séance de la Chambre était la vérification des pouvoirs. Le député chargé de faire le rapport sur les élections de l'Aube se trouva être un des fidèles h. 14

du ministore, et, sur la consigne confidentielle qui lui fut donnée, voici la manière dont il prit la question :

« Les opérations du collège d'Arcis étaient régulières, M. de Sallenauve avait fait parvenir en temps utile à la questure toutes les pièces nécessaires à la constatation de son éligibilité, son admission semblait donc ne devoir faire aucune espèce de difficulté. Mais des bruits d'une nature étrange auraient, dès l'époque de l'élection, couru sur l'identité du nouveau député ; et, à l'appui de ces rumeurs, était survenue une demande en autorisation de poursuites criminelles. Cette demande énonçait un fait extrêmement grave : M. de Sallenauve aurait usurpé le nom qu'il portait, et cette usurpation, pratiquée dans un acte authentique, se présentait avec le caractère d'un faux commis par substitution de personne. Quelque chose de plus regrettable, ajoutait le rapporteur, c'était l'absence de M. de Sallenauve, qui, au lieu de se mettre en travers de l'incroyable accusation portée contre lui, se tenait, depuis l'ouverture de la session , éloigné des séances de la Chambre, sans que personne l'eût encore aperçu. Dans ces circonstances, son admission pouvait-elle être convenablement prononcée? La commission ne l'avait pas pensé et elle croyait devoir proposer l'ajournement. »

Daniel d'Arthez, député de l'opposition légitimiste, que nous avons vu, à Arcis, très-favorable à l'élection de Sallenauve, s'empressa de demander la parole sur ces conclusions, et pria la Chambre de remarquer tout ce que leur adoption aurait d'exorbitant.

« Ce qui était en cause, c'était la régularité de l'élection. Aucune irrégularité n'était signalée ; la Chambre

n'avait donc qu'une chose à faire : passer immédiatement au vote, et reconnaître pour bonne et valable l'élection dont aucun fait ne venait infirmer la validité. Impliquer dans la question la demande en autorisation de poursuites serait commettre un véritable abus de pouvoir, puisque, sans discussion préalable et en dispensant la dénonciation déposée de toutes les formalités par lesquelles elle devait passer avant d'être accueillie ou rejetée, on prêterait à cette dénonciation une virtualité singulière, celle de suspendre le mandat que les électeurs avaient décerné dans l'exercice de leur souveraineté. Qui ne comprend d'ailleurs, ajoutait l'orateur, que donner à la demande en autorisation de poursuites un effet actuel, quel qu'il fût, c'est en préjuger la valeur et le mérite, lorsque la présomption d'innocence acquise à tout accusé devait l'être, à bien plus forte raison, à un homme dont la probité n'avait jamais fait un doute et qui venait d'être honoré librement du suffrage de ses concitoyens. »

La discussion se prolongea quelque temps sur ce thème, dont les orateurs ministériels prirent naturellement le contre-pied; puis survint une complication. Le président je, caria Chambre ne se trouvait pas encore constituée, était un vieillard usé, qui, au milieu des difficiles fonctions dont son acte de naissance l'avait tout à coup ;u, ne gardait pas toujours l'esprit%ès-présent. Dès la veille, la demande de congé, transmise par Sallenauve, lui était parvenue, et si, au commencement de la séance, il eût songé, comme c'était son devoir, à la communiquer à la Chambre, probablement il eût tué la discussion dans son germe. Mais il n'y a qu'heur et malheur dans les

choses parlementaires, et quand, par la teneur de la lettre, tardivement portée à sa connaissance, la Chambre apprit que Sallenauve était à l'étranger, et qu'à l'appui du congé sollicité par lui, sans terme fixe, il n'exprimait que le motif vague d'affaires urgentes, l'effet produit fut détestable.

— C'est clair, se dirent, comme Rastignac, tous les amis du ministère, il est passé en Angleterre, où toutes les déconfitures vont chercher asile; il a peur du procès, il se sent démasqué.

Ce point de vue, en dehors de toute passion politique, fut partagé par quelques esprits sévères qui n'admettaient pas qu'on ne fût pas là pour se défendre en présence d'une si flétrissante accusation. Bref, sur une argumentation très-vive et très-habile du procureur général Vinet, qui avait pris du cœur en voyant l'accusé absent, l'ajournement, mis aux voix, fut voté, quoiqu'à une trèsfaible majorité ; un congé de huit jours était en même temps accordé au député absent.

Le lendemain de ce vote, Maxime écrivait à madame Beauvisage :

« Madame,

» L'ennemi a subi hier un terrible échec, et l'opinion de mon ami Rastignac, juge très-intelligent et très-expérimenté de l'impression parlementaire, est que le Dorlange, quoi qu'il arrive, ne se relèvera plus du coup qui vient de lui être porté. Si nous ne parvenons pas à nous procurer quelque preuve positive à l'appui de la dénonciation de notre bonne campagnarde, il est possible que,

en payant d'audace, ce drôle, à supposer toutefois qu'il ose reparaître en France, finisse par être admis par la Chambre; mais, après y avoir traîne pendant quelque temps une existence effacée et misérable, il doit inévitablement être acculé à une démission ; alors, la nomination de M. Beauvisage ne fait pas un doute, car les électeurs, honteux de s'être laissé jouer par cet intrigant, seront trop heureux de se réhabiliter par un choix honorable, et qui, d'ailleurs, était primitivement dans leur instinct. C'est à votre rare sagacité, madame, que sera dû ce résultat, car, sans celte espèce de seconde vue qui vous a d'abord fait deviner les trésors enfouis dans la révélation de cette paysanne, nous passions à côté de cet admirable instrument. Je dois vous dire, madame, dussiez-vous en prendre quelque orgueil, que ni Rastignac ni le procureur général Vinet, malgré leur haute intelligence politique, n'avaient compris la valeur de votre découverte; et moimême, si, par le bonheur que j'ai eu de vous connaître, je n'avais été mis en mesure de préjuger le mérite de toute idée émanant de vous, j'aurais probablement partagé la froideur primitive de ces deux hommes d'État à l'endroit de l'excellente arme que vous offriez de mettre dans notre main. Mais, le cadeau venant de vous, j'en ai tout aussitôt compris l'importance, et, en indiquant à Rastignac un moyen de le mettre en œuvre,«je suis parvenu à faire de mon ami le minisire un ardent complice de notre conspiration, en même temps qu'un sincère admirateur de la finesse et de la perspicacité dont vous aviez fait preuve dans la circonstance. Si donc, madame, j'ai jamais le bonheur de vous appartenir par le lien dont il a

été question entre nous, je n'aurai pas à vous initier à la vie politique, dont vous avez si bien su toute seule trouver le chemin. Nous ne saurions rien avoir de nouveau d'ici à une huitaine, qui est la durée du congé accordé. Si au delà de ce délai le défaillant ne s'était pas représenté, je ne doute pas que l'annulation de l'élection ne fût prononcée, car le vote d'hier, dont vous aurez connaissance par les journaux, est pour lui une véritable mise en demeure de se rendre à son poste. Vous pensez bien que, d'ici à son retour, si tant est qu'il ait lieu, je n'aurai pas manqué de donner mes soins à ce que la mauvaise disposition de la Chambre soit convenablement entretenue et par la presse et par les conversations particulières. Rastignac a également donné des instructions dans ce sens, et il est à croire que notre adversaire trouvera l'opinion publique assez mal prévenue en sa faveur.

» Voulez-vous me permettre, madame, de me rappeler au souvenir de mademoiselle Cécile, et agréer, ainsi que M. Beauvisage, l'assurance de mes sentiments les plus respectueux. »

Un mot d'ordre donné à la presse ministérielle commença, en effet, à créer autour du nom de Sallenauve une atmosphère de déconsidération et de ridicule, et les insinuations les plus injurieuses prêtèrent à son absence la couleur d'une désertion devant l'ennemi. L'effet de ces attaques multipliées devenait d'autant plus inévitable, que Sallenauve était plus mollement défendu par ses coreligionnaires politiques; et il n'y avait pas trop à s'étonner de cette tiédeur. Ne sachant quelle explication donner à

LU DKPUTE D'ARCIS. 2 i-7

nrocédé, les feuilles de l'opposition, tout en se sentant le devoir de le soutenir, craignaient de trop s'engager au profit d'un homme dont l'avenir devenait chaque jour plus nébuleux ; d'un moment à l'autre, ne pouvait-il pas donner un démenti au certificat de moralité qu'on aurait pris sur soi de lui délivrer? La veille du jour où expirait le congé, Sallenauve étant toujours absent, un petit journal ministériel publia, sous le titre de un Député perdu, un article très-spirituellement insolent et qui eut un retentissement considérable. Dans la soirée, madame de l'Estorade vint chez madame Octave de Camps, qu'elle trouva seule avec son mari. Elle était vivement émue et dit en entrant à son amie :

— Vous avez lu cet infâme article?

— Non, répondit madame Octave, mais M. de Camps me l'a raconté, et il est vraiment honteux que le ministère commande ou du moins encourage de pareilles vilenies.

— J'en suis à moitié folle, continua madame de l'Estorade, car tout cela retombe sur nous.

— C - t bien loin le scrupule de conscience, dit

ne de Camps.

lais non, repartit le maître de forges; je suis de

lame : tout le venin de cette affaire pouvait

: une démarche de l'Estorade, et, en se

faire, s'il ne devient pas lenteur, il est à

: le moins le complice du scandale.

— Madame vous a donc dit...? demanda la comtesse air de reproche.

— Mais, ma chère, répondit madame Octave, quoique nous ayons nos petits secrets de fournies, je ne pouvais

me dispenser d'expliquer à mon mari le point de départ de l'espèce de folie qui avait pris à M. de l'Estorade; c'eût été montrer à un autre moi-même une défiance dont il eût été blessé, et les explications que j'ai dû lui donner ne me posent, je pense, en dépositaire infidèle d'aucun secret qui vous intéresse personnellement.

— Ah ! vous êtes un ménage uni, vous! dit madame de l'Estorade avec un soupir. Du reste, je ne me plains pas que M. de Camps ait été mis dans la confidence ; quand il s'agit de trouver l'issue de la cruelle situation contre laquelle je me débats, deux avis valent mieux qu'un.

— Mais qu'est-il donc arrivé? demanda madame Octave de Camps.

— Mon mari perd la tête, répondit la comtesse, et je ne trouve plus en lui la moindre trace de sens moral. Loin de comprendre, comme le disait tout à l'heure M. de Camps, qu'il est le complice de la mauvaise guerre qui se fait en ce moment, et qu'il n'a pas, comme ceux qui l'ont soulevée, l'excuse de l'ignorance, il semble s'y complaire : tantôt, il m'a apporté triomphalement l'ignoble journal, et je l'ai trouvé tout près de prendre mal que je ne le jugeasse pas, comme lui, infiniment plaisant et infiniment spirituel...

— Cette lettre, dit madame Octave de Camps, lui a porté un coup terrible : dans le fait, elle le touchait au corps et à l'âme.

— J'admets cela, s'écria le maître de forges; mais, que diable! on est homme, et on prend les paroles d'un fou pour ce qu'elles valent.

— C'est bien singulier cependant, dit madame Octave,

que M. de Sallenauve ne revienne pas; car, enfin, ce Jacques Bricheteau, à qui vous avez donné son adresse, a dû lui écrire.

— Que voulez-vous ! répondit la comtesse, il y a une fatalité dans toute cette affaire; c'est demain que doit se discuter à la Chambre la question de savoir si l'élection de M. de Sallenauve sera ou non confirmée, et, dans le cas où il ne serait pas de retour, le ministère se flatte de l'espérance de faire prononcer l'annulation.

— Mais c'est une infamie, dit M. Octave de Camps, et il ne tient à rien que, quelque mal posé que je puisse être pour faire cette démarche, je n'aille dire au président de la Chambre les choses comme elles sont...

— Je vous en eusse prié, je crois, au risque de voir i mari soupçonner mon intervention, si nous n'étions

retenus par une considération : celle de désespérer M. de Sallenauve en rendant public le malheur arrivé à son ami. — C'est évident, dit madame Octave : le défendre de cette manière serait aller contre ses intentions, d'autant mieux qu'à toute fjrce il peut arriver à temps, et que, d'ailleurs, la décision de la Chambre reste problématique, tandis que folie de M. Marie-Gaston une fois ébruitée, il ne se relèverait jamais de ce coup.

— Du reste, dit madame de l'Estorade^tout l'odieux mon mari a jusqu'ici assumé sur lui dans cette horrible affaire disparaît devant une imagination vraiment satanique dont il m'a fait part tout à l'heure, avant dîner.

— Qu'est-ce donc? demanda vivement madame de Camps.

— Sa prétention est que, demain, j'aille avec lui, dans

2o0 SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE.

la tribune réservée aux pairs de France, assister à la discussion qui doit avoir lieu.

— Mais vraiment sa tête déménage! dit M. de Camps ; c'est tout à fait le procédé de Diafoirus Dis, offrant à sa prétendue de lui procurer le délassement d' une dissection. . .

Madame de Camps fit à son mari un signe qui voulait dire : « Ne jetez pas d'huile sur le feu ! » et elle se contenta de demander à la comtesse si elle n'avait pas pu faire comprendre à M. de l'Estorade toute Y inconvenance de cette démarche.

— A la première objection que je lui ai faite dans ce sens, répondit madame de l'Estorade, il s'est emporté, me disant qu'apparemment j'étais bien aise d'éterniser la créance de notre liaison avec cet homme, puisque, une occasion toute naturelle se présentant de déclarer publiquement notre rupture, je m'empressais de la décliner.

— Eh bien, ma chère, il faut y aller, dit madame Octave ; la paix de votre ménage avant tout. D'ailleurs, à tout prendre, votre présence à cette discussion peut aussi passer pour une preuve de bienveillant intérêt.

— Pendant quinze ans, remarqua le maître de forges, vous avez régné et gouverné dans votre ménage, mais voilà une révolution qui déplace cruellement le pouvoir.

— Ah! monsieur, je vous prie de croire que de cette souveraineté, que d'ailleurs j'ai toujours cherché à dissimuler, je n'avais jamais fait un pareil usage.

— Est-ce que je ne le sais pas? répondit M. Octave de Camps en prenant affectueusement les mains de madame de l'Estorade dans les siennes. Je suis néanmoins de l'avis de ma femme : il faut boire ce calice.

LE DEPUTE D'ARCIS. 2ol

— Mais, en entendant tontes les infamies que vont débiter ces ministériels, je mourrai de honte; il me semblera qu'on égorge à deux pas de moi un. homme sur qui

;'ai que le bras à étendre pour le sauver, et que je n'en fais rien...

— C'est bien cela, dit le maître de forges, et il faut ajouter que cet homme vous a rendu un insigne service;

- aimez-vous mieux installer l'enfer chez vous et exasr la disposition maladive de votre mari?

— Écoutez, chère bonne, fit madame Octave de Camps, dites à M. de l'Estorade que je veux aller aussi à cette séance; que d'y être avec une désintéressée et une simple curieuse fera moins causer, et sur ce chapitre ne cédez pas; au moins, je serai là pour retenir votre tête et pour vous garder de vous-même.

— Je n'eusse pas osé vous le demander, répondit madame de l'Estorade, car on n'invite pas les gens à une mau-

e action; mais, puisque vous avez la bonté de me l'offrir, je me trouve une fois moins malheureuse. Maintenant , adieu ! car je ne voudrais pas que mon mari me

rvàt dehors quand il rentrera : il a dîné ce soir chez M. de Rastignac, où sans doute il aura bien comploté pour la journée de demain.

— E2fi bien, partez; et, dans une heure, je vous écrirai un mot comme si je ne vous avais pas vu*, vous demandai! s un moyen de me faire assistera la

ce de demain, qu'on dit devoir être intéressante.

— En être réduite à toute cette conspiraillerie! dit ma-

de l'Estorade en embrassant son amie.

belle, répondit madame de Camps, on a

dit que la vie du chrétien était un combat, mais celle de la femme mariée d'une certaine façon est une vraie bataille rangée. Prenez patience et courage.

Gela dit, les deux amies se séparèrent.

Le lendemain, vers deux heures, madame de l'Estorade, accompagnée de son mari et de madame Octave de Camps, venait prendre place dans la tribune réservée aux membres de la pairie ; elle paraissait souffrante et ne répondit qu'avec tiédeur aux saluts qui lui furent adressés de divers points de la salle. Madame de Camps, qui pour la première fois avait accès dans l'enceinte parlementaire, fit deux remarques : elle se récria sur le négligé du costume d'un assez grand nombre des honorables, et fut frappée de la quantité de calvities qui, du haut de la tribune d'où elle planait sur l'assemblée, vint étonner ses yeux. Elle se laissa ensuite désigner par M. de l'Estorade les notabilités de l'endroit : d'abord tous les grands hommes que nous nous dispensons de mentionner, parce que leurs noms sont dans toutes les mémoires ; puis, le poëte Canalis, auquel elle trouva un air olympien ; d'Arlhez, qui lui plut par sa tournure modeste; Vinet, dont elle dit qu'il avait l'air d'une vipère portant des lunettes; Victorin Hulot, l'un des orateurs du centre gauche. Elle fut quelque temps avant de pouvoir se faire au bruit des conversations particulières, qu'elle put assez convenablement comparer au bruit d'un essaim d'abeilles bourdonnant autour de sa ruche; mais ce dont elle ne revenait pas surtout, c'était l'aspect général de la réunion, où un laisser aller singulier et une absence complète de dignité n'eussent jamais permis de soupçonner la représentation d'un grand peuple.

Il était écrit que, dans cette journée, aucun désagrément ne serait épargné à madame de l'Estorade. Au moment où la séance allait commencer, la marquise d'Espard, conduite par M. de Ronquerolles, entra dans la tribune et vint prendre place à côté d'elle. Quoique se voyant dans le monde, ces deux femmes ne pouvaient se souffrir. Madame de l'Estorade méprisait l'esprit d'intrigue, le défaut absolu de principes et le caractère aigre et malveillant que la marquise recouvrait des dehors les plus élégants, et la marquise avait dans un dédain encore plus profond ce qu'elle appelait les vertus pot-au-feu de madame de l'Estorade. Il faut dire aussi que madame de l'Estorade avait trente-deux ans et une beauté que le temps avait épargnée, tandis que madame d'Espard était une femme de quarante-quatre ans, et, malgré toutes les savantes dissimulations delà toilette, une beauté tout à fait à bout.

— Est-ce que vous venez quelquefois ici? dit-elle à la comtesse après les quelques phrases obligées sur le bonheur de leur rencontre.

— Jamais, répondit madame de l'Estorade.

— Moi, j'y suis très-assidue, reprit madame d'Espard. Puis, ayant l'air de faire une découverte :

— Ah! mais vous avez à cette séance, ajouta-t-elle, un rôt tout particulier : on juge, je crois, «quelqu'un de

votre connaissance.

— Oui, M. de Sallenauve a été reçu quelquefois chez moi.

— C'est bien fâcheux, dit la marquise, de voir un homme qui, au dire de M. de Ronquerolles, avait du

2j4 SCENES DE LA VIE POLITIQUE.

héros dans ses allures, tourner ainsi à la police correctionnelle. .

— Son crime, jusqu'ici, répondit sèchement madame de l'Estorade, est surtout son absence.

— Il paraît, du reste, continua madame d'Espard, que c'est un homme dévoré d'ambition. Avant sa tentative parlementaire, il avait fait; vous le savez sans doute, chez les Lanty une tentative matrimoniale qui a abouti, pour la belle héritière auprès de laquelle il s'était habilement insinué, à une réclusion dans un couvent.

Madame de l'Estorade ne s'étonna pas beaucoup de voir cette histoire, que Sallenauve lui avait donnée pour très-secrète, parvenue à la connaissance de madame d'Espard : la marquise était une des femmes les mieux informées de Paris; son salon, disait mythologiquement un vieil académicien, était le palais de la Renommée.

— Voilà, je crois, la r.éance qui commence, dit la comtesse, qui, s'attendant toujours à quelque coup de griffe delà marquise, n'était pas fâchée de rompre la conversation.

En effet, le président avait agité sa sonnette, les députés prenaient leurs places; la toile allait se lever. Pour être historien fidèle de la séance à laquelle nous devons faire assister nos 1 cteurs, nous trouvons à la fois plus sûr et plus commode d'en emprunter textuellement le compte rendu à un journal de l'époque.

LE DÉPUTÉ D'ARCIS. 2oî>

CHAMBRE DES DÉPOTÉS.

IDEHCE de m. coiNTET (vice-président).

Séance du 28 mai.

A d .M. Io président monte au fauteuil.

M. le. garde des 1. le ministre de l'intérieur, M. le ministre

d.s travaux publics sont au banc des ministres.

--verbal de la dernière séance est adopté sans réclamation, •dre du jour est la vérification des pouvoirs du député nommé p-vr l'arrondissement d'Arcis-sur-Aube.

m. le mi :l. \ . . — La parole est à M. le rapporteur de la commis-

\.x: rvrpom r?, la regrettable et singulière situa-

zè convenable de se faire parmi vous M. de Sallcnauve n'a

i: lait devoir être espéré. Le congé est

et M. de Salienauve continue à se tenir éloigné de vos

ans qu'aucune lettre soit parvenue à. M. le président pour

i nouveau délai. Cette indifférence pour des fonctions que

M. de »ir sollicitées avec une ardeur peu commune

n àgauebe) serait, dans tous les cas, une faute grave;

la rapproche de l'accusation dont il est menacé, ne

• tout à fait fâcheux pour sa considération?

. Approbation au centre.) Forcé de chercher une

lifficulté qu'on peut dire sans précédent dans les annales

D, dans l'adoption des mesures à pren-

deux opinions bien tranchées. La minorité, que

;:ssion n'étant composée que de trois mem-

it vous soumettre une proposition que j'ap-

li aurait pour objet de trancher la difficulté en la

nuler hic et mute l'élection de

it les élcct< up par lesquels il a

m si infld tant : telle est l'une

'umettre. (Agitation à gau>

te le verdict des élec-

fautes d'nn homme

Mie par delà les limites

.annuité et de l'indulgence; en conséquence;

la ooaninioil me Charge de vous propeser d'accorder, d'office, à M. de

Sallenauve un nouveau congé de quinzaine (Murmures au centre. — A gauche : Très-bien! très-bien!), restant bien convenu que si, à la suite de ce délai, M. de Sallenauve ne s'est pas présenté et n'a donné aucun signe d'existence, il sera purement et simplement réputé démi sionnaire, sans que la Chambre soit entraînée, à son sujet, dans d'irritants et inutiles débats. (Mouvements en sens divers.)

M. le colonel Franchessini qui, pendant l'exposé de M. le rapporteur, avait eu, au banc des ministres, une conversation animée avec M. le ministre des travaux publics, demande vivement la parole.

m. le président. — M. de Canalis l'a demandée.

m. de caxalis. — Messieurs, M. de Sallenauve est un de ces audacieux qui, comme moi, se sont persuadé que la politique n'était un fruit défendu pour aucune intelligence, et que dans le poëte, dans l'artiste, comme dans le magistrat, l'administrateur, l'avocat, le médecin et le propriétaire, pouvait se rencontrer l'étoffe d'un homme d'État. En vertu de cette communauté d'origine, M. de Sallenauve a donc ma sympathie tout entière, et personne ne s'étonnera de me voir monter à cette tribune pour appuyer les conclusions de votre commission. Seulement, je ne saurais m'y rallier jusque dans leurs conséquences finales, et l'idée de notre collègue déclaré, sans discussion, démissionnaire par le fait seul de son absence prolongée au delà d'un délai de grâce, répugne à la fois à ma conscience et à ma raison. On vous dit : « L'indifférence de M. de Sallenauve pour ses fonctions est d'autant moins vénielle, qu'il se trouve placé sous le coup d'une accusation grave; » mais, si cette accusation, messieurs, était justement la cause de son absence? (Au centre : Ah! ah! On rit.) Permettez, messieurs; je ne suis peutêtre pas aussi naïf que MM. les rieurs semblent le croire. J'ai ce bonheur, que, naturellement, l'ignoble ne me vient pas à l'esprit, et M. de Sallenauve, avec l'éminente position qu'il avait dans les arts, s'arrangeant pour pénétrer ici par la porte d'un crime, n'est pas une supposition que j'admette a priori. Autour des naissances comme la sienne, ces deux araignées hideuses qu'on appelle la chicane et l'intrigue ont toute commodité pour tendre leurs toiles, et loin d'admettre qu'il ait pris la fuite devant l'accusation qui s'attaque à lui, je me demande si, en ce moment à l'étranger, il n'est pas occupé à rassembler les éléments de sa défense? (A gauche : Très-bien! C'est cela. Rires ironiques au centre.) Dans cette supposition, à mon avis très-probable, loin que l'on soit en droit de lui demander un compte rigoureux de son absence, ne faudrait-il pas y voir, au contraire, un procédé respectueux pour la Chambre, dont il ne s'est pas cru digne de partager

les travaux tant qu'il ne se sentirait pas en mesure de confondre ses dénonciateurs.

une voix. — Un congé d'une dizaine d'années comme à Télémaque, pour chercher son père! (Rire général.)

m. de canalis. — Je ne m'attendais pas à trouver un interrupteur si poétique, et, puisqu'on vient de remuer un souvenir de VOdyssée, qu'on veuille bien se rappeler que, déguisé en mendiant, après avoir été abreuvé d'outrages, Ulysse finit par tendre son arc et par mettre à mal MM. les prétendants. (Violents murmures au centre.) Je vote pour le congé de quinzaine, et pour que la Chambre soit de nouveau consultée après ce délai.

h. le colonel franchessini. — Je ne sais si le préopinant a eu l'intention d'intimider la Chambre, mais, pour mon compte, ces sortes d'arguments ont sur moi peu de prise, et je suis toujours prêt à les renvoyer d'où ils viennent. (A gauche : Allons donc! allons donc!) M. le président. — Colonel, pas de provocations! m. le colonel FiuNCHESSiNi. — Je suis, du reste, de l'avis de l'orateur qui m'a précédé à cette tribune, et je ne crois pas que le délinquant ait fui devant l'accusation portée contre lui. Ni cette accusation, ni l'effet qu'elle pe^t produire sur vos esprits et ailleurs, ni même l'annulation de son élection, ne sauraient, en ce moment, le préoccuper. Ce que M. de Sallenauve fait en Anglcte: re, voulez-vous le savoir ? lisez les journaux anglais; depuis quelques jours, ils retentissent des éloges d'une prima donna qui vient de débuter au théâtre de la Reine... (Violents murmures; interruption.) i\l v,iN.. — De pareils commérages sont indignes de la Chambre! 11. le colonel i RANCHEssixi. — Messieurs, plus habitué ù. la franchise des camps qu'aux réticences de la tribune, j'ai peut-être ici le tort de penser tout haut. L'honorable préopinant vous a dit : « Je crois que M. de Sallenauve est allé chercher des pièces pour sa défense; » et, moi, je ne vous dis pas : Je crois ; je vous dis : Je sais qu'un riche étranger est parvenu à substituer sa protection à celle dont le Phidias, notre collègue, honorait une belle Italienne... (Nouvelle interruption. — A l'ordre! à V ordre! Cest intolérable!)

ir le président, ôtez la parole à l'orateur, colonel rranchessini se croise le ittend que le tumulte

paisé.

PRÉSIDENT. — J'engage l'orateur à rentrer dans la question. m. le COLONEL i rwciiessini. — La question, je n'en suis pas sorti; mais, puisqu'on refuse de m'ente ndre, je déclare me rallier à l'opinion

2o8 SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE.

de la minorité de la commission. Il me paraît très-naturel de renvoyer M. de Sallenauve devant ses électeurs, afin de savoir s'ils ont pensé nommer un député ou un amoureux. (.A l'ordre! à l'ordre! Longue agitation. Le tumulte est à son comble.)

M. de Canalis se dirige rapidement vers la tribune.

m. le président. — M. le ministre des travaux publics a demandé la parole ; comme ministre du roi, il a toujours le droit d'être entendu.

m. de rastionac. — Il n'a pas tenu à moi, messieurs, que le scandale qui vient d'être donné à la Chambre ne lui fût épargné. J'avais voulu, au nom de la vieille amitié qui m'unit au colonel Franchessini, lui persuader de ne pas prendre la parole dans une question délicate où son inexpérience des choses parlementaires, aggravée en quelque sorte par la spirituelle facilité de sa parole, pouvait l'entraîner à quelque excentricité regrettable. Tel était, messieurs, le sens des courtes explications qu'on l'a vu avoir avec moi à mon banc, avant qu'il prit la parole, et moi-même je ne l'ai demandée, après lui, qu'afin d'écarter toute idée de complicité dans l'indiscrétion qu'à mon a\is il a commise, en descendant aux détails tout confidentiels dont il a cru devoir entretenir l'Assemblée. Mais, puisque, contre mon dessein et en quelque sorte malgré moi, je suis monté à la tribune, quoique aucun intérêt ministériel ne soit ici en jeu, la Chambre me permettra-t-elle quelques courtes observations? (Au centre : Parlez! parlez!)

M. le ministre des travaux publics s'étudie à démontrer que la conduite du député absent a surtout un caractère particulier de dédain pour la Chambre. Il la traite lestement et cavalièrement. Il lui do- •nande un congé; mais comment le demande-t-il? de l'étranger; c'està-dire qu'il commence par le prendre, et qu'il le sollicite ensuite. Se donne-t-il la peine, comme cela est l'usage, de motiver sa demande? Point; il annonce qu'il est forcé de s'absenter pour affaires urgentes : allégation commode, avec laquelle l'Assemblée pourrait se dépeupler de la moitié de ses membres. Mais, à supposer que les affaires de M. de Sallenauve fussent réellement urgentes, et qu'il les jugeât de nature à ne pouvoir être expliquées dans une lettre destinée à devenir publique, ne pouvait-il s'ouvrir confidentiellement à M. le président, ou même charger quelqu'un de ses amis, assez bien posé pour être cru sur sa simple affirmation, de cautionner la nécessité de son absence sans même en déduire explicitement les motifs?...

A ce moment, le discours ce M. le ministre est interrompu par un mouvement qui se fait dans le couloir de droite; plusieurs de MM. les députés quittent leurs places; d'autres, debout à leur banc et le cou

LE TJKPUTE D'ARCIS. 23&

tendu, paraissent regarder quelque chose. Le ministre, après s'être retourné vers H. le président, auquel il semble demander une explication, descend de la tribune et retourne à sa place, où il est aussitôt entouré par un grand nombre de députés du centre, parmi lesquels, à la vivacité de sa pantomime , se fait remarquer M. le procureur général Vin et. Des groupes se forment dans l'hémicycle; la séance estr de fait, suspendue.

Au bout de quelques instants, M. le président agite sa sonnette.

les huissiers. — En place, messieurs!

De toutes parts, MM. les députés s'empressent de reprendre leursplaces.

m. le rr.ÉsiDEM-. — La parole est à M. de Sallenauve.

M. de Sallenauve, qui, uepuis le moment où la séance a été suspendue par son entrée dans la salle, a causé avec MM. d'Arthez et Canalis, parait à !a tribune. Son attitude est modeste, mais n'accuse aucun embarras. Tout le monde est frappé de son air de ressemblance avec les portraits d'un des plus fougueux orateurs révolutionnaires.

MB TOix. — C'est Danton, moins la petite vérole!

u. de sallenauve. (Profond silence.) — Messieurs, je ne me fais aucune illusion sur ma valeur parlementaire et ne tiens pas pour dirigéecontre ma personne une persécution qui, ?elon toute apparence, s'adresse bien plutôt à l'opinion que j'ai l'honneur de représenter. Quoi qu'il en soit, mon élection semble avoir été pour le ministère un événement de quelque importance. Pour la combattre, un agent spécial, des journalistes spéciaux avaient été envoyés à Arcis, et, coupable d'avoir contribué à son succès, un humble employé à quinze cents francs d'appointements, après vingt ans de services honorables, s'est vu brusquement révoqué de ses fonctions. (Violents murmures au centre.) Je ne puis que remercier les honorables interrupteurs, car .s supposer que leur bruyante improbation porte sur l'étrangeté de cette destitution, et non sur la réalité du fait lui-même, qui ne saurait être a lie.) Quant à moi, messieurs, qu'on ne

pouvait destituer, on m'a attaqué avec une autre trme, et une calomnie judiciaire, combinée de mon heureuse absence...

m. le ■ntSTBE dis travaux i'lbi.ics. — C'est évident, le ministère vous a fait déporter en Angleterre 1

m. de sai.u yaive. — >on, monsieur le ministre, je n'attribue ni à votre influence ni à vos suggesti ns mon absence, qui, commandée par un impéri' ux devoir, n'a été le résultat d'aucune autre inspiration; mais, pour ce qui est de la part que vous avez pu prendre à la dénou-

dation portée contre moi, je vais dire les faits, et la Chambre appréciera. (Mouvement d'attention.) La loi, qui, pour protéger l'indépendance du député, a décidé que jamais une poursuite criminelle ne pourrait être dirigée contre un membre de la représentation nationale sans une autorisation préalable de la Chambre, a été, il faut le dire, retournée contre moi avec une rmv habileté. Déposée au parquet du procureur du roi, la plainte dont je suis l'objet n'y eût pas été admise; car elle se présente nue et sans l'entourage d'aucune espèce de preuve, et je ne sache pas que le ministère public soit dans l'usage de poursuivre sur l'allégation gratuite du premier venu. Il faut donc admirer la rare prestesse d'esprit qui a compris qu'en s'adressant à vous on avait tout le bénéfice d'une accusation politique là où ne se rencontraient pas môme des éléments d'un simple procès. (Mouvement.) Maintenant, à quel habile tacticien parlementaire faut-il reporter l'honneur de cette invention? Vous le savez, messieurs, c'est à une femme, à une femme de campagne, qui prend l'humble titre de manouvrière; d'où la conclusion que chez les paysannes champenoises se rencontrerait une supériorité intellectuelle dont, jusqu'ici, assurément, vous ne vous étiez pas fait une idée. (On rit.) Il est vrai de dire cependant qu'avant de se mettre en route pour déposer sa plainte, ma dénonciatrice paraît avoir eu avec M. le maire d'Arcis, mon concurrent ministériel dans l'élection, une conférence où elle a pu puiser quelques lumières; à quoi il faut ajouter que ce magistrat prenait sans doute au procès qui allait m'ètre intenté un certain intérêt, puisqu'il a cru devoir faire les frais du voyage de la demanderesse et d'un praticien de' village, dont elle se présente accompagnée. (A gauche : Ah! ah!) Cette femme supérieure arrivée à Paris, avec qui se met-elle d'abord en rapport? justement avec M. l'agent spécial envoyé par le gouvernement à Arcis pour assurer le succès de l'élection dans le sens ministériel. Et qui se charge de rédiger la demande en autorisation? non pas précisément M. l'agent spécial, mais un avocat, sous son inspiration, et à la suite d'un déjeuner où la paysanne et son conseiller rural ont été conviés pour fournir les indications nécessaires. (Mouvement. Longue agitation.)

m. le ministre des travaix pdblics, de sa place. — Sans discuter la vérité des faits, dont je n'ai personnellement aucune connaissance, j'affirme sur l'honneur que le gouvernement est resté étranger à toutes les menées qui vous sont signalées, et il les blâme et les désavoue de la manière la plus expresse.

m. de sallenauve. — Après cette déclaration si formelle que je viens

d'avoir le bonheur de provoquer, j'aurais mauvaise grâce, je le sens, ours, à insister pour faire remonter jusqu'au gouvernement la responsabilité de cette intrigue; mais mon erreur vous paraîtra peutêtre naturelle quand vous vous rappellerez qu'au moment où je suis entré dans cette enceinte, M. le ministre des travaux publics était à la tribune, se mêlant de la manière la plus imprévue à une discussion de discipline tout intérieure, et tâchant de vous persuader que je m'étais conduit à votre égard de la façon la plus irrévérencieuse.

m. le ministre des thavaix PiBLics prononce quelques paroles qui ne parviennent pas jusqu'à nous. — Longue rumeur.

m. VICTOR» btolot. — Monsieur le président, veuillez engager le ministre à ne pas interrompre. Il répondra.

m. de sallehaoye.— Selon M. le comte de Rastignac, j'aurais essentiellement manqué à la Chambre, en lui adressant de l'étranger la demande d'un congé dont j'aurais ainsi commencé à me mettre en possession avant d'avoir reçu l'agréaient que je me donnais l'air de solliciter. Mais, dans son extrême désir de me trouver en faute, M. le ministre a perdu de vue qu'au moment où je me mettais en route la session n'était pas ouverte, et qu'en adressant alors ma demande à M. le président de l'Assemblée, je l'eusse adressée à une pure abstraction. (A gauche : C'est juste!) Quant à l'insuffisance des motifs donnés à l'appui de ma demande, j'ai le regret de dire à la Chambre qu'il m'était interdit d'être plus explicite, et qu'en lui révélant la cause vraie de mon absence, j'eusse disposé d'un secret qui n'était pas le mien; je ne me suis pas, du reste, dissimulé que, par cette réticence, dans laquelle je suis encore obligé de persister aujourd'hui, j'exposais mon procédé aux interprétations les plus étranges et qu'il fallait même m 'attendre à voir, dans les explications officieuses qui essayeraient de se substituer aux miennes, le burlesque quelquefois se mêlant à l'odieux. (Mouvement.) En réalité, je tenais si parfaitement à ne manquer à aucun des devoirs de ma situation, qu'en commun avec M. le ministre, j'avais eu le sentiment d'une convenance par laquelle je me figurais avoir tout sauvé. Comme moi dépositaire du Secret qui me forçait à m'ab-enter, un homme des plus honorables avait été chargé par moi de cautionner auprès de M. le président de l'Assemblée l'impérieuse nécessité à laquelle je sacrifiais. Mais, la calomnie ayant sans doute fait de ce coté son travail, ce personnage honorable aura trouvé compromettant d'accorder h un homme placé sous la menace d'une poursuite criminelle la haute garantie de son nom et de sa parole. Bien qu'aujourd'hui le danger paraisse s'être éloigné de moi, je ne trahirai

pas le prudent incognito dont il a jugé convenable et utile d'entourer son mandat. Plus j'étais loin de m'attendre à ce calcul de personnalité, plus j'ai le droit d'en être étonné et douloureusement ému, plus aussi j'aurai soin que cette défaillance de l'amitié reste entre moi et sa conscience, qui seule lui parlera en mon nom.

En ce moment, un grand mouvement se fait dans la tribune réservée à MM. les membres de la pairie; on s'empresse autour d'une dame qui vient d'être prise d'une violente attaque de nerfs. Un grand nombre de députés se portent vers la tribune où se passe cette scène. Quelques-uns même, sans doute des médecins, sortent précipitamment de la salle. La séance est momentanément suspendue.

m. le président. — Huissiers, faites ouvrir les ventilateurs. C'est le défaut d'air qui a amené ce regrettable accident. — Monsieur de Sallenauve, veuillez reprendre votre discours.

m. de sallenalye. — En deux mots , messieurs, je me résume. La demande en autorisation dont vous avez été saisis a sans doute perdu, aux yeux de mes collègues, même les moins bienveillants, beaucoup de sa valeur. J'ai là une lettre par laquelle la paysanne champenoise, ma parente, en retirant sa plainte, confirme toutes les explications que j'ai eu l'honneur de vous donner. Je pourrais lire cette lettre, mais je trouve plus convenable de la déposer entre les mains de M. le président. (Très-bien! très-bien!) Pour ce qui est de mon absence illégale, j'étais ce matin de retour à Paris et j'aurais pu, en assistant au commencement de la séance, être à mon poste parlementaire dans les limites rigoureuses du congé que la Chambre avait bien voulu m'accorder; mais, ainsi que vous l'a dit M. de Canalis, j'avais à cœur de ne pas paraître dans cette enceinte tant que le nuage élevé autour de ma considération n'aurait pas été dissipé. C'est à ce travail qu'a été employée ma matinée. Maintenant, messieurs, vous avez à décider si, pour quelques heures de retard à venir occuper son siège dans cette Chambre, un de vos collègues doit être renvoyé devant les électeurs. Après tout, soit qu'on se décide à voir en moi un faussaire, un amoureux éperdu, ou simplement un député négligent, je ne crois pas avoir à m'inquiéter de leur verdict, et, après un délai de quelques semaines, un résultat me paraît probable, c'est que je vous reviendrai.

de toutes parts. — Aux voix ! aux voix!

En descendant de la tribune, M. de Sallenauve reçoit de nombreuses félicitations.

m. le pkésidext. — Je mets aux voix la validité de l'élection de M. de Sallenauve, nommé par l'arrondissement d'Arcis.

La Chambre presque tout entière se lève pour l'admission ; quelques députes du centre s'abstiennent seuls de prendre part à l'épreuve, de Sallenauve est admis et prête serment.

m. le président. — L'ordre du jour appelait la lecture du projet d'adresse, mais M. le président de la commission me fait savoir que le projet ne pourra pas être communiqué à la Chambre avant demain. Rien n'étant plus à l'ordre du jour, je lève la séance.

La séance est levée à quatre heures et demie *.

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