‹ Le député d'Arcis (volume 3)Chapitre 15 sur 44 · QVO ME TRAHIT FORTUNA · texte numérisé non relu

QVO ME TRAHIT FORTUNA

S*il n'était pas assez fort en blason français pour connaître la maison qui portait cette devise, Antonin pensa que les Cinq-Cygne ne pouvaicut donner leur chariot, et la princesse de Cadignan envoyer un exprès que pour un per- . sonnage de la plus haute noblesse.

— Ah I tu connais la femme de chambre de la princesse de Cadignan 1... Tu es un homme heureux... dit Antonio à «on domestique.

Julien, garçon du pays, après avoir servi six moisàGon-

LE DÉPirré D*ARCis 83

dreville, était entré chez monsieur le sous-préfet qui voulait avoir un domestique bien stylé.

— Mais, monsieur, Anicette est la filleule de mon père. Papa qui voulait du bien à celle petite dont le père est mort, l'a envoyée à Paris pour y être couturière, parce que ma mère ne pouvait la souffrir.

— Est-elle jolie ?

— Assez, monsieur le sous-préfet. A preuve qu'à Paris elle a eu des malheurs; mais enfin, comme elle a des talents, qu'elle sait faire des robes, coiffer, elle est entrée chez la princesse par la protection de monsieur Marin, le premier valet de chambre de monsieur le duc de Maufrigoeuse...

— Que t'a-t-elle dit de Cinq-Cygne? Y a-t-il beaucoup de monde ?

— Beaucoup, monsieur. Il y a la princesse et monsieur à'inhez... le duc de Maufrigneuse et la duchesse, le jeune marquis... Enfin, le château est plein... Monseigneur révoque de Troyes y est attendu ce soir...

— Monseigneur Troubert?... Ah! je voudrais bien savoir s'il y restera quelque temps...

— Anicette le croit, et elle suppose que monseigneur vient pour le comte qui loge au Mulet. On attend encore du monde. Le cocher a dit qu'on parlait beaucoup des élections... Monsieur le président Michu doit aller passer quelques jours..,

—Tâche de faire venir cette femme de chambre en ville, sous prétexte d'y chercher quelque chose... Est-ce que tu as des idées sur elle?.,.

— Si elle avait quelque chose à elle, je ne dis pas!,.. Elle est bien finaude.

— Dis-lui de venir te voir à la sous-préfecture.

— Oui, monsieur, j'y vas.

— Ne lui parle pas do moi l elle ne viendrait point, propose-lui une place avantageuse...

— Ah! monsieur... j'ai servi à Gondreville.

— Tu ne sais pas pourquoi ce message de Cinq-Cygne à <:etle heure, car il est neuf heures et demie...

8& SCÈNtS DE LA VIE POLITIQUE

— Il paraît que c'est quelque chose de bien pressé, car le comte qui. revenait de Gondreville...

— L'étranger est allé à Gondreville?

— Il y a dîné I monsieur le sous-préfet. Et, vous allez voir, c'est à faire rire! Le petit domestique est, parlant par respect, sou comme une grive* 11 a bu tant de vin de Champagne à l'office, qu'il ne se tient pas sur ses jambes, on l'aura poussé par plaisanterie à boire.

— Eh bien ! le comte?

— Le comte, qu'était couché, quand il a lu la lettre, s'est levé ; maintenant il s'habille. On attelait le tilbury. Le comte va passer la soirée à Cinq-Cygne.

— C'est alors un bien grand personnage?

— Oh I oui, monsieur; car Gothard, l'intendant de Cinq- Cygne, est venu ce matin voir son beau-frère Poupard, et lui a recommandé la plus grande discrétion en toute chose sur ce monsieur, et de le servir comme si c'était un roi...

— Vinet aurait-il raison? se dit le sous-prëfet. Y aurait-il quelque conspiration ?. . .

— C'est le duc Georges de Maufrigneu^ qui a envoyé monsieur Gothard au Mulet. Si Poupard est venu ce matin,

cif à cette assemblée, c'est que ce comte a voulu qu'il y allât. Ce monsieur dirait à monsieur Poupard d'aller ce soir à Paris, il partirait... Gothard a dit à son beau-frère de tout confondre pour ce monsieur-là, et de se moquer des curieux.

— Si tu peux avoir Anicette, ne manque pas de m'en prévenir!... dit Antonin.

— Mais je peux bien l'aller voir à Cinq-Cygne, si monsieur veut m' envoyer chez lui au Val-Preux.

— C'est une idée. Tu profiteras du chariot pour t'y rendre... Mais qu'as-tu à dire du petit domestique?

— C'est un cr&ne qtie ce petit garçon ! monsieur le souspréfet. Figurez-vous, monsieur, qu«, gris comme il l'est, il vient de partir sur le magnifique cheval anglais de son maître, un cheval de race qui fait sept lieues à l'heure, pour porter une lettre à Troyes, afin qu'elle soit demain à Paris... Et

LE DÉPUTÉ d'aRGS 85

ça n'a que neuf ans et demi 1 Qu'est-ce que ce sera donc à TJngt ans?

Le sous-préfet écouta machinalement ce dernier commérage administralif. Et alors Julien bavarda pendant quelques minutes. Àntonin Goulard écoutait Julien, tout en pensant à l'inconnu.

— Attends, dit le sous-prëfet à son domestique.

— Quel gâchis!... se disait-il en revenant à pas lents. Un homme qui dîne avec le comte de Gondreville et qui passe la nuit à Cinq-Cygne I... En voilà; des mystères!...

— Eh bien! lui cria le cercle de madmoiselle Beauvisage tout entier quand il reparut.

— Eh bien I c'est un comte, et de vieille roche, je vous en réponds I

— Oh f comme je voudrais le voir I s'écria Cécile.

— - Mademoiselle^ dit Ântonin en souriant et en regardant ayec malice madame Mollot, il est grand et bien fait, et il reporte pas perruque!... Son petit domestique était gria comme les vingt-deux cantons; on l'avait abreuvé de vin de Champagne à l'office de Gondreville, et cet enfant de neuf ans a répondu avec la fierté d'un vieux laquais à Julien, qui lui parlait de la perruque de son maître : Mon maître, une perruque I je le quitterais... Il se teint les cheveux, c'est bien assez !

— * Votre lorgnette grossit beaucoup les objets, dit Achille Pigoult à madame Mollot qui se mit à rire.

^ Enfin, le tigre du beau comte, gris comme il est, court à Troyes à cheval porter une lettre, et il y va, malgré la Qoit, en cinq quarts «l'heure.

— ie voudrais voir le tigre, moi, dit Vinet.

— S'il a dîné à Gondreville, dit Cécile, nous saurons qui Gai ce comte; car mon grand-papa y va demain matin.

— Ce qui va vous sembler étrange, dit Antonin Goulard, c'est qu'on vient de dépêcher de Cinq-Cygne^ à l'inconnu, mademoiselle Anicette, la femme de chambre de la printtsse de Cadignan, et qu'il y va passer la soirée...

— Ah çà ! dit Olivier Yinet^ oe n'est pas un homme, c'est

un diable, un phénix I II serait Tami des deux châteaux, il poculerait...

— Ah 1 fi I monsieur, dit madame Mollot^ vous avez des mots...

— Il poculerait est de la plus haute latinité, madame, reprit gravement le substitut; il poculerait donc chez le roi Louis-Philippe le matin, et banqueterait le soir à Holy-Rood avec Charles X. Il n'y a qu'une raison qui puisse permettre à un chrétien d'aller dans les deux camps, chez les Montecchi et les Capuleltil... Ahl je sais qui est cet inconnu. C'est...

— Le directeur des chemins defer de Paris à Lyon, ou de Paris à Dijon, ou de Montercau à Troyes.

— C'est vrai 1 dit Antonin. Vous y êtes. Il n'y a que la banque, l'industrie ou la spéculation qui puissent être bien accueillies partout.

— Oui, dans ce momeni-ci, les grands noms, les grandes familles, la vieille et la jeune pairies arrivent au pas de charge dans les commandites! dit Achille Pigoult.

— Les francs attirent les Francs, repartit Olivier Vinet sans rire.

— Vous n'êtes guère l'olivier de la paix, dit madame MoUot en souriant.

— Mais n'esl-ce pas démoralisant de voir les noms des Verneuil, des Maufrigneuse et des d'Hérouville accolés à ceux des du Tillet et des Nucingen dans des spéculations cotées à la Bourse?

-— Notre inconnu doit être décidément un chemin de fer en bas âge, dit Olivier Vinet.

— Eh bien ! tout Arcis va demain être sens dessus dessous, dit Achille Pigoult. Je vais voir ce monsieur pour être le notaire de la chose ! Il y aura deux mille actes à faire.

— Notre roman devient une locomotive, dit tristement Ernestine à Cécile.

— Un comte doublé d'un chemin de fer, reprit Achille Pigoult, n'en est que plus conjugal ; mais est-il garçon?

— Eh ! je saurai cela demain par grand-papa, dit Cécile avec un enthousiasme de parade^

LE DEPUTE d'âRGIS 87

— Oh ! la bonne plaisanterie 1 s'écria madame Marion, avec un rire forcé. Comment, Cécile, ma petite chatte, vous pensez à l'inconnu I.i.

— Mais le mari, c'est toujours Tinconnu^ dit vivement Olivier Yinet en faisant à mademoiselle Beauvisage un signe qu'elle comprit à merveille.

— Pourquoi nepenserais-je pas à lui? demanda Cécile, ce n'est pas compromettant. Puis c'est, disent ces messieurs, ou quelque grand spéculateur, ou quelque grand seigneur... Ma foi 1 l'un et l'autre me vont. J'aime Paris 1 Je veux avoir voiture, hôtel, loge aux Italiens, etc.

— C'est celai dit Olivier Vinet, quand on rêve, il ne faut se rien refuser. D'ailleurs, moi, si j'avais le bonheur d'être votre frère, je vous 'marierais au jeune marquis de Cinq- Cygne qui me parait un petit gaillard à faire danser joliment les écus et à se moquer des répugnances de sa mère pour les acteurs du grand drame où le père de notre président a péri si malheureusement.

— 11 vous serait plus facile de devenir premier ministre I... dit madame Manon, il n'y aura jamais d'alliance entre la petite- fille des Grt^in et les Cinq-Cygne I...

— ^ Roméo a^fiien failli épouser Juliette 1 dit Achille Pigoult, et madeiiioiâelle est plus belle que...

— Oh! si vous nous citez l'opéra! dit naïvement Herbelot le notaire qui venait de finir son whist. ,

— Mon confrère, dit Achille Pigoult, n'est pas fort sur l'histoire du moyen âge... ♦

— Viens, Malvina I dit le gros notaire sans rien répondre à son jeune confrère.

— Dites donc, monsieur Antonin, demanda Cécile au sous-préfet, vous avez parlé d'Anicetle, la femme de chambre de la princesse de Cadignan?... la connaissez-vous?

— Non ; mais Julien la connaît : c'est la filleule de son père, et ils sont très-bien ensemble.

Oh ! tâchez donc, par Julien, de nous l'avoir; maman

ne regarderait pas aux gages...

— • Mademoiselle! entendre, c'est obéir, dit-on en Asie

aux despotes, répliqua le sous-préfet. Pour vous servir, vous allea voir eomme je procède 1

Il sortit pour donner Tordre à Julien de rejoindre le chariot qui retournait à Gibq-Cygne et de séduire à tout prix ÀB^eette.

Page 1