‹ Le désert de glaceChapitre 1 sur 67 · I.E néSKUT · texte numérisé non relu

I.E néSKUT

polaires, apres avoir poussé son brick le Forward au delà des mers connues, enfin, après avoir accompli la moitié de sa tâche, il voyait ses grands projets subitement anéantis! La trahison ou plutôt le découragement de son équipage usé par les épreuves, la folie criminelle de quelques meneurs, le laissaient dans une épouvantable situation : des dix -huit hommes embarqués à bord du brick, il en restait quatre, abandonnés sans ressources, sans navire, à plus de deux mille cinq cents milles de leur pays!

L’explosion du Forward, qui venait de sauter devant eux, leur enlevait les derniers moyens d’existence.

Cependant, le courage d’IIattcras ne faiblit pas en présence de cette terrible catastrophe. Les compagnons qui lui restaient, c’étaient les meilleurs de son équipage ; des gens héroïques. Il avait fait appel à l’énergie, à la science du docteur Clawbonny, au dévouement de Johnson et de Bell, à sa propre foi dans son entreprise; il osa parler d’espoir dans cette situation désespérée ; il fut entendu de ses vaillants camarades, et le passé d’hommes aussi résolus répondait de leur courage à venir.

Le docteur, après les énergiques paroles du capitaine, voulut se rendre un compte exact de la situation, et, quittant ses compagnons arrêtés à cinq cents pas du bâtiment, il se dirigea vers le théâtre de la catastrophe.

Du Forward, de ce navire construit avec tant de soin.

DE glace.

de ce brick si cher, il ne rcsla'il plus rien ; des glaces convulsionnées, des débris informes, noircis, calcinés, des barres de fer tordues, des morceaux de câbles brûlant encore comme des boute-feu d’artillerie, et, au loin , quelques spirales de fumée rampant çà et là sur l’ice-field, témoignaient de la violence de l’explosion. Le canon du gaillard d’avant, rejeté à plusieurs toises, s’allongeait sur un glaçon semblable à un affût. Le sol était jonché de fragments de toute nature dans un rayon de cent toises; la (luille du brick gisait sous un amas de glaces ; les ice-bergs, en partie fondus à la chaleur de l’incendie, avaient déjà recouvré leur dureté de granit.

Le docteur se prît à songer alors à sa cabine dévastée, à ses collections perdues, à ses instruments précieux mis en pièce, à ses livres lacérés, réduits en cendre. Tant de richesses anéanties! Il contemplait d’un œil humide cet immense désastre, pensant, non pas à l’avenir, mais à cet irréparable malheur qui le frappait si directement.

11 fut bientôt rejoint par Johnson ; la figure du vieu.x marin portait la trace de ses dernières souffrances; il avait dû lutter contre ses compagnons révoltés, en défendant le navire conlié à sa garde.

Le docteur lui tendit une main que le fnaître d’équipage serra tristement.

« Qu’allons-nous devenir, mon ami? dit le docteur.

^ — Qui peut le prévoir, répondit Johnson.

LE ÜESEKT

— Avant tout, reprit le docteur, ne nous abandonnons pas au désespoir, et soyons lioinincs!

— Oui , , monsieur Clawbonny, répondit le vieux marin, vous avez raison : c’est au moment des grands désastres qu’il faut prendre les grandes résolutions; nous sommes dans une vilaine passe; songeons à nous en tirer.

— Pauvre navire! dit en soupirant le docteur; je m’étais attaché à lui ; je l’aimais comme on aime son foyer domestique, comme la maison où l’on a passé sa vie entière , et il n’en reste pas un morceau reconnaissable I

— Qui croirait, monsieur Clawbonny, que cet assemblage de poutres et de planches pût ainsi nous tenir au cœurl

• — Et la chaloupe? reprit le docteur en cherchant du regard autour de lui, elle n’a même pas échappé à la destruction I

— Si , monsieur Clawbonny : Shandon et les siens, qui nous ont abandonnés, l’ont emmenée avec eux !

— Et la pirogue?

— Brisée en mille pièces! tenez, ces quelques plaques de fer blanc encore chaudes, voilà tout ce qu’il en reste.

— Nous n’avons plus alors que l’IIalkett-boat ‘ ?

1. Canot de caoutchouc, fait en forme de vêtement, et qui se gonfle à volonté.

— r Oui , grâce à l’idée que vous avez eue de l’emporter dans votre excureion.

— C’est peu, dit le docteur.

— Les misérables traîtres qui ont fui ! s’écria Johnson; puisse le ciel les punir comme ils le méritent !

— Johnson, répondit doucement le docteur, il ne faut pas oublier que la souffrance les a durement éprouvés ! Les meilleurs seuls savent rester bons dans le malheur, là où les faibles succombent! Plaignons nos compagnons d’infortune, et ne les maudissons pas ! »

Après ces paroles, le docteur demeura pendant quelques instants silencieux, et promena des regards inquiets sur le pays.

« Qu’est devenu le traîneau? demanda Johnson.

— 11 est resté à un mille en arrière.

— Sous la garde de Simpson ?

— Non! mon ami; Simpson, le pauvre Simpson a succombé à la fatigue.

— Mort! s’écria le maître d’équipage.

— Mort ! répondit le docteur.

— L’infortuné! dit Johnson, et qui sait, pourtant, si nous ne serons pas bientôt réduits à envier son sort !

— Mais pour un mort que nous avons laissé, reprit le docteur, nous rapportons un mourant.

— Un mourant?

— Ouil le capitaine Altamont. » >

Le docteur fit en quelques mots au maître d’équipage le récit de leur rencontre.

« Un Américain ! dit Johnson en réfléchissant.

— Oui, tout nous porte à croire que cet homme est citoyen de l’Union. Mais qu'est-ce que ce navire le Porpoise évidemment naufragé, et quô venait-il faire dan§ ces régions?

— Il venait y périr, répondit Johnson ; il entraînait son équipage à la mort , comme tous ceux que leur audace conduit sous de pareils cieux! Mais, au moins, monsieur Clawbonny, le l)ut de votre excursion a-t-il été atteint?

— Ce gisement de charbon ? répondit le docteur,

— Oui, » fit Johnson.

Le docteur secoua tristement la tête.

« Rien? dit le vieux marin.

— Rien ! les vivres nous ont manqué, la fiitigue nous a brisés en route ! Nous n’avons pas même gagné la côte signalée par Edward Relcbcr!

— Ainsi, reprit le vieux marin, pas de combustible?

— Non!

— Pas de vivres? '

— Non I

— Et plus de navire pour regagner l’Angleterre 1 »

Le docteur et Johnson se turent; il fallait un bien fier

courage pour envisager en fiice cette terrible situation.

« Enfin, reprit le maître d’équipage, notre position est franche, au moins I nous savons à quoi pous en

tenir! Mais allons au plus pressé; la température est glaciale : il faut construire une maison de neige.

— Oui , répondit le docteur, avec l’aide de Bell, ce sera facile; puis nous irons chercher le traîneau, nous ramènerons l’Américain, et nous tiendrons conseil avec natteras.

■ — Pauvre capitaine I fit Johnson, qui trouvait moyen

de s’oublier lui-même, il doit bien souffrir! «

Le docteur et le maître d’équipage revinrent vers leurs compagnons.

Hatteras était debout, immobile, les bras croisés suivant son habitude, muet et regardant l’avenir dans^ l’espace. Sa figure avait repris sa fermeté habituelle. A quoi pensait cet homme extraordinaire? Se préoccupait-il de sa situation désespérée ou de scs projets anéantis? Songeait-il enfin à revenir en arrière, puisque^ les hommes, les éléments, tout conspirait contre pa tentative?

Personne n’eût pu cônnaître sa pensée. Elle ne se trahissait pas au dehors. Son fidèle Duk demeurait près de lui, bravant à scs côtés une température tombée à trente-deux degrés au-dessous de zéro ( — 3C° centig.).

Bell, étendu sur la glace, ne faisait aucun mouvo ment; il semblait inanimé; son insensibilité pouvait lu coûter la vie ; il risquait do se faire geler tout d’un bloc.

Johnson le secoua vigoureusement, le frotta de neige, et parvint non sans peine à le tirer de sa torpeur.

« Allons, Bell, du courage! lui dit -il; ne te laisse

pas abattre ; relève-toi ; nous avons à causer ensemble de la situation, et il nous faut un abril As-tu donc oublié comment se fait une maison de neige? Viens m’aider, Bell ! Voilà un ice-berg qui ne demande qu’à se laisser creuser! Travaillons! Cela nous redonnera ce qui ne doit pas nous manquer ici , du courage et du cœur! »

Bell , un peu remis à ces paroles , se laissa diriger par le vieux marin.

« Pendant ce temps , reprit celui - cl , monsieur Clawbonny prendra la peine d’aller jusqu’au trdneau, et le ramènera avec les chiens.

— Je suis prêt à partir, répondit le docteur ; dans une heure, je serai de retour.

— L’accompagnez-vous, capitaine? » ajouta Johnson en se dirigeant vers Hatteras.

Celui-ci, quoique plongé dans ses réflexions, avait entendu la proposition du maître d’équipage, car il lui répondit d’une voix douce :

« Non, mon ami, si le docteur veut bien se charger de ce soin... 11 faut qu’avant la fin de la journée une résolution soit prise, et j’ai besoin d’étre seul pour réfléchir. Allez. Faites ce que vous jugerez convenable pour le présent. Je songe à l’avenir. »

Johnson revint vers le docteur.

« C’est singulier, lui dit-il, le capitaine semble avoir oublié toute colère ; jamais sa voix ne m’a paru si affable.

DE GI.ACE

— Bien ! répondit le docteur ; il a repris son sangfroid. Croyez-moi, Johnson, cet homme-là est capable de nous sauver! »

Ces paroles dites, le docteur s’encapuchonna de son mieux, et, le bâton ferré à la main, il reprit le chemin du traîneau, au milieu de cette brume que la lune rendait presque lumineuse.

Johnson et Bell se mirent immédiatement à l’ouvrage; le vieux marin excitait par ses paroles le charpentier qui travaillait en silence ; il n’y avait pas à bâtir, mais à creuser seulement dans un grand bloc; la glace, très-dure, rendait pénible l’emploi du couteau, mais, en revanche, celte dureté assurait la solidité de la demeure; bientôt Johnson et Bell purent travailler à couvert dans leur cavité , rejetant au dehors ce qu’ils enlevaient à la masse compacte.

-Hatteras marchait de temps en temps, et s’arrêtait court; évidemment, il ne voulait pas aller jusqu’à l’emplacement de son malheureux brick.

Ainsi qu’il l’avait promis, le docteur fut bientôt de retour ; il ramenait Altamont étendu sur le traîneau et enveloppé des plis do la tente ; les chiens groënlandais, maigris, épuisés, affamés, tiraient à peine, et rongeaient leurs courroies; il était temps que toute cette troupe, bêtes et gens, prît nourriture et repos.

Pendant que la maison se creusait plus profondément, le docteur, en furetant de côté et d’autre, eut le bonheur de trouver un petit poêle que l’explosion avait à

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