LE DERNIER DES GAILI-ARD
PRUDENCE
Tous les huit jours, vous dites : « Je la chercherai, » et vous ne la rapportez pas!
CAMUSE AU
C’est un oubli.
PRUDENCE
Je ne vois que cinq mouchoirs, au lieu de six?
Comptez bien!
PRUDENCE
Où est le sixième ?
CAMUSEAU, se mouchant.
Je le chercherai !
PRUDENCE
Mais le voilà le sixième l'Vous vous en servez! (Elle indique le t mouchoir que tient Camuseau et le tire tandis qu'il se mouche.)
CAMUSEAU.
Vous croyez?
PRUDENCE
On n’est pas plus sans gène!
CAMUSEAU.
C’est qu’il ressemble aux miens : j’en ai une douzaine comme ça.
PRUDENCE
Vous n’aviez qu’à regarder la marque... un À et un G.
Ce sont mes initiales : Alphonse Gaillard... A, G... en lettres grises !
PRUDENCE
C’est Monsieur qui les a marqués lui-méme.
Ah bah! Monsieur marque scs mouchoirs lui-même?
Oui, Camuscau! ça in’ocôupe!... Il faut quejo m’occupe; c’estdans ma naturel Quand j’étais confiseur, je me disais:
« Gagnons do l’argent: gagnons-en beaucoup, et après cola,
je ne ferai rien et je m'amuserai. » Eli! bien, j’en ai gagné beaucoup... j’ai une grosse fortune. . et je m’ennuie!
CAMUSEAU.
C’est bien drôle, ça! (Il va au forni, nouer le paquet de linge.)
Oui, c’est drôle!... mais tous les hommes d’imagination sont ainsi! leur tôle abesoin de travailler... c’est plus fort qu’eux!... Autrefois, j’avais mon ami Verpillon, qui venait me distraire... Vous vous rappelez Verpillon, mademoiselle Prudence ?
PRUDENCE
Oh! oui, monsieur!... (a part.) Au fait, je suis payée pour ça!
GAILLARD, S6 devant.
C’est lui qui vous avait placée chez moi. Il était canaille... mais bien amusant * !
PRUDENCE, à part.
C’est vrai ! le monstre !
Un homme rempli de moyens ! Jl’a-t-il gagné de l’argent aux dominos, cet animal-là! Mais il est parti depuis dix-sept ans... et je le regrette tous les jours! Qu’est-ce qu’il a pu devenir?
PRUDENCE
Il était si coureur !
Son absence a fait un trou dans ma vie ; et, pour combler ce trou, je marquo mes mouchoirs, et je fais de la tapisserie.
CAMUSEAU, qui revient en scène.
Il me semble pourtant que, quand on est riche comme Monsieur, et qu’on ne manque de rien...
Non, Camuseau, ça no suffit pas!... Je suis un homme d’imagination et je Sens qu’il me manque quelque chose !
* Çamuseau, Gaillard, Prudence.
CAMUSE AU
Quoi donc, monsieur?
D’abord, il me manque un rejeton !
CAMUSEAU.
Un rejeton... de quoi?
Un enfant mâle!. . Voilà ce qui me tracasse le plus!
PRUDENCE
C’est bien bizarre 1 Jusqu’à présent, vous m’avez dit que vous n’étiez pas fou des enfants !
Je ne peux pas les souffrir... mais un fils me serait trèsutile!... Car, enfin, j'étais un confiseur fameux, j’avais une grande Renommée... sur mon enseigne... avecune trompette... et, comme confiseur, mon nom était dans toutes les bouches !
PRUDENCE
Qu’est-ce que ça prouve?
Mais, Prudence, ce nom va s’éteindre!
PRUDENCE
Eh bien, après?
Comment, après?... Il n’y a plus qu’un Gaillard dans le monde... et vous médités: «Après? »
CAMUSEAU.
Ahl dame! s'il n’y en a plus qu’un...
Vous no vous en portez pas plus mal!
CAMUSEAU.
Ça ne vous fait pas maigrir!
J’engraisserais encore mieux si j'avais un rejeton mâle pour continuer ma race!
PRUDENCE
Un rejeton mâle?... (a part.) Tiens! ça me donne une idée!
CAMUSEAU.
Je sais bien qu’un enfant... c’est, des fois, avantageux! Tenez, moi, j’ai une fille, ma petite Lucienne, qui n’est pourtant pas mâle... mais c’est un cheval à l’ouvrage!
Ah! c’est un cheval!... Est-il joli, ce cheval?
CAMUSEAU.'
C’est la perle des blanchisseuses de Boulogne !
Tout à l’heure, c’était un cheval... à présent c’est une perle!... Est-elle sage, au moins, cette perle?
Dam! une blanchisseuse! elle est sans tache! môme qu’elle a manqué d’être Rosière , il y a deux ans !
Ah ! c’est une Rosière manquée? C’est égal... D’après ça, son mari serait à peu près sûr...
CAMUSEAU.
Oh! monsieur, il ne le serait pas à peu près... il le serait tout à fait !
Camuseau, je prends une résolution brusque... mais solide! Je vous demande cette perle !
CAMUSEAU.
Vous me la demandez? Et pourquoi?
Pour en faire ma femme !
CAMUSEAU.
L’épouser!
PRUDENCE
Vous, monsieur?
Moi, monsieur!