CHAPITRE XVll
MARIE-GASTON A LA COMTESSE DE L'ESTOBADE
^ Arcis-sar-Aabe, dimanche 12 mai 1839.
Hadamei
Hier soir a eu lieu la réunion préps^ratoire, cérémonie assez ridicule et surtout assez désagréable pour les candidats, mais que, pourtant, il faut accepter.
Au moment de s'engager pour quatre ou cinq an$ avec un mandataire, il est naturel que l'on veuille savoir à qui Ton a affaire. Est-ce un homme intelligent? exprime-t-il réellement Topinion dont il a Tétiquelte ? Sera-t-il gracieux et abordable pour les intérêts qui pourront avoir à se réclamer de lui ? Est-ce un caractère ferme ? saura-t-il défendre ses idées (s'il en a) ? en un mot sera-t-on dignement, sûrement et honnêtement représenté ? Voilà le côlé sérieux et respectable de l'institution, qui, n'étant pas écrite dans la loi, pour s'être aussi complètement installée dans les mœurs, devait bien avoir sa raison d'exister.
Mais toute médaille a son revers, et, par un autre côté, on peut vous montrer dans ces assemblées l'électeur tout bouffi de son .importance, s'empressant à faire exercice extérieur de la souveraineté qu'il va abdiquer entre les mains de son député, et la lui vendant le plus cher qu'il peut.
A rimpertinencé de certaines questions adressées au candidat, ne dirait-on pas un ilote sur lequel chaque électeur a le droit de vie ou de mort ? Pas de recoin de sa vie privée où le malheureux soit sûr de ne pas voir pénétrer une curiosité indiscrète, et, en. fait d'interrogations saugrenues, tout est possible, par exemple : pourquoi le candidat préfère-t-il le vin de Champagne au vin de Bordeaux ? A Bordeaux, où le vin est une religion, cette préférence impli-
LE DÉPUTÉ d'ARQS 275
querait yne idée de non patriotisme, et elle pourrait gravement compromettre Télection.
Beaucoup d'électeurs aussi vont là iniquement pour jouir de rembarras des prétendants. Les tenant, comme ils disent, sur la sellette, ils comptent s'en amuser comme les enfants de leur hanneton, ou comme, autrefois, les vieux juges^ et encore, aujourd'hui, les jeunes médecins, d'une torture criminelle, d'une autopsie ou d'une opération.
Plusieurs n'ont pas des goûts si relevés : ils sont venus uniquement pour jouir du tapage, de la confusion de voix, presque toujours certains en pareille rencontre ; il en est qui voient une occasion d'avoir le placement de quelque talent agréable ; ainsi, au moment, malheureusement trop fréquent, où, commedisent les comptes-rendus de la Chambre des députés, le tumulte est à son comble^ il n'est pas rare d'entendre imités, à miracle, le chant du coq ou le cri de détresse du chien auquel on a marché sur la patte. L'intelligence, qui seule devrait être appelée à l'électorat, ayant, comme d'Aubigné, le frère de madame de Maintenon, reçu son bâton en argent, faut-il s'étonner que, parmi les électeurs, se rencontrent des gens stupides, et ceux-ci ne sontils pas assez nombreux, dans le monde, pour avoir aussi la prétention d'être représentés ?
La réunion a eu lieu dans une salle assez vaste, où un traiteur de l'endroit donne tous les dimanches à danser ; l'orchestre y forme une sorte de tribune réservée dans laquelle put être admis un peu de public, non électeur ; je fus un de ces privilégiés. Quelques dames avaient pris place sur le devant; madame Marion, tante de l'avocat Giguet, l'un des candidats ; madame et mademoiselle Mollont, femme et fille du greffier du tribunal, quelques autres dont le nom et la qualité m'échappent, mais madame et mademoiselle Bcauvisage avaient fait comme Brutus et Gassius, elles brillaient par leur absence.
Avant que la candidature de monsieur Beauvisage se fût produite, celle de monsieur Simon Giguet paraissailavoirlcsplus grandes chances; maintenant, avec celle de notre ami Sallenauve, qui, à son tour, a distancé monsieur le maire,
Tavocat 6e trouve reculé de deux échelons. Son père, ancien colonel de Tempire, jouit d'une grande estime dans le pays ; comme expression du regret qu'avaient les électeurs de ne pouvoir lui nommer son fils, ils Font, à runanimité et par acclamation, porté à la présidence de rassemblée.
Le premier candidat entendu à été l'avocat Giguet ; son discours a été long, rempli de banalités ; peu de questions lui ont été adressées qui méritent d'être consignées dans le présent procès-verbal. On sentait que le sérieux de la bataille n'était pas là.
Ensuite on appelle monsieur Beauvisage.
Maître Achille Pigoult, le notaire, demande la parole, et dit :
— Monsieur le maire est atteint, depuis hier, d'une indisposition qui...
Des : « Ah I ah I » et des rires nombreux interrompent l'orateur.
Le colonel Giguet agite longtemps la sonnette, dont on avait eu soin de le munir, sans pouvoir rétablir le silence. A la première éclaircie, mallre Pigoult reprend :
— J'avais donc l'honneur de vous dire, messieurs, qu'atteint d'uhe indisposition qui, sans présenter de gravité...
Ici, nouvelle interruption, un peu plus bruyante que la première.
Gomme tous les militaires^ le colonel Giguet n'est d'une nature ni très-endurante, ni très-parlementaire ; il se lève avec vivacité et s'écrie :
— Messieurs, nous ne sommes pas ici au bal Frappart. (C'est le nom du propriétaire de la salle.) Je vous engage donc à vous conduire d'une manière plus décente ; autrement, je quitte le fauteuil.
Il faut croire qu'en masse, les hommes demandent à être menés rudement, car cette leçon est accueillie par de joyeux applaudissements, et le silence paraît assez solidement rétabli.
— J'avais donc le regret de vous dire, reprend encore ! maître Achille Pigoult en variant à chaque fois son début,
qu'atteint d'une indisposition qui, sans présenter de gravité, le retiendra quelques jours à la chambre...
— Une maladie du larynx, crie une voix.
— Notre yénérable et excellent maire, poursuivit Achille Pigoull sans s'arrêter à Tinterruption, n'a pu se rendre au sein de cette réunion. Dans tous les cas, madame Beauvisage, par laquelle j'ai eu l'honneur d'être reçu ce soir même, m'a affirmé et m'a chargé de vous dire que, quant à présent^ monsieur Beauvisage renonçait à l'honneur de vos suffrages, priant ceux d'entre vous qui lui avaient montré une sympathie bienveillante de la reporter sur monsieur Simon Giguet.
Cet Achille Pigoult est un malicieux personnage qui n'avait pas, sans intention, fait intervenir madame Beauvisage, dont il constatait ainsi la suprématie conjugale. Mais l'assemblée était trop de son pays pour saisir cette petite noirceur. En province, d'ailleurs, les femmes se mêlent très^couramment de toutes les affaires les plus viriles de leurs maris, et la vieille histoire de cette servante de curé répondant gravement : a Nous ne disons pas de messes à ce prix, » a un sel qui, dans bien des petites villes, ne saurait pas être senti.
Enfin, voici Sallenauve, et je suis d'abord frappé de l'aisance et de la dignité calme qu'il apporte à la tribune. C'est là, madame, pour d'auti^es épreuves plus sérieuses, un bien rassurant symptôme, car il n'y a pas à se faire d'illusion, la qualité et la valeur des gens devant lesquels on parle ne fait presque rien à TafiFaire. Pour l'orateur que la peur talonne, grands seigneurs et portefaix sont même chose. Ce sont toujours des yeux qui vous regardent, des oreilles qui vous écoutent ; on n'a plus devant soi des individus, on a une grande personne morale, l'assemblée, que l'on sent en masse, sans en analyser les éléments.
Après avoir en quelques mots énuméré les liens par lesquels il tient au pays, el avoir glissé une allusion trèsadroite et très- digue à sa naissance, qui ne ressemblait pas à celle de tout le monde, Sallenauve a exposé 9&s idées politiques. La république lui paraîtrait le plus beau des gou-
Ternements, mais il ne la croit pa$ possible à établir en France ; partant il ùe la désire pas. Il pense qu'un gouvernement vraiment parlementaire, où la politique de camarilla serait assez vigoureusement muselée pour qu'on n'eût rien à craindre de ses éternelles échappées et de ses incessantes entreprises, peut largement pourvoir à la dignité et à la prospérité d'une nation. La liberté, l'égalité, ces deux grands principes qui ont triomphé en 89, reçoivent d*un pareil gouvernement toutes les garanties sérieuses. Quant aux escamotages que le pouvoir royal peut vouloir pratiquer contre eux, il n'appartient pas aux institutions de les pré « venir. C'est aux hommes, c'est aux mœurs, bien plus qu'aux lois à aviser en pareil cas, et lui^ Sallenauve^ sera toujours un de ces obstacles vivants. Il se déclare partisan chaleureux de la liberté d'enseignement, croit qu'il y a encore des économies à réaliser dans le budget, et qu'il y a à la Chambre trop de fonctionnaires, et surtout que le château y est trop représenté. Pour garder son indépendance, il est décidé à n'accepter aucun emploi, aucune faveur du gouvernement. Ceux qui l'auront nommé ne doivent pas non plus s'attendre à le voir jamais se charger pour eux d'une démarche qui ne soit pas entièrement ratifiée par la raison et par la justice. On a dit que le mot impossible n'était pas français. Il y a pourtant pour lui une impossibilité qu'il connaît, et devant laquelle il s'honorera toujours de s'arrêter, c'est celle de l'injustice, et celle de l'atteinte même la plus lointaine portée au bon droit. (Bruyants applaudissements.) Le silence une fois rétabli :
— Monsieur, dit un des électeurs, après avoir obtenu la parole de monsieur le président, vous avez dit que vous n'accepteriez aucun emploi du gouvernement. N'est-ce pas là impliquer un blâme contre les fonctionnaires? Je m'appelle Godivet, je suis receveur de l'enregistrement, et je ne crois pas cependant pour cela devoir encourir le mépris de mes honorables concitoyens.
Réponse de Sallenauve :
-^ Je suis heureux, monsieur, d'apprendre que le
vernement vous a investi de fonctions que vous remplissez, j'en suis sûr, avec une parfaite droiture et avec une parfaite habileté; mais j'oserai vous demander si d'emblée vous avez été porté à la recette que vous gérez.
— Certainement non, monsieur, j'ai commencé par être trois ans surnuméraire; ensuite j'ai passé par tous les grades, et je puis affirmer que la faveur a toujours été étrangère à mon modeste avancement.
— Eh bieni monsieur, que diriez-vous si, avec mon titre de député, en supposant que j'obtienne les suffrages de cet arrondissement, moi qui n'ai point été surnuméraire, moi qui ne suis passé par aucun grade, mais qui aurais seulement rendu au ministère le service de voter pour lui, j'allais être nommé brusquement, comme cela s'est vu, directeur général de votre administration?
— Je dirais... je dirais, monsieur, que c'est un très-bon choix, puisque le roi vous aurait nommé.
— Non, monsieur, vous ne le diriez pas, ou si vous le disiez tout haut, ce que je ne crois pas possible, vous penseriez tout bas que c'est un choix ridicule et injuste. Où diable, vous demanderiez-vous, en faisant de la sculpture, ce monsieur a-t-il pu étudier la matière si délicate de l'enregistrement ? Et vous auriez raison de ne pas ratifier le caprice royal, car les droits acquis, les vieux et honorables services, la marche régulière de l'avancement, que deviennent-ils à ce système du choix par le bon plaisir? C'est pour ne pas me rendre complice de l'abus criant que je dénonce, c'est parce que je ne crois ni juste, ni honnête, ni utile qu'on arrive ainsi, en travers, au sommet des fonctions publiques, que moi qui n'y pourrais prétendre d'aucune façon, je prends l'engagement de n'en accepter aucune. Ces fonctions, monsieur, trouvez-vous encore que je les dédaigne, et n'ai-je pas bien plutôt l'air de grandement les honorer ?
Monsieur Godivet se déclara satisfait et n'insista pas. — Ah çà ! monsieur, s'écria un autre électeur, après avoir sollicité la parole d'une voix un peu avinée, vous
dites que vous ne demanderez rien pour vos électeurs ; alors à quoi que vous nous senrirez?
«^ Je n'ai pas dit, mon ami, que je ne demanderais rien pour mes . commettants ; j'ai dit que je ne demanderais rien qui ne fût juste; mais cela, je puis ajouter que je le demanderai avec énergie et avec persévéraoNce , car c'est ainsi que la justice doit toujours ê(re servie.
— Avec ça, reprend l'électeur^ qu'il y a aussi d'autres manières pour la servir, à preuve le procès qui m'ont fait perdre contre Jean Remyi duquel j'étais en difficulté pour un bornage...
Le colonel Giguet, interrompant :
— Voyons, voua n'allez pas , je pense , nous raconter votre procès et nous parler d'une manière inconvenante sur le compte des magistrats.
L'électeur reprenant :
— Les magistrats, mon colonel, je les respecte, duquel j'ai élé pendant six semaines membre de la municipalité en 93 et connais la loi ; mais, revenant à mon affaire, je demande à monsieur, qui est là pour me répondre, à moi comme auxautres, son opinion sur les bureaux de tabac.
— Mon opinion sur les bureaux de tabac ! cela me semble assez difficile à formuler; je pourrai pourtant vous dire que si certains renseignements sont exacts, ils ne me paraissent pas toujours parfaitement bien distribués.
— Eh bien 1 vous êtes un homme ! vous, s'écrie l'électeur, et je vous donne ma voix, parce qu'on ne vous en montrera pas, des couleurs. Si, on les donne à faux les bureaux ! Qu'y a la fille à Jean Remy, un mauvais voisin, qu'ça n'a jamais rien été qu'à sa charrue et qu'ça se bal au jour îa Journée avec sa femme...
-^ Maiâ, mon cher, dit le président en înterrompaQl, tous abusez étrangement de la patience de l'assemblée. -
— Non l non 1 laissez parler I s'écrie-t-on de totj^ les poinls de la salle. L'électeur amusait^ et Sallenauve a l'air lui* même de faire entendre au colonel qu'il désire savoir où Vhomme veut en venir.
L'électeur reprenant :
UE OÉPDTi D^ARGIS 281
-^ Je dirai donc, bous yotre respect, mon cher colonel, qu'y a la fille à Jean Remy« que je le poursuivrai jusque dans les enfers, vu que ma borne était à sa place et que les experts ont été fautifs. Eh bien! que fait cette jeunesse? Plante là père et mère et S'en Va à Paris; à Paris, que faitelle? J'ai pas été y voir; mais qu'enfin elle se trouve connaissance d'un député, et qu'à l'heure d'aujourd'hui vous a un bureau de tabac dans la rue Mouffetard, une des plus longues rues de Paris, duquel, aujourd'hui pour demain, si je venais à passer Tarme à g&uche, faut voit* comme ma femme^ la veuve d'un homme légal, criblé de rhumatismes, rapport à avoir couché dans les bois pendant la torreur de 1815, on vous y ficherait un bureau de tabac!
-^ Tous n'êtes pas encore mort, objecte^-t-on de toutes parts à ces singuliers états' de service ; et le colonel, pour mettre fin à cet incident burlesque, de donner la parole à un petit pâtissier, républicain très^connu. Ce nouvel interpellateur, d'une voix de fausset, pode à Sallenauve cette question insidieuse que^ d'ailleurs, à Arcis, on pourrait appeler nationale :
— Que pense monsieur de Danton ?
^ Monsieur Dauphin^ dit le président, j'aurai l'honneur de vous faire observer que Danton appartient à l'histoire.
«^ Au Panthéon di l'histoire^ monsieur le président, c'est son propre mot.
*— fih bieni enfin, l'histoire tout eourt aU Panthéon, Danton ne me parait rien avoir à faire id.
— Permeltefc, monsieui' le président, répond Sallenauve, quoique la question ne me paraisse pas avoir directement trait à l'objet de cette réunion, dans une ville que le nom prononcé tout à l'heure remplit encore de sa renommée, je ne saurais dédinet* l'occasion qui m'est faite de donner une preuve d'impartialité et d'indépendance en jugeant cette grande tnémoire.
— Oui! oui! parler! dit l'assemblée d'une voix presque unanime.
-^ Je suis fermement conv&incu, reprend Sallenauve, que si Danton fût né à une époque calme et paisible comme la
nôtre, il se fût montré ce que d'ailleurs il a été, bon père, bon mari, ami chaud et fidèle, caractère liant et facile, et que par ses grands talents il n*eût pas manqué de s'élève: à une place éminente dans TËlat et la société.
— Oui ! oui ! bravo ! très-bien I
— Né, au contraire, à une époque de troubles et au milieu de l'orage de toutes les passions déchaînées, Danton était constitué mieux que personne pour s'allumer à cette atmosphère de feu. Danton a été la torche qui brûle, et sa rouge clarté ne s'est que trop prêtée à des scènes de sang et d'horreur que je ne veux point rappeler. Mais, a-t-on dit, il fallait sauver l'indépendance nationale, consterner les traîtres et les perfides, faire, en un mot, un sacrifice cniel mais nécessaire aux exigences du salut public. Je n'accepte pas, moi, messieurs, ces explications: tuer sans la nécessité vipgt fois démontrée de la légitime défense; tuer des hommes sans armes, des femmes, des prisonniers, c'est là un crime, dans toutes les hypQ thèses^ exécrable; et ceux qui ont ordonné^ ceux qui ont laissé faire, comme ceux qui ont exécuté, sont enveloppés pour moi dans une seule et même réprobation.
Je voudrais, madame, pouvoir vous peindre l'accent elle visage de Sallenauve pendant qu'il prononçait cet anathème. Vous savez comment sa physionomie se transfigure quand une ardente pensée y monte. L'assemblée était muette et morne; il la blessait évidemment, mais, sous sa main puissante, sa monture n'osait se cabrer.
— Mais, reprend-il alors, à tout crime consonimé et irréparable il y a deux issues : le repentir et l'expiation. Son repentir, Danton ne Fa pas parlé, c'était un homme trop fier; il a mieux fait, il l'a agi, et le premier, au bruit da couperet de la machine à abattre des têtes, qui fonctionnait sans répit ni relâche, au risque de hâter son tour d'y livrer la sienne, il osa parler d'un comité de clémence,^ Céx&ii m moyen presque infaillible d'appeler sur lui l'expiation, et l'on peut dire, le jour de l'expiation venu, si devant elle il sourcilla 1 En passant par la mort, gagnée à son courageux effort pour arrêter l'effusion du sang, on peut dire, messieurs, que
LE DipuTÉ d'argis 283
la figure comme la mémoire de Danton ont secoué la tache rougeâtre que septembre avait déposée sur elles. Tombé, à trente-cinq ans, de plain-pied dans la postérité, Danton y laissera le souvenir d'une grande intelligence, d'un caractère puissant et fort, de belles qualités privées, de plus d'une action généreuse; toutes choses qui furent de lui, tandis que ses sanglantes erreurs durent être une contagion de son époque. En un mot, avec les hommes de cette trempe, injuste serait la justice qui se refuserait de se tempérer d'indulgence ; et, du reste, me^ieurs, mieux que vous, mieux que moi, mieux que tous les orateurs et historiens^ une femme a jugé et compris Danton, c'est celle qui, dans un adorable élan de charité, a dit aux impitoyables : « Il est allé à Dieu! prions pour le repos de son âme. »
Le piège ainsi esquivé, au moyen de Tadroit rappel de la mère Marie-des-Anges, et l'assemblée évidemment satisfaite, on pouvait croire le candidat au bout de son ^épreuve. Déjà même le colonel se disposait à proposer de passer au vote, quand plusieurs électeurs réclamèrent, en déclarant qu'ils a\ aient encore deux explications importantes à demander au candidat.
Sallenauve avait dit que toujours il se trouverait sur le chemin des escamotages essayés par le pouvoir royal contre les institutions. On voulait savoir ce qu'il entendait par cette résistance : était-ce une résistance armée, des émeutes, des barricades?
— Les barricades, répondit Sallenauve, m'ont presque toujours paru des machines qui d'elles-mêmes se retournent pour broyer ceux qui les dressent ; il faut bien croire qu'il est dans la nature des émeutes de servir presque toujours aussi les intérêts des gouvernements, puisque jamais je n'ai vu ]a police manquer d'être accusée de les avoir faites. Ma résistance, à moi, sera toujours la résistance légale, par les moyens légaux, la presse, la tribune et la patience, cette grande force des opprimés et des vaincus.
Si vous saviez le latin, madame, je vous dirais : In caudâ venenum, c'est-à-dire dans la queue du serpent le venin, remarque de l'antiquité que la science moderne n'a point
â84 SCÈNKS DE LA VnS POLITIQUE
admise. Monsieur de TEstofûde ne s'était pohit trompé, on devait fouiller dans la vie privée de Sallenauve, et sans doute sous Tinspiration du vertueux Maxime de Trailles, qui déjà avait fait faire plusieurs allusions par le journaliste exécuteur de ses hautes œuvres, il fut enfin demandé compte à notre ami de cette belle Italienne qu'il cache à Paris, dans sa maison.
Sallenauve ne témoigna pas plus d'embarras qu'il n'en montra devant vous et monsieur de l'Estorade ; il s'enquii seulement de la question de savoir si l'assemblée trouverait bon que son temps fût employé à écouter une histoire romanesque qui aurait l*air d*avoir été faite pour le rez-dechaussée d'un journal?
Les assemblées, madame, votre Tnari a pu vous le dire, sont de grands enfants qui ne craignent pas du tout d'entendre des histoires...
Mais voici Sallenauve qui rentre et m'annonce que le bureau du collège électoral est formé tout à fait dans un Sens à faire présumer le succès de son élection; je lui passe la plume, lui-même se chargera du' récit dont il vous avait fait tort lors de sa dernière visite, et cette lettre sera fermée par lui.
CHA ITRE XVUI
SÀLLBNÂUVS Â MADÂltfi DE L*£StORÀDË
Sept heures du soir.
Madame,
La manière un peu brusque dont je me suis séparé de vous et de monsieur de l'Estorade le soir de notre visite au collège Henri IV, vous est sans doute expliquée maintenant par les préoccupations de toute sorte auxquelles j'étais en ce moment en proie ; je sais que Marie-Gaston vous en a appris le dénoûment.
IB nipUTÉ D^ARCia 285
J'avoue que, dans h disposition d'esprit inquiète et a|ptéo où je me trouvais alors, l'espèce de créance que monsieur de l'Estorade semblait donner au scandale dont il m'entre* tenait me causa quelque chagrin et quelque étonnement. Gomment pensai-je, est-il possible qu'un homme de la moralité et de rintelligence d/) monsieur de l'Estorade puisse à priori me supposer capable d'un tel désordre, quand il me voit d'ailleurs soucieux de donner à ma vie toute la gra* vite et toute la considération qui peuvent commander l'es^ time? Mais au compte qu'il fait de ma singulière liberté de mceurs, m'admettre dans sa maison, auprès de sa femme, sur un certain pied d'intimité, serait d'une telle impré* voyance, qu'en ce moment sans doute je profite d'une bienveillance essentiellement précaire et provisoire* Le sou<« venir encore récent d'un service rendu, a pu, pendant un instant, en faire paraître le semblant nécessaire, mais, à la première occasion on rompra avec moi, et il me parut, madame, dans cette soirée, que notre place prochainement assignée par nos opinions politiques dans deux camps ennemis, pourrait bien être le prétexte saisi par monsieur de l'Estorade pour me renvoyer tout entier à ce qu'il appelait ma honteuse liaison.
Une heure avant l'observation de ces attristants symptômes, je vous avais fait une confidence qui semblait au moins devoir me préserver du malheur de voir la fâcheuse impression de monsieur de l'Estorade ayant accès auprès de vous. Je ne vis donc point la nécessité immédiate de vous présenter ma justification : deux histoires dans la même soirée me parurent mettre votre patience à une trop rude épreuve. Quant à monsieur de l'Estorade, j'étais, je dois l'avouer, piqué contre lui, en le voyant se faire si négligemment l'écho d'une calomnie contre laquelle il me paraissait que j'aurais dû être mieux défendu par la nature des relations qui avaient existé entre nous, et avec lui je ne daignai pas entrer en explication : ce mot, je le retire aujourd'hui, mais il était alors l'expression vraie d'un déplaisir vivement ressenti. •
Par la fortune de ma lutte électorale, j'ai été «nené à dea^
ner à tout un public la primeur de ma justification, et j'ai eu le bonheur d'éprouver qu'en masse, mieux que comme individus, les hommes sont peut-être capables de comprendre les résolutions généreuses et de distinguer le tangage vrai de la vérité.
J'avais, madame, dans des conditions qui, par leur imprévu et leur étrangelé, étaient bien près de côtoyer le ridicule, à raconter à une assemblée, composée d'élémenls très-mêlés, des choses véritablement assez incroyables; dans son salon, peut-être monsieur de l'Estorade ne les eût acceptées que sous bénéfice d'inventaire ; là, au contraire, elles ont paru accueillies avec confiance et sympathie. Voilà à peu près la manière dont j'ai parlé à mes auditeurs et ce que j'étais mis en demeure de leur raconter.
Quelques mois avant mon départ de Rome, dans un café od se réunissent les élèves de l'Académie, nous avions presque tous les soirs la visite d'un Italien nommé Benedeito.
Officiellement il était musicien, musicien même assez passable ; mais on nous avait en même temps prévenus qae c'était un espion de la police romaine, ce qui expliquait ses assiduités continuelles et son grand goût pour notre compagnie.
Quoiqu'il en fût, c'était un bouffon très-amusant, et comme nous n'avions qu'un très-médiocre souci de la police romaine, nous faisions plus que souffrir cet homme, nous l'attirions, ce qui, du reste, n'était pas difficile, vu sa passion bien connue pour le zabajon, \Qponcio spongato et l^spuma di latte.
Un soir, en le voyant entrer^ un de nos camarades l'apostropha en lui demandant ce que c'était qu'une femme avec laquelle il l'avait rencontrée dans la matinée.
— La mienne, signer I répondit l'Italien en se rengorgeant.
-— Toi 1 Benedetto ! le mari d'une pareille beauté 1
— Si, permettez, signer.
— Allons donc! tu es laid, petit, ivrogne. On dit, déplus, que tu es agent de la police; elle, au contraire, est belle comme la Diane chasseresse.
LE JiipVTÉ d'arcis 287
— Je rai charmée par mon talent de virtuose; elle en sèche, de moi.
— Alors, puisque c'est ta femme^ tu devrais bien la faire poser pour notre ami Dorlange, qui médite en ce moment une Pandore. Jamais il ne trouvera un modèle aussi magni6que.
— Ça peut s'arranger, répondit Tltalien.
Puis il entame une de ses plus réjouissantes pantalonnades, qui fait perdre de vue la proposition dont il s'était si peu ému.
Le lendemain, j'étais dans mon atelier, en la compagnie de quelques peintres et sculpteurs, mes condisciples, quand nous voyons entrer Benedetto, qu'accompagne une femme d'une rare beauté. Je n'ai pas besoin, madame^ de vous la dépeindre, vous Tavez vue.
Un joyeux hourra avait accueilli l'Italien qui, s'adressant à moi, me dit :
— Ecco la Pandora! Hein t comment la trouvez-vous?
— Admirablement belle; mais voudra-t-elle poser?
— Pouh! fit Benedetlo d'un air qui voulait dire : Je vou« drais bien voir qu'elle s'y refusât !
— Mais, remarquai-je, alors ça doit se payer cher, un modèle de cette beauté.
^-- NOfper Vonore; seulement, vous tirerez mon buste, une simple terre couite que vous lui ferez présent.
— £h bien 1 messieurs, .dis-je à l'assistance^ vous allez nous laisser un peu seuls.
Personnone m'entendit; jugeant de la femme par le mari, tous mes jeunes affamés s'empressaient insolemment autour de la belle Italienne, qui, rouge, émue et blessée de l'audace de tous ces regards, avait un peu l'air d'une panthère en* cagée et tourmentée par des paysans sur un champ de foire.
Allant à elle et la tirant à l'écart, Benedetto lui dit en Italien que le seigneur français voulait faire son portrait de la tête aux pieds, et qu'elle eût à se débarrasser de ses vêtements.
L'Italienne le toisa d'un regard foudroyant et se mit en devoir de gagner la porte.
Benedetto se précipite pour la retenir, pendant que, ver-
288 SGÈIfES DB LÀ VXB pouhque
tueuse engeance d'atelier, mes camarades s'empressent de lui barrer le chemin.
Alors, entre la femme elle mari s' engage une lutte; mais, comme je vois que de la part de Benedetto sa prétention est soutenue aveo la dernière brutalité, la colère me prend; d'un bras, que j'ai heureusement assez vigoureux, je repousse le misérable ; en même temps, m'adressant ave<; au* torité à mes camarades : « Voyons, leur dis-je, laissez-la passer ; )> et je conduis moi-même jusqu'à la porte la belle Italienne, encore frémissante. Elle m'adresse en italien quelques paroles de remerctment, et disparaît sans que personne s'oppose ^ sa sortie.
Revenu auprès de Benedetto, qui gesticulait d'un air menaçant, je lui dis de sortir, que sa conduite est infâme, et que si j'apprends qu'il ait maltraité sa femme, il aura affaire à moi.
— Debole (imbécile) I me répond le drôle en haussant les épaules, et il sort accompagné du môme hourra qui l'avait accueilli à son arrivée.
Quelques jours se passèrent; on ne revit plus Benedetto, et d'abord on s'en inquiéta ; on s'occupa môme de le découvrir dans le Transtevère, où l'on savait qu'il logeait; mais, dans ce quartier, les recherches ne sont pas faciles ; les élèves de l'Académie sont en mauvaise odeur auprès des Transteverins, qui les soupçonnent toujours de vouloir débaucher leurs filles ou leurs femmes, et ces gens jouent volontiers du couteau. Au bout d'une semaine, personne, comme on peut bien croire, ne pensait plus au bouffon.
Trois jours avant mon départ de Rome^ je vois entrer chez moi sa femme. Elle parlait alors un mauvais français:
— Vous allez partir pour la France, me dit-elle; je viens pour que vous m'emmeniez.
— Vous emmener avec moi ! et votre mari ?
— Mort, me répondit-elle tranquillement.
Une idée me passant par l'espnt :
— C'est vous qui l'avez tué? dîs-je à la Transleverine. Elle me fit un signe affirmatif en ajoutant: Mais Je voulais
me mourir aussi.
LE DÉPUTÉ d'AROS 289
•-^ Gomment cela? demandai-je.
— Après qu'il m'a fait cet affront, reprit Tltalienne, il rentra chez nous, me battit comme c'était sa coutume, et puis sortit toute la journée. Le soir il revint et me menaça d*un pistolet que je lui arrachai ; il était ivre ; je jetai ce briccone (ccfquiu) sur son lit où il s'endormit. Alors je cal' foutrai la porte et les fenêtres^ et ayant mis grand charbon dans un brasero, je l'allumai. J'eus bien mal à ma tête et ne sus rien ensuite que le lendemain^ soignée par les voisines, qui avaient senti le charbon et enfoncé la porte, mais lui était mort avant.
— Et la justice ?
— La justice a su tout : de plus qu'il voulait me vendre à un Anglais ; pourquoi chez vous il avait voulu m'avilir, parce qu'alors j'eusse moins résisté. La justice me dit d'aller, que c'était bien ; je me suis confessée et j'ai l'absolution.
— Mais, cara mia, que voulez-vous faire en France ? je ne suis pas riche comme un Anglais.
Un sourire de dédain passa sur le beau visage de l'Italienne.
— Je ne vous coûterai pas, me dit-elle, bien au contraire, je vous économiserai beaucoup.
— Et de quelle façon ?
— ^ Je puis être modèle pour vos statues, si je le veux bien, moi. Benedetto disait que je suis très^bien faite, de plus, savante ménagère ; si Beuedetlo voulait, nous faisions une bonne maison, per che, j'ai aussi du talent.
Et courant décrocher une guitare que j'avais dans un coin de mon atelier, elle se mit à chanter un air de bravoure en s'accompagnant avec une rare énergie.
— En France, reprit-elle, quand elle eut fini, je prends des leçons et monte sur le théâtre^ où je réussis bien ; c'était l'idée de Benedetto.
— Mais pourquoi ne pas vous faire actrice en Italie?
— Depuis Benedetto mort, je me cache : l'Anglais veut m' enlever. Je suis décidée pour aller en France ; vous voyez, j'ai appris le français; si je reste, je vais dans le Tibre.
SQO SCèNBS DE L4 VI8 POLITIQUE
En abandonDant à lui-même un pareil caractère, plus terrible que séduisant, monsieur de VEslorade en contiendra, je craignis de devenir la cause de quelque malheur, je conseniis donc à ce que la signera Laigia m'accompagn&t à Paris.
Elle tient en effet ma maison avec une intelligence et une économie rares ; ellc'-méme m'a offert de poser pour la PandorCy et vous me croirez, madame, quand je vous dirai que le cadavre de Benedetto n'a pas cessé d'être entre sa femme et moi pendant cette dangereuse épreuve»
J'ai donné à ma gouvernante un maître de chant, et die est aujourd'hui en mesure de débuter. Malgré ses projets de théâtre, pieuse comme toutes les Italiennes, elle s'est agrégée, à Saint^Sulpice, ma paroisse, à la confrérie de la Vierge, et pendant le mois de Marie^ commencé il y a quelques jours, la loueuse de diuises compte sur sa belle voix pour faire des recettes. Elle est assidue à tous las offices, se confesse et communie fréquemment, et son confesseur, vieux prêtre respectable, vint dernièrement me parler pour obtenir de moi qu'elle ne posât plus pour mes statueS) disant que jamais elle n'avait voulu l'écouter sur ce chapitre, où elle se croyait engagée d'honneur avec moi.
J'ai d'autant plus facilement cédé aux instances de ce digne ecclésiastique, que mon intention, si je suis nommé comme cela devient très-probabloi est de me séparer de cette femme ; dans la situatioa plus en vue où je me trouverais, elle serait l'objet de commentaires aussi fâcheux pour sa réputation et son avenir que pour ma propre considération.
Je dois m'attendre de sa part à quelque résistance, car elle parait avoir pris pour moi un véritable attachement, dont elle m'a donné la preuve lors de ma blessure à la suite de ce duel. Rien ne put l'empêcher do passer toutes les nuits à me veiller, et le médecin disait que même parmi les sœurs de son hôpital, il n'avait jamais rencontré une infirmière plus entendue et d'une charité plus ardente.
J'ai causé avec Marie^Gaston de la difficulté que je prévois pour une séparatiou. Cette difficulté, il la craint plus
LE D&PUTÉ d'arc» 291
que moi, dit41. Jusqu'id, pour ]a pauvre femme, Paris a été ma maison, et l'idée d'élre jetée seule dans ce gouffre, qu'elle n'a pas même entretu, est de nature à Tépouyanter beaucoup.
Une idée à ce sujet est venue à Marie-Gaston : il ne croit pas que l'intervention du confesseur puisse être utile ; il dit que la pénitente se cabrera contre ce sacrifice qu'elle se croira imposé par un rigorisme dévot : dans une question où il avait bien plus le droit de parler baut et ferme, le saint homme avait compromis son autorité, et elle n'avait consenti à en tenir compte qu'à la condition d'élre déliée par moi de son singulier engagement d'honneur, comme elle l'appelait.
La pensée de Marie^Gaston est que l'intervention et les conseils d'une personne de son sexe, ayant une haute re* nommée de vertus et de lumières, pourrait être dans ce cas bien plus efficace, et il prétend que je connais une personne de ce portrait^ qui, à notre prière à tous deux, consentirait à se charger de cette délicate négociation. Mais, madame, je vous le demande, où esb l'apparence d'une réalisation pour cette visée? La personne à laquelle Marie-Gaston fait allusion n'est pour moi qu'une connaissance d'hier, et à peine pour un vieil ami prendrait-on un souci pareil. Je sais bien que vous me faisiez l'honneur de me dire, il y a quelque temps, que certaines relations mûrissent vite : Marie-Gaston ajoute que cette même personne est parfaitement pieuse, parfaitement bonne, paifaitement charitable, et que dans cette idée de se faire la patronne d une pauvre abandonnée, il pourrait y avoir bien de la séduction pour elle; enfin, madame, à noire retour, nous vous consulterons et vous nous diret si cette précieuse intervention peut être convenablement réclamée.
Dans tous les cas, j'ose vous prier d'être mon intermédiaire auprès de monsieur de l'Estorade, et de lui dire que j'aime à espérer qu'aucune trace du petit nuage qui s'était élevé ne restera entre nous. Si je suis nommé, nous serons, je le sais, dans deux camps opposés ; mais comme mon intention n'est pas do prendre une allure d'opposition systé-
matique, dans bien des questions nous 'nous trouverons sur le même terrain, et je ne crois pas qu'en m'ostracisant de son ancienne bienveillance il veuille me pousser au désespoir.
Demain, madame, à pareille heure, j'aurai subi un échec qui m'aura renvoyé pour toujours à mes travaux d'artisle, ou j'aurai le pied àans une nouvelle carrière. Vous dirai-je que cette pensée m'inquiète ? Effet de l'inconnu sans doute. J'allais oublier de vous conter une grande nouvelle, et qui vous met bien à l'abri des projectiles par ricochets. Celle mère Marie-des-Anges, dont Marie-Gaston vous a conté les prodiges, a reçu la confidence de mes doutes sur la violence faite à mademoiselle de Lanty, et dans un temps donné elle se fait fort de découvrir le couvent où elle peut lètre détenue. La digne femme, si elle se le met en tête, est bien capable de réussir, et avec cette apparence de retrouver l'original^ la copie doit bien moins craindre de me voir commettre quelque bévue.
Je ne suis pas content de Marie-Gaston : il me paraît livré à une fiévreuse excitation créée par l'immense intérêt que son amilié prend à mon succès. U est comme un débiteur honnête homme qui, se passionnant à l'acquittement d'une dette sacrée, suspend tout, jusqu'à ses douleurs, jusqu'au moment où il se sera liquidé. Mais j'ai peur qu'à la suite de cet efifort, il ne retombe; sa douleur, qu'en ce moment il comprime^ n'a rien, en réalité, perdu de son aiguillon. N'avez-vous pas été frappée du ton léger et moqueur de ses lettres, dont j'ai entrevu quelques passages ? Ce n'est pas là sa nature, qui dans le bonheur courant n'avait pas de ces accès de gaieté turbulente. C'est là une vivacité acquise et de circonstance, et je crains bien qu'une fois le vent électoral tombé, il ne revienne à sa prostration et ne nous échappe.
U a consenti à descendre chez moi lors de son arrivée, et à n'aller à Yille-d'Avray qu'à notre retour et dans ma compagnie. Cette prudence que je iui avais demandée presque sans espérer l'obtenir m'inquiète et me tourmente. Évidemment il a eu peur des souvenirs qui l'attendent^ et suf-
firai-je à en amortir le choc? Le vieux Philippe, dont il n'a pas voulu être accompagné en Italie, a eu Tordre de ne rien déranger au chalet, et d'après ce que j'en sais, c'est un domestique trop exact pour n'avoir pas exécuté cet ordre de point en point; le malheureux va donc^ par l'entourage de tous ces objets qui lui parleront, se retrouver au lendemain de la mort de sa femme. Chose encore plus effrayante 1 il ne m'a pas parlé d'elle une seule fois, ne m'a pas laissé non plus le mettre sur ce terrain : espérons pourtant que c'est seulement une crise à passer, et qu'en nous y employant tous, nous parviendrons à le rasséréner.
A bientôt donc, madame, vainqueur ou vaincu, mais toujours votre serviteur le plus empressé et le plus respectueux.