‹ Le député d'Arcis (volume 3)Chapitre 10 sur 44 · HISTOIRE DE DEUX MAUNS · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE DEUX MAUNS

La maison' de Grévin, située sur la rive droite de l'Aube, et qui fait le coin de la petite place d'au delà le pont, est une des plus vieilles maisons d'Arcis. Aussi est-elle bâtie en bois, et les intervalles de ces murs si légers sont-ils remplis de cailloux ; mais elle est revêtue d'une couche de mortier lissé à la truelle et peint en gris. Malgré ce fard coquet, elle n'en paraît pas moins être une maison de cartes.

Le jardin, situé le long de l'Aube, est protégé par un mur de terrasse couronné de pots de fleurs. Cette bumble maison, dont les croisées ont des contrevents solides peints en gris comme le mur, est garnie d'un mobilier en harmonie avec la simplicité de l'extérieur.

En entrant, on apercevait dans une petite cour cailloutée les treillages verts qui servaient de clôture au jardin. Au rezde-chaussée, l'ancienne étude, convertie en salon, et dont les fenêtres donnent sur la rivière et sur la place, est meublée de vieux meubles en velours d'Utrecht. vert, excessivement passé. L'ancien cabinet est devenu la salle à manger du notaire retiré.

Là, tout annonce un vieillard profondément philosophe, et une de ces vies qui se sont écoulées comme coule l'eau des ruisseaux champêtres que les arlequins de la vie politique finissent par envier quand ils sont désabusés sur les grandeurs sociales, ou fatigués des luttes insensées avec le cours de l'humanité.

Pendant que Séverine traverse le pont en regardant si son père a fini de diner, il n'est pas inutile de jeter un coup d'œil sur la personne, sur la vie et les opinions de ce vieillard, que l'amitié du comte Malin de Gondreville recommandait au respect de tout le pays.

Yoici la simple et naïve histoire de ce notaire, pendant longtemps, pour ainsi dire, le seul notaire d'Arcis.

En 1787, deux jeunes gens d'Arcis allèrent à Paris, recommandés à un avocat au conseil nommé Danton. Cet illustre patriote était d'Arcis. On y voit encore sa maison, et sa famille y existe encore. Ceci pourrait expliquer Tinfluence que la Révolution exerça sur ce coin de la Champagne.

Danton plaça ses compatriotes chez le procireur au Châleîct, si fameux par son procès avec le comte Morton de Chabrillant, à propos de sa loge à la première représentation du Mariage de Figaro, et pour qui le parlement prit fait et cause' en se regardant comme outragé dans la personne de son procureur.

L*un s'appelait Malin et Tautre Grévin, tous deux fils uniques. Malin avait pour père le propriétaire même de la maison où demeure actuellement Grévin. Tous deux ils eurent l'un pour Tautre une mutuelle, une solide affection. Malin, garçon retors, d'un esprit profond, ambitieux, avait le don de la parole. Grévin, honnête, travailleur, eut pour vocation d'admirer Malin. Ils revinrent à leur pays lors de la révolution, l'un pour être avocat à Troyes, l'autre pour être notaire à Arcis. Grévin, l'humble serviteur de Malin, le fit nommer député à la Convention. Malin fit "hommer Grévin procureur syndic d'Arcis.

Malin fut un obscur conventionnel jusqu'au 9 thermidor, se rangeant toujours du côté du plus puissant, écrasant le faible; mais Tallien lui fit comprendre la nécessité d'abattre Robespierre. Malin se distingua lors de cette terrible bataille parlementaire, il eut du courage à propos. Dès ce moment commença le rôle politique de cet homme, un des héros de la sphère inférieure : il abandonna le parti des Thermidoriens pour celui des Clichiens, et fut alors nommé membre du conseil des Anciens. Devenu l'ami de Talleyrand et de Fouché, conspirant avec eux contre Bonaparte, il devint, comme eux, un des plus ardents partisans de Bonaparte après la victoire de Marengo. Nommé tribun, il entra l'un des premiers au conseil d'État, fut un des rédacteurs du

Gode, et fut promu Tun des premiers à la dignité de sénateur, sous le nom de comte de Gondreville.

Ceci est le côté politique de cette vie ; en voici le côté financier.

Grévin fut dans rarrondissement d'Arcis l'instrument Je plus actif -fet le plus habile de la fortune du comte de Gondreville. La terre de Gondreville appartenait aux Simeuse, bonne vieille noble famille de province, décimée par Téchafaud et dont les héritiers, deux jeunes gens, servaient dans l'armée de Condé. Cette terre, vendue nalionalement, fut acquise pour Malin sous le nom de M. Marion et par les soins de Grévin. Grévin fit acquérir S son ami la meilleure partie des biens ecclésiastiques, vendus par la République dans le département de l'Aube. Malin envoyait à Grévin les sommes nécessaires à ces acquisitions, et n'oubliait d'ailleurs point son homme d'affaires.

Quand vint le Directoire, époque à laquelle Malin régnait dans les conseils de la République, les ventes furent réalisées au nom de Malin. Grévin fut notaire et Malin fut conseiller d'État. Grévin fut maire d'Arcis, JJalin fut sénateur et comte de Gondreville. Malin épousa la fille d'un fournisseur millionnaire, Grévin épousa la fille unique du bonhomme Varlet, le premier médecin d'Arcis.

Le comte de Gondreville eut trois cent mille livres de rentes, un hôtel à Paris, le magnifique château de Gondreville ; il maria l'une de ses filles à l'un dès Keller, banquier à Paris, l'autre au maréchal dnc de Garigliano.

Grévin lui, riche de quinze mille livres de rentes, possède la maison où il achève sa paisible vie en économisant, { et il a géré les affaires de son ami, qui lui a vendu cette maison pour six mille francs.

Le comte de Gondreville a quatre-vingts et Grévin soixante-seize ans. Le pair de France se promène dans son parc, l'ancien notaire dans le jardin du père de Malin. Tous deux enveloppés de molleton, entassant écus sur écus. Aucun nuage n'a troublé cette amitié de soixante ans. Le notaire a toujours obéi au conventionnel, au conseiller d'État, au sénateur, au pair de France.

LE DÉPUTi D^ilRCIS 6l

Après la révolution de Juillet, Malin, en passant par Ârcis, dit à Grévîn : — Veux-tu la croix ? — Que que j'en ferais? répondit Grévin.

L'un n'avait jamais failli à l'autre ; tous deux s'étaient toujours muluellement éclairés, conseillés ; Tun sans jalousie, et l'autre sans morgue ni prétention blessante. Malin avait toujours été obligé de faire la part de Gré^n, car tout l'orgueil de Grévin était le comte de Gondreville. Grévin était autant comte de Gondreville que le comte de Gondreville lui-môme.

Cependant, depuis la Révolution de Juillet, moment où Grévin, se sentant vieilli, avait cessé de gérer les biens du comte, et où le comte, affaibli par l'âge et par sa participation aux tempêtes politiques, avait songea vivre tranquille, les deux vieillards sûrs d'eux-mêmes, mais n'ayant plus tant besoin l'un de l'autre, ne se voyaient plus guère. En allant à sa terre, ou en retournant à Paris, le comte venait voir Grévin^ qui faisait seulement une ou deux visites au comte pendant son séjour à Gondreville.

Il n'existait aucun lien entre leurs enfants. Jamais ni madame Keller ni la duchesse de Carigliano n'avaient eu la moindre relation avec mademoiselle Grévin, ni avant ni après son mariage avec le bonnetier Beauvisage. Ce dédain involontaire ou réel surprenait beaucoup Séverine.

Grévin, maire d'Arcis sous l'Empire, serviable pour tout le monde, avait, durant l'exercice de son ministère, concilié, prévenu beaucoup de difficultés.

Sa rondeur, sa bonhomie et sa probité lui méritaient l'estime et l'affçction de tout l'arrondissement; chacun, d'ailleurs, respectait en lui l'homme qui disposait de la faveur, du pouvoir et du crédit du comte de Gondreville. Néanmoins, depuis que l'aclivilé du notaire et sa participation aux affaires publiques et particulières avaient cessé ; depuis huit ans, son souvenir s'était presque aboli dans la \ille d'Arcis, QÙ chacun s'attendait, de jour en jour^ à le voir mourir. Grévin, à l'instar de son ami Malin, paraissait plus végéter que vivre, il ne se montrait point, il cultivait

son jardiu, taillait ses arbres, allait examiner ses légumes, ses bourgeons ; et, comme tous les vieillards, il s'essayait à l'état de cadavre.

La vie de ce septuagénaire était d'une régularité parfaite. De même que son ami, le colonel Giguet, levé au jour, couché avant neuf heures, il avait la frugalité des avares, il buvait peu de vin, mais ce vin était exquis. Il prenait du café, mais jamais de liqueurs, et le seul exercice auquel il se livrât, était celui qu'exigé le jardinage. En tout temps, il portait les mômes vêlements : de gros souliers huilés, des bas drapés, un pantalon de molleton gris à boucles, sans bretelles, un grand gilet de drap léger bleu de ciel à boutons en corne, et une redingote en molleton gris pareil à celui du pantalon ; il avait sur la tête une petite casquette en loutre ronde, et la gardait au logis. En été, il remplaçait cette casquette par une espèce de calotte en velours noir, et la redingote de molleton par une redingote en drap gris de fer. Sa taille était de cinq pieds quatre pouces, il avait l'embonpoint des vieillards bien portants, ce qui alourdissait un peu sa démarche, déjà lente, comme celle de tous les gens de cabinet.

Dès le jour, ce bonhomme s'habillait en accomplissant les soins de toilette les plus minutieux ; il se rasait lui-mêmC} puis il faisait le tour de son jardin, il regardait le temps, il allait consulter son baromètre, en ouvrant lui-même les volets de son salon. Enfin il binait, il échenillait, il sarclait, il avait toujours quelque chose à faire jusqu'au déjeuner. Après son déjeuner, il restait assis à digérer jusqu'à deux heures, pensant on ne sait à quoi. Sa petite-fille venait presque toujours, conduite par une domestique, quelquefois accompagnée de sa mère, le voir entre deux et cinq heures.

A certains jours, cette vie mécanique était interrompue : il y avait à recevoir les fermages et les revenus en nature, aussitôt vendus. Mais ce petit irouble n'arrivait que les jours de marché, et une fois par mois. Que devenait l'argentî Personne, pas môme Séverine et Cécile, ne le savait. Grévin était là-dessus d'une discrétion ecclésiastique. Cependant, tous les sentiments de ce vieillard avaient fini par se

coneentrer sur sa fillc et sur sa pelite-fille, il les sdmait plus que son argent.

Ce septuagénaire propret, à figure toute ronde, au front dégarni, aux yeux bleus et à cheveux blancs, avait quelque chose d'absolu dans le caractère, comme tous ceux à qui ni les hommes, ni les choses n*ont résisté. Son seul défaut, extrêmement caché d'ailleurs, car il n'avait jamais eu occasion de le manifester, était une rancune persistante, terrible, une susceptibilité que Malin n'avait jamais heurtée. SiGrévin avait toujours servi le comte de Gondreville, il l'avait toujours trouvé reconnaissant ; jamais Malin n'avait ni humilié ni froissé son ami, qu'il connaissait à fond. Les deux amis conservaient encore le tutoiement de leur jeunesse et la mênie affectueuse poignée de main. Jamais le sénateur n'avait fait sentir à Grévin la différence de leurs silualions ; il devançait toujours les désirs de son ami d'enfance, en lui offrant toujours tout, sachant qu'il se contenterait de peu.

Grrévin, adorateur de la littérature classique, puriste, bon administrateur, possédait de sérieuses et vastes connaissances en législation ; il avait fait pour Malin des travaux qui fondèrent au Conseil d'État la gloire du rédacteur des Codes.

Séverine aimait beaucoup son père, elle et sa fille ne laissaient à personne le soin de faire son linge ; elles lui tricotaient des bas pour l'hiver, elles avaient pour lui les plus pel\ies précautions, et Grévin savait qu'il n'entrait dans leur affection aucune pensée d'intérêt; le million probable de la succession paternelle n'aurait pas séché leurs larmes ; les vieillards sont sensibles à la tendresse désintéressée. Avant de s'en aller de chez le bonhomme, tous les jours madame ^eauvisage et Cécile s'inquiétaient du dîner de leur père pour le lendemain, et lui envoyaient les primeurs du marché.

Madame Beauvisage avait toujours souhaité que son père ïa présentât au château de Gondreville, et la liât avec les filles du comte ; mais le sage vieillard lui avait maintes fois expliqué combien il était difficile d'entretenir "des relations suivies avec la duchesse de Carigliano, qui habitait Paris, et ^^v\ venait rarement à Gondreville, ou avec la brillante ma-

dame Keller, quand on tenait une fabrique de bonneterie i Arcis.

— Ta vie est finie, disait Grévin à sa fille, mets toutes tes jouissances en Cécile, qui sera certes assez riche pour te donner, quand tu quitteras le commerce, l'exisleuce grande et large à laquelle tu as droit. Choisis un gendre qui ait de Tambition, des moyens, lu pourras un jour aller à Paris et laisser ici ce benêt de Beauvisage. 5i je vis assez pour me voir un petit-gen4re, je vous piloterai sur la mer des intérêts politiques comme j'ai pibté Malin , et vous arriverez à une position égale à celle des Keller...

Ce peu de paroles, dites avant la révolution de 1830, un .an après la retraite du vieux notaire dans cette maison, explique cette attitude végétative. Grévin voulait vivre, il voulait mettre dans la route des grandeurs sa fille, sa petitefille et ses arrière-petits-enfants. Le vieillard avait de l'ambition à la troisième génération.

Quand il parlait ainsi, le vieillard rêvait de marier Cécile à Charles Keller ; aussi pleurait-il en ce moment sur ses espérances renversées, il ne savait plus que résoudre. Sans relations dans la société parisienne, ne voyant plus dans le département de TAube d'autre mari pour Cécile que le jeune marquis de Cinq-Cygne, il se demandait s'il pouvait surmonter à force d'or les difficultés que la révolution de Juillet suscitait entre les royalistes fidèles à leurs principes et leurs vainqueurs. Le bonheur de sa pelite-fille lai paraissait si compromis en la livrant à T orgueilleuse marquise de Cinq-Cygue, qu'il se décidait à se confier à l'ami des vieillards, au Temps. Il espérait que soti ennemie ca*pitale, la marquise de Cinq -Cygne, mourrait, et il croyait pouvoir séduire le fils , en se servant du grand-père du marquis, le vieux d'Hauteserre, qui vivait alors à Cinq- Cygne, et qu'il savait accessible aux calculs de l'avarice.

Si ce plan manquait, quand Cécile Beauvisage atteindrait à vingt-deux ans, en désespoir de cause, Grévin comptait consulter son ami Gondreville, qui lui choisirait à Paris un mari selon son cœur et son 9Jn))ition^ paroii les ducs de l'Empire.

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