‹ Le député d'Arcis (volume 3)Chapitre 24 sur 44 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LA COMTESSE RENÉE DE L'ESTORADE A MADAME OCTAVE DE CAMPS

Paris, février 1839.

Rien de mieux vu que tout ce que vous m'écrivez, chère madame; ce qui était en effet très-probable, c'est ^qu'à la prochaine rencontre, mon fâcheux ne marchanderait pas à m' aborder. Son héroïsme lui en donnait le droit et la plus simple politesse lui en faisait un devoir. Sous peine d'être

tenu pour le plus gauche des soupirants, il devait venir s'enquérir auprès de moi des suites qu'avait pu avoir pour la santé de Naïs et pour la mienne l'accident dans lequel il était intervenu.

Mais, contre toutes les prévisions, s'obstinât-il à ne pas descendre de son nuage, sous l'inspiration de votre judicieux conseil, mon parti était résolument pris. Li montagne ne venant pas à moi,. je m'en allais à la montagne; comme Hippoly te dans le récit de Théramène, je poussais droit au monstre et lui tirais à bout portant ma reconnaissance.

Gomme vous, chère madame, j'en étais venue à comprendre que le côté vraiment dangereux de cette sotte obsession, c'était sa durée et l'éclat tôt ou tard inévitable dont elle me menaçait.

Mes domestiques, mes enfants pouvant d'un moment à Vautre être mis dans le secret; les fâcheux commentaires auxquels il m'exposait s'il était surpris par des étrangers; mais par-dessus tout, l'idée de cette ridicule intrigue venant à être éventée par monsieur de l'Estorade, et le poussant à des extrémités que sa tête méridionale et les souvenirs de son passé militaire ne me faisaient que trop deviner; tout cela m'avait animée à un tel point que je ne saurais dire, et votre programme lui-même eût été dépassé. Non-seulement j'acceptais la nécessité de parler à ce monsieur la première ; mais sous le spécieux prétexte que mon mari entendait bien aller le remercier chez lui, je le mettais dans la nécessité de me décliner son nom et sa demeure ; puis , pour peu qu'il fût un personnage sortable, dès le lendemain je lui adressais une invitation à dîner, décidée que j'étais ainsi à enfermer le loup dans la bergerie.

Après tout, où était le danger?

S'il avait seulement l'ombre du sens commun, en voyant toute ma façon d'être avec monsieur de l'Estorade, ma passion forcenée pour mes enfants, comme vous l'appelez plaisamment; en un mot, toute la sage économie de mon intérieur, ne devait-il pas reconnaître la vanité de son insistance? Dans tous les cas, qu'il s'acharn&t ou non, ses ardeurs per-

sion dont elle ne cessait de poursuivre Tinfini était quelque chose de désordonné et de mortel au bonheur. Et elle de me répondre : « Tu n'as pas aimé, ma chérie ; l'amour comporte » un phénomène si rare qu'on peut vivre toute sa vie sans » rencontrer l'être auquel la nature a départi le pouvoir de » nous rendre heureuses. Dans un jour de splendeur, vienne » à se trouver un être qui réveille ton cœur de son » sommeil, que tu parleras alors sur un autre ton! d (Voir les Mémoires de deux jeunes mariées,)

Chère madame, les paroles de ceux qui vont mourir sont devenues prophétiques. Si cet homme, mon Dieu ! allait être le tardif serpent dont Louise avait l'air de me menacer !

Que jamais il puisse m'être tout à fait dangereux ; qu'il lui soit donné de me faire manquer à mes devoirs, ce n'est pas là sans doute ce qui est à craindre, et je me sens forte contre de telles extrémités. Mais je n'ai pas, comme vous, chère madame, épousé un homme que mon cœur ait choisi. Ce fut seulement à force de patience, de volonté et de raison, que je parvins à édifier l'austère et solide attachement qui m'unit à monsieur de l'Estorade. Ne dois-je donc pas m'épouvanter même à l'idée d'une distraction menaçant de porter atteinte à ce sentiment, et n'est-ce point une vraie misère que ma pensée incessamment divertie sur un autre homme, fut-ce môme pour le détester?

Je vous dirai, comme Monsieur, frère de Louis XTV, qui souvent apportait à sa femme ce qu'il venait d'écrire en la priant de le lui déchiffrer. Voyez clair pour moi, chère madame, dans mon cœur et dans mon esprit, dissipez les brouillards, calmez les tiraillements contraires, flux et reflux de volonté, que cette aventure ne cesse de soulever en moi. N'est-ce pas, ma pauvre Louise se trompait? et je ne suis pas une femme sur laquelle il y ait prise du côté de l'amour? L'homme qui, dans un jour de splendeur, peut prétendre à me rendre heureuse, c'est mon Armand, c'est mon René, c'est ma Naïs, ces trois anges pour lesquels et par lesquels j'ai vécu jusqu'ici, et il n'y aura jamais pour moi, je le sens bien, d'autre passion I

Page 1