‹ Le désespoir d'une jeune mère [microforme]Chapitre 1 sur 1 · Le désespoir d'une jeune mère [microforme] · texte numérisé non relu

Le désespoir d'une jeune mère [microforme]

La misère, c'est un monstre indescriptible qui se repaît des larmes, des douleurs, du sang de l'humanité !

C’est un ennemi insaisissable avec lequel il nous faut lutter, jour par jour, heure pur heure, et qui dévore lentement et sans jamais se rassasier, tout ce que nous avons de force, de courage, de talent, de génie, d'espérance même !

Be dy BL «4

nue Le

C’est l’ombre invisible qui s’attache à nos pas pour nous suivre partout, nous couvrir de haillons et nous souffler, avec le rire sinistre de la faim, des pensées, des vols, des crimes, des suicides !.….

C'est le pourvoyeur sans pitié qui alimente les prisons, l’échafaud, et qui jette à ces maisons infâmes des milliers de prostituées qui sont une des hontes vivantes de l'humanité,

C’est le mauvais génie qui corrompt les faibles, qui fomente les passions des âmes basses et qui abat les plus forts et les jette en riant aux gémonies de la mort!

C’est le spectre infernal qui traverse comme un rouge nuage les chaumières des pauvres, qui terrasse les pères, qui tue les enfants et affole les mères !.…

C’est l’impitoyable bourreau dont les bras

Fe UN

de fer étreignent comme un immense étau l'humanité toute entière, pour la presser sur sa poitrine sans cœur, la dévorer ou l’étouffer.

C'est le pâle fléau qui ravage les campagnes, les villes couvertes par lui des ombres de la désolation !.…

Voilà ce que c’est que la misère!

Voilà tout ce que j'en peux dire.

C'est horrible, n’est-ce pas, mes chers amis ? et pourtant, c’est bien pis encore !.…

Oh! à cette pensée, je n'ai qu’un souhait, un cri pour tous : Dieu vous garde de la misère !…

Mais, ainsi que la Providence a mis l’étoile dans la nuït, l'espérance dans nos cœurs, entre la misère et nous, Elle a aussi deux bons génies : la Charité, fille du ciel, la Philanthropie, fille de la terre.

La Charité, c'est la vertu céleste qui

se 1. cu

donna le Christ au monde, qui brûlait son divin cœur, qui Le faisait pardonner Magdeleine, relever la femme adultère, et prier pour ses bourreaux, quand, sur la croix infâme et toute rouge de son sang, il mourait pour avoir trop aimé !.…

La Charité, c’est la vertu bénie qui fit les Vincent de Paul, les Borromée, les Bei.

zuerces, les Cheverus, les Geneviève, enfin tant de nobles créatures connues et inconnues qui ne vécurent que pour secourir et consoler.

Et cette Charité qui a le ciel pour patrie, c'est surtout dans le cœur de la femme qu’elle doit avoir son sanctuaire, son temple, car elle nous vient de “Caritas,” qui veut dire affection, tendresse, amour !.…

L'homme a gardé pour lui la Philanthropie, qui est l’amour raisonné du bien, du

devoir de l’homme envers l’homme, de ce qu'il doit à lui-même dans la personne de ses semblables. C’est la Philanthropie qui a fait les Numa, les Phocian, les Socrate, les Howart, les gens de bien.

Philanthropie et Charité, voilà les deux bons génies dont les forces unies pourraient étouffer la misère, si la misère ne trouvait à ses côtés un auxiliaire plus puissant que ne le sont à eux deux Philanthropie et Charité.

Cet auxiliaire maudit aussi. vous savez qui, n'est-ce pas? Oui, c’est bien cela, l’égoïsme !

Et pourtant, c’2st si doux d'être bon, bienfaisant! Quel plaisir on goûte, dit un grand moeraliste, “à rencontrer le regard de celui que l’on vient de secourir !” Comme c'est vrai! Ce plaisir, ne l’avez-vous jamais connu ? Combien alors vous seriez à plaindre

US. ee

et malheureux! Vous i ignoreriez le plus grand bonheur que puisse espérer le cœur humain, et celui qui, Pourtant, coûte le moins.

Il est tant de malheureux qui demandent si peu pour sourire, pour être heureux! Tant de pauvres pères vont bientôt se trouver sans travail. Tant de pauvres petits enfants s’étioleront comme des fleurs sans air. Tant de pauvres mères prieront et gémiront !….

Tant de gens honnêtes mourant de froid, de faim! c’est horrible, n'est-ce pas? mais c'est vrai, trop cruellement vrai! Suivez-moi plûtot, enfants et mères : ; Nous voilà dans une chambre toute froide, toute nue, on dirait d’un sépulcre; dans un coin et collée au sol, se consume un reste de chandelle, dont la faible lueur jette une clarté blafarde sur une scène de désolation... Dans un autre Coin au-dessous d’une fenêtre, dont la plupart des car-

Us.

reaux ont été remplacés par des feuilles de papier trouées, à travers desquelles passe une bise glaciale, trois petits enfants grelottent sur une paillasse toute imprégnée d'humidité...

À côté d’eux, assise par terre et tenant sa tête entre ses mains, est une femme, jeune encore, vêtue de quelques lambeaux de hardes, elle pense, elle souffre, ... Elle a trop pleuré pour pleurer encore. C’est la mère et ses enfants ; le père est mort il y a quelques mois ; il dt heureux lui. Depuis deux jours les enfants n'ont pas mangé, la mère non plus ; mais elle n’a pas faim, elle! La douleur d’avoir perdu son mari et le manque d'ouvrage la nourrissent ; et pour elle cette douleur est immense.

Ses enfants dorment, mais tout à l'heure, dans un instant peut-être, tous trois vont se réveiller avec ces trois mots que leurs petites

su 1

lèvres balbutient péniblement jusque dans le sommeil :

| ‘“ Mère, du pain!”.... Pauvre mére!

Mais ces trois mots navrants, ne viennent-ils pas de les prononcer ? Soudain leur mère, mue comme par un ressort, s’est redressée, les yeux hagards, elle les a regardés ; puis, d’un pas chancelant et le visage hébété par la douleur, la voilà qui se dirige vers la porte. Avant de sortir, elle se retourne, jette, vers ies chers et pauvres petits, dormant et rêvant toujours, un regard où parlent la suprême douleur et la suprême tendresse, puis elle disparait en disant, mais bien bas, craignant de les éveiller : “O mon Dieu! donnez-moi du courage.” Pauvre mère! se souvenait-elle alors que Dieu est le Pére des Anges ?

La voilà dans la rue, tendant la main et balbutiant aussi trois mots, comme tout-à-

OR

l'heure les trois petits enfants : ‘“ Pour mes enfants.” Le premier passant fut un gentleman vêtu d’une pelisse de riche fourrure, et dont une main dégantée laissait étinceler dans l'ombre les feux d’un magnifique diamant. Le prix de ce joyau eut suffi pendant une année aux besoins de dix familles : il ne daigna même pas répondre et disparut en fredonnant: “ À mon Amanda, etc., etc.

‘“ Pour mes enfants.” C’est une jeune femme. Sous sa voilette brille un doux visa- 8e ; Son regard doux semble aussi dire que son Cœur est bon. “ Pour mes enfants. ” Ainsi répète toute tremblante de froid la pauvre mère !

Mais la belle jeune femme, dont le doux regard semblait annoncer la bonté du cœur, hélas ! a passé aussi. Tenez, écoutez: elle aussi a son refrain : “ Amanda n’a qu'un défaut : c’est d’aimer trop la friture. ”

me DT on

“ Un écho lui répond; écoutez encore :

‘ Pour mes enfants.” Le nouveau passant est un vieillard. Vous le connaissez tous. Né riche, il n’a jamais connu ni la misère ni le travail; le hasard lui a fait douce toute sa vie, et toute cette vie, il l’a dépensée en folles amours. Mais il peut être bon ; la bonté fait oublier tant de vilaines choses !

Mais lui aussi a passé et d’une voix rendue rauque et source par l’abus des plaisirs, il a répondu : “ Va travailler.” Ah! cet infâme ne pouvait-il du moins se dispenser d’insulter au malheur ! La pauvre mère s’est appuyée, tremblante, près des vitrines d’un magasin, et, posant une main sur son cœur pour en comprimer les battements, elle répondit d’une voix de plus en plus faible : “ O mon Dieu !” Vous ne sauriez jamais croire ce qu’il y avait de douleur dans ces trois mots.

SR que

Alors, le regard qui s'était levé vers le ciel tomba par hasard à l’intérieur d’un magaein ; c'était celui d’un boulanger. A travers les vitres on voyait une foule de pains frais ef dorés, de toutes les grandeurs et de tous les prix. La pauvre mère affolée se précipita à l'intérieur du magasin. Derrière le comptoir était un gros homme sommeillant à demi.

Il venait de bien diner et c’est comme dans un rêve qu'il entendit ces mots: ‘ Pour mes enfants.” Le boulanger entr'ouvrit faiblement les yeux, puis après avoir, pendant quelques instants, regardé la pauvre mère toute tremblante, et s'appuyant d’une main sur son comptoir, il lui dit: “ Pour vos enfants ; dites donc plutôt que c’est pour boire un Geneva. g

« Je vous le jure, monsieur.”

« Allons, ne jurez pas; moi, je n'aime pas les jurements, mais je suis un malin. Al-

STE de

lez ! je ne vous donnerai pas d'argent, puisque c'est pour les mioches que vous mendiez; voilà un pain, mais n'y revenez plus. Le Père Baptiste a bon cœur, mais il ne faut pas essayer de lui en imposer.

La pauvre femme sortit immédiatement, pressant convulsivement sur son cœur le morceau de pain qu’elle avait payé de tant d’insultes reçues en silence. A la porte elle se heurta contre un agent de police, témoin sympathique de cette scène poignante. ‘ Pardon, monsieur, lui dit-elle, maïs je suis presque aveugle. ”

Le brave homme l’arrêta, lui gliss& dans la main une pièce de monnaie et se retourna vivement pour essuyer, d’un revers de main, une larme qui s'échappait de ses yeux.

Ah ! sans même le connaître, ne pouvons-nous pas dire que cet homme est un

PRE | Dors

père ou qu’il sait ce que c’est que la souffrance. C’est un des humbles parmi les humbles, mais qu’il est donc grand et noble aux yeux du Tout Puissant !

La pauvre mère, arrivée chez elle, fit manger ses pauvres enfants, et quand elle les vit satisfaits une fois de plus, quand elle eût répondu à leur sourire, elle tomba à genoux et fit une longue prière. Ce qui se passa entre Dieu et cette âme désolée, nul ne le sait, nul ne le saura jamais !

Le lendemain matin la malheureuse était morte, épuisée par la fièvre, brisée par la douleur et par les privations.

Et alors la Charité couvrit de son manteau céleste les trois jeunes enfants qui dormaient autour du cadavre de leur mère.

cesse :

ces

air AU des LES ORPHELINS.

Quand le soleil se leva et que ses rayons vinrent jouer gaiement à travers les vitres cassées de Ja mansarde, les enfants s'éveillèrent et, de suite, se mirent à appeler leur mère. Tous trois répétèrent son nom, rien ne leur répondit.

Votre mère, chers enfants, elle dort et elle ne se réveillera plus. Elle est allée rejoindre votre père dans un morde où la douleur est inconnue.

Père et Mère vous ont quittés. Vous restez seuls sur la terre, mais l'œil maternel veille sur vous et les orphelins peuvent encore compter sur celle qui n'est plus. Son Cœur de mère vous reste toujours et elle vous tresse une couronne qui fera de vous des anges.

Le Père de tous les orphelins daignera écouter les prières de la mère éplorée, Il rappellera les enfants à lui pour les remettre à leur mère, ils quit. teront la terre et tous ses périls, et tous les trois, il les placera avec ses anges pour:y-chaiter à tout jamais la-gioiré étermæelle:du Tout Puissant.

Page 1