PRUDENCE, GAILLARD
Il va me l’amener! Mon cœur palpite 1
PRUDENCE
Comment, monsieur, vous avez des lubies de ce genre?
Qu’appelez-vous lubies?
PRUDENCE
A votre âge?
Prudence, vous ne savez pas ce que c’est qu’un hommo qui a de l’imagination!
PRUDENCE
Alors, monsieur, je dois vous prévenir d’une chose...
De quoi? dépéchez-vous!
PRUDENCB.
Vous tenez absolument à avoir un héritier?
J’y tiens mordicus !
PRUDENCE
Il est inutile de vous mettre en frais de noces!
Parce que?
PRUDENCE
Parce que vous avez le rejeton demandé!
Moi?
PRUDENCE
Vous avez un fils !
Un fils! moi! Depuis quand?
PRUDENCE
Depuis dix-neuf ans!
Prudence, cette plaisanterie ne me fait pas riro... Je fronce même le sourcil !
PRUDENCE
Vous rappelez-vous, monsieur, une nommée Popeline... qui était, chez vous, Demoiselle de magasin?
Popeline! Popeline! En effet, ce nom éveille en moi des souvenirs folichons 1
Je le crois bien! vous folichonniez beaucoup dans ce tempslà t
J’étais très-gai... pour un confiseur!
PRUDENCE
Trop gail... Et cette pauvre Popeline fut votre victime!
Ma victime!... Qu’est-clle devenue?
PRUDENCE
Elle a quitté ce bas monde !
Elle a eu tort !
PRUDENCE
Vous voyagiez alors pour votre commerce; mais j’étais sa confidente... et elle me laissa une lettre, que je relisais encore ce matin, et que je dois avoir sur moi... (Elle lire la lettre de sa poche.)
C’est fort curieux !
PRUDENCE
La voilà ! (Elle la lui donne.)
GAILLARD, ayant ouvert la lettre»
C’est bien sa vilaine écriture I (Lisant.) « Ma chère Prudence, » au retour de M. Gaillard, si je ne suis plus là, charge-toi de » lui présenter mon enfant. » (s'interrompant.) Son enfant 1
PRUDENCE
Le vôtre!
G A I L LA R D , continuant.
« C’est un ladre, un égoïste! » (s’interrompant.) Son enfant était déjà un égoïste!., si jeune!
PRUDENCE
C’est de vous qu’elle parle !...
Ah! c’est moi l’égoïste!... (Lisant.) « mais il n’aura pas le » eœùr de repousser ce petit être dont il est l’auteur! »
PRUDENCE
Est-ce que celte lettre ne vous fend pas l’âme ?
Si fait, ça me la fend!... mais elle ne me dit pas que ce petit être soit un fils! '
PRUDENCE
Je le sais, moi!... J’en ai pris soin par amitié pour Popeline!
Et pourquoi ne m’en avoir pas ouvert la bouche depuis dixneuf ans?... C’est fort singulier!
PRUDENCE
Dam! j’attendais une occasion! Vous avez toujours eu tant d’éloignement pour les moutards!
Enfin, où est-il? Qu’en avez-vous fait?
PRUDENCE
Je ne pouvais pas en faire un milord, et j’en ai fait un ouvrier !
Un ébéniste?
PRUDENCE
Non! il sert les maçons!
Un goujat!... mon fils est un goujat?
Ohl... monsieur, si vous saviez comme il vous ressemble!
Un Gis! un Gaillard !... Allez me le chercher !
PRUDENCE
Tout de suite, monsieur!... (a part.) Il a mordu à l’hameçon!
Prenez un remise!... Voilà deux fraucs! Aucun sacrifice ne doit me coûter dans cette conjoncture!
PRUDENCE
Oh! monsieur, vous ôtes bon ! (a part.) Enfin le voilà placé! (Elle gagne le fond.)
Vous donnerez au cocher quatre sous de pourboire!
PRUDENCE
Oui, monsieur.
De votre bourse! (Prudence sort.)