‹ Le désert de glaceChapitre 36 sur 67 · IC · texte numérisé non relu

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Quant à Duk, il en avait vu bien d’autres, et il était troj) fin pour aller se jeter dans la gueule du loup.

On chassa beaucoup pendant une quinzaine de jours; les provisions de viandes fraîches furent abondantes ; on tua des perdrix , des plarniigans et des ortolans de neige, qui offraient une alimentation délicieuse. Les chasseurs ne s’éloignaient pas du Fort-Providence. On peut dire que le menu gibier venait de lui-même audevant du coup de fusil; il animait singulièrement par sa présence ces plages silencieuses, et la baie Victoria prenait un aspect inaccoutumé qui réjouissait les yeux.

Les quinze jours qui suivirent la grande affaire des ours, furent remplis par ces diverses occupations. Le dégel fit des progrès visibles; le thermomètre remonta à trente-deux degrés au-dessus de zéro ( 0 centig.) ; les torrents commencèrent à mugir dans les ravines, et des milliers de cataractes s’improvisèrent sur le penchant des côteaux.

Le docteur, après avoir déblayé un acre de ten’ain, y sema des graines de cresson , d’oseille et de cochléaria, dont l’infiuence anliscorbutique est excellente; il voyait déj;\ sortir de terre de petites feuilles verdoyantes, quand tout d’un coup, et avec une inconcevable rapidité , le froid reparut en maître dans son empire.

En une seule nuit, et par une violente brise du nord, le thermomètre reperdit près de quarante degrés; il retomba à huit degrés au-dessous de zéro ( — 22 centig.).

Tout fut gelé; oiseaux, quadrupèdes, amphibies, disparurent comme par enchantement; les trous à phoques se refermèrent, les crevasses disparurent, la glace reprit sa dureté de grapit, et les cascades, saisies dans leur chute, se figèrent en longs pendicules de cristal.

Ce fut un véritable changement à vue; il se produisit dans la nuit du 11 au 12 mai. Et quand Bell, le matin, mit le nez au dehors par cette gelée foudroyante, il faillit l’y laisser.

« Oh! nature boréale, s’écria le docteur, un peu désappointé, voilà bien de tes coups ! Allons! j’en serai quitte pour recommencer mes semis. »

Uatteras prenait la chose moins philosophiquement, tant il avait hâte de reprendre ses recherches. Mais il fallait se résigner.

« En avons -nous pour longtemps, de cette température? demanda Johnson.

— Non, mon ami, non, répondit Clawbonny ; c’est le dernier coup de patte du froid ! vous comprenez bien qu’il est ici chez lui, et on ne peut guère le chasser . sans qu’il résiste.

— il se défend bien, répliqua Bell, en se frottant le visage.

— Oui! mais j’aurais dû m’y attendre, répliqua le docteur, et ne pas sacrifier mes graines comme un ignorant, d’autant plus que je pouvais, à la ri-^ gueur, les faire pousser près des fourneaux de la cuisine.

— Comment, (Ut Altamont, vous deviez prévoir ce ciiangcmcnt de température?

— Sans doute, et sans être sorcier 1 II fallait mettre mes semis sous la protection immédiate de saint Mamert, de saint Pancrace et de saint Servais, dont la fête tombe les 11, 12 et 13 de ce mois.

— Par exemple, docteur, s’écria Altamont, vous allez me dire quelle influence les trois saints en question peuvent avoir sur la température?

— Une très-grande, si l’on en croit les horticulteurs, qui les appellent u les trois Saints de glace ».

— Et pourquoi cela, je vous prie?

— Parce que généralement il se produit un froid périodique dans le mois de mai, et que ce plus grand abaissement de température a lieu du 11 au 13 de ce mois. C’est un fait, voilà tout.

— II est curieux, mais l’explique -t- on? demanda l’Américain.

— Oui, de deux manières : ou par l’interposition d’une plus grande quantité d’astéroïdes* à cette époque , de l’année entre la terre et le soleil, ou simplement par la dissolution des neiges qui, en fondant, absorbent nécessairement une très-grande quantité de chaleur. Ces deux (iauses sont plausibles ; faut-il les admettre absolument? Je l’ignore; mais si je ne suis pas certain de la valeur de l’explication, j’aurais dû l’être de l'authen-

i. Étoiles filantes, probablement les débris d’une grande planète.

ticilé du fait, ne point l’oublier, et ne pas compromettre mes plantations. »

Le docteur disait vrai ; soit par une raison, soit par une autre, le froid fut très-intense pendant le reste du mois de mai; les chasses durent être interrompues, non pas tant par la rigueur de la température que par l’absence complète du gibier; heureusement, la réserve de viande fraîche n’était pas encore épuisée, à beaucoup près.

Les hiverneurs se retrouvèrent donc condamnés à une nouvelle inactivité ; pendant quinze jours , du 11 au 25 mai, leur existence monotone ne fut marquée que par un seul incident, une maladie grave, une angine couenneuse, qui vint frapper le charpentier inopinément; à ses amygdales fortement tuméliées, et à la fausse membrane qui les tapissait, le docteur ne put se méprendre sur la nature de ce terrible mal ; mais il se trouvait là dans son élément, et la maladie, qui n’avait pas compté sur lui sans doute , fut rapidement détournée; le traitement suivi par Bell fut très-simple, et la pharmacie n’était pas loin ; le docteur se contenta de mettre quelques petits morceaux de glace dans la bouche du malade ; en quelques heures la tuméfaction commença à diminuer, et la fausse membrane dispalut ; vingt-quatre heures plus tard, Bell était sur pied.

Comme on s’émerveillait de la médication du docteur :

« C’est ici le pays des angines, répondit -il, il faut bien que le remède soit auprès du mal.

— Le remède et surtout le médecin, » ajouta Johnson, dans l’esprit duquel le docteur prenait des propoP' tions pyramidales.

Pendant ces nouveaux loisirs, celui-ci résolut d’avoir avec le capitaine une conversation importante: il s’agissait de faire revenir Hatteras sur cette idée de reprendre la route du nord sans emporter une chaloupe, un canot quelconque, un morceau de bois, enfin de quoi franchir les bras de mer ou les détroits. Le capitaine, si absolu dans ses idées, s’était formellement prononcé, contre l’emploi d’une embarcation faite des débris du navire américain.

Le docteur ne savait trop comment entrer en matière , et cependant il importait que ce point fût promptement décidé, car le mois de juin amènerait bientôt l’époque des grandes excursions. Enfin, après avoir longtemps réfléchi, il prit un jour Hatteras à part, et avec son air de douce bonté, il lui dit :

« Hatteras, me croyez- vous votre ami?

— Certes, répondit le capitaine avec vivacité, le meilleur, et même le seul.

— Si je vous donne un conseil, reprit le docteur, un conseil que vous ne me demandez pas, le regarderezvous comme désintéressé?

— Oui, car je sais que l’intérêt personnel ne vous a jamais guidé ; mais où voulez-vous en venir?

— Attendez, Hatteras, j’ai encore une demande à

ni I.B U i: s BUT

vous faire. Me croyez-vous un bon Anglais, comme vous, et ambitieux de gloire pour mon pays? »

natteras fixa le docteur d’un œil surpris.

« Oui, r»^pondit-il, en l’interrogeant du regard sur Iç but de sa demande.

— Vous voulez arriver au pôle nord, reprit le docteur ; je conçois votre ambition , je la partage, mais pour parvenir à ce but, il faut faire le nécessaire !

— Eh bien, jusqu’ici, n’ai-je pas tout sacrifié pour réussir?

— Non, natteras, vous n’avez pas sacrifié vos répulsions personnelles, et en ce moment, je vous vois prêt à refuser |es moyens indispensables pour atteindre le pôle.

— Ah! répondit Hatteras, vous voulez parler de cette chaloupe, de cet homme...

— Voyons, natteras, raisonnons sans passion, froidement, et examinons cette question sous toutes scs faces. La côte, sur laquelle nous venons d’hiverner, peut être interrompue ; rien ne nous prouve qu’elle se prolonge pendant six degrés au nord ; si les renseignements qui vous ont amené jusqu’ici se justifient, nous devons pendant les mois d’été trouver une vaste étendue de mer libre. Or, en présence de l’océan Arctique, dégagé de glace et propice à une navigation facile, comment ferons-nous, si les moyens de le traverser nous manquent ? »

Hatteras ne répondit pas.

(( Voulez-vous donc vous trouver à quelques milles du pôle nord sans pouvoir y parvenir? »

Hatteras avait laissé retomber sa tête dans ses mains.

« Et maintenant, reprit le docteur, examinons la question à son point de vue moral. Je conçois qu’un Anglais sacrifie sa fortune et son existence pour dov < ner à l’Angleterre une gloire de plus 1 Mais parce qu’u i canot fait de quelques planches arrachées à un navh américain, à un bâtiment naufragé et sans valeur, au , touché la côte nouvelle ou parcouru l’océan inconnu, cela pourra-t-il réduire l’bonneur de la découverte? E^t-ce que si vous aviez rencontré vous-même, sur cette plage, la coque d’un navire abandonné, vous auriez bésitéàvous en servir? N’est-ce pas au chef seul de l’expédition qu’appartient le bénéfice de la réussite? et je vous demande si cette chaloupe, construite par quatre Anglais, montée par quatre Anglais, ne sera pas anglaise depuis la quille jusqu’au plat-bord? »

Hatteras se taisait encore.

« Non , fit Clawbonny, parlons franchement , ce n’est pas la chaloupe qui vous tient au cœur, c’est l’homme.

— Oui, docteur, oui, répondit le capitaine, cet Amécain, je le hais de toute une haine anglaise, cet homme que la fatalité a jeté sur mon chemin...

— Pour vous sauver !

— Pour me perdre ! 11 me semble qu’il me nargue, qu’il parle en maître ici , qu’il s’imagine tenir ma dea-

tinée entre ses mains, et qu’il a deviné mes projets. No s’est-il pas dévoilé tout entier, quand il s’est agi de nommer ces terres nouvelles ? a-t-il jamais avoué ce qu’il était venu faire sous ces latitudes? Vous ne m’ôterez pas de l’esprit une idée qui me tue : c’est que cet homme est le chef d’une expédition de découverte envoyé par le gouvernement de l’Union.

— Et quand cela serait, Hatteras ! qui prouve que cette expédition cherchait à gagner le pôle? L’Amérique ne peut-elle pas tenter comme l’Angleterre le passage du nord-ouest? En tout cas, Altarqpnt ignore absolument vos projets, car ni Johnson, ni Bell, ni vous, ni moi, nous n’en avons dit un seul mot devant lui I

— Eh bien , qu’il les ignore toujours !

— Il finira nécessairement par les connaître, car nous ne pouvons pas le laisser seul ici?

— Et pourquoi pas ? demanda le capitaine, avec une certaine violence ; ne peut-il demeurer au Fort-Providence?

— Il n’y consentirait pas, Hatteras; et puis, abandonner cet homme que nous ne serions pas certains de retrouver au retour, ce serait plus qu’imprudent, ce serait inhumain ; Altamonl viendra, il faut qu’il vienne ! mais comme il est inutile de lui donner maintenant des idées qu’il n’a pas , ne lui disons rien, et construisons une chaloupe destinée en apparence à la reconnaissance de ces nouveaux rivages. »

Hatteras ne pouvait se décider à se rendre aux idées

DB GLACE

de son ami ; celui-ci attendait une réponse, qui ne se faisait pas.

« Et si cet homme refusait de consentir au dépeçage de son navire? dit enfin le capitaine.

— Dans ce cas, vous auriez le bon droit pour vous; vous construiriez cette chaloupe malgré lui, et il n’aurait plus rien à prétendre.

— Fasse donc le ciel qu’il refuse ! s’écria Ilatteras.

— Avant un refus, répondit le docteur, il faut une demande ; je me charge de la faire. »

En effet, le soir même, au souper, Clawbonny amena la conversation sur certains projets d’excursions pendant les mois d’été , destinées à faire le relevé hydrographique des côtes.

« Je pense, Altamont, dit- il, que vous serez des nôtres?

— Certes, répondit l’Américain, il faut bien savoir jusqu’où s’étend cette terre de la Nouvelle -Amérique. »

Halteras regardait fixement son rival pendant qu’il répondait ainsi.

n Et pour cela, reprit Altamont, il faut faire le meilleur emploi possible des débris du Porpoisc ; construisons donc une chaloupe solide et qui nous porte loin.

— Vous entendez, Bell, dit vivement le docteur; dès demain nous nous mettrons à l’ouvrage. »

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