I.E DÉSEIiT
— Le soleil ne s’éteindra pas, répondit le docteur ; mais, vînt-il à s’éteindre, la température ne s’abaisserait
pas vraisemblablement au-dessous du froid que je vous ai indiqué. <
— Voilà qui est curieux.
— Oh! je sais qu’autrefois on admettait des milliers de degrés pour les espaces situés en dehors de l’atmosphère ; mais après les expériences d’un savant français. Fourrier, il a fallu en rabattre ; il a prouvé que si la terre se trouvait placée dans un milieu dénué de toute chaleur, l’intensité du froid que nous observons au pôle serait bien autrement considérable, et qu’entre la nuit et le jour il existerait de formidables différences de température; donc, mes amis, il ne fait pas plus froid à quelques millions de lieues qu’ici même.
— Dites-moi, docteur, demanda Altamont, la température de l’Amérique n’est-elle pas plus basse que celle des autres pays du monde?
— Sans doute, mais n’allez pas en tirer vanité, répondit le docteur en riant.
— Et comment explique-t-on ce phénomène?
— On a cherché à l’expliquer, mais d’une façon peu satisfaisante; ainsi, il vint à l’esprit d’Halley qu’une comète, ayant jadis choqué obliquement la terre, changea la position de son axe de rotation, c’est-à-dire de ses pôles ; d’après lui, le pôle nord situé autrefois à la baie d’Hudson se trouva reporté plus à l’est, et les contrées de l’ancien pôle, si longtemps gelées, conservèrent un
froid plus considérable, que de longs siècles de soleil n’ont encore pu réchauffer.
— "Et vous n’admettez pas cette théorie?
— Pas un instant, car ce qui est vrai pour la côte orientale de l’Amérique ne l’est pas pour la côte occidentale dont la température est plus élevée. Non ! il faut constater qu’il y a des lignes isothermes différentes des parallèles terrestres, et voilà tout.
. — Savez-vous, monsieur Clawbonny, dit Johnson, qu’il est beau de causer du froid dans les circonstances où nous sommes.
— Juste, mon vieux Johnson; nous sommes à même d’appeler la pratique au se’cours de la théorie. Ces contrées sont un vaste laboratoire où l’on peut faire de curieuses expériences sur les basses températures. Seulement, soyez toujours attentifs et prudents; si quelque partie de votre corps se gèle, frottez-la immédiatement de neige pour rétablir la circulation du sang, et, si vous revenez près du feu, prenez garde , car vous pourriez vous brûl^’ les mains ou les pieds sans vous en apercevoir; cela nécessiterait des amputations, et il faut tâcher de ne rien laisser de nous-mêmes dans les contrées boréales. Sur ce, mes amis, je crois que nous ferons bien de demander au sommeil quelques heures de repos.
— Volontiers, répondirent les compagnons du docteur.
— Qui est de garde près du poêle?
— Moi, répondit Bell.
— Eh bien, mon ami, veillez à ce que le feu ne tombe pas, car il fait ce soir un froid de tous les diables:
— Soyez tranquille, monsieur Clawbonny, cela pique ferme, et cependant, voyez donc ! le ciel est tout en feu.
— Oui , répondit le docteur en s’approchant de la fenêtre, une aurore boréale de toute beauté l Quel magnifique spectacle! je ne me lasse vraiment pas de le contempler. »
En effet, le docteur admirait toujours ces phénomènes cosmiques, auxquels ses compagnons ne prêtaient plus grande attention; il avait remarqué, d’ailleurs, que leur apparition était toujours précédée de perturbations de l’aiguille aimantée , et il préparait sur ce sujet des observations destinées au « Wcather Book » ‘.
Bientôt, pendant que Bell veillait près du poêle, chacun, étendu sur sa couchette, s’endormit d’un tranquille sommeil.
1. Livre du temps, do l’amiral Fitz-Boy, où sont rapportes tous les faits météorologiques.
DR Gl.ACR.