Le Dernier Abencerage
du dernier Abencerage sont écrites depuis à peu prèsune vinglaine d’années : le por trait que j'ai tracé des Espagnols explique assez pourquoi celle Nouvelle n’a pu être imprimée sous le gouvernementimpérial. La résistance des Espagnols à Buonaparte, d'un peuple désarmé à ce conquérant qui avait vaincu les meilleurs soldats de l'Europe, excilait alors l’enthousiasme de tous les cœurs susceptibles d'être touchés par les grands dévouements et les nobles sacrifices. Les ruines de Saragosse fumaient en- 8°
LaGxx, — Imprimerie de ViaLar et Cie.
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Aben-Hamet découvre Grenade el se fa 1 nommer se3 édifices,
core, et la censure n'aurait pas permis des éloges où elle eûtdécouvert, avec raison, un intérêt caché pour les victimes. La peinture des vieillesmœæurs de l'Europe, les souvenirs de la gloire d'un autre temps, et ceux de la cour d'un de nos plus brillants monarques , n'auraient pas été plus agréables à la censure, quid’ailleurscommençait à se repentir de m'avoir tant de fois laissé panier de l’ancienne monarchie et de la religion de nos pères : ces morts que j'évoquais sans cesse faisaient (rop penser aux vivants, On place souvent dans les tableaux quelque personnage difforme pour faire ressortir la beaulé des autres: dans
e LES AVENTURES
celte Nouvelle, jai voulu peindre trois hommes d’un caractère également élevé, mais ne sortant point de la nature, et conservant, avec des passions, les mœurs et les préjugés même de leurs pays. Le caractère de la femme est aussi dessiné dans les mêmes proportions, I fant au moins que le monde chimérique, quand on s’y transporte, nous dédommage du monde réel.
On sapercevra facilement que cette Nouvelle est l’onvrage d'un homme qui a senti les chagrins de l'exil, et dont le cœur est tout à sa patrie.
Cest sur les lieux mêmes que jai pris, pour ainsi dire, les vues de Grenade, dePAlhambra, et de cetie mosquée transformée en église, qui west autre chose que la cathédrale de Cordoue. Ces descriptions sont donc une espèce d’addition à ce passage de l’'Itinéraire :
« De Cadix je me rendis à Cordoue : j’admirai la mosquée qui € fait aujourd'hui la cathédrale de cefte ville Je parcourus l’ar- « cienne Bétique, où les poëtes avaient placé le bonheur, Je re- « moplai jusqu'à Andujar, et je revins sur mes pas pour voir « Grenade. L’Alhambra me parut digne’ d’êlre regardé, même « après les temples de la Grèce, La vallée de Grenade est déli- « cieuse, et ressemble beaucoup à celle de Sparte : on conçoit « que les Maures regrellent un pareil pays. » (Jtinéraire, vue et dernière partie.)
[l'est souvent fait allusion durs cette Nouvelle à l’histoire des Zégris et des Abencerages; celte histoire est si connue qu'il m'a semblé superflu d'en donner un précis dans cet Avertissement,
La Nouvelle d'ailleurs coutient les détails suffisants pour l’intelligence du texte.
Lorsque Boabdil, dernier roi de Grenade, fut obligé d'abanonner le royaume de ses pères , il s'arrêta an sommet du mont Padul De ce lieu élevé on déconvrait la mer où l'infortuné mo- Marque allait s'embarquer pour l'Afrique ; on apercevait aussi Grenade, Ja Vég tentes de Ferdinand et d'Isabelle, À la vue de ce beau pays et des cyprès qui Marquaient encore çà et là les tombeaux des musulmans, Boabdil se prit à verser des larmes. La sultane Aïxa, Sa mere, qui l'accompagnait dans son exil avec les grands qui : COMposatent jaais sa cour, lui dit : « Pleure maintenant comme une femme un royaume que tu n’as pas su défendre comme Un homme.» Ils descendirent de la montagne, et Grenade disparut à leurs yeux pour tonjours, LE Les Maures d’Espagne, qui partagèrent le sort de leur roi, se dispersèrent en Afrique. Les tribus des Zigris et des Gomèles
s’élablirent dans te royaume de Fez, dont elles tiraient leur ori-
gine. Les Vinégas et les Alabés s’arrêtèrent sur la côte , deruis Oran jusqu'à Alger: enfin les Abencerages se lixèren! dans les environs de Tunis. [ls formèrent, à la vue des ruines de Carthage.
Maures d'Afrique par l'élégance de ses mœurs pt la douceur de ses lois. Ke
Ces familles portèrent dans leur patrie nouvelle le souvenir
leur ancienne patrie Le Paradis de Grenade vivait toujours
ns leur mémoire; les mères en redisaieat le nom aux enfants qui Suçaient encore la mamelle, Elles les bercaient avec les romances des Zégris et des Abencerages. Tous les “cinq jours on Pr dans la mosquée, en se tournant vers Grenade, On invoquant Altah, afin qu'il rendit à ses élus cette terre de délices. En vain le PAYS des Lotophages offrait aux exilés ses frujls, ses EAUX, Sa verdure /$ôn brillant à il n'y avait ni fruñs agréables, ni fontaines limpides , ni fraiche
(1) Tours du palais de Grenade,
a et le Xénil, au bord duquel s’élevaient les
une colonie que lon distingue encore aujourd'hui des
ant soleil ; loin des Tours vermeilles (1), ‘
| verdure, ni soleil digne d’être regardé. Si l’on montrait à quel-
que banni les plaines de la Bagrada, il secouait la tête, et s’é- Criait en soupirant : « Grenade !» .
Les Abencerages surtout conservaient le plus tendre et le plus
fidèle souvenir de la patrie. [ls avaient quitté avec un mortel
regret le théâtre de leur gloire , et les bords qu'ils firent si souvent relentir de ce cri d'armes : « Honnenr et Amour. » Ne pouvant plus lever la lance dans les déserts, ni se couvrir du casque dans une colonie de laboureurs, ils s'étaient consacrés à l'étude des simples, profession estimée, chez les Arabes, à l’éxal du mélier des armes, Ainsi cette race de guerriers, qui jadis faisait des blessures, s’occupait maintenant de l’art de les guérir. En cela, elle avait retenu quelque chose de son premier génie, car
les chevaliers pansaient souvent eux-mêmes les plaies de l'en-
nemi qu'ils avaient abattu,
La cabane de cette famille, qui jadis eut des palais, n’était point placée dans le hameau des autres exilés, an pieu de la montagne du Mamelife; elle était bâtie parmi les débris mêmes de Carthage, au bord de Ja mer, dans l'endroit où saint: Louis mourut sur la cendre , et où l'on voit aujourd’hui un r: .nitage mahométan. Aux murailles de Ja cabane étaient a.lachés des boucliers de peau de lion, qui portaient empreintes sur un champ d'azur deux figures de Sauvages brisant nne ville avee 1e massue. Autour de cette devise on lisait ces mots : « U'ert peu de chose! » armes et devise des Abencerages. Des Igaces ornées de pennons blancs et bleus, des alburnos, des easignes ue satin lailladé, étaient rangés auprès des boucliers, et brillaient au milieu des cimeterres et des poignards. On voyail uncore suspendus çà et là des gantelets, des mors enrichis de pierrories,
de larges étriers d'argent, de longues épées dont le fourreau
avait été brodé par les mains des prinoesses , et des ‘perons d'or que les Yseult, les Genièvre, les Oriane, chaussèren. jadis à de vaillants chevaliers, | Sur des tables, au pied de ces trophées de la gloire, étaient posés des trophées d'une vie pacifique : c'étaient des-plantes cucillies sur les sommets de l’At'as et dans le désert de Zaaras plusieurs même avaient été apportées de la plaine de Grenade. Les unes étaient propres à soulager les maux durcorps, les autres devaient étendre leur pouvoir jusque sur les chagrins de l'âme.
Les Abencerages eslimaient surlont celles qui servaient à calmer les vains regrets, à dissiper les folles illusions, et ces espérances de bonheur toujours naissantes , toujours déçues. Malheureuse-
ment ces simples avaient des vertus opposées, et sou ventle par-
fum d’une fleur de la patrie était comme une espèce de poison,
pour les illustres bannis, Vingt-quatre ans s'étaient écoulés depuis la prise de Greniue:
Dans ce court espace de lemps, quatorze Abencurages avaient péri par l'influence d’un nouveau climat, par les accidents d’une vie errante, et surtout par le chagrin, qui mine sourdement les
forces de l'homme, Un seul rejelon était tout l'espoir de cette maison fameuse. Abeu-Haumet portait le nom de cet Abencerage qui fut aceusé par les Zügris d'avoir séduit la sultane Alfaïma.
Il réunissait en lui Ja beuuté, la valeur, la courtoisie, la générosité de ses ancêtres, avec ce doux éclat et cette légère expres- |
Sion de tristesse que donne le malheur nobleinent supporté. H
n'avail que vingt-deux ans lorsqu'il perdit son père; il résolut alors de faire un pèlerinage au pays de ses atvux afin de satisfaire :
au besoin de son cœur, et d'accomplir un dessein qu’il cacha soigneusement à sa mère,
I s'embarque à Péchelle de Tunis ; un vent favorable le con- |
duità Carihagène ; il descend du navire et prend aussitôt la route
de Grenade : il s’annonçait comme un médecin arabe qui ve-.
nait berboriser parmi les rochers de la Sierra-Nevada. Une mule
paisible le portait lentement dans le pays où les Abencerages volaient jadis sur de belliqueux coursiers : un guide marchait,
en avant, condaiisant deux autres mules ornées de sonneltes et
de touffes de laine de diverses couleurs. Aben-Hamet Lraversa
les grandes bruyères et les bois de palmiers du royaume de Mur-
dd
RE A 0 Ch LU ON RE RE PRE Lee cie : à la vicillesse de ces palmiers, il jugea qu’ils devaient avnir été plantés par ses pères, et son cœur fut pénétré de regrets Là s'élevait une lour où veillait la sentinelle au temps de la guerre des Maures et des chrétiens; ici se montrait une ruine dont Parchitecture annonçait une ofigine moresque; autre sujet de douleur pour l'Abencerage! Il descendait de sa mule, et, sous prétexte de chercher des plantes, il se cachait un moment dans ces débris pour donner un libre cours à ses larmes. Il reprenait ensuite sa route; en rêvant au bruit des sonuettes de la caravane et au chant monotone de son guide. Celui-ci n’interrompait sa longue romanre que pour encourager ses mules, en leur donnant le nom de belles et de valeureuses, ou pour les gourmander, en les appelant paresseuses el obstinées.
Des troupeaux de moutons qu'un berger conduisait comme une armée dans des plaines jaunes et incultes, quelques voyageurs solitaires, loin de répandre la vie sur le chemin, ne servaient qu'à le faire paraître plus triste et plus désert. Ces voyageurs portaient tous une épée à la ceinture: ils étaient enveloppés dans un manteau, et un large chapeau rabattu leur couvrait à demi le visage. Is saluaient en passant Aben-Hamet, qui ne distinguait dans ce noble salut que le nom de Dieu, de Seigneur et de Chevalier. Le soir, à la venta, l'Abencerage prenait sa place au milieu des étrangers, sans être importuné de leur curiosité indiscrète. On ne luiparlait point, on ne le questionnait point ; son turban, sa robe, ses armes, r'excilaient aucun mouvement. Puisque Allah avait voulu que les Maures d’Espagne perdissent leur belle patrie, Aben-Hamet ne pouvait s’empêc“er d'en estimer les graves conquérants.
Des émotions encore plus vives attendaient l’Abencerage au «terme de sa course. Grenade est bâtie au pied de la Sicrra-Nevada, sur deux liutes collines que sépare une profonde vallée. Les maisons placées sur la pente des coteaux, dans l’enfoncement de la vallée, donnent à la ville Pair et la forme d’une grenade entr'onverte, d’où lui est venu son nom. Deux rivières . le Xénil et le Douro, dont l’une roule des paillettes d'or, et l'autre, des sables d'argent, lavent le pied des collines, se réunissent et serpentent ensuile au milieu d'une plaine charmante, appelée la Véga. Cette ‘plaine, qne domine Grenade, est couverte de vignes, de grenadiers, de figuiers, de mûriers , d’orangers ; elle est entourée par des montagnes d’une forme et d’une couleur admirables. Un ciel enchanté, un air pur et délicieux, portent dons l’âme une langueur secrète dont le voyageur qui ne fait que passer a même de la peine à se défendre. On sent que} dans ce pays, les tendres passions auraient promptement élouffé les passions héroïques, si l'amour, pour être véritable, n'avait pas loujours besoin d'être accompagné de la gloire.
Lorsque Aben-Hamet découvrit le faite des premiers édifices de Grenade, le cœur lui battil avec. tant de violence qu'il fut obligé d'arrêter sa mule. I croisa les bras sur sa poitrine, et, les veux attachés sur la ville sacrée, il resta muet et immobile. Le guide s'arrêta à son tour, et comme ‘tous les sentiments élevés sont aisément compris d'un Espagnol, il parut touché et devina que le Maure revoyait son ancienne patrie. L'Abencerage rompit enfin le silence. |
« Guide, s'écria-t-il, sois heureux! ne me cache point la « wérilé, car le calme régnait dans les flots le jour de ta nais- « sance, et la lune entrail dans son croissant. Quelles sont ces « tours qui brillent comme des étoiles au-dessus d’une verte « forêt? »
«C’est l'Alhambra, » répondit le guide,
« Et cet autre château, sur cette autre colline?» dit Aben- Hamet.
« Cest le Généralife, répliqua l'Espagnol. Il y a dans ce
« château un jardin planté de: myrtes où l'on prétend qu’A- « bencerage fut surpris avec la sultane Alfaïma. Plus loin
« vous voyez l'Albaïzyn, et plus près de nous, les Tours ver- « meilles. »
Chaque mot du guide perçait le cœur d'Aben-Hamot, Qu'il est cruel d'avoir recours à des étrangers pour apprenilre à con naître les monnments de ses pères, et de se faire raconter par des indifférents l’histoire de sa famille el de ses amis! Le wuide, mettant fin aux réflexions d’Aben-Hamet, s'écria : « Marchons, « seigneur Maure; marchons, Dieu l'a voulu! Prenez courage. « François 1:' n'est-il pas aujourd’hui même prisonnier dans notre « Madrid? Dieu l’a voulu !» Hôta son chapeau, fitun grandsignede croix, et frappases mules. L’Abencerage, pressant la sienne à son tour, s’écria : «C'élait écrit(1);» et ils descendirent vers Grenade.
Ils passèrent près du gros frêne célèbre par le combat de Muca et du grand maître de Calatrava, sous le dernier roi de Grenade ls firent le tour de la promenade Alameïda , et pénétrèrent dans la cité par la porte d’Elvire. [ls remonteèrent le Rambla, et arrivèrent bien'ôt sur une place qu’environnaient de loutes parts des maisons d'architecture moresque. Un kan élait ouvert sur celte place pour les Maures d'Afrique, que le commerce de soies de la Véga atlirait en foule à Grenade. Ce fut là que le guide conduisit Aben-Hamet.
L'Abencerage était trop agité pour goûter un peu de repos dans sa nouvelle demeure; la patrie le tourmentait. Ne pouvant résister aux sentiments qui troublaient son cœur, il sortit au milieu de la nuit pour errer dans les rnes de Grenade. Il essayait de reconnaître avec ses yeux ou ses mains quelquesuns des monuments que les vieillards lui avaient si souvent décrits Peut-être que ce haut édifice dont il entreyoyait les murs
à travers les ténèbres était autrefois la demeure des Abence-
rages; peut-être élait-ce sur cetle place solitaire que se donnaient ces fêtes qui portèrent la gloire de Grenade jusqu'aux nues. Là passaient les quadrilles superbement vêtus de brocards : là s'avançaient les galères chargées d'armes et de fleurs, les dragons qui lançaient des feux et qui recélaient dans leurs flancs d'illustres guerriers ; ingénieuses inventions du plaisir et de la galanterie.
Mais, hélas! au lieu du son des anafins, du bruit des trompettes et des chants d'amour, un silence profond régnait autour
. d’Aben-Hamet. Cette ville muette avait changé d'habitants , et
les vainqueurs reposaient sur la couche des vaincus. « ls « dorment done, ces fiers Espagnols, » s’écriait le jeune \aure indigné, «sons ces toits dont ils ont exilé mes aieux! EL noi « Abencerage, je veille inconnu, solitaire , délaissé, à la Act « du palais de mes pères!» |
Aben-Hamet réfléchissait alors sur les destinées humaines, sur les vicissitudes de la fortune, sur la chute des empires, sur celte Grenade enfih, surprise par ses ennemis au milieu des flai- : sirs , et changeant tout à coup ses guirlandes de fleurs contre des: chaînes; il [ui semblait voir ses citoyens abandonnant leurs foyers en habits de fête, comme des convives qui, dans le désordre de leur parure, sont tout à coup chassés de la. salle du festin par un incendie, +
Toutes ces images, toutes ces pensées, se pressaient dans l’âme d'Aben-Hamet; plein de douleur et de regret, il songeait surtout à exécuter le projet qui l'avait amené à Grenade : le jour le surprit. L'Abencerage s'était égaré : il se trouvait loin du kan, dans un fauboury écarté de la ville. Tout dormait; aucun bruit ne Iroublait le silence des rues ; les portes et les fenêtres des maisons étaient fermées : seulement la voix du coq proclamait dans l'habitation du pauvre le retour des peines et des travaux.
Après avoir erré longtemps sans pouvoir relrouiver sa route, Aben-Hamet entendi( une porte s ouvrir, I vit sortir une jeune femme, vêtue à jieu pres comine ces reines gothiques sculplées.
(1) Expression que les musulmans ont sans cesse à la bouche ok
des événements de la vie. qu'ils appliquent à la plupart
k LES AVENTURES
sur les monuments de nos anciennes abbayes. Son corset noir, garni de jais, serrait sa taille élégante; son jupon court, étroit et sans plis, découvrait une jambe fine et un pied charmant; une manlille également noire était jetée sur sa tête : elle tenait avec Sa Main gauche cette mantille croisée et fermée comme une guimpe au-dessous de son menton, de sorte que l’on n’apercevait de tout son visage que ses grands yeux et sa bouche de rose. Une duègne attompagnait ses pas; un page portait devant elle un livre d'église ; deux varlets, parés de ses couleurs, suivaient à quelque distance la belle inconnue : elle se-rendait à la prière malinale, que les tintements d’une cloche annonçaient dans un monastère voisin.
Aben-Hamet crut voir l'ange Israfil où la plus jeune des houris. L'Espagnole, non moins surprise, regardait l’Abencerage, dont le turban, la robe et les armes, embellissaient encore la
noble figure. Revenue de son premier élonnement , elle fit signe’
à l'étranger de s'approcher avec une grâce et unc liberté particulières aux femmes de ce pays. «Seigneur Maure, lui dit-elle,
€ VOUS paraissez nouvellement arrivé à Grenade : vous seriez- € Vous égaré? »
. € Sullane des fleurs, répondit Aben-Hamet, délices des yeux « des hommes, à esclave chrétienne , plus belle que les vierges « de la Géorgie, tu l'as deviné! je suis étranger dans cette ville : € perdu au milieu de ces palais, je n'ai pu retrouver le kan des
€ Maures. Que Mahomet touche ton cœur et récompense ton « hospitalité! »
© Les Maures sont renommés pour leur galanterie, » reprit l'Espagnole avec le plus doux soutire ; «mais je ne suis ni sul- « ane des fleurs, ni esclave , ni contente d’être recommandée
€ à Mahomet, Suivez-moi, seigneur chevalier ; je vais vous re- € conduire au kan des Maures. »
Elle Mmarcha lécèreme la porte du kan :
Palais , et disparut
quoi lient d seule et tout enti Pour lui déserte chère que ;
nt devant l'Abencerage, le mena jusqu’à le lui montra de la main, passa derrière un onc le repos de la vie! La patrie n’occupe plus ère l'âme d'Aben-Hamet : Grenade a cessé d’être > abandonnée, veuve, solitaire; elle est plus : amals à son cœur; mais C’est un preslige nouveau qui embellit ses ruines : au souvenir des aïeux se mêle à présent Un autre charme. Aben-Hamet a découvert le cimelière où reposent les cendres des Abencerages ; mais en priant, mais en se prosternant, mais en versant des larmes filiales, il songe que * Jeune Espagnole a passé quelquefois sur ces tombeaux, etil ne frouve plus ses ancôtes si malheureux.
C'est en vain qu’il ne veut s’occuper que de son pèlerinage au pays de ses pères; c'est en vain qu'il parcourt les coleaux du Douro et dn Xénil, pour y recueillir des plantes au lever de l’aurore : Ja fleur qu'il cherche maintenant, c’est la belle chrétienne. Que d’inutiles efforts il à déjà tentés pour retrouver le palais de Son enchanteresse! Que de fois il a essayé de repasser par les Chemins que lui fit parcourir son divin guide! Que de fois il a cru reconnaitre le son de cette cloche, le chant de ce coq qu'il entendit près de la demeure de l’'Espagnole! Trompé par des
US pareils, il court aussitôt de ce côté, et le palais magique ne Sollre point à ses recards ! Souvent encore le vêtement uniforme es femmes de Grenade lui donnait un moment d’espoir : de loin toutes les chrétiennes ressemblaient à la maitresse de son cœur : SES $; Pas une n'avaitsa beauté ou sa grâce. Aben-Hamet avai mr ue les églises pour découvrir l'étrangére ; il vel ie Penéré jusqu'à la tombe de Ferdinand et d'Isabelle ; mais
7 . “ était 5 à ; : : it à han le plus Srand- sacrifice qu'il eût jusqu'alors fait à
Un jour il herborisait dans ] midi soutenait sur sa les jardins du Géné
a vallée du Douro. Le coteau du pente fleurie lesmurailles de l'Alhambra et ralile; la colline du nord était décorée par
V’Albaïzyn, par de riants vergers , et par des grottes qu'habitait un peuple nombreux. À l'extrémité occidentale de la allée on découvrait les clochers de Grenade qui s'élevaient en groupe du milieu des chênes-verts et des cyprès. À l’autre extrémité, vers l'orient, l'œil rencontrait sur des pointes de rochers, des couvents, des ermitages, quelques ruines de l’ancienne Ilibérie , et dans le lointain les sommets de la Sierra-Nevada. Le Douro roulait au milieu du vallon, et présenfait le long de son cours de frais moulins, de bruyantes cascades, les arches brisées d’un aqueduc romain, et les restes d’un pont du temps des Maures.
Aben-Hamet n’était plus ni assez infortuné, ni assez heureux, pour bien goûter le charme de la solitude : il parcourait avec distraction et indifférence ces bords enchantés. En marchant à l'aventure, il suivit une allée d'arbres qui circulait sur la pente du coleau de l'Albaïzyn. Une maison de campagne, environnée d’un bocage d’orangers, s’offrit bientôt à ses yeux : en approchant du bocage, il entendit les sons d’une voix et d’une guitare. Entre la voix, les traits et les regards d’une femme, il v a des rapports qui ne trompent jamais un homme que l’amour possède. « C'est € ma houri! » dit Aben-Hamet; et il écoute, le cœur palpitant : au nom des Abencerages plusieurs fois répété, son cœur bat encore plus vite. L'inconnue chantait une romance castillane qui relraçait l'histoire des Abencerages et des Zégris. Aben-Hamet ne peut plus résister à son émotion ; il s’élance à travers une haie de myrtes, et tombe au milieu d’une troupe de jeunes femmes effrayées qui fuient en poussant des cris. L’Espagnole, qui venait de chanter et qui tenait encore la guitare , s’écrie : « C’est le sel- « gneur Maure! » Et elle rappelle ses compagnes : « Favorite « des génies , dit l’Abencerage, je te cherchais comme l’Arabe « cherche une source dans l’ardeur du midi; j'ai entendu les. « sons de {a guitare, tu célébrais les héros de mon pays; je fai « devinée à la beauté de tes accents, et j'apporte à tes pieds le « cœur d’Aben-Hamet.
« Et moi, répondit dona Blanca, c'était en pensant à vous « que je redisais la romance des Abencerages. Depuis que je
€ VOUS ai vu, je me suis figuré que ces chevaliers maures vous. « ressemblaient, »
Une légère rougeur monta au front de Blanca en prononçant
ces mots. Aben-Hamet se sentit prêt à tomber aux genoux de la.
jeune chrétienne, à lui déclarer qu’il était le dernier Abencerage ; . mais un reste de prudence le retint; il craignit que s0n nom; (rop fameux à Grenade, ne donnât des inquiétudes au gouverneur. La guerre des Morisques était à peine terminée, et la présence d’un Abencerage dans ce moment pouvait inspirer aux
Espagnols de justes craintes. Ce n’est pas qu’Aben-Hamet s'el-.
frayât d'aucun péril; mais il frémissait à la pensée d’être obligé de s’éloigner pour jamais de la fille de don Rodrigue. ee Dona Blanca descendait d’une famille qui tirait son origine du Cid de Bivar et de Chimène, fille du comte Gomez de Gormas, La postérité du vainqueur de Valence la Belle tomba, par. l’ingralitude de la cour de Castille, dans une extrême pauvrelé, On crut même pendant plusieurs siècles qu’elle s'était éteinte; lant elle devint obscure. Mais, vers le temps de la conquête de Grenade, un dernier rejeton de la race des Bivar, l'aïeul de Blanca, se fit reconnaître moins encore à ses titres qu’à l'éclat de sa valeur. Après l'expulsion des infidètes, Ferdinand donna au descendant du. Cid les biens de plusieurs familles maures, et le créa duc de Santa-Fé. Le nouveau duc fixa sa demeuré à Grenade, et mourut jeune encore, laissant un fils unique déjà marié, don Rodrigue, père de Blanca. sys Dona Thérésa de Xérès, femme de don Rodrigue, mit au jour un fils qui reçut à sa naissance le nom de Rodrigue, comme tous ses aïeux, mais que l’on appela don Carlos, pour le distinguer de son père. Les grands événements que don Carlos eut
sous les yeux dès sa plus tendre jeunesse, les périls auxquels il ;
fut exposé presque au sortir de l’enfance, ne firent que rendre
plus grand et plus rigide un caractère naturellement porté à l’austérité. Don Carlos comptait à peine quatorze ans lorsqu'il suivit Cortez au Mexique : il avait supporté tous les dangers , il avait été témoin de toutes les horreurs de cette étonnante aventure;
il avait assisté à la chute du dernier roi d’un monde jusqu'alors
inconnu. Trois ans après cette catastrophe, don Carlos s'était trouvé en Europe à la bataille de Pavie, comme pour voir l’honneur et la vaillance couronnés succomber sous les coups de la fortune. L'aspect d’un nouvel univers, de longs voyages sur des mers non encore parcourues, le spectacle des révolutions et des vicissitudes du sort, avaient fortement ébranlé l'imagination religieuse et mélancolique de don Carlos : il était entré dans l’ordre chevaleresque de Calatrava, et, renonçant au mariage malgré les prières de don Rodrigue, il destinait tous ses biens à sa sœur.
Blanca de Bivar, sœur unique de don Carlos, et beaucoup plus jeune que lui, était l'idole de son père : elle avait perdu sa mère, et elle entrait dans sa dix-huitième année lorsque Aben-Hamet parut à Grenade. Tout était séduction dans cette femme enchanteresse; sa voix était ravissante, sa danse plus légère que le zéphyr : tantôt elle se plaisait à guider un char comme Armide, tantôt elle volait sur le dos du plus rapide coursier d'Andalousie, comme ces fées charmantes qui apparaissaient à Tristan et à Galaor dans les forêts. Athènes l’eût prise pour /®asie, et Paris, pour Diane de Poitiers qui commençait à briller à la cour. Mais, avec les charmes d’une Française, elle avait les passions d'une Espagnole, et sa coquelterie naturelle n’ôtait rien à la sûreté, à Ja constance, à la force, à l’élévation des sentiments de son cœur.
Aux cris qu'avaient poussés les jeunes Espagnoles lorsque Aben-Hamet s'était élancé dans le bocage, don Rodrigue était accouru. « Mon père, dt Blanca, voilà le seigneur Maure dont « je vous ai parlé. Il m'a entendue chanter, il m'a reconnue; il « estentré dans le jardin pour me remercier de lui avoir ensei- « gné sa route.» »
Le duc de Santa-Fé reçut l’Abencerage avec la politesse grave et pourtant naïve des Espagnols. On ne remarque chez cette nation aucun de ces airs serviles, aucun de ces tours de phrase qui annoncent l'abjection des pensées et la dégradation de l'âme, La langue du grand seigneur et du paysan est la même, le salut le même; les compliments, les habitudes, les usages, sont les mêmes. Autant la confiance et la générosité de ce peuple envers les étrangers sont sans bornes, autant sa vengeance est terrible quand on le trahit. D'un courage héroïque , d’une patience à toute épreuve, incapable-de céder à la mauvaise fortune, il faut qu'il la domple ou qu'il en soit écrasé. Il a peu de ce qu'on appelle esprit, mais les passions exaltées lui tiennent lieu de cette lumière qui vient de la finesse et de l'abondance des idées. Un Espagnol a passe le jour sans parler, qui n’a rien vu, qui ne se soucie &® rien voir, qui n'a rien lu, rien étudié, rien comparé, trouvera dans la grandeur de ses résolutions les ressources nécessaires au moment de l’adversité.
C'était le jour de la naissance de don Rodrigue, et Blanca donnait à son père une fertullia, ou petite fête, dans cette charmante solitude. Le duc de Santa-Fé invita Aben-Hamet à s’asseoir au milieu des jeunes femmes, qui s’amusaient du {urban et de la robe de l'étranger. On apporta des carreaux de velours, et l’Abencerage se reposa sur ces carreaux à la facon des Maures. On lui fit des questions sur son pays et sur ses aventures : il Y répondit avec esprit et gaieté. Il parlait le castillan le plus pur: on aurait pu le prendre pour un Espagnol, s’il n’eût presque toujours dit toi au lieu de vous. Ce mot avait quelque chose de si doux dans sa bouche que Blanca ne pouvait se défendre d’un secret dépit lorsqu'il s’adressait à l’une de ses compagnes.
De nombreux serviteurs parurent: ils portaient le chocolat, les pâles de fruits et les petits pains de sucre de Malaga, blancs comme la neige, poreux et légers comme des éponges. Après le refresco, on pria Blanca d'exécuter une de ces danses de caractère, où elle surpassait les plus habiles guitanas. Elle fut obligée de céder aux vœux de ses amies, Aben-Hamet avait gardé le silence ; mais ses
regards suppliants parlaient an défaut de sa bouche. Blanca choisit une zambra, danse expressive que les Espagnols ont empruntée des Maures. f
Une des jeunes femmes commence à jouer sur la guitare l'air de la danse étrangère. La fille de don Rodrigue ôle son voile, et attache à ses mains blanches des castagnettes de bois d’ébène. Ses cheveux noirs tombent en boucles sur son cou d’albâtre; sa bouche et ses yeux sourient de concert; son teint est animé par le mouvement de son cœur. Tout à coup elle fait retentir le bruyant ébène, frappe trois fois la mesure, entonne le chant de la zambra, et, mélant sa voix au son de la guitare, elle part comme un éclair. ;
Quelle variété dans ses pas! quelle élégance dans ses attitudes Tantôt elle lève ses bras avec vivacité, tantôt elle les laisse retomber avec mollesse. Quelquefois elle s’élance comme enivrée de plaisir, et se relire comme accablée de douleur. Elle tourne la tête, semble appeler quelqu'un d’invisible, tend modestement une joue vermeille au baiser d’un nouvel époux, fuit honteuse, revient brillante et consolée, marche d’un pas noble et presque guerrier, puis voltige de nouveau sur le gazon. L’harmonie de ses pas, de ses chants, et des sons de sa guitare, était parfaite. La voix de Blanca, légèrement voilée, avait cette sorte d'accent qui remue les passions jusqu'au fond de l’âme. La musique espagnole, composée de soupirs et de mouvements vifs, de refrains tristes, de chants subitement arrêtés, offre un singulier mélange de gaieté et de mélancolie. Cette musique et cette danse fixèrent sans retour le destin du dernier Abencerage: elles auraient suffi pour troubler un cœur moins malade que le sien.
On retourna le soir à Grenade par la vallée du Douro. Don Rodrigue, charmé des manières nobles et polies d’Aben-Hamet, ne voulut point se séparer de lui qu’il ne lui eût promis de venir souvent amuser Blanca des merveilleux récits de lOrient. Le Maure, àu comble de ses vœux, accepta l'invitation du duc de Santa-Fé; et dès le lendemain il se rendit au palais où respirait celle qu’il aimait plus que la lumière du jour.
Blanca se trouva bientôt engagée dans une passion profonde par l'impossibilité même où elle crut être d'éprouver jamais cette passion. Aimer un infidèle, un Maure, un inconnu, lui paraissailune chose si étrange, qu’elle ne prit aucune précaution contre le mal qui commencait à se glisser dans ses veines; mais aussitôt qu'elle en reconnut les atteintes, elle accepta ce mal en véritable Espagnole. Les périls et les chagrins qu’elle prévit ne la firent point reculer au bord de l’abime, ni délibérer longtemps avec son cœur. Elle se dit: « Qu’Aben-Hamet soit chrétien, qu’il « m'aime, et je le suis au bout de la terre. » ,
L’Abencerage ressentait de son côté toute la puissance d’une passion irrésistible : il ne vivait plus que pour Blanca. Il ne s’occupait plus des projets qui l'avaient amené à Grenade; il lui était facile d'obtenir les éclaircissements qu’il était venu chercher; mais tout autre intérêt que celui de son amour s’était évanoui à ses yeux. Il redoutait même des lumières qui auraient pu apporter des changements dans sa vie. Il ne demandait rien, il ne voulait rien connaitre ; il se disait: « Que Blanca soit musulmane, qu’elle « m'aime, et je là sers jusqu’à mon dernier soupir. »
Aben-Hamet et Blanca, ainsi fixés dans leur résolution, n’attendaient que le moment de se découvrir leurs sentiments. On était alors dans les plus beaux jours de l’année. « Vous n’avez point « vu l’Alhambra, » dit la fille du duc de Santa-Fé à l’Abencerage. « Si j'en crois quelques paroles qui vous sont échappées, « votre famille est originaire de Grenade. Peut-être serez-vous « bien aise de visiter le palais de vos anciens rois? Je veux moi- « même ce soir vous servir de guide. »
Aben-Hamet jura par le prophète que jamais promenade ne pouvait lui être plus agréable.
L'heure fixée pour le pèlerinage de l’Alhambra étant arrivée, Ja fille de don Rodrigue monta sur une haquenée blanche accoutumée à gravir les rochers comme un chevreuil. Aben-Hamet accompagnait la brillante Espagnole sur un cheval andalou équipé
LR LE ee En RES à RER à la manière des Turcs. Dans la course rapide du jeune Maure, sa robe de pourpre s’enflait derrière Jui, son sabre recourbé retentissait sur la selle élevée, et le vent agitait l’aigrette dont son turban était surmonté, Le peuple, charmé de sa bonne grâce,
disait en le regardant passer: « C’est.un prince infidèle que dona € Blanca va convertir. »
Ds suivirent d'abord une longue rue qui portait encore le nom d'une illustre famille maure; cette rue aboulissait à l'enceinte extérieure de l'Alhambra. IS traversèrent ensuite un bois d'or- Meaux, arrivèrent à une fontaine, et se trouvèrent bientôt devant l'enceinte intérieure du palais de Boabdil. Dans une muraille flanquée de tours et surmontée de créneaux, s'ouvrait une porle appelée {a Porte du Jugement. [ls franchirent cette première porte, et s'avancèrent par un chemin étroit qui serpentait entre de hauts murs et des masures à demi ruinées. Ce chemin lesconduisit à la place des Algibes, près de laquelle Charles-Quint faisait élever alors un palais. De là, tournant vers le nord, ils s'arrétèrent dans une cour déserte, au pied d'un mur sans ornements et dégradé par les âges. Aben-Hamnet, sautant légèrement à terre, Ofrit la nain à Blanca pour descendre de sa mule. Les serviteurs Fraphèrent à une porte abandonnée, dont l'herbe cachait le seuil : la porte s’ouvrit, et laissa voir tout à coup les réduits secrets de PAlhambra.
Tous les charmes, tous les regrets de la patrie, mêlés aux prestiges de l’amour, saisirent le cœur du dernier Abencerage. [mnimobile et muet, il plongeait des regards étonnés dans cette habitation dés génies: il croyait être transporté à l'eutrée d’un de ces palais dont on lit la description dans les contes arabes. De légères galeries , des canaux de marbre blanc bordés de citrouniers et d'orangeis en fleur, des fontaines, des cours solitaires, s'oflraient de toutes parts aux yeux d'Aben-Hamet, et, à travers les voûtes allongies des portiques, il apercévait d'autres labyrinthes el de nouveaux eñchantements. L'azur du plus beau ciel se montrait entre des colonnes qui soutenaient une chaine d'arceaux gothiques. Les murs, chargés d’arabesqnes , itnitaient à la vue ces étoffes de l'Orient, que brode dans l'ennui du harem le caprice d'une femme esclave. Quelque chose de voluplueux, de religieux ct de “uvrrier, semblait respirer dans ce magique édifice ; espèce de cloilre de l'amour, retraite mystérieuse où les rois maures goûaient louis les plaisirs, et oübliatent tous les devoirs de la vie.
Après quelques instants de surprise et de silence, les deux amas entrèrent dans ce Séjour de la puissance évanouie et des félicités passées. [ls firent d’abord le tour de la salle dés Mésucar, au Milieu du parfum des fleurs et de la fraicheur des eaux. [ls Pénétrérent ensuite dans la cour des Lions. L’émotion d’Aben-
mel augmenlait à chaque pas. « Si lu ne remmplissais pas mon & âme de délices, dit-il à Blanca, avec quel chagrin me verrais- « je obligé de te demander, à loi Espagnole, l'histoire de ces « demeures! Ah! ces lieux sont faits pour servir de retraite au « bonheur, et moi! »
Aben-Hamet aperçut le nom de Boabdil enchAssé dans des MOsaiques. « O mon roi, s'écria-t-il, qu'es-tu devenu? Où te € trouverai-je dans ton Alhambra désert? » Et les larines de la fidélité, de Ja loyauté et de l'honneur couvraient les yeux du jeutie Maure. « Vos duciens inaitres, dit Blanca, où plutôt les « lois de vos pères, étaient des ingrats — Qu'importe? reparti 4 l'Abencerage ; ils ont été malheureux! »
Comme il pPrononçait ces mots, Blanca le conduisit dans un cabitiet qui semblait &ire le sanctuaire même du temple de l'Amour Rien w’éxalait l'élégance de cel asile : la voûte entière ; peinte d'azur et d’or, ét composée d’arabesques découpées à jour, laissait passer La lumière comme à travers un tissu de fleurs Une fontaise jaillissait du milieu de l'édifice, et ses eaux, relanbant en rosée, étaient recueillies dans uné conque d'albätre. « Aben-Hamét, dit là fille du due de Kurta-ré, te- « gate bien celic fontaine : elle reçut les têtes déligurées des
Sn + JL nes pers
« Abencerages. Vous voyez encore sur Je marbre la tache du € sang des infortunés que Boabdil sacrifia à ses sonpçons. C’est
« ainsi qu'on traite dans votre pays les hommes qui séduisent les « feinmes crédules. »
Aben-Hamet n’écoutait plus Blanca: il s’était prosterné, et baisait avec respect la trace du sang de ses ancêtres. H se relève et s'écrie : « O Blanca! je jure, par le sang de ces chevaliers, de « l'aimer avec la constance, la fidélité et l'ardeur d'un Aben- « cerage. »
« Vous m'aimez donc? » repartit Blanca en joignant ses deux belles mains et levant ses regards au ciel, « Mais songez-vous
«que vous êtes un infidèle, un Maure, un ennemi, et que je « suis chrétienne et Espagnole ? »
« O saint prophèle, dit Abet-Hamet, soyez témoin de mes « serments!.... » Blanca l’interrompant: « Quelle foi voulez- « vous que J'ajoute aux serments d'un persécuteur de mon « Dieu? Savez-vous si je vous aime? Qui vous a donné l’assu- « rance de m, tenir un pareil langage? »
. Aben-Hamet consterné répondit : « Il est vrai, je né suis que « lon esclave; tu ne m'as pas choisi pour {on chevalier. »
« Maure, dit Blanca, laisse là la rusé ; tu as vu dans mes re- « gards que je l'aimais; ma folie pour toi passe loute mesure ; « sois chrétien, et rien ne pourra m’empècher d’être à Fr
Dre à ‘pù r avec vel an- « si la fille du duc de Santa-Fé de te at Len à es « chise, tu peux juger par cela mème à ; hi à « el que jamais un ennerni des chrétiens n'aura aucun droit sur « elle, »
Abeñ-Hamet, dans un transport de passion, saisit les mains ee Blanca, les posa sur son turban, el ensuite sur ste « Es «€ est puissant, s'écria-t-il, et Aben-Hamet est heureux! 0 4 « homel! que cette chrétienne cofinaisse la loi, de rien ne & pourra. — Tu blasphèmes, dit Blanca : sortons d'ici. »
Elle s'appuya sur le bras du Mauré, et s’approchà de la fontaine des Douze-Lions, qui donné son nom à l’une des cours de P'Albambra : Étranger, dit là naïve Espagnole, quand je regarde
« La robe, ton turban, tes armes et*que je songe À 10s amours,
& je érois voir l’ombre du bel Abencerage se promenant datis « cetle retraite abandonnée avec l'infortunée Alfaïma. Explique- € moi l'inscription arabe gravée sur le marbre de cette fon- « laine. »
Aben-Hamet lut ces mots (1) :
La belle princesse qui se promène couverte de perles dans s0n Jardin, èn augmenté si prodigieusement La beauté... Le reste de l'inscription était effacé.
« C'est pour toi qu'elle à été faite, cette inscription, dit Aben- € Hamet. Suliane aimée, ces palais n’ont jamais été aussi beaux « dans leur jeunesse, qu'ils le sont aujourd'hui dans leurs « ruines. Écoute le bruit des fontaines dont la mousse a détourné « les eaux; regarde les jardins qui se montrent à travers ces al” « cades à demi tombées ; contemple l'astre du jour qui se couche «par delà tous ces portiques : qu’il est doux d’errer avez loi 1 « ces lieux? Tes paroles embäument ces retraites, comte le « roses de l'hymen. Avec quel charme je reconnais dans ne « langage quelques accents de la langue de mes pères le seu « frémissement de la robe sur ces marbres me fait cons « L'air n’est parfumé que parce qu'il a touclié la chevelure, FU
juatile de répéter que j'ai fait celté 1) Colle inseriplion existe aves quelques autres El est juotile de répéter que j'a
lescripuun de P'Alhambra sur les bheux mèmess+
« es belle comme le génie de ma patrie au milieu de ces débris. Mais Aben-Hamet peut-il espérer de fixer ton cœur? Qu est-il « auprès de toi? I a parcouru les montagnes avec son père; il : counait les plantes du désert. hélas! il n’en est pas une seule « qui pût le guérir de la blessure que tu lui as faite ! 1} porte des armes, mais il n’est point chevalier. Je me disais autrefois : L’eau de la mer qui dort à l'abri dans le creux du rocher est lranquille et muette, tandis que tout auprès la grande mer est agitée et bruyante. Aben-Hamet l'ainsi sera La vie, silencieuse, paisible, ignorée dans un coin de terre inconnu, tandis que la cour du sultan est bouleversée par les orages. Je ‘ie disais cela, jeune chrétienne, et Lu m'as prouvé que la tempête peut aussi troubler la goutte d’eau dans le creux du rocher. »