‹ Le dernier oblatChapitre 13 sur 27 · XI. — PROJETS · texte numérisé non relu

XI. — PROJETS

M. Duval trouva, comme nous l'avons dit, madame de Marsillv si changée, qi:e son premier mot fut pour lui demander si elle était malade. Madame de Marsilly \]l signe de la tJle que non, et tendant la main à M. Duval, elle i'e Gt asseoir près d'elle.

— Mon cher M. Duval, lui dit-elle après un moment de silence, je n'ai pas besoin de vous dire pouiquoi Je vous ai fait appeler, vous vous en doutez, n'est-ce pas? — Hélas! oui, madame la baronne, répondit le brave industriel, et je vous avoue qu'en recevant votre lettre, je me suis promis, si vous le penr-etlez toutefois, d'avoir une expliralion avec vous. — Je vous

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i^coute, mon cher monsieur, reprit la baronne; nous nous en sommes arrivés à un degré d'intimité qui permet que nous n'ayons plus de secret pour vous; d'ailleurs, je suis bien convaincue que vous me demandez cette explication par iîîtérèt et non par curiosité.— Madame la baronne, reprit Duval en s'inclinant, voici la troisième fois que vous me donnez des diamants à vendre, je ne sais pas s'il vous en reste encore beaucoup. — Pour une somme double à peu près de celle que vous m'avez déjà remise. — Eh bien! excusez-moi de vous l'aire une o!)servalion; mais en vendant le tout ensemble et d'une seule fois vous en eussiez tiré soixante ou soixante et dix mille livres d'un coup; en plaçant les soixante et dix miîle livres sur la banque de Londres, vous vou-^ faisiez quelque chose comme cent quatre-vingts livres sterling de rente, et, en ajoulaiit à cette rente un ou deux mille francs par an, vous auriez pu vivre. — Je le sais, monsieur, et c'était aussi ma première idée; mas ces diamants ne m'appartienent pas, ils appartiennent à ma mère, et lorsque je lui ai proposé ce moyen, elle a formellement refusé de l'adopter. — Oh! je la reconnais bien là, reprit M. Duval, c'était trop ralsonnaljle pour elle... Puis se reprenant : Ohî pardon, madame la baronne, de ce que je viens de dire; mais cela m'est échappé malgré moi. — Oh! il n'y a pas de mal, mon bon ami, ma mère a ses petits ridicules, je le sais; mais j'ai vu que vous, tout le premier, vons aviez bien souvent la bonté d'avoir l'air de ne pas vous en apercevoir. Cependant, pour en revenir à l'objet de ma lettre, voici, iuon cher M. Duvai, une agrafe qui vaut dix milla francs à peu près et dont je vous prierai de me faire de l'argent. — Volontiers, reprit ?.I. Duval en prenant

Tagrafe et en la tournant et retournant dans la main; c'est-à-dire, reprit-il, lorsque je dis voîontiers, voyezvous, c'est une manière déparier; car, je vous l'avoue, cela me fait gros cœur lorsque je vous vois vous dépouiller ainsi peu à peu des débris de votre fortune. — Que voulez-vous, mon cher M. Duval! reprit la baronne en souriant avec mélancolie, il faut bien accepter les épreuves que Dieu nous envoie. — ^iais de votre propre aveu, madame la baronne, reprit Duval, et, encore une fois, je vous demande pardon si j'insiste, mais, de votre aveu, vous vous êtes déjà défaite de la moilié de vos diamants. Avec cette moitié, vous avez vécu six ou sept ans; l'autre moitié vous conduira six ou sept ans encore, et puis, après, que deviendrez- vous? — Ce qu'il plaira au Seigneur, M. Duval. — Et vous n'avez aucun projet arrêté? — Aucun. — Aucun espoir à venir? — J'ai l'espoir que le roi Louis XYIII rentrera en France et qu'on nous rendra les biens qu'on nous a confisqués. — Hélas! madame la baronne, vous savez bien que c'est là un espoir qui doit aller tous les jours s'aflalblissant. Bonaparte, après avoir été général en chef, s'est fait consul, puis il s'est fait premier consul, puis on dit qu'il va se faire empereur. Vous n'êtes pas de ceux qui croyez, n'est-ce pas, que son intention soit de rendre le trône aux Bourbons?

La baronne secoua la tête négativement.

— Eh bien! je vous le répète, quand les cinq ou six années seront écoulées, que ferez-vous?

La baronne poussa un soupir et ne répondit rien.

— Mademoiselle Cécile a quatorze ans, hasarda M. Duval.

La baronne cssuva une larme.

— Dans deux ou trois ans il faudra songer à rétablir. — Oh! mon cher V.. Duval, s'écria madame de Marsiliy, ne parlez point de cela; quand je pense au sort qui attend celle chère enfant, je me prends à douter de la Pjovidence. — Et vous avez tort, madame la baronne, il faut espérer que Dieu n'envoie pas comme cela ses anges sur la terre pour les y abandonner; elle inspirera de Tamour à quelque noble jeune homme qui lui donnera une existence riche, heureuse et honorée. — Hé!as! mon cher M. Dava!, Cécile est pauvre, et les dévouements sont rares; d'ailleurs, qui viendra la chercher ici? Depuis dix ans que nous y demeurons, vous et Edouard êtes les seuls hommes qui soyez entrés dans notre maison. A propos, excusezmoi, mon cher AI. Duval, mais j'ai oubhé de vous demander des nouvelles de votre femme et de votre fis. Comment va cette bonne madame Duval? Comment va ce cher Edouard? — Bien tous deux, grâce au ciel. Merci, madame la baronne, et même bien content de lui. C'est un brave garçon, madame la baronne, dont je répondrais comme de moi-même, et qui rendrait, j'en suis sûr, une femme heureuse. — Il aurait sous les yeux l'exemple de son père, dit en souriant madame la baronne. El il le suivra, j'espère. Oui, vous avez raison, ce sera une femme heureuse que celle qui épousera Edouard. — Est-ce votre opinion, madame la baronne? demanda vivement Duval. — Sans doute, quel motif aurais-je de ne pas dire ce que je pense? — Oh! j'ai pensé que vous me répondiez cela comme on répond autre chose, ou bien que c'était pour me faire plaisir. — Non, je vous ai répondu selon mon cœur. — Ah! vous faites bien de m'en assm-er : tenez madame la baroîine. cela m'enhardit; tenez, je suis venu ici,

je vous ravoiierai, avec l'intenlion de vous parler d'uiî projet. A Londres, rien ne nie paraissait plus simple que ce projet; mais à mesure que je me suis approché de Hendon, j'ai senti tout ce que ce projet avait de hardi, d'audacieux, je dirai presque de ridicule. — Je ne vous comprends pas, M. Duval. —Preuve que mon projet n'a pas le sens commun. — Attendez, reprit la baronne, je crois cependant... — Vous souriez, cela me rassure; je vous ai dit que mademoiselle Cécile rendra t un homme bien heureux ; vous m'avez dit qu'Edouard rendrait une femme bien heureuse... — M. Duval... — Pardon, pardon, madame la baronne, c'est une gi'ande hardiesse, je le sais, et ne croyez pas que j'oublie la distance qui nous sépare; mais véritablement, quand je pense au hasard qui a rapproché deux existences aussi séparées que l'étaient les nôtres, je me prends à espérer que c'est la Providence qui a voulu honorer et bénir ma famille; puis, voyez-vous, madame la baronne, cela concilierait tant de choses, je ne vous parle pas de notre petite fortune, je vous l'ai oCTerte, vous l'avez refusée; mais en Angleterre, vous le savez, le commerce est honorable, eh bien! mon fils sera banquier... Oh! mon Dieu! je sais bien que s'appeler madame Edouard Duval tout court, c'est liion peu de chose pour la lil'e de madame la baronne de ]\Iarsilly et pour la petite-fille de madame la marquise de la Fioche-Berlaud; mais mon Edouard serait dur, voyez-vous, que ce serait la même chose, et plût à Dieu qu'il le fût et qu'il eut des millions à mettre au\ pieds de mademoiselle Cécile; il les mettrait comme il met les trois ou quatre cent mille francs que nous possédons, voyez-vous. Eh bien! voilà que vous pleurez, maintenant? — Oui, je pleure, mon cher M. Du,

val, car votre proposition et surtout la manière dont el!c est faite me va au cœur; si j'étais seule à être consultée là dedans, je vous tendrais la main, mon cher M. Duval, et je vous dirais : <• Une pareille proposit'on ne m'élonne point, venant d'un cœur comme le vôtre, et j'accepte; » mais il faut, vous le comprenez bien, que j'en parle h Cécile, que j'en parle à ma mère. — Oh! mademoiselle Cécile, reprit Duval, peut-être bien que (le son côté cela ira encore : depuis un an que la première idée de ce projet m'est venue à l'esprit, je l'examine quand Edouard est avec elle. Certainement elle ne l'aime pas, je sais bien qu'il ne serait jamais venu à l'idée d'une jeune fille de famille comme mademoiselie Cécile, qu'elle pût aimer un homme de rien comme mon fils; mais enlin elle le connaît depuis longtemps, elle ne le déteste pas, et quand elle saurait que la chose vous fait plaisir, sans doute qu'elle se déciderait. ?.îais, madame la marquise de la Roche-Bertaud, de ce côté, je vous l'avoue, je me regarde d'avance conmie battu. — Laissez -moi conduire l'allaire, mon cher j\L Duval, dit la baronne, je vous donne ma paro'e de faire de mon mieux. — Maintenant, madame la baronne, hasarda Duval en tournant et en retournaîit l'agrafe de diamants dans ses mains, il me semble qu'au point où en sont les choses entre nous, il est inutile... — Mon cher monsieur, inieirompit la baronne, rien n'est décidé encore : vous le savez, je vous rai dit. Mais, tout fùt-il décidé, Cécile n'a que quatorze ans, et dans deux ans seulement nous pourrons parler sérieusement de ce projet. En attendant, rendez-moi, je vous prie, le service pour lequel je vous ai prié d'avoir la bonté de venir me voir. M. Duval vit bien qu'il n'y avait pas moyeu d'anli-

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ciper sur l'époque fixée par la baronne; il se leva et s'apprêta à partir. La baronne voulut inutilement le retenir à dîner. M. Duval avait hàle de reporter à sa femrûe les espérances qu'il avait conçues. Jl partit en recomîuandant de nouveau les intérêts d'Edouard à madame de Marsiily.

Restée seule, le premier sentiment de la baronne fut de remercier le ciel; sans doute toute autre à sa p'ace eût regardé la faveur comme médiocre, mais dix ans de malheiu' avaient appris à la baronne à envisager les choses sous leur véritable point de vue : exilée de ja France, sans espoir d'y rentrer; ruinée, sans aucune chance de rétablir sa fortune; atteinte d'une maladie qui pardonne rarement, elle n'eût rien pu désirer de mieux pour Cécile que ce qui se présentait : d'où venaient ses malheurs, d'où venait son exil, d'où venait sa ruine? de sa position élevée. La noblesse est le lierre de la royauté : la royauté, en tombant, avait entraîné la noblesse avec elle, et elle, pauvre débiis du grand édilice renversé, elle était allée se perdre dans la sol tude du malheur et dans la nuit de l'exil. Selon toute probabilité, un homnie de sa caste ne fut pas venu chercher Cécile dans son ermitage. D'ailleurs, en ce moment surtout, les jeunes gens de noblesse, épuisés par leur lutte, avaient besoin de riches hérif.ères pour continuer leur dévouement. Cécile était pauvre, Cécile n'apportait rien qu'un beau nom; mais le nom de la femme, on le sait, se perd dans celui du mari. Ce n'était donc pas pour son nom qu'on pouvait rechercher Cécile; et, nous le répétons, la pauvre enfant n'avait pas autre chose que son nom.

Cependant, qu'on ne croie pas que ce fut sans lutte que la baronne se décida : il fallut qu'elle se repré-

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sentât un à un tous les avantages de cette union pour qu'elle pût y arrêter son esprit sans un certain remords, et encore, comme nous l'avons vu, la baronne n'avaitelle voulu prendre avec Ai. Duval qu'un engagement tout persoimel, dont la ratification était soumise au double consentement de sa fille et de sa mère.

Au reste, ce qu'avait pensé madame de Marsilly arriva : Cécile écouta avec un étonnement mêlé d'iiiquiétude tout ce que la baronne lui dit de ses projets d'avenir; puis, lorsqu'elle eut fini :

— Vous qu;tterai-je, ma mère? demanda-t-elle. — Non, mon enfant, répondit la baronne, et méiiie c'est peut-être le seul moyen que nous restions toujours ensemble. — En ce cas disposez de moi, dit Cécile, ce que vous ferez sera bien fait.

Comme l'avait prévu la baronne, sa fille n'avait pour Edouard qu'un sentiment tout fraternel, mais la pauvre enfant pouvait se tromper à ce sentiment; n'ayant jamais vu un autre homme que lui et son père, elie ignorait complètement ce que c'était que l'amour.

Elle consentit donc sans aucune dilllculté, surtout lorsque sa nière lui eut dit que c'était le plus sûr moyen de ne jamais se séparer d'elîe.

-Mais il n'en fut pas a^nsl de la marquise delà Roche- Bertaud ; aux premiers mois que la baronne laissa échapper devant elle de ce projet, elle déclara que c'était une mésalliance monstiueuse à laquelle elle ue consentirait iamais.

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