‹ Le désert de glaceChapitre 29 sur 67 · II · texte numérisé non relu

II

KM

LE DÛSERT

grande satisfaction , ils en furent pour leurs illusions.

Ils revinrent enfin à mi-côte du cône, et de là leur regard se promena Inutilement depuis le cap Washington jusqu’à file Johnson.

Ils ne virent rien ; tout était immobile et blanc ; pas un bruit, pas un craquement.

Ils rentrèrent dans la maison de neige.

Hatteras et Johnson furent mis au courant de la situation , et l’on résolut de veiller avec la plus scrupuleuse attention. La nuit vint ; rien ne troubla son calme splendide, rien ne se fit entendre qui pût signaler l’approche d’un danger.

Le lendemain, dès l’aube, Hatteras et ses compagnons bien armés allèrent reconnaître l’état de la neige; ils retrouvèrent des traces identiques à celles de la veille, mais plus rapprochées. Évidemment les ennemis prenaient leurs dispositions pour le siège du Fort-Providence.

« Ils ont ouvert leur seconde parallèle, dit le docteur.

— Ils ont même fait une pointe en avant, répondit Altamont; voyez ces pas qui s’avancent vers le plateau; ils appartiennent à un puissant animal.

— Oui , ces ours nous gagnent peu à peu, dit Johnson; il est évident qu’ils ont l’intention de nous attaquer.

— Cela n’est pas douteux, répondit le docteur; évitons de nous montrer. Nous ne sommes pas de force à combattre avec succès-

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— Mais où peuvent être ces dam nés ours ? s’écria Bell .

— Derrière quelques glaçons de l’est, d’où ils nous guettent; n’allons pas nous aventurer imprudemment.

— Et la chasse? fit Altamont.

— Remettons-la à quelques jours, répondit le docteur ; effaçons de nouveau les traces les plus rapprochées, et nous verrons demain matin si elles se sont renouvelées. De cette façon, nous serons au courant des , manœuvres de nos ennemis. »

Le conseil du docteur fut suivi , et l’on revint se casemer dans le fort ; la présence de ces terribles bêles empêchait toute excursion. On surveilla attentivement les environs de la baie Victoria. Le phare fut abattu ; il n’avait aucune utilité actuelle, et pouvait attirer l’attention des animaux; le fanal et les fils électriques furent serrés dans la maison; puis, à tour de rôle, chacun se mit en observation sur le plateau supérieur.

C’étaient de nouveaux ennuis de solitude à subir; mais le moyen d’agir autrement? On ne pouvait pas se compromettre dans une lutte si inégale, et la vie de chacun était trop précieuse pour la risquer imprudemment. Les ours, ne voyant plus rien, seraient peut-être dépistés, et s’ils se présentaient isolément pendant les excursions, on pourrait les attaquer avec chance de succès.

Cependant cette inaction était relevée par un intérêt nouveau ; il y avait à surveiller, et chacun ne regrettait pas d’êtrç un peu sur le qui-vive.

La journée du 28 avril se passa sans que les ennemis eussent donné signe d’existence. Le lendemain matin, on alla reconnaître les traces avec un vif sentiment de curiosité, qui fut suivi d’exclamations d’étonnement.

Il n’y avait plus un seul vestige, et la neige déroulait au loin son tapis intact.

O Boni s’écria Âltamont, les ours sont dépistés! ils n’ont pas eu de persévérance I ils se sont fatigués d’attendre I ils sont partis ! Bon voyage i et maintenant, en chasse I

— Eh 1 eh! répliqua le docteur, qui sait? Pour plus de sûreté, mes amis, je vous demande encore un jour de surveillance; il est certain que l’ennemi n’est pas revenu cette nuit, du moins de ce côté...

— Faisons le tour du plateau, dit Altamont, et nous saurons à quoi nous en tenir.

— Volontiers, » dit le docteur.

Mais on eut beau relever avec soin tout l’espace dans un rayon de deux milles, il fut impossible de retrouver la moindre trace.

« Eh bien, chassons -nous? demanda l’impatient Américain.

— Attendons à demain, répondit le docteur.

— A demain donc, » répondit Altamont, qui avait de la peine à se résigner.

On rentra dans le fort. Cependant, comme la veille, chacun dut, pendant une heure, aller reprendre son poste d’observation.

Quand le tour d’AItamont arriva, il alla relever Bell àu sommet du cône.

Dès qu’il fut parti, Hatteras appela ses compagnons autour de lui. Le docteur quitta son cahier de notes, et Johnson ses fourneaux.

On pouvait croire qu’Hatteras allait causer des dan< gers de la situation ; il n’y pensait même pas.

« Mes amis, dit -il, profitons de l’absence de cet Américain pour'parler de nos affaires ; il y a des choses qui ne peuvent le regarder, et dont je ne veux pas qu’il se mêle. »

Les interlocuteurs du capitaine se regardèrent, ne sachant pas où il voulait en venir.

« Je désire, dit - il, m’entendre avec vous sur nos projets futurs.

— Bien, bien, répondit le docteur; causons, puisque nous sommes seuls.

— Dans un mois, reprit Hatteras, dans six semaines au plus tard, le moment des grandes excursions va revenir. Avez-vous pensé à ce qu’il conviendrait d’entreprendre pendant l’été?

— Et vous , capitaine? demanda Johnson.

— Moi, je puis dire que pas une heure de ma vie ne s’écoule, qui ne me trouve en présence de mon idée. J’estime que pas un de vous n’a l’intention de revenir sur ses pas?... »

Cette insinuation fut laissée sans réponse immédiate.

« Pour mon compte , reprit Hatteras , dussé - je

LE DESEllT

aller seul, j’irai jusqu’au pôle nord; nous en sommes à trois cent soixante milles au plus. Jamais hommes ne s’approchèrent donc autant de ce but désiré, et je ne perdrai pas une pareille occasion sans avoir tout tenté, même l’impossible. Quels sont vos projets à cet égard?

— Les vôtres, répondit vivement le docteur.

— Et les vôtres, Johnson ?

— Ceux du docteur, répondit le maître d’équipage.

— A vous de parler, Bell, dit Hatteras.

— Capitaine, répondit le charpentier, nous n’avons pas de famille qui nous attende en Angleterre, c’est vrai, mais enfin le pays, c’est le pays I ne pensez-vous donc pas au retour ?

— Le retour, reprit le capitaine, se fera aussi bien après la découverte du pôle. Mieux même. Les difficultés ne se seront pas accrues, car, en remontant, nous nous éloignons des points les plus froids du globe. Nous avons pour longtemps encore du combustible et des provisions. Rien ne peut donc nous arrêter, et nous serions coupables de ne pas être allés jusqu’au bout.

— Eh bien, répondit Bell, nous sommes tous de votre opinion, capitaine.

— Bien, répondit Hatteras. Je n’ai jamais douté d vous. Nous réussirons, mes amis, et l’Angleterre aura toute la gloire de notre succès.

— Mais il y a un Américain parmi nous, » dit Johnson.

Hatteras ne put retenir un geste de colère à cette observation.

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DR Or.ACE.

« Je le sais, dit-il d’une voix grave.

— Nous ne pouvons l’abandonner ici , reprit le docteur.

— Non ! nous ne le pouvons pas 1 répondit machinalement Halteras.

— Et il viendra certainement !

— Oui 1 il viendra ! mais qui commandera?

— Vous, capitaine.

— Et si vous m’obéissez, vous autres, ce Yankee rofusera-t-il d’obéir?

— Je ne le pense pas, répondit Johnson ; mais enfin s’il ne voulait pas se soumettre à vos ordres?...

— Ce serait alors une affaire entre lui et moi. »

Les trois Anglais se turent en regardant Hatteras.

Le docteur reprit la parole.

« Comment voyagerons-nous? dit-il.

— En suivant la cote autant que possible, répondit Hatteras.

— Mais si nous trouvons la mer libre, comme cela est probable?

— Eh bien, nous la franchirons.

— De quelle manière ? nous n’avons pas d’embarcation. »

• Hatteras ne répondit pas; il était visiblement embarrassé.

« On pourrait peut-être, dit Bell, construire une chaloupe avec les débris du Porpoise.

— Jamais ! s’écria violemment Hatteras.

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