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mortels de madame Marie-Gaston dans le monument que vous vous proposez de lui élever au milieu de votre parc de Ville -d'Avray. Maintenant, j'oserai, moi, vous faire quelques objections. Êtes-vous bien sûr que, de la part des Chaulieu, avec lesquels vous ne vivez pas en très-bonne intelligence, vous ne serez pas exposé à quelques difficultés? Jusqu'à un certain point, en effet, ne pourraientils pas être admis à se plaindre que, en transportant du cimetière communal dans une propriété close et fermée une sépulture qui, comme à vous, leur est chère, vous soumettez entièrement à votre bon plaisir les visites qu'il peut leur convenir de faire à cette tombe? car enfin, cela est évident, il vous sera toujours loisible de leur interdire l'accès de votre propriété. Je sais bien qu'en droit rigoureux, morte ou vivante, la femme appartient à son mari, et cela, à l'exclusion de sa parenté, même la plus proche; mais que, sous l'inspiration du mauvais vouloir dont ils vous ont déjà donné plus d'une preuve, les parents de madame Marie-Gaston aient la fâcheuse idée de porter leur opposition sur le terrain judiciaire, quel affligeant débat! Vous gagnerez le procès, je veux bien ne pas en douter, l'influence du duc de Chaulieu n'étant plus ce qu'elle a éié sous la Restauration ; mais avez-vous pensé à tout le venin que la parole d'un avocat peut répandre sur une pareille question, quand, après tout, il se fera l'écho d'une réclamation respectable, celle d'un père, d'une mère et de deux frères demandant à ne pas être dépossédés du douloureux bonheur d'aller prier sur un cercueil? S'il faut, d'ailleurs, vous dire toute ma pensée, ce n'est pas sans un vif regret que je vous vois occupé à créer un nouvel

aliment à votre douleur, trop longtemps inconsolable. Nous avions espéré qu'après deux ans passés en Italie vous nous reviendriez plus résigné, et qu'enfin vous prendriez sur vous de demander à la vie active quelques-unes de ses distractions. Évidemment, cette espèce de temple, que vous vous proposez d'élever à la ferveur de vos souvenirs, dans un lieu où ils ne se pressent déjà que trop nombreux, ne peut servir qu'à en éterniser l'amertume, et je ne saurais vous louer du rajeunissement que vous vous proposez ainsi de leur ménager. Cependant, comme il faut servir ses amis un peu à leur mode, j'ai fait votre commission auprès de M. Dorlange; mais, je dois me hâter de vous le dire, je n'ai trouvé chez lui aucun empressement à entrer dans votre pensée. Son premier mot, quand je me suis annoncé chez lui de votre part, a été qu'il n'avait pas l'honneur de vous connaître, et cette réponse, toute singulière qu'elle peut vous paraître, m'a été faite avec tant de naturel, que, d'abord, j'ai cru à quelque méprise, résultat d'une confusion de noms. Néanmoins, comme, un peu après, votre oublieux ami voulut bien convenir qu'il avait fait ses études au collège de Tours, et comme, encore de son aveu, il se trouve bien être le même M. Dorlange qui, en 1831, dans des circonstances tout à fait exceptionnelles, remporta le grand prix de sculpture, aucun doute ne pouvait me rester sur son identité. Je m'expliquai alors son défaut de mémoire par cette longue interruption que vous-même m'aviez signalée dans vos relations. Votre procédé l'aura blessé plus vivement que vous ne vous Tétiez figuré, et, quand il s'est donné l'air d'avoir oublié jusqu'à votre nom, c'était tout simplement I. 9

lia SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE.

une revanche dont il n'était pas fâché de saisir l'occasion.. Mais là n'est pas l'obstacle réel.

En me rappelant la fraternelle intimité qui vous a unis à une autre époque, je ne pouvais croire la mauvaise humeur de M. Dorlange inexorable. Aussi, après lui avoir exposé la nature du travail dont il serait question de le charger, me disposais-je à entrer avec lui dans quelques explications, relativement aux griefs qu'il pouvait nourrir contre vous, quand tout à coup je me suis trouvé face à face avec un obstacle de la nature la plus imprévue.

— Mon Dieu, me dit-il, l'importance de la commande que vous voulez bien m'offrir ; cette assurance qu'on entend bien ne rien épargner pour la grandeur et la perfection de l'œuvre; cette invitation qui m'est faite de me rendre à Carrare pour présider moi-même au choix et à l'extraction des marbres, tout cela constitue une vraie bonne fortune d'artiste, et, à une autre époque, je l'aurais acceptée avec empressement. Mais, au moment oij j'ai l'honneur de vous recevoir, sans avoir encore le dessein arrêté de quitter la carrière des arts, je suis peut-être sur le point d'entrer dans la vie politique. Mes amis me pressent de me présenter aux élections prochaines, et, vous le comprenez, monsieur, si je venais à être nommé, la complication de mes devoirs parlementaires, mon initiation à une vie toute nouvelle, deviendraient, pour longtemps au moins, un obstacle à ce que je pusse aborder avec le recueillement nécessaire l'œuvre dont vous m'entretenez. J'aurais d'ailleurs affaire, ajouta M. Dorlange, à une grande douleur, qui, dans ce monument projeté, se cherche à grands frais une consolation. Cette douleur, naturellement

serait impatiente; moi, je serais lent, distrait, empêché : le mieux est donc que Ton s'adresse ailleurs; ce qui ne m'empêchera pas d'être, comme je le dois, reconnaissant et honoré de la confiance qu'on a bien voulu me témoigner. A la suite de ce petit speecli assez bien tourné, comme vous pouvez voir, et par lequel il me parut seulement que votre ami préludait peut-être un peu trop complaisamment à ses futurs succès de tribune, j'eus un moment la pensée de lui poser l'hypothèse de l'insuccès de sa candidature et de lui demander si, le cas échéant, il n'y aurait pas apparence de revenir à lui. Mais il n'est jamais bienséant de mettre en doute un triomphe électoral, et, comme j'étais en présence d'un homme profondément ulcéré, je ne voulus point, par une curiosité qui pouvait être mal prise, m'exposer à jeter de l'huile sur le feu. Je me contentai donc d'exprimer un regret et de dire que je vous ferais connaître le résultat de ma démarche. Inutile d'ajouter que, d'ici à quelques jours, je saurai à quoi m'en tenir sur la portée de cette ambition parlementaire, qui s'est si mal à propos rencontrée sur notre chemin. Pour moi, il y a mille raisons de croire que cette candidature est une visée. Dans cette donnée, peut-être feriez-vous bien d'écrire à M. Dorlange; car toute son attitude, d'ailleurs parfaitement polie et convenable, m'a paru accuser un souvenir encore bien vivant des torts apparents que vous aurez à vous faire pardonner. Je sais qu'il en pourra coûter à votre sensibilité pour expliquer l'entourage des circonstances vraiment exceptionnelles dans lesquelles s'est fait votre mariage; car vous serez par là môme entraîné à repasser sur la trace de vos jours de boDheur,

devenus pour vous aujourd'hui de si poignants souvenirs. iMais, après ce que j'ai pu entrevoir des dispositions de votre ancien ami, si vous tenez expressément à ce qu'il vous prête le concours de son talent, ne pas insister vousmême, et procéder encore par mandataire, serait continuer une allure qui déjà lui a semblé désobligeante et s'exposer à un nouveau refus. Après cela, si la démarche à laquelle je vous sollicite se trouvait décidément au-dessus de vos forces, peut-être y aurait-il encore un moyen. En toute affaire où je l'ai vue s'entremettre, madame de l'Estorade m'a toujours paru une habile négociatrice ; maïs, pour ce cas particulier, j'aurais dans son intervention une confiance absolue. Elle-même a eu à souffrir de la part de madame Marie- Gaston des égoïsmes de passions assez semblables au traitement dont se plaint M. Dorlange. Mieux que personne, elle serait donc en mesure de lui expliquer les entraînements de cette absorbante vie conjugale, que vous aviez si étroitement repliée sur elle-même, et il me paraîtrait très-difficile que l'exemple de la longanimité et de la clémence dont elle a toujours usé avec celle qu'elle appelait sa chhre égarée ne devînt pas contagieux pour votre ami.

Vous avez, du reste, tout le loisir de penser à l'usage qu'il vous conviendra faire de cette ouverture. Madame de l'Estorade, en ce moment, est encore souffrante d'une grave indisposition, suite d'une terreur maternelle. Il y a huit jours, notre chère petite Naïs faillit être écrasée sous ses yeux, et, sans la courageuse intervention d'un inconnu qui se jeta à la tête des chevaux et les arrêta court. Dieu sait l'affreux malheur qui nous atteignait. De cette cruelle

LE DEPUTE D'ARCIS. liO

émotion est résultée pour madame de l'Estorade une excitation nerveuse qui nous a sérieusement inquiétés un moment. Quoiqu'elle soit beaucoup mieux aujourd'hui, ce n'est pas avant quelques jours qu'elle pourra être en état de recevoir M. Dorlange, étant admis que sa médiation féminine vous paraisse désirable et utile. Mais encore un coup, cher monsieur, ne vaudrait-il pas mieux couper court à votre idée? Une dépense énorme, de fâcheux démêlés avec les Chaulieu, et, pour vous, un renouvellement de vos douleurs : voilà ce que j'y entrevois. Ce qui ne veut pas dire, cependant, qu'en tout et pour tout je ne continue pas d'être à vos ordres, ainsi que le commandent les sentiments d'estime et d'amitié que je vous ai voués.

LA COMTESSE DE l'eSTORADE A MADAME OCTAVE DE CAMPS.

Paris, février 1839.

Chère madame, de tous les témoignages de sympathie que m'a valus le terrible accident arrivé à ma pauvre enfant, pas un ne m'a autant touchée que votre excellente lettre. Pour répondre à votre affectueuse sollicitude, je dois dire que, dans cette terrible rencontre, Naïs a été merveilleuse de calme et de sang-froid. 11 n'est pas, je crois, possible de voir la mort de plus près; mais pas plus pendant qu'après l'événement cette vaillante petite fille n'a sourcillé, et tout en elle annonce le caractère le plus résolu; aussi, dans sa santé. Dieu merci! pas l'ombre d'un dérangement. Quant à moi, par suite de mon immense terreur, tombée en proie à des mouvements spasmodiques, j'ai, à ce qu'il paraît, pendant plusieurs jours.

assez vivement inquiété le médecin, qui un moment aurait craint pour ma raison. Grâce à la force de mon tempérament, me voilà pourtant à peu près remise, et de cette cruelle commotion ne resterait aucune trace, si, par une fatalité singulière, elle n'était venue se relier à une autre préoccupation désagréable qui, depuis quelque temps, avait jugé convenable de s'installer dans ma vie.

Avant même la nouvelle assurance que vous voulez bien me donner de vos dispositions pour moi, si bienveillantes déjà, j'avais pensé à invoquer le secours de votre amitié et de vos conseils ; aujourd'hui, quand vous voulez bien m'écrire que vous seriez heureuse et fière si . à quelque degré que ce fût, il vous était donné de me rappeler la pauvre Louise de Ghaulieu , cette précieuse et incomparable amie dont la mort m'a dépossédée, comment pourrais-je hésiter encore? Je vous prends au mot, chère madame, et cette exquise habileté qui autrefois vous aidait à dérouter les sots commentaires, quand l'impossibilité où vous étiez de déclarer votre mariage avec M. de Camps vous laissait livrée à des curiosités si insolentes et si perfides (voir Madame Firmiani) ; ce tact singulier qu'à cette époque on vous vit mettre à vous démêler d'une situation où tout était embarras et péril; en un mot, cet art merveilleux qui vous permit, en gardant votre secret, de garder toute votre dignité de femme, je viens résolument vous demander de les mettre au service de ce souci dont je vous parlais il n'y a qu'un moment. Malheureusement, pour avoir la consultation du médecin, il faut dire la maladie, et c'est ici qu'avec son génie industriel M. de Camps me paraît un abominable homme. Grâce à ces vilaines

forges dont il lui a pris l'idée de faire l'acquisition, vous voilîi à peu près morte à Paris et au monde. Jadis, quand on vous avait là, sous la main, en un quart d'heure de causerie, sans embarras, sans préparation, on vous eût tout conté; aujourd'hui, il s'agit de prendre sur soi, de se recueillir, de passer, en un mot, par toute la solennité d'une confidence écrite.

Mais, après tout, peut-être vaut-il mieux payer d'effronterie, et puisque, nonobstant les circonlocutions et les préambules, force serait toujours d'en venir là, pourquoi ne pas tout naïvement vous avouer qu'il va être question de cet inconnu par lequel ma pauvre et chère enfant a été sauvée. Inconnu!... Entendons-nous bien : inconnu pour M. de l'Estorade; inconnu pour tou^> ceux qui ont pu vous parler de l'accident ; inconnu, si vous le voulez, pour le monde entier, mais non pas inconnu pour votre humble servante, que, depuis près de trois mois, cet homme daigne honorer de l'attention la plus obstinée. Qu'à trentedeux ans passés, mère de trois enfants, dont un grand fils de quinze ans, j'aie pu devenir l'objet d'une recherche passionnée, pas plus à vous qu'à moi, chère madame, le fait ne paraîtra vraisemblable, et pourtant, c'est là le ridicule malheur contre lequel j'ai à me défendre aujourd'hui. Et quand je dis que cet inconnu m'est connu, encore faut-il bien distinguer : car je ne sais ni son nom, ni sa demeure, ni rien de ce qui le regarde; car je ne l'ai jamais rencontré dans le monde, et j'ajoute, quoiqu'il porte le ruban de la Légion d'honneur, que rien dans sa tournure, absolument dépourvue d'élégance, no me donne à penser que jamais j'aie la chance de l'y rencontrer.

C'est à Saint-Thomas d'Aquin , où vous savez que tous les jours j'avais l'habitude d'aller entendre la messe, que cette fatigante obsession a commencé de se dessiner. Presque tous les jours aussi, je menais mes enfants prendre l'air aux Tuileries, M. de l'Estorade nous ayant installés dans une maison sans jardin. Cette habitude, bientôt remarquée, a d'autant animé mon persécuteur, et partout où je pouvais être rencontrée hors de chez moi, il a fallu me résigner à le retrouver sur mon chemin. Discret d'ailleurs autant qu'audacieux, ce singulier soupirant, j'en ai fait la remarque, évitait toujours de me convoyer jusqu'à ma porte, et il manœuvrait d'assez loin et avec assez de réserve pour que je pusse avoir du moins une consolante certitude, celle que sa sotte assiduité n'a dû frapper l'attention d'aucun de ceux par lesquels je pouvais être accompagnée. Cependant, pour lui faire perdre ma trace. Dieu sait les sacrifices et les entraves que je me suis imposés ! L'église ne m'a plus vue que le dimanche ; mes chers enfants, au péril de leur santé, je les ai souvent retenus à la maison, ou bien j'ai forgé des prétextes pour ne les point accompagner ; et, contre tous mes principes d'éducation et de prudence, je les ai laissés livrés aux soins des domestiques. Visites, emplettes, je n'ai plus rien fait qu'en voiture, ce qui n'a pas empêché qu'au moment où je croyais avoir dérouté mon fâcheux et lassé sa patience, il ne se soit trouvé là pour prendre, dans l'accident arrivé à Naïs, un rôle si honorable et si providentiel. Mais, justement, cette grande obligation que je vais maintenant lui avoir, n'est-ce pas, dans une situation déjà empêchée, une complication déplorable? Quand j'eusse vraiment été

trop excédée de son insistance, par un moyen quelconque, fût-ce un procédé violent, je pouvais couper court à ces empressements; aujourd'hui, qu'il vienne à se trouver sur mon chemin, comment me conduire? quel parti prendre avec lui? L'aborder pour le remercier? Mais alors je l'encourage, et, n'essayàt-il pas de profiter de ma démarche pour modifier la nature de nos relations, cela est clair, plus solidement que jamais je le couds à mes jupes. Alors, ne l'aborder point, faire semblant de ne pas le connaître? Mais pensez donc, madame, une mère I une mère qui lui doit la vie de sa fille et qui n'aura pas l'air de s'en apercevoir, et qui n'aura pas pour lui une parole de gratitude!...

Voilà pourtant l'alternative insupportable dans laquelle je suis placée, et vous pouvez voir maintenant si j'ai besoin des conseils de votre prudence! Que faire pour rompre la désagréable habitude qu'a prise ce monsieur d'être mon ombre? Comment le remercier sans surexciter sa fantaisie, et ne pas le remercier sans que ma conscience me fasse mille reproches ? Tel est le problème soumis à votre sagesse. Si vous me rendez le service de me le résoudre, et je ne connais personne qui en soit plus capable, j'aurai à joindre ma reconnaissance à tous les sentiments affectueux dont vous me savez, chère madame, déjà animée pour vous...

LE COMTE DE l'eSTORADE A MARIE-GASTON.

Paris, février 1839.

Peut-être avant moi, cher monsieur, les feuilles publiques vous porteront la nouvelle d'une rencontre qui a eu

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lieu entre votre ami, M. Doiiange, et le duc de Rhétoré. Mais, en vous annonçant le fait tout sec, car l'usage et les convenances no leur permettent pas de déduire au long les motifs de la querelle, les journaux ne feront qu'exciter votre curiosité sans la satisfaire. J'ai su heureusement, de très-bonne source, tous les détails de l'affaire, et je m'empresse de vous les transmettre ; ils sont de nature à vous intéresser au plus haut degré.

Il y a trois jours, c'est-à-dire le soir même de celui où je m'étais rendu chez M. Dorlange, le duc de Rhétoré occupait à l'Opéra une stalle d'orchestre. Près de lui vint Eo placer M. de Ronquerolles, arrivé tout récemnient d'une mission diplomatique qui le tenait éloigné de Paris depuis plusieurs années. Pendant l'entr'acte, ces messieurs ne quittèrent pas la salle pour aller au foyer; mais, comme on fait volontiers au théâtre, ils se tinrent debout, le dos tourné à la scène, faisant face par conséquent à M. Dorlange, qui, assis derrière eux, paraissait fort absorbé par la lecture du journal du soir. 11 y avait eu ce jour-là une séance très-scandaleuse, ce qu'on appelle une séance intéressante, à la Chambre des députés. La conversation ayant naturellement roulé sur les événements du monde parisien, accomplis pendant l'absence de M. de Ronquerolles, celui-ci jeta cette parole, qui était de nature à éveiller l'attention de M. Dorlange :

— Gomment! cette pauvre madame de Macumer, une si triste fin et un mariage si singulier !

— Ah! vous savez, répondit M. de Rhétoré de ce verbe haut monté dont il a l'habitude, ma sœur avait trop d'imagination pour ne pas être un peu chimérique et ronia-

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nesque. Elle avait aimé à la passion M. de Macumer, son premier mari; mais, à la longue, on se lasse de tout, même du veuvage. Ce M. Marie-Gaston se trouva sur son chemin. 11 est agréable de sa personne; ma sœur était riche; lui, fort endetté; il se montra donc aimable et empressé à proportion, et, par ma foil le drôle a si bien manœuvré, qu'après avoir succédé à M. de Macumer et fait mourir sa femme de jalousie, il a tiré d'elle tout ce dont la loi permettait à cette pauvre affolée de disposer. La succession de Louise se montait au moins à douze cent mille francs, sans compter un magnifique mobilier et une délicieuse villa qu'elle s'était fait construire à Ville-d'Avray. La moitié de l'hoirie a été à ce monsieur, Tautre au duc et à la duchesse de Chaulieu, mes père et mère, qui, en leur qualité d'ascendants, avaient droit à ce partage. Quant à mon frère Lenoncourt et à moi, notre part a été purement et simplement d'être déshérités.

Aussitôt que votre nom, cher monsieur, eut été prononcé, M. Dorlange avait mis de côté son journal; puis, comme M. de Rhéloré achevait sa phrase, il se leva et lui dit :

— Pardon, monsieur le duc, si j'ose m'entremettre dans vos renseignements; mais, en conscience, je dois vous avertir que vous êtes tout ce qu'il y a au monde de plus mal informé.

— Vous dites?... repartit le duc en clignant des yeux et avec ce ton de dédain suprême que Ton peut imaginer.

— Je dis, monsieur le duc, que Marie-Gaston est mon ami d'enfance, que jamais il n'a passé pour un drôle; qu'au contraire c'est un homme plein d'honneur et de

talent, et que, loin d'avoir fait mourir sa femme de jalousie, il l'a rendue parfaitement heureuse pendant les trois années qu'a duré leur mariage. Quant à la succession...

— Vous avez mesuré, monsieur, dit le duc de Rhétoré en interrompant, la portée de votre procédé?

— Parfaitement, monsieur, et je répète que, pour la succession recueillie par Marie-Gaston, en vertu d'une volonté solennellement exprimée dans le testament de sa femme, il Ta si peu convoitée, qu'à ma connaissance il est sur le point de distraire une somme de deux à trois cent mille francs pour faire élever . un monument à celle qu'il n'a pas cessé de pleurer.

— Mais enfin, monsieur, qui êtes-vous? interrompit de nouveau le duc de Rhétoré avec une impatience de moins en moins contenue.

— Tout à l'heure, répondit M. Dorlange, j'aurai l'honneur de vous le dire; seulement, vous me permettrez d'ajouter que cette succession dont vous avez été dépossédé, madame Marie-Gaston a pu en disposer sans le moindre remords de conscience ; toute sa fortune, en effet, lui venait de M. le baron de Macumer, son premier mari; et, précédemment, elle avait fait abandon de sa légitime pour constituer un établissement à monsieur votre frère, le duc de Lenoncourt-Givry, qui, en sa qualité de cadet de famille, n'avait pas, comme vous, monsieur le duc, eu le bonheur d'être avantagé.

Cela dit, M. Dorlange chercha dans sa poche son portefeuille, qui ne s'y trouva pas.

— Je n'ai pas de cartes sur moi, finit-il par dire; mais

je m'appelle Dorlange, un nom de comédie, facile à retenir, /|2, rue de l'Ouest.

— Le quartier n'est pas très-central, remarqua ironiquement M. de Rhétoré.

En même temps, se tournant vers M. de Ronquerolles, qu'il constituait ainsi l'un de ses témoins :

— Je vous demande pardon, mon cher, lui dit-il, du voyage de découverte que vous aurez à entreprendre demain, dans la matinée.

Et presque aussitôt il ajouta :

— Venez-vous au foyer? nous y causerons plus tranquillement et surtout plus sûrement.

Par sa manière d'accentuer ce dernier mot, il était impossible de se méprendre sur le sens désobligeant qu'il entendait y attacher. Ces messieurs sortis, sans que cette scène eût causé le moindre esclandre, attendu le vide que Tentr'acte avait fait dans les stalles environnantes, M. Dorlange avisa à l'autre bout de l'orchestre M. Stidmann, le célèbre sculpteur. Allant à lui :

— Auriez-vous sur vous, lui demanda-t-il, un agenda, un album de poche?

— Oui, toujours.

— Voulez-vous bien me le prêter et me permettre d'en détacher une feuille? Il vient de me passer par l'esprit une idée que je ne voudrais pas perdre. Si je ne vous retrouve pas à la fin du spectacle pour vous faire restitution, l'objet sera chez vous, sans faute, demain matin.

De retour à sa place, M. Dorlange esquissa rapidement quelque chose, et, au lever du rideau, quand MM. de Rhétoré et de Ronquerolles vinrent reprendre leurs stalles,

touchant légèrement l'épaule du duc et lui faisant passer son dessin :

— Ma carte, dit-il, que j'ai l'honneur d'offrir à Votre Seigneurie.

Cette carte était une charmante esquisse d'architecture sculpturale, encadrée d'un paysage. Au bas était écrit Projet d'un monument à élever à la mémoire de madame Marie-Gaston, née CliauUeu, par son mari, sur les dessins de Charles Dorlange, statuaire, rue de VOuest, 42. Il était impossible de faire savoir plus finement à M. de Rhétoré qu'il aurait affaire à un adversaire sortable, et vous remarquerez d'ailleurs, cher monsieur, que M. Dorlange trouvait ainsi le moyen de peser sur son démenti , en donnant, pour ainsi parler, un corps à son affirmation touchant votre désintéressement et la sincérité de votre douleur conjugale.

Le spectacle finit sans autre incident. M. de Rhétoré se sépara de M. de Ronquerolles. Alors, celui-ci aborda avec beaucoup de courtoisie M. Dorlange, et, essayant de quelque conciliation, il lui fit remarquer qu'eût-il raison au fond, son procédé avait été blessant, insolite; M. de Rhétoré, d'ailleurs, avait fait preuve d'une grande modération, et certainement il se contenterait de la plus simple expression de regret; enfin, tout ce qui peut se dire en pareille occasion. M. Dorlange ne voulut entendre parler de rien qui ressemblât à une soumission, et, le lendemain, il recevait la visite de M. de Ronquerolles et du général de Montriveau, venus de la part de iM. de Rhétoré. Ici, nouvelles instances pour que M. Dorlange consentît à donner une autre tournure à ses paroles. Mais votre ami ne sortit pas de cet ultimatum :

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— M. de Rhéioré veut-il retirer les paroles que je me suis vu dans la nécessité de relever? alors, moi, je retirerai les miennes.

— Mais c'est impossible, lui objectait-on. M. de Rhétoré est personnellement offensé; vous, au contraire, vous ne l'êtes pas. A tort ou à raison, il a la conviction que M. Marie- Gaston lui a porté un dommage. H faut toujours une certaine indulgence pour les intérêts blessés; jamais on n'obtienl d'eux une justice absolue.

— De telle sorte, reprenait M. Dorlange, que M. le duc continuera de calomnier mon ami tout à son aise : d'abord, parce que Marie-Gaston est en Italie, et ensuite, parce qu'il aura toujours une extrême répugnance à en venir avec le frère de sa femme à de certaines extrémités. C'est justement, ajoutait-il, cette impuissance relative où il est do se défendre qui constitue mon droit, je dis plus, mon devoir d'intervenir. Ce n'est pas sans une permission particulière de la Providence que j'ai été à même de saisir au passage quelques-uns de ces méchants propos qui circulaient sourdement, et, puisque M. le duc de Rhétoré ne voit rien à modiûer dans ses dires, nous irons jusqu'au bout, si vous le voulez bien.

Le débat s'étant constamment tenu dans ces termes, le duel devenait inévitable, et dans la journée les conditions en furent réglées entre les témoins des deux parlies. La rencontre, arrêtée pour le lendemain, devait avoir lieu au pistolet. Sur le terrain, M. Dorlange fut parfait de sang-froid. Après un coup de feu échangé sans résultat, comme les témoins parlaient de mettre fin au combat :

— Allons, encore un coup! dit-il avec gaieté, comme s'il se fût agi d'abattre des poupées dans un tir.

A cette reprise, il fut atteint dans la partie charnue de la cuisse, blessure en réalité peu dangereuse, mais qui lui fit perdre beaucoup de sang. Pendant qu'on le transportait à la voiture qui l'avait amené, comme M. de Rhétoré, s'empressant à lui donner des soins, se trouvait à sa portée :

— Ce qui n'empêche pas, lui dit-il, que Marie-Gaston ne soit un homme d'honneur et un cœur d'or...

Et, presque en même temps, il s'évanouit.

Ce duel, comme vous vous l'imaginez, cher monsieur, a fait un bruit énorme, et, pour recueillir sur M. Dorlange beaucoup de renseignements, je n'ai eu vraiment qu'à écouter, car, pendant toute la journée d'hier, il a été le lion du moment, et impossible d'entrer dans une maison sans le trouver sur le tapis. Ma récolte s'est principalement faite chez madame de Montcornet; elle reçoit, vous le savez, beaucoup d'artistes et de gens de lettres, et, pour vous donner une idée de la manière dont votre ami est posé, je ne ferai que sténographier une conversation à laquelle j'ai assisté hier au soir, dans le salon de la comtesse. Les interlocuteurs étaient M. Emile Blondet, des Débats; M. Bixiou, le caricaturiste, l'un des furets les mieux informés de Paris; l'un et l'autre, je crois, sont de votre connaissance, mais, dans tous les cas, je suis sûr de votre intimité avec Joseph Bridau, notre grand peintre, qui venait en tiers dans cette causerie, car je me rappelle que Daniel d'Arthez et lui furent les témoins de votre mariage.

— Les débuts de Dorlange, disait Joseph Bridau au moment où je m'approchai pour écouter, ont été magnifiques. Il y avait déjà du grand maître dans sa sculpture de concours que l'Académie, sous la pression de l'opinion, se décida à couronner, quoiqu'il se fût assez plaisamment moqué de son programme.

— C'est vrai, répondit M. Bixiou; et la Pandore qu'il exposa en 1837, à son retour de Rome, est également une figure très- remarquable. Mais, comme elle lui a tout donné du premier coup, la croix, des commandes du gouvernement et de la ville, et dans les journaux une trentaine d'articles ébouriffants, il me paraît fort difficile qu'il se relève de ce succès-là.

— Ça, dit Emile Blondet, c'est une opinion à la Bixiou.

— Sans doute, et très-motivée. Connais-tu l'homme?

— Non ; on ne le voit nulle part.

— Justement, le lieu où il fréquente le plus. C'est un ours, mais un ours avec préméditation, un ours prétentieux et réfléchi.

— Je ne vois pas, reprit Joseph Bridau, que cette sauvagerie soit une très-mauvaise disposition pour un artiste. Qu'est-ce qu'un sculpteur surtout a tant à gagner dans les salons, où les messieurs et les dames ont pris l'habitude d'aller vêtus?

— Dans les salons, d'abord, un sculpteur se distrait, ce qui Tempêche de tourner à la manie et au songe-creux; ensuite il y voit comment le monde est fait, et que 1839 n'est ni le xv^ ni le xvi* siècle.

— Comment! dit Emile Blondet, est-ce que le pauvre garçon a de ces illusions-là?

— Lui? il vous parle couramment de recommencer la vie des grands artistes du moyen âge avec l'universalité de leurs éludes et de leurs connaissances, et cette effrayante vie de labeur que peuvent faire comprendre les mœurs d'une société à demi barbare, mais que la nôtre ne comporte plus. Il ne remarque pas, le naïf rêveur, que la civilisation, en compliquant d'étrange sorte les rapports sociaux, absorbe, pour les affaires, pour les intérêts, pour les plaisirs, trois fois plus de temps que n'en dépense, pour le même objet, une société moins avancée. Voyez le sauvage dans sa hutte, il n'a rien à faire! Mais nous, avec la Bourse, l'Opéra, les journaux, les discussions parlementaires, les salons, les élections, les chemins de fer, le café de Paris et la garde nationale, à quel moment, s'il vous plaît, veut-on que nous travaillions?

— Belle théorie de fainéant! dit en riant Emile Blondet.

— Mais non, mon cher, je suis dans le vrai. Le couvrefeu, que diable! ne sonne plus à neuf heures, et, hier encore, jusque chez mon concierge Ravenouillet, il y avait une soirée (voir les Comédiens sans le savoir); peut-être même ai-je commis une lourde faute en déclinant l'invitation indirecte qu'il m'avait faite d'y assister.

— Pourtant, dit Joseph Bridau, il est clair que, si on ne se mêle ni aux affaires, ni aux intérêts, ni aux plaisirs de son époque, on arrive à se faire, ce temps épargné, un joli capital. Indépendamment de ses commandes, Dorlange a, je crois, personnellement quelque aisance : rien ne Tempêche donc d'arranger sa vie comme il l'entend.

— Mais vous voyez bien que lui-même va à l'Opéra, puisque c'est là qu'il a récolté son duel! Vous tombez

bien, d'aillbars, en nous le représentant comme isolé de tout le milieu contemporain, quand je le sais, moi, tout près de s'y relier par le plus tapageur et le plus absorbant engrenage de la machine sociale, à savoir, Tintérct politique!

— Il veut se faire homme politique? demanda dédaigneusement Emile Blondet.

— Sans doute, cela rentre dans son fameux programme d'universalité, et il faut voir la suite et la persévérance qu'il met à cette idée! L'an dernier, deux cent cinquante mille francs lui tombent du ciel, et aussitôt mon homme d'acquérir dans la rue Saint-Martin une masure pour se constituer le cens électoral; puis, autre jolie spéculation : avec le reste de la somme, il se fait actionnaire du journal le National, où je le rencontre toutes les fois qu'il me prend envie d'aller rire de l'utopie républicaine. Là, il a ses flatteurs; ils lui ont persuadé qu'il était né orateur et qu'à la Chambre il ferait le plus grand effet. On parle même de lui organiser une candidature, et, dans les jours d'enthousiasme, on va jusqu'à lui trouver une lointaine ressemblance avec Danton.

— Ceci, dit Emile Blondet, devient du plus haut burlesque.

Je ne sais si vous avez remarqué, cher monsieur, que, c hez les hommes d'un vrai talent, il y a pour toutes choses un grand fonds d'indulgence. Ici Joseph Bridau en fut la preuve.

— Je crois comme vous, dit-il, que, si Dorlange se met dans cette voie, il est à peu près perdu pour l'art. Mais, après tout, pourquoi ne réussirait-il pas à la Gham,-

bre? 11 s'énonce avec une grande facilité et me semble avoir à sa disposition beaucoup d'idées. Voyez Canalis, quand il s'est fait nommer député : « Allons donc, un poëte ! » disait-on de tous côtés; ce qui ne l'a pas empêché de se faire une belle renommée oratoire et de devenir ministre.

— Mais d'abord, la question est d'y arriver, à la Chambre, dit Emile Blondet; où Dorlange compte-t-il se porter?

— Naturellement, répondit Bixiou, dans l'un des bourgs pourris du National. Je ne sache pas pourtant que le collège soit encore désigné.

— Règle générale, dit le publiciste des Débats, pour arriver à la députation, même avec l'appui le plus ardent d'un parti, il faut une notoriété politique un peu étendue, ou au moins, quelque part, une consistance provinciale de famille, de fortune. Connaît-on, chez Dorlange, quelqu'un de ces éléments de succès?

— Pour de la consistance de famille, celle-là en particulier lui serait difficile, car, pour lui, la famille est absente à un degré désespérant.

— Vraiment, dit Emile Blondet, c'est un enfant naturel?

— Tout ce qu'il y a de plus naturel, père et mère inconnus. Mais je veux admettre, moi, qu'il soit nommé; c'est le défilé de ses idées politiques qui sera une curiosité!

— Il est républicain, puisqu'il est l'ami de MM. du National et qu'il ressemble à Danton.

— Sans doute, mais il méprise souverainement ses coreligionnaires, disant qu'ils ne sont bons q?i'au coup de

main, à la violence et à faire la grosse voix. Provisoirement donc, il s'arrangerait d'une monarchie entourée d'institutions républicaines; mais il prétend que notre royauté citoyenne doit infailliblement se perdre par l'abus des influences, qu'il appelle brutalement la corruption. Ceci le mènerait alors à se rapprocher de la petite Église du centre gauche; mais, là encore, car il y a toujours des mais, il ne voit qu'une réunion d'ambitieux et d'eunuques, aplanissant à leur insu le chemin à une révolution que, pour son compte, il voit poindre à l'horizon avec le plus grand regret, parce que, dit-il, les masses sont trop peu préparées et trop peu intelligentes pour ne la point laisser échapper de leurs mains. La légitimité, il en rit; il n'admet d'aucune façon qu'elle soit un principe. Pour lui, c'est tout simplement une forme plus arrêtée et plus parfaite de l'hérédité monarchique, et il ne lui reconnaît pas d'autre supériorité que celle du vin vieux sur le vin nouveau. En même temps qu'il n'est pas légitimiste, pas conservateur, pas centre gauche, et qu'il est républicain sans vouloir de la république, il se pose intrépidement en catholique, et il chevauche sur le dada de ce parti, la liberté d'enseignement; mais cet homme, qui veut l'enseignement libre, a peur, d'autre côté, des jésuites, et il en est encore, comme en 1829, aux empiétements du parti prêtre et de la congrégation. Savez-vous enfin, le grand parti qu'il se propose de créer dans la Chambre, et dont il entend bien être le chef? Celui du juste, de l'impartial, de l'honnête: comme si rien de pareil pouvait se rencontrer dans la caverne et dans la popote parlementaires, et comme si, d'ailleurs, toutes les opinions, pour dissimuler leurs laides nul-

lités, n'avaient pas de temps immémorial accaparé ce drapeau.

— De telle sorte, demanda Joseph Bridau, qu'il renonce absolument à la sculpture?

— Pas encore; il termine en ce moment une statue de je ne sais quelle sainte, mais il ne la laisse voir à personne et ne compte pas la mettre à l'exposition de cette année... 11 a encore ses- idées là-dessus.

— Qui sont? dit Emile Blondet.

— Que les œuvres catholiques ne doivent pas être livrées au jugement d'une critique et aux regards d'un public égaleuient pourris de scepticisme; qu'elles doivent, sans passer par les bruits du monde, aller pieusement et modestement s'installer à la place pour laquelle elles sont destinées.

— Ah çàl mais, fit remarquer Emile Blondet, un catholique si fervent et qui se bat en duel !...

— Il y a bien mieux que cela. Il est catholique et vit avec une femme qu'il a ramenée d'Italie, une espèce de déesse de la Liberté, qui lui sert à la fois de modèle et de gouvernante...

— Quelle langue, et quel bureau de renseignements que ce Bixiou! se dirent en se séparant ses interlocuteurs.

Ils venaient d'être conviés par madame de Montcornet à prendre de sa main une tasse de thé.

Vous voyez, cher monsieur, que les aspirations politiques de M. Dorlange ne sont guère prises au sérieux, et qu'on en pense à peu près ce que j'en augure moi-même. Je ne doute pas que vous ne lui écriviez prochainement

pour le remercier de sa chaleur à vous protéger contre la calomnie. Ce courageux dévouement m'a donné pour lui une vraie sympathie, et je vous verrai avec bien de la joie user de l'influence de votre ancienne amitié pour le détourner de la voie déplorable dans laquelle il est sur le point de s'engager. Je ne juge pas les autres travers que lui a prêtés M. Bixiou, qui est un homme bien tranchant et bien léger, et, comme Joseph Bridau, je serais disposé à les trouver assez véniels; mais une faute à jamais regrettable, c'est, selon moi, celle qu'il commettrait en abandonnant une carrière où il est déjà bien placé, pour aller se jeter dans la mêlée politique. Prêchez-le donc de toutes vos forces, de manière à le rattacher à son art. Vous êtes d'ailleurs vous-même intéressé à ce qu'il prenne ce parti, si vous tenez toujours à lui confier le travail dont il a jusqu'ici refusé de se charger. Au sujet de l'explication que je vous conseillais d'avoir avec lui, je puis dire que votre lâche s'est singulièrement simplifiée. Je ne vous vois tenu à entrer dans aucun des détails qui pourraient être pour vous trop douloureux. Madame de l'Estorade, à laquelle j'ai parlé du rôle de médiatrice dont j'avais eu ridée pour elle, accepte ce rôle très-volontiers, et elle se fait fort, en une demi-heure de conversation, de dissiper tous jes nuages . qui peuvent exister de vous à votre ami.

Pendant que je vous écrivais cette longue lettre, j'avais envoyé prendre de ses nouvelles : on me les rapporte aussi bonnes que possible, et les médecins, à moins d'accidents extraordinaires et tout à fait imprévus, n'ont pas la moindre inquiétude sur son état. Il parait d'ailleurs

qu'il est l'objet d'un intérêt général, car, selon l'expression de mon domestique, on fait queue pour s'inscrire chez lui.

Il faut dire aussi que M. de Rhétoré n'est pas aimé. Il a beaucoup de raideur et très-peu d'esprit. Quelle différence avec celle que nous avons tous dans nos plus chers souvenirs! Elle était simple et bonne, sans jamais déroger, et rien n'était comparable aux aimables qualités de son cœur, si ce n'est les grâces de son esprit.

LA COMTESSE DE l'eSTORADE A MADAME OCTAVE DE CAMPS.

Paris, février 18 39.

Rien de mieux vu que tout ce que vous m'écrivez, chère madame; ce qui était en effet très-probable, c'est qu'à la prochaine rencontre, mon fâcheux ne marchanderait pas à m'aborder. Son héroïsme lui en donnait le droit et la plus simple politesse lui en faisait un devoir. Sous peine d'être tenu pour le plus gauche des soupirants, il devait venir s'enquérir auprès de moi des suites qu'avait pu avoir pour la santé de Naïs et pour la mienne l'accident dans lequel il était intervenu. Mais, contre toutes les prévisions, s'obstinât-il à ne pas descendre de son nuage, sous l'inspiration de votre judicieux conseil, mon parti était résolument pris. La montagne ne venant pas à moi, je m'en allais à la montagne ; comme Hippolyte, dans le récit de Théramène, je poussais droit au monstre et lui tirais à bout portant ma reconnaissance. Gomme vous, chère madame, j'en étais venue à comprendre que le côté vraiment dangereux de cette sotte obsession , c'était

sa durée et féclat tôt ou tard inévitable dont elle mo menaçait. Mes domestiques, mes enfants pouvant, d'un moment à Tautre, être mis dans le secret; les fâcheux commentaires auxquels il m'exposait s'il était surpris par des étrangers; mais, par-dessus tout, l'idée de cette ridicule intrigue venant à être éventée par M. de TEstorade, et le poussant à des extrémités que sa tête méridionale et les souvenirs de son passé militaire ne mo faisaient que trop deviner : tout cela m'avait animée à un point que je ne saurais dire, et votre programme luimême eût été dépassé... Non-seulement j'acceptais la nécessité de parler à ce monsieur la première; mais, sous le spécieux prétexte que mon mari entendait bien aller le remercier chez lui, je le mettais dans la nécessité de me décliner son nom et sa demeure; puis, pour peu qu'il fût un personnage sortable, dès le lendemain je lui adressais une invitation à dîner, décidée que j'étais ainsi à enfermer le loup dans la bergerie. Après tout, où était le danger ? S'il avait seulement l'ombre du sens commun, en voyant toute ma façon d'être avec M. de l'Estorade, ma passion forcenée pour mes enfants, comme vous l'appelez plaisamment; en un mot, toute la sage économie de mon intérieur, ne devait-il pas reconnaître la vanité de son insistance? Dans tous les cas, qu'il s'acharnât ou non, ses ardeurs perdaient toujours leur dangereux caractère de plein vent. Si je devais être encore obsédée, je le serais du moins à domicile et n'aurais plus affaire qu'à une de ces entreprises courantes auxquelles, du plus au moins, nous sommes toutes exposées; et, au fait, ces pas glissants, on finit toujours par en sortir à son honneur, pour peu i. 10

que l'on soit sérieusement honnête femme et que l'on ait quelque ressource dans l'esprit. Ce n'est pas qu'en réalité ce parti ne me coûtât beaucoup. Le moment critique arrivé, je n'étais pas du tout sûre d'être pourvue de l'aplomb nécessaire pour prendre la situation de très-haut, ainsi qu'il la fallait prendre. Néanmoins, j'étais fermement résolue; et, vous me connaissez, ce que j'ai une fois arrêté, je l'exécute.

Eh bien, chère madame, tout ce beau plan, tous mes frais de courage, comme tous vos frais de prévision, auront été en pure perte. Depuis votre dernière lettre, le médecin m'a mis la bride sur le cou ; je suis donc sortie plusieurs fois, toujours majestueusement flanquée de mes enfants, pour que leur présence, dans le cas où j'aurais été forcée d'aborder la première, servît à corriger la crudité de ma démarche; mais, du coin de l'œil, j'ai eu beau regarder à tous les points de l'horizon, rien, absolument rien, ne m'est apparu qui ressemblât à un sauveur ou à un amoureux. Que vous semble, madame, de cette nouvelle attitude? Tout à l'heure, je parlais de pousser au monstre. Ce monsieur, en effet, voudrait-il se donner les airs d'en être un, et de l'espèce la plus dangereuse? Cette absence, comment l'interpréter? Admirable de clairvoyance et de perspicacité, aurait-il flairé le piège où nous comptions le prendre, et se tiendrait-il prudemment à distance? Serait-ce plus profond que cela? Cet homme, dans lequel je ne voulais pas reconnaître une ombre d'élégance, pousserait-il le raffinement et la délicatesse jusqu'à sacrifier sa fantaisie à la crainte de gâter sa belle action?

Mais, sur ce pied, il y aurait vraiment à compter avec

ai; et, mon cher M. de rEstorade, il faudrait bien y prendre garde! Savez-vous que la rivalité d'un homme à si beaux sentiments finirait par être plus menaçante qu'elle n'en avait l'air au premier coup d'œil?

Vous le voyez, chère madame, je tâche à être gaie, mais je crois qu'au fond je chante parce que j'ai peur. Cette retraite si habile et si peu attendue me jette dans des rêveries infinies; ces rêveries confinent à d'autres idées et à d'autres remarques que d'abord j'avais traitées légèrement, et dont il faut bien pourtant vous entretenir, puisqu'on ne peut voir la fin de ce souci. Le sentiment que je puis avoir pour cet homme, vous ne le mettez pas en doute. 11 a sauvé ma fille, cela est vrai, mais uniquement pour que je lui eusse une obligation. En attendant, il bouleverse mes plus chères habitudes : il faut que je laisse sortir sans moi mes pauvres enfants; je ne vais plus à i'église quand je le veux, car, jusqu'au pied des autels, il a l'insolence de s'interposer entre Dieu et moi; enfin, il a altéré cette sérénité absolue d'idées et de sentiments qui, jusqu'ici, avait été la joie et l'orgueil de ma vie. Mais, tout en m'étant insupportable et odieux, ce persécuteur exerce sur moi une sorte de magnétisme qui me trouble. Avant de l'avoir aperçu, je le sens à mes côtés. Son regard pèse sur moi sans rencontrer mes yeux. Il est laid, mais sa laideur a quelque chose d'énergique et de puissamment accentué qui fait qu'on se souvient de lui, et qu'on se sent disposée lui prêter de fortes et énergiques facultés. Aussi, quoi qu'on fasse, ne peut-on s'empêcher de l'avoir dans sa pensée. Maintenant, il me semble m'avoir dégrevée de sa présence. Eh bien, cela est-il à dire? j'éprouve comme

un vide, vous savez, ce vide qui se fait à l'oreille quand vient à cesser un bruit aigu et pénétrant par lequel elle a été longtemps tourmentée.

Ce que je vais ajouter vous paraîtra une grande enfance, mais est-on maîtresse de ces mirages de l'imagination? Je vous ai bien souvent parlé de mes grands débats avec Louise de Ghaulieu, relativement à la manière dont les femmes doivent prendre la vie. Je lui disais, moi, que la passion dont elle ne cessait de poursuivre l'infini était quelque chose de désordonné et de mortel au bonheur. Et elle de me répondre : « Tu n'as pas aimé, ma chérie; l'amour comporte un phénomène si rare, qu'on peut vivre toute sa vie sans rencontrer l'être auquel la nature a départi le pouvoir de nous rendre heureuses. Dans un jour de splendeur, vienne à se trouver un être qui réveille ton cœur de son sommeil, que tu parleras alors sur un autre ion! » (Voiries Mémoires de Deux Jeunes Mariées.) Chère madame, les paroles de ceux qui vont mourir sont devenues prophétiques. Si cet homme, mon Dieu ! allait être le tardif serpent dont Louise avait l'air de me menacer! Que jamais il puisse m'être tout à fait dangereux, qu'il lui soit donné de me faire manquer à mes devoirs, ce n'est pas là sans doute ce qui est à craindre, et je me sens forte contre de telles extrémités. xMais je n'ai pas, comme vous, chère madame, épousé un homme que mon cœur ait choisi. Ce fut seulement à force de patience, de volonté et de raison que je parvins à édifier l'austère et solide attachement qui m'unit à M. de l'Estorade. Ne dois-je donc pas m'épouvanter même à l'idée d'une distraction menaçant de porter atteinte à ce sentiment, et n'est-ce

LE DliPUTi-: D'AKCIS. 173

point une vraie misère que ma pensée incessamment divertie sur un autre homme, fût-ce même pour le détester? Je vous dirai, comme Monsieur, frère de Louis XIV, qui souvent apportait à sa femme ce qu'il venait d'écrire en la priant de le lui déchiffrer : voyez clair pour moi, chère madame, dans mon cœur et dans mon esprit; dissipez les brouillards, calmez les tiraillements contraires, flux et reflux de volonté, que cette aventure no cesse de soulever Il moi. N'est-ce pas, ma pauvre Louise se trompait? et je 10 suis pas une femme sur laquelle il y ait prise du côté de l'amour? L'homme qui, dans un jour de splendeur, peut prétendre à me rendre heureuse , c'est mon Armand, c'est mon René, c'est ma Naïs, ces trois anges pour lesquels et par lesquels j'ai vécu jusqu'ici, et il n'y aura jamais pour moi, je le sens bien, d'autre passion!

LA COMTESSE DE l'eSTORADE A MADAME OCTAVE DE CAMPS.

Paris, mars 1839.

Vers 1820, dans la même semaine, le collège de Tours, pour parler le langage technique de mon fils Armand, se recruta de deux nouveaux. L'un était d'une charmante ligure; l'autre aurait pu passer pour laid, si la santé, la ^ anchise et l'intelligence épanouies sur son visage n'y avaient compensé l'inélégance et l'irrégularité des traits. — Ici vous m'arrêtez, chère madame, et vous me demandez si j'ai donc vu la fin de ma grande préoccupation, que je sois ainsi en humeur de vous adresser un romanfeuilleton? Au contraire, et, sans en avoir l'air, le début qui vous étonne n'est qu'une suite et continuation de mon

aventure. Veuillez donc me prêter attention et ne pas m'interrompre; cela dit, je reprends. — Presque aussitôt •engagés, ces deux enfants se lièrent d'une étroite amitié; il y avait à leur intimité plus d'une bonne raison. L'un, le plus beau, était rêveur, comtemplatif et même un peu •élégiaque ; l'autre, ardent, impétueux et toujours prêt à l'action. C'étaient donc deux natures qui se complétaient l'une par l'autre : combinaison sans prix pour toute liaison 'qui prétend à durer. Tous deux, d'ailleurs, avaient un même accroc à leur naissance. Fils de la fameuse lady Brandon, le rêveur était un enfant adultérin; il s'appelait Marie-Gaston, ce qui n'est presque pas un nom. Né de père et de mère inconnus, l'autre s'appelait Dorlange, ce qui n'est pas un nom du tout. Dorlange, Valmon, Volmar, Derfeuil, Melcourt, on ne trouve des gens pour s'appeler ainsi qu'au théâtre , et encore dans le vieux répertoire, où ils sont allés rejoindre Arnolphe, Alceste, Clitandre, Damis, Éraste, Philinte et Arsinoé. Une autre raison pour ces pauvres mal nés de se serrer chaudement l'un contre l'autre, c'était le cruel abandon auquel ils se sentaient livrés.'

Pendant sept mortelles années que durèrent leurs études, pas un seul jour, même à l'époque des vacances, la porte de leur prison ne s'ouvrit pour eux. De loin en loin, Marie-Gaston recevait la visite d'une vieille domestique, qui avait servi sa mère. C'était par les mains de cette femme que se payaient les quartiers de sa pension. -Celle de Dorlange s'acquittait au moyen de fonds trèsrégulièrement faits, chaque trimestre, par une voie inconnue chez un banquier de Tours. Une chose à noter, c'est

que les semaines du jeune écolier avaient été fixées au chiiïre le plus élevé que permît le règlement du collège: d'où la conclusion que ses parents anonymes devaient être des gens aisés. Grâce à cette supposition, mais surtout grâce à l'emploi généreux qu'il faisait de son argent, Dorlange, parmi ses camarades, était arrivé à une certaine considération, que d'ailleurs il aurait bien su, au besoin, se ménager à la force du poignet; mais, tout bas, on n'en faisait pas moins la remarque que jamais personne ne l'avait fait demander au parloir, et que, hors de Tenceinte de la maison, pas une âme n'avait paru s'intéresser à lui. Ces deux enfants, qui devaient être un jour des hommes distingués, furent des écoliers médiocres. Sans se montrer indociles ou paresseux, comme ils ne se savaient pas de mères à faire heureuses de leurs succès, que leur importaient les couronnes de la fin de l'année? ils avaient leur manière d'étudier, à eux. Dès l'âge de quinze ans, Marie -Gaston était à la tête d'un volume de vers, satires, élégies, méditations, plus deux tragédies. Les études de Dorlange, lui, le poussaient à voler des bûches: avec son couteau, il y taillait des Vierge, des grotesques, des maîtres d'éuide, des saints, des grenadiers de la vieille garde et, plus secrètement, des Napoléon. En 1827, leurs classes achevées, les deux amis quittèrent ensemble le collège et furent dirigés sur Paris. D'avance, une place avait été ménagée à Dorlange dans l'atelier de Bosio, et, à dater de ce moment, une allure un peu fantastique va se marquer dans l'occulte protection qui planait sur lui. En débarquant dans la maison dont, au moment de son départ, le proviseur du collège

lui avait remis l'adresse, il trouva un petit appartement coquettement meublé. Sous la cage de la pendule une grande enveloppe, portant son nom, avait été placée de manière à frapper tout d'abord ses yeux. Sous cette enveloppe, il trouva un billet écrit au crayon qui portait ces seuls mots :

« Le lendemain de l'arrivée à Paris, se rendre à huit heures précises du matin au jardin du Luxembourg, allée de l'Observatoire, quatrième banc à droite à partir de la grille. Cette prescription est de rigueur; ne pas y manquer. ))

Exact, on peut le croire, à ce rendez-vous, Dorlange n'y fut pas longtemps sans être abordé par un petit homme de deux pieds de haut, qu'à son énorme tête couronnée d'une immense chevelure, à son nez, à son menton et à ses jambes crochues, on pouvait prendre pour un échappé des Contes cVHoffmann. Sans mot dire, car, à tous ses autres avantages physiques, ce galant messager joignait celui d'être muet et sourd, il remit au jeune homme une lettre et une bourse. La lettre disait que la famille de Dorlange le voyait avec plaisir se destiner aux beaux-arts. On l'engageait à travailler vaillamment et à bien profiter des leçons du grand maître sous la direction duquel il était placé. On espérait qu'il vivrait sagement ; dans tous les cas, on aurait l'œil sur sa conduite. Mais on voulait aussi qu'il ne fût privé d'aucun des amusements honnêtes qui convenaient à son âge. Pour ses besoins, comme pour ses plaisirs, il pouvait

LE DÉPUTÉ D'ARCIS. i77

compter sur une somme de vingt-cinq louis qui, tous les trois mois, lui serait remise au même lieu par le même homme. Au sujet de cet intermédiaire, défense expresse de le suivre quand il se retirerait après sa commission faite. Pour le cas de manquement direct ou indirect à cette injonction, la pénalité était très-grave : elle n'allait pas à moins que la suppression de tout subside et la menace d'un abandon absolu.

Vous souvient-il, chère madame, qu'en 1831 je vous entraînai à l'École des beaux-arts, où se faisait alors l'exposition du concours pour le grand prix de sculpture? Le sujet de ce concours m'avait été au cœur : Niobè pleurant ses enfants. Vous souvient- il aussi de mon indignation en présence de l'œuvre d'un des concurrents, autour de laquelle la foule se pressait si compacte, qu'à peine nous pûmes nous en approcher? L'insolent! il avait osé prendre le sujet en moquerie! Sa Niobé, il fallut bien en convenir aec vous et avec le public , était admirablement touchante de beauté et de douleur; mais avoir imaginé de représenter les enfants sous la forme de petits singes, tUendus sur le sol dans les attitudes les plus variées et les plus grotesques, quel déplorable abus du talent! Vous iviez beau me faire remarquer que ces petits singes ' talent ravissants de grâce et d'esprit, et qu'on ne pouvait se railler plus ingénieusement de l'aveuglement et !o l'idolâtrie de ces mères qui, dans une affreuse laideron, lécouvrent un chef-d'œuvre accompli de la nature, je n'en lunais pas moins la conception pour monstrueuse, et la colère des vieux académiciens, demandant que cette impertinente sculpture fût solennellement écartée du con-

cours, me paraissait, de tout point, justifiée. Poussée par le public et par les journaux qui parlaient d'ouvrir une souscription pour envoyer à Rome le jeune concurrent, clans le cas où le prix ne lui serait pas décerné, l'Académie ne fat ni de mon sentiment ni de celui des anciens. L'insigne beauté de la Niobé fit passer sur tout le reste, et moyennant une sévère admonition que M. le secrétaire perpétuel fut chargé de lui adresser le jour de la distribution des prix, le diffamateur des mères vit son œuvre couronnée. Le malheureux! maintenant je l'excuse, il n'avait pas connu la sienne! C'était Dorlange, le pauvre abandonné du collège de Tours, l'ami de Marie-Gaston.

Pendant quatre ans, de 1827 à 1831, époque à laquelle Dorlange partit pour Rome, les deux amis ne s'étaient pas quittés. Avec sa pension de deux mille quatre cents francs, toujours exactement payée par les soins du nain mystérieux, Dorlange était une sorte de marquis d'Aligre, Réduit à ses seules ressources, au contraire, Marie-Gaston eût vécu dans une gêne extrême ; mais, entre gens qui s'aiment, et l'espèce est plus rare qu'on ne l'imagine, tout d'un côté et rien de l'autre est une raison déterminante pour une association. Sans compter, nos deuxpigeons mirent en société leur avoir : logis, argent, peines, plaisirs, espérances, tout entre eux fut commun ; ils n'eurent en quelque sorte qu'une vie à doux. Malheureusement pour Marie-Gaston, ses efforts ne furent pas, comme ceux 4e Dorlange, couronnés de succès. Son volume de vers, soigneusement retouché et refondu, beaucoup d'autres poésies tombées de sa plume, deux ou trois pièces de

théâtre dont il enrichit son portefeuille : tout cela, faute de bonne volonté dans les directeurs de spectacle et dans les éditeurs, demeura impitoyablement inédit. L'associalion, sur les instances de Dorlange, prit alors un parti violent : elle fit des économies, et sur ces économies trouva la somme nécessaire à l'impression d'un volume. Le titre était charmant : les Perce-Neige ; la couverture, du plus joli gris de perle; les blancs à profusion; plus une délicieuse vignette dessinée par Dorlange. Mais le public fit comme les éditeurs et les directeurs de théâtre : il ne voulut ni acheter ni lire ; si bien qu'un jour de loyer, dans un accès de désespoir, Marie-Gaston fit venir un bouquiniste et lui livra l'édition tout entière au prix de trois sous le volume, d'où bientôt une inondation de PcrçeiXeige s'élendant le long des quais, à tous les étalages, depuis le pont Royal jusqu'au pont Marie. Cette blessure était encore saignante au cœur du poëte, lorsqu'il fut question que Dorlange se mît en route pour l'Italie. Dès lors, plus de communauté possible. Averti par l'entremise du nain mystérieux que la subvention de sa famille continuerait à lui être payée à Rome, chez le banquier Torlonia, Dorlange eut une prétention, celle d'affecter à l'existence de Marie-Gaston, pendant les cinq années qu'allait durer leur séparation, les quinze cents francs qui lui étaient alloués comme pensionnaire du roi. Mais le bon cœur qui sait recevoir est peut-être encore plus rare que le bon cœur qui sait donner. Ulcéré d'ailleurs de ses échecs continus, Marie-Gaston n'eut pas le courage du sacrifice qui lui était demandé. La dissolution de la société mettait trop à nu la situation d'obligé qu'il avait acceptée jusque-là..

Quelques travaux que lui avait confiés Daniel d'Arthez, notre grand écrivain, joints à son petit avoir, devaient, dit-il, suffire à le faire vivre. Il refusa donc péremptoirement ce que son amour-propre lui faisait appeler une aumône. Cette fierté mal entendue amena une nuance de refroidissement entre les deux amis. Jusqu'en 1833, leur intimité fut néanmoins entretenue par une correspondance assez active, mais du côté de Marie-Gaston la confiance et l'abandon n'étaient plus absolus. Il avait à cacher quelque chose; son orgueilleuse prétention de se suffire à luimême avait été un dur mécompte. Chaque jour avait vu croître sa gêne, et, sous les entraînements de cette détestable conseillère, il avait imprimé à sa vie une direction déplorable. Jouant le tout pour le tout, il avait essayé d'en finir avec cette incessante pression du besoin par laquelle son essor lui semblait paralysé. Imprudemment mêlé à une affaire de journal, pour s'y créer une situation prépondérante, il avait assumé sur lui presque toutes les charges de l'entreprise, et, tombé sous le coup d'engagements qui n'allaient pas à moins de trente mille francs, déjà il pouvait entrevoir la prison de la dette ouvrant sa large gueule pour le dévorer.

Ce fut à ce moment qu'eut lieu sa rencontre avec Louise de Chaulieu. Pendant neuf mois que dura la floraison de leur mariage, les lettres de Marie-Gaston allèrent de plus en plus s'espaçant; et pas une, encore, qui ne fut entachée du crime de lèse-amitié! Dorlange aurait dû être le premier à tout savoir, et rien ne lui était confié. Trèshaute et très-puissante dame Louise de Chauheu, baronne de Macumer, avait exigé qu'il en fût ainsi. Le moment du

mariage arrivé, la passion du secret s'était poussée chez madame de Macumer jusqu'à une sorte de frénésie. A peine, moi, son amie la plus chère, m'avisa-t-elle de l'événement, et personne ne fut admis à la cérémonie. Pour satisfaire au vœu de la loi, il fallut bien pourtant des témoins. Mais, en même temps que, de son côté, Marie- Gaston conviait deux amis à lui rendre ce service, il leur signiûait une amiable et complète rupture. Pour tout autre que sa femme, passée à l'état d'une pure abstraction, > l'amitié, écrivait-il à Daniel d'Arthez, subsistera sans Pami. » Louise, je pense, pour plus de discrétion, eût fait ^'orger les témoins au sortir de la mairie, n'était un peu de respect qu'elle conservait pour M. le procureur du roi. Dorlange était absent : chance trop heureuse pour ne pas tout lui caclier. Entré au couvent de la Trappe, Marie- Gaston eût été moins pour lui. A force d'écrire à des amis communs et de se renseigner, l'abandonné finit pourtant par apprendre que Marie-Gaston n'habitait plus la terre, et que, comme Tithon, une divinité jalouse l'avait mythologiquement ravi dans un Olympe champêtre qu'elle avait fait tout exprès disposer au milieu des bois de Villed'Avray.

i:n 1836, quand il revint de Rome, le séquestre mis sur la personne de Marie-Gaston durait plus que jamais étroit et inexorable. Dorlange avait trop d'amour-propre pour s'introduire furtivement ou de vive force dans le sanctuaire élevé par Louise et ses folles amours; pour rompre son ban et s'échapper des jardins d'Armide, Marie-Gaston était trop cruellement épris. Les deux amis, chose presque incroyable, ne se virent pas et n'échangèrent même pas un 1. Il

182 SCÉiNES DE LA VIE POLITIQUE.

billet. Mais, à la nouvelle de la mort de madame Marie- Gaston, Dorlange a tout oublié et le voilà courant à Villed'Avray pour y porter des consolations. Empressement inutile : deux heures après la triste cérémonie, sans penser à son ami, à une belle-fiUe et à deux neveux, dont il était le soutien, Marie-Gaston s'était jeté dans une chaise de poste qui l'emportait vers l'Italie. Dorlange trouva que cet égoïsme de douleur comblait la mesure, et il crut avoir effacé de son cœur jusqu'au dernier souvenir d'une amitié qui, même au soufQe du malheur, n'avait pas reverdi. Mon mari et moi avions trop tendrement aimé Louise de Ghaulieu pour ne pas continuer à celui qui, trois années durant, avait été toute sa vie quelque chose de ce sentiment. En partant, Marie-Gaston avait prié M. de l'Estorade de vouloir bien rester chargé de tous ses intérêts, et plus tard il lui avait fait parvenir une procuration dans ce sens. Il y a quelques semaines, sa douleur, toujours active et vivante, lui suggéra une pensée. Au milieu du fameux parc de Ville-d'Avray a été ménagé un petit lac, et au milieu de ce lac s'élève une île que Louise affectionnait. Dans cette île, ombreux et calme réduit, Marie- Gaston voulait faire transporter le tombeau de sa femme, et de Carrare, où il s'était rendu pour mieux évaluer la dépense des marbres, il nous écrivit pour nous communiquer son idée. Cette fois, ayant mémoire de Dorlange, il pria mon mari de passer chez lui pour savoir s'il consentirait à se charger de ce monument. Dorlange feignit d'abord de ne pas même se rappeler le nom de Marie- Gaston, et, sous un prétexte poli, il refusa la commande. Mais, chez ceux qui aiment, admirez la. solidité des partis

LE DÉPUTÉ D'ARCIS. i83

pris I le soir même du jour où il avait éconduit M. de l'Eslorade, se trouvant à l'Opéra, il entend le duc de Rhétoré parler légèrement de son ancien ami, et relève avec la dernière vivacité ses paroles. De là un duel, où il est blessé et dont le bruit est certainement arrivé jusqu'à vous : en sorte que voilà un homme se mettant en passe de se faire tuer pour celui que, le matin même, il reniait désespérément...

Comment, chère madame, ce long exposé se relie à ma ridicule aventure, c'est ce que je vous dirais si déjà ma lettre n'était démesurément longue. D'ailleurs, puisque j'ai parlé de roman-feuilleton, le moment ne vous paraît-il pas merveilleusement choisi pour suspendre Tintéiêt? J'ai, à .ce qu'il me semble, assez savamment excité votre curiosité pour avoir conquis le droit .de ne pas la satisfaire. La suite donc, que cela vous agrée ou non, au prochain courrier.

LA COMTESSE DE l'ESTORADE A MADAME OCTAVE DE CAMPS,

Paris, mars 1839.

L'immense digression biographique par laquelle je vous ai fait passer, chère madame, j'en avais puisé les éléments dans une lettre toute récente de M. Marie-Gaston. En apprenant l'héroïque dévouement dont il venait d'êlre l'objet, son premier mouvement avait été d'accourir à Paris pour serrer la main de l'ami incomparable qui se vengeait si noblement de son oubli. Malheureusement, la veille de son départ, un cruel empêchement lui élait survenu. Par le coup d'une sympathie singulière, tandis que, pour lui, M. Dorlange se faisait Jjlesser ,à Paris ; ,à

Savarezza, en visitant l'une des plus belles carrières de marbre qui s'exploitent aux environs de Carrare, luimême faisait une dangereuse chute et se luxait une jambe. Obligé d'ajourner son voyage, de son lit de douleur il avait écrit à M. Dorlange pour lui exprimer sa vive gratitude; mais par le même courrier me parvenait aussi une volumineuse lettre : en m'y racontant tout le passé de leur liaison, M. Marie-Gaston me suppliait de voir son ancien ami de collège et de me faire auprès de lui son avocate. Il ne lui suffisait pas, en eff'et, d'avoir pu constater par un éclatant témoignage la place qii'il occupait encore dans les affections de M. Dorlange : sa prétention est de lui démontrer que cette place, malgré toutes les apparences contraires, jamais il n'a cessé de la mériter. Cette démonstration pour M. Marie Gaston devenait difficile, parce que, à aucun prix, il n'aurait consenti à faire remonter jusqu'à leur véritable auteur les torts qu'il a semblé se donner. Là pourtant est tout le nœud de sa conduite avec M. Dorlange. Sa femme l'avait voulu à elle seule, et avait mis à l'isoler de toute autre affection un acharnement singulier. Mais rien ne saurait le décider à reconnaître et à avouer l'espèce d'infériorité morale que révélait cette jalousie désordonnée et furieuse. Louise de Chaulieu, pour lui, a été la perfection môme, et, par les côtés les plus excessifs de son imagination et de son caractère, elle lui paraissait encore adorable. Tout ce qu'il pourrait concéder, c'est que la personnalité et les actions de cette chère despote ne peuvent pas être pesées à la même balance que les actions et la personnalité des autres femmes. Il tient que Louise a été dans son sexe

une exception glorieuse et qu'à ce compte, pour être comprise, elle peut avoir besoin d'être expliquée. Or, qui, mieux que moi, pour laquelle elle n'eut jamais de secret, pouvait se charger de ce soin ? J'étais donc priée de vouloir bien faire, à l'usage de M. Dorlange, cette espèce de travail ô*Ulustrniion : car, une fois l'influence de madame Marie-Gaston justifiée et admise, tout le procédé de son mari se trouvait naturellement amnistié.

Pour entrer dans le désir de M. Marie-Gaston, ma première idée fut d'écrire un mot à son ami le sculpteur et de l'engager à passer chez moi. Mais, tout bien réfléchi, il était à peine remis de sa blessure, et puis, dans cette convocation qui aurait d'avance un but déterminé, mon rôle de médiatrice ne prenait-il pas une solennité étrange? Je m'avisai d'une autre forme. Tous les jours, on va visiter l'atelier d'un artiste : accompagnée do Naïs et de mon mari, je pouvais, sans être annoncée, arriver chez M. Dorlange, sous le spécieux prétexte de renouveler les instances qui déjà lui avaient été faites pour obtenir le concours de son talent. En ayant l'air de vouloir peser, dans ce sens, du poids de mon influence féminine, j'avais une transition toute faite pour arriver au sujet véritable de ma visite; ne m'approuvez-vous pas, chère madame, et les choses, comme cela, ne paraissent-elles pas très-bien arrangées ? En conséquence, moi et l'escorte que je viens de vous dire, le lendemain de ma belle résolution prise, nous arrivons à une petite maison d'agréable apparence, située rue do l'Ouest, derrière le jardin du Luxembourg, dans un des quartiers les plus retirés de Paris. Dès l'entrée, des fragments de sculpture, des bas-reliefs, des inscriptions

IcG SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE.

gracieusement enchâssées dans les mnrs témoignent du bon goût en même temps que des occupations habituelles du propriétaire. Sur le perron , décoré de deux beaux vases antiques, nous sommes reçus par une femme dont déjà M. de l'Estorade m'avait touché un mot. Le lauréat de Rome, à ce qu'il paraît, n'aurait pas voulu quitter l'Italie sans en ramener avec lui quelque agréable souvenir. Espèce de Galalhée bourgeoise, tantôt gouvernante et tantôt modèle, représentant ainsi le pot-au-feu et l'art, cette belle Italienne, si l'on en croit certains propos indiscrets, serait appelée à réaliser dans le ménage de M. Dorlange l'idéal le plus complet de la fameuse femme pour tout faire, sans cesse annoncée par les Petites Affiches. Pourtant, je dois me hâter de le dire : rien absolument, dans l'apparence extérieure, qui donne à deviner cet étrange cumul ! Une politesse sérieuse et un peu froide, de grands yeux noirs veloutés, un teint légèrement orangé, une coiffure en bandeaux qui, par Tampleur et le savant agencement de tresses luxuriantes, donne à deviner la plus magnifique chevelure; des mains un peu fortes, mais d'une forme élégante et dont la blancheur dorée ressort sur le fond noir de la robe; celle-ci simple, mais ajustée de façon à faire valoir la remarquable beauté de la taille; enfin, planant sur tout cet ensemble, un je ne sais quoi de fier et presque de sauvage, auquel on m'a toujours dit qu'à Rome se reconnaissent les femmes du Transtevère : tel est le portrait de notre introductrice, qui nous fait pénétrer dans une galerie encombrée d'objets d'art par laquelle est précédé l'atelier. Pendant que la belle gouvernante annonçait M. le comte et madame la comtesse de

TEstorade, M. Dorlange, dans un costume d'atelier assez pittoresque, et nous tournant le dos, se hâtait de ramener un ample rideau de serge verte sur une statue à laquelle il travaillait avant notre venue. Au moment où il se retourne et avant que j'aie eu le temps de l'envisager, imaginez mon étonnement en voyant Nais se précipiter vers lui et, avec une naïveté tout enfantine, se jeter presque à son cou en s'écriant :

— Ah I c'est vous le monsieur qui m'a sauvée !

« Comment! le monsieur qui l'a sauvée? Mais, à ce compte, M. Doiiange se trouverait donc être ce fameux inconnu? — Oui, madame, et tout d'abord, comme Naïs, je constatai que c'était lui. — Mais, s'il était l'inconnu, il était aussi le fâcheux? — Oui, madame; le hasard, qui est bien souvent le plus habile des romanciers, avait voulu que M. Dorlange fût tout cela; et, dès ma dernière lettre, à ce qu'il me semble, vous auriez dû vous en douter, rien qu'à la manière un peu prolixe dont je vous déduisais sa vie. — Mais alors, vous, ma chère comtesse, tombée ainsi dans son atelier...?» Moi, madame, ne m'en parlez pas! Émue, tremblante, rougissant, pâlissant, un. moment je dus offrir le spectacle du dernier désordre qui se puisse imaginer...

Heureusement, mon mari se lança dans un compliment assez compliqué de père heureux et reconnaissant. Pendant ce temps, j'eus le loisir de me remettre, et, quand à. mon tour je dus prendre la parole, j'avais installé sur mon visage un de mes plus beaux airs de l'Eslorade, comme il vous plaît de les appeler ; vous savez, je marque alors^ vingt-cinq degrés au-dessous de zéro et ferais geler la

parole sur les lèvres du plus ardent des amoureux. J'espérais ainsi tenir M. l'artiste à distance et faire obstacle à ce qu'il s'avisât de prendre avantage de ma sotte présence chez lui. Quant à M. Dorlange, il nie parut bien moins troublé que surpris de la rencontre ; puis, comme si, au gré de sa modestie, nous le tenions trop longtemps sur le chapitre de notre gratitude, pour couper court, changeant brusquement de propos :

— Mon Dieu ! madame, me dit-il, puisque nous sommes, plus que nous ne l'avions pensé, en pays de connaissance, oserai-je me permettre une curiosité ?

Je crus sentir la griffe du chat s'apprêtant à jouer avec sa proie ; aussi répondis-je :

— Les artistes, si je suis bien informée, ont souvent des curiosités assez indiscrètes...

Et je mis, à accentuer cette allusion, une nuance bien marquée de sécheresse qui me sembla devoir en compléter le sens. Je ne vis pas que notre homme se démontât.

— J'espère, répliqua-t-il, qu'il n'en sera pas ainsi de ma question : je voulais seulement savoir si vous aviez une sœur?

— Bon, pensai-je, une porte de sortie! Faire passer sur le compte d'une ressemblance l'audacieuse continuité de son obsession, voilà le jeu que nous allons jouer.

Mais, m'eût-il convenu de lui laisser cette échappatoire, en présence de M. de l'Estorade , la liberté de mentir ne m'était pas laissée.

— Non, monsieur, repartis -je donc, je n'ai pas de sœur; pas que je sache, du moins.

Et cette réponse, je la laissai tomber d'un petit air

narquois, de manière à bien constater qiron ne me prenait pas pour dupe.

— Il n'était pas impossible cependant, reprit M. Dorlange de l'air du monde le plus naturel, que ma visée eût quelque réalité. La famille dans laquelle j'ai rencontré une personne qui avait avec vous bien de la ressemblance est entourée d'une certaine atmosphère mystérieuse qui rend à son endroit toutes les suppositions possibles.

— Et cette famille, y a-t-il quelque indiscrétion à vous demander son nom?

— Pas la moindre : ce sont des gens que vous avez pu connaître à Paris, de 1829 à 1830; ils tenaient un grand état de maison et donnaient de très-belles fêtes ; moi, je les ai rencontrés en Italie.

— Mais leur nom? demandai-je avec une insistance qui certes n'avait rien de charitable.

— La famille de Lanty, me répondit M. Dorlange sans embarras et sans hésitation.

Et dans le fait, chère madame, il y a eu à Paris, à l'époque où je ne l'habitais pas encore, une famille de ce nom, et vous devez, comme moi, vous rappeler avoir ouï sur son compte de bien étranges histoires.

Tout en répondant à ma question, l'artiste s'était dirigé du côté de sa statue voilée.

— La sœur que vous n*aviez pas, me dit-il brusquement, je me suis permis, madame, de vous la donner, et j'ose vous prier de voir si vous vous trouverez avec elle un peu d'air de famille.

En même temps, il enlève Tétoffe sous laquelle était recelée, son œuvre, et alors, chère madame, je m'apparais

SOUS la figure d'une sainte, ayant autour de ma tête une auréole... Le moyen, je vous prie, de se fâcher! En présence de la prodi^euse ressemblance qu'ils avaient sons les yeux, mon mari et Naïs n'avaient jeté qu'un cri d'admiration. Quant à M. Dorlange, entreprenant sans plus tarder l'apologie de ce coup de théâtre :

— Cette statue, nous dit-il, est une Sainte Ursule, commandée pour un couvent de province. Par des circonstances qu'il serait trop long de vous raconter, le type de cette personne dont je vous parlais il n'y a qu'un moment était resté profondément gravé dans mon souvenir. Vainement j'eusse essayé, par l'imagination, d'en créer un autre qui fût plus complètement l'expression de ma pensje. J'avais donc commencé de modeler avec ma mémoire; mais, un jour, madame, à Saint-Thomas d'Aquin, je vous aperçus, et j'eus la superstition de vous prendre pour une contre-épreuve que m'envoyait la Providence. Dès lors, je ne travaillai plus que d'après vous; et, comme je ne pouvais penser à vous prier de venir poser dans mon atelier, du mieux qu'il me fut possible je multipliai mes chances de vous rencontrer. J'évitai, d'ailleurs, avec soin de savoir votre nom et rien de votre position sociale : c'eût été vous matérialiser et vous descendre de l'idéal. Si le malheur eût voulu que mon assiduité à me trouver sous vos pas eût été remarquée par vous, vous m'eussiez pris pour un de ces oisifs qui s'en vont par les rues, courant les aventures, et pourtant ' n'étais qu'un artiste consciencieux, prenant, comme dit Molière, son bien où il le trouve, et tâchant à ne m'inspirer que de la nature, ce qui donne toujours des résultats bien plus complets.

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— Oh ! moi, j'avais bien remarqué que vous nous suiviez, dit alors Naïs d'un petit air capable.

Les enfants, chère madame, quelqu'un y comprend-il quelque chose? Naïs avait tout vu; lors de son accident, il eût été naturel qu'elle parlât, à son père ou à moi, de ce monsieur dont l'assiduité ne lui avait pas échappé, et pourtant, pas un mot! Élevée par moi avec tant de soin et ne m'ayant presque jamais quittée d'un moment, la plénitude de son innocence ne fait pas pour moi un doute. 11 faudrait donc croire que la nature seule, dès l'âge de treize ans, donne aux petites filles Tinstinct de certains secrets ; cela n'est-il pas effrayant à penser? Mais les maris, chère madame, ce sont eux surtout qui vous épouvantent, quand, par moments, on les voit livrés à une sorte de stiipide prédestination! Le mien, ce semble, .uirait dû vivement dresser l'oreille au récit de la manière osée dont ce monsieur avait fait de moi un modèle; M. de l'Estorade, d'ailleurs, ne passe pas pour un sot; en toute lencontre, il a au plus haut degré le sentiment des convenances, et je le crois très-disposé, si jamais je lui en donnais le moindre sujet, à se montrer .ridiculement jaloux ; mais d'avoir vu sa belle Renée, comme il m'appelle, exécutée en marbre blanc sous la figure d'une sainte, Pavait jeté, à ce qu'il paraît, dans une admiration à ne se plus connaître. Avec Naïs, il n'était occupé qu'à bien inventorier la fidélité de la copie : que c'était bien ma pose, bien mes yeux, bien ma bouche et bien aussi les deux fossettes de mes joues! Enfin, je crus devoir prendre à mon compte le rôle dont M. de l'Estorade semblait tout à fait donner sa démission, et, d'un air très-sérieux :

— Ne pensez-vous pas, monsieur, dis-je à l'impertinent artiste, que s'approprier sans permission, tranchons le mot, que voler ainsi la figure des gens pourrait bien leur paraître un procédé un peu étrange?

— Aussi, madame, me répondit-il d'un ton respectueux, ma soustraction frauduleuse n'aurait-elle été poussée que jusqu'au point où vous l'auriez soufferte. Bien que ma statue soit destinée à aller s'enfouir dans un oratoire de religieuses, je ne l'eusse pas mise en route sans avoir obtenu de vous l'agrément de la laisser dans l'état où elle était venue. J'aurais su, quand je l'aurais voulu, votre adresse, et, vous confessant l'entraînement auquel j'avais cédé, je vous aurais suppliée de venir visiter mon œuvre. Une fois en sa présence, dans le cas où une ressemblance trop exacte eût paru vous désobliger, je vous aurais dit ce que je dis encore aujourd'hui : qu'avec quelques coups de ciseau, je me charge de dérouter les yeux les plus exercés.

Il s'agissait bien, vraiment, d'atténuer la ressemblance ! Mon mari, apparemment, trouvait qu'on ne Tavait pas serrée d'assez près, car, en ce moment, s' adressant à M. Dorlange :

— Monsieur, lui dit-il béatement, ne trouvez-vous pas que, dans le nez de madame de l'Estorade, il y a quelque chose de plus fin?

Bouleversée que j'étais par tout cet imprévu, j'aurais, je crois, très-mal plaidé la cause de M. Marie-Gaston; mais, dès les premiers mots que j'en touchai à M. Dorlange :

— Je sais, madame, me répondit-il, tout ce que vous pourriez me dire à la décharge de mon infidèle. Je ne

lui pardonne pas, mais j'oublie. Les choses ayant tourné à ce que je manquasse de me faire tuer pour lui , il y aurait vraiment trop peu de logique à vouloir lui garder rancune. Néanmoins, pour ce qui est du monument de Ville-d'Avray, rien ne me décidera à m'en charger. J'ai déjà dit à M. de l'Estorade un empêchement qui, de jour en jour, se dessine pour moi plus absolu ; je trouve d'ailleurs misérable que Marie-Gaston s'étudie ainsi à ruminer sa douleur, et je lui ai écrit dans ce sens. 11 faut enfm qu'il soit homme, et qu'il demande à l'étude et au travail les consolations qui toujours peuvent en être attendues.

Le sujet de ma visite était épuisé et je n'avais pas, pour le présent, l'espérance d'aller au fond de toutes les obscurités qu'il me faudra pourtant pénétrer. Au moment où je me levais pour partir :

— Puis-je compter, me demanda M. Dorlange, que vous n'exigerez pas à ma statue des dégradations trop considérables?

— C'est à mon mari, bien plus qu'à moi, devons répondre; d'ailleurs, nous en reparlerons, car M. de l'Estorade espère bien que vous nous ferez l'honneur de votre visite.

M. Dorlange s'inclina en signe d'acquiescement respectueux, et nous sortîmes. Comme il nous reconduisait jusqu'à notre voiture, sans avoir osé m'olTrir son bras, je vins à me retourner pour appeler Nais, qui s'approchait imprudemment d'un chien des Pyrénées couché dans la cour. J'aperçus alors, derrière le rideau d'une des fenêtres, la belle gouvernante, avidement occupée à me suivre des yeux. En se voyant surprise dans cette curiosité, elle ferma le rideau avec une brusquerie marquée.

— Allons, pensai-je, voilà cette fille jalouse de moi! Craindrait-elle, par hasard, que, au moins comme modèle, je ne lui fisse concurrence ?

En somme, je sortis d'une humeur massacrante; j'étais outrée contre Naïs, contre mon mari, et je fus sur le point de lui faire une scène à laquelle, bien certainement, il n'eût rien compris.

Qu'en pensez-vous, chère madame? Cet homme est-il un des fourbes les plus adroits que Ton puisse rencontrer, ayant su, tout d'un coup, pour se tirer d'un mauvais pas, inventer la fable la plus ingénieuse? ou bien n'est-ce réellement qu'un artiste, m'ayant prise en toute naïveté pour la vivante réalisation de son idéal? C'est ce que je saurai, du reste, d'ici à quelques jours, car, plus que jamais, voilà le cas de rentrer dans mon programme, et demain, pas plus tard, M. le comte et madame la comtesse de TEstorade auront l'honneur de prier M, Dorlange à dîner.

LA COMTESSE DE l'eSTORADE A MADAME OCTAVE DE CAMPS.

Paris, mars 1839.

Chère madame, M. Dorlangé dîna hier chez nous. Ma pensée à moi avait été de l'avoir en famille, afin de le tenir mieux sous mon œil et de lui donner tout à mon aise la question. Mais M. de l'Estorade, que je n'avais pu mettre dans la confidence de ma disposition charitable, me fit remarquer que cette invitation, en tête-à-tête, pourrait avoir quelque chose de blessant; M. le comte de l'Estorade, pair de France, aurait l'air de trouver que le sculp-

LE DKPUTÉ D'ARCIS. 195

leur Dorlange n*est pas d'assez bon lieu pour être admis dans pon monde.

— Nous ne pouvons, ajouta gaiement mon mari, le traiter comme le fils d'un do nos fermiers qui viendrait lous voir avec Tépaulette de sous-lieutenant et que nous

inviterions à huis clos, faute d'oser l'envoyer à l'office.

Nous eûmes donc, avec notre convive principal, M. Joseph Bridau, le peintre; le chevalier d'Espard, M. et madame le la Baslie, et M. de KonqueroUes. En invitant ce der- ;iier, mon mari lui avait demandé s'il ne lui serait pas désa^éable de se rencontrer avec l'adversaire de M. de Rhétoré? Vous avez su sans doute que, dans son duel, le duc avait choisi pour ses témoins le général de Montriveau et M. de Ronquerolles.

— Loin que cette rencontre, répondit ce dernier, me soit désagréable, c'est avec empressement que je saisis cette occasion de me rapprocher d'un homme de talent qui, dans l'affaire à laquelle j'ai été mêlé, s'est montré du iernier bien.

Et, comme mon mari lui apprit la grande obligation qne nous avions à M. Dorlange :

— Mais c'est donc un héros, s'écria-t-il, que cet artiste? Pour peu qu'il continue, nous ne lui irons pas à la cheville!

Dans son atelier, le cou nu, ce qui lui dégage la tête Mi'il a un peu forte pour le reste du corps, et vêtu d'une sorte de costume oriental dont il s'est assez heureusement avisé, M. Dorlange m'avait paru beaucoup mieux que dans es habits de ville. 11 faut dire pourtant que, lorsqu'il s'anime en parlant, son visage semble s'illuminer et, alors,

de ses yeux s'échappe un flot de ces effluves magnétiques que déjà j'avais remarquées dans nos précédentes rencontres; comme moi, madame de la Baslie en a été trèsfrappée. Je ne sais si je vous ai dit l'ambition de M. Dorlange, et qu'il compte se porter candidat aux prochaines élections. Ce fut là sa raison pour décliner la commande que mon mari avait été chargé de lui faire de la part de M. Marie-Gaston. Ce que M. de l'Estorade et moi avions d'abord pris pour une défaite ou pour un dessein en l'air serait, à ce qu'il paraît, une prétention sérieuse. A table, sommé par M. Joseph Bridau de s'expliquer sur la créance qui devait être donnée à la réalité de ses projets parlementaires, M. Dorlange les a formellement maintenus. De là, pendant presque toute la durée du dîner, une allure exclusivement politique donnée à la conversation. En des questions jusqu'ici très-étrangères à ses études, je m'attendais à trouver notre artiste, sinon absolument novice, au moins d'une très-courante médiocrité. Point du tout ; sur les hommes, sur les choses, sur le passé comme sur l'avenir des partis, il eut des aperçus vraiment neufs, où rien évidemment n'était emprunté à la phraséologie quotidienne des journaux; et tout cela dit d'une parole vive, facile, élégante; de telle sorte, qu'après son départ, M. de RonqueroUes et iM. de l'Estorade se déclarèrent positivement surpris de la forte et puissante aptitude politique qui venait de se révéler à eux. L'aveu est d'autant plus remarquable, que ces messieurs, par tempérament autant que par position, se trouvent être de zélés conservateurs, tandis que la pente de M. Dorlange l'entraîne d'une façon marquée vers les idées démocratiques. Par le côté de cette

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ipériorité inattendue qui se déclarait chez mon problélatique amoureux, il commença de me rassurer un peu. la politique, en effet, est à elle seule une passion absorbante et dominatrice qui n'en laisse pas facilement une futre s'épanouir à ses côtés. Néanmoins, j'étais décidée à lier au fond de notre situation, et, après le dîner, j'attirai isidieusement notre homme dans un de ces tête-à-tête

'il est toujours si facile à une maîtresse de maison de lénager. Après avoir un peu parlé de M. Marie-Gaston, btre ami commun, des exaltations de ma pauvre Louise

de mes inutiles et constants efforts pour les tempérer,

marchandant pas à le placer sur un terrain où il eût mte commodité pour engager l'attaque, je lui demandai

bientôt sa Sainte Ursule se mettrait en route.

— Tout est prêt, me répondit-il, pour son départ; mais j'ai besoin, madame, que vous me donniez votre exeat, '-'[ que vous vouliez bien me dire si je dois ou non mo- ^iifier quelque chose à son expression.

— Une question d'abord, répliquai-je. Votre œuvre, en supposant que j'y désirasse quelque changement, doitelle beaucoup perdre à être ainsi remaniée?

— C'est probable :pour si peu qu'on lui rogne les ailes, l'oiseau est toujours empêché dans son vol.

— Autre curiosité! Est-ce moi ou l'autre personne que votre statue reproduit avec le plus de fidélité?

— Vous, madame, cela va sans dire : vous êtes le présent, et elle est le passé.

— Mais laisser là le passé pour le présent, cela, monsieur, le savez-vous? s'appelle d'un assez vilain nom; et ce mauvais entraînement, vous l'avouez avec une naïveté

et avec une aisance qui ont quelque chose d'effrayant.

— C'est vrai, me répondit en riant M. Dorlange", l'art est fe'roce : quelque part que lui apparaisse la matière de ses créations, il se précipite dessus en désespéré.

— L'art, repartis-je, est un grand mot sous lequel un monde de choses peut s'abriter! L'autre jour, vous me disiez que des circonstances trop longues à raconter avaient contribué à vous rendre toujours présente cette forme dont je suis un reflet, et qui a laissé une trace si vive dans votre mémoire : n'était-ce pas assez clairement me dire qu'en vous ce n'était pas seulement le sculpteur qui se souvenait?

— Réellement, madame, le temps m'eût manqué pour mieux m'expliquer; mais, dans tous les cas, ayant l'honneur de vous voir pour la première fois, ne m'eussiezvous pas trouvé bien étrange de prétendre en être avec vous aux confidences ?

— Mais aujourd'hui? répliquai-je effrontément.

— Aujourd'hui, à moins d'un encouragement exprès, j'aurais encore quelque peine à me persuader que rien de mon passé puisse bien vivement vous intéresser.

— Pourquoi cela? 11 y a des connaissances qui mûrissent vite. Votre dévouement pour ma Naïs est, dans la nôtre, une grande avance. D'ailleurs, ajoutai-je avec une étourderie jouée, j'aime à la folie les histoires.

— Outre que la mienne a le malheur de manquer de dénoûment, pour moi-même elle est restée une énigme.

— Raison de plus ; à deux, peut-être, nous en trouverons le mot.

M. Dorlange parut un moment se consulter; puis, après un court silence :

— C'est vrai, dit-il, les femmes sont admirables à saisir dans les faits et dans les sentiments des nuances où nous autres hommes ne savons rien démêler. Mais cette confidence ne m'intéresse pas seul, et j'aurais besoin d'espérer qu'elle restera expressément entre nous ; je n'excepte pas même M. de TEslorade de cette réserve : au delà de celui qui le confie et de celui qui l'écoute, un secret est déjà entamé.

En vérité, j'étais fort intriguée de ce qui allait suivre; dans cette dernière phrase, n'y avait-il pas toute la préparation d'un homme qui se dispose à chasser sur les terres d'autrui? Néanmoins, continuant mon système d'encouragements éhontés :

— M. de l'Estorade, répliquai-je, est si peu habitué avec moi à tout savoir, que, de ma correspondance avec madame Marie-Gaston, jamais il n'a vu une ligne.

Ce qui n'empêchait pas qu'avec vous, chère madame, je ne me réservasse de ne garder qu'une discrétion relative; car, enfin, n'êtes-vous pas mon directeur? et à son directeur il faut tout dire, si l'on veut être pertinemment conseillé.

Jusque-là, M. Dorlange s'était tenu debout devant la cheminée, au coin de laquelle j'étais assise; il prit alors auprès de moi un fauteuil, puis, en manière de préambule :

— Je vous ai parlé, madame, me dit-il, de la famille de Lanty...

A ce moment, la. ;:vUrA; v winiao la i lu'o dans une partie

de campagne, madame de la Bastie s'approcha pour me demander si j'avais vu le dernier drame do Nathan? Il s'agissait bien de la comédie des autres en présence de celle dans laquelle, ce me semble, j'avais joué un rôle passablement éveillé! Force fut néanmoins à M. Dorlange de céder la place qu'il occupait à mes côtés, et impossible de renouer notre tète-à-tête de toute la soirée. Comme vous pouvez le voir, chère madame, de toutes mes provocations et de tous mes enlacements n'est sortie, à vrai dire, aucune lumière; mais, à défaut des paroles de M. Dorlange, quand je me rappelle toute son attitude, que j'ai soigneusement étudiée, c'est vraiment du côté de sa parfaite innocence que ma pensée incline le plus volontiers. Au fait, rien ne prouve que, dans cette histoire interrompue, l'amour joue le rôle que j'avais insinué. Il y a mille autres manières d'installer fortement les gens dans son souvenir, et, si M. Dorlange n'a réellement pas aimé celle que je lui rappelle, pourquoi donc en voudrait-il à moi, qui ne viens là que de la seconde main? N'oublions-nous pas, d'ailleurs, un peu trop sa belle gouvernante, et, à supposer même dans cette habitude beaucoup plus de sens que de cœur, ne faut-il pas admettre qu'au moins, relativement, cette fille doit être pour moi une sorte de garde-fou? A ce compte, chère madame, avec toutes mes terreurs, dont je vous ai rebattue, je serais passablement ridicule et j'aurais quelque peu l'air de Bélise des Femmes savantes, aheurtée à l'idée que tout ce qui la voit tombe fatalement amoureux d'elle... Je m'abandonnerais pourtant de grand cœur à ce plat dénoiiment. Amoureux ou non, M. Dorlange est un caractère

élevé et un esprit d'une distinction rare, et si, par des prétentions déplacées, il n'arrivait pas à se rendre impossible, on aurait assurément plaisir et honneur à le compter au nombre de ses amis. Le service qu'il nous a rendu le prédestine d'ailleurs à ce rôle, et je serais vraiment aux regrets d'avoir à le traiter avec dureté. Dans ce cas, je me brouillerais avec Nais, qui, chose bien naturelle, raffole de son sauveur.

Le soir, quand il fut parti :

— Maman, comme il parle bien, M. Dorlange! me ditelle avec un petit air d'approbation tout à fait amusant.

A propos de Nais, voilà l'explication qu'elle m'a donnée de cette réticence dont je m'étais si fort émue :

— Dame, maman, je croyais que tu l'avais remarqué aussi. Mais, après qu'il a eu arrêté les chevaux, comme tu n'as pas eu l'air de le connaître, et qu'il n'a pas une lijiMo trop distinguée, j'ai cru que c'était un homme...

— Comment! un homme?

— Eh bien, oui! un de ces gens auxquels on ne fait pas uitention. Mais quel bonheur quand j'ai su que c'était un monsieur! Tu m'as bien entendue, comme je me suis t'criée : Ah! c'est vous le monsieur qui m'a sauvée!

Si l'innocence est entière, il y a dans cette explication un vilain côté de vanité sur lequel vous pensez bien que j'ai fait une grande morale. Cette distinction de l'homme et du monsieur est affreuse; mais, en somme, l'enfant n'est-elle pas dans le vrai? Seulement, elle dit avec une laïveté toute crue ce que nos mœurs démocratiques nous l)ermeltent très-bien encore de pratiquer, mais ce qu'elles ne nous permettent plus d'avouer hautement. La fameuse

Révolution de 89 a du moins servi à installer dans notre société cette vertueuse hypocrisie... Mais me voilà tournant aussi à la politique, et, si je poussais plus loin mes aperçus, vous me diriez de prendre garde et que déjà iM. Dorlange a commencé de déteindre sur moi...

LA COMTESSE DE l'eSTORADE A MADAME OCTAVE DE CAMPS.

Paris, avril 1839.

Pendant près de deux semaines, chère madame, on n'a plus entendu parler de M. Dorlange. Non-seulement il n'a pas jugé convenable de venir reprendre la confidence si malencontreusement interrompue par madame de la Bastie, mais il n'a pas paru du tout se souvenir qu'à la suite d'un dîner chez les gens, on leur doit, pour le moins, une carte à huitaine. Nous étions hier m^atin à déjeuner, et, sans aigreur, en manière de conversation, je venais de faire cette remarque, quand notre Lucas, qui, en sa qualité de vieux domestique, se permet parfois des familiarités un peu hasardées, se fait ouvrir triomphalement la porte de la salle à manger, et, en même temps qu'il remet un billet à M. de l'Estorade, il dépose au milieu de la table un je ne sais quoi, soigneusement enveloppé de papier de soie, et que d'abord je prends pour un plat monté.

— Qu'est-ce que c'est que cela? dis- je à Lucas, sur le visage duquel je lisais l'annonce d'une surprise.

Et j'avance la main pour dégager l'inconnu.

— Oh! que madame prenne garde! s'écrie Lucas, c'est fragile.

LE DÉPtlTt: D'ARCIS. 203

Pendant ce temps, mon mari avait lu le billet, qu'il me passa en me disant :

— Tenez, Texcuse de M. Dorlangel Voici ce que M. Tartiste écrivait :

« Monsieur le comte, j'ai cru entrevoir que madame de TEstorade ne m'autorisait qu'à regret à profiter de l'auda-

i ux larcin pratiqué à son préjudice. J'ai donc pris courageusement mon paru de modiûer en- ce sens mon œuvre, et, à l'heure qu'il est, les deux sœurs ne se ressemblent presque plus. Je n'ai pas voulu cependant que tout fût perdu pour tout le monde, et, après avoir fait mouler la tête de sainte Ursule avant les retouches, j'en ai fait faire une réduction que j'ai placée sur les épaules d'une

harmante comtesse, non encore canonisée, Dieu merci! Le

)u!e a été brisé aussitôt après le tirage de l'exemplaire

unique que j'ai l'honneur de vous adresser. Ce procédé,

qui était de haute convenance, donne peut-être un peu

plus de valeur à l'objet.

» Veuillez agréer, monsieur le comte, etc. »

Taudis que je lisais, mon mari, Lucas, Nais et René avaient à l'envi travaillé à m'extraire de mon enveloppe,

, en effet, de sainte que j'avais été, j'étais devenue une lemme du monde, en la forme d'une ravissante statuette délicieusement ajustée. J'ai cru que M. de l'Estorade, Naïs

Hené allaient devenir fous de bonheur et d'admiration.

1 nouvelle du chef-d'œuvre s'étant bientôt répandue dans a maison, tous nos domestiques, qu'en réalité nous gâtons un peu, d'ariiver, les uns après les auti'es, comme s'ils y

eussent été conviés, et tous de s'écrier : Ah! que c'est bien madame! Je vous dis là le thème général, sans me rappeler les variations plus ou moins saugrenues. Moi seule ne partageais pas l'enivrement universel. Servir éternellement de matière aux élucubrations sculpturales de M. Dorlange me semblait un bonheur médiocrement enviable, et, pour toutes les raisons que vous savez, chère madame, j'aurais beaucoup mieux aimé ne pas me trouver si souvent dans sa pensée et sous son ciseau. Quant à M. de l'Estorade, après avoir travaillé pendant une heure à trouver dans son cabinet la place où le chef-d'œuvre serait le mieux dans son jour :

— En allant à la cour des comptes, vint-il me dire, je passerai chez M. Dorlange ; s'il est libre ce soir, je le prierai de venir dîner avec nous; Armand, qu'il ne connaît pas encore, sort aujourd'hui; il verra ainsi toute la famille réunie, et vous pourrez lui faire vos remercîments.

Je n'approuvais pas l'idée de cette invitation en famille. Il me parut qu'elle installai î M. Dorlange sur un pied d'intimité que sa nouvelle gai iterie recommençait à me faire trouver dangereuse. A quelques objections que je fis :

— Mais, ma chère, me répondit M. de l'Estorade, la première fois que nous le reçûmes, vous vouliez que ce fût en petit comité, ce qui eût été parfaitement maladroit; et, aujourd'hui que cela devient convenable, vous y voyez des difficultés !

A un si bel argument, qui me prenait en flagrant délit de contradiction, je n'avais pas un mot à dire, si ce n'est, à part moi, que les maris n'ont vraiment pas la main heureuse. M. Dorlange consentit à être des nôtres. Il dut

LE DEPUTE D'AUCIS. 205

me trouver un peu froide dans l'expression de ma reconnaissance. J'allai même jusqu*à lui dire qu'il avait mal interprété ma pensée et que je ne lui aurais pas demandé de modifier sa statue, ce qui était lui créer un regret, et implicitement ne pas donner une grande approbation à son envoi de la matinée. Il eut d'ailleurs le talent de me déplaire par un autre côté sur lequel, vous le savez, je ne suis pas fort traitable. A dîner, M. de TEstorade revint sur sa candidature, à laquelle il donna moins que jamais son approbation, tout en ayant cessé de la trouver ridicule.

Cela menait droit à la politique. Armand, qui est un esprit grave et réfléchi et qui lit les journaux, se mêla de la conversation. Contre l'usage de la jeunesse actuelle, il est de l'opinion de son père, c'est-à-dire très-conservateur, mais peut-être un peu hors de cette juste et sage mesure qu'il est bien difficile d'avoir à quinze ans. Il fut donc amené à contredire M. Dorlange, dont je vous ai dit la pente un peu jacobine. Et, vraiment, je ne trouvais pas que les arguments de mon petit homme fussent trèsmauvais et exprimés en trop méchants termes.

Sans cesser d'être poli, iM. Dorlange eut l'air de dédaigner d'entrer en discussion avec le pauvre enfant, et il lui rappela assez durement son habit de collège, si bien que je vis Armand près de perdre patience et de tourner à l'aigre. Comme il est bien élevé, je n'eus qu'à lui faire un signe, et il se contint; mais, en le voyant, devenu rouge-pourpre, se renfermer dans un silence absolu, je sentis à son amour -propre une profonde blessure, et trouvai peu généreux à M. Dorlange de l'avoir ainsi écrasé de sa supériorité. Je sais bien que les enfants d'aujour- I. 12

d'hui ont le tort de vouloir trop tôt être des personnages, et que de temps à autre il n'y a pas grand mal à se mettre en travers pour les empêcher d'avoir de si bonne heure quarante ans. Mais, vrai, Armand a un développement intellectuel et une raison au-dessus de son âge. En voulezvous la preuve? Jusqu'à l'année dernière, je n'avais pas voulu consentir à me séparer de lui, et c'était comme externe qu'il suivait les cours du collège Henri IV. Eh bien, lui-même, dans l'intérêt de ses études, que les allées et venues de l'externat ne laissaient pas de contrarier un peu, a demandé à être cloîtré, et, pour obtenir la faveur d'aller s'enfermer sous la férule d'un proviseur, il a dépensé plus d'arguments et a fait auprès de moi plus d'intrigues que n'en eût employé un enfant ordinaire pour parvenir à un résultat tout opposé. Aussi, cette allure d'homme fait, qui, chez beaucoup de collégiens, est un insupportable ridicule, ne paraît-elle chez lui que le résultat d'une précocité naturelle; or, cette précocité, il faut bien la lui pardonner, puisque après tout elle lui vient de Dieu. Grâce au malheur de sa naissance, M. Dorlange, moins que tout autre, est en mesure de savoir ce que c'est que les enfanls, et nécessairement il doit, pour eux, manquer d'indulgence. Qu'il y prenne garde pourtant! c'est là un mauvais moyen de me faire sa cour, même sur ie pied de la plus simple amitié.

La soirée en famille ne prêtait guère à ce que je pusse le remettre sur le chapitre de son histoire, mais il ne me sembla pas que lui-même eût un grand empressement à reprendre ce point. Il s'occupa vraiment beaucoup moins de moi que de Naïs, à laquelle, pendant plus d'une heure,

il découpa des silhouettes. Il faut dire aussi que madame de Rastignac vint se jeter à la traverse,, et que, de mon côté, je dus me donner tout entière à cette visite. Pendant que je lui tenais conversation au coin de la cheminée, à l'autre bout de l'appartement M. Dorlange faisait poser Naïs et René, qui vinrent en triomphe m\ipporter leur profil très-ressemblant, exécuté en quelques coups de ciseaux.

— Tu ne sais pas ? me dit tout bas Naïs, M. Dorlange qui veut faire mon buste en marbre!

Tout cela me parut d'assez mauvais goût. Je n'aime pas qu'admis dans un salon, les artistes aient Tair d'y continuer encore leur métier. Ils semblent par là autoriser cette morgue aristocratique qui souvent ne les trouve pas bons à être reçus pour eux-mêmes. M. Dorlange nous quitta de bonne heure, et M. de TEstorade, comme il lui est arrivé bien des fois dans sa vie, me donna sur les nerfs lorsque, en reconduisant notre convive qui avait voulu s'échapper sans être aperçu, je l'entendis lui dire d'être moins rare, et que je passais chez moi presque toutes mes soirées. De cette fameuse invitation en famille est résultée, entre mes enfants, une guerre civile : Naïs porte aux nues son cher sauveur, en étant soutenue dans son opinion par René, qui s'est livré corps et â:ne moyennant un superbe lancier à cheval que M. Dorlange lui a découpé. Armand, au contraire, le trouve laid, ce qui est incontestable : il dit qu'il ressemble aux portraits de Danton qu'il a vus dans les histoires de la Révolution illustrées, ce qui a quelque chose de vrai. Il dit encore que, dans ma statuette, il m'a donné un air de grisette, ce qui n'est pas

exact le moins du monde. De là, entre ces chers chéris, des débats qui ne finissent pas. Tout à l'heure encore, j'ai été obligée d'intervenir en leur disant qu'ils me fatiguaient avec leur M. Dorlange. ÎS'en dites-vous pas autant de moi, chère madame, qui, à son sujet, vous ai déjà tant écrit, sans savoir vous apprendre rien de précis?

DORLANGE A MARIE-GASTON.

Paris, avril 1839.

Pourquoi je déserte mon art et ce que j'entends aller faire dans cette maudite galère de la politique? Voilà ce que c'est, mon cher amoureux, que de s'enfermer pendant des années dans des chartreuses conjugales ! Durant ce temps, le monde a marché. Pour ceux qu'on a oubliés à la porte, la vie a amené des combinaisons nouvelles, et plus on les ignore, plus on est disposé à jeter à cet inconnu son blâme. On est toujours si grand docteur dans les choses d'autrui! Apprends donc, cher curieux, que je n'ai pas pris de mon cru le parti dont tu me demandes compte. En me présentant d'une manière si imprévue sur la brèche électorale, je ne fais que céder à une inspiration venue de haut lieu. Laissant enfin glisser un rayon de lumière au milieu de mes éternelles ténèbres, un père s'est aux trois quarts révélé à moi, et, si j'en crois les apparences, il serait posé dans le monde de manière à satisfaire l'amour-propre le plus exigeant. Du reste, suivant la donnée ordinaire de ma vie, à cette révélation s'est rencontré un entourage de circonstances assez bizarres et assez romanesques pour mériter de t'être contées avec

quelque détail. Puisque depuis deux ans tu habites l'Italie, en visitant les villes les plus intéressantes, il me paraît très-inutile de l'expliquer ce que c'est que le fameux café Greco, rendez-vous ordinaire des élèves de rAcadémie et des artistes de tous les pays pendant leur séjour à Rome.

A Paris, rue du Coq-Saint-Honoré, il existe un lointain équivalent de cette institution dans un café très-anciennement connu sous le nom de café des Arts. Deux ou trois fois par semaine, je vais y passer une soirée. Là, je retrouve plusieurs pensionnaires de Rome, mes contemporains. Eux-mêmes m'ont fait faire la connaissance de quelques journalistes et hommes de lettres, tous gens aimables et distingués, avec lesquels il y a profit et plaisir à échanger ses idées. Dans un certain coin où nous nous groupons s'agitent et se débattent toutes les questions qui sont de nature à intéresser des esprits sérieux; mais, intérêt plus vivant, la politique a surtout le privilège do passionner nos discussions. Dans notre petit club, l'opinion démocratique est la tendance dominante : elle se trouve représentée dans ses nuances les plus diverses, l'utopie phalanstérienne comprise. C'est assez te dire qu'à ce tribunal la marche du gouvernement est souvent jugée avec sévérité, et que dans nos appréciations règne la liberté la plus illimitée de langage. 11 y a de cela un peu plus d'un an, le garçon qui seul est admis à l'honneur de nous servir me prit un jour à part, ayant, prétendait-il, à me donner un avis important.

— Vous êtes, monsieur, me dit-il, surveillé par la police, et vous feriez bien de ne pas toujours parler comme saint Paul, la bouche ouverte.

» — La police, mon pauvre ami! mais que diable surveillerait-elle? Ce que je dis, et bien d'autres choses, s'impriment tous les matins dans les journaux.

— C'est égal, on vous guette. Je l'ai bien observé; il y a un petit vieux qui prend beaucoup de tabac et qui se place toujours à portée de vous entendre; quand vous parlez, il a l'air de prêter l'oreille avec bien plus d'attention que pour les autres, et même une fois je l'ai vu écrire quelque chose sur son agenda, en signes qui n'étaient pas de l'écriture.

— C'est bien ! La première fois qu'il viendra, tu me le feras remarquer.

Cette première fois ne tarda pas plus que le lendemain. Le personnage qui me fut signalé était un petit homme à cheveux gris, d'un extérieur assez négligé et dont le visage, très-grave de la petite vérole, me parut accuser la cinquantaine. Très-fréquemment, en effet, il puisait dans une large tabatière et semblait honorer tous mes discours d'une attention qu'à mon choix je pouvais tenir pour très-obligeante ou pour très-indiscrète. Mais entre ces deux interprétations, ce qui semblait devoir conseiller la plus bienveillante, c'était un air de douceur et de probité répandu dans toute la personne de ce prétendu suppôt de la police. Comme j'objectais cette rassurante apparence à celui qui se flattait d'avoir éventé un agent secret :

— Parbleu! me dit-il, ce sont des airs mielleux qu'ils se donnent pour mieux déguiser leur jeu.

Doux jours plus tard, un dimanche, à l'heure des vêpres, dans une de ces promenades à travers le vieux Paris dont tu te rappelles que j'ai toujours eu le goût et

LE DFPUTÉ D'ARCIS. 2lt

riiabitude, le hasard me conduisit à l'église Saint-Louis en l'Ile, paroisse du quartier perdu qui porte ce nom. Cette église est un monument d'un très-médiocre intérêt, quoi qu'en disent plusieurs historiens et après eux tous les Conducteurs de l'étranger à Paris. Je n'eusse donc fait que la traverser en courant, si le remarquable talent de l'organiste qui touchait l'office ne m'eût retenu d'autorité. Te dire que le jeu de cet homme réalisait mon idéal, c'est t'en faire un immense éloge; car tu te souviens sans doute de ma subtile distinction entre les toucheurs d'orgue et les organistes, noblesse d'un ordre supérieur et dont je ne délivre les titres qu'à bon escient. L'office achevé, j'eus la curiosité de voir la figure d'un artiste si éminent^ déporté en pareil lieu. J'allai donc me poser en embuscade à la porte de la tribune, afin d'apercevoir le virtuose à sa sortie. Je n'en eusse pas plus fait pour une tête couronnée; mais les grands artistes, après tout, ne sont-ce pas là les vrais rois de droit divin? Représente-toi mon étonnement quand, après quelques minutes d'attente, au lieu d'un visage entièrement nouveau pour moi, je vois paraître un homme qui d'abord éveille dans mon esprit un vague souvenir, et qu'à un second coup d'œil je reconnais pour mon auditeur acharné du café des Ans. Ce n'est pas tout : à sa suite marche un à peu près de créature humaine, et, dans cette informe ébauche, à ses jambes torses, à son immense et inculte chevelure, je démêle notre ancienne providence trimestrielle, mon banquier, ou apporlmr d'argent, en un mot, notre estimable ami, le nain mystérieux. De mon côté, je n'échappe pas à son œil vigilant, et, d'un geste animé, je le vois me signalant à

l'organiste. Celui-ci, par un mouvement dont il n'a sans doute pas calculé toute la portée, se retourne précipitamment pour me regarder; mais, sans plus de démonstration, il continue son chemin. Pendant ce temps, le bancroche, qu'à ce détail je dois reconnaître pour un employé de la maison, s'approche familièrement du donneur d'eau bénite et lui ottre une prise de tabac; puis, clopinant, sans plus m'honorer de son attention, il gagne une porte dérobée qui s'ouvre dans un des bas côtés de l'église et disparaît Le soin que cet homme avait pris de faire remarquer ma présence à l'organiste devenait pour moi une révélation. Évidemment, le maestro était au courant du bizarre procédé employé pour me faire parvenir ma pension, laquelle, à mon retour de Rome, et jusqu'au moment où je fus mis au-dessus du besoin par quelques commandes, avait continué de m'être religieusement servie. Quelque chose de non moins probable, c'est que l'homme initié à ce mystère financier était dépositaire de bien d'autres secrets; je devais être d'autant plus ardent à me procurer avec lui une explication, que, arrivé à vivre de mes propres ressources, je n'avais plus à craindre de voir ma curiosité punie par ce retranchement de subsides dont j'avais été menacé dans un autre temps. Prenant donc aussitôt mon parti, je m'élance sur les traces de l'organiste; au moment où je dépasse la porte de l'église, il était déjà hors de vue; mais, secondé par le hasard, qui me mène du côté où il a tourné, comme je débouche sur le quai de Béthune, de loin j'ai le bonheur de l'apercevoir frappant à la porte d'une maison. Entré résolument après lui, je demande au portier :

— M. Torganiste de Saint-Louis en Tlle?

— M. Jacques Bricheteau?

— Oui, M. Jacques Bricheteau, c'est bien ici qu'il demeure ?

— Au quatrième au-dessus de Fentre-sol, la porte à gauche. D'ailleurs, le voilà qui rentre, vous pouvez le rattraper dans l'escalier.

Quelque diligence que j'eusse faite, au moment où je rejoignis mon homme, déjà sa clef était dans la serrure.

— C'est à M. Jacques Bricheteau, m'empressai-je de lui dire, que j'ai l'honneur de parler?

— Connais pas, me répondit-il effrontément en faisant jouer le double tour.

— Je dis peut-être mal le nom, mais M. Porganiste de Saint-Louis en l'Ile ?

— Je n'ai jamais ouï dire qu'il y ait d'organiste dans la maison.

— Je vous demande pardon, monsieur : il y en a un, le concierge vient de me l'affirmer. D'ailleurs, c'est bien vous que tout à l'heure j'ai vu sortir de la tribune de l'orgue, escorté, parbleu! d'un individu...

Avant même que j'eusse achevé ma phrase, ce singulier interlocuteur m'avait faussé compagnie en refermant sa porte sur lui. Un moment je crus à une méprise; mais, réflexion faite, toute erreur était impossible. N'avais-je pas d'ailleurs affaire à un homme qui depuis des années faisait ses preuves d'une discrétion à outrance? C'était donc lui qui déclinait désespérément ma rencontre, et non pas iioi qui me trompais. Je me mets alors à tirer vigoureusement sa sonnette, bien décidé à avoir raison par mon

insistance de la fin de non-recevoir qui m'est opposée. Pendant quelque temps, l'assiégé a patience du tapage que je fais à sa porte; mais tout à coup je remarque que la sonnette a cessé de tinter. Évidemment, elle venait d'être tamponnée : des lors, mon obstiné n'ouvrirait plus, et le seul moyen d'entrer avec lui en communication, c'était d'enfoncer sa porte. Mais cela ne se fait pas trop. Descendu chez le portier, sans lui dire les raisons qui m'expliquaient ma mésaventure, je la lui raconte; par là, je provoquais sa confiance et me faisais une ouverture à obtenir quelques renseignements sur l'impénétrable M. Jacques Bricheteau. Quoique fournies avec tout l'empressement que je pouvais désirer, ces informations n'apportèrent à la situation aucune lumière. En résumé, M. Bricheteau était un locataire tranquille, poli, mais point communicatif ; quoique fort exact à payer son terme, ii paraissait peu aisé, n'avait pas même une femme de ménage pour le servir et ne prenait pas ses repas chez lui. Sorti tous les matins avant dix heures, et ne rentrant que dans la soirée, il devait être employé dans un bureau ou donner en ville des leçons de musique. Un détail au milieu de toute cette récolte de renseignements vains et vagues aurait pu présenter de l'intérêt. Depuis quelques mois, M. Jacques Bricheteau avait assez fréquemment reçu do volumineuses lettres, qu'attendu l'élévation de leur port on pouvdit supposer adressées de pays lointains; mais, malgré sa bonne volonté, le digne concierge n'était jamais parvenu à bien déchiffrer le timbre indiquant le point de départ, et, dans tous les cas, le nom du pays qu'il avait très-incomplétement entrevu était entièrement sorti de

LE DÉPUTE D'An CI S. 215

sa mémoire; ainsi pour le moment celle remarque, qui aurait pu devenir instructive, n'éclaircissait absolument rien. Rentré chez moi, je me persuadai qu'une épîlrc pathétique adressée à mon réfraclaire aurait pour effet de rengager à me recevoir. Mêlant à mes formes suppliantes une pointe d'intimidation, je ne lui laissai pas ignorer mon dessein très-arrêté de pénétrer à tout piix le mystère qui pesait sur ma vie, et dont il paraissait savoir le mot. Maintenant que j'avais une entrée dans ce secret, c'était à lui de voir si mes efforts désespérés, se ruant à l'aveugle sur tout cet inconnu, n'entraîneraient pas après eux beaucoup plus d'inconvénients qu'une franche explication dans laquelle je le conjurais de vouloir bien entrer avec moi. Mon ultimatum ainsi formulé, afin qu'il parvînt aux mains de M. Jacques Cricheteau dans le moindre délai possible, le lendemain matin, avant neuf heures, je me présentai à son domicile. Mais, enragé de discrétion, ou ayant à éviter ma rencontre un intérêt vraiment inexplicable, dès le petit jour le maestro, après avoir payé le terme cour^i* et le terme à échoir, avait fait enlever son mobilier, et il faut croire que le silence des gens employés à ce brusque déménagement avait été largement payé, car jamais le concierge n'avait pu savoir d'eux le nom de la rue vers laquelle son locataire émigrait. Ces gens, d'ailleurs, n'étaient point du quartier; aucune chance, par conséquent, de les retrouver plus tard et de les faire parler. Possédé d'une curiosité qui avait uni par être aussi excitée que la mienne, le portier s'était bien avisé d'un moyen de la conienler. Ce moyen, peu délicat, consistait à suivre de loin la charrette sur laquelle le ménage du musicien

s'en allait empilé. Mais ce diable d'tiomme pensait à tout ; et, gardant à vue le trop zélé concierge, il était resté en croisière devant la porte de la maison jusqu'au moment où ses commissionnaires avaient pris assez d'avance pour ne plus courir la chance d'être dépistés. Toutefois, malgré l'entêtement et l'habileté de cet insaisissable adversaire, je ne me tenais pas pour battu. Par l'orgue de Saint-Louis, je me sentais toujours avec lui un lien, et, dès le dimanche suivant, avant la fin de la grand'messe, j'étais posté à la porte de la tribune, bien décidé à ne pas lâcher le sphinx que je ne l'eusse fait parler. Mais, là, nouveau désappointement : M. Jacques Bricheteau s'était fait remplacer par un de ses élèves, et, pendant trois dimanches de suite, même substitution. Le quatrième, je pris le parti d'aborder le suppléant et de lui demander si le maestro était malade.

— iNon, monsieur. M. Bricheteau a pris un congé; il est absent pour quelque temps, par suite d'un voyage d'affaires.

— Alors, où pourrait-on lui écrire?

— Je ne sais pas au juste ; il me semble pourtant qu'en adressant votre lettre à son domicile, à deux pas d'ici, quai de Béthune.

— Mais il a déménagé; vous ne le savez donc pas?

— Non, vraiment; et où demeure-t-il ?

J'étais bien chanceux : je demandais des renseignements à un homme qui me priait de l'instruire quand je l'interrogeais. Gomme pour achever de me mettre hors de moi, pendant que je prenais mes informations en si bon lieu, de loin j'aperçus le damné sourd-muet qui faisait

mine de rire en me regardant. Heureusement pour mon impatience et ma curiosité, qui, s' exaltant de chaque délai, se montaient peu à peu à un diapason vraiment inquiétant, un peu de lumière se fit. Quelques jours après ma dernière déconvenue, une lettre me parvint, et, plus habile que le concierge du quai de Béthune, tout d'abord je sus voir qu'elle était timbrée de Stockholm, Suède, ce qui ne me surprit pas autrement. A Rome, j'avais été honoré de la bienveillance de Thorvaldsen, le grand sculpteur suédois, et souvent dans son atelier j'avais vu de ses compatriotes; c'était peut-être quelque commande qui m'arrivait par son intermédiaire ; mais, la lettre décachetée, juge un peu de ma surprise et de mon émotion, en présence de ces premiers mots : Monsieur mon fils... La lettre était longue et je n'eus pas la patience de la lire avant de savoir le nom que je portais. Je courus donc d'abord à la signature; cette forme : Monsieur mon fils, que j'ai vue plusieurs fois dans l'histoire employée par les rois pour écrire à leurs rejetons, ne semblait-elle pas m'annoncerla plus aristocratique origine? Mais mon désappointement fut complet; de signature, point.

« Monsieur mon fils, me disait mon père anonyme, je ne regrette pas que, par votre insistance passionnée pour connaître le secret de votre naissance, vous ayez forcé la peronne qui a eu soin de votre jeunesse de venir ici conférer ivec moi, touchant le parti que pouvait nous commander cette dangereuse et turbulente curiosité. Depuis longtemps, je nourrissais une pensée qui arrive aujourd'hui à maturité, et de vive voix l'exécution en a été bien plus L 13

sûrement réglée qu'elle n'cûl pu Têtre par correspondance. Presque aussitôt après votre naissance , qui coûta la vie à votre mère, forcé de m' expatrier, j'ai fait dans un pays étranger une belle fortune, et dans le gouvernement de ce pays j'occupe un poste éminent. J'entrevois le moment où, libre de vous restituer mon nom, je pourrai en même temps vous procurer la survivance de la haute situation à laquelle je suis arrivé. Mais, pom' parvenir à ce sommet, la notoriété que, de mon aveu, vous vous êtes mis en mesure d'acquérir dans les arts ne serait pas une recommandation suffisante ; j'ai donc le désir que vous abordiez la vie politique ; et dans celte voie, sous les institutions actuelles de la France , il n'y a pas deux manières de devenir un homme considérable : il faut être député. Je sais que vous n'avez pas l'âge légal et que vous ne payez pas le cens. Mais dans un an vous aurez trente ans, et c'est juste le délai nécessaire pour que, devenu propriétaire, vous soyez en mesure de justifier de la possession annale. Dès demain , vous pouvez vous présenter chez les frères Mongenod, banquiers, rue de la Victoire; une somme' de deux cent cinquante mille francs vous sera comptée ; vous devrez l'employer immédiatement à Tacquisition d'un immeuble, affectant le surplus à prendre des intérêts dans quelque journal qui, le moment venu, appuiera votre candidature, et à une autre dépense qui vous sera expliquée plus bas. Votre aptitude politique m'est cautionnée par la personne qui, avec un zèle et un désintéressement que je .^ ne saurai jamais reconnaître, a veillé sur votre abandon. ^ Depuis quelque temps, elle vous a suivi, écouté, et elle est sûre que vous pourrez paraître dignement à la tribune.

LE DEPUTE D'AHCIS. 219

Vos opinions, d'un libéralisme ardent à la fois et modéré, me conviennent, et, sans le savoir, jusqu'ici vous avez très-liabilemenl joué dans mon jeu.

» Je ne vous dis pas encore le lieu de votre élection probai)le ; l'habileté occulte et profonde qui la prépare a d'aulant plus de chances de réussir, qu'elle marchera plus sourdement et plus entourée de ténèbres; mais son succès peut être en partie assuré par l'exécution d'un travail que je vous recommande et dont je vous engage à accepter l'apparente étrangeté sans étonnement et sans commentaire. Provisoirement, vous continuerez d'être sculpteur et, avec le talent dont vous avez donné des preuves, vous nous ferez une statue de sainte Ursule. C'est un sujet qui ne manque ni de poésie, ni d'intérêt; sainte Ursule, vierge <n martyre, était, à ce qu'on croit généralement, fille d'un prince de la Grande-Bretagne. Martyrisée vers le v* siècle, à Cologne, elle était supérieure d'un couvent de filles que la naïveté populaire a appelées les Onze Mille Vierges; plus tard, elle est devenue la patronne de l'ordre des Ursulines, auxquelles elle a donné son nom, et aussi la patronne de la fameuse maison de Sorbonne. Un artiste habile comme vous peut, à ce qu'il me semble, tirer parti de tous ces détails. Sans savoir la localité dont vous devez devenir le représentant, il sera convenable que, dès à présent, vous rendiez extérieures vos velléités politiques et fassiez connaître votre dessein d'arriver à la députation. Mais ce que JG ne saurais trop vous recommander, c'est le secret sur la communication qui vous est faite aujourd'hui, aussi bien que la patience de votre position présente. Laissez, de grâce, en paix mon mandataire, et, sans une curiosité

qui pourrait, je vous en préviens, entraîner pour vous les plus grands malheurs, attendez le développement lent et calme du brillant avenir auquel vous êtes destiné. En refusant d'entrer dans mes desseins, vous vous ôteriez toute chance de jamais être initié au mystère que vous vous êtes montré si ardent à pénétrer ; mais je ne veux pas même admettre la supposition de votre résistance , et j'aime mieux croire à votre déférence absolue pour les vœux d'un père, qui regardera comme le plus beau jour de sa vie celui où il lui sera enfin donné de se révéler à vous. » P.-S. — Destinée à une chapelle de religieuses ursulines, votre statue sera en marbre. Hauteur : un mètre sept cent six millimètres, autrement dit cinq pieds trois pouces. Comme elle ne doit pas être placée dans une niche, n'en négligez aucun des aspects. Les frais en seront pris sur la somme de deux cent cinquante mille francs annoncée par la présente lettre. »

La présente lettre me laissa froid et mécontent: elle me dépossédait d'un espoir longtemps caressé, celui de retrouver une mère bonne comme la tienne, dont tu m'as si souvent, cher ami, conté la tendresse adorable. Ce n'était, après tout, qu'un demi-jour qui se faisait dans les brumes de mon existence, sans même me laisser connaître si j'étais ou non le fruit d'une union légitime. Il me parut d'ailleurs que, adressées à un homme de mon âge, les intimations paternelles avaient des airs bien impérieux et bien despotiques. N'était-ce pas quelque chose d'étrange de retourner ma vie, comme au collège, en manière de punition, on nous faisait retournernotre babil? De pre-

mier mouvement, les arguments qui, par toi ou par d'autres, ont pu être formulés contre ma vocation politique, je me les adressai. Cependant, la curiosité me fit passer chez les banquiers Mongenod, et, en trouvant là, bien effectifs et bien vivants, les deux cent cinquante mille francs qui m'étaient annoncés, je fus conduit à raisonner d'autre façon. Je pensai qu'une volonté qui se mettait d'abord en frais de telles avances devait avoir quelque chose de sérieux; quand elle savait tout et moi rien, il me sembla q^ue vouloir entamer une lutte avec elle n'était ni très-raisonnable ni très-opportun. En somme, avais-je de la répugnance pour la direction qui m'était insinuée? Non; les intérêts politiques m'ont toujours passionné dans un certain degré, et, si ma tentative électorale n'aboutissait pas, je retournerais à mon art sans être plus ridicule que toutes les ambitions mort-nées que Ton voit se produire à chaque législature nouvelle. J'ai donc acheté l'immeuble, et, devenu actionnaire du National, j'y ai trouvé des encouragements à mes prétentions politiques, en même temps que la certitude d'un ardent concours quand j'aurai révélé le lieu de ma candidature, sur lequel jusqu'ici il ne m'a pas été difficile de garder un silence absolu. J'ai également terminé Idi Sainte Ursule, et maintenant j'attends des instructions nouvelles, qui ne laissent pas de me paraître longues à venir, aujourd'hui que j'ai fort ébruité mon ambition parlementaire, et que le mouvement d'une prochaine élection générale, pour laquelle je me trouve de tout point en mesure, est déjà commencé. Je n'ai pas besoin, pour entrer dans les recommandations de la prudence paternelle, de te demander sur toute cette coniidence une dis-

crétion sans réserve. C'est une vertu qu'à ma connaissance tu pratiques d'une manière trop distinguée pour que j'aie besoin de te la prêcher. Mais j'ai vraiment tort, cher ami, de me permettre de ces méchantes allusions à notre passé, car, en ce moment, plus que tu ne penses, je me trouve ton obligé. Un peu par intérêt pour moi, et beaucoup par l'aversion assez géiiéraie qu'inspire la morgue de ton exbeau-frère, lors de ma blessure, le parti démocratique est venu en masse s'inscrire chez moi, et par le tapage de ce duel, qui m'a vraiment beaucoup ébruité, nul doute que ma candidature n'ait gagné bien du terrain. Trêve donc à tes éternelles reconnaissances; ne vois-tu pas que c'est moi qui te redois!

DORLANGE A MARIE-GASTON.

Paris, avril 1839.

Cher ami, tant bien que mal, je continue mon rôle de candidat sans collège; mes amis s'en étonnent, et, moi, je m'en inquiète, car quelques semaines à peine nous séparent de l'élection générale, et, s'il devait arriver que toute cette mystérieuse préparation aboutît à néant, la belle figure, je te prie, que je ferais en face de M. Bixiou, dont tu m'écrivais il y a quelque temps les malicieux aperçus ! Une pensée pourtant me rassure : il me paraît difficile qu'on ait ainsi semé deux cent cinquante mille francs dans mon sillon électoral sans prétendre, en définitive, y récolter quelque chose; peut-être même, à bien prendre la chose, chez ceux qui travaillent pour moi d'une façon si peu pressée et si souterraine, cette lenteur doit-elle

faire supposer une grande confiance du succès. Quoi qu'il en soit, je suis tenu par cette longue attente dans un désœuvrement qui me pèse; à cheval, en quelque sorte, sur deux existences, celle dans laquelle je n'ai pas le pied encore et celle dont je ne suis pas tout à fait sorti, je n'ai le cœur à entreprendre aucun travail et ne ressemble pas mal à un voyageur qui, ayant devancé l'heure de la diligence, ne sait plus que faire de sa personne et à quoi dépenser son temps. Tu ne te plaindras pas, je pense, que je fasse tourner ce far niente au profit de notre correspondance, et, ma foi ! puisque je suis de loisir, je reviendrai sur deux articles de ta dernière lettre auxquels je n'avais pas d'abord trouvé utile de donner une grande attention. D'une part, tu m'avertissais que mes prétentions parlementaires n'avaient pas le suffrage de M. Bixiou ; d'autre part, tu m'insinuais que je pourrais bien être exposé à tomber amoureux de madame de l'Estorade, si même je ne l'étais déjà. Parlons d'abord de la grande désapprobation de M. Bixiou, comme on disait autrefois la grande trahison de M. de Mirabeau.

D'un seul mot, je te peindrai Thomme: M. Bixiou est un envieux. Chez lui, il y avait incontestablement l'étoffe d'un grand artiste ; mais, dans l'économie de son existence, le ventre a tué le cœur et la tête, et à tout jamais, par la domination des appétits sensuels, il s'est rivé à la condition de caricaturiste, c'est-à-dire à la condition d'un homme qui, au jour le jour, s'escompte en menus produits^ vrais travaux de forçat, faisant gaiement vivre leur homme, mais n'ayant après eux ni considération, ni lendemain. Talent avorté et à jamais impuissant, il a dans

l'esprit, comme sur le visage, ce grimacement éternel et désespéré que d' instinct la pensée humaine a toujours prêté aux anges déchus. De même que l'esprit de ténèbres s'attaque de préférence aux grands saints, qui lui rappellent le plus durement la nature angélique du haut de laquelle il est tombé, de même M. Bixiou se plaît à baver sur les talents et sur les caractères chez lesquels il pressent de la force, de la sève et le dessein courageusement pris de ne se point gaspiller comme lui. Mais ce qui doit te rassurer un peu sur la portée de ses calomnies et de ses médisances, car, au récit que t'a fait M. de l'Estorade, je m'aperçois qu'il entreprend l'une et l'autre partie, c'est que, dans le temps même où il se croit le plus savamment occupé à faire de moi une autopsie burlesque, il n'est en mes mains qu'une marionnette obéissante, un pantin dont je tiens les fils et que je fais babiller à ma volonté. Étant convenu qu'un peu d'ébruitement devait être d'avance donné à ma vocation d'homme d'État, je pensai à me procurer quelques crieurs publics, forts en gueule, comme dit madame Femelle, et sachant bien donner de la voix. Entre ces trompettes de foire, si j'en avais connu une au son plus criard et au jeu plus assourdissant que mons Bixiou, c'est à celle-là, de préférence, que je me fusse adressé. J'ai profité de la curiosité malveillante qui sans cesse pousse cette aimable teigne à s'insinuer dans tous les ateliers, pour l'inonder de ma confiance ; je lui ai tout communiqué : ma bonne fortune, les deux cent cinquante mille francs, que j'ai attribués seulement à un coup de Bourse, tous mes plans de conduite parlementaire, et jusqu'au numéro de la maison dont je suis

devenu propriétaire. Je serais bien trompé si, ce numéro, il ne l'avait pas quelque part écrit sur son agenda.

Voilà, ce semble, de quoi rabattre un peu l'admiration des auditeurs du salon Montcornet, et comment ce terrible causeur ne serait plus tout à fait un bureau de renseignements miraculeux ! Quant à mon horoscope politique, qu'il a bien voulu se donner la peine de tirer, je ne puis pas dire qu'absolument parlant cette astrologie manque de vérité. Il est bien certain qu'avec ma prétention de ne marcher au pas d'aucune opinion je dois arriver à cette situation si bien résumée par un avocat continuateur de M. de la Palisse, lorsqu'il s'écriait avec une burlesque emphase : « Que faites-vous, messieurs, quand vous placez un homme dans la solitude? Vous l'isolez. » L'isolement, en effet, au début, doit être mon lot, et la vie artiste, où l'on vit seul, où Ton tire tout de soimême, comme l'éternel Créateur dont on travaille à imiter l'œuvre, ne m'a que trop prédisposé à caresser cette situation. Mais si, par elle, en commençant surtout, je dois être destitué de toute influence de couloirs, peut-être me servira-t-elle à la tribune, car, là, je parlerai dans ma force et dans ma liberté. N'ayant à compter avec aucun engagement, avec aucune petite misère des partis, rien ne m'empêchera d'être l'homme que je suis et d'exprimer dans leur sainte crudité toutes les idées que je croirai saines et justes. Je sais bien que, devant les hommes assemblés, ce n'est pas toujours leur tour, à ces pauvres vérités vraies, de devenir contagieuses ou seulement de se voir gracieusement accueillies. Mais n'as-tu pas remarqué aussi qu'en sachant prendre ses occasions op finit par

rencontrer de ces journées qui sont en quelque sorte les fêtes de la morale et de l'intelligence, et oh naturellement, presque sans effort, triomphe la pensée du bien? Ces jours-là, écouté des plus mal prévenus, on les fait bons de sa propre honnêteté, et sympathiques, au moins à la passade, pour tout ce qui est droit, vrai et élevé. Je ne me le dissimule pas pourtant, si par mon procédé on peut prétendre à quelque considération et à quelque notoriété oratoire, on ne fait pas très-utilement la chasse aux portefeuilles, et Ton n'acquiert pas cette réputation d'homme pratique à laquelle il est devenu de mode de taat sacrifier aujourd'hui. Mais, si à la longueur de mon bras je n'ai pas d'influence, à distance j'aurai ma portée, parce que, la plupart du temps, je parlerai par la fenêtre, hors de la sphère étouffée et rétrécie de lu vie parlementaire, par-dessus la tête de ses passions mesquines et d3 ses petits intérêts. Or, ce succès suffit aux desseins que paraît avoir sur moi la bienveillance paternelle. Ce que l'on semble désirer, c'est que je résonne et que je retentisse. Prise de ce point de vue, la politique a, ma foi! encore un côté artiste qui ne sera pas dans un désaccord trop apparent avec mon passé.

Maintenant, venons à un autre propos, celui de ma passion née ou à naître pour madame de l'Estorade. Voici à ce sujet ta très-judicieuse déduction : En 1857, lorsque tu partis pour l'Italie, madame de l'Estorade était encore en pleine fleur de beauté. Avec cette existence calme et abritée contre toute passion qui toujours a été la sienne, il paraît peu probable que le travail de deux années ait pu beaucoup marquer sur elle, et la preuve que,

pour cette privilégiée» le temps n'a pas dû marcher, c'est la bizarre et audacieuse insistance que j'ai mise à m'inspirer d'elle. Donc, si le mal n'est déjà fait, au moins faut-il m'en donner de garde ; de l'admiration de l'artiste à celle de l'homme, il n'y a qu'ua pas, et l'histoire de feu Pygmalion se recommande à toute ma prudence. — D'abord, savant docteur et mythologue, on pourrait vous faire remarquer ceci : Sur place et beaucoup mieux posé que vous pour apprécier les dangers de la situation, le principal intéressé ne semble pas en prendre le moindre souci. M. de l'Estorade ne me fait qu'une querelle : il trouve mes visites trop rares, et ma discrétion, pour lui, c'est pure sauvagerie. — Parbleu! un mari, vas-tu t'écrier, il est dans son rôle d'être le dernier à savoir qu'on courtise sa femme ! — Soit. Mais la haute renommée de vertu do madame de l'Estorade, mais cette raison froide et presque calculatrice qui, si souvent, en elle, servit à pondérer la pétulance ardente et passionnée d'une autre personne qui te fut connue? Ne m'accorderas-tu pas d'ailleurs que, poussé au degré de ferveur, j'ai presque dit de fanatisme, où il apparaît chez la femme, l'amour des enfants doit être pour elle un préservatif infaillible? Pour elle, bien. Mais ce n'est pas de sa tranquillité, c'est de la mienne que ton amitié s'occupe, et, si Pygmalion n'était pas parvenu à animer sa statue, la belle vie que son amour lui faisait! A ta charitable sollicitude je pourrais répondre par mes principes, quoique le mot et la chose soient furieusement passés de mode; par un certain respect bête que j'ai toujours professé pour la foi conjugale; par la diversion bien naturelle que la grave entreprise où je suis

228 SCÉNl S DE LA VIE POLITIQUE.

sur le point de m'ongager doit faire dans ma tête à toutes les légèretés d'imagination. Je pourrais te dire encore que, sinon par la hauteur du génie, au moins par toutes les tendances de mon esprit et de mon caractère, j'appartiens à cette forte et sérieuse école des artistes d'une autre époque, qui trouvant que l'art est long et la vie courte, ars longa et vita brevis, ne faisaient pas la faute de jeter à de sottes et plates intrigues leur temps et leur puissance de création. Mais j'ai mieux que tout cela à t'offrir. Puisque M. de l'Estorade ne t'a rien laissé ignorer des circonstances vraiment romanesques dans lesquelles ma rencontre s'est faite avec sa femme, tu dois savoir qu'un souvenir m'a jeté sur les pas de ce beau modèle. Eh bien, ce souvenir, en même temps qu'il m'attirait vers la belle comtesse, se trouve être tout ce que l'on peut supposer de plus efficace pour m'en tenir à distance. Ceci te paraît, n'est-ce pas, cruellement alambiqué et énigmatique? mais laisse un peu faire, je vais m'expliquer. Si tu n'avais pas jugé convenable de rompre le fil qui, pendant longtemps, avait rattaché l'une à l'autre nos deux existences, je n'aurais pas aujourd'hui tant d'arriéré à reprendre ; mais, puisque, entre nous, tu as rendu une liquidation nécessaire, il faut, mon cher garçon, prendre ton parti de toutes mes histoires et savoir bravement écouter.

En 1835, dernière année de mon séjour à Rome, je m'étais lié d'une intimité assez étroite avec un camarade de l'Académie nommé Desroziers. C'était un musicien, esprit distingué et observateur, qui probablement aurait été loin dans son art, s'il n'eût été enlevé par une fièvre

typhoïde Tannée qui suivit mon départ. Un jour que Tidée nous avait pris de pousser jusqu'en Sicile, une de ces excursions permises par le règlement de l'école, nous nous trouvâmes radicalement à sec, et, comme nous nous promenions par les rues de Rome, occupés à chercher un moyen de remettre un peu de prospérité dans nos finances, nous vînmes à passer devant le palais Braschi. Ses portes grandes ouvertes donnaient accès à un va-etvient de gens de toute sorte qui ne cessaient de sortir et d'entrer.

— Parbleu ! me dit Desroziers, c'est juste notre affaire!

Et, sans qu'il veuille m'expliquer où il me mène, nous voilà suivant cette foule et pénétrant avec elle dans le palais.

Après avoir monté un magnifique escalier de marbre, et traversé une longue enfilade d'appartements assez pauvrement meublés, suivant la mode des palais romains, qui ont tout leur luxe en plafonds, tableaux, statues et autres objets d'art, nous parvenons à une pièce entièrement tendue de noir, et illuminée par quantité de cierges. C'était, tu Tas déjà compris, une chambre ardente. Au milieu, sur une estrade couronnée d'un riche baldaquin, reposait une chose à la fois la plus hideuse et la plus grotesque que tu puisses te figurer ; imagine un petit vieillard dont les mains et le visage sont arrivés à un tel état de dessiccation, qu'auprès de lui une momie t'eût semblé étaler un appétissant embonpoint. Vêtu d'une culotte de satin noir, d'un habit de velours violet coupé a française, d'un gilet blanc brodé d'or d'où s'échappe un énorme jabot de point d'Angleterre, ce squelette a les

joues couvertes d'une couche épaisse de carmin, qui fait d'autant ressortir le ton parcheminé du reste de la peau; puis, par-dessus une perruque blonde frisée à petites boucles, il est affublé d'un immense chapeau à plumes, posé crânement sur l'oreille de manière à provoquer, quoi qu'ils en aient, l'hilarité des visiteurs les plus respectueux. Après un coup d'œil donné à cette ridicule et lamentable exhibition, préliminaire obligé des funérailles dans l'étiquette de l'aristocratie romaine :

— Voilà la fin! me dit Desroziers; maintenant, viensf en voir le commencement.

Cela dit, sans répondre à aucune de mes questions, parce qu'iî avait à ménager un effet dramatique, il me mène au musée Albani, et, me plaçant devant une statue qui représente Adonis couché sur une peau de lion :

— Que te semble de cela? me dit-il.

— Ça? répondis- je après un premier coup d'œil, c'est beau comme l'antique.

-— Antique comme moi! reprend Desroziers; et, sm^ un coin du socle, il me fait lire la signature : Sarrasl^e, 1758. (Voir Sarrasine.)

— Antique ou non, c'est un chef-d'œuvre, repris-je quand j'eus fini de contempler sous tous les aspects cette délicieuse création; mais ce chef-d'œuvre et la hideuse caricature que tu m'as mené voir tout àTheure, comment cela nous conduit-il en Sicile?

— Moi, j'eusse d'abord commencé par demander ce que c'est que Sarrasine.

— Inutile, répondis-je; on m'avait déjà parlé de cette statue; elle m'était sortie de la mémoire, parce qu'à

répoque où j'étais venu pour la visiter, le musée Albani était fermé, comme disent les affiches de théâtre, pour cause de réparations. Sarrasine, on me Ta aussi expliqué, était un élève de Bouchardon, comme nous, pensionnaire du roi de Rome, où il mourut dans les six premiers mois qui suivirent son arrivée.

— Mais par qui, comment mourut-il?

— Probablement de maladie, repartis-je, sans me douter que je faisais là une sorte de réponse prophétique à l'adresse de celui auquel je pTrlais.

— Point du tout, répliqua Desroziers, les artistes n'ont pas une manière si bête de mourir.

El il me donna les détails suivants :

— Garçon de génie, mais homme à passions ardentes, Sarrasine, presque aussitôt après son arrivée à Rome, était tombé amoureux fou de la premièie cantatrice du théâtre Argentiua, nommée la Zambinella. A l'époque cùil s'était épris de cette passion, le pape ne permettait pas qu'à Rome les femmes parussent sur le théâtre ; mais, par une opération chirurgicale également très-connue et pratiquée en Orient, on tournait la difficulté. La Zambinella était un des plus merveilleux produits de celte industrie. Furieux d'apprendre où il avait fourvoyé son amour^ Sarrasine, qui, avant cette terrible lumière, avait fait d'imagination la statue de sa maîtresse apocryphe, avait été sur le point de la tuer; mais elle était protégée par un haut personnage, qui, prenant les devants, avait rafraîchi le sang du farouche sculpteur par deux ou trois coups de stUet sûrement dirigés. La Zambinella n'avait pas approuvé cette violence, mais elle n'en avait pas moins con-

tinué de chanter au théâtre Argentina et sur tous les théâtres de l'Europe, en amassant une fortune princière, L'âge arrivé pour elle de quitter la scène, elle était devenue un petit vieillard coquet, timide, mais volontaire et capricieux comme une femme. Donnant toute l'affection dont il était capable à une nièce merveilleusement belle, il l'avait mise à la tête de sa maison ; c'était la madame Denis de cet étrange Voltaire, et il la destinait à recueillir son immense héritage. Éprise d'un Français nommé le comte de Lanty, qui passait pour un chimiste très-habile, sans que d'ailleurs on sût trop rien de ses antécédents, la belle héritière n'avait qu'à grand'peine obtenu de son oncle la permission d'épouser l'homme qu'elle avait distingué. Mais, en donnant, de guerre lasse, les mains à ce mariage, l'oncle avait stipulé que sa nièce ne se séparerait pas de lui. Pour mieux assurer l'exécution de cet engagement, ne lui constituant pas de dot, il ne s'était point dessaisi de la moindre partie de sa fortune, dont, au reste, il faisait jouir son entourage avec une grande générosité. Ennuyé partout, et sans cesse poussé par un invincible besoin de locomotion, le fantasque vieillard, traînant à sa suite le ménage dont, au moins viagèrement, il s'était assuré le respect et Taffection, avait été successivement s'établir sur les points les plus éloignés du globe. En 1829, presque centenaire et tombé dans une sorte d'idiotisme qui néanmoins le laissait encore lucide quand il entendait de la musique, on avait à traiter une question d'intérêt avec les Lanty et deux enfants nés de leur mariage, il était venu s'installer dans un splendide hôtel du faubourg Saint-Honoré. Là, tout Paris était venu,

attiré par la beauté toujours éclatante de madame de Lanty, par les grâces naïves de sa fille Marianina, par la splendeur de fêtes vraiment royales, et par une incroyable senteur d'inconnu qu'exhalait l'atmosphère de ces mystcrieux étrangers. Les commentaires surtout étaient infinis à l'endroit de ce petit vieillard, qui, à la fois entouré de soins et d'égards et ayant Tair d'être tenu en chartre privée, se glissait parfois comme un spectre au milieu des raouts somptueux dont on s'efforçait de le faire absent, et qu'il semblait prendre un malicieux plaisir à effarer de ses apparitions. Les coups de fusil de juillet 1830 avaient mis en fuite le fantôme, et, en quittant Paris, au grand désespoir des Lanty, il avait voulu obstinément revoir Rome, sa ville natale, où sa présence avait ravivé tous les humiliants souvenirs de son passé. Mais Rome avait été sa der nière étape , il venait d'y mourir, et c'était lui que nous avions vu si ridiculement attifé dans la chambre ardente du palais Braschi, et lui encore que nous avions sous les yeux représenté dans tout l'éclat de sa jeunesse au musée Albani.

Les détails que venait de me donner Desroziers étaient curieux sans doute, et, d'ailleurs, impossible de mieux dramatiser un contraste, mais comment cela nous menaitil en Sicile? Là était toujours la question.

— Tu as bien, me dit Desroziers, tout le talent qu'il faut pour faire une copie de cette statue?

— J'aime à le croire, du moins.

— Et moi, j'en suis sûr. Obtiens donc la permission du conservateur, et aussitôt mets-toi à l'œuvre ; j'ai marchand pour cette copie.

— Et qui nous l'achètera?

— Parbleu! le comte de Lanty; je donne des leçons d'harmonie à sa fille, et, quand j'aurai annoncé dans sa maison qu'il se prépare une belle copie de VAdonis, on n'aura pas de repos qu'on n'en ait fait l'acquisition.

— Mais ceci n'aura-t-il pas l'air d'un chantage?

— Point du tout. Dans le temps, les Lanty eux-mêmes ont fait faire par Vien une copie peinte, faute d'avoir pu acheter le marbre, dont le musée Albani n'a voulu se dessaisir à aucun prix. Plusieurs essais de reproduction ont de même été demandés à la sculpture ; tous ont échoué. Réussis, et tu seras payé de manière à faire quarante fois le voyage de Sicile, car tu auras contenté une fantaisie qui désespérait d'elle-même, et qui, l'argent donné, se croira encore ton obligée.

Deux jours après, le travail était commencé, et, comme il était de mon goût, je le poussai assez chaudement pour qu'au bout de trois semaines, faisant, sous la conduite de Desroziers, invasion dans mon atelier, la famille de Lanty, en grand deuil, pût donner son attention à une esquisse très-avancée. M. de Lanty dut me paraître bon connaisseur, il se déclara satisfait de mon œuvre. Favorite de son grand-oncle et ayant eu dans son testament une mention particulière, Marianina, plus que tous les autres, parut heureuse du succès de ma tentative. Marianina était alors une fille de vingt et un ans; je ne t'en fais pas le portrait, puisque ta connais madame de l'Estorade, avec qui sa ressemblance est frappante. Déjà musicienne accomplie, cette charmante fille avait pour tous les arts de remarquables dispositions. En venant de temps à autre

LE DÉPUTÉ D'ARCIS. 2Gj

dans mon atelier pour suivre les progrès de mon travail, qui, du reste, par suite d'un accident, ne fut pas terminé, il lui prit, comme à la princesse Marie d'Orléans, un goût de sculpture, et jusqu'au départ de la famille, "qui eut lieu quelques mois avant qu'à mon tour je dusse quitter Rome, mademoiselle de Lanty reçut de moi des leçons. J'éiais à mille lieues de la pensée de recommencer Saint-Preux ou Abélard; mais, je dois le dire, c'était avec un rare bonheur que je communiquais ma science. Il y avait dans rélève tant d'intelligence, tant de promptitude à profite; des moindres indications; Marianina était à la fois d'une humeur si enjouée et d'un jugement si mûr; sa voix, quand elle chantait, allait si profondément à l'âme; et à chaque instant, par les domestiques, dont elle était adorée, m'arrivait la connaissance de tant d'actions nobles, élevées, charitables, que, sans l'avertissement de son immense fortune qui me tenait à distance, j'aurais pu courir quelque chose de ce danger contre lequel tu entends me prémunir aujourd'hui. D'autre part, Marianina trouvait mon enseignement lumineux. Bientôt accepté dans la maison sur le pied d'une certaine familianté, je pus m'apercevoir que ma belle élève ne paraissait pas se déplaire à ma conversation. Lorsque, pour elle et pour sa famille, il fut question d'aller de nouveau habiter Paris, tout à coup, découvrant au séjour de Rome des agréments infinis, elle témoigna un vrai regret de le quitter, et je crois. Dieu me le pardonne, qu'au moment où je pris congé d'elle quelque chose comme une larme vint briller dans ses yeux. Lors de mon retour à Paris, ma première visite fut pour l'hôtel Lanty.

Marianina était trop bien élevée et d'une nature trop bienveillante pour aller jamais avec personne jusqu'à la désobligeance et jusqu'au dédain; mais, tout d'abord, je m'aperçus qu'une allure singulièrement froide et contenue s'élait substituée à la gracieuse et amicale liberté de ses manières. Ce qui me parut probable, c'est que le goût qu'elle avait pu montrer, je ne dis pas pour ma personne, mais pour ma conversation et pour mon esprit, avait été remarqué par son entourage. On devait lui en avoir fait la leçon, et elle me parut exécuter une sévère consigne, que d'ailleurs les façons rêches et peu accueillantes de M. et de madame de Lanty me laissèrent facilement supposer. Quelques mois plus tard, au salon de 1837, je crus avoir la confirmation de cet aperçu. J'avais exposé une statue qui fit quelque sensation. Autour de ma Pandore, constamment il y avait foule. Souvent perdu dans cette presse, je venais incognito savourer ma gloire et récolter mon succès comptant. Un vendredi, jour du beau monde, je vois de loin venir la famille de Lanty. La mère donnait le - bras à un lion très-connu, le comte Maxime de Trailles; Marianina avait pour cavalier son frère; quant à M. de Lanty, qui, comme à son ordinaire, me parut assez soucieux, il était l'homme de la chanson de Malbrouck, tu sais, celui qui ne porte rien. Par une habile manœuvre, pendant que mes gens travaillaient à percer la foule, je me glisse derrière eux de manière à pouvoir recueillir leur impression sans être aperçu. Nil admirari, ne trouver rien de beau, est l'instinct naturel de tout homme à la mode : aussi, après un examen très-sommaire de mon œuvre, M. de Trailles commença-t-il à lui trouver les défauts les plus

choquants; l'arrôt d*ailleurs fut rendu à voix haute et intelligible, de telle sorte que rien de son dispositif ne devait être perdu pour personne, dans l'étendue d'un certain rayon. Sentant d'autre manière, Marianina écouta le profond discoureur avec quelques haussements d'e'paules; puis, quand il eut uni :

— Quel bonheur, lui dit-elle, que vous soyez venu avec nous ! Sans voire jugement si éclairé, j'étais capable, avec tout le bon public, de trouver cette statue admirable; vraiment, c'est dommage que l'auteur ne soit pas là pour apprendre de vous son métier.

— Mais c'est que justement il est là, derrière vous, dit en riant à gorge déployée une grosse femme que je venais de saluer, une ancienne carrossière qui me loue la maison où est établi mon atelier.

L'instinct l'emporta sur la réflexion , et involontairement Marianina se retourna ; quand elle m'aperçut, un pied de rouge s'étendit sur son visage; moi, je n'eus que le temps de m'esquiver. Une fille qui prenait si vertement mon parti, et qui ensuite se montrait si troublée d'être surprise en cette bienveillance, ne devait pas décidément me voir avec déplaisir; et comme, en définitive, lors de ma première visite, je n'avais été que froidement accueilli, à la suite de l'exposition, nommé chevalier de la Légion d'honneur, je résolus de faire une nouvelle épreuve. Peutêtre la distinction dont je venais d'être l'objet me vaudrait-elle cette fois un traitement meilleur du fier M. de Lanty.

Reçu par un vieux domestique que Marianina affectionnait :

— Ah ! monsieur, me dit-il, il s'est passé ici des choses bien tristes !

— Mais quoi donc? demandai-je vivement.

— Je vais annoncer monsieur, fut sa seule réponse.

Et, un instant après, j'étais introduit dans le cabinet de M. de Lanty.

Cet homme me reçut sans se lever et me salua de cette apostrophe :

— Je vous trouve courageux , monsieur, d'avoir eu la pensée de vous présenter ici.

— Mais je n'y avais pas encore été reçu de Tnanière à croire que j'eusse besoin d'un si grand courage.

— Vous venez sans doute, continua M. de Lanty, chercher ce que vous avez eu la maladresse de laisser dans nos mains ; je vais vous rendre, monsieur, cet objet galant.

Et, s' étant levé, il alla prendre dans un tiroir de son bureau un petit portefeuille élégant qu'il me présenta. Comme je marquais une sorte de stupéfaction :

— Ah! par exemple, ajouta-t-il, les lettres n'y sont pas; j'ai pensé que vous me permettriez de les garder.

— Ce portefeuille, des lettres!... tout ceci, monsieur, est une énigme pour moi.

En ce moment entra madame de Lanty.

— • Que voulez-vous? lui demanda brusquement son mari.

— J'ai su , répondit-elle , que monsieur était ici, et, comme je devais prévoir entre lui et vous une explication désagréable, je fais mon devoir de femme en venant pour m'interposer.

— Votre présence, madame, dis-je alors, n'aura pas de

peine à me conseiller la plus parfaite modération, car évidemment ce qui se passe est le résultat de quelque malentendu.

— Ah! c'est trop fort, dit M. de Lanty en retournant au tiroir dont précédemment le portefeuille était sorti.

Et, un peu après, quand, avec brusquerie, il m'eut mis dans les mains un petit paquet de lettres liées par une faveur rose :

— Je pense, continua-t-il, qu'à ce coup le malentendu va cesser.

Je regardai ces lettres, elles n'étaient point timbrées de la poste et portaient toutes pour suscription : A monsieur Dorlange, ces trois mots écrits d'une main de femme qui m'était inconnue.

— Vous êtes, monsieur, repris-je froidement, plus avancé que moi ; vous avez en votre possession des lettres qui semblent m'appartenir, sans m'être jamais parvenues.

— Ma foi, s'écria M. de Lanty, il faut convenir que vous êtes un comédien admirable ; jamais je n*ai vu jouer avec autant de naturel l'innocence et l'élonnement.

Mais, pendant qu'il prononçait cette phrase, madame de Lanty s'était adroitement placée derrière son mari, et, par une pantomime suppliante et parfaitement signiûcative, elle me conjurait d'accepter la position contre laquelle je me défendais. Mon honneur était trop engagé et je voyais vraiment trop peu clair à ce que je faisais, pour être disposé à me rendre du premier coup. Cherchant donc à m'orienter un peu :

— Mais, monsieur, demandai-je, les lettres, de qui sont-elles donc? qui me les aurait adressées?

2i0 SCiiNES DE LA VIE POLITIQUE.

— De qui sont ces lettres? s'écria M. de Lanty d'un accent qui quittait l'ironie pour tourner à l'indignation.

— Inutile de nier, monsieur, dit alors madame de Lanty; Marianina a tout avoué.

— Mademoiselle Marianina, répondis-je, m'aurait écrit ces lettres? Il y a alors quelque chose de bien simple : qu'on veuille me mettre en sa présence ; de sa bouche, l'affirmation des faits les plus improbables sera tenue par moi pour la vérité.

— Le tour est galant, répliqua M. de Lanty; mais Marianina n'est plus ici, elle est dans un couvent, pour jamais à l'abri de vos entreprises et des entraînements de sa ridicule passion. Si c'est cela que vous êtes venu savoir, vous voilà renseigné. Maintenant, brisons là, car je ne vous cache pas que ma patience, ma modération, ont un terme, si votre impudence n'en a pas.

— Monsieur!... m'écriai-je avec émotion.

Mais, en voyant madame de Lanty faire le geste de me supplier à genoux, je pensai que peut-être l'avenir de Marianina était intéressé à l'attitude que je prendrais. M. de Lanty était d'ailleurs grêle, chétif, il approchait de la soixantaine et paraissait très-consciencieusement convaincu de son outrage imaginaire : je ne relevai donc pas sa dure parole et me retirai sans autre incident.

J'avais espéré que le vieux domestique par lequel j'avais eu comme un avant-goût de cette scène pourrait, à ma sortie, se trouver sur mon passage et me donner quelques explications; mais je ne le vis point, et restai livré sans lumière aucune à l'infini de mes suppositions.

Le lendemain matin, j'étais levé à peine, quand on

LE DfiPDTÉ D'ARCIS. 241

vint m'annoncer M. Tabbé Fontanon. (Voir une Double Famille.) J'ordonne qu'on l'introduise, et bientôt je me trouve en présence d'un grand vieillard au teint bilieux, à la mine sombre et sévère, qui, ayant sans doute la conscience de son mauvais aspect, tâche à le racheter par tout le raffinement de la plus exquise politesse et par une apparence de doucereuse mais glaciale obséquiosité. Une fois qu'il eut pris place :

— Monsieur, me dit-il, madame la comtesse de Lanty m'a fait l'honneur de me donner la direction de sa conscience. J'ai su par elle une scène qui s'est passée hier entre vous et son mari. La prudence ne lui permettant pas de vous donner elle-même quelques explications auxquelles vous avez un droit incontestable, je me suis chargé de vous les transmettre, et c'est dans cet intérêt que vous me voyez ici.

— Je vous écoute, monsieur, me contentai-je de répondre.

— 11 y a quelques semaines, reprit l'abbé, M. de Lanty fit l'acquisition d'une terre dans les environs de Paris, et, profitant des premiers beaux jours du printemps, il alla aussitôt s'y installer avec toute sa famille. M. de Lanty dort peu; et, une nuit qu'il était éveillé sans avoir chez lui de lumière, il crut entendre un bruit de pas sous sa fenêtre, qu'il ouvrit aussitôt, en interpellant d'un « Qui va là? » bien accentué le visiteur nocturne, dont il croyait s'être avisé. Il ne s'était pas trompé, il y avait quelqu'un, quelqu'un qui ne répondit pas et qui prit aussitôt la fuite, sans que deux coups de pistolet que lâcha aussitôt M. de Lanty produisissent aucun effet. D'abord, on crut à une

tentative de vol ; mais cette version était peu probable ; le château n'était pas meublé, les nouveaux propriétaires étaient venus y camper pour très-peu de temps : les voleurs, qui d'ordinaire prennent langue, ne devaient donc pas s'attendre à y trouver beaucoup d'objets de valeur; d'ailleurs, un autre renseignement vint donner aux soupçons de M. de Lanty une direction tout autre. 11 apprit que, deux jours après son arrivée, un beau monsieur était venu prendre une chambre dans un cabaret au village avoisinant le château ; que ce monsieur paraissait se cacher, et que plusieurs fois il était sorti la nuit;dès lors, il ne s'agissait plus d'un voleur, mais bien d*un amoureux...

— Je ne sache pas, monsieur l'abbé, dis-je en mtcTrornpant, de romancier qui conte mieux que vous.

J'espérais par cette assimilation peu édifiante décider le conteur à précipiter son allure, car tu comprends mon impatience d'arriver au fait.

— 11 s'agit malheureusement, reprit l'abbé, d'une réalité sérieuse. Vous allez en juger. M. de Lanty depuis longtemps observait sa fille, chez laquelle des passions ardentes lui paraissaient prochainement devoir faire explosion. Vous-même, monsieur, d'abord, à Rome, lui aviez donné quelques inquiétudes...

— Bien gratuites, monsieur l'abbé, interrompis-je.

— Oui, je sais que, dans vos rapports avec mademoiselle de Lanty, vous n'avez pas cessé d'être parfaitement convenable. D'ailleurs, le départ de Rome coupa court à cette première sollicitude ; mais, à Paris, une autre personne parut vivement occuper notre jeune tête, et, d'un

LE DliPUTE D'ARCIS. 243

instant à Tautre, M. de Lanty se proposait d'avoir avec elle, à ce sujet, une explication. Or, rhomme dont elle semblait éprise est un personnage audacieux, entreprenant, trôs-capablo de tout risquer pour compromettre une héritière. Interrogée sur la question .de savoir si, par quelques légèretés, elle avait encouragé ou du moins lait naître l'idée de Tinsoleiite démarche dont on recherchait l'auteur, mademoiselle de Lanty eut une attitude à éloigner tous les soupçons.

— Je l'aurais juré! m'éeriai-je.

— Attendez, reprit Tabbé. Une femme de chambre fut alors accusée, et aussitôt elle reçut ordre de quitter la maison. Le père de cette fille est un homme violent, et, en rentrant chez lui chargée de cette honte, elle devait s'attendre au traitement le plus rigoureux. Mademoiselle de Lanty, il faut lui rendre cette justice, eut un mouvement chrétien : elle ne voulut pas qu'une innocente payât pour elle; allant se jeter aux pieds de son père, elle lui avoua que la visite nocturne était réellement à son adresse, et, sans Tavoir positivement autorisée, jusqu'à un certain point elle ne s'en étonnait pas. Le nom de l'audacieux, aussitôt M. de Lanty le prononça; mais la coupable ne voulut pas convenir que son père fût dans la vérité, et en même temps elle refusa de substituer un autre nom à celui qu'elle désavouait. La journée passée dans cette lutte, M. de Lanty espéra la finir en chargeant sa femme de le remplacer là où il avait échoué. Il pensait avec raison que de mère à fille il y aurait plus d'expansion et de franchise. En effet, seule à seule avec madame de Lanty, Marianina finit par avouer que les soupçons

de son père avaient porté juste; mais en même temps elle donna de sa réticence obstinée un motif qui ne laissait pas de mériter grande considération. L'homme dont elle avait encouragé les entreprises a eu dans sa vie plusieurs duels heureux. Il est posé par sa naissance sur un pied de parfaite égalité avec MM. de Lanty, vit dans lo même monde , a , par conséquent , la chance continuelle de se rencontrer avec eux. De grands malheurs, dès lors, n'étaient ils pas à craindre? Le moyen que le père ou le fils supportassent sa présence sans lui demander compte d'une conduite si insultante à l'honneur de leur maison? Que faire alors? C'est à la jeune imprudente que vint cette idée : jeter à M. de Lanty un nom qui, en lui laissant toute sa colère, ne lui fît pas une nécessité de la vengeance.

— J'entends, interrompis-je, le nom d'un homme q. i ne fût pas né, un personnage sans conséquence, un artiste, par exemple, un sculpteur ou autre faquin de cette espèce...

— Je crois, monsieur, reprit l'abbé, que vous prêtez à mademoiselle de Lanty un sentiment qui lui est bien étranger. Elle n'a, à mon avis, que trop d'entraînement vers les arts, et c'est peut-être ce qui a amené chez elle ce fatal bouillonnement de l'imagination. Ce qui la décida à se réfugier dans votre nom contre les désastres qu'elle entrevoyait, ce fut le souvenir des doutes que précédemment M. de Lanty avait eus à votre sujet; vous étiez pour elle un complice plus vraisemblable, je crois pouvoir assurer qu'elle ne vit rien au delà.

— Mais enfin, monsieur l'abbé, ce portefeuille, ces lettres qui, dans la scène d'hier, ont joué un rôle si étrange?

— Tout cela est encore une invention de Marianina ; et, quoique, dans la circonstance, les singulières ressources de son esprit aient été tournées à bien, c'est surtout par ce côté, si elle était restée dans le monde, que son avenir m'eût paru effrayant. Une fois convenu, avec madame de Lanly, que vous seriez donné pour le promeneur nocturne, il fallait entourer cet aveu des conditions les plus favorables pour en assurer le succès. Au lieu de le parler, cette terrible fille imagina de le mettre en action. Elle passa la nuit à écrire les lettres qui vous ont été montrées. Des papiers différents, l'écriture diversifiée avec soin, jusqu'à Tencre, dont elle eut soin de modifier les teintes, rien ne fut oublié par elle. Ces lettres écrites, elles furent placées dans ce portefeuille que M. de Lanty ne lui connaissait pas ; puis, après avoir fait flairer le tout à un chien de chasse que sa rare intelligence a investi du privilège de paraître dans les appartements, elle alla jeter ce singulier dépôt dans un des massifs du parc, et revint d'elle-même s'offrir aux impatientes investigations de son père. Pendant qu'entre eux recommençait un vif débat, paraît le chien rapportant à sa jeune maîtresse le portefeuille; en voyant un émoi admirablement bien joué, M. de Lanty s'empare de l'objet suspect, et tout alors lui paraît clair dans le sens de l'illusion qu'on a pris soin de lui ménager.

— Tous ces détails, demandai-je d'un air de très-médiocre crédulité, vous ont été conlés par madame de Lanty?

— Confiés, monsieur, et vous en avez vous-même hier éprouvé la vérité. Par votre résistance à en accepter la

donnée, vous pouvez tout compromeLtre, et c'est pour cela que madame de Lanty est intervenue., Je suis chargé par elle de vous remercier de votre connivence, au moins passive, dans ce pieux mensonge; elle n'a pas cru pouvoir mieux vous témoigner sa profonde gratitude qu'en vous en faisant connaître tout le secret et en le remettant à votre discréiion.

— Et mademoiselle Marianina? demandai-je.

— Ainsi que vous Ta dit M. de Lanty, elle a été immédiatement dirigée sur un couvent d'Italie. Afin d'éviter tout scandale, on lui a prêté la grâce d'une vocation subite pour la vie religieuse. Elle-même décidera de son avenir par l'attitude qu'elle gardera.

Quand mon amour-propre n'aurait pas eu tant à souffrir de la vérité de cette histoire, je l'eusse encore mise en doute, car ne te semble-t-elle pas bien romanesque? Depuis, une explication est survenue, qui à toute force, pourrait en donner la clef. Dernièrement, le frère de Marianina a épousé une Allemande d'une famille grandducale. D'énormes sacrifices ont du être demandés aux Lanty pour rendre possible une pareille alliance, et Marianina, avantagée par le testament de son grand-oncle et ensuite exbérédée au moyen du couvent, n'aurait-elle pas fait les frais de cette union princière? Autre version : Marianina éprouverait réellement pour moi le sentiment qu'exprimaient ses lettres; elle aurait fait l'enfantillage de les écrire, sans toutefois les envoyer. Quelque fâcheux hasard les aurait fait découvrir dans ses mains : alors, pour la punir non pas de les avoir écrites, mais de les avoir pensées, on l'aurait confinée dans un couvent; et moi,

pour me dégoûter d'elle, on m'aurait bâti l'histoire de cet autre amour, où je joue le rôle peu agréable de paratonnerre. Avec ces Lanty, tout est croyable ; outre que le chef.de cette famille m'a toujours paru un caractère d'une grande profondeur et capable an besoin des conceptions les plus noires, imagine ces gens, ayant toute leur vie couché, pour ainsi dire, avec le secret d'une fortune dont l'origine est ignoble, ne doivent-ils pas s'être, à la longue, rompus à toute espèce d'intrigues, et crois-tu , de leur part, à quelque vergogne dans l'emploi des moyens? J'ajoute que roflicieuse intervention de l'abbé Fontanon autorise toutes les pensées mauvaises. J'ai pris mes renseignements sur lui : c'est un de ces méchants prêtres toujours empress33 de s'ingérer dans les intérêts secrets des familles, et qui jadis brouilla le ménage de M. de Granville, procureur général près la cour royale de Paris, sous la Restauration.

Quoi qu'il en soit, le vrai et le faux de mes suppositions, je l'ignore, et, selon toute apparence, je l'ignorerai longtemps. Mais, tu le comprends, planant sur toutes ces ténèbres, la pensée de Marianina doit être pour moi un point lumineux qui, malgré moi, attire mon œil. Faut-il l'aimer? faut-il la haïr et la mépriser? Voilà ce que je me demande tous les' jours, et à ce régime d'incertitude le souvenir d'une femme a bien plutôt, je crois, la chance de s'installer que celle de se perdre. Maintenant, n'est-ce pas une diabolique combinaison que justement à mon ciseau on vienne demander une pâle fille des cloîtres? Ma- •mémoire, en ce cas, ne devenait-elle pas de nécessité mon imagination, et pouvais-je inventer autre chose que l'ob-

248 SCÈNES DE LA VIE POLITIQUlî.

sédante image si profondément gravée dans mon esprit ? Sur ce, survient une Marianina en chair et en os, et parce que, pour la plus grande commodité de son travail, Tartiste profite de cette faveur du ^hasard, il devra du même coup avoir opéré le transport de son cœur; et de plain-pied , à ma charmante élève mise encore en relief par la double auréole du fruit défendu et du mystère, se substituerait la glaciale madame de TEstorade? D'un mot, il faut en finir avec toutes tes suppositions. L'autre jour, à rien n'a tenu qu'à sa prétendue rivale je contasse tout le roman de mademoiselle de Lanty. Si j'avais quelque prétention sur cette femme, qui ne sait rien aimer que ses enfants, une belle cour, il faut en convenir, que je lui faisais avec mon récit! Donc, pour nous résumer, l'opinion de M. Bixiou, je m'en soucie à peu près comme des roses de l'an passé. Donc, je ne sais pas si j'aime Ilarianina; mais je suis bien sûr de n'aimer point madame de l'Estorade. Voilà, ce semble, répondre franc et clair. Maintenant, laissons faire l'avenir, qui est notre maître à tous.

LA COMTESSE DE l'eSTORADE A MADAME OCTAVE DE CAMPS.

Paris, avril 1839.

Chère madame, M. Dorlange vint hier au soir nous faire ses adieux. Il part aujourd'hui pour Arcis-sur-Aube» où il va faire l'inauguration de 5a statue. C'est là aussi qtie les journaux de l'opposition le portent candidat. M. de l'Estorade prétend que la localité ne pouvait pas être plus mal choisie et qu'elle ne laisse à sa nomination aucune

LE DÉPUTÉ D'AKCIS. 249

cance ; mais ce n*est pas là la question. M. Dorlange arriva chez moi de bonne heure; j'étais seule; M. de TEstorade dînait chez le ministre de l'intérieur, et les enfants, qui, dans la journée, avaient fait une grande promenade, avaient eux-mêmes demandé à devancer l'heure habituelle de leur coucher. Le tête-à-tête interrompu par madame de la Bastie se trouvait donc tout naturellement renoue, et j'allais demander à M. Dorlange la continuation de l'histoire dont il ne m'a encore dit que les derniers mots, quand survint notre vieux Lucas m'apportant une lettre. Elle était de mon Armand ; il me faisait savoir que, depuis le matin, il était très-souffrant à l'infirmerie.

— Faites atteler, dis-je à Lucas avec l'émoi que vous supposez.

— Mais, madame, me répond Lucas, monsieur a demandé la voiture pour huit heures et demie, et Tony est déjà parti.

— Alors, ayez-moi une citadine.

— Je ne sais pas si j'en trouverai, me dit notre vieux serviteur, qui est l'homme aux difficultés; depuis un moment, il tombe de l'eau.

Sans tenir aucun compte de cette remarque et sans plus penser à M. Dorlange, que je laisse assez empêché de se retirer avant d'avoir pris congé, je passe dans ma chambre à coucher pour melire mon châle et mon chapeau. Ma toilette lestement faite, je reviens au salon, où je retrouve mon visiteur.

— Vous m'excuserez, monsieur, lui dis-je alors, de vous quitter si brusquement : je cours au collège Henri IV. Jamais je ne saurais passer une nuit dans l'anxiété où vient

de me jeter une lettre de mon ûls, m'annonçant que depuis ce matin il est à l'infirmerie.

— Mais, me répond M. Dorlange, vous ne vous rendez pas seule, en voiture de louage, dans un quartier perdu?

— Lucas m'accompagnera.

A ce moment rentre Lucas. Sa prédiction s'était réalisée, pas une voiture sur les places; il pleuvait à torrents. Le temps s'écoulait; déjà il était presque heure indue pour se présenter au collège, où, après neuf heures, tout, le monde est couché.

— Il faut prendre un parti, dis-je à Lucas; allez mettre une chaussure un peu forte, et vous m'accompagnerez avec un parapluie.

Aussitôt, je vis la figure de Lucas s'allonger; il n'est plus jeune, il aime ses aises, et tous les hivers se plaint d'un rhumatisme. A plusieurs objections dont il s'avise coup sur coup : qu'il est bien tard; que nous allons révolutionner \e collège; que xe m'expose à prendre un rliume; que M. Armand ne doit pas être bien malade puisqu'il a pu écrire lui-même, il est clair que mon plan de campagne n'agrée pas du tout à mon vieux compagnon. M. Dorlange offre alors obligeamment de faire la course à ma place et de venu: me rendre compte; mais ce terme moyen n'arrangeait rien, j'avais besoin de voir moi-même pour être rassurée. L'ayant donc remercié :

— Voyons, Lucas, dis-je avec autorité, allez vous disposer, et revenez vite, car une chose est vraie dans toutes vos remarques : il se fait tard.

Mais, se voyant ainsi acculé, Lucas lève résolument l'étendard de la révolte :

— Il n'est pas possible, dit-il, que madame sorte à pied par un temps pareil, et je n'ai pas envie que monsieur me fasse une scène pour m'être prêté à une si singulière idée.

— Ainsi, vous ne jugez pas à propos de m'obéir? Madame sait bien que, pour quelque chose d'utile

et de raisonnable, je serais à ses ordres, fallût-il passer au milieu du feu I

Sans doute, la chaleur est recommandée pour les humatismes, mais la pluie leur est contraire.

Me tournant alors vers M. Dorlange, sans écouter k réponse du vieux réfractaire :

— Puisque, lui dis-je, vous vous offriez à entreprendre seul ce voyage, j'ose espérer que vous voudrez bien ne pas me refuser votre bras.

— Je suis comme Lucas, répondit-il, je ne trouve pas cette promenade absolument indispensable; mais, moi, je n'ai pas peur d'être grondé par M. de TEstorade, j'aurai donc l'honneur de vous accompagner.

Nous sortons; et, tout en descendant l'escalier, je pensais, à part moi, que la vie est pleine d'occurrences singulières. Voilà un homme dont je ne suis pas sûre, qui, deux mois auparavant, manœuvrait autour de moi avec tout l'air d'un forban, et auquel je suis amenée à me livrer en toute confiance et dans des conditions qu'oserait à peine rêver l'amant le plus favorisé. La vérité est qu'il faisait un temps effroyable; nous n'avions pas marché cinquante pas, que, malgré le vaste parapluie de Lucas, tenu par M. Dorlange de manière à m'abriter à ses dépens, nous étions inondés. Ici , nouvelle quoique heureuse complication. Une voiture vient à passer; M. Dorlange interpelle le

cocher : elle était vide. Dire à mon cavalier que je n'entendais pas permettre qu'il y montât avec moi était presque impossible. Outre que cette défiance eût été du dernier désobligeant, n'était-ce pas moi-même beaucoup me descendre que de la témoigner? Voyez pourtant, chère madame , comme il y a des pentes glissantes, et comme on peut dire que, depuis Énée et Didon, les averses ont toujours fait les affaires des amoureux! En voiture, on cause mal; le bruit des roues et des glaces fait qu'on est obligé d'élever la voix. D'ailleurs, M. Dorlange me savait sous le coup d'une vive préoccupation ; il eut donc le bon goût de ne pas prétendre à une conversation réglée, et de rompre seulement de temps à autre, par quelques phrases, un silence que la situation ne comportait pas non plus trop absolu. Arrivés au collège, M. Dorlange, après être descendu pour me donner la main, comprend de luimême qu'il ne doit pas entrer avec moi, et il remonte dans la voiture pour m' attendre. M. Armand m'avait fait la grâce d'une sorte de mystification. Sa grande indisposition se réduisait à un mal de tête qui, depuis le moment où il m'avait écrit, s'était même dissipé. Pour ordonner quelque chose, le médecin, qui l'avait vu dans la journée, avait prescrit une infusion de tilleul en lui disant que le lendemain il serait en état de retourner à ses études. J'avais pris une massue pour tuer une puce, et commis une manière d'énormité pour venir, à l'heure où tout le personnel bien portant était au lit depuis longtemps, voir monsieur mon fils encore debout, et faisant gravement, avec un des infirmiers, une partie d'échecs. Au sortir de ma belle expédition, la pluie avait entièrement cessé, et

un beau clair de lune argentait le pavé des rues lavées à grande eau et ne conservant plus trace de boue. J'avais eu le cœur si serré, que j'éprouvais le besoin de respirer le grand air. J'engageai donc M. Dorlange à renvoyer la voiture, et nous revînmes à pied. C'était lui faire la partie belle; du Panthéon à la rue de Varenne, on a le temps de se dire bien des choses ; mais M. Dorlange parut si peu disposé à abuser de la situation, que, prenant son texte de la frasque de M. Armand, il entama une dissertation sur le danger de gâter les enfants; ce sujet ne m*est point agréable, il aurait dû s'en apercevoir à la façon un peu rêche dont je me prêtais à la conversation.

— Voyons, pensai-je, il faut pourtant en finir avec celte histoire toujours interrompue et qui ressemble à la fameuse histoire du chevrier de Sancho, laquelle avait pour spécialité de ne pouvoir être contée.

Coupant donc court aux théories d'éducation ;

— La confidence que vous aviez commencé de me faire, dis-je à mon grave interlocuteur, le moment, il me semble, ne serait pas mal choisi pour la reprendre. Ici, nous sommes sûrs que personne ne viendra se jeter à la traverse.

— J'ai peur, me répondit M. Dorlange, d'être mauvais )nteur; l'autre jour, j'ai dépensé toute ma verve à faire Marie-Gaston le même récit.

— Mais cela, remarquai-je en riant, est contre votre îliéorie du secret, où un tiers seulement est de trop.

— Oh ! Marie-Gaston et moi ne comptons que pour un ; d'ailleurs, li fallait bien répondre aux bizarres idées qu'il s'était faites à votre sujet et au mien.

— Gomment! à mon sujet?

— Oui, il prétondait qu'à trop regarder le soleil, on res'.e ébloui de ses rayons.

— Ce qui veut dire, en parlant d'une manière moins mélaplioriqae?

— Qu'attendu les étrangetés dont a été entouré pour moi l'honneur de votre connaissance, je pourrais bien être exposé à ne pas garder auprès de vous, madame, toute ma raison et tout mon sang-froid.

— Et votre histoire répond à cette visée de M. Marie- Gaston ?

— Vous allez en juger, repartit M. Dorlange.

xUors, sans plus de préambule, il me fit un assez long récit que je ne vous transmets pas, chère madame, parce que, d'une part, il me paraît tout à fait indifférent à vos fonctions directoriales, et que, d'une autre, il implique un secret de famille qui engage ma discrétion beaucoup plus sérieusement que je ne l'avais d'abord supposé.

En somme, ce qui résulte de cette histoire, c'est que M. Dorlange est amoureux de la femme qui avait posé dans son imagination pour la Sainte Ursule; mais, comme il faut ajouter que cette femme a bien l'air d'être à tout jamais perdue pour lui, il ne me sembla pas du tout impossible qu'à la longue il ne vînt à me transporter le sentiment qu'il paraît lui garder encore aujourd'hui. Aussi, quand, après avoir fini son récit, il me demanda si je ne trouvais pas qu'il fût une réponse bien victorieuse aux appréhensions ridicules de notre ami :

— La modestie, lui ropondis-je, me fait un devoir de partager votre sécurité; cependant, on prétend qu'à l'ar-

LE DKPUTr: D'ARCiS. 2J5

mée beaucoup de projocliles tuent les gens par ricochet.

— Ainsi, vous mo croyez coupable de l'impertinence que Mule-Gaston me fait l'honneur de redouter pour moi?

— Je nn sais pas si vous seriez un impertinent, repartis-je avec une pointe de sécheresse, mais, pour peu que cette fantaisie vous tînt fort au cœur, je vous trouverais, je Tavoue, un homme fort à plaindre.

La riposte fut vive.

— Eh bien, madame, me répondit M. Dorlange, no me plaignez pas : selon moi , un premier amour est une vaccine qui dispense d*en gagner un second.

La conversation en resta là; le récit avait pris du temps et nous étions arrivés à ma porte. Je dus engager M. Dorlange à monter, politesse qu'il accepta en remarquant que M. de l'Estorade serait sans doute rentré et qu'il pourrait prendre congé de lui. Mon mari était en effet de retour. Je ne sais si, prenant les devants contre les reproches que j'étais en droit de lui adresser, Lucas s'était étudié à envenimer ma démarche; ou si, pour la première fois de sa vie, en présence de mon escapade maternelle, éprouvant un mouvement de jalousie, M. de TEstorade se trouva d'autant moins maître de le cacher, que ce sentiment lui était moins familier : toujours est-il qu'il nous fit la réception la plus verte, me disant qu'il était inouï qu'on eût l'idée de sortir à une pareille heure, par un pareil temps, pour aller prendre des nouvelles d'un malade qui, annonçant lui-même sa maladie, montrait parla même que son indisposition n'avait pas la moindre gravité.

Après l'avoir laissé pendant quelque temps être par-

faitement inconvenant, trouvant qu'il était temps de couper court à cette scène :

— Enfin, lui dis-je d'un ton péremptoire, je voulais dormir cette nuit ; je suis donc allée au collège par une pluie battante ; m'en voilà revenue par un magnifique clair de lune, et je vous prie de remarquer qu'après avoir bien voulu prendre la peine de ra'accompagner, monsieur, qui nous quitte demain, a pris celle de remonter jusqu'ici afin de vous faire ses adieux.

J'ai habituellement trop d'empire sur M. de l'Estorade pour que ce rappel à l'ordre ne fît pas son effet ; mais décidément je vis qu'il y avait, dans son fait, du mari mécontent, car, ayant voulu faire de M. Dorlange une diversion, bientôt je m'aperçus que j'en avais fait une proie pour la mauvaise humeur de mon ogre de mari, qui se tourna tout entière de son côté. Après lui avoir dit que, chez le ministre oii il venait de dîner, il avait été fort question de sa candidature, M. de l'Estorade commença par lui distiller avec amour toutes les raisons qu'il avait de craindre pour lui un éclatant échec; que le collège d'Arcis-sur-Aube était un de ceux où le ministère était le plus sûr de son fait ; qu'on avait envoyé là un homme d'une habileté rare, qui déjà, depuis plusieurs jours, travaillait l'élection et avait fait passer au gouvernement les nouvelles les plus triomphantes. Mais ce n'était laque des généralités, auxquelles d'ailleurs M. Dorlange répondit avec une grande modestie et avec toute l'apparence d'un homme ayant d'avance pris son parti des fortunes diverses auxquelles pouvait être exposée son élection. M. de l'Estorade lui gardait un dernier trait, qui,

dans la situation donnée, devenait d'un effet merveilleux, puisque du même coup il atteignait le candidat et le galant, en supposant que galant il y eût.

— Écoutez, mon cher monsieur, dit M. de l'Estorade à sa victime, quand on court la carrière électorale, il faut se représenter qu'on met tout au jeu : sa vie publique comme sa vie privée. Dans votre présent, dans votre passé, les adversaires fouillent d'une main impitoyable, et malheur, ma foi ! à qui se présente avec le moindre côté véreux. Eh bien, je ne dois pas vous le cacher : ce soir, chez le ministre, il a été fort question d'un petit scandale qui, très-véniel dans la vie d'un artiste, prend tout à coup dans celle d'un mandataire du pays une proportion beaucoup plus grave. Vous me comprenez : je veux parler de cette belle Italienne installée dans votre maison ; prenez-y garde, il pourrait bien vous être demandé compte par quelque électeur puritain de la moralité plus ou moins problématique de sa présence chez vous.

La réplique de M. Dorlange fut très-digne.

— A ceux, répondit-il, qui pourraient avoir la pensée de m'interroger sur ce détail de ma vie privée, je ne souhaite qu'une chose : c'est de n'avoir pas dans la leur un plus mauvais souvenir. Si déjà, durant notre trajet du collège ici, je n'avais pas assommé madame d'une interminable histoire, je vous conterais, monsieur le comte, celle de ma belle Italienne, et vous verriez que sa présence chez moi ne doit rien me faire perdre de l'estime que jusqu'ici vous avez bien voulu me témoigner.

— Mais, repartit M. de l'Estorade, se radoucissant tout à coup en apprenant que notre longue course s'était em-

ployée à raconter des histoires, vous prenez mon observation bien au tragique ! Moi-même, je vous le disais tout à l'heure : qu'un artiste ait chez lui un beau modèle, il n'y a rien là que de très-naturel, mais ce n'est pas un meuble à l'usage de MM. les hommes politiques...

— Ce qui paraît être mieux à leur usage, reprit avec une certaine animation M. Dorlange, c'est le parti que l'on peut tirer d'une calomnie acceptée avec un mauvais empressement et avant toute vérification. Du reste, loin de craindre une explication sur le sujet dont vous m'entretenez, je la désire, et le ministère me rendrait grand service en chargeant cet agent si merveilleusement habile, qu'il a placé sur mon chemin, de soulever devant les électeurs cette délicate question.

— Enfin, vous partez demain? demanda M. de l'Estorade, voyant qu'il s'était engagé dans une voie où, au lieu de ménager de la confusion à M. Dorlange, il lui avait, au contraire, fourni l'occasion de répondre avec une certaine hauteur de ton et de paioles.

— Oui, et d'assez bonne heure, en sorte que je vais avoir l'honneur de prendre congé de vous, car j'ai encore quelques préparatifs à terminer.

Là-dessus, M. Doriange se leva, et, après m'avoir adressé un salut assez cérémonieux sans donner la main à M. de l'Estorade, qui de son côté ne la lui tendit pas, il sortit de l'appartement.

Pour éviter une explication qui entre nous était inévitab.'e :

— Ah çà! qu'avait donc Armand? demanda M. de l'Estorade.

LK DÉPUTÉ D'AnCIS. 259

— Ce qu'avait Armand importe peu, répondis-je, et vous vous en êtes douté en me voyant revenir sans lui, ot no pas témoigner la moindre émotion; mais ce qui serait plus intéressant à savoir, c*est ce que vous-même avez ce soir, car jamais je ne vous vis si à contre-temps, si aigre et si désobligeant.

— Owoi ! parce que j*ai dit à un candidat ridicule qu'il devait prendre le deuil de sa députalion?

— D'abord, ce n'était pas un compliment à faire, et, dans tous les cas, le moment était mal choisi avec un homme auquel mon émoi maternel venait d'imposer une atroce corvée.

— Je n'aime pas les officieux, répliqua M. de l'Estorade en haussant beaucoup plus le ton qu'il ne le fait d'ordinaire avec moi. Après tout, si ce monsieur ne s'était pas trouvé là pour vous offrir son bras, vous n'eussiez pas fait cette inconvenante promenade.

— Vous vous trompez, et je l'eusse faite d'une façon plus inconvenante encore, car j'eusse été seule au colléjje, vos gens étant ici les maîtres et ayant refusé de m' accompagner.

— Mais, enfin, vous admettez bien que, si quelqu'un vous eût rencontrée à neuf heures et demie du soir, dans le quartier du Panthéon, bras dessus, bras dessous, avec M. Dorlange, la chose eût au moins paru singulière.

Ayant l'air de découvrir ce que je savais depuis une heure :

— Mon Dieu, monsieur, m'écriai-je, après quinze ans de mariage, me feriez -vous pour la première fois Tiionneur d'être jaloux? Alors, je m'explique que, malgré votre

respect pour les convenances , vous ayez profité de ma présence pour entreprendre M. Dorlange sur le sujet, assez peu convenable, de cette femme que Ton croit sa maîtresse; c'était de la bonne perfidie bien noire, et vous jouiez à le ruiner dans mon esprit.

Ainsi percé à jour, mon pauvre mari battit la campagne et n'eut enfin d'autre ressource que celle de sonner Lucas, auquel il fit une rude semonce; cela mit fin à l'explication. Toutefois , quoique ayant remporté cette facile victoire, les grands petits événements de cette soirée ne me laissent pas moins sous une détestable impression. Je revenais contente, je croyais savoir enfin à quoi m'en tenir avec M. Dorlange. Pour être franche, je ne dois pas vous cacher qu'au moment où il me jeta son fameux : Ne me plaignez pas, comme les femmes sont toujours un peu femmes, j'avais senti comme un petit froissement à mon amour -propre; mais, tout en montant l'escalier, je m'étais dit que la manière vive et accentuée dont était partie cette parole devait lui prêter grande créance. C'était bien la naïve et franche explosion d'un sentiment vrai; ce sentiment ne s'adressait pas à moi, il se portait énergiquement ailleurs. Je devais donc être pleinement rassurée. Mais que pensez-vous de cette habileté conjugale, qui, en voulant compromettre auprès de moi un homme dont je ne m'étais que trop occupée, lui fournit l'occasion de paraître dans un plus beau jour et de s'y donner un nouveau relief? Car, il n'y avait pas à s'y méprendre, l'espèce d'émotion avec laquelle M. Dorlange a repoussé l'insinuation dont il se voyait l'objet était le cri d'une conscience qui vit en paix avec elle-même, et qui se sent

le moyen de confondre la calomnie. Alors, chère madame, je vous le demande, quel est donc cet homme dont on ne peut trouver le côté vulnérable, et qu'en deux ou trois circonstances nous avons vu héroïque, et cela presque sans qu'il ait l'air de s'en apercevoir, comme s'il n'habitait jamais que les hauteurs et que la grandeur fût son élément? Comment, en dépit de toutes les apparences contraires, cette Italienne ne lui serait rien? Ainsi, au milieu de nos petites mœurs étiolées, il se trouverait encore des caractères assez forts pour courir sur le penchant des occasions les plus périlleuses sans jamais y tomber! Quelle nature que celle qui peut ainsi traverser tous les buissons sans y rien laisser de sa laine ! Et de cet homme si exceptionnel, je pensais à faire un ami...

Oh! que je ne m'y jouerai pas! Qu'il vienne enfin à s'assurer, ce Dante Alighieri de la sculpture, que sa Béatrice ne lui sera jamais rendue et que, tout à coup, comme déjà il l'a fait une fois, il se retourne de mon côté; mais que deviendrai-je? Est-on jamais assurée contre la puissance de fascination que doivent exercer de pareils hommes? Comme disait M. de Montriveau à la pauvre duchesse de Langeais, non-seulement il ne faut pas toucher à la hache, mais il faut encore soigneusement s'en tenir à distance, de peur qu'un des rayons de ce fer poli et brillant ne vienne à vous frapper dans les yeux. Heureusement, voilà M. de TEstorade déjà mal disposé pour ce dangereux homme; mais qu'il soit tranquille, M. le comte, j'aurai soin d'entretenir et de cultiver ce germe d'hostilité naissante. Après cela, si M. Dorlange venait à être nommé, lui et mon mari seront dans deux camps

opposés, et la passion politique, Dieu merci! a souvent coupé court à des intimités plus anciennes et mieux installées que celle-ci. — Mnis il e?.t le sauveur de votre fille; mais vous aviez peur d'être aimée, et il ne songe pas à VOUS; mais c'est un homme distingué par l'esprit et par la liautem' des sentiments, et auquel vous n'avez pas un reproche à adresser ! — Des raisons que tout cela, chère madame! Suffit qu'il me fasse peur. Or, quand j'ai peur, je ne discute ni ne raisonne, je regarde seulement si j'ai encore assez de jambes et d'haleine, et tout naïvement je me mets à fuir jusqu'à ce que je me sente en sûreté.

DORLANGE A MARIE-GASTON.

Paris, avril 1839.

En revenant de chez les l'Estorade, auxquels j'étais allé faire mes adieux, je trouve, cher ami, la lettre par laquelle tu m'annonces ta prochaine arrivée. Je t'attendrai toute la journée de demain; mais, le soir, sans plus de remise, je me mets en route pour Arcis-sur-Aube, où, d'ici à une huilL 'ne, se sera fait le dénoûment de mon imbroglio politique. Quels tenants et aboutissants je puis avoir dans cette cité champenoise que j'aspire, à ce qu'il paraît, à représenter; sur quel concours et sur quel appui je dois compter; en un mot, qui s'est occupé de faire mon lit électoral? tout cela, je l'ignore aussi parfaitement que l'an passé, à l'époque où, pour la première fois, je reçus la nouvelle de ma vocation parlementaire. Il y a quelques jours seulemom, j'ai reçu, timbrée de Paris, cette fois, et non plus

do Stockholm, une communication émanant de la chancellerie paternelle. A voir la teneur de ce document, je r.e serais pas étonné que les éminentes fonctions remplies dans une cour du Nord par le mystérieux auteur de mes jours fussent tout simplement celles de caporal prussien ; car il est impossible de faire passer des instructions sur un ton plus impératif, plus péremptoire, et en s'ingéniant aussi désespérément des plus minutieux détails. La note porte pour titre, en vedette :

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