‹ Le député dA̓rcis (volume 2)Chapitre 4 sur 4 · CE QUE DOIT FAIRE MONSIEUR MON FILS · texte numérisé non relu

CE QUE DOIT FAIRE MONSIEUR MON FILS

Au reçu de la présente, je dois mettre en route la Sainte Ursule, présider moi-même à l’emballage et à la mise en caisse, et ensuite adresser, par le roulage accéléré, à la mère Marie des Anges, supérieure de la communauté des dames ursulines d’Arcis-sur-Âube (Aube). Tu comprends? en effet, sans cette indication supplémentaire, on pourrait croire qu'A-ixis-sur-Aube est situé dans le département de la Gironde ou dans le département du Finistère... Je dois ensuite faire un marché avec le commissionnaire expéditeur, pour que le colis (ma Sainte Ursule devient un colis) soit déchargé expressément à la porte de la chapelle du couvent. Puis ordre m’est intimé de suivre à très-peu de jours de distance, de manière à être rendu, pour le plus tard, le 2 mai, audit Arcis-sur-Aube. Tu vois, la chose se traite militairement; si bien qu’au lieu de demander un passeport, j’eus un moment l’idée de passer au bureau de l’intendance militaire, afin de me faire délivrer une feuille de route , et de voyager par étapes à trois sous

par lieue. L’hôtel où je dois descendre est prévu et indiqué. Je suis attendu à l’hôtel de la Poste; ainsi, j’aurais eu plus de goût pour les Trois Maures ou le Lion d’argent, qui doivent se trouver à Arcis comme ailleurs, impossible de me passer cette fantaisie. Enfin, j’ai commandement, la veille de mon départ, de faire annoncer dans les journaux dont je dispose que je me présente comme candidat dans l’arrondissement électoral d’Arcissur-Aube (Aube), mais en évitant de faire une profession de foi qui serait à la fois inutile et prématurée. Reste une injonction qui, tout en m’humiliant un peu, ne laisse pas de me donner quelque foi dans tout ce qui m’arrive. Le matin même de mon départ, je passerai chez les frères Mongenod, et j’y retirerai une nouvelle somme de deux cent cinqurnte mille francs qui doit y être déposée à mon mm; mettre le plus grand soin, ajoutent mes instructions, en transportant cet argent de Paris a Arcis-sur-Aube, à ce qu’il ne soit ni perdu ni volé. Que penses-tu, cher ami, de ce dernier article? Cette somme doit être déposée : elle pourrait donc ne pas l’être, et si elle ne l’était pas? Et puis qu’en ferai-je à Arcis? Je vais donc aborder mon élection à la façon anglaise, c’est pour cela sans doute qu’une profession de foi serait inutile et prématurée. Quant à la recommandation de ne perdre ni de me laisser voler la somme dont je serai porteur, ne trouves-tu pas qu’elle me rajeunit d’une façon bien extraordinaire? Depuis que je l’ai vue écrite, il me prend comme des envies de teter mon pouce et de me commander un bourrelet... Mais monsieur mon père a beau, par toutes ces façons singulières, me mettre l’esprit à la torture, n’était le respect

que je lui dois, je m’écrierais, comme Bazile en parlant du comte Almaviva : « Ce diable d’homme a toujours les poches pleines d’arguments irrésistibles! » Je me laisse donc aller, les yeux fermés, au courant qui m’entraîne, et, nonobstant la nouvelle de ta venue prochaine, demain matin, après être passé chez les frères Mongenod, je me mets vaillamment en route, me représentant la stupéfaction des gens d’Arcis quand ils vont me voir tout à coup tomber au milieu d’eux, à peu près comme ces diablotins qu’un ressort fait jaillir d’une boîte à surprise.

A Paris, j’ai déjà produit mon effet. Le National, hier matin, annonçait ma candidature dans les termes les plus ardents, et il paraît que ce soir, chez le ministre de l’intérieur, où dînait M. de l’Estorade, j’aurais été fort longuement tenu sur le tapis. Il faut se hâter d’ajouter, toujours selon M. de l’Estorade, que l’impression générale aurait été la certitude de mon insuccès. Tout au plus, dans l’arrondissement d’Arcis, le ministère aurait pu craindre une nomination centre gauche; quant au parti démocratique, que je prétends représenter, on ne peut pas même dire que là il existe ; mais au candidat centre gauche il a été mis bon ordre par l’envoi d’un courtier de l’espèce la plus alerte et la plus déliée, et, au moment où je lance mon nom en ballon perdu, l’élection dans le sens conservateur serait déjà assurée. Au nombre des éléments de ma défaite inévitable, M. de l’Estorade a daigné mentionner un détail relativement auquel, cher ami, je m’étonne bien que tu ne m’aies pas adressé un peu de morale, car c’était une ,des plus agréables calomnies mises en circulation dans le salon Montcornet par le très-honoré et très-hono-

rable M. Bixiou. Il s’agit d’une superbe Italienne que j’aurais ramenée d’Italie, et avec laquelle je vivrais dans la situation du monde la moins canonique. Voyons, qui t’a empêché de me demander les explications que semblait comporter la matière? As-tu trouvé le cas tellement honteux, que tu aies craint d’offenser ma pudeur en m’en disant seulement un mot? ou bien as-tu dans ma moralité une confiance assez entière pour n’avoir pas même besoin d’être édifié à cet endroit? Je n’ai pas eu le loisir d’entrer avec M. de rEstorad,e dans les explications qui eussent été nécessaires, et je n’ai de même pas le temps de te les offrir ici spontanément. Si donc je te parle de ce petit incident, c’est pour arriver à une remarque que je crois avoir faite, et dont je te charge de vérifier le bien-jugé une fois que tu seras ici.

J’ai comme une idée qu’il ne serait pas agréable à M. de l’Estorade de me voir réussir dans ma campagne électorale. Jamais il n’avait donné grande approbation à mes projets dans ce sens, et toujours, par des considérations, toutes prises, il est vrai, du point de vue de mon intérêt, il s’était efforcé de m’en détourner. Mais, aujourd’hui que l’idée a gagné de la consistance et qu’il va jusqu’à en être parlé dans les salons ministériels, notre gentilhomme tourne à l’aigre, et, en même temps qu’il se fait une maligne joie d’augurer pour moi un échec, le voilà m’accostant avec une charmante petite infamie sous laquelle il entend m’enterrer d’amitié. Pourquoi cela? Je vais te le dire: c’est que, tout en étant mon obligé, le cher homme, de par la hauteur de sa position sociale, se sentait sur moi une supériorité dont mon entrée à la Chambre le dépossé-

derait aussitôt, et, cette supériorité, • il ne lui est pas agréable d’y renoncer. Après tout, qu’est-ce qu’un artiste, fut-il homme de génie, auprès d’un pair de France, d’un personnage qui met la main à la direction de la grande chose politique et sociale, d’un homme qui approche le roi et les ministres, et qui aurait le droit, si, par impossible, une telle audace pouvait lui prendre, de déposer une boule noire contre le budget? Eh bien, cet homme, ce privilégié, comprend-on que je veuille l’être à mon tour, et avec plus d’importance et d’autorité dans cette insolente Chambre élective ? Cela n’est-il pas criant de fatuité et d’outrecuidance? et dès lors voilà M. le comte furieux. Ce n’est pas tout. MM. les hommes politiques patentés ont une marotte, celle d’avoir été initiés par une longue étude à une certaine science soi-disant ardue qu’ils appellent la science des affaires, et qu’eux seuls, comme les médecins la médecine, ont le droit de savoir et de pratiquer. Ils ne souffrent donc pas volontiers que, sans avoir pris ses licences, un faquin de premier venu, un journaliste, par exemple, moins que cela, un artiste, un tailleur d'images, ait la prétention de se glisser dans leur domaine et d’y prendre la parole à leur côté. Un poète, un artiste, un écrivain, peuvent être doués de facultés éminentes, on veut bien en convenir; le métier même de tous ces gens les suppose, mais ce ne sont pas des hommes d’État. Chateaubriand lui- même, quoique posé mieux qu’aucun d’entre nous pour se faire faire une place dans cet Olympe gouvernemental, s’est vu néanmoins mis à la porte, et, un matin , un petit billet très-concis, signé Joseph de Villèle, l’a renvoyé comme il convenait à René, Atala, et

autres futilités littéraires. Je sais bien que le temps et cette grande fille posthume de nous-mêmes que nous appelons la postérité finissent, en résultat, par faire bonne justice et par remettre chaque chose en son lieu. Vers l’an 2039, si le monde daigne durer jusque-là, on saura bien encore, je crois, ce qu’en 1839 étaient Canalis, Joseph Bridau, Daniel d’Arthez, Stidmann et Léon de Lora; tandis qu’un nombre infiniment petit de gens sauront qu’à cette même époque M. le comte de l’Estorade était pair de France et président de chambre à la cour des comptes ; M. le comte de Rastignac, ministre des travaux publics, et M. le baron Martial de la Roche-Hugon, son beau-frère, diplomate et conseiller d’Élat en service plus ou moins extraordinaire. Mais, en attendant cette classification tardive et ce lointain redressement, je ne trouve pas mauvais que, de temps à autre, on fasse connaître à ces grands hommes de gouvernement qu’à moins de s’appeler Richelieu ou Colbert, on est exposé à toutes les concurrences et forcé de les accepter. Aussi, par ce côté taquin, je prends goût à mon entreprise, et, si je viens à être nommé, à moins que tu ne m’affirmes que, ce soir, j’ai pris de travers le procédé de l’Estorade, je trouverai bien l’occasion de lui faire sentir, à lui et aux autres, qu’on peut, quand on le veut bien, enjamber les clôtures de leur petit parc de réserve et s’y carrer comme leur égal.

Mais c’est beaucoup, cher ami, te bavarder de moi et ne point penser aux tristes émotions qui t’attendent à ton retour ici. Comment les supporteras-tu ? au lieu de les détourner de toi, n’iras-tu pas complaisamment à leur rencontre, et ne prendras-tu pas un triste plaisir à raviver

leur âcreté? Mon Dieu! je te dirai de ces grandes douleurs ce que je te disais, il n’y a qu’un moment, de nos grands hommes de gouvernement : qu’il faut les considérer dans le temps et dans l’espace, où elles deviennent insaisissables, imperceptibles, et où il n’en est pas plus tenu compte à l’homme, quand la biographie s’empare de lui, que des cheveux tombés de sa tête à sa toilette de chaque matin. L’adorable insensée, avec laquelle tu as passé conjugalement trois années d’ivresse, avait cru mettre la main où était la mort, qui, riant de ses arrangements, de ses projets, de ses raffinements, de ses habiletés à parer la vie, l’a brutalement et brusquement saisie. Toi, tu es resté, avec la jeunesse, les dons de l’intelligence et, ce qui est une force, ne t’y trompe pas, un désillusionnement profond et prématuré. Que ne fais-tu comme moi, que ne viens-tu me rejoindre dans l’arène politique? Nous serions deux alors pour le dessein que je médite, et Ton verrait ce que c’est que deux hommes décidés et énergiques formant, en quelque sorte, un attelage et tirant ensemble au rude collier de la justice et de la vérité. Mais trouves-tu que j’ai par trop la prétention de devenir épidémique et d’inoculer à tout venant ma fièvre jaune parlementaire, reviens au moins à la carrière des lettres, où déjà tu avais marqué ta place, et demande à ton imagination de te faire oublier ton cœur, qui te parle trop du passé. Pour mon compte, je ferai autour de toi tout le bruit que je pourrai, et, dût la continuation de notre correspondance prendre sur mon sommeil, pour te distraire, bon gré, mal gré, je te tiendrai avec soin au courant de toutes les péripéties du drame dans lequel je vais m’engager.

Arrivant à Paris sans logement arrêté d’avance, tu serais bien amical et bien l’homme du temps d’autrefois, si tu voulais prendre chez moi ton gîte, au lieu d’aller t’installer à Ville-d’Avray, dont je trouve le séjour mauvais et dangereux pour toi. Tu jugerais toi-même de ma belle gouvernante et verrais à quel point elle a été calomniée et méconnue. Tu serais aussi plus près de TEstorade, dont j’attends pour toi de grandes consolations; enfin, ce serait là une charmante expiation de tous les torts involontaires que tu as pu avoir envers moi. A tout hasard, j’ai donné mes instructions en conséquence et ta chambre t’attend. Le quartier perdu où je loge te sera une transition avec le Paris bruyant et infernal auquel je me doute bien que tu auras de la peine à te réhabituer. Je ne loge pas loin de cette rue d’Enfer où nous demeurions jadis de compagnie, et où nous avons eu de si bons moments. Que de rêves, que de projets alors, et combien peu la vie réelle en a ratifié I Notre songe le plus habituel, c’était la gloire, et celui-là seul dont elle ait paru ne pas vouloir nous faire banqueroute, nous le désertons nousmêmes : toi pour souffrir et pleurer, moi pour courir après une vaporeuse filiation dont je ne sais si j’aurai un jour beaucoup à me féliciter! Pendant que le flot toujours changeant de l’existence a tout emporté, nos digues, nos jardinets, nos rosiers en boutons, nos maisonnettes, une seule chose est restée à l’ancre : notre vieille et sainte amitié; n’y fais plus d’avarie, je t’en conjure, mon cher enfant prodigue, et ne t’expose pas à te brouiller avec la cour du Nord, dont je serai peut-être un jour le Suger ou le Sully.

P,-S. — Tu n’es pas encore arrivé, cher ami, et je ferme ma lettre, qui te sera remise par ma gouvernante quand tu te présenteras à mon domicile, car je compte bien que ta première visite sera pour moi; tu ne sauras pas encore, par conséquent, que je suis absent. Je suis allé ce matin chez les frères Mongenod; les deux cent cinquante mille francs y étaient, mais avec raccompagnement d’une circonstance bien extraordinaire : l’argent était au nom de Monsieur le comte de Sallenauve, dit Dorlange, statuaire, rue de l'Ouest, 42, Ainsi, malgré une désignation qui jusqu’ici n’avait jamais été la mienne, la somme en mes mains était bien à destination, et elle m’a été payée sans difficulté. J’ai eu assez de présence d’esprit, en face du caissier, pour ne pas paraître trop stupéfait de mon nouveau nom et de mon nouveau titre; mais j’ai vu en particulier M. Mongenod l’aîné, homme qui jouit dans la banque de la plus belle réputation, et avec lui je me suis ouvert de mon étonnement, en lui demandant les explications qu’il serait en mesure de me donner. Il n’a pu m’en fournir aucune : l’argent lui est venu par un banquier hollandais, son correspondant à Rotterdam, et il n’en sait pas plus long. Ah çà! que se passe-t-il? Vais-je être noble maintenant? Le moment est-il venu pour mon père de se manifester? Je pars dans un émoi et dans une anxiété que tu comprends. Jusqu’à nouvel ordre, je t’adresserai tes lettres chez moi ; si tu ne te décides pas à y loger, fais-moi bientôt connaître ton adresse, car il me semble que nous allons avoir beaucoup de choses à nous dire. Aucune confidence, je te prie, aux l’Estorade, et tout ceci bien entre nous.

DORLANGE A MARIE-GASTON,

Arcis-sur-Aube, 3 mai 1839.

Cher ami, hier soir, à sept heures, par-devant maître Achille Pigoult, notaire royal à la résidence d’Arcis-sur- Aube, ont eu lieu les obsèques et enterrement de Charles Dorlauge, qui bientôt après, comme un papillon sorti de sa nymphe, s’est élancé dans le monde sous le nom et la figure de Charles de Sallenauve, fils de François-Henri- Pantaléon Dumirail, marquis de Sallenauve. Suit l’historique des faits qui ônt précédé cette brillante et glorieuse transformation.

Parti dans la soirée du 1®"^ mai de Paris, que je laissais livré à toutes les joies officielles de la Saint-Philippe, le lendemain, dans Paprès-midi, conformément à la prescription paternelle, je faisais mon entrée dans la ville d’Arcis. A la descente du coupé, tu penses bien que mon étonnement ne fut pas médiocre en apercevant dans la rue, où venait de s’arrêter la diligence, cet insaisissable Jacques Bricheteau que je n’avais pas entrevu depuis notre fatale rencontre de Pîle Saint-Louis. Cette fois, au lieu de procéder à la manière du chien de Jean de Nivelle, je le vois venir à moi, le sourire sur les lèvres, et il me tend la main en disant :

— Enfin, cher monsieur, nous sommes à peu près au bout des mystères, et bientôt, je Pespère, vous ne croirez plus avoir à vous plaindre de moi.

En même temps, ayant Pair de céder à une pressante sollicitude :

— Vous apportez Targent? me demande-t-il.

— Oui, répondis-je, ni perdu ni volé.

Et je tire de ma poche un portefeuille contenant les deux cent cinquante mille francs en billets de banque.

— Très-bien ! dit Jacques Bricheteau. Maintenant, nous allons à l’hôtel de la Poste, où vous savez sans doute par qui vous êtes attendu?

— Mais non vraiment, repartis-je.

— Vous n’avez donc pas remarqué la qualification sous laquelle la somme vous est parvenue?

— Au contraire, cette étrangeté m’a tout d’abord frappé et j’avoue qu’elle a beaucoup fait travailler m.on imagination.

— Eh bien, tout à l’heure, nous allons complètement déchirer le voile dont nous avions eu soin de vous lever un coin pour que vous n’allassiez pas trop brusquement vous heurter contre le grand et heureux événement près de s’accomplir dans votre vie.

— Mon père serait ici?

Je fis cette question avec vivacité, mais sans pourtant ressentir le trouble profond dont l’idée d’aller embrasser une mère m’eût probablement pénétré.

— Oui, répondit Jacques Bricheteau, votre père vous attend; mais je dois vous prémunir contre une nuance probable de son accueil. Le marquis a beaucoup souffert; la vie de cour que depuis il a menée l’a habitué à rendre peu extérieures ses impressions; d’ailleurs, en tout, il a horreur de ce qui peut rappeler l’allure bourgeoise ; ne vous étonnez donc pas de la réception froidement digne et aristocratique qu’il pourrait être disposé à vous faire;

m SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE.

c’est un bon homme au fond et que vous apprécierez mieux quand vo is le connaîtrez.

— Voilà, pensais-je, des préparations tout juste rassurantes!

Et, comme déjà, de moi-même, je ne me sentais pas trèsardemment disposé, j’augurai que cette première entrevue allait se passer tout entière au-dessous de zéro.

Fn entrant dans la pièce où m’attendait le marquis, je vis un homme fort grand, fort maigre et fort chauve assis à une table, sur laquelle il mettait en ordre des papiers. Au bruit que nous fîmes en ouvrant la porte, il remonta ses lunettes sur son. front, appuya ses deux mains sur les bras de son fauteuil, et, le visage tourné vers nous, il attendit.

— M. le comte de Sallenauvel dit Jacques Bricheteau en donnant à cette annonce toute la solennité qu’y eût mise un introducteur des ambassadeurs ou un chambellan.

Cependant, la présence de l’homme auquel je devais la vie avait en un moment fondu ma glace, et, en m’avançant vers lui d’un mouvement vif et empressé, je me sentais monter des larmes dans les yeux. Lui ne se leva pas. Sur sa figure, de cette distinction remarquable qu’autrefois on appelait un grand air, ne parut pas la trace de la moindre émotion; il se contenta de me tendre la main, serra mollement la mienne, puis me dit :

— Prenez un siège, monsieur, car je n’ai pas encore le droit de vous appeler mon fils.

Quand Jacques Bricheteau et moi, nous fumes assis :

~ Vous n’avez donc, me dit ce singulier père, aucune

rJpugnance à accepter la situation politique dont nous nous sommes occupés pour vous?

— Au contraire, répondis-je ; l’idée m’en avait d’abord étonné, mais je m’y suis rapidement fait, et j’ai exécuté avec soin, pour assurer le succès, toutes les prescriptions qui m’avaient été transmises.

— A merveille, fit le marquis en prenant sur la table une tabatière d’or qu’il se mit à faire tourner dans ses doigts.

Puis, après un moment de silence :

— Maintenant, ajouta-t-il, je vous dois quelques explications : notre ami Jacques Bricheteau , s’il veut bien l’avoir pour agréable, va vous les donner. Ce qui équivalait à l’ancienne formule royale : Mon chancelier vous dira le reste.

— Pour reprendre les choses à leur origine, dit Jacques Bricheteau en acceptant la procuration qui venait de lui être passée, je dois d’abord, mon cher monsieur, vous faire savoir que vous n’êtes pas un Sallenauve direct. Revenu de l’émigration, aux alentours de 1808, M. le marquis, ici présent, fit, vers la même époque, la connaissance de votre mère, et, au commencement de 1809, vous deveniez le fruit de cette liaison. Votre naissance, vous le savez déjà, coûta la vie à votre mère, et, comme un malheur n’arrive jamais seul, peu après cette perte cruelle, M. de Sallenauve, compromis dans une conspiration contre le trône impérial, était forcé de s’expatrier. Enfant d’Arcis comme moi, M. le marquis voulait bien m’honorer de quelque amitié, et, au moment de son expatriation nouvelle, il me confia le soin de votre enfance ;

ce soin, je l’acceptai, je ne dirai pas avec empressement, mais avec la plus vive reconnaissance.

A ce mot, le marquis tendit sa main à Jacques Bricheteau, qui était assis à sa portée, et, après une étreinte silencieuse, qui ne me parut pas d’ailleurs les émouvoir prodigieusement, Jacques Bricheteau ajouta :

— L’appareil de précautions mystérieuses dont je m’étudiai à entourer le mandat que j’avais accepté s’explique par beaucoup de raisons, et je puis dire que, en quelque sorte, vous avez eu le contre-coup de tous les régimes qui, en France, se sont succédé depuis votre naissance. Sous l’Empire, je craignis qu’un gouvernement qui n’avait pas la réputation d’être indulgent pour les agressions dont il pouvait devenir l’objet n’étendît jusqu’à vous les rigueurs de la proscription paternelle, et c’est de cette façon que l’idée de vous ménager une sorte d’existence anonyme commença à prendre pied dans mon esprit. Sous la Restauration, j’eus à redouter pour vous une autre nature d’ennemis ; la famille de Sallenauve, qui n’a plus aujourd’hui d’autre représentant que M. le marquis, ici présent, était alors tou.te-puissante. Elle avait eu vent de votre naissance, et il ne lui avait pas échappé que celui de qui vous teniez le jour avait eu la précaution de ne vous point reconnaître, afin d’être en mesure de vous laisser la totalité de sa fortune, dont la loi, comme enfant naturel, vous eût disputé une partie. L’ombre dans laquelle je vous avais tenu jusque-là me parut le meilleur asile contre les persécutions de parents avides ; et, venues de ce côté, quelques démarches suspectes, faites à plusieurs reprises dans mes entours, té-

moignèrent de la justesse de mes prévisions. Enfin, sous le gouvernement de juillet, ce fut moi-même que je craignis pour vous, j’avais vu établir cet ordre de choses avec un profond regret, et, comme on fait volontiers de tous les gouvernements qui arrivent et qui ne vous sont pas sympathiques, ne croyant pas à sa durée, je m’étais laissé entraîner contre lui à quelques hostilités actives qui me mirent à l’index de la police...

Ici, le souvenir du soupçon tout contraire dont Jacques Bricheteau avait été l’objet au café des Arts ayant fait passer un sourire sur mon visage, le chancelier s’arrêta^ et, avec un sérieux très-marqué :

— Les explications que j’ai l’honneur de vous donner, me demanda-t-il, auraient-elles le malheur de vous sembler invraisemblables ?

Lorsque j’eus donné le sens de mon mouvement de physionomie :

— Ce garçon limonadier, dit Jacques Bricheteau, ne se trompait pas absolument, car depuis de longues années je suis employé à la préfecture de police, au service de la salubrité, mais je n’entreprends pas l’espionnage, et, au contraire, plus d’une fois je faillis en être la victime. Maintenant, pour en venir au secret dont je continuai d’entourer notre relation , sans appréhender pour vous comme résultat de cette accointance connue des persécutions positives, il me parut que son ébruitement pouvait nuire à votre carrière. « Les sculpteurs, me disais-je, ne peuvent vivre sans l’appui du gouvernement ; je serai peut-être cause qu’on lui marchandera des commandes. » Je dois ajouter, d’ailleurs, qu’à l’époque où je vous fis

savoir que votre pension cesserait de vous être servie, déjà depuis plusieurs années j’avais entièrement perdu la trace de M. le marquis. A quoi bon alors vous faire la confidence d’un passé qui ne paraissait plus avoir d’ouverture sur aucun avenir.? Je résolus donc de vous laisser dans votre entière ignorance et m’occupai de trouver une fable qui, en trompant votre curiosité, pût me relever de la longue privation que je m’étais imposée en évitant jusque-là tout rapport direct avec vous...

— L’homme que vous aviez chargé de vous représenter, dis-je alors en interrompant, pouvait être habilement choisi au point de vüe du mystère, mais convenez que de sa personne il n’était pas attrayant.

— Ce pauvre Gorenflot, répondit en riant l’organiste, c’est tout bonnement un des sonneurs de la paroisse et l’homme qui pousse le vent dans mon orgue. Je ne sais s’il était connu de l’auteur de Notre-Dame de Paris quand il a inventé son Quasimodo.

Pendant cette parenthèse de Jacques Bricheteau, un bruit assez ridicule vint frapper notre oreille : un ronflement très-accentué de mon père nous donnait à connaître ou qu’il ne prenait pas grand intérêt aux explications fournies en son nom, ou qu’il les trouvait d’une certaine prolixité. Je ne sais si l’amour-propre d’orateur offensé donna à Jacques Bricheteau ce mouvement de vivacité, mais, se levant avec impatience, il secoua rudement le bras du dormeur en lui criant :

— Eh! marquis, si vous dormez ainsi au conseil des ministres, voilà, sur ma parole, un pays bien gouverné !

M. de Sallenauve ouvrit les yeux, se secoua, puis, s’adressant à moi :

— Pardon, monsieur le comte, me dit-il, mais voilà dix nuits que je voyage en poste, sans m’arrêter, afin de me trouver au rendez-vous que je vous avais fait donner ici ; quoique j’aie passé dans un lit la nuit dernière, je me sens encore un peu fatigué.

Cela dit, il se leva, aspira une forte prise de tabac, et se mit à se promener dans l’appartement pendant que Jacques Bricheteau continuait ainsi :

— Il y a un peu plus d’un an, je reçois enfin une lettre de votre père ; il m’expliquait son long silence, les projets qu’il avait sur vous, et la nécessité où, encore pour quelques années peut-être, il était de garder avec vous le plus sévère incognito. C’est justement à cette époque que le hasard vous conduit sur mon chemin; alors, je vous vois prêt à vous jeter dans les folies pour pénétrer un secret dont l’existence était devenue manifeste pour vous.

— Vous êtes preste à déménager, dis-je en riant à l’exhabitant du quai de Béthune.

— Je fis mieux que cela : horriblement tourmenté de l’idée qu’au moment précis où M. le marquis en déclarait la continuation nécessaire, vous viendriez à pénétrer malgré moi les ténèbres dont je vous avais si savamment environné...

— Vous partîtes pour Stockholm ?

— Non : pour la résidence de votre père, et à Stockholm je mis à la poste la lettre dont il m’avait chargé pour vous.

— Mais je ne saisis pas bien...?

— Rien pourtant n’est plus facile à comprendre, dit le

marquis d’un ton capable; ce n’est pas en Suède que je réside, et nous voulions vous dépayser.

— Vous plaît-il de poursuivre à ma place, dit Jacques Bricheteau, ne paraissant pas très-disposé à se laisser déposséder de la parole, dont tu as pu remarquer, cher ami, qu’il use avec élégance et facilité.

— Non pas, non pas, continuez, repartit le marquis, vous vous en acquittez à merveille.

— La présence de M. le marquis, dit Jacques Bricheteau en poursuivant, n’aura pas pour résultat, je dois vous en prévenir, de mettre immédiatement un terme à toutes les obscurités dont ses rapports avec vous ont été compliqués jusqu’ici. Pour le soin de son avenir et pour celui du vôtre, il se réserve de vous laisser ignorer quelque temps encore le nom du pays au gouvernement duquel il espère vous voir un jour appelé après lui, aussi bien que quelques autres particularités de sa vie. Si même aujourd’hui il est ici présent, c’est surtout dans le but de n’avoir pas à s’expliquer davantage et de demander un nouveau bail à votre curiosité. M’étant avisé que votre position de famille équivoque était de nature, dans la vie politique où vous allez entrer, à vous créer, sinon des difficultés, au moins certains déboires, sur l’observation qu’une de mes lettres en faisait à monsieur votre père, il se résolut à hâter le moment d’une reconnaissance officielle et légale que l’extinction de toute sa famille rendait désormais très-désirable pour vous ; et, du pays lointain qu’il habite, il se mit en devoir d’y procéder. Mais la reconnaissance d’un enfant naturel est un acte grave que la loi a entouré de précautions étroites. Il faut un acte authentique passé

devant notaire, et, à supposer qu’une procuration spéciale eût pu remplacer le consentement oral du père, M. le marquis pensa bientôt que les légalisations devenues indispensables pour donner à cette procuration toute sa valeur ébruiteraient, non-seulement pour vous, mais pour le pays où il est marié et naturalisé en quelque sorte, ce secret de son individualité, qu’il est tenu à économiser encore pendant un certain temps. Alors, son parti fut pris : trouvant moyen de s’échapper pour quelques semaines, il arriva en toute diligence, vint me surprendre, et vous donna rendez-vous ici. Mais, dans le voyage à la fois long et rapide qu’il entreprenait, il devait craindre que la somme importante destinée à préparer le succès de votre élection ne courût quelque risque ; alors, il la fit passer par le canal des banquiers, en exigeant qu’elle pût être touchée à jour fixe. Voilà pourquoi, à votre arrivée ici, je vous ai fait une question qui a pu vous surprendre. Maintenant, je vous en adresse une autre, et celle-ci a plus de gravité : Consentez-vous à prendre le nom de M. de Sallenauve et à être reconnu pour son fils?

— Je ne suis pas légiste, répondis-je ; mais il me semble que cette reconnaissance, en supposant que je ne dusse pas m’en trouver très-honoré, il ne dépendrait pas tout à fait de moi de la décliner.

— Pardonnez-moi, repartit Jacques Bricheteau, vous pourriez être le fils d’un père peu recommandable, avoir par conséquent intérêt à contester sa paternité, et, dans le cas particulier où nous nous trouvons, vous pourriez probablement plaider avec avantage contre la faveur que l’on veut vous faire. Je dois d’ailleurs vous le dire, et, en

parlant ainsi, je suis sûr d'exprimer les intentions de monsieur votre père, si vous pensiez qu’un homme qui déjà, dans l’intérêt de votre élection, a mis un demi-million dehors n'est pas un père tout à fait convenable, nous vous laisserions tout à fait libre et n’insisterions d’aucune façon.

— Parfaitement, parfaitement, dit M. de Sallenauve en mettant à cette affirmation un accent bref et un son de voix clairet, particuliers aux débris de la vieille aristocratie.

La politesse, pour le moins, me forçait à dire que j'acceptais avec empressement la paternité qui s'offrait à moi; à quelques mots que je prononçai dans ce sens :

— Du reste, répondit Jacques Bricheteau, notre pensée n'est pas de vous faire acheter pere en poche. Moins pour provoquer une confiance que dès à présent il se croit acquise, que pour vous mettre à même de connaître la famille dont vous allez porter le nom, M. le marquis fera passer sous vos yeux tous les titres et tous les papiers dont il est détenteur; de plus, quoique depuis bien longtemps il ait quitté ce pays, il sera en mesure de faire affirmer son identité par plusieurs de ses contemporains encore existants, ce qui, du reste, ne pourra que profiter à la validité de l’acte à intervenir. Par exemple, au nombre des personnes honorables par lesquelles il a déjà été reconnu, je puis vous citer la respectueuse supérieure de la communauté des dames ursulines, la mère Marie des Anges, pour laquelle, soit dit en passant, vous avez fait un chef-d’œuvre.

— Oui, ma foi, oui, c'est un joli morceau, dit le marquis, et, si vous êtes un politique de cette force!.,.

— Eh bien, marquis, dit Jacques Briclieteau, qui me parut le mener un peu, voulez-vous procéder, avec notre jeune ami, à la vérification des papiers de famille?

— Mais c’est inutile, répliquai-je.

Et vraiment, par ce refus d’examen, il ne me paraissait pas que j’engageasse beaucoup ma foi; car, après tout, que signifient des papiers entre les mains d’un homme qui peut les avoir fabriqués ou se les être appropriés?

Mais mon père ne me tint pas pour quitte, et, pendant plus de deux heures, il fit passer sous mes yeux des parchemins, des arbres généalogiques, des contrats, des brevets, toutes pièces desquelles il résulte que la famille de Sallenauve est, après les Cinq-Cygne, une des plus anciennes familles de la Champagne en général et du département de l’Aube en particulier. Je dois ajouter que l’exhibition de toutes ces archives fut accompagnée d’u£ nombre infini de détails parlés qui donnaient à l’identité du dernier marquis de Sallenauve la plus incontestable vraisemblance. Sur tout autre objet, mon père est assez laconique ; son ouverture d’esprit ne me paraît pas extraordinaire, et volontiers il passe la parole à son chancelier: mais, là, sur le fait de ses parchemins, il fut étourdissant d’anecdotes, de souvenirs, desavoir héraldique ; bref, ce fut bien le vieux gentilhomme ignorant et superficiel sur toute chose, mais devenu d’une érudition bénédictine quand il s’agit de la science de sa maison. La séance, je crois, durerait encore, sans l’intervention de Jacques Bricheteau : comme il vit le marquis prêt à couronner ses immenses commentaires oraux par la lecture d’un volumineux mémoire où il s’est proposé de réfuter un chapitre

des Historiettes de Tallemant des Réaux .qui n’a pas été écrit pour la plus grande gloire des Sallenauve , le judicieux organiste fit remarquer qu’il était l’heure de se mettre à table, si l’on voulait être exactement rendu, à sept heures, en l’étude de maître Achille Pigoult, où rendez-vous était pris. Nous dînâmes donc, non pas à table d’hôte, mais dans notre appartement, et le dîner n’eut rien de remarquable, si ce n’est sa longueur excessive, due au recueillement silencieux et à la lenteur que le marquis, par suite de la perte de toutes ses dents, met à avaler ses morceaux. A sept heures, nous étions rendus chez maître Achille Pigoult... Mais il est bientôt deux heures du matin et le sommeil me gagne : à demain donc, si j’en ai le loisir, la continuation de cette lettre et la relation circonstanciée de ce qui s’est passé dans l’étude du notaire royal. Tu sais, d’ailleurs, en gros, le résultat, comme un homme qui a couru au dernier chapitre d’un roman pour voir si Évelina épouse Arthur, et tu peux bien me faire crédit des détails. Tout à l’heure, en me couchant, je me dirai : « Bonsoir, monsieur de Sallenauve! » Au fait, en m’affublant de ce nom de Dorlange, ce diable de Bricheteau n’avait pas eu la main heureuse : j’avais l’air de quelque héros de roman du temps de l’Empire, ou bien d’un de ces ténors de province qui attendent un engagement sous les maigres ombrages du Palais-Royal. Tu ne m’en veux point, n’est-ce pas, de te quitter pour mon lit, où je vais m’assoupir au doux murmure de l’Aube? D’ici, au milieu de l’indescriptible silence de la nuit, dans une petite ville de province, j’entends mélancoliquement clapoter ses flots.

4 mai, cinq heures du matin.

J’avais compté sur un sommeil embelli par les plus beaux songes; je n’ai pas dormi plus d’une heure, et je me réveille mordu au cœur par une idée détestable ; mais, avant de te la transmettre, car elle n’a peut-être pas le sens commun, que d’abord je te dise un peu ce qui s’est passé hier soir chez le notaire ; certains détails de cette scène ne sont peut-être pas étrangers au mouvement fantasmagorique qui vient de se faire dans mon esprit. Après que la domestique de maître Pigoult, Champenoise de pur sang, nous eut fait traverser une étude de l’aspect le plus antique et le plus vénérable, où l’on ne voit pas de clercs travaillant le soir, comme on fait à Paris, cette fille nous introduisit dans le cabinet du patron, grande pièce froide et humide qu’éclairaient très-imparfaitement deux bougies stéariques placées sur le bureau. Malgré une bise assez piquante qui soufflait au dehors, sur la foi du mois de mai des poètes et du printemps légalement déclaré à cette époque de l’année, il n’y avait point de feu allumé à l’âtre; mais tous les préparatifs d’une joyeuse flambée étaient faits dans la cheminée. Maître Achille Pigoult, petit homme chétif, horriblement grêlé et affligé de lunettes vertes, pardessus lesquelles d’ailleurs il darde un regard plein de vivacité et d’intelligence, nous demanda si nous trouvions qu’il fît assez chaud dans l’appartement. Sur notre réponse affirmative, qu’il dut bien entrevoir un peu dictée par la politesse, il avait déjà développé ses dispositions incendiaires jusqu’à faire flamber une allumette, quand, partant d’un des coins les plus obscurs de la pièce, une

voix cassée et tremblotante, dont nous n’avions pas encore aperçu le propriétaire, intervint pour s’opposer à cette prodigalité.

— Mais non, Achille, n’allume pas de feu! lui cria le vieillard; nous sommes cinq ici, les lumières donnent beaucoup de chaleur, et tout à l’heure ce sera à n’y pas tenir.

Aux paroles de ce Nestor si réchauffé, exclamation du marquis :

— Mais c’est ce bon M. Pigoult, l’ancien juge de paix!

Ainsi reconnu, le vieillard de se lever et d’aller à mon

père, qu’il envisage curieusement :

— Parbleu! dit-il, je vous reconnais bien aussi pour un Champenois de la vieille roche, et Achille ne m’a pas trompé en m’annonçant que j’allais voir deux personnes de ma connaissance. Vous, ajouta-t-il en s’adressant à l’organiste, vous êtes le petit Bricheteau, le neveu de notre bonne supérieure la mère Marie des Anges; mais ce grand maigre-là, avec sa figure de duc et de pair, je ne puis pas mettre le nom dessus : après ça, il ne faut pas trop en vouloir à ma mémoire ; quatre-vingt-six ans de service ! elle peut bien s’être un peu rouillée.

— Voyons, grand-père, dit alors Achille Pigoult, recueillez bien tous vos souvenirs, et vous, messieurs, pas un mot, pas un geste, car il s’agit d’éclairer ma religion. Je n’ai pas l’honneur de connaître le client pour lequel je suis sur le point d’instrumenter, et il faut, pour la régularité des choses, que son individualité me soit constatée* L’ordonnance de Louis XII, rendue en 1498, et celle de François I®^ renouvelée en 1535, faisaient une loi de cette

précaution aux notaires gardes-notes, pour éviter dans les actes les suppositions de personnes. Cette disposition est trop fondée en raison pour avoir pu être abrogée par le temps, et je le sais bien, moi, je n’aurais pas la moindre confiance dans la validité d’un acte où l’on pourrait établir qu’elle a été méconnue.

Pendant que son fils parlait, le vieux Pigoult avait donné la torture à sa m.émoire. Mon père, par bonheur, a dans la face un tic nerveux qui, sous la continuité du regard attaché sur lui par son certificateur, ne pouvait manquer de s’exaspérer. A ce signe fonctionnant dans toute son énergie, l’ancien juge de paix acheva de retrouver son homme ;

— Eh! parbleu, j’y suis! s’écria-t-il, monsieur est le marquis de Sallenauve, celui que l’on appelait le Grimacier, et qui serait aujourd’hui le propriétaire du château d’Arcis, si, au lieu d’épouser sa jolie cousine qui le lui apportait en dot, il n’était, comme tous les autres fous, parti pour l’émigration.

— Toujours un peu sans-culotte, à ce qu’il paraît, repartit en riant le marquis.

— Messieurs , dit alors le notaire avec une certaine solennité, l’épreuve que j’avais ménagée est, pour moi, décisive. Cette épreuve, les titres dont M. le marquis a bien voulu me donner communication et qu’il laisse en dépôt dans mon étude ; plus, ce certificat de son identité que m’a fait parvenir la mère Marie des Anges, empêchée par la règle de sa maison de venir témoigner dans mon étude, nous mettent certainement en mesure de parfaire les actes que j’ai là, déjà préparés. La présence de deux

m SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE.

témoins est exigée par l’im d’eux. Voilà M. Bricheteau d’une part, de l’autre mon père, si vous le voulez bien; c’est, il me semble, un honneur qui lui revient de droit, car on peut dire qu’il vient de le gagner à la pointe de sa mémoire.

— Eh bien, messieurs, prenons place, dit Jacques Bri~ cheteau avec entrain.

Le notaire alla s’asseoir à son bureau ; nous fîmes cercle alentour, et la lecture de l’un des actes commença. Son but était de constater authentiquement la reconnaissance que faisait de moi pour son fils, François-Henri-Pantaléon Dumirail, marquis de Sallenauve; mais dans le cours de la lecture survint une difficulté. Les actes notariés, à peine de nullité, doivent exprimer le domicile des contractants. Or, quel était le domicile de mon père? La désignation en avait été laissée en blanc par le notaire, qui voulut combler cette lacune avant de pousser plus loin.

— D’abord, de domicile, dit Achille Pigoult, M. le marquis ne paraît pas en avoir en France, puisqu’il n’y réside pas et que, depuis longtemps, il n’y possède plus aucune propriété.

— C’est pourtant vrai, dit le marquis avec un accent où il me parut mettre plus de sérieux que n’en comportait la remarque : en France, je suis un vagabond.

— Ahî reprit Jacques Bricheteau, des vagabonds comme vous qui, de la main à la main, peuvent faire cadeau à jeurs fils de la somme nécessaire pour acheter des châteaux ne me semblent pas des mendiants fort à plaindre. Cependant, la remarque est juste, non-seulement pour la France, mais aussi pour l'étranger; car, avec votre éter-

nelle manie de pérégrinations, un domicile ne me paraît pas très-facile à vous assigner.

— Voyons, dit Achille Pigoult, nous ne serons pas arrêtés pour si peu. Dès à présent, continua-t-il en me désignant, monsieur est propriétaire du château d’Arcis, car promesse de vente vaut vente, du moment qu’entre les parties on est convenu de la chose et du prix. Eh bien, quoi de plus naturel que le domicile du père soit assigné dans une des propriétés de son fils, quand surtout cette propriété est un bien de famille, rentré dans la famille par r acquisition faite au profit du fils, mais payé des deniers du père; quand, en outre, ce père est né dans le pays où est situé le bien que j’appellerai domiciliaire, et qu’il y est connu et reconnu par de notables habitants toutes les fois que, dans l’intervalle de ses longues absences, il lui convient de s’y représenter ?

— C’est juste, dit le vieux Pigoult en se rangeant sans hésiter à l’opinion que son fils venait d’exprimer avec cet accent d’animation particulier aux hommes d’affaires qui croient avoir mis la main sur un argument décisif.

— Enfin, dit Jacques Bricheteau, si vous croyez que les choses puissent aller ainsi...

— Vous voyez bien que mon père, vieux praticien, n’a pas hésité un moment à être de mon avis. Nous disons donc, continua le notaire en prenant sa plume : « François-Henri-Pantaléon Dumirail, marquis de Sallenauve, domicilié chez M. Charles de Sallenauve, son fils naturel, par lui légalement reconnu , au lieu dit le château d’Arcis, arrondissement d’Arcis-sur-Aube, département de l’Aube. ))

Le reste de Tacte fat lu et arriva jusqu’au bout sans encombre.

Suivit une scène passablement ridicule. Les signatures apposées, pendant que nous étions encore debout :

— Maintenant, monsieur le comte, dit Jacques Brichetcau, embrassez votre père.

Mon père m’ouvrit ses bras assez négligemment, et je m’y précipitai à froid, m’en voulant de n’être pas plus profondément remué et de ne pas entendre plus haut dans mon cœur la voix du sang. Cette sécheresse et cette aridité d’émotion tenaient-elles au rapide accroissement de ma fortune? Toujours est-il qu’un moment plus tard, en suite de l’autre acte dont nous entendîmes la lecture , moyennant la somme de cent quatre-vingt mille francs payables comptant, j’étais devenu possesseur du château d’Arcis, grand édifice de bonne apparence qu’à mon entrée dans la ville, sans être mieux averti par l’instinct du propriétaire que par la voix du sang, j’avais aperçu de loin, dominant le pays d’un air assez féodal. L’intérêt électoral de cette acquisition, si je ne l’avais pressenti, m’aurait été révélé par quelques mots qui ensuite s’échangèrent entre le notaire et Jacques Bricheteau. Suivant la mode de tous les vendeurs, qui font encore valoir leur marchandise même après qu’elle est sortie de leurs mains :

— Vous pouvez vous flatter, dit Achille Pigoult, que vous avez cette terre pour un morceau de pain.

— Allons donc! répliqua Jacques Bricheteau; combien y avait-il de temps que vous l’aviez sur les bras? A d’autres que nous, votre client l’eût laissée à cinquante mille

LE DÉPUTÉ D’AUGIS.

dciis; mais, comme bien de famille, vous nous avez fait payer la convenance. Il y a vingt mille francs à dépenser pour faire le château habitable; la terre rend à peine quatre mille francs de rente; ainsi notre argent, avec les frais, iVest pas placé à deux et demi pour cent.

— De quoi vous plaignez-vous? reprit Achille Pigoult; vous allez avoir à faire travailler, vous jetterez de Targent dans le pays, ce qui n’est déjà pas une si mauvaise chance pour un candidat.

— Ah! la question électorale, dit Jacques Bricheteau, nous la traiterons en venant demain matin verser dans vos mains le prix de la vente et régler vos honoraires.

Là-dessus, on se sépara et nous rentrâmes à l’hotel de la Poste, où, après avoir souhaité le bonsoir à mon père et à son porte-parole, je me retirai dans ma chambre pour causer avec toi. A présent, cette terrible idée qui, chassant pour moi le sommeil, m'a remis la plume à la main, il faut bien te la dire; quoique maintenant, m'en trouvant un peu distrait par les deux pages que je viens de t’écrire, je n’y trouve plus tout à fait la même évidence qu’il y a un moment. Ce qu’il y a de sûr, c'est que tout ce qui se passe depuis un an dans ma vie a quelque chose de prodigieusement romanesque. Tu me diras que l’aventure paraît être dans la logique courante de ma vie; que ma naissance, le hasard qui nous a rapprochés avec une conformité de destinées si singulière, mes rapports avec Marianina et ma belle gouvernante, mon histoire même avec madame de l’Estorade semblent accuser pour moi l'étoile la plus chanceuse, et que c'est encore un de ses caprices auxquels je suis livré en cet instant. Rien de

plus juste; mais, si, dans le même moment, par l’influence de cette étoile, j’étais impliqué, à mon insu, dans quelque trame infernale et qu’on m’en fît le passif instrument!... Pour mettre un peu d’ordre dans mes idées, je commence par ce demi-million dépensé pour un intérêt, tu en conviendras, assez nébuleux : celui de me rendre un jour le ministre possible de je ne sais quel pays imaginaire dont on me cache soigneusement le nom. Et qui dépense pour moi ces sommes fabuleuses? Est-ce un père tendrement épris d’un enfant de l’amour? Non, c’est un père qui me témoigne la plus grande froideur, qui s’endort pendant qu’on est occupé à me dresser, sous ses yeux, le bilan de notre mutuelle existence; pour lequel, de mon côté, j’ai le malheur de ne rien éprouver, et que, pour trancher le mot, je regarderais comme une parfaite ganache d’émigré, n’était le respect et la piété filiale que je m’efforce d’avoir pour lui... Mais, dis donc! si cet homme n’était pas mon père, s’il n’était pas même le marquis de Sallenauve, pour lequel il se donne; si, comme le malheureux Lucien de Rubempré (Voir Illusions perdues et Splendeur et Misere des courtisanes), dont l’histoire a eu un si effroyable retentissement, j’étais enlacé par quelque serpent à la façon du faux prêtre Carlos Herrera et exposé à un si terrible réveil! — Quelle vraisemblance? vas-tu me dire : Carlos Herrera avait un intérêt à fasciner Lucien de Rubempré; mais sur toi, homme de principes solides, qui n’as jamais rêvé le luxe, qui t’es fait une vie de recueillement et de travail, quelle prise pourrait-on avoir, et enfin que te voudrait-on? — Soit. Mais ce que Von parait vouloir est-il beaucoup plus clair? Pourquoi celui qui me

reconnaît pour son fils me cache-t-il le lieu qu’il habite, le nom sous lequel il est connu dans cet occulte pays du Nord qu’il est censé administrer? A côté de si grands sacrifices faits à mon profit, pourquoi si peu de confiance? Et le mystère dont jusqu’aujourd’hui Jacques Bricheteau a entouré ma vie, trouves-tu que, malgré la longueur de ses explications, il m^e l’ait suffisamment justifié? Pourquoi son nain ? Pourquoi son impudence à se nier lui-même, la première fois que je le rencontre? Pourquoi ce déménagement furieux?

Tout cela, cher ami, roulant dans ma tête, et rapproché des cinq cent mille francs que j’ai touchés chez les frères Mongenod, a semblé donner un corps à une idée bizarre, dont tu vas rire peut-être, et qui pourtant, dans les annales judiciaires, ne serait pas sans précédent. Je te le disais tout à l’heure, c’est une pensée dont j’ai été tout à coup comme envahi, et qui par cela même a pris pour moi la valeur d’un instinct. Certes, si j’en eusse eu hier au soir la plus lointaine atteinte, je me fusse plutôt fait couper le poing que de signer cet acte, qui désormais enchaîne ma destinée à celle d’un inconnu, dont l’avenir peut être sombre comme un chapitre de VEnfer du Dante, et qui peut m’entraîner avec lui dans ses plus obscures profondeurs. Enfin cette idée, autour de laquelle je te fais tourner sans me décider à t’y laisser pénétrer, la voici dans sa crudité la plus naïve : j’ai peur, vois-tu, d’être, à mon insu, l’agent d’une de ces associations de faux monnayeurs qui, pour mettre en circulation les valeurs fabriquées par eux, ont été vus souvent, dans les fastes des cours d’assises, se livrant à des combinaisons et

m SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE.

à des pratiques aussi compliquées et aussi inextricables que celle dans laquelle je suis aujourd’hui engagé. Dans ces sortes de procès, on voit toujours, en effet, de grandes allées et venues des complices ; des traites tirées à distance lointaine, sur les banquiers des places de commerce importantes et des capitales telles que peuvent être Paris, Stockholm, Rotterdam. Souvent aussi on y voit de pauvres dupes compromises. Bref, dans les mystérieuses allures de ce Bricheteau, ne remarques-tu pas comme une imitation et un reflet de toutes les manœuvres auxquelles ces grands industriels sont forcés de recourir, en les disposant avec un talent et’ une licliesse d’imagination auxquels n’atteignent pas même h s romanciers?

Tous les arguments qui peuvent infirmer ma sombre visée, tu penses bien que je me les suis faits, et, si je ne te les reproduis pas ici, c’est que je veux les laisser penir de ta bouche, et leur garder ainsi une autorité qu’ils n’auraient plus pour moi du moment que je les aurais inspirés. Ce qu’il y a de certain, si je ne me trompe, c’est qu’au moins, autour de moi, il y a une atmosphère épaisse, malsaine, sans limpidité, dans laquelle je sens que l’air me manque et que je ne respire plus. Enfin, si tu en as l’habileté, rassure-moi , persuade-moi; je ne demande pas mieux, comme tu l’imagines, que d’avoir rêvé creux; mais, dans tous les cas, pas plus tard que demain , je veux avoir avec mes deux hommes une explication, et obtenir, quoique déjà il soit bien tard, un peu \lus de lumière que celle qui m’a été mesurée...

Voici bien une autre histoire! Pendant que je t’écris, un bruit de chevaux se fait dans la rue. Devenu méfiant ot

prenant tout en griève sollicitude, j’ouvre naa fenêtre, et, à la clarté du jour naissant, je vois à la porte de Thotel une voiture de poste attelée, le postillon en selle, et Jacques Bricheteau parlant à une personne assise dans l’intérieur, mais dont je ne puis distinguer le visage ombragé par la visière d’une casquette de voyage. Prenant aussitôt mon parti, je descends rapidement; mais, avant que je sois au bas des degrés, j’entends le roulement sourd de la voiture et les claquements répétés du fouet agité dans l’air, espèce de Chant du départ des postillons. Au pied de l’escalier, je me trouve nez à nez avec Jacques Bricheteau.

Sans paraître embarrassé, et de l’air le plus naturel :

— Comment! me dit-il, mon cher élève, déjà levé?

— Sans doute, c’était bien le moins que je fisse mes adieux à mon excellent père.

— Il ne Ta pas voulu, me répond le damné musicien avec un sérieux et un flegme à se faire battre, il aura craint l’émotion des adieux,

— Mais il est donc terriblement pressé, qu’il n’ait pu donner même une journée à sa paternité flambante neuve?

— Que voulez-vous ! c’est un original ; ce qu’il était venu faire, il l’a fait; dès lors, pour lui, plus de raisons de rester.

— Ah I je comprends, les hautes fonctions qu’il remplit dans cette cour du Nord!...

Il n’y avait pas moyen de se méprendre à l’accent profondément ironique avec lequel cette dernière phrase avait été prononcée.

— Jusqu’ici, me dit Bricheteau, vous aviez montré plus de foi.

— Oui, mais j’avoue que cette foi commence à broncher sous le poids des mystères dont on la charge sans merci ni relâche.

— En vous voyant, dans un moment décisif pour votre avenir, livré à des doutes que tout le procédé dont on use avec vous depuis tant d’années peut assurément justifier, je serais vraiment désespéré, me répondit Jacques Bricheteau, si je n’avais que des raisonnements ou des affirmations personnelles à y opposer. xMais vous vous rappelez qu’hier le vieux Pigoult parla d’une tante que j’ai dans le pays, où bientôt, je l’espère, vous apercevrez qu’elle occupe une situation assez considérable. J’ajoute que le caractère sacré dont elle est revêtue doit donner à sa parole une complète autorité. Dans tous les cas, j’avais arrangé que nous la verrions dans la journée ; mais, dans un instant, seulement le temps de me raser, nous allons nous rendre malgré l’heure matinale au couvent des ursulines. Là, vous interrogerez la mère Marie des Anges, qui, dans tout le département de l’Aube, a la réputation d’une sainte, et je pense qu’à la suite de notre entrevue avec elle aucun nuage n’existera plus entre nous.

A mesure que ce diable d’homme parlait, il y avait dans sa physionomie un air si parfait de probité et de bienveillance; sa parole, toujours calme, élégante et maîtresse d’elle-même, s’insinuait si bien dans l’esprit de son auditeur, que je sentais baisser le flot de ma colère et renaître ma sécurité. Au fait, sa réponse est irrésistible : la maison des dames ursulines, que diable! ne

peut pas être un atelier de fausse monnaie, et, si la mère Marie des Anges me cautionne mon père, comme il paraît déjà qu’elle l’avait cautionné au notaire, je serais fou de persister dans mes doutes.

— Eh bien, dis-je à Jacques Bricheteau, je vais remonter prendre mon chapeau et vous attendre en me promenant sur les bords de l’Aube.

— C’est ça; et surveillez la porte de l’hôtel, que je n’aille pas déménager brusquement, comme autrefois au quai de Béthune!

On n’est pas plus intelligent que cet homme ; il a l’air de deviner vos pensées. J’eus honte de cette dernière défiance et je lui dis que, réflexion faite, j’aimais mieux, en l’attendant, aller terminer une lettre. C’est celle-ci, cher ami, que je suis obligé de fermer et de jeter à la poste tout à l’heure, si je veux qu’elle parte. A un autre jour la relation de notre visite au couvent.

MARIE-GASTON A MADAME LA COMTESSE DE l’eSTORADE.

Arcis-sur-Aube , 6 mai 1839.

Madame,

Dans tous les cas, j’aurais profité avec bonheur de la recommandation que vous avez bien voulu me faire de vous écrire pendant mon séjour ici; mais, en m’accordant cette précieuse faveur, vous ne pouvez vraiment savoir toute l’étendue de votre charité. Sans vous, madame, et l’honneur que j’aurai de vous entretenir quelquefois, que deviendrais-je, livré à la domination habituelle de mes tristes pensées, dans une ville qui n’a ni monde, ni com-

merce, ni curiosités, ni environs, et où toute Tactivité intellectuelle se borne à la confection du petit salé, du savon gras et des bas et bonnets de coton? Dorlange, que je n’appellerai pas toujours de ce nom, vous saurez tout à l’heure pourquoi, est tellement absorbé par les soins de sa brigue électorale, qu’à peine je l’entrevois. Je vous avais dit, madame, que je me décidais à aller rejoindre notre ami par la considération d’un certain trouble d’esprit qu’accusait une de ses lettres, où il me faisait part d’une grande révolution anivée dans sa vie. Aujourd’hui, il m’est permis d’être plus explicite. Dorlange connaît enfin son père il est fils naturel du marquis de Sallenauve, dernier rejeton vivant d’une des meilleures familles de la Champagne. Sans s’expliquer sur les raisons qui l’avaient décidé à tenir si secrète la naissance de son fils, le marquis vient légalement de le reconnaître. En même temps, il a fait pour lui l’acquisition d’une terre qui avait cessé depuis longtemps d’appartenir à la famille Sallenauve, et qui va se rattacher de cette manière au nom. Cette terre est située à Arcis même, et il est donc à penser que sa possession ne sera point inutile aux projets de députation mis aujourd’hui sur le tapis. Ces projets datent de plus loin que nous ne l’avions pensé, et ce n’est pas dans la fantaisie de Dorlange qu’ils ont pris naissance.

11 y a un an, le marquis commençait à les préparer en faisant passer à son fils une somme considérable pour qu’il pût se constituer par l’achat d’un immeuble un cens d’éligibilité, et c’est également pour faciliter au candidat l’accès de la carrière politique qu’il vient de le mettre

en possession d’un état civil et de le faire une seconde fois propriétaire. La fin réelle de tous ces sacrifices n’a pas été très-nettement expliquée à Charles de Sallenauve par le marquis son père, et c’est au sujet de cette portion brumeuse qui reste encore dans son ciel que le pauvre garçon avait conçu les appréhensions auxquelles mon amitié s’est empressée d’aller porter remède. Somme toute, le marquis paraît être un homme aussi bizarre qu’opulent, car, au lieu de rester à Àrcis, où sa présence et son nom auraient pu contribuer au succès de l’élection qu’il désire, le lendemain même du jour où toutes les formalités de la reconnaissance ont été accomplies, il s’est remis furtivement en route pour des pays lointains où il dit avoir de pressants intérêts et n’a pas même laissé le temps à son fils de lui adresser ses adieux. Cette froideur a bien empoisonné le bonheur de Charles, mais il faut prendre les pères comme ils sont, car, Dori ange et moi, nous sommes là tous les deux pour prouver que n’en a pas qui veut. Une autre bizarrerie de notre gentilhomme, c’est le choix qu’il a fait, comme grand électeur de son fils, d’une vieille religieuse ursuline, en passant avec elle un marché à l’exécution duquel il s’est trouvé que, plus tard, vous n’avez pas été tout à fait étrangère. Oui, madame, cette Sainte Ursule pour laquelle vous avez posé de loin , et sans le savoir, aura , selon toute apparence, dans l’élection de notre ami, une influence assez considérable.

Voici ce qui s’est passé. Depuis de longues années, la mère Marie des Anges, supérieure des dames ursulines d’Arcis-sur-Aube, rêvait d’installer dans la chapelle de sa

communauté une image de sa sainte patronne. Mais cette abbesse, femme de tête et de goût, ne voulait point entendre parler d’une de ces saintes de pacotille qu’on se procure toutes faites chez les marchands d’ornements d’église; et, d’autre part, elle se serait reproché de dérober à ses pauvres la somme assez élevée à laquelle devait se monter la commande d’une œuvre d’art. La sainte dame a pour neveu un des organistes de Paris, et le marquis de Sallenauve, pendant qu’il courait le monde, avait confié son fils à cet homme, qui, pendant fort longtemps, a mis un soin particulier à tenir le pauvre enfant dans la plus complète ignorance de son origine. Lorsqu’il fut question de faire de Sallenauve un député , naturellement on pensa à l’arrondissement d’Arcis, où sa famille a laissé beaucoup de souvenirs, et l’on s’ingénia en toute manière des accointances et facilités électorales qu’on pourrait y rencontrer. L’organiste se souvint alors de l’éternelle ambition de sa tante ; il la savait influente dans le pays, où elle est en grande odeur de sainteté, et ayant une pointe de cet esprit d’intrigue qui volontiers se passionne pour les choses d’une exécution difficile et ardue; il alla donc la trouver, d’accord avec le marquis de Sallenauve, et lui fit savoir qu’un des habiles sculpteurs de Paris était prêt à lui faire l’hommage d’une statue traitée de main de maître, si de son côté elle voulait s’engager à procurer la nomination de l’artiste comme député de l’arrondissement d’Arcis à l’une des prochaines élections. La vieille nonne ne trouva pas l’entreprise au-dessus de ses forces. Aujourd’hui, la voilà nantie de l’objet de sa pieuse convoitise, arrivé à bon port, il y a quelques jours,

et déjà installé dans la chapelle du couvent, où prochainement il en sera fait une solennelle inauguration. Reste maintenant à savoir comment, de son côté, la bonne dame s’exécutera.

Eh bien, madame, cela est singulier à dire, mais toutes choses bien sues et bien examinées, je ne m’étonnerais pas quand cette étrange femme réussirait. D’après le portrait que m’en a fait notre ami, la mère Marie des Anges est une petite femme, courte, ramassée dans sa taille, dont le visage trouve encore le moyen d’être avenant et agréable sous les rides et la couche de pâleur safranée qu’y ont concurremment amassées le temps et les austérités du cloître. Portant lestement le poids de son embonpoint et celui de ses soixante-dix-sept années, elle est vive, alerte et frétillante à défier les plus jeunes. Depuis près de cinquante ans, en maîtresse femme, elle gouverne sa communauté, qui a toujours été la plus régulière, la mieux ordonnée, en même temps que la plus riche de tout le diocèse de Troyes. Admirablement douée pour l’éducation de la jeunesse, but, vous le savez, de Tinstitut des Ursulines, depuis la même époque, avec des fortunes diverses , elle n’a pas cessé de diriger un pensionnat renommé dans le département de FAube et autres pays environnants. Ayant ainsi présidé à Féducation de presque toutes les filles des meilleures maisons de la province, on conçoit qu’au moyen des rapports qui, à la suite des éducations bien conduites, se perpétuent entre l’institutrice et ses élèves, elle se soit créé auprès de l’aristocratie champenoise une sorte d’influence ubiquitaire ; probablement, elle entend bien mettre ces relations à profit

dans la lutte ou elle s’est engagée à intervenir. D’autre part, il paraît que cette étrange femme, dans tout i’arrondissement d’Arcis, dispose souverainement des votes de l’opinion démocratique. Jusqu’ici, sans doute, au lieu où se livrera la bataille, l’existence de ce parti est assez souffreteuse et problématique ; mais de sa nature aussi il est actif et remuant, et c’est d’ailleurs, à peu de chose près, sous cette bannière que se présente notre candidat. Évidemment donc, l’apport qui lui est assuré de ce côté a son utilité et son importance. Ainsi que je l’ai fait d’abord, vous admirerez, madame, l’habileté en quelque sorte bicéphale de cette vieille religieuse, trouvant le moyen d’être en bonne posture auprès de la noblesse et du clergé séculier, et d’autre part menant à la baguette le parti radical, leur éternel ennemi. Admirable de charité et de lumières, considérée dans tout le pays comme une sainte, et, pendant la Révolution, exposée à une terrible persécution qu’elle a supportée avec un rare courage, on s’explique parfaitement ses bons rapports avec les classes éle • vées et conservatrices ; mais qu’elle soit de même la bienvenue auprès des démocrates et des démolisseurs, cela ne passe-t-il pas toute idée? La haute domination qu’elle exerce sur le parti révolutionnaire tient, madame, à un petit démêlé qu’ils ont eu jadis ensemble; vers 93, cet aimable parti avait comploté de lui couper le cou. Chassée de son couvent et convaincue d’avoir donné asile à un prêtre réfractaire, elle avait été incarcérée, traduite au tribunal révolutionnaire, et condamnée à monter sur l’échafaud. Il fut référé de la chose à Danton, qui siégeait alors à la Convention. Danton avait connu la mère Marie des

Anges; il la tenait pour la femme la plus vertueuse et la plus éclairée qu’il eût jamais rencontrée. En apprenant sa condamnation, il entra dans une effroyable colère, écrivit, comme on disait alors, une lettre à cheval à la municipalité révolutionnaire, et, d’une autorité que personne à Arcis ne se serait imaginé de contester, ordonna un sursis. Le même jour, il monta à la tribune, et, après avoir parlé d’une manière générale de quelques sanglants imbéciles qui, par leurs sottes fureurs, compromettaient l’avenir de la Révolution, il dit ce qu’était la mère Marie des Anges, insista sur sa merveilleuse aptitude à élever la jeunesse, et présenta un projet de décret en vertu duquel elle était placée à la tête d’un grand gynécée national, dont l’organisation serait ultérieurement réglée par un autre décret. Robespierre, qui dans la haute intelligence de l’iirsuline n’aurait vu qu’une désignation plus immédiate à la hache révolutionnaire, n’assistait pas ce jour-là à la séance; la motion fut donc votée d’enthousiasme. La tête de la mère Marie des Anges lui étant indispensablement nécessaire pour l’exécution du décret qui venait d’être rendu, elle la garda et le bourreau démonta sa machine. Quoique l’autre décret organisant le grand gynécée national eût été perdu de vue, au milieu de bien d’autres soins qui occupaient la Convention, la bonne religieuse l’exécuta à sa manière, et, au lieu de quelque chose de grand, de grec et de national, avec le concours de quelques-unes de ses anciennes compagnes, elle monta à Arcis un simple pensionnat laïque, où, aussitôt qu’un peu d’ordre eut été remis dans les affaires et dans les esprits, les élèves affluèrent de tous les pays environnants. Sous l’Empire, la mère

Marie des Anges put reconstituer sa communauté , et le premier acte de son gouvernement restauré fut un grand acte de reconnaissance. Elle décida que, tous les ans, le 5 avril, jour anniversaire de la mort de Danton, un service serait fait dans la chapelle du couvent pour le repos de son âme.

A ceux qui firent quelques objections contre cet obit :

— Connaissez-vous beaucoup de gens, répondait-elle, pour lesquels il soit plus nécessaire d’implorer la miséricorde divine?

Sous la Restauration, la célébration de ce service devint une affaire; mais jamais la mère Marie des Anges ne voulut en démordre, et l’immense vénération dont elle est entourée fit que les plus montés contre ce qu’ils appelaient ce scandale, durent en prendre leur parti. On com- 1 rend que, sous le gouvernement de juillet, cette courageuse obstinée eut sa récompense. Aujourd’hui, la mère Marie des Anges est admirablement bien en cour, et il n’est rien qu’elle n’obtienne dans les plus augustes régions du pouvoir ; mais il est juste d’ajouter qu’elle ne demande rien , pas même pour ses aumônes, auxquelles elle trouve le moyen de subvenir largement par la bonne administration qu’elle a su introduire dans la gérance des biens de la communauté. Ce qui s’explique mieux encore, c’est que sa reconnaissance pour le grand révolutionnaire lui ait été, auprès du parti de la Révolution, une recommandation puissante; mais là encore n’est pas tout le secret de son crédit dans ce parti. A Arcis, le chef de la gauche avancée est un riche meunier, nommé Laurent Goussard, qui possède sur la rivière d’Aube deux ou trois mou-

lins. Cet homme, ex-membre de la municipalité révolutionnaire d’Arcis et ami particulier de Danton, fut celui qui écrivit au terrible cordelier pour l’aviser du couteau suspendu sur la tête de l’ancienne supérieure des ursulines, ce qui n’avait pas empêché le digne sans-culotte de se rendre acquéreur d’une grande partie des biens de leur maison lorsque ceux-ci vinrent à être vendus nationalement.

A l’époque où la mère^Marie des Anges fut autorisée à reconstituer sa communauté, Laurent Goussard, qui ne se trouvait pas avoir tiré grand parti de son acquisition, vint trouver la bonne abbesse et lui proposa de la faire rentrer dans les anciennes appartenances de l’abbaye. Très-rusé en affaires, Laurent Goussard, dont la mère Marie des Anges avait gratuitement élevé une nièce, morte plus tard à Paris, vers 1809, eut l’air de se piquer avec elle de ce procédé, et il offrit de rendre le bien dont il était devenu révolutionnairement propriétaire, si la communauté consentait à le rembourser sur le pied de son prix d’acquisition. Le cher homme ne faisait pas un mauvais marché, et la différence de l’argent aux assignats, avec lesquels il avait payé, lui constituait déjà un joli bénéfice. Mais, se souvenant que, sans son intervention, Danton n’eût pas été averti, la mère Marie des Anges voulut faire mieux pour son sauveur de la première main. La communauté des ursulines, au moment où Laurent Goussard offrait d’entrer avec elle en arrangement, était, financièrement parlant, dans une position excellente. Ayant depuis sa restauration recueilli d’assez importantes libéralités, elle s’était, de plus, enrichie de toutes les

épargnes que sa supérieure avait faites pendant la durée assez longue de son pensionnat laïque, et qu’elle avait généreusement versées à l’économat du couvent. Laurent Goussard dut donc demeurer stupéfait quand il s’entendit répondre :

— Vos propositions ne me vont pas. Je ne puis pas acheter au rabais; ma conscience me le défend. Avant la Révolution, les biens de notre abbaye étaient estimés à tant; c’est ce prix que je veux en donner, et non celui auquel ils étaient tombés ensuite de la dépréciation subie par toutes les propriétés dites nationales. En un mot, mon ami, je veux payer plus cher; voyez si cela vous convient.

Laurent Goussard crut d’abord mal comprendre ou avoir été mal compris; mais, quand il fut bien expliqué qu’aux prétendus scrupules de conscience de la mère Marie des Anges il gagnait environ une somme de cinquante mille francs, il ne voulut pas faire violence à cette conscience si délicate, et, en mettant la main sur ce bénéfice, qui réellement lui tombait du ciel, il alla conter partout ce merveilleux procédé, qui, vous le sentez bien, madame, auprès de tous les acquéreurs de biens nationaux, mit aussitôt la mère Marie des Anges dans une estime à n’avoir jamais plus rien à craindre d’une révolution nouvelle. Personnellement, Laurent Goussard devint pour elle une espèce de séide; il ne fait plus maintenant une affaire, ne remue pas un sac de farine sans aller la consulter; et, comme elle le disait plaisamment l’autre jour, elle aurait la fantaisie de faire de M. le sous-préfet un saint Jean-Baptiste, qu’un quart d’heure après Laurent

LE DÉPUTÉ D’ARGÏS.

Goiissard lui apporterait dans un sac la tête de ce fonctionnaire. N’est-ce pas vous dire, madame, qu’au premier signe de notre supérieure, il apportera au candidat désigné par elle son vote et celui de tous ses amis?

Dans le clergé, la mère Marie des Anges a naturellement bien des ramifications, tant à cause de sa robe que de sa réputation de haute vertu ; mais elle compte surtout au nombre de ses plus zélés serviteurs monseigneur Troubert, évêque du diocèse, et qui, ancien familier de la congrégation (voir le Curé de Tours), s’arrangerait néanmoins assez bien, sous la dynastie de juillet, d’un archevêché menant au cardinalat. Or, pour peu que, en faveur de cette ambition, justifiée, il faut en convenir, par une haute et incontestable capacité, la mère Marie des Anges voulût écrire quelque chose à la reine, il est à croire que son succès pourrait bien ne pas être trop longtemps ajourné. Mais donnant donnant, et, si la supérieure des ursulines travaille à l’archevêché, monseigneur de Troyes travaillera à l’élection; la tâche, pour lui, ne saurait d’ailleurs être bien rude, puisque le candidat auquel il s’agit de s’intéresser est partisan déclaré du principe de la liberté d’enseignement, le seul côté de la chose politique dont le clergé se préoccupe dans le moment. Quand on a le clergé, on est bien près d’avoir le parti légitimiste, qui, passionné aussi pour l’enseignement libre, en haine du trône de juillet, n’est pas trop effrayé, toutes les fois que l’occasion s’en présente, de son monstrueux accouplement avec le parti radical. Du reste, la tête de ce parti, dans le pays, est la maison de Cinq-Cygne. Jamais la vieille marquise, dont vous connaissez, madame, le ca-

ractère hautain et la volonté énergique (voir une Ténébreuse Affaire), ne vient à son château de Cinq-Cygne sans rendre une visite à la mère Marie des Anges, qui a eu autrefois pour élève sa fille Berthe, devenue depuis la duchesse de Maufrigneuse. Quant au mari de celle-ci, il ne peut nous échapper, car vous savez que Daniel d’Arthez est mon ami, et que par d’Arthez on a, à coup sûr, la princesse de Cadignan, mère de ce joli duc sur lequel nous complotons de mettre la main. Maintenant, si nous arrivons à un côté plus résistant, au parti dit conservateur, qu’il ne faut pas confondre avec le parti ministériel, nous y trouverons pour chef le comte de Gondreville, collègue de votre mari à la Chambre des pairs. Avec lui marche un électeur très-influent, son vieil ami, ancien maire et ancien notaire à Arcis, lequel à son tour entraîne dans son orbite un électeur également considérable, maître Achille Pigoult, auquel, en se retirant des affaires, il a vendu son étude. Mais la mère Marie dés Anges a une puissante entrée auprès du comte de Gondreville par sa fille, la maréchale de Carigliano. Lancée, comme vous le savez, dans la plus haute dévotion, cette grande dame, presque tous les ans, vient faire aux Ursulines une humble retraite. De plus, la mère Marie des Anges, sans s’expliquer davantage, prétend qu’elle a barres par un certain côté qui n’est connu que d’elle sur le vieux Gondreville ; et, en effet, la vie de cet ancien régicide devenu sénateur, comte de l’Empire, et depuis pair de France sous deux dynasties, a serpenté par d’assez tortueux souterrains pour qu’on puisse y supposer des entrées secrètes qu’il ne lui serait pas agréable de voir démasquer. Or,

LE DÉPUTÉ D’ADCIS.

Gondreville, c’est Grévin, son confident, et, comme on dit, son âme damnée depuis cinquante ans ; mais, à supposer que , par impossible , leur éternelle union, dans la circonstance présente, vînt à se démancher, au moins eston sûr d’Achille Pigoult, le successeur de Grévin , comme lui notaire de la communauté, et auquel, lors de la vente faite dans son étude du domaine acheté par le marquis de Sallenauve, on a eu le soin d’attribuer un chiffre d’honoraires tellement inusité et tellement électoral, que l’accepter, c’était s’engager. Quant à la plèbe des électeurs, on ne peut manquer d’y faire des recrues importantes, par tes grands travaux que notre ami va leur donner à exécuter dans le château dont le voilà propriétaire, ledit château ayant le bonheur de menacer ruine sur plusieurs points. 11 faut aussi compter sur l’effet d’une magnifique profession de foi que Charles de Sallenauve vient de faire imprimer, et dans laquelle il déclare hautement ne vouloir accepter ni emplois ni faveur aucune du gouvernement. Enfin, l’habileté oratoire qui peut être attendue de lui, dans la réunion préparatoire déjà annoncée; le concours des journaux de l’opposition, tant à Paris que dans la localité; les injures et les calomnies dont les journaux ministériels ont déjà commencé le feu : tout me donne bonne espérance, et je m’arrête sur une dernière considération. Serait-il bien merveilleux qu’en vue de contredire leur réputation un peu béotienne, les Champenois eussent à cœur de nommer un homme distingué dans les arts, dont ils ont sous les yeux un chef-d’œuvre, qui vient volontairement se faire leur compatriote en achetant chez eux un domaine resté depuis près de dix ans sans acqué-

reur, et qui, d’une main généreuse et prodigue, est près de restituer à cette demeure, l’une des gloires du pays, son aspect de grandeur passée?

A la suite de cet immense exposé de nos ressources et opérations militaires, serai-je encore bien venu, madame, à me plaindre de mon manque absolu de distractions? Je ne sais si c’est poar l’intérêt que je porte à notre ami, mais il me semble qu’un peu de la fièvre électorale qui règne partout ici, en ce moment, a fini par me gagner, et peut-être trouverez-vous que cette lettre, encombrée de détails locaux auxquels, avec la plus grande complaisance du monde, vous ne sauriez trouver un vif intérêt, révèle chez moi un terrible accès de la maladie régnante. Me saurez-vous gré, d’ailleurs, de vous présenter comme prochainement resplendissant de l’auréole parlementaire un homme dont, me disiez-vous l’autre jour, on ne saurait faire sûrement son ami, attendu l’élévation surhumaine et par conséquent un peu impertinente de sa personnalité? A vous dire vrai, madame, à quelques succès que soit réservé dans la vie politique Charles de Sallenauve, j’ai peur qu’il ne regrette un jour la gloire plus calme qui lui était assurée dans la carrière des arts; mais ni lui ni moi ne sommes nés sous une étoile facile et commode; naître seulement nous a été vendu cher, et c’est être deux fois cruel que de ne pas nous aimer. Vous avez pour moi quelque bienveillance, parce qu’il vous paraît que j’exhale encore un reste de parfum de notre Louise aimée; ayez donc aussi quelque chose de ce sentiment pour celui que, durant tout le cours de cette lettre, je n’ai pas hésité à nommer notre ami. Si, de quelque côté qu’il se tourne,

apparaît en lui une sorte de grandeur importune, ne faut-il pas plutôt l’en plaindre que lui en demander un compte soucieux et sévère? et ne savons-nous pas tous deux, par une cruelle expérience, que les plus nobles choses et les plus resplendissantes sont aussi les plus promptes à descendre et à s’éteindre dans l’éternelle nuit?

MARIE-GASTON A LA COMTESSE DE l’eSTORADE.

Arcis-sur-Aube , 13 mai 1839.

Madame,

La fièvre électorale vous a gagnée aussi, et vous voulez bien vous charger de nous faire passer de la part de M. de TEstorade un certain nombre de découragements qui, à coup sûr, méritent d’être pris en considération. Je dois le dire, cependant : ces confidences ne me paraissent pas avoir toute la portée que l’on pourrait croire, et, même avant votre officieux avis, les difficultés de notre situation n’avaient pas manqué de nous être révélées. Nous savions la mission de haute confiance dont s’est chargé M. Maxime de Trailles, mission que, pendant quelques jours, il a assez malheureusement essayé de dissimuler sous le semblant d’un intérêt industriel. Nous savions même, et vous, madame, semblez fignorer, que cet habile agent de la pensée ministérielle a trouvé le moyen de combiner avec les soins de la politique générale ceux de sa politique particulière. M. Maxime de Trailles, si nous sommes bien informés, aurait été récemment sur le point de succomber à un dernier et redoutable accès de la maladie chronique dont il est affligé depuis longtemps. Cette

maladie, c’est sa dette, car on ne dit pas les dettes, on dit la dette de M. de Trailles, comme on dit la dette de l’Angleterre. Dans cette extrémité, ce gentilhomme, décidé aux remèdes les plus désespérés, se serait arrêté à la ressource d’un mariage qu’on pourrait bien qualifier de mariage in extremis, puisque ledit gentilhomme côtoie, diton, d’extrêmement près la cinquantaine. Fort connu, ce qui pour lui veut dire fort décrié à Paris, il aurait fait comme lés marchands dont les articles sont démodés, il se serait expédié en province et aurait déballé à Arcis-sur- Aube, juste au moment de la foire électorale, estimant avec raison que le mouvement toujours un peu tumultueux de ces sortes de Beaucaires politiques ne pouvait qu’être favorable à la nature légèrement ténébreuse de ses opérations. Le calcul était bon; la mort inopinée du jeune Charles Relier, candidat sur le choix duquel s’était d’abord arrêtée la pensée du gouvernement, avait jeté dans tout Télectorat d’Arcis une perturbation profonde. Pêchant dans cette eau trouble, M. Maxime de Trailles est parvenu à y harponner un candidat que recommandent deux natures de mérites et de convenances bien distinctes.

Au point de vue de la chose publique, M. Beauvisage, dont vous vous êtes, madame, très-bien rappelé le nom, a l’inestimable avantage d’avoir battu en brèche et fait crouler la candidature d’un petit avocat du nom de Simon Giguet, qui, au grand scandale du gouvernement, aurait eu l’audace d’aller s’asseoir au centre gauche. Cette exclusion donnée à un impertinent de l’opposition dynastique a paru d’un prix tellement inestimable , qu’elle fait passer sur l’ineptie bien notoire et bien caractérisée du sieur

Beauvisage, en même temps que sur la considération du ridicule dont sa nomination ne pourrait manquer de couvrir ceux qui se seront prêtés à la patronner. Au point de vue de la chose privée, j’entends celle de M. de Trahies, M. Beauvisage a le mérite d’avoir une fille unique, passablement jolie, laquelle, sans exagération aucune de ses avantages, paraît devoir apporter à son mari une dot de cinq cent mille francs, amassée dans le commerce de ces bonnets de coton dont ma dernière lettre se permettait de parler si peu respectueusement. Maintenant, le mécanisme de l’affaire se comprend de lui-même : faire naître et attiser chez le père, qui jamais ne s’en serait avisé luimême, l’ambition et l’espérance d’être envoyé à la Chambre ; pour prix de ses soins et débours, insinuer qu’on vous donne la fille et la dot, cela s’entend; éblouir la première par un restant de jeunesse teinte, par une suprême élégance de manières et par le titre de comtesse ; commencer fort habilement par avoir l’air d’hésiter entre la fille et la mère, et, enfin, donner de son désintéressement et de la solidité de sa réforme une rassurante idée en demandant contre soi-même , dans le contrat, toutes les garanties les plus extrêmes dont la loi dispose : voilà quel était le jeu, et voilà le travail vraiment herculéen accompli par M. de Trahies en moins de deux semaines... Mais , sur ce, nous intervenons. Par le nom qui nous tombe un matin des nues, nous sommes Champenois; nous nous faisons Champenois, plus encore en nous rendant propriétaire dans le pays; et il se trouve justement que le pays s’est buté, pour l’élection qui se prépare, à n’envoyer à la Chambre qu’un enfant du cru. — Juste-

ment! me direz-vous, à ce titre, Beauvisage ne peut manquer d’être préféré; c’est un produit local plus franc, plus direct. — Cela vous semble ainsi, madame, mais nous ne sommes pas tout à fait si bête que Beauvisage; nous n’apprêtons pas à rire de nous ; nous ne faisons pas de bonnets de coton, il est vrai, mais nous faisons des statues, des statues pour lesquelles nous avons été décoré de la Légion d’honneur ; des statues religieuses que l’on inaugure en grande pompe, devant monseigneur l’évêque, qui daigne prendre la parole, et devant les autorités constituées; des statues que toute la population de la ville, j’entends celle qui n’a pu être admise à la cérémonie, s’empresse d’aller admirer chez mesdames les ursulines, assez coquettes du magnifique ornement ajouté à leur bijou de chapelle, pour tenir, pendant une journée entière, leur maison et leur oratoire ouverts à tout venant, et tout ceci ne laisse pas de nous populariser un peu. Ce qui nous popularise encore mieux, c’est de n’être pas un ladre, comme Beauvisage; de ne pas thésauriser notre revenu, sou sur sou ; d’occuper dans notre château trente ouvriers, peintres, maçons, vitriers, jardiniers, treillageurs; et, tandis que le maire de la ville s’en va piètrement à pied, de nous montrer tout à coup, dansArcis, avec une calèche élégante et deux chevaux fringants que notre père, qui n’est pas aux cieux, mais à Paris, voulant se montrer plus aimable de loin que de près, nous a envoyés d’urgence, pour en écraser, je pense, le tigre et le tilbury de U. de Trahies ; deux choses dont, avant notre venue, il avait été énormément parlé.

Ce soir, madame, pour couronner la cérémonie de Tinau-

guration de notre Sainte Ursule, nous donnons en notre château un repas de cinquante couverts, où nous avons eu la malice de convier, avec les notables habitants du pays, tous les fonctionnaires inamovibles ou amovibles, indistinctement. Vu notre candidature déclarée, nous sommes bien assuré d’avance que cotte dernière classe de convives ne répondra pas à notre appel. Tant mieux, vraiment! il y aura d’autant plus de place pour d’autres, et les défaillants, dont les noms seront tous connus demain, seront constitués dans un flagrant délit de servilisme et de dépendance qui portera, nous l’espérons bien, un terrible coup à leur influence sur la population. Hier, madame, nous sommes allé dans notre calèche au château de Cinq- Cygne, où d’Arthez nous a d’abord présenté à la princesse de Cadignan. Cette femme est vraiment merveilleuse de conservation, et il semble qu’elle soit embaumée par le bonheur de sa liaison avec le grand écrivain. (Voir les Secrets de la princesse de Cadig7ian,) « C’est le plus joli bonheur que j’aie jamais vu, )> disiez-vous, madame, en parlant de M. et madame de Portenduèré; ce mot, il faut le répéter à l’adresse de d’Arthez et de la princesse, en modifiant toutefois l’épithète de joli, qui serait peut-être un peu jeune, appliquée à leur été de la Saint-Martin. Avec ce que j’ai su d’une scène qui eut lieu, il y a déjà longtemps, chez madame d’Espard, à l’époque où commença cette liaison, j’étais bien sûr de ne pas trouver M. Maxime de Trahies très-bien installé à Cinq-Cygne; car, dans la scène à laquelle je fais allusion, il s’était efforcé d’être blessant pour d’Arihez; et d’Arthez, en se contentant de le faire ridicule, le trouva méprisable: or, c’est un sentiment

dont il n’y a pas à revenir, avec cette intelligence noble et élevée. A son début dans le pays, muni de quelques lettres d’introduction, l’agent de la politique ministérielle commença par recevoir une ou deux politesses à Cinq- Cygne; mais c’était un bâton flottant, et, de près, d’Arthez eut bientôt fait de le couler à fond. Notre homme, qui se flattait de trouver à Cinq-Cygne de l’appui pour son intrigue, est aujourd’hui si loin de compte, que c’est de la bouche du duc de Maufrigneuse, auquel M. de Trahies s’était ouvert assez effrontément de tous ses projets, comme à son camarade du Jockey-Club, que nous avons recueilli les renseignements consignés au commencement de cette lettre, pour être retournés à M. de l’Estorade, si vous voulez bien vous charger de ce soin.

Madame de Maufrigneuse et la vieille marquise de Cinq-Cygne ont été, madame, d’un accueil merveilleux pour Doiiange,... pour Sallenauve, voulais-je dire, mais j’ai de la peine à m’y habituer; comme elles n’ont pas votre humilité, elles n’ont pas, ainsi que vous, été effrayées de ce qui peut se rencontrer de haut chez notre ami, et lui, de son côté, dans cette rencontre vraiment difficile, a été d’une convenance parfaite. On ne sait vraiment comment, ayant vécu si seul, il a pu du premier coup se faire si complètement présentable. Serait-ce que le beau, dont il a fait jusqu’ici l’étude de sa vie, comprend le joli, l’élégant, le convenable, qui s’apprennent en quelque sorte d’occasion et par-dessus le marché? Mais cela ne doit pas être vrai, car j’ai vu des artistes très-éminents, et des sculpteurs surtout, une fois sortis de leur atelier, n’être pas des hommes seulement supportables.

J’interromps ici ma lettre, madame ; les faits me manquent et je me sens tomber dans le bavardage; demain, j’aurai à vous faire le compte rendu de notre grand banquet, qui sera peut-être plus intéressant que mes aperçus philosophiques et moraux.

10 mai.

Le dîner a eu lieu, madame; il était magnifiquement servi, et il en sera, je pense, parlé longtemps à Arcis. Sallenauve a dans cet organiste, qui, par parenthèse, hier, à la cérémonie de l’inauguration, avait fait preuve sur l’orgue de ces dames d’un talent admirable, une façon d’intendant et de factotum qui laisse bien loin de lui tous les Vatels du monde. Ce n’est pas là un homme qui se passerait son épée au travers du corps pour un peu de marée en retard. Lampions, verres de couleur, guirlandes et draperies pour décorer la salle du banquet, voire un joli petit feu d’artifice que nous avions trouvé emballé dans les coffres de la calèche par le soin de ce père bourru et invisible, mais qui pourtant a du bon, rien n’a manqué à la fête ; elle s’est prolongée jusqu’à une heure assez avancée, dans les jardins du château, où la plèbe avait été admise à danser et à s’abreuver très-abondamment. Nous avions presque tous nos convives, moins ceux que nous avions voulu seulement compromettre. Les invitations ayant été faites à très-bref délai, brièveté qui, du reste, était excusée par la circonstance, c’était chose plaisante de voir, jusqu’au moment de se mettre à table, défiler les lettres d’excuse que Sallenauve avait ordonné de lui apporter au salon, à mesure de leur arrivée. A

chaque lettre qu’il décachetait, il avait soin de dire à haute voix: (( C’est M. le sous-préfet, c’est M. le procureur du roi, c’est le substitut qui m’expriment leurs regrets de ne pouvoir se rendre à mon invitation. )> Tous ces refus de concours étaient accueillis par les sourires et les chuchotements de l’assistance; mais, quand parut la lettre de Beauvisage, et que Dorlange annonça l’impossibilité où se trouvait M. 1e maire de correspondre à sa politesse, autant pour le fond que pour la forme, l’hilarité devint bruyante et générale, et elle ne fut suspendue que par l’entrée d’un M. Martener, juge d’instruction, qui faisait, en venant dîner, un acte de haut courage. Il faut remarquer cependant que, de sa nature, un juge d’instruction est quelque chose de divisible. Par le côté du juge, il est inamovible, et il n’y a en lui de sujet au changement que son titre, le léger supplément de traitement qui lui est alloué et le privilège de décerner des mandats et d’interroger les voleurs, droits superbes qui, d’un trait de plume, peuvent lui être retirés par la chancellerie. Enfin, mettons qu’au moins M. Martener est un demi-brave; du reste, il fut accueilli comme une lune tout entière, A côté de la présence du duc de Maufrigneuse, de celle de d’Ârthez et de celle surtout de monseigneur l’évêque, qui est pour quelques jours au château de Cinq-Cygne, une absence qui fit une sensation profonde, quoique l’excuse, envoyée dès le matin, n’ait pas été proclamée en séance publique, ce fut celle de l’ancien notaire Grévin. Pour le comte de Gondreville, aussi délinquant, il n’y avait rien à dire : la perte toute récente de son petit-fils, Charles Keller, ne lui permettait pas de se trouver à la réunion, et, en lui adressant une invi-

lation conditionnelle, Sallenauve avait eu soin, dans sa lettre, de se faire à lui-même le refus; mais Grévin, le bras droit du comte de Gondreville, pour qui il a eu des dévouements certes plus compromettants et plus difficiles que celui de dîner en ville, Grévin, ne venant pas, ne semblait-il pas témoigner par là que son patron tenait encore pour la candidature aujourd’hui à peu près désertée de Beauvisage? et cette influence qui se dérobait, comme on dit dans la langue du sport, était vraiment pour nous d’assez grande considération. Maître Achille Pigoult, le successeur de Grévin, essaya bien d’objecter que le vieillard vivait dans une retraite absolue et qu’à grand’peine, deux ou trois fois par an, on pouvait l’avoir à dîner chez son gendre. Mais on rétorqua vivement l’argument, en faisant remarquer qu’à un dîner donné par le sous-préfet, pour mettre en rapport la famille Beauvisage avec M. Maxime de Trahies, Grévin avait parfaitement accepté d’être l’un des convives. Nous aurons donc encore, du côté du château de Gondreville, un certain tirage, et il faudra, je crois, que la mère Marie des Anges se décide à user de sa botte secrète.

Le dîner ayant pour prétexte l’inauguration de la Sainte Ursule, qui, chez les dames ursulines, ne pouvait être célébrée par un banquet, Sallenauve l’avait belle, au dessert, pour porter un toast :

— A la mère des pauvres ; à la sainte et noble intelligence qui, depuis cinquante ans, rayonne sur toute la Champagne, et à laquelle doit être attribué le nombre prodigieux de femmes distinguées et accomplies qui font l’ormement de cette belle contrée !

Si VOUS saviez comme moi, madame, quelle contrée c’est que la Champagne Pouilleuse, vous vous diriez, en lisant la phrase que je vous reproduis, ou à peu près, que Sallenauve est un grand misérable, et que la passion d’être député peut rendre un homme capable des plus effroyables énormités. Est-ce donc la peine, pour un homme qui ordinairement se respecte, d’assumer sur lui le courage d’un mensonge assez gros pour arriver à la dimension d’un crime, quand, mieux que son infâme toast, une petite chose à laquelle il n’a pas pensé, qui n’est pas de son fait, et dont tout l’honneur doit être reporté à la capricieuse agrégation des atomes crochus, allait, mieux que tous les discours du monde, le recommander à la sympathie des électeurs? Vous-même m’avez dit, madame, que votre fils Armand trouvait à Sallenauve une grande ressemblance avec les portraits de Danton ; mais c’est qu’il paraît que cette remarque est juste, car elle était faite aussi autour de moi, non pas sur des portraits, mais sur le vivant, par plusieurs des convives qui avaient connu et pratiqué le grand révolutionnaire. Laurent Goussard, comme chef de parti, n’avait pas manqué d’être convié. 11 n’a pas seulement, ainsi que je vous le disais l’autre jour, été l’ami de Danton : il aurait été aussi quelque peu son beau-frère, Danton, qui fut assez vert galant, ayant pendant quelques années courtisé une sœur de l’honnête meunier, et, comme dit la chanson, vu la meunière. Eh bien, il faut que la ressemblance soit trèsfrappante, car, après le dîner, pendant qu’on prenait le café, comme le digne homme avait la tête un peu échauffée par les fumées du vin du pays, qui n’avait pas été mé~

LE DÉPUTÉ D’AUCIS.

nagé, vous l’imaginez bien, il s’approche de Sallenauve et lui demande tout cru s’il ne se serait pas par hasard trompé de père et s’il pourrait affirmer que Danton ne fût pas pour quelque chose dans sa façon ?

Sallenauve prit gaiement la chose, et fit simplement ce calcul :

— Danton est mort le 5 avril 1793. Pour être son fils, il faudrait que je fusse né au plus tard en 9Zi, j’aurais donc aujourd’hui quarante-cinq ans. Or, l’acte de l’état civil où j’étais inscrit comme né de père et mère inconnus et j’espère aussi un peu mon visage me font naître en 1809, et ne m’accordent que juste trente ans.

— Vous avez raison, répondit Laurent Goussard, les clnfîres aplatissent mon idée; mais c’est égal, nous vous nommerons tout de même.

Et je crois que cet homme a raison ; ce caprice de ressemblance sera dans l’élection d’un poids immense. Il ne faut pas croire en effet, madame, que, malgré les funestes souvenirs qui entourent sa mémoire, Danton soit pour les gens d’Arcis un objet d’horreur et d’exécration. D’abord le temps l’a épuré; alors sont restés un grand caractère et une forte intelligence dont on est fier d’être le compatriote; à Arcis, les raretés et les curiosités sont rares, et l’on vous y parle de Danton comme à Marseille on vous parle de la Cannebière : heureuse donc la ressemblance avec ce dieu, dont le culte n’est pas borné à l’enceinte de la ville, mais s’étend aussi à sa banlieue et environs! Ces électeurs extra muros sont parfois d’une naïveté curieuse, et les contradictions ne les gênent guère. Quelques agents, dépêchés dans le pays circonvoisin, ont déjà exploité cette

lointaine parité de traits; et, comme, dans la propagande champêtre, la question est bien moins de frapper juste que de frapper fort, la version de Laurent Goussard, quelque apocryphe qu’elle soit, est colportée dans les communes rurales avec un aplomb qui ne trouve pas un contradicteur. Pendant que cette prétendue origine révolutionnaire fait les affaires de notre ami, on les fait encore, d’un autre côté, en disant aux braves électeurs qu’on veut embaucher quelque chose de plus vrai et qui ne frappe pas moins leurs esprits ;

— C’est ce monsieur, va-t-on leur répétant, qui a acheté le château d'Arcis,

Et, comme le château d’Arcis, qui plane au-dessus de la ville, est connu de toute la contrée, c’est pour ces bonnes gens comme un point de repère; mais, en même temps, toujours prêts à retourner aux vieux souvenirs du passé, bien moins morts et enterrés qu’on ne pourrait se le figurer :

— Ah! c'est le seigneur du château! disent-ils, en donnant de l’idée qu’on leur présente une traduction respectueuse et libre.

Et voilà, madame, sauf votre respect, comment se traite la cuisine électorale et la manière dont s’opère la cuisson d’un député.

MARIE-GASTON A MADAME DE l’eSTORADE.

Arcis-sur-Aube, 11 mai 1839.

Madame,

Vous me faites l’honneur de me dire que mes lettres vous amusent, et vous m’engagez à ne pas craindre de

les multiplier. Cela n’est-il pas pour moi bien humiliant, et, après l’affreux malheur qui a été le premier lien de notre connaissance, m’est-il encore permis dans tout le reste de ma vie de me montrer un homme amusant? Mais, je vous l’ai dit, je suis ici dans une atmosphère qui me grise. Il m’a pris comme une passion du succès de Sallenauve, et, en ma qualité d’esprit sombre et chagrin, peutêtre encore une passion plus forte d’empêcher le triomphe de l’ineptie et de la sottise patronnées par le vil intérêt et l’intrigue. Merci donc, monsieur de Trailles, de l’exhibition que vous nous avez faite de votre burlesque beaupère ! Vous êtes parvenu à m’intéresser à quelque chose : par moments, je ris plus souvent que je ne m’indigne ; mais, pendant ce temps-là, j’oublie.

Aujourd’hui, madame, c’est plus que jamais le tour du grotesque, et nous voilà en pleine parade. Nonobstant les découragements de M. de l’Estorade, nous sommes induits à penser que le ministère a reçu de son agent des nouvelles peu rassurantes, et voici ce qui semble autoriser cette supposition. Nous n’habitons plus l’hôtel de la Poste, nous l’avons quitté pour notre château ; mais , grâce à la rivalité qui de tout temps a existé entre la Poste et le Mulet, où M. de Trailles a installé son quartier général, nous avons gardé dans notre ancienne résidence des intelligences d’autant plus zélées et d’autant plus bienveillantes, que notre hôtelier n’est pas resté étranger à l’organisation, pour lui, je pense, assez fructueuse, du grand banquet dont j’ai eu l’honneur de vous faire parvenir la relation. Or, par cet homme , nous avons appris que presque aussitôt après notre départ est descendu à son

hôtel un journaliste arrivant de Paris. Ce monsieur, dont je ne sais plus le nom, et pour son honneur, attendu la glorieuse mission dont il est chargé, autant vaut que je Paie oublié; ce monsieur, disais-je donc, s’est aussitôt annoncé comme un pourfendeur qui venait apporter le renfort de sa verve parisienne à la polémique que la presse locale, subventionnée par le bureau de l'esprit public, avait été chargée de diriger contre nous. Jusque-là, il n’y a rien de très-gai, ni rien non plus de très-attristant; depuis que le monde est monde, les gouvernements ont toujours trouvé des plumes à vendre, et jamais ils ne se sont fait faute d’en acheter; mais là où commence la comédie, c’est dans la coarrivée et dans la coprésence à l’hôtel de la Poste d’une demoiselle de vertu très-problématique, dont Son Excellence monseigneur le journaliste ministériel se présenterait accompagné. Le nom de la demoiselle, par exemple, ne m’a pas échappé ; sur son passeport, elle s’appelle mademoiselle Chocardelle, rentière; mais le journaliste, en parlant d’elle, né dit jamais qu’Antonia tout court, et, quand il veut la traiter avec plus de respect, mademoiselle ou miss Antonia.

Mais que vient faire à Arcis mademoiselle Chocardelle? Un voyage d’agrément, sans doute; ou la conduite à M. le journaliste, qui, probablement, aura voulu lui donner part au crédit que l’entreprise à forfait de notre diffamation quotidienne va lui ouvrir sur la caisse des fonds secrets? — Non, madame. Mademoiselle Chocardelle vient à Arcis pour affaires, pour des rentrées. Il paraîtrait qu’avant son départ pour l’Afrique, où il vient de trouver une mort glorieuse, le jeune Charles Keller aurait fait à mademoiselle

Antonia ou ordre un billet de la somme de dix mille francs, valeur reçue en meubles, ce qui constitue une charmante équivoque, les meubles n’ayant pu être reçus que par mademoiselle Chocardelle, qui ainsi aurait estimé à la somme de dix mille francs le sacrifice qu’elle faisait de les accepter. Quoi qu’il en soit, peu de jours après la nouvelle du décès de son débiteur, le billet étant près d’arriver à échéance, mademoiselle Antonia aurait fait passer à la caisse des frères Keller pour savoir s’il serait acquitté. Le caissier, qui est un bourru, comme tous les caissiers, aurait répondu qu’il ne s’expliquait pas que mademoiselle Antonia eût le front de faire présenter un pareil titre, mais que, dans tous les cas, les frères Keher, ses patrons, étaient pour le moment à Gondreviîle, où la fatale nouvelle avait réuni toute la famille, et qu’il ne payerait pas sans leur en avoir référé.

— Eh bien, j’en référerai moi-même, aurait répondu mademoiselle Antonia, qui ne voulait pas laisser périmer son titre.

Là-dessus, comme elle méditait de partir seule pour Arcis, le gouvernement éprouve le besoin de nous faire dire des injures, sinon plus grosses, du moins plus spirituelles qu’on ne les dit en province , et le soin de les aiguiser est confié à un journaliste entre deux âges, pour lequel mademoiselle Antonia, en l’absence de Charles Keller, avait eu des bontés! « Je pars pour Arcis, » se seraient dit au même instant l’écrivain et la demoiselle ; la vie la plus ordinaire et la plus courante a de ces rencontres, Est-il maintenant bien merveilleux que, partis de compagnie, on arrive ensemble, et qu’on descende au

même endroit? Maintenant, madame, admirez l’enchaînement des choses! Débarquée ici dans un intérêt purement financier, ne voilà-t-il pas tout à. coup madeinoiselle Chocardelle arrivée à prendre une portée électorale immense ! et vous allez voir si sa bonne influence n’est pas de nature à nous compenser les piquantes étrivières qu’est venu nous cingler son galant compagnon. D’abord, il se trouve qu’en apprenant la présence à Arcis de M. Maxime de Trailles, madeinoiselle Chocardelle s’écrie :

— Comment! il est ici, cette affreuse crapule?,..

Le mot n’a rien de parlementaire, et je ne l’écris qu’en rougissant. Mais il tiendrait à des relations antérieures, et toujours d’affaires, que mademoiselle Ântonia aurait eues avec l’illustre confident de la politique ministérielle. Habitué à ne courtiser que de grandes dames, lesquelles l’aidaient plutôt dans l’amortissement de sa dette qu’elles ne travaillaient à l’accroître, une fois dans sa vie, M. de Trailles aurait eu la fantaisie de ne pas être aimé tout à fait pour lui-même , et de se montrer un homme moins coûteux qu’utile. En conséquence, il aurait acheté à mademoiselle Antonia un cabinet de lecture, situé rue Coquenard, où elle aurait trôné pendant quelque temps. Mais l’entreprise n’aurait pas réussi; une liquidation serait devenue nécessaire, et M. Maxime de Trailles, avec son esprit toujours tourné aux affaires, aurait compliqué cette liquidation de l’achat d’un mobilier qui, par le fait d’un drôle infiniment plus retors que lui, aurait subtilement glissé de ses mains. (Voir un Homme cVa[faires,) De cette manière, mademoiselle Antonia aurait vu s’évanouir le mobilier que déjà des voitures de déménagement atten-

daient à la porte, et une autre demoiselle Ilortenso, également rentière et maîtresse du vieux lord Dudley, aurait gagné vingt-cinq louis à sa déconvenue. Vous comprenez, madame, que je n’ai pas la prétention de faire pénétrer dans tous ces détails une clarté absolue, d’autant qu’ils nous sont parvenus seulement de la seconde main par l’hôtesse de la Poste, à laquelle ils ont été confiés par mademoiselle Antonia d’une manière sans doute plus cohérente et plus lumineuse. Toujours est-il que M.de Trahies et mademoiselle Ghocardelle se sont séparés brouillés, et qu’à présent la dernière se croit en droit de parler de lui avec la légèreté et le manque absolu de mesure dont vous aurez été frappée, ainsi que moi. Les choses même, depuis la première explosion de mademoiselle Antonia, semblent avoir été poussées à ce point, que M. de Trahies, par suite de ce propos ou autres équivalents, voyant sa considération gravement compromise, aurait prié le journaliste, avec qui naturellement il a des relations fréquentes, de morigéner un peu son indiscrète compagne ; mais celleci n’en a tenu compte, et, par l’action incessante d’une foule de mots et d’anecdotes, elle produit a notre profit, je ne dirai pas l’effet d’une contre-mine, mais l’effet continu d’une contre-Maxime au moyen de laquelle l’action vénéneuse de notre terrible adversaire se trouve constamment paralysée. Ce n’est pas tout, et voici un autre service que nous aura rendu la présence de mademoiselle Chocardelle à Arcis. L’affaire de sa rentrée traîne en longueur; deux fois elle s’est présentée à Gondrevhîe; jamais elle n’y a été reçue. Le journaliste a beaucoup à faire : d’abord ses articles, et ensuite un certain nombre

de démarches que demande de lui M. de Trahies, à la disposition duquel il a été mis. Mademoiselle Antonia est donc souvent seule, et, dans le désœuvrement et l’ennui que lui causent sa solitude, aussi bien que Tabsence de tout Opéra, de tout Ranelagh et de tout boulevard des Italiens, elle a été induite à se créer une distraction vraiment désespérée. Ressource presque incroyable, ce passetemps toutefois n’a rien d’impossible à comprendre dans l’existence d’une Parisienne de son espèce, déportée à Arcis. A deux pas de l’hôtel de la Poste existe un pont jeté sur l’Aube. En aval de ce pont, par une pente assez rapide, mais dans laquelle a été pratiqué un sentier, on arrive jusque sur le bord de la rivière, qui, se trouvant en contre-bas du chemin public, d’ailleurs peu fréquenté, promet des trésors de calme et de solitude à qui veut venir en cet endroit rêver au bruit de ses eaux. Mademoiselle Antonia commença par aller s’asseoir là avec un livre ; mais, peut-être en souvenir du mauvais succès de son cabinet de lecture, les livres, comme elle dit, ne sont pas à sa main ; si bien que, la voyant toujours plus empêchée d’elle-même, la maîtresse de l’hôtel de la Poste eut l’idée de mettre à sa disposition un équipage de pêche trèscomplet, formé par son mari, mais qu’à raison de ses occupations multipliées celui-ci laisse presque constamment sans emploi. Assez heureuse dans ses premiers essais, la jolie déportée a pris goût à cette occupation, qui doit être vraiment très-attachante, vu les nombreux fanatiques qu’elle fait, et, depuis ce moment, pendant la journée presque entière, les rares passants qui traversent le pont peuvent, malgré les variations de la température

LE DÉPUTÉ D’AUCIS.

encore incertaine, admirer sur le bord de l’Aube une charmante naïade en robe à volants et en chapeau de paille à grands bords, pêchant à la ligne avec la consciencieuse gravité du gamin de Paris le plus passionné.

Jusque-là, tout est bien, et, avec cette pêcherie, notre élection n’a encore trop rien à faire ; mais si, dans Y Histoire de don Quichotte, que vous aimez, madame, à cause du bon sens et de la joyeuse raison qui débordent dans ce livre, vous voulez bien vous rappeler une aventure assez désagréable arrivée à Rossinante avec des muletiers yanguois, vous aurez, avant que je vous l’aie contée, un avant-goût de la bonne fortune que nous a value la passion tout à coup développée chez mademoiselle Antonia. Notre concurrent Beauvisage n’est pas seulement un ancien fabricant de bas et maintenant un maire exemplaire , il est aussi le modèle des époux, n’ayant jamais bronché devant sa femme, qu’il respecte et admire. Tous les soirs, par ses ordres, il est couché avant dix heures, pendant que madame Beauvisage et sa fille vont dans ce qu’on est convenu d’appeler le monde à Arcis. Mais il n’est pire eau, comme on dit, que l’eau qui dort, de même que rien de moins chaste et de moins ordonné que la calme et tranquille Rossinante dans la rencontre rappelée il n’y a qu’un moment. Tant il y a, qu’en faisant dans sa ville la ronde dont chaque jour il a la louable habitude, Beauvisage, du haut du pont, vint à remarquer la Parisienne, qui, le bras virilement tendu et le corps cambré gracieusement, se livrait à son occupation favorite. Un petit mouvement, d’une charmante impatience , avec laquelle la jolie pêcheuse tirait sa ligne hors de l’eau quand le poisson n’a-

vait pas mordu, fut peut-être le choc électrique qui retentit au cœur de ce magistrat, jusqu’à ce jour irréprochable. Nul ne peut dire, d’ailleurs, comment la chose se fit et à quel moment précis. Je dois faire remarquer seulement qu’entre sa retraite du commerce des bonnets de coton et sa mairie, Beauvisage avait lui-même pratiqué Vart de la pêche à la ligne avec un talent distingué, et aujourd’hui il le pratiquerait certc'nement encore, n’était sa grandeur, qui, au rebours de Louis XIV, r éloigne du rivage. Sa.m doute, il lui parut que la pauvre enfant, ayant plus de bonne volonté que de science, ne s’y prenait pas comme il faut, et il n’est pas impossible, toute son administrée temporaire qu’elle est, que l’idée de la remettre dans la bonne voie ait été la cause de son apparent désordre. Ce qu’il y a de certain, c’est que, venant à passer sur le pont, dans la compagnie de sa mère, mademoiselle Beauvisage s’écrie, en véritable enfant terrible ;

— Tiens, papa qui cause avec la Parisienne!

S’assurer, par un regard, de la monstruosité du fait; d’un pas 'précipité descendre la berge; arrivera portée de son mari qu’elle trouve la bouche riante, avec un air heureux de mouton qui broute; le foudroyer d’un Que faites-vous donc là? h ne lui laisser d’autre refuge que l’Aube, et d’un air de reine lui intimer l’ordre de retraite, pendant que, d’abord étonnée, mademoiselle Chocardelle, devinant ce dont il s’agit, se livre aux éclats de la gaieté la moins mesurée, tel fut, madame, le procédé de madame Beauvisage, née Grévin ; et, si le procédé pouvait passer pour justifié, au moins ne fut-il pas habile, car, le soir même, la ville entière savait la catastrophe, et, atteint et

convaincu de mœurs déplorables, M. Beauvisage voyait une désertion nouvelle s’opérer dans la phalange déjà bien éclaircie de ses partisans. Toutefois, le côté de Gondreville et Grévin tenait toujours, et croiriez-vous, madame, que c’est encore à mademoiselle Antonia que nous devons le renversement de ce dernier rempart! Voici la marche du phénomène : la mère Marie des Anges voulait avoir avec le comte de Gondreville un entretien; mais elle ne savait comment s’y prendre : le demander ne lui paraissait pas convenable. Ayant, à ce qu’il paraît, de dures choses à dire, elle ne voulait pas avoir fait venir exprès ce vieillard chez elle; ce procédé lui paraissait blesser trop cruellement la charité. D’ailleurs, dites à bout portant, les choses com.minatoires cabrent aussi souvent qu’elles effrayent, tandis que, glissées, comme on dit, en douceur, elles sont bien autrement sûres de leur effet. Cependant, le temps s’écoulait, car l’élection est pour demain dimanche, et ce soir la réunion préparatoire. La pauvre chère dame ne savait vraiment à quel parti s’arrêter, quand elle apprend quelque chose d’assez flatteur pour son amourpropre. Une jolie pécheresse, venue à Arcis dans la pensée de faire financer Keller, le gendre de Gondreville, a entendu parler des vertus, de la bonté inépuisable, de la verte vieillesse de la mère Marie des Anges, enfin de tout ce qu’on dit d’elle dans le pays, dont elle est, après Danton, la seconde curiosité; et le plus grand regret de cette fille, c’est de n’oser point demander à être admise en sa présence. Une heure après, le mot suivant était remis à l’hôtel de la Poste :

« Mademoiselle, on dit que vous désirez me voir, et que vous ne savez comment vous y prendre. Rien pourtant n’est plus facile : sonner à la porte de ma grave maison, me demander à la sœur tourière, n’avoir pas trop peur de ma robe noire et de ma vieille figure, et ne pas croire que j’impose mes conseils aux jolies filles qui ne me les demandent pas, et qui peuvent être un jour de bien plus grandes saintes que moi. Voilà tout le mystère d’une entrevue avec la mère Marie des Anges, qui vous salue en Noire-Seigneur Jésus-Christ, f »

Vous comprenez, madame, qu’à une invitation si gracieusement faite, on ne résiste pas; et bientôt, dans la toilette la plus sévère qu’elle eût pu imaginer, mademoiselle Antonia était rendue au couvent. Je voudrais bien pouvoir vous dire tout le détail de cette entrevue , qui, à coup sûr, dut être curieuse; mais personne n’y assistait, et l’on n’a rien pu en savoir que ce qui a été conté par la brebis égarée, laquelle en revint émue et touchée jusqu’aux larmes. Comme le journaliste voulait la plaisanter sur ses airs de nouvelle convertie :

— Tiens ! tais-toi, lui répondit mademoiselle Antonia, tu n’as jamais de ta vie écrit une phrase pareille!

— Voyons la phrase ?

— « Allez, mon enfant, m’a dit cette bonne vieille, les voies de Dieu sont bien belles et bien peu connues, et souvent dans une Madeleine il y a plus l’étoffe d’une sainte que dans une religieuse. »

Et je dois constater, madame, qu’en répétant ces belles paroles, la voix de la pauvre fille s’altéra et qu’elle fut

forcée de porter son mouchoir à ses yeux. Le journaliste, lui, un de ces misérables, la honte de la presse, qui ne doivent pas être plus confondus avec elle qu’un mauvais prêtre avec la religion, le journaliste se mit à rire, et, avisant aussitôt un danger :

— Ah çà ! quand définitivement retournes-tu à Gondreville pour parler à ce Keller, que je finirai par éreinter dans le coin de quelque article, nonobstant toutes les recommandations contraires de Maxime?

— Est-ce que je fais de ces saletés-là î répondit Antonia avec dignité.

— Comment! maintenant, tu ne présentes plus ton billet?

— Moi, répondit l’admiratrice et probablement l’écho de la mère Marie des Anges, mais dans sa langue à elle, aller faire chanter une famille au désespoir! mais, à mon lit de mort, ce souvenir me poignarderait, et jamais je ne pourrais croire pour moi à la miséricorde de Dieu.

— Alors, fais-toi ursuline, pendant que nous y sommes.

— Si j’en avais le courage, je serais peut-être plus heureuse; mais, dans tous les cas, je n’irai pas à Gondreville; la mère Marie des Anges s’est chargée de tout arranger.

— Comment, malheureuse, tu lui as laissé ton billet!

— Je voulais le déchirer ; c’est elle qui m’en a empêchée en me disant de le lui remettre, et qu’elle s’arrangerait pour m’en tirer honnêtement pied ou aile.

— Très-bien ! tu étais créancière et tu seras mendiante. . .

— Non, car l’aumône, c’est moi qui la fais; j’ai dit à madame la supérieure de garder l’argent pour ses pauvres.

— Oh! alors, maintenant si tu deviens bienfaitrice de couvents, avec ton autre vice de pêcher à la ligne, tu vas être une fille agréable à fréquenter!

— Tu ne me fréquenteras toujours pas longtemps, car je pars ce soir et je te laisse à ton joli métier.

— Tiens! tu te retires aux Carmélites?

— Les Carmélites , répondit spirituellement Antonia , c’est bon, mon vieux, quand on quitte des Louis XIV,

Ces filles, même les plus ignorantes, savent toutes l’histoire de la Vallière, dont elles eussent à coup sûr fait leur patronne, si sœur Louise de la Miséricorde eût été canonisée. Je ne sais comment s’y prit la mère Marie des Anges, mais ce matin on a vu la voiture du comte de Gondreville arrêtée à la porte du couvent: le miracle, entendons-nous bien, ne consiste pas à avoir évoqué ce vieux singe; car, du moment qu’il avait été avisé d’une somme de dix mille francs à payer, quoique la somme ne dût pas sortir de sa bourse, mais bien de celle de Keller, il avait dû se presser d’accourir; c’était de l’argent de famille; et puis les avares comme lui se passionnent même pour la perte du bien d'autrui, quand ils ne le trouvent pas bien dépensé. Mais la mère Marie des Anges ne s’était pas contentée de l’attirer à la communauté; apparemment aussi elle fit nos affaires. En sortant, le pair de France se rendit chez son ami Grévin ; et, dans la journée, celui-ci dit à plusieurs personnes que décidément son gendre était par trop stupide, qu’il venait encore de se compromettre avec l’histoire de cette Parisienne, et qu’il n’y aurait jamais rien à faire de lui. En même temps, on a été informé que les curés des deux paroisses avaient reçu, par les

mains de la mère Marie des Anges, une somme de mille écus à partager entre leurs pauvres, et à elle remise par un bienfaiteur qui désirait ne pas être connu. Sallenauve est furieux, parce que quelques-uns de nos agents s’en vont disant partout qu’il est ce bienfaiteur anonyme, et bien des gens le croient, quoique l’histoire du billet Keller ait beaucoup couru, et que l’honneur de cette générosité pût être facilement reporté à son auteur véritable. Mais, quand on a une fois le vent en poupe, on ne peut le mesurer mathématiquement à chaque voile, et souvent il faut en prendre plus qu’on n’en veut. M. Maxime de Trahies ne décolère pas ; il y a tout lieu de croire que l’échec, qu’il doit voir maintenant inévitable, enterre avec lui son mariage, 11 faut dire au sujet de sa mésaventure la phrase consacrée pour les auteurs malheureux, que c’est un homme d’esprit qui prendra sa revanche.

Quel curieux homme, madame, que cet organiste, qui comme un de nos grands médecins, dont il n’est pourtant pas parent, s’appelle Bricheteau! On n’a pas plus d’activité, plus de pi'ésence d’esprit, plus de dévouement et plus d’intelligence, et il n’y a pas deux hommes en Europe qui touchent de l’orgue comme lui. Vous qui ne voulez pas que Naïs soit une pmnoteusc, vous devriez bien le lui donner pour maître. Voilà un homme qui lui apprendrait vraiment la musique, et celui-ci ne vous paraîtrait pas d’une grandeur inquiétante, car il a autant de modestie que de talent : auprès de Sallenauve, c’est un caniche; aussi adroit, aussi fidèle, et je dirais aussi laid, si avec une physionomie bonne et ouverte comme la sienne on pouvait ne pas être tenu pour beau.

MAR/E-GASTON A LA COMTESSE DE l’eSTORADE.

Arcis-sur-Aube, dimanche 12 mai 1830.

Madame,

Hier au soir a eu lieu la réunion préparatoire, cérémonie assez ridicule et surtout assez désagréable pour les candidats, mais que, pourtant, il faut accepter. Au moment de s’engager pour quatre ou cinq ans avec un mandataire, il est naturel que Ton veuille savoir à qui Ton a affaire. Est-ce un homme intelligent? exprime-t-il réellement l’opinion dont il a l’étiquette ? Sera-t-il gracieux et abordable pour les intérêts qui pourront avoir à se réclamer de lui? Est-ce un caractère ferme? saura-t-il défendre ses idées (s’il en a)? En un mot, sera-t-on dignement, sûrement et honnêtement représenté? Voilà le côté sérieux et respectable de l’institution, qui, n’étant pas écrite dans la loi, pour s’être aussi complètement installée dans les mœurs, devait bien avoir sa raison d’exister. Mais toute médaille a son revers, et, par un autre côté , on peut vous montrer dans ces assemblées l’électeur tout bouffi de son importance, s’empressant à faire exercice extérieur de la souveraineté qu’il va abdiquer entre les mains de son député, et la lui vendant le plus cher qu’il peut. A l’impertinence de certaines questions adressées au candidat, ne dirait-on pas un ilote sur lequel chaque électeur a droit de vie ou de mort? Pas de recoin de sa vie privée où le malheureux soit sûr de ne pas voir pénétrer une curiosité indiscrète; et, en fait d’interrogations saugrenues, tout est possible, par exemple : « Pourquoi le candidat pré-

fère-t-il le vin de Champagne au vin de Bordeaux? » A Bordeaux, où le vin est une religion, cette préférence impliquerait une idée de non-patriotisme, et elle pourrait gravement compromettre l’élection. Beaucoup d’électeurs aussi vont là uniquement pour jouir de l’embarras des prétendants. Les tenant, comme ils disent, sur la sellette, ils comptent s’en amuser comme les enfants de leur hanneton, ou comme, autrefois, les vieux juges, et encore, aujourd’hui, les jeunes médecins, d’une torture criminelle, d’une autopsie ou d’une opération. Plusieurs n’ont pas des goûts si relevés; ils sont venus uniquement pour jouir du tapage, de la confusion des voix, presque toujours certaine en pareille rencontre ; il en est qui voient une occasion d’avoir le placement de quelque talent agréable : ainsi, au moment, malheureusement trop fréquent, où, comme disent les comptes rendus de la Chambre des députés, le tumulte est à son comble, il n’est pas rare d’entendre imités, à miracle, le chant du coq ou le cri de détresse du chien auquel on a marché sur la patte. L’intelligence, qui seule devrait être appelée à l’électorat, ayant, comme d’Aubigné, le frère de madame de Maintenon, reçu son bâton en argent, faut-il s’étonner que, parmi les électeurs, se rencontrent des gens stupides, et ceux-ci ne sont-ils pas assez nombreux dans le monde pour avoir aussi la prétention d’être représentés?

La réunion a eu lieu dans une salle assez vaste, où un traiteur de l’endroit donne tous les dimanches à danser; l’orchestre y forme une sorte de tribune réservée dans laquelle put être admis un peu de public, non électeur; je fus un de ces privilégiés. Quelques dames avaient pris

place sur le devant : madame Marion, tante de l’avocat Giguet, i’im des candidats; madame et mademoiselle ‘Mollot, femme et fille du greffier du tribunal; quelques autres dont le nom et la qualité m’échappent; mais madame et mademoiselle Beauvisage avaient fait comme Brutus et Cassius, elles brillaient par leur absence. Avant que la candidature de M. Beauvisage se fût produite, celle de M. Simon Giguet paraissait avoir les plus grandes chances; maintenant, avec celle de notre ami Sallenauve, qui, à son tour, a distancé M. le maire, l’avocat se trouve recalé de deux échelons. Son père, ancien colonel de l’Empire, jouit d’une grande estime dans le pays; comme expression du regret qu'avaient les électeurs de ne pouvoir lui nommer son fils, ils l’ont, à Turianirailé et par acclamation, porté à la présidence de l’assemblée. Le premier candidat entendu a été l’avocat Giguet ; son discours a été long, rempli de banalités; peu de questions lui ont été adressées qui méritent d’être consignées dans le présent procès-verbal. On sentait que le sérieux de la bataille n’était pas là. Ensuite, on appelle M. Beauvisage. Maître Achille Pigoult, le notaire, demande la parole et dit :

— M. le maire est atteint, depuis hier, d’une indisposition qui...

Des « Ah ! ah ! » et des rires nombreux interrompent l’orateur.

Le colonel Giguet agite longtemps la sonnette, dont en avait eu soin de le munir, sans pouvoir rétablir le silence. A la première éclaircie, maître Pigoult reprend :

— J’avais donc l’honneur de vous dire, messieurs,

LE DÉPOTÉ D’AUCIS. 33t>

qu’atteint d’une indisposition qui, sans présenter de gravité...

Ici, nouvelle interruption, un peu plus bruyante que la première. Comme tous les militaires, le colonel Giguet n’est d’une nature ni très-endurante, ni très-parlementaire ; il se lève avec vivacité et s’écrie :

— Messieurs, nous ne sommes pas ici au bal Frappart. (C’est le nom du propriétaire de la salle.) Je vous engage donc à vous conduire d’une manière plus décente ; autrement, je quitte le fauteuil.

Il faut croire qu’en masse, les hommes demandent à être menés rudement, car cette leçon est accueillie par de joyeux applaudissements, et le silence paraît assez solidement rétabli,

— J’avais donc le regret de vous dire, reprend encore maître Achille Pigoult en variant à chaque fois son début, qu’atteint d’une indisposition qui, sans présenter de gravité, le retiendra quelques jours à la chambre...

— Une maladie du larynx! crie une voix.

— Notre vénérable et excellent maire, poursuivit Achille Pigoult sans s’arrêter à l’interruption, n’a pu se rendre au sein de cette réunion. Dans tous les cas, madame Beauvisage, par laquelle j’ai eu l’honneur d’être reçu ce soir même, m’a affirmé et m’a chargé de vous dire que, quant à présent, M. Beauvisage renonçait à l’honneur de vos suffrages, priant ceux d’entre vous qui lui avaient montré une sympathie bienveillante de la reporter sur M. Simon Giguet.

Cet Achille Pigoult est un malicieux personnage qui n’avait pas, sans intention, fait intervenir madame Beau-

3i0 SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE.

visage, dont il constatait ainsi la suprématie conjugale. Mais rassemblée était trop de son pays pour saisir cette petite noirceur. En province, d’ailleurs, les femmes se mêlent très-couramment de toutes les affaires les plus viriles de leurs maris, et la vieille histoire de cette servante de curé répondant gravement : « Nous ne disons pas de messes à ce prix, )) a un sel qui, dans bien des petites villes, ne saurait pas être senti. — Enfin, voici Sallenauve, et je suis d’abord frappé de l’aisance et de la dignité calme qu’il apporte à la tribune. C’est là, madame, ; pour d’autres épt-euves plus sérieuses, un bien rassurant ^ symptôme, car, il n’y a pas à se faire d’illusion, la qua- ' lité et la valeur des gens devant lesquels on parle ne fait presque rien à l’affaire. Pour l’orateur que la peur | talonne, grands seigneurs et portefaix sont même chose.

Ce sont toujours des yeux qui vous regardent, des oreilles qui vous écoutent; on n’a plus devant soi des individus, ; on a une grande personne morale, l’assemblée, que l’on i sent en masse, sans en analyser les éléments. Après avoir | en quelques mots énuméré les liens par lesquels il tient ] au pays, et avoir glissé une allusion très-adroite et trèsdigne à sa naissance, qui ne ressemblait pas à celle de tout le monde, Sallenauve a exposé ses idées politiques. La république lui paraîtrait le plus beau des gouvernements, mais il ne la croit pas possible à établir en France; partant il ne la désire pas. Il pense qu’un gouvernement vraiment parlementaire, où la politique de camarilla serait assez vigoureusement muselée pour qu’on n’eût rien à craindre de ses éternelles échappées et de ses incessantes entreprises, peut largement pourvoir à la dignité et à la

prospérité d’une nation. La liberté, Tégalité, ces deux grands principes qui ont trionaphé en 89, reçoivent d’un pareil gouvernement toutes les garanties sérieuses. Quant aux escamotages que le pouvoir royal peut vouloir pratiquer contre eux, il n’appartient pas aux institutions de les prévenir. C’est aux hommes, c’est aux mœurs, bien plus qu’aux lois, d’aviser en pareil cas, et lui, Sallenauve, sera toujours un de ces obstacles vivants. Il se déclare partisan chaleureux de la liberté d’enseignement, croit qu’il y a encore des économies à réaliser dans le budget, et qu’il y a à la Chambre trop de fonctionnaires, et surtout que le château y est trop représenté. Pour garder son in iépendance, il est décidé à n’accepter aucun emploi, aucune faveur du gouvernement. Ceux qui l’auront nommé ne doivent pas non plus s’attendre à le voir jamais se charger pour eux d’une démarche qui ne soit pas entièrement ratifiée par la raison et par la justice. On a dit que le mot impossible n’était pas français. Il y a pourtant pour lui une impossibilité qu’il connaît, et devant laquelle il s’honorera toujours de s’arrêter, c’est celle de l’injustice et celle de l’atteinte, même la plus lointaine, portée au bon droit. (Bruyants applaudissements).

Le silence une fois rétabli :

— Monsieur, dit un des électeurs, après avoir obtenu la parole de M. le président, vous avez dit que vous n’accepteriez aucun emploi du gouvernement. N’est-ce pas là impliquer un blâme contre les fonctionnaires? Je m’appelle Godivet, je suis receveur de l’enregistrement, et je ne crois pas cependant pour cela devoir encourir le mépris de mes honorables concitoyens.

Réponse de Saîlenaiive :

— Je suis heureux, monsieur, d’apprendre que le gouvernement vous a investi de fonctions que vous remplissez, j’en suis sûr, avec une parfaite droiture et avec une parfaite habileté; mais j’oserai vous demander si d’emblée vous avez été porté à la recette que vous gérez?

— Certainement non, monsieur. J’ai commencé par être trois ans surnuméraire; ensuite j’ai passé par tous les grades, et je puis affirmer que la faveur a toujours été étrangère à mon modeste avancement.

— Eh bien, monsieur, que diriez-vous si, avec mon litre de député, en supposant que j’obtienne les suffrages de cet arrondissement, moi qui n’ai point été surnuméraire, moi qui ne suis passé par aucun grade, mais qui aurais seulement rendu au ministère le service de voter pour lui, j’allais être nommé brusquement, comme cela s’est vu, directeur général de votre administration?

— Je dirais..., je dirais, monsieur, que c’est un trèsbon choix, puisque le roi vous aurait nommé.

— Non, monsieur, vous ne le diriez pas, ou, si vous le disiez tout haut, ce que je ne crois pas possible, vous penseriez tout bas que c’est un choix ridicule et injuste. (( Ou diable, vous demanderiez-vous, ce monsieur, en faisant de la sculpture, a-t-il pu étudier la matière si délicate de l’enregistrement? » Et vous auriez raison de ne pas ratifier le caprice royal, car les- droits acquis, les vieux et honorables services, la marche régulière de l’avancement, que deviennent-ils à ce système du choix par le bon plaisir? C’est pour ne pas me rendre complice de l’abus criant que je dénonce, c’est parce que je ne crois

ni juste, ni honnête, ni utile qu’on arrive ainsi, en travers, au sommet des fonctions publiques, que moi, qui n’y pourrais prétendre d’aucune façon, je prends l’engagement de n’en accepter aucune. Ces fonctions, monsieur, trouvez-vous encore que je les dédaigne, et n’ai-je pasbien plutôt l’air de grandement les honorer?

M. Godivet se déclara satisfait et n’insista pas.

— Ah çà ! monsieur, s’écria un autre électeur, apres avoir sollicité la parole d’une voix un peu avinée, vous dites que vous ne demanderez rien pour vos électeurs; alors, à quoi que vous nous servirez?

— Je n’ai pas dit, mon ami, que je ne demanderais rien pour mes commettants; j’ai dit que je ne demanderais rien qui ne fût juste* mais cela, je puis ajouter que je le demanderai avec énergie et avec persévérance, car c’est ainsi que la justice doit toujours être servie.

— Avec ça, reprend l’électeur, qu’il y a aussi d’autres manières pour la servir, à preuve le procès qui m’ont fait perdre contre Jean Remy, duquel j’étais en difficulté pour un bornage...

Le colonel Giguet, interrompant :

— Voyons, vous n’allez pas, je pense, nous raconter votre procès et nous parler d’une manière inconvenante sur le compte des magistrats.

L’électeur, reprenant :

— Les magistrats, mon colonel, je les respecte, duquel j’ai été pendant six semaines membre de la municipalité en 93, et connais la loi; mais, revenant à mon affaire, je demande à monsieur, qui est là pour me répondre, à moi comme aux autres, son opinion sur les bureaux de tabac.

— Mon opinion sur les bureaux de tabac! cela me semble assez difficile à formuler; je pourrai pourtant vous dire que, si certains renseignements sont exacts, ils ne me paraissent pas toujours parfaitement bien distribués.

— Eh bien, vous êtes un homme, vous ! s’écrie l’électeur, et je vous donne ma voix, parce qu’on ne vous en montrera pas, des couleurs. Si, on les donne à faux, les bureaux! Qu’y a la fille à Jean Remy, un mauvais voisin, qu’ ça n’a jamais rien été qu’à sa charrue et qu’ ça se bat au jour la journée avec sa femme..*

— Mais, mon cher, dit le président en interrompant, vous abusez étrangement de la patience de l’assemblée...

— Non! non! laissez parler! s’écrie-t-on de tous les points de la salle.

L’électeur amusait, et Sallenauve a l’air lui-même de faire entendre au colonel qu’il désire savoir où l’homme veut en venir.

L’électeur, reprenant :

— Je dirai donc, sous votre respect, mon cher colonel, qu’y a la fille à Jean Remy, que je le poursuivrai jusque dans les enfers, vu que ma borne était à sa place et que les experts ont été fautifs! eh bien, que fait cette jeunesse? Plante là père et mère et s’en va à Paris; à Paris, que fait-elle? j’ai pas été y voir; mais qu’enfm elle se trouve connaissance d’un député, et qu’à l’heure d’aujourd’hui vous a un bureau de tabac dans la rue Mouffetard, une des plus longues rues de Paris, duquel, aujourd’hui pour demain, si je venais à passer l’arme à gauche, faut voir comme ma femme, la veuve d’un homme légal, criblé de rhumatismes, rapport à avoir couché dans les bois pen-

dant la terreur de 1815, on vous y ficherait un bureau de tabac !

— Vous n’êtes pas encore mort! objecte-t-on de toutes parts à ces singuliers états de service.

Et le colonel, pour mettre fin à cet incident burlesque, de donner la parole à un petit pâtissier, républicain trèsconnu. Ce nouvel interpellateur, d’une voix de fausset, pose à Sallenauve cette question insidieuse que, d’ailleurs, à Arcis, on pourrait appeler nationale :

— Que pense monsieur de Danton ?

— Monsieur Dauphin, dit le président, j’aurai l’honneur de vous faire observer que Danton appartient à l’histoire.

— Au Panthéon de l’histoire, monsieur le président, c’est son propre mot.

— Eh bien, enfin, à l’histoire tout court, ou au Panthéon de l’histoire, Danton ne me paraît rien avoir à faire

— Permettez, monsieur le président, répond Sallenauve, quoique la question ne me paraisse pas avoir directement trait à l’objet de cette réunion, dans une ville que le nom prononcé tout à l’heure remplit encore de sa renommée, je ne saurais décliner l’occasion qui m’est faite de donner une preuve d’impartialité et d’indépendance en jugeant cette grande mémoire.

— Oui ! oui ! parlez I dit l’assemblée d’une voix presque unanime.

— Je suis fermement convaincu, reprend Sallenauve, que, si Danton fût né à une époque calme et paisible comme la nôtre, il se fût montré, ce que d’ailleurs il a été, bon père, bon mari, ami chaud et fidèle, caractère liant

et facile, et que, par ses grands talents, il n’eCit pas manqué de s’élever à une place éminente dans l’État et la société.

— Oui! oui! bravo! très-bien!

— Né, au contraire, à une époque de troubles et au milieu de l’orage de toutes les passions déchaînées, Danton était constitué mieux que personne pour s’allumer à cette atmosphère de feu, Danton a été la torche qui brûle, et sa rouge clarté ne s’est que trop prêtée à des scènes de sang et d’horreur que je ne veux point rappeler. Mais, a-t-on dit, il fallait sauver l’indépendance nationale, consterner les traîtres et les perfides; faire, en un mot, un sacrifice cruel, mais nécessaire, aux exigences du salut public. Je n’accepte pas, moi, messieurs, ces explications: tuer sans la nécessité vingt fois démontrée de la légitime défense; tuer des hommes sans armes, des femmes, des prisonniers, c’est là un crime, dans toutes les hypothèses, exécrable; et ceux qui ont ordonné, ceux qui ont laissé faire, comme ceux qui ont exécuté, sont enveloppés, pour moi, dans une seule et même réprobation.

Je voudrais, madame, pouvoir vous peindre l’accent et le visage de Sallenauve pendant qu’il prononçait cet ana- . thème. Vous savez comment sa physionomie se transfigure quand une ardente pensée y monte. L’assemblée était muette et morne; il la blessait évidemment, mais, sous sa main puissante, sa monture n’osait se cabrer.

— Mais, reprend-il alors, à tout crime consommé et irréparable il y a deux issues : le repentir et l’expiation. \Son ] repentir, Danton ne l’a pas parlée c’était un homme trop fier; il a mieux fait, il l’a agi, et le premier, au bruit du |

couperet de la machine à abattre des têtes, qui fonctionnait sans répit ni relâche, au risque de hâter son tour d’y livrer la sienne, il osa parler d’un comité de clémence. C’était un moyen presque infaillible d’appeler sur lui Texpiation, et l’on peut dire, le jour de l’expiation venu, si devant elle il sourcilla ! En passant par la mort, gagnée à son courageux effort pour arrêter l’effusion du sang, on peut dire, messieurs, que la figure et la mémoire de Danton ont secoué la tache rougeâtre que septembre avait déposée sur elles. Tombé, à trente-cinq ans, de plain-pied dans la postérité, Danton y laissera le souvenir d’une grande intelligence, d’un caractère puissant et fort, de belles qualités privées, de plus d’une action généreuse ; toutes choses qui furent de lui, tandis que ses sanglantes erreurs durent être une contagion de son époque. En un mot, avec les hommes de cette trempe, injuste serait la justice qui se refuserait de se tempérer d’indulgence; et, du reste, messieurs, mieux que vous, mieux que moi, mieux que tous les orateurs et historiens, une femme a jugé et compris Danton, c’est celle qui, dans un adorable élan de charité, a dit aux impitoyables : a II est allé à Dieu ! prions pour le repos de son âme. »

Le piège ainsi esquivé, au moyen de Tadroit rappel de la mère Marie des Anges, et l’assemblée évidemment satisfaite, on pouvait croire le candidat au bout de son épreuve. Déjà même le colonel se disposait à proposer de passer au vote, quand plusieurs électeurs réclamèrent, en déclarant qu’ils avaient encore deux explications importantes à demander au candidat. Sallenauve avait dit que toujours il se trouverait sur le chemin des escamotages

essayés par le pouvoir royal contre les institutions. On voulait savoir ce qu’il entendait par cette résistance ; était-ce une résistance armée, des émeutes, des barricades?

— Les barricades, répondit Sallenauve, m’ont presque toujours paru des machines qui d’elles-mêmes se retournent pour broyer ceux qui les dressent; il faut bien croire qu’il est dans la nature des émeutes de servir presque toujours aussi les intérêts des gouvernements, puisque jamais je n’ai vu la police manquer d’être accusée de les avoir faites. Ma résistance, à moi, sera toujours la résistance légale, par les moyens légaux, la presse, la tribune et la patience, cette grande force des opprimés et des vaincus.

Si vous saviez le latin, madame, je vous dirais : In cauda venenum, c’est-à-dire dans la queue du serpent le venin, remarque de l’antiquité que la science moderne n’a point admise. M. de i’Estorade ne s’était point trompé, on devait fouiller dans la vie privée de Sallenauve, et, sans doute sous l’inspiration du vertueux Maxime de Trailles, qui déjà avait fait faire plusieurs allusions par le journaliste exécuteur de ses hautes œuvres, il fut enfin demandé compte à notre ami de cette belle Italienne qu’il cache à Paris, dans sa maison. Sallenauve ne témoigna pas plus d’embarras qu’il n’en montra devant vous et M. de l’Estorade ; il s’enquit seulement de la question de savoir si l’assemblée trouverait bon que son temps fût employé à écouter une histoire romanesque qui aurait l’air d’avoir été faite pour le rez-de-chaussée d’un journal? Les assemblées, madame, votre mari a pu vous le dire, sont de grands

enfants qui ne craignent pas du tout d’entendre des histoires...

Mais voici Sallenauve qui rentre et m’annonce que le bureau du collège électoral est formé tout à fait dans un sens à faire présumer le succès de son élection ; je lui passe la plume, lui-même se chargera du récit dont il vous avait fait tort lors de sa dernière visite, et cette lettre sera fermée par lui.

SALLENAUVE A MADAME DE l’ESTORADE.

Sept heures du soir.

Madame,

La manière un peu brusque dont je me suis séparé de vous et de M. de l’Estorade, le soir de notre visite au collège Henri IV, vous est sans doute expliquée maintenant par les préoccupations de toute sorte auxquelles j’étais en ce moment en proie ; je sais que Marie-Gaston vous en a appris le dénoûment. J’avoue que, dans la disposition d’esprit inquiète et agitée où je me trouvais alors, l’espèce de créance que M. de l’Estorade semblait donner au scandale dont il m’entretenait me causa quelque chagrin et quelque étonnement. « Comment, pensai-je, est-il possible qu’un homme de la moralité et de l’intelligence de M. de l’Estorade puisse a priori me supposer capable d’un tel désordre, quand il me voit d’ailleurs soucieux de don ner à ma vie toute la gravité et toute la considération qui peuvent commander l’estime? Mais, au compte qu’il fait de ma singulière liberté de mœurs, m’admettre dans sa maison auprès de sa femme, sur un certain pied d’inti-

mité, serait d’une telle imprévoyance, qu’en ce moment sans doute je profite d’une bienveillance essentiellement précaire et provisoire. Le souvenir encore récent d’un service rendu a pu, pendant un instant, en faire paraître le semblant nécessaire, mais, à la première occasion, on rompra avec moi; » et il me parut, madame, dans cette soirée, que notre place prochainement assignée par nos opinions politiques dans deux camps ennemis pourrait bien être le prétexte saisi par M. de l’Estorade pour me renvoyer tout entier à ce qu’il appelait ma honteuse liaison. Une heure avant l’observation de ces attristants symptômes, je vous avais fait une confidence qui semblait au moins devoir me préserver du malheur de voir la fâcheuse impression de M. de l’Estorade ayant accès auprès de vous. Je ne vois donc point la nécessité immédiate de vous présenter ma justification : deux histoires dans la même soirée me parurent mettre votre patience à une trop rude épreuve. Quant à M. de l’Estorade, j’étais, je dois l’avouer, piqué contre lui, en le voyant se faire si négligemment l’écho d’une calomnie contre laquelle il me paraissait que j’aurais dû être mieux défendu par la nature des relations qui avaient existé entre nous, et avec lui je ne daignai pas entrer en explication : ce mot, je le retire aujourd’hui, mais il était alors l’expression vraie d’un déplaisir vivement ressenti. Par la fortune de ma lutte électorale, j’ai été amené à donner à tout un public la primeur de ma justification, et j’ai eu le bonheur d’éprouver qu’en masse, mieux que comme individus, tes hommes sont peut-être capables de comprendre les résolutions généreuses et de distinguer le langage vrai de la vérité. J’avais, madame,

dans des conditions qui , par leur imprévu et leur étrangeté, étaient bien près de côtoyer le ridicule, à raconter à une assemblée, composée d’éléments très-mêlés, des choses véritablement assez incroyables; dans son salon, peut-être M. de TEstorade ne les eût acceptées quesous bénéfice d’inventaire; là, au contraire, elles ont paru accueillies avec confiance et sympathie. Voici à peu près la manière dont j’ai parlé à mes auditeurs et ce que j’étais mis en demeure de leur raconter :

Quelques mois avant mon départ de Rome, dans un café où se réunissent les élèves de l’Académie, nous avions presque tous les soirs la visite d’un Italien nommé Benedetto. Officiellement, il était musicien, musicien même assez passable; mais on nous avait en même temps prévenus que c’était un espion de la police romaine, ce qui expliquait ses assiduités continuelles et son grand goût pour notre compagnie. Quoi qu’il en fût, c’était un bouffon très-amusant, et, comme nous n’avions qu’un fort médiocre souci de la police romaine, nous faisions plus que souffrir cet homme, nous l’attirions, ce qui, du reste, n’était pas difficile, vu sa passion bien connue pour le zabajon, le poncio spongato et la spuma di laite. Un soir, en le voyant entrer, un de nos camarades l’apostropha en lui demandant ce que c’était qu’une femme avec laquelle il l’avait rencontrée dans la matinée.

— La mienne, signor! répondit l’Italien en se rengorgeant,

— Toi! Benedetto! le mari d’une pareille beauté!

— Si, permettez, signor.

— Allons donc! tu es laid, petit, ivrogne. On dit, de

plus, que tu es agent de la police; elle, au contraire, est belle comme la Diane Chasseresse.

— Je l’ai charmée par mon talent de virtuose; elle en sèche, de moi.

— Alors, puisque c’est ta femme, tu devrais bien la faire poser pour notre ami Dorlange, qui médite en ce moment une Pandore. Jamais il ne trouvera un modèle aussi magnifique.

— Ça peut s’arranger, répondit l’Italien.

Puis il entame. une de ses plus réjouissantes pantalonnades, qui fait perdre de vue la proposition dont il s’était si peu ému. Le lendemain, j’étais dans mon atelier, en la compagnie de quelques peintres et sculpteurs, mes condisciples, quand nous voyons entrer Benedetto, qu’accompagne une femme d’une rare beauté. Je n’ai pas besoin, madame, de vous la dépeindre, vous l’avez vue. Un joyeux hourra avait accueilli l’Italien, qui dit en s’adressant à moi :

— Ecco la Pandora! Hein ! comment la trouvez-vous?

— Amirablement belle; mais voudra-t-elle poser?

— Penh! fit Benedetto d’un air qui voulait dire : « Je voudrais bien voir qu’elle s’y refusât! »

— Mais, remarquai-je, alors, ça doit se payer cher, un modèle de cette beauté.

— No , per Vonore; seulement, vous tirerez mon buste, une simple terre couite que vous lui ferez présent.

— Eh bien, messieurs, dis-je à l’assistance, vous allez nous laisser un peu seuls.

Personne ne m’entendit; jugeant de la femme par le mari, tous mes jeunes affamés s’empressaient insolem-

ment autour de la belle Italienne, qui, rouge, émue et blessée de l’audace de tous ces regards, avait un peu Tair d’une panthère encagée et tourmentée par des paysans sur un champ de foire. Allant à elle et la tirant à l’écart, Benedetto lui dit en italien que le seigneur français voulait faire son portrait de la tête aux pieds, et qu’elle eût à se débarrasser de ses vêtements. L’Italienne le toisa d’un regard foudroyant et se mit en devoir de gagner la porte. Benedetto se précipite pour la retenir, pendant que, vertueuse engeance d’atelier, mes camarades s’empressent de lui barrer le chemin. Alors, entre la femme et le mari s’engage une lutte; mais, comme je vois que de la part de Benedetto sa prétention est soutenue avec la dernière brutalité, la colère me prend; d’un bras, que j’ai heureusement assez vigoureux, je repousse le misérable; en même temps, m’adressant avec autorité à mes camarades :

— Voyons, leur dis-je, laissez-la passer 1

Et je conduis moi-même jusqu’à la porte la belle Italienne encore frémissante. Elle m’adresse en italien quelques paroles de remercîment, et disparaît sans que personne s’oppose à sa sortie.

Revenu auprès de Benedetto, qui gesticulait d’un air menaçant, je lui dis de sortir, que sa conduite est infâme, et que, si j’apprends qu’il ait maltraité sa femme, il aura affaire à moi.

— Dehole! (Imbécile!) me répond le drôle en haussant les épaules.

Et il sort accompagné du même hourra qui l’avait accueilli à son arrivée.

Quelques jours se passèrent; on ne revit plus Benedetto, et d’abord on s’en inquiéta; on s’occupa même de le découvrir dans le Transtevère, où l’on savait qu’il logeait; mais, dans ce quartier, les recherches ne sont pas faciles ; les élèves de l’Académie sont en mauvaise odeur auprès des Transteverins, qui les soupçonnent toujours de vouloir débaucher leurs filles ou leurs femmes, et ces gens jouent volontiers du couteau. Au bout d’une semaine, personne, comme on peut bien croire, ne pensait plus au bouffon. Trois jours avant mon départ de Rome, je vois entrer chez moi sa femme. Elle parlait alors un mauvais français.

— Vous allez partir pour la France, me dit-elle; je viens pour que vous m’emmeniez.

— Vous emmener avec moi! et votre mari?

— Mort, me répondit-elle tranquillement.

Une idée me passant par l’esprit :

— C’est vous qui l’avez tué? dis-je à la Transteverine.

Elle me fit un signe affirmatif en ajoutant :

— Mais je voulais me mourir aussi.

— Comment cela? demandai-je. j

— Après qu’il m’a fait cet affront, reprit l’Italienne, il rentra chez nous, me battit comme c’était sa coutume, et \ puis sortit toute la journée. Le soir, il revint et me me- ] naça d’un pistolet que je lui arrachai; il était ivre; je | jetai ce briccone (coquin) sur son lit, où il s’endormit, j Alors, je calfoutrai la porte et les fenêtres, et, ayant ] mis grand charbon dans un brasero, je l’allumai. J’eus ; bien mal à ma tête et ne sus rien ensuite que le lende- , main, soignée par les voisines, qui avaient senti le char-

LE DÉPUTÉ D’AUGIS.

bon et enfoncé la porte, mais lai était mort auparavant.

— Et la justice?

— La justice a su tout ; de plus, qu’il voulait me vendre à un Anglais; pourquoi chez vous il avait voulu m’avilir, parce qu’alors j’eusse moins résisté. La justice me dit d’aller, que c’était bien; je me suis confessée et j’ai l’absolution.

— Mais, cara mia, que voulez-vous faire en France? je ne suis pas riche comme un Anglais.

Un sourire de dédain passa sur le beau visage de l’italienne.

— Je ne vous coûterai pas, me dit-elle, bien au contraire, je vous économiserai beaucoup.

— Et de quelle façon ?

— Je puis être modèle pour vos statues, si je le veux bien, moi. Benedetto disait que je suis très-bien faite, de plus, savante ménagère; si Benedetto voulait, nous faisions une bonne maison, 'perche, j’ai aussi du talent.

Et, courant décrocher une guitare que j’avais dans un coin de mon atelier, elle se mit à chanter un air de bravoure en s’accompagnant avec une rare énergie.

— En France, reprit-elle quand elle eut fini, je prends des leçons et monte sur le théâtre, où je réussis bien; c’était l’idée de Benedetto.

— Mais pourquoi ne pas vous faire actrice en Italie?

— Depuis Benedetto mort, je me cache : l’Anglais veut m’enlever. Je suis décidée pour aller en France; vous voyez, j’ai appris le français; si je reste, je vais dans le Tibre.

En abandonnant à lui-même un pareil caractère, plus

terrible que séduisant, M. de PEstorade en conviendra, je craignis de devenir la cause de quelque malheur, je consentis donc à ce que la signora Luigia m’accompagnât à PariSe Elle tient, en effet, ma maison avec une intelligence et une économie rares; elle-même m’a offert de poser pour la Pandore, et vous me croirez, madame, quand je vous dirai que le cadavre de Benedetto n’a pas cessé d’être entre sa femme et moi pendant cette dangereuse épreuve. J’ai donné à ma gouvernante un maître de chant, et elle est aujourd’hui en mesure de débuter. Malgré ses projets de théâtre, pieuse comme toutes les Italiennes, elle s’est agrégée, à Saint-Sulpice, ma paroisse, à la confrérie de la Vierge, et, pendant le mois de Marie, commencé il y a quelques jours, la loueuse de chaises compte sur sa belle voix pour faire des recettes. Elle est assidue à tous les offices, se confesse et communie fréquemment, et son confesseur, vieux prêtre respectable, vint dernièrement me parler pour obtenir de moi qu’elle ne posât plus pour mes statues, disant que jamais elle n’avait voulu l’écouter sur ce chapitre, où elle se croyait engagée d’honneur avec moi. J’ai d’autant plus facilement cédé aux instances de ce digne ecclésiastique, que mon intention, si je suis nommé, comme cela devient très-probable, est de me séparer [de cette femme; dans la situation plus en vue où je me trouverais, elle serait l’objet de commentaires aussi fâcheux pour sa réputation et son avenir que pour ma propre considération. Je dois m’attendre de sa part à quelque résistance, car elle paraît avoir pris pour moi un véritable attachement, dont elle m’a donné la preuve lors de ma blessure à la suite de ce duel. Rien ne put Eempêcher ed

passer toutes les nuits à me veiller, et le médecin disait que, même parmi les sœurs de son hôpital, il n’avait jamais rencontré une infirmière plus entendue et d’une charité plus ardente.

J’ai causé avec Marie-Gaston de la difficulté que je prévois pour une séparation. Cette difficulté, il la craint plus que moi, dit-il. Jusqu’ici, pour la pauvre femme, Paris a été ma maison, et l’idée d’être jetée seule dans ce gouffre, qu’elle n’a pas même entrevu, est de nature à l’épouvanter beaucoup. Une idée à ce sujet est venue à Marie- Gaston ; il ne croit pas que l’intervention du confesseur puisse être utile ; il dit que la pénitente se cabrera contre ce sacrifice, qu’elle se croira imposé par un rigorisme dévot; dans une question où il avait bien plus le droit de parler haut et ferme, le saint homme avait compromis son autorité, et elle n’avait consenti à en tenir compte qu’à la condition d’être déliée par moi de son singulier engagement d’honneur, comme elle l’appelait. La pensée de Marie-Gaston est que l’intervention et les conseils d’une personne de son sexe, ayant une haute renommée de vertus et de lumières, pourrait être dans ce cas bien plus efficace, et il prétend que je connais une personne de ce portrait, qui, à notre prière à tous deux, consentirait à se charger de cette délicate négociation. Mais, madame, je vous le demande, où est l’apparence d’une réalisation pour cette visée? La personne à laquelle Marie-Gaston fait allusion n’est pour moi qu’une connaissance d’hier, et à peine pour un vieil ami prendrait-on un souci pareil. Je sais bien que vous me faisiez l’honneur de me dire, il y a quelque temps, que certaines relations mûrissent vite.

Marie-Gaston ajoute que cette même personne est parfaitement pieuse, parfaitement bonne, parfaitement charitable, et que , dans cette idée de se faire la patronne d’une pauvre abandonnée, il pourrait y avoir bien de la séduction pour elle; enfin, madame, à notre retour, nous vous consulterons et vous nous direz si cette précieuse intervention peut être conveaablement réclamée. Dans tous les cas, j’ose vous prier d’être mon intermédiaire auprès de M. de l’Estorade, et de lui dire que j’aime à espérer qu’aucune trace du petit nuage qui s’était élevé ne restera entre nous. Si je suis nommé, nous serons, je le sais, dans deux camps opposés; mais, comme mon intention n’est pas de prendre une allure d’opposition systématique, dans bien des questions nous nous trouverons sur le même terrain, et je ne crois pas qu’en me privant de son ancienne bienveillance, il veuille me pousser au désespoir.

Demain, madame, à pareille heure, j’aurai subi un échec qui m’aura renvoyé pour toujours à mes travaux d’artiste, ou j’aurai le pied dans une nouvelle carrière. Vous dirai-je que cette pensée m’inquiète? Effet de l’inconnu, sans doute. J’allais oublier de vous conter une grande nouvelle et qui vous met bien à l’abri des projectiles par ricochet. Cette mère Marie des Anges, dont Marie-Gaston vous a conté les prodiges, a reçu la confidence de mes doutes sur la violence faite à mademoiselle de Lanty, et, dans un temps donné, elle se fait fort de découvrir le couvent où elle peut être détenue. La digne femme, si elle se le met en tête, est bien capable de réussir, et, avec cette apparence de retrouver l’original, la

copie doit bien moins craindre de me voir commettre quelque bévue.

Je ne suis pas content de Marie-Gaston : il me paraît livré à une fiévreuse excitation créée par l’immense intérêt que son amitié prend à mon succès. Il est comme un débiteur honnête homme qui, se passionnant à l’acquittement d’une dette sacrée, suspend tout, même ses douleurs, jusqu’au moment où il se sera liquidé. Mais j’ai peur qu’à la suite de cet effort, il ne retombe; sa douleur, qu’en ce moment il comprime, n’a rien, en réalité, perdu de son aiguillon. N’avez-vous pas été frappée du ton léger et moqueur de ses lettres, dont j’ai entrevu quelques passages? Ce n’est pas là sa nature, qui, dans le bonheur courant, n’avait pas de ces accès de gaieté turbulente. C’est là une vivacité acquise et de circonstance, et je crains bien qu’une fois le vent électoral tombé, il ne revienne à sa prostration et ne nous échappe. Il a consenti à descendre chez moi lors de son arrivée, et à n’aller à Ville-d’Avray qu’à notre retour et dans ma compagnie. Cette prudence, que je lui avais demandée presque sans espérer l’obtenir, m’inquiète et me tourmente. Évidemment il a eu peur des souvenirs qui l’attendent, et suffirai-je à en amortir le choc? Le vieux Philippe, dont il n’a pas voulu être accompagné en Italie, a eu l’ordre de ne rien déranger au chalet, et, d’après ce que j’en sais, c’est un domestique trop exact pour n’avoir pas exécuté cet ordre de point en point; le malheureux va donc, par l’entourage de tous ces objets qui lui parleront, e retrouver au lendemain de la mort de sa femme. Chose encore plus effrayante! il ne m’a pas parlé d’elle une seule fois, ne

m’a pas laissé non plus le mettre sur ce terrain. Espérons pourtant que c’est seulement une crise à passer, et qu’en nous y employant tous, nous parviendrons à le rasséréner,

A bientôt donc, madame, vainqueur ou vaincu, mais toujours votre serviteur le plus empressé et le plus respectueux,

MARIE-GASTON A LA COMTESSE DE l’eSTORADE,

Arcis-sur-Aube, 13 mai 1839,

Nous l’avons, en dormant, madame, échappé belle

Et ces stupides émeutiers, dont nous avons ce matin, par le télégraphe, appris l’incroyable échauffourée, nous ont mis un instant le succès en question. Aussitôt placardée par l’ordre du sous-préfet, la nouvelle de la tentative d’insurrection dont Paris s’est vu hier le théâtre a été habilement exploitée par tous les agents du ministère.

— Nommez donc un démocrate , allaient-ils répétant partout, pour que ses discours deviennent les cartouches dont se bourrent les fusils des insurgés !

Et cet argument jetait dans notre phalange le désordre et l’hésitation. Heureusement, vous vous le rappelez, madame, une interpellation, qu’on ne croyait pas si bien de circonstance, avait été faite, dans la réunion préparatoire, à Sallenauve, et sa réponse avait quelque chose de prophétique. Jacques Bricheteau a eu l’idée de faire imprimer sur un petit papier, aussitôt distribué à profusion :

« Une émeute sanglante a éclaté hier dans Paris. Inter-

LE DÉPUTÉ D’AUGIS.

pellé sur remploi de ce moyen d’opposition coupable et désespéré, l’un de nos candidats, M. de Sallenauve, à l’heure même où grondaient les coups de fusil, répondait cep propres paroles... »

Suivaient les quelques phrases de Sallenauve, que je vous ai rapportées. Puis, en grosses lettres :

L’émeute a été vaincue : a qui pbofitera-t-elle?

Ce petit papier a fait merveilles et déjoué les efforts suprêmes de M. de Trailles, qui, se démasquant tout à fait, a passé sa journée à pérorer en gants blancs sur la place du Marché et à la porte du collège électoral. Ce soir, le résultat est connu. Votants : 201 voix; Beauvisage a eu 2 voix; Simon Giguet, 29, et Sallenauve, 170. En conséquence, M. Charles de Sallenauve a été proclamé député.

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