CONNAISSANCE DES ROUTES
position au scorbut , aux maladies scrofuleuses et aux diverses afTeclions du foie. Un fait assez remarquable, c'est que les cliameaux, chez lesquels du reste Thépatite est si fréquente , préfèrent cette eau trouble et infecte à celle si limpide et si inoffensive du Nil ; ils boivent toujours une moindre quantité d'eau lorsqu'ils atteignent les bords de ce fleuve que lorsqu'ils s'arrêtent aux puits les plus corrompus du désert. Peut-être est-ce , du reste, la salure même de l'eau qui augmente leur soif. Je n'exprime à cet égard quelque doute, que parce qu'il m'a toujours semblé que les chameaux buvaient celte eau saumâtre avec plaisir.
EZfLICATIOV BE LA PLAHGBB ZII.
Les tentes ont été dressées ; la grande tente, placée au vent des cuisines, est ooYerte du côté de l'ombre. L'auteur de ce livre est assis dans le fond et va prendre le café; des deux côtés de l'espace libre , ménagé entre la grande tente et la cuisine, on remarque des cofiRres , des selles de dromadaire , des sacs doubles, en peau ( hhordj , pluriel akkraj et khoroudj) que les serviteurs placent sur leurs selles ;
Plus en dehors , on voit les outres suspendues à des trépieds;
Prés de la grande tente et de l'une des petites , des zemzemiehs sont suspendues A des potences placées A l'ombre ;
La cuisine est protégée du vent par les cofflres qui contiennent les provisions;
A la droite de la cuisine, on remarque un chameau qui a le canon droitlléAlaJtinbe;
Au-dessus de la tente placée A la gauche du spectateur, un guide , assis en arrière de la bosse d'un chameau , mène pattre les animaux;
Plus loin, on remarque une petite tente carrée non couverte , ce sont les latrines dont la véritable place serait sous le vent du campement;
Au-dessus de la tente placée A la droite du spectateur, on reconnaît la chebrié; un domestique , placé un peu en arrière et à droite, coupe du bois pour le service des cuisines et les feux de nuit qui seront allumés sous le vent des cuisines et auprès desquels se tiendront les hommes de garde.
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MOTBNd DE TIIANSPO&T. GO.%
et Dromadaires. ^ Muière de les préparer am fattgnes dn Toyace. — CantaiKS , ]m d^sordrf . ^ Maitère de voTiger ûm le Msert.
Baffon a dit des chamcaQX qu'ils étaient les.navires da désert; les Arabes^ qui. connaissent mieux les chameaux que les navires, disent de ces derniers qu'ils sont les chameaux de la' Mer.
Il existe , cpmme bn le sait , deux variétés de cha* meau, le Camelus bacirianusy pourvu de deux bosses, inconnu à rAfrique^ et le Cœnelus dromedarius^ à une seule bosse , très-répandu , du moins de nos jours , dans cette partie du monde.
Le Camelus dromedarius^ lui-même, se divise en un nombre infini de variétés ; de même que le cheval, il est loin de présenter partout la même apparence , de se distinguer toujours par les mômes qualités. Nous connaissons tous le cheval anezi , le poney des Shetland , le cheval des brasseurs de Londres ; il existe de môme des chameaux de selle et des chameaux de bât. Los uns sont rapides et possèdent un trot qui est souvent plus doux que celui de la mule; les autres sont robustes , et s'avancent lentement en balançant leurs larges épaules.
606 COnURCI DU SOUDAK.
Parmi les chameaux de selle , que je distinguerai dans ce travail par le nom arabe de hedjm^ on établit encore une certaine classification. Le Bédouin du Hedjaz monte un dromadaire au poil fauve , donti*allare est douce et vive , dont le nez rase la terre pendant la marche. Le Touareg obtient de son méhari une vitesse supérieure à celle des chevaux ; il lui fait parcourir d'énormes distances , et ne lui accorde souvent qu'après quatre ou cinq journées d*un trot presque continuel un repos dont cette admirable béte semble à peine éprouver le besoin. Le pasteur bichary possède un hedjin dont les formes ont plus d'élégance ; son poil est ras, d'ordinaire blanc ou grisâtre, raranent fauve , quelquefois tacheté comme celui des girafes ; une lèvre inférieure pendante , des oreilles droites et courtes , un front large et bombé : des yeux intelli* gents en forment le caractère distinctif. Son pied glisse sur le sol, qu'il semble effleurer, rendant ainsi les réactions très-douces , mais le faisant butter quel* quefois sur un terrain pierreux; il ne tombe cependant pas, se laisse facilement conduire , et résiste aux plus grandes fatigues : outre le pas lent et cadencé qu'on ne lui fait guère prendre, il en a un qui lui est propre, et qu'on nomme pas de hedjin ^ c'est l'amble; sa vitesse est de près de cinq kilomètres à l'heure ; son petit trot et son grand trot, qui est assez dur, ont à peu près la même rapidité que ceux du cheval.
Plein d'obéissance , il comprend la voix de son cavalier, qui le frappe rarement, se montre reconnais* sant des bons traitements qu'on lui prodigue, et se venge parfois avec une singulière adresse de ceux
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qui le maltraitent ou lui enlèvent sa nourriture. Tai possédé et monté souvent moi-même un dromadaire bychari, dont je n'ai jamais en qu'à me louer : il avait cependant tué son palefrenier avant de m'étre vendu. Cet homme 9 d'un caractère violent, le frappait sans cesse et lui volait une partie de son grain; le hedjin attendit l'occasion de se venger , elle ne tarda pas à se présenter, et un jour que le palefrenier passait à sa portée sans être armé de sa cravache , le hedjin se jeta sur lai, le saisit pac sa blouse avec les dents, et, le roulant à terre, lui écrasa la poitrine à coups de pieds.
Ce qui fait le principal mérite du dromadaire de selle , c'est moins encore sa vitesse que la résistance énorme qu'il o£fre à la fatigue : il en est qui parcourent dans les vingt-quatre heures un espace de cinq journées de marche , et qui , pendant sept ou huit jours de suite , peuvent effectuer vingt-cinq à trente lieues. On prétend qu'il existe chez les Touareg des méhara capables d'en faire bien davantage; les Touareg le disent et me l'ont assuré à moi -même : je serais néanmoins curieux d'en faire l'épreuve.
Je passai à Tripoli de Barbarie le mois de mai 1 849. Nous apprîmes, au commencement de ce mois, qu'une troupe de Chàmba, montés à méhari , avaient enlevé, sous les murs de Ghdamès, trois cents chameaux appartenant aux Touareg et gardés par quelques enfants. Douze jours plus tard, on savait, à Tripoli, que les Touareg, en tournée au moment de l'enlèvement du troupeau , et dont le retour n'avait eu lieu que quarante-huit heures plus tard, s'étaient
606 coantcB vc soudàk.
dirigés dur le pays des Ch&fûba , et s'étaient rendus matlres^ dans les environs de Wargla , de cinq cents chameaux , qu'ils avaient déjà conduits à Ghdamès. Gbdamès et Wargla sont séparés par une distance qui n*est pas moindre de cent lieues. Ainsi ^ en dix jours, les Touareg, dont les méhara étaient déjà fatigués, avaient efifectné une course de deux cents lieues, pendant la seconde partie de laquelle ils avaient encore dû être retardés par la conduite difficile d'un butin aussi considérable.
On conduit Thedjin au moyen 4'une sorte de licol formé soit d'une corde , soit d'une tresse élégante de cuir, dont une extrémité passe* autour* de son cou, lui embrasse la partie supérieure du museau, et dont l'autre extrémité se termine par un anneau de Ter, de cuivre ou d'argent , que l'on passe, en le bridant, dans l'une de ses narines et que quelquefois on y laisse à demeure.
La selle dont se servent, pour le monter, les Arabes de la péninsule et les nomades du Sahara , ne diffère pas beaucoup de celle des chevaux. On en voit même qui sont pourvues d'étriers ; il est cependant beancoup plus commode et beaucoup plus avantageux de croiser ses jambes en avant du pommeau antérieur de la selle et de les appuyer sur le cou de l'animal, que l'on dirige alors avec les talons, de la même manière que l'on dirige un cheval avec les genoux.
I^ selle nubienne ou ghabiî^ que je trouve préfé* rable à toutes les autres , se place , comme tonte selle de chameau, au sommet de la bosse, qu'elle embrasse par deux panneaux garnis de paille , ajustés de façon
M0YKK8 DB TBANBPORT. (09
à s'appuyer franchemenl sur le do8, en ménageant autant que possible la bosse, dont le sommet doit élre, comme le garot da cheval , isolé de toot contact. Sni* ces panneaux , les Arabes de la péninsnle se conten-* tentde placer un petit coussin et une sorte de housse; pins ingénieux, les Bychara les couronnent d'un siège un peu concave, élargi dans sa^ partie antérieure, un peu ouvert dans le milieu, afin de ne pas toucher ia bosse , recouvert de cuir et sur lequel on étend une peau de mouton. Un étroit pommeau de bois répond à l'ouverture des jambes du cavalier; un pommeau semblable est placé à la partie postérieure de la selle, et les Nubiens ont le bon sens de ne jamais terminer ces pommeaux par des pointes de fer, ce que font quelquefois les gens du Hedjaz, et ce qui n'est pas moins incommode que dangereux.
Cette selle est retenue par une sangle, un poitrail, et une courroie , qui passe entre les jambes de derrière et le bas du ventre ; il y a rarement une croupière.
Pour monter à hedjin, l'animal étant agenouillé, on saisit la bride , on pose la main droite sur le pom* meau de derrière , on passe rapidement la jambe droite, légèrement repliée sur elle-même, par-dessus le pommeau antérieur, en ayant soin que le corps suive ce mouvement , et s'appuyant , pour le compléter , de la main gauche sur le pommeau antérieur; on se trouve alors en selle, et Ton relève le hedjin par un petit coup de bride.
Si l'on n'est pas très-exercé, et que l'on ait à crain* dreque le hedyin se relève brusquement au moment où l'on cherche à le monter, on peut, avant de passer la
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jambe droite , appuyer sur le cou le pied gauche , ou, au besoin, faire tenir le pied d* an serviteur sur Tune de9 jambes de devant de la monture. Il est bon de conserver la main sur les pommeaux an moment où ranimai se relève , et de les y replacer au moment où Ton veut qu'il s'agenouille , ce qu'on obtient en retirant fortement à soi la bride et en produisant avec son gosier un son guttural et rauque, qui indique au dromadaire ce qu'on exige de lui : s'il n'obéissait pas tout de suite , un léger coup de cravache , ap* pliqué sur les jambes de devant , le contraindrait à les. plier.
Le hedjin étant en marche , on monte sans l'arrêter en saisissant la bride , amenant la tête de l'animal à toucher la terre , posant le pied gauche sur son cou , saisissant le pommeau antérieur de la selle , et ne l'abandonnant que pour passer la jambe droite pardessus.
On met le hedjin au trot en imprimant à la bride une légère secousse et en la rendant ensuite , en élevant et serrant les talons , qu'on a croisés sur le cou de l'animal , en l'excitant enfin par quelques cris ou en lui appliquant quelques coups de cravache sur le bas*ventre«
Les armes sont passées dans les courroies de la selle; on peut attacher le sabre au pommeau de derrière et le laisser pendre à gauche; une temtemieh (vase en cuir rempli d'eau) est placée de la même manière du côté le moins exposé au soleil ; on suspend au pomrpeau antérieur le tcl^bouk^ qu'on fait de temps h antre i-eniplir et allumer , afin d'oublier
VOYBNS DE TRANSPORT. 611
les ennuis de la roate; on y joint, s'il y a lien, la $enié de cuir , repliée sur elle-même comme un sac , et renfermant le déjeuner.
J*ai indiqué les hedjins de Nubie , ceux du Sahara , ceux de la péninsule. Si je n'en ai pas nommé d*au^ très , c'est qu'il n'en existe pas ; en effet , si le cha-» mean à une bosse se retrouve partout , depuis Alep jusqu'au Sénégal , il ne présente cependant en Syrie , en Egypte, et dans la plus grande partie de TAfrique, que ces races communes et grossières, robustes d'ailleurs , qui rendent tant de services aux caravanes. Le chameau que l'on rencontre en Egypte y est généralement amené du Hedjaz ; bien nourri et abreuvé tous les jours , il devient , sur les bords du Nil , beaucoup plus vigoureux qu'en Arabie ; il porte facilement sept et huit quintaux. Les chameaux du nord de l'Afrique et ceux de Syrie, dont le régime est assez favorable, portent presque autant; mais tous ces animaux, ha* bitués à une alimentation abondante, ne supportent pas les fatigues du désert. C'est ainsi que la caravane, qui chaque année se rend du Caire à la Mecque, perd un nombre considérable de ces animaux, tandis que la caravane de Damas , qui emprunte les siens aux Bédouins de l'Arabie Pétrée , n'en laisse presque pas sur la route.
Les chameaux élevés par les tribus limitrophes du Soudan sont peut-être ceux qui résistent le mieux à la fatigue , à la soif, à la faim : sans cesse soumis à ces cruelles épreuves , ils sont moins gras que ceux du littoral de la Méditerranée , et , par conséquent , moins aptes à porter de lourds Tardeaux : leur charge ordi*
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naire est de cinq quintaux : pour de longs et péaU blés voyages, comme ceux du Darfour à Sioat , on ne leur en impose guère plus de quatre, et Ton a soio d'emmener un grand nombre d'animaux supplémentaires 9 destinés à relayer ceux qui sont blessés ou épuisés de fatigue , et à remplacer ceux qui meurent.
La vitesse ordinaire des caravanes est d'environ trois mille cinq cents mètres par heure au commencement d'un voyage ; elle devient moindre vers la fin.
Selon la saison , les chameaux peuvent rester de trois à sept jours sans boire et deux jours environ sans manger : lorsqu'il s'agit de traverser un désert parfaitement aride , les chameliers emportent on peu de grain, et en donnent tous les deux jours à leur bétail ; les Fouriens placent sur leurs chameaux des bâts bourrés de beaucoup de paille; cette paille est donnée en route aux animaux. Les paysans, les gens des villes, les marchands qui emploient leurs propres chameaux , les traitent généralement beaucoup mieux que les Arabes , qui , en possédant an grand nombre, font moins de cas de leur vie.
I.es grains qui leur conviennent le mieux sont le maïs, le dourah, le dokhn , les fèves : Torge ne doit être donnée qu'à défaut de tout autre grain ; les dattes ne constituent pas non plus une très-bonne nourriture : le grain est toujours donné le soir, afin que la digestion en soit facile.
Pour préparer les chameaux à un long voyage , lorsqu'on a reconnu qu'ils sont à même d'en supporter les fatigues, on commence, quatre ou cinq jours avant le départ, par les purger, en leur faisant avaler de
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force quelques litres de tnérissa; on leur fournit autant que possible des aliments verts, du trèfle , par exemple y et on leur donne le soir du grain concassé, humecté et mélangé d'un peu de sel. Cette nourriture, appelée dericha , augmente leur appétit : on a soin , en même temps , de les laisser trois et quatre jours sans boire et de ne les conduire à Teau que le jour même du départ, dont Tinstant a été fixé à trois heures de raprès-midi : c'est ainsi, pendant la grande chaleur du jour , qu'on leur permet de s'abreuver ; ils boivent alors beaucoup, et peuvent dès lors attein* dre^ sans souffrir de la soif, le premier puits de la route, situé à trois, quatre ou cinq journées de distance.
Pour préserver les chameaux de la gale et fermer au contact de l'air et aux atteintes des insectes les plaies qu'ils peuvent avoir , on les enduit légèrement de goudron. A la suite du voyage, leur embonpoint a disparu ; leur bosse qui , avant le départ , balançait mollement sa masse arrondie sur leurs épaules, se laisse tout au plus deviner.
L'animal est presque usé ; il ne saurait repartir tout de suite; il faut quelques jours , souvent deux ou trois mois, pour le refaire; s'il est vieux, il ne se refera même jamais, et dès lors il a perdu la presque totalité de sa valeur. Cet épuisement des animaux de transport par le voyage élève singulièrement le prix de leur location ; ainsi, dans le Cordofan, où un chameau ne vaut que 25 francs, il faut payer SO francs pour en louer un de Lobeïdh à Dongola , voyage de quinze à dix-huit journées. On ne transporte pas une
Bi4 CUMMRRCB DU SOt'DA^f.
charge du Darfour à Sioat à moins d'une location double de la valeur d'un chameau; il peut arriver, en eiïet, qu'il en meura deux ou trois sous une même charge, et^ arrivés à Siout, on trouve difficilement à les vendre plus de 7 ou 8 francs. Quant à s'en servir pour le retour , on ne doit généralement pas y penser.
Chaque caravane reconnaît un chef que tantôt elle choisit et qui tantôt lui est imposé par l'autorité locale. Les caravanes qui se rendent de Damas ou du Caire à la Mecque y conduisent de riches présents et réclament une puissante escorte. Le chef se trouve dès lors être un colonel ou un général. Disposant de la force armée, il maintient Texécution très*stricte de ses ordres : il n'en est pas de même dans les caravanes purement commerciales : le commandement se trouve dévolu au marchand le plus riche ou à celui qui a le plus souvent suivi la route dans laquelle on s'engage; son autorité est souvent méconnue : décide-t-il qu'on s'arrêtera deux jours à tel puits , si la majorité se prononce pour le départ , il est contraint de se remettre en marche : le guide est d'ailleurs habituellement payé par une cotisation commune ; il ne doit , dès lors, pas plus d'obéissance à l'un de ses maîtres qu'à l'autre. Quant aux Contestations qui peuvent s'élever dans le désert parmi les caravanistes, le chef de la caravane n'y intervient qu'officieusement, et réussit rarement à apaiser les querelles.
Les caravanes sont, en effet , comme les navires et comme les couvents : le contact perpétuel de gens dont le caractère et les idées diffèrent entièrement; l'inoccupation et Tennui qui les portent à s'occuper les uns
aïOYJi.liS DU, TBARSPORT. tfU
des autres, à attacher ane importance extrême aux choses les plus futiles 9 amènent san^ cesse des dissidences que Tirritation produite par les privations et les fatigues du voyage ne tarde pas à faire dégénérer en querelles violentes ou en haines profondes. On se réconcilie quelquefois en arrivant ; la joie déborde alors dans tous les cœurs; n'ayant plus de périls ni de longues marches devant soi , on se pardonne ses torts mutuels , et les distractions qu'offre un pays nouveau ; les soins qu'exige le placement des marchandises, ont bientôt fait oublier toutes les rivalités et toutes les rancunes.
Du peu d'autorité dont dispose le chef de caravane résultent bien des inconvénients :• poui' peu qu'il se trouve une quinzaine de marchands , il y eu a deux ou trois au moins qui , se croyant sed égaux ou se prétendant ses supérieurs, ne comprennent pas qu'on l'ait choisi de préférence à eux-mêmes; ils trouveut des objections à tout ce qu'il propose, et ne se soumettent à ce qu'il décide que quand il leur est impossible d'entraîner les autres.
Ces rivalités fâcheuses font oublier les périls au milieu desquels on se trouve. Lc3 conseil le plus sage est rarement suivi ; les précautions les plus vulgaires ne sont pas prises; point de garde de nuit^ parce que personne ne veut veiller; point d'éclaireurs , parcu que personne ne se croit obligé à servir les autres ; aucun ordre aux aigiiades , aucune justice dans la distribution de l'eau : les premiers arrivés s'en empa* rent , la gâchent ou la salissent : les derniers arrivés n'en trouvent plus une goutte.
616 COminCE Dt SOtDAX.
Si Ton est menacé par rennemi, chacun ne prend conseil que de lui-même : celui-ci , par une imprudence , attire Tattention ou excite la colère des pillards; celui-là se sauve et va se cacher dès que Tattaque lui semble imminente , et Ton ne doit pas être surpris, dès lors, si tant de nombreuses caravanes sont détruites et pillées, tandis que, d*un autre côté, Tévidence démontre qu'il est possible à une quarantaine d'hommes bien armés et placés sous les ordres d*un chef intelligent de traverser le désert sans être entamés ou peut-être même attaqués par les nomades.
L'Arabe , le Touareg, en eiïet, n'attaquent pas une caravane par point d'honneur et pour en acquérir de la gloire : c'est le pillage qu'ils cherchent, c'est un profit qu'ils veulent, et dès qu'il leur semble que ce profit ne vaudra pas les risques qu'entraîne l'entre* prise, ils y renoncent d'eux-mêmes et vont chercher d'autres aventures.
Je n'ai jamais été moi-même attaqué dans le désert, quoique j'aie été plus d'une fois suivi par le goum, et je ne dois absolument cela qu'à la surveillance continuelle que j'exerçais de jour et de nuit sur le désert, et dont j*aurai Toccasion de parler plus bas.
Les caravanes voyagent d'ordinaire pendant le jour. Les chameliers, qu'elles ne payent point assez généreusement pour en obtenir des complaisances, préfèrent s'arrêter la nuit ; d'ailleurs on pourrait égarer de nuit beaucoup d'objets qui , le jour, ne tombent pas sur le sable sans qu'on les aperçoive. On ne s'arrête pas davantage pendant la grande chaleur, parce qu'il faudrait alors charger et décharger
deux fois par joar lés chameaux, opération qui devient longue et difficile lorsque les marchandises ne se trouvent pas parfaitement empaquetées. Les caravanes n'emploient donc la marche nocturne que lorsqu'elles sont plus particulièrement menacées par le goum : elles s'arrêtent alors au point du jour, dans quelque vallée profonde , et se cachent derrière des rochers; si les pillards ne retrouvent pas leurs traces et n'éventent point la route oblique qu'elles ont par* courue, les caravanes n'ont rien à craindre : les mar* chands ont d'ailleurs le soin de ne point allumer alors de grands feux, dont la fumée pourrait les trahir, et d'emporter une provision d'eau qui leur permette de ne pas s'approcher des puits signalés comme dangereux.
J'ai dit plus haut comment on devait préparer les chameaux aux fatigues d'une longue route. Quant à ma manière de voyager dans le Désert, la voici :
J'ai soin, autant que possible, de faire coïncider mon départ avec le septième ou le huitième jour du mois lunaire; je puis ainsi profiter, pendant une partie de la nuit, de la clarté de la lune. Ayant quitté le point de départ vers les trois heures de l'après-midi, je ne m'arrête plus qu'au coucher de la lune. Les domes^ tiques m'ont devancé de quelques minutes au lieu désigné pour le campement, et je trouve les tentes établies lorsque j'arrive. Si l'on a trouvé en route un peu de bois ou que , comme dans le Soudan , le lieu où je campe en fournisse beaucoup, ou allume les feux , le grain est donné aux chameaux ; je prends mon sipuper, je règle les tours de veille; et, si une
618 COMMERCK DU SOUDAN.
petite caravane s/est réunie à moi , j^établis deux ou trois postes à quelque distance du campement; je fais faire des rondes; je me couche, et je me réveille une ou deux fois pour m'assurer par moi-même que les factionnaires ne se sont point endormis et que tout est tranquille
Voyageant le plus souvent seul , et n'ayant avec moi que deux guides et sept ou huit domestiques; je n*ai d'ordinaire, pendant la nuit , qu'un poste composé de deux factionnaires. Un homme seul , livré à lui-même, s'endort trop facilement , tandis qu'à deux ils peuvent causer et se raconter des histoires : le sonmieil leur vient d'autant moins , quMIs répondent l'un de Tautre et se surveillent ; mes hommes font donc trois à quatre quarts , les guides en étant exemptés et étant réservés pour les rondes; l'ascension des étoiles règle les tours de service ; les cuisiniers ont la première faction , et les chameliers la dernière.
Lorsque j'ai plusieurs postes situés à quelque distance les uns des autres , un des chapitres les plus courts dn Coran sert de cri de nuit ; de demi-heure en demi-heure , l'un des factionnaires crie le premier verset du Saurai el Ikhiass , du Sourat en Nos ou du Saurai et Cafiraun ; le second poste doit répondre par le deuxième verset du même chapitre, et ainsi de suite. On acquiert de cette manière la certitude que les hommes de garde n'étaient pas endormis : il faut , en effet , qu'ils aient entendu distinctement les paroles qui précèdent celles qu'ils ont à dire : il ne suffit pas qu'ils aieçt été réveillés en sursaut, comme cela n'arrive que trop souvent à des factionnaires qui se hâtent
alors de répéter le cri banal qu'on exige d'eux.
Une henre et demie avant le lever du soleil , je donne le signal du chargement et du départ; une dernière ronde est faite : on charge les animaux ; je prends un léger repas; les chameaux , chargés, partent, et, après m'étre assuré que nous n'avons rien laissé en arrière, je les rejoins avec mon tutundji et Tun de mes guides: monté sur un bon hedjin, je les ai bientôt dépassés; le guide qui les conduisait les abandonne alors , mes traces suffisant à les conduire, et, se portant de côté et d'autre , il reconnaît les abords de la route.
Lorsque j'ai dépassé d'une demi-heure la caravane, je descends; la/aroua qui garnit ma selle est étendue à terre; mon domestique me prépare une tasse de café, et, au passage de la caravanne, mon guide la rejoint pour la diriger; je passe encore un instant à fumer^ et je remonte, pour dépasser mes gens de nouveau, et ainsi de suite. Un peu avant midi, six domestiques se portant en avant avec un guide reconnaissent le lieu de la halte, choisissent remplacement des tentes, les dressent et les meublent en cinq ou au plus en six minutes; tout est prêt lorsque j'arrive, les feux s'allument, on me porte le café, je dîne et je me repose jusqu'à trois heures : plus la lune doit m'éclairer durant la nuit, moins je voyage de jour; les animaux marchent mieux la nuit, et, si le Désert leur offre quelques aliments , ils mangent de meilleur appétit pendant le jour. ^
J'ai du reste souvent souffert de la privation de sommeil, qui est la plus cruelle de toutes : peu à peu je sentais le trouble se mettre dans mes idées : c'est en
62t) COMMEICE DU SOUDAN.
vain que je parlais avec mes guides, que je chantais, que je descendais pour marcher un peu^ que je m'as* pergeais le visage d*eau Fraîche , il me semblait bientôt que rhorizon s'élevait autour de moi comme une muraille; le ciel formait , à mes yeux, la voûte immense d'une salle fermée de tout côté ; les étoiles n'étaient plus que des milliers de lampes et de lustres destinés à éclairer cette salle; puis mes yeux se fermaient, ma télé se penchait, et, tout d'un coup, sentant que je perdais l'équilibre, je me rattrapais à ma selle, et cherchais, en chantant, à écarter de nouveau l'en* nemi qui m'assiégeait sans cesse ; bientôt ma voix perdait de sa force ; je bégayais, et je retombais dans mon premier état, dont une nouvelle perte d'équilibre me tirait encore.
Ces phénomènes, du reste, ne se présentent guère qu'après deux ou trois nuits blanches : la prïvation continue du sommeil finit même par irriter le sang au point qu'il devient impossible de s'endormir. Ce fait m'est arrivé en Egypte : après trois nuits passées en marche, je croyais devoir goûter le plus paisible sommeil; il n'en fut rien cependant , et, quoique mon appétit et ma santé fussent des meilleurs, je ne pus fermer l'œil ni le jour ni la nuit de mon arrivée. J'eus soin , le lendemain , d'aller au bain pour calmer l'irritation du sang, et l'effet désiré se fit si peu attendre que , me trouvant très-bien dans la salle où j'étais rentré poui* me vêtir, j'y dormis sans interruption jusqu'au coucher du soleil. Un de mes domestiques, moins endurci à la fatigue, ayant, pendant la troisième nuit de notre voyage, laissé tombé à terre son
ichibouk y était descendu de son hedjin pour le ramas* ser. Il y avait environ trois pas à faire; le pauvre diable ne les acheva pas : il s'endormit avant d'avoir atteint ce qu'il cherchait, et, si nous ne nous fussions pas aperçus à temps de sa disparition , il serait probablement resté là une douzaine d'heures , sans se rappeler ce qu'il y était venu faire.
Le docteur Moreau ^ de Tours , explique , dans un ouvrage remarquable sur l'emploi ô\x hachich dans le traitement des aliénations mentales, que presque toutes les visions et les erreurs d'où découle la folie se produisent dans l'état de demi-sommeil. Je confirmerai ici cette remarquable observation par le récit de deux faits qui me sont personnels.
Me trouvant une nuit près du fleuve Blanc, dans le Désert, et sommeillant à demi , j'entendis distinctement le rugissement d'une hyène : il me sembla tirer de mes fontes un pistolet, ajuster l'hyène, tirer, et la voir rouler sur le sable. D'autres idées vinrent m'assaillir; mais l'illusion avait été complète. Côtoyant un instant après mon guide, je lui dis: <( As-tu vu comment j'ai tué l'hyène ? — J'ai bien vu l'hyène se sauver, me répondit-il ; mais je ne t'ai pas vu la tuer ; comment l'aurais-tu fait sans tirer sur elle? — Comment ! lui dis- je ; n'ai-je pas tiré un coup de pistolet ? — C'est le sommeil , dit-il en riant: regarde tes pistolets. » Je les tirai des fontes , et les trouvai charges l'un et Tantre.
Une autre fois, marchant, vers le matin, un peu on avant de ma caravane, il m'arriva de faire un faux mouvement, qui, agissant sur la bride, obligea mon
622 COIMEBCS DU SOUDAN.
hedjin à se retourner. La perte d'équilibre qui résulta de ce mouvement brusque me fit ouvrir les yeux , et j'aperçus alors ma petite caravane qui marchait direc* tement vers moi : je ne la reconnus pas d'abord : la position de mon hedjin me fit croire qu'elle me croisait en chemin. « Hé ! leur criai-je , soyez les bienvenus, les voyageurs; le salut soit sur vous. D'où venezvous ainsi ? — Nous sommes tes domestiques , » répondit celui qui s'était le plus rapproché de moi. Je vis qu'il avait raison , et j'achevai de m'éveiller.
Les Arabes dorment souvent sur leurs chameaux ; ils se tapissent entre les ballots de marchandises, assurent leur corps contre la chute, et goAtent le sommeil le plus paisible , malgré les secousses qui les ébranlent, le frottement des cordes ou le choc des caisses qui leur servent de lit.
Le takht-rahwan est assez commode à cet égard ; mais il est moins usité en Afrique qu'en Asie; et d'ailleurs, quoi qu'en disent les Turcs , il convient mieux à des femmes qu'à des hommes, qui doivent, avant tout en voyage donner à leurs domestiques l'exemple de la résistance à la fatigue et au sommeil.
Le takht-rahwan est , comme on le sait, un coffre carré de six pieds de longueur sur quatre de haut , percé de nombreux vasistas, et dont la porte, placée sur le côté, est atteinte au moyen d'un marchepied. On y étend de petits matelas, des tapis; on peut s'y asseoir et s'y coucher, et, avec un peu d'adresse, on peut y fumer le narguileh , ce qui , en voyage , est une grande consolation.
Le takht-rahwan est porté, comme une litière, par
deux mules t)u deux chameaux , dont le dos regoit un bât particulier, décoré géuéralement, à profusion, de plumes d'autruche, de plaques de cuivre, de petits drapeaux.
La chébrié est usitée en Afrique : celle du Soudan est une sorle de berceau placé au-dessus de la bosse du chameau; elle est faite d'uu bois flexible, ana* logue à rosier, couverte, à son sommet, d'une toile, d'une natte , d'une peau de bœuf ou de mouton ; trèscourte et très-étroite , elle ne peut guère recevoir qu'une personne : le nomade y fait placer sa femme, ses enfants trop petits pour marcher, et conduit lui-même, par la bride, l'animal qui transporte ainsi sa famille.
La chébrié du Hedjaz est d'une autre nature : elle se compose de deux compartiments longs d'environ quatre pieds , larges de deux et élevés de trois. Les deux compartiments se placent à hauteur du bât , dont ils couvrent les deux côtés, et so lient ensemble, de manière à former un coflre total dont la largeur égale à peu près la longueur : la saillie du bât empêche néanmoins de s*y étendre dans la première de ces directions ou même en travers. Le bois qui forme le fond et les coins de ces chébriés est solide et pesant ; le sommet , qui est plus léger , est couvert d'une toile sur laquelle, pour se garantir, autant que possible, de l'ardeur du soleil, on étend quelquefois des tapis.
]e n'ai essayé ce mode de transport qu'en me rendant du Caire à Jérusalem. J'avais acheté une chébrié pour que deux personnes de ma suite effectuassent plus commodément le voyage; j'y ai deux ou trois fois pris place moi-môme; mais les secousses borri-
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biement dures de cette machine tanguante et roulante en faisaient plutôt un instrument de torture qu'un lieu de repos, et je m'en suis très-promptement dégoûté y non sans quelques bosses à la tête et quelques écorchures produites par des clous mal rivés.
Je ne voyageais du reste alors qu'avec des animaux de louage, et je n'aurais pas , dans le Soudan, imposé à mes propres chameaux un fardeau qui, tout en étant moins lourd que leur charge ordinaire , les fatigue néanmoins beaucoup plus et les met quelquefois hors de service par les blessures qui résultent pour eux de son mouvement continuel de va-etvient (1).
Ce qui rend la traversée du désert assez confortable, c'est la facilité que l'on a d'emporter sur les chameaux tout ce dont on peut avoir besoin. On voyage, pour ainsi dire, avec sa maison ; on a de grandes et bonnes tentes , son lit, son divan, ses coussins, ses tapis et ses nattes ; on a sa bibliothèque et sa cave, des provisions abondantes, de solides et larges fourneaux : rien n'empêche d'avoir, comme dans les villes, sept ou huit plats sur la senié à chacun de ses repas; l'eau est saumàtre, mais il est facile d'emporter de l'aie ou d'emmener avec soi une chamelle, qu'on abreuve souvent, et qui fournit chaque jour plus de lait qu'on ne peut en consommer avec ses domestiques. C'est pourquoi malgré ses dangers et malgré ses fa-
(l) J*ai néanmoins placé une chebrié dans les dessins qui roprésentent mon campemeat et la marche de ma petite troupe , afin de donner une idée exacte de cet objet à mes lecteurs.
ligues f je ne suis pas encore dégoûté du désert et je n'aspire qu'à le traverser de nouveau.
II en est du désert comme de la mer; le marin irrité par la persistance du mauvais temps ou par celle du calme, peut maudire quelquefois son élément, mais à peine a-t-il touché la terre qu'il veut repartir. On s'ennuie du bruit de la ville et l'on s'en fatigue bien vite; l'on ne s'ennuie et on ne se fatigue jamais ni de la monotonie de l'Océan ni de la solitude du désert.