L.-B. Aîberti
Le peintre a-t-il donc besoin de tant de considérations pour peindre? Mais il s’agit de comprendre qu’on ne saurait devenir un excellent maître qu’en connaissant parfaitement la diffé-
rence existant entre les superficies, et en remarquant bien leurs positions, chose connue seulement (l'un très petit nombre.
De la Peinture. (Traduction Claudius Popelin.)
Léonard de Vinci (1452-1519).
Etudie d’abord la science, ensuite viendra la pratique de cette science.
La perspective est le guide et la porte; sans elle, on ne fait rien de bien en peinture..^
La perspective est la bride et le timon de la peinture. La grandeur de la figure doit montrer à quelle distance elle est vue; si tu vois une figure grande au naturel, sache qu’elle se montre ainsi parce qu’elle est près de l’œil...
Il y a une perspective qu’on nomme aérienne qui, par la dégradation des teintes de l’air, rend sensible la distance des objets entre eux, quoique en réalité ils soient tous sur la même ligne.
Si on voit, par-dessus un mur plusieurs édifices de pareille dimension, sur un même plan, il faut que la peinture montre la distance par un air plus épais que d’ordinaire : car dans cette disposition les choses les plus éloignées paraissent azurées, à cause de la grande quantité d’air qui se trouve entre l’œil et l’objet.
Le premier édifice au delà du mur sera de couleur naturelle, le second sera profilé plus légèrement et d une teinte un peu bleutée; le troisième encore plus lointain sera plus azuré. Si tu veux qu un autre paraisse cinq fois plus loin, fais qu’il ait cinq degrés de plus de la teinte azurée ; et par cette règle, les édifices sur la même ligne paraîtront égaux en grandeur, et néanmoins on connaîtra fort bien la distance et la dimension de chacun d’eux.
Traité de la Peinture. (Trad. Péladan. Delagrave, éditeur.
G. Vasari (1512 1574).
Sans doute, cet art est beau et précieux; mais celui qui en fait une étude trop exclusive gaspille son temps, se fatigue l’esprit, finit par adopter une manière sèche, stérile, mesquine, hérissée de difficultés, et risque de tomber dans l'isolement, l'extravagance, la mélancolie et la pauvreté, comme Paolo Uccello.
Vies des Peintres.
Abraham Bosse (1602-1676).
Tous les ouvrages de pourtraiture et peinture qui ne sont exécutez par la règle de la Perspective ne peuvent estre que fautifs, principalement quand ils sont composez de plusieurs corps, de diverses formes, et en diverses situations...
La dite pratique de la Perspective ayant esté tenue par cy devant et non sans cause, du moins il y a bien du temps, pour très difficile, incomplette et embroüillée, et sa pratique très embarrassée, avoit donné lieu à la plus grande partie des Praticiens, d'en rejetter au moins négliger la Pratique. Mais à présent elle est réduite à une très grande facilité et entièrement complette et deschargée des embarras d'un nombre innombrable de lignes, de sorte qu'une personne qui n'auroit jamais appris à desseigner ou pourtraire, et qui auroit inclination à ces choses, peut en moins d'un mois par une heure de leçon chaque jour, acquérir l’intelligence de représenter en Pourtraiture ainsi par la règle, la plus grande partie des corps qui sont composez de lignes droites et courbes, tant celles qui se peuvent et doivent faire par l'ayde du compas que de quelques autres, ensemble de la raison des ombres et ombrages à toutes sortes de lumières, et pareillement celle des places, de la force et faiblesse des touches teintes ou couleurs.
Sentimens sur la distinction des manières de Peinture.
N. P0USSin (1594-1665).
Différentes manières de voir les objets. — II fautsçavoir qu'il y a deux manières de voir les objets, l'une en les voyant simplement, et l’autre en les considérant avec attention. Voir simplement n'est autre chose que recevoir naturellement dans l'œil la forme et la ressemblance de la chose veûë. Mais voir un objet en le considérant, c'est qu'outre la simple et naturelle réception de la forme dans l'œil, l'on cherche avec une application particulière les moyens de bien connoistre ce mesme objet : ainsi on peut dire que le simple aspect est une opération naturelle et que ce que je nomme le Prospect est un office de raison qui dépend de trois choses, sçavoir de l'œil, du rayon visuel, et de la distance de l'œil à l’objet : et c’est de cette connoissance dont il seroit à souhaiter que ceux qui se meslent de donner leur jugement fussent bien instruits.
Correspondance de Nicolas Poussin.
G -B Piazzetta (1682-1754).
O belle ô digne, ô infaillible et divine perspective, qui avec des règles très sûres, donne à l'art noble, à l'art divin de la peinture, sa souveraine perfection!
Studj di Pittura. (Traduction Henri Gueslin.)
Diderot (1743-1784).
Le premier pas vers l'intelligence du clair-obscur, c'est une étude des règles de la perspective. La perspective approche les parties des corps, ou les fait fuir, par la seule dégradation de leurs grandeurs, par la seule projection de leurs parties, vues à travers un plan, interposé entre l’œil et l’objet, et attachés, ou sur ce plan même, ou sur un plan supposé au delà de l'objet.
Peintres, donnez quelques instants à l'étude de la perspective,
vous en serez bien récompensés par la facilité et la sûreté que vous en retrouverez dans la pratique de votre art.
Essai sur La Peinture.
R. Mengs (1728-1779).
Gomme cette partie est la plus facile de toutes celles qui appartiennent à la peinture, il nefautpas que l’élève y emploie trop de tems avant d’être instruit de ce qui est le plus nécessaire ; d’autant plus que ce que la perspective offre de plus indispensable pour le peintre, sont le plan, le carré dans tous ses aspects, le triangle, le cercle, l’ovale ; mais ce qu’il doit surtout bien connoitre, c’est la différence du point de vue, et la variété que produit le point de distance de près ou de loin.
Leçons pratiques de Peinture.
Le Carpentier.
On ne peut assez recommander aux jeunes gens l’étude de la perspective, qui n’a de rebutant que les premiers pas que l’on y fait, mais qui procure bientôt autant de satisfaction qu’elle avait d’abord fait éprouver de dégoût à ceux qui ont eu le courage d’en surmonter les difficultés.
Sur le Paysage t 1817.
P.-H. Valenciennes (1750-1819).
On appelle Perspective la science qui enseigne à disposer les lignes et à employer les couleurs, de manière à représenter sur une surface plane l’image parfaite de tous les objets, tels qu’on les voit dans la nature.
On doit considérer trois choses dans la Perspective : les lignes qui déterminent le contour du tout ou des parties ; le clair-obscur qui en fait sentir le relief, et le coloris qui en démontre la véritable apparence.
Les lignes forment ce qu’on appelle le Dessin, et les couleurs
jointes au dessin constituent l'Art de la Peinture : en conséquence, la Perspective se divise en Perspective linéaire et Perspective aérienne.
Si l'artiste fait mettre l'architecture en Perspective, après avoir établi ses figures, il arrive nécessairement : 1° qu'elle n’est pas d’accord avec les groupes; 2° qu'elle ne se compose plus de la même manière qu'il l'avait d abord imaginé ; 3° que les figures détruisent la grandeur de l'Architecture, ou que celle-ci rend les figures mesquines et hors de proportion : d'après cela, plus d'ensemble ; et ce défaut de vérité dans un ouvrage, quelque bien exécuté qu'il soit d’ailleurs, nuit essentiellement à sa perfection.
Le Peintre qui connaît bien les effets de la Perspective, a un très grand avantage sur ceux qui ignorent cette science. Il commence par raisonner son plan pour en tirer le meilleur parti possible, soit par la simplicité des lignes, soit par la rigueur de leurs proportions ; ce qui produit toujours le grand ; il établit ensuite sur ce plan du Tableau, des quarrés en Perspective d’une grandeur proportionnée, dont les diagonales vont aboutir au Point de distance placé à trois fois la largeur de la Ligne de terre. Ces carreaux lui servent d’échelle de dégradation, soit pour placer et élever ses figures, soit pour mettre en proportion son architecture, les arbres et autres objets qui composent son Tableau, à la distance et à la hauteur qu’il désire.
Éléments de perspective pratique.
Paillotde Montabert (1771-1849).
De Piles, en voulant interpréter le poème de Dufresnoy, dans lequel il croit trouver ce même conseil, dit positivement que la
plupart de ceux qui savent la perspective, voulant la pratiquer trop régulièrement, font bien souvent des choses qui choquent la vue, quoiqu’elles soient dans les règles. On peut donc, ajoute-t-il, établir, pour ainsi dire, des règles de bienséances, quand l’occasion s’en présente. C’est comme si l’on disait aux peintres : vous avez tous besoin delà perspective, mais vous ne devez pas vous en servir ; elle vous est indispensable, mais vous ne devez pas la suivre ; elle est d’un secours continuel, mais méfiez-vous-en souvent.
Traité complet de la Peinture.
J.-F. Millet (1818-1875).
Je ne saurais vous dire comment j’ai appris le peu de perspective que je sais ; j’en ai l’habitude et je m’y trompe peu, parce que je me suis rendu compte que c’était la pierre fondamentale démon travail. Un géomètre, sur épure, analyse un plan : moi, je ne sais qu’en toucher la superficie. Je ne vois d’abord que deux choses : le ciel et la terre séparés par l’horizon, puis des lignes imaginaires qui s’élèvent ou qui s’abaissent. Je construis là-dessus et tout le reste n’est qu’accident ou épisodes. Je n’en sais pas plus long; le reste, je le sens, je l’exprime, mais je ne puis le démontrer, pas plus que le pourquoi d’un homme qui chante juste ou faux.
Cité par H. Marcel : J -F. Millet. (H. Laurens, éditeur.)
A. Etex (1808-1888).
Il faut supposer, pour placer les objets que nous avons à représenter dans un tableau, que ce tableau est transparent; que le site, que la figure, que la scène que nous voulons peindre se trouve derrière, et que, en les traçant comme un calque que nous ferions sur une vitre, nous allons les y Fixer.
Mais, comme il nous est impossible d’opérer ainsi, il faut nous servir des moyens qui nous sont offerts par la science de la perspective.
Cours élémentaire de Dessin .
J.-D. Régnier.
Le clair-obscur et la perspective aérienne . — L’expérience démontre qu’en général, l’œil perçoit avec facilité, sans fatigue, et avec la netteté nécessaire pour préciser avec exactitude la forme et la couleur de tout ce qui tombe dans la vision, sous un angle de seize à dix-huit degrés d’ouverture.
Comme il tombe dans la vision une plus grande somme d’étendue dans le sens horizontal que dans le sens vertical, la vision nette et facile embrassera d’un seul jet tout ce qui peut être circonscrit dans une ellipse dont le diamètre vertical aurait une ouverture de seize à dix-huit degrés. C’est peut-être pour cette raison que les tableaux en largeur plaisent plus à l’œil que les tableaux en hauteur...
Donc, comme pour l'œil les objets en s’éloignant deviennent vagues de forme et de couleur, ils deviennent également plus sombres et moins nettement visibles sur les bords et en dehors de la circonférence de la vision, par leur position latérale. Quand le vague des objets est produit par l’éloignement, cet effet se nomme perspective aérienne, etc.
Quand le vague des objets provient de leur position latérale, cet effet s’appelle clair-obscur.
De la lumière et de la couleur (1865).