‹ Le détour; comédie en trois actesChapitre 43 sur 69 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

JACQUELENE, CYRIL

CYLML, s' arrêtant sur le seuil. — Hein?

ja; (,n ELiNE, Sursautant, — Oh! Cyril, iiiiiL. — Qu'est-ce que je voiso^

OSfRIL. — Qu "e«t-ge oue je vois :

reux, moi aussi. Du reste, je suis tranquille, tu es une femme pratique, au fond, et tu y regarderas à deux fois... En -tout cas, to voilià prévenue. C'est lini de rire! {Hamas- .-^ant chapeau et parap>luie.) Je viendrai te

JACQUELINE. — Hélas !

CYRIL. — Compris! compris!... Du reste, en arrivant d'un côté, j'ai aperçu votre mari qui s'en allait de l'autre avec des moulinets furieux de son parapluie,., compris!...

Et moi qui m'amenais avec un regard fatal ot ce pî'étentieux bouquet de deux sous! Je les rentre, mes violettes. Ce qu'elles doivent paraître bêtes à travers des larmes!,.. Alors, vous me recevez aveo cette figure-là!

tout de suite? J'ai la tête plus dégagée, n'est-ce pas?. = . là; aux tempe-s, surtout... C'est peut-être une idée que je me fais...

JACQUELINE. — Est-il bête, ce Cyril !

CYRIL. — Ck)imme c'est gentil à vous de^

GÏRIL. -- M.>N \.\:U<

Oui^ Cyril . je pioiiro, et

JAtQrKLlNE. -

pour de bon.

CYRIL. - - Et quand pleure pour de bon, c'e lain...

JAC(n'KLiNi<:. — - Oliî du vilai)^ vilaiis !

CYRIL. -— Mon Jaek est inrdheureux :

jAcgrLLi:s^:. - - l'rès.

(ViuL. — Pauvre Jaek!

.JA((H^!-LINK. — Oui, ap])e]ez-m(ii

vqWo })(^tite (In.

qu'il y n du

Ja.

apps. lée Jack.

CYiiiL. — Vingt et un niui-^, exactement...

Vous voyez qu'on sait oomjner.

jACQrELiNK. Vingt et un moi-, r

cYiuL. — Vingt et un mois

jACQi'ELiNi'.. — Viiigt et u]i mois'

CYRIL. — Nous n'3^ changei'onis rien. {Vn temps.) Vous ne vous êtes pas elierbourgeoisée pour deux sous... J'avais une peur bleue de vous trouver épanouie, avec de bonnes joues, un air satisfait, le 3<mrnal de la mode et des manières avenantes... Eh bien, pas du tout! Vo'ius ne m'avez même pas invité à m' asseoir. Je suis fou de joie. ■

JACQUELINE. — Assoyoz-vous^ Cyril.

CYRIL. — Et moi, m' avez- vous reconnu

me sourïj'c avec de pauv; .; yeux qui ont du cliagrui .. Tout de mêiii'. . je i-v-cîy. (\no vous pouvez liiettro votre î)et moucljoir à sévi ici'. Vous n'en avez pluî' l)esoin.

JACQUELINE. — C'est vrai, je ne pleure [)liis !

CYRIL. — • Vous riez.

JACQUKLTNi':. -- Vous avcz fait un miracle!

cYiîiL. — Et eji ti'O'îs minutes! Un mna- (-!-. en ti'ois minutes; . J'en aurais fait bien l';iutit\s si vous aviez voulu .. Parlons sérj eu sèment. D^ abord, il ne faut pas cjue \<;iis ]\]i-'A trop en une foits C'est très dangereux les brusques changements de régime.

\'o;- MK. vous avez les youx rouges et je suis ^•f;i re ^-amaî'ade. Je vais vous raconter ce qui ~e passe : votre mère vient d'êtie...

oust î par votre mari !

jAcguEL/iNK. — Comment savez-vous?...

CYRIL. — J'ai tout bonnement rencontré votre maman qui faisait sa Niobé devant la Préfecture maritime... Elle m'a supplié avec des sanglots de ne pas aller chez vous et m'a prévenu que je tomberais en plein orage. Seulement, j'avais plus qu'envie de vous voir. Votre chagrin ne m'a pas refroidi et je suis venu tout de même.

^î0g^i^mm

.^^^l^ii^y'

jACQUELriNE. — Aîi ! Cyril, vous n'êtes pas un ami, vous êtes mon ami.

CïïiiL. — ' Bien sûrl... N'est-ce pas, je vous ai aimée très fort... Un jour, je voi;s ai fait une déclaration... V-ous l'avez écoutée si gentiment... et deux heures après vous étiez fiancée avec un autre. C'est comme ça qu'on s'attache un homme à tout jamais. Croyez cependant, Jack, que j'aurais été heureux de vous savoir heureuse.

jACQrJ^î^iNK. — Je le crois.

Loiirs mains se reucontrent. Un silence.

cYiiiL. — Alors vrai... ce ménage ne marche paft f

jacqi-klinï:. — L'histoire ii\\<t pas compliquée... Je suis partie. Je suis allée cherclKM" au loin le respect des autres et do nioi-méîjie. Depuis lors^ je \ is dams la désolation et je n'ai i-eiicoinré que haine et bêtise.

CYRFL. - - Ou })hitôi vous axez connu enfin des cœuis \'ertueux et -:Jevarit ces viscèics lacornis \<>us avez reculé d'efFi-oi. Vous avez compris trop tard. qiK> nous iuitres, les pêcheurs, noU'S élioH*s, à i<<\ii prendi'e, jiioijjs fripés et qu<} parfois notre IVdhlc^sse l'esseuiblait à de la bonté. l'arr\']«j Jacquc^ljne, vous n'avez vu. dans hi vertu quc^ ses grâcc^s extérieures. V<jus vous imaginit^z qu'on peut jouer à l'honnête femme eonun.e IMaj'ie-Antoinette jouait à la laitièi-e..,

JACQrKi.îM':. - . C'est \ i:u... Je fuyais tout ce qrd me manque^ tclUMm^jit à jn'ésent. Je me croyais insultée })ar les uKirmui'es, p.ir les regards^ pat toute cetie caresse qui, dans votre monde, flotte autour devs femmes. Au.

jourd'hui, je suis uiLsérallc... j'ai fi"oid. Comprenez-vous? J'en ai besoin, pour vivî-c^ de cette caresse et de sa chaleur. Est-ce très mal? Suis-je très coupable?

CYRIL. — Vouis êtes une femme. [Un temps.) Que oomptez-vous faire?

JACQUELINE. — Certainement, à ma place, une imbécile se tuerait.

CYRIL. — C'est à ce point?

JACQUELINE. — C'est pire! Mon vieux Cyril, vous qui m'avez gardé mon coin, là, vous êtes-vous figuré le petit Jack, les yeux ouverts dans la nuit, sans larmes, pour ne pas éveiller ison voisin et agonisant sous cette seule pensée : « Quand je ne souffrirai plus, c'est qu'ils m'auront faite semblable à eux. )) Si vous aviez deviné cela, dites, vous «auriez pleuré sur moi?

CYRIL, somhremfuf. — On ne pleure que f-ur soi-même.

JACQUELINE. — Mécliant !

CYRIL, après un temps. — En somme que méditez-vous? Vous évader de cette pxietenéfe?

JACQUELINE. — Connaissez- VOUS un moyen?

CYRIL. — Oui, mais il est si évidemment pratique, si éminemment simple que vous n'en userez pas. Voici : mon cousin, vous vous rappelez mon cousin le millionnaire, eh bien, li r^i u:..[\ .

CYRIL. — ,]'ai

U.T l;i»NXJ':^JKN'r Ki:XG0NTRl-:

jACQLTKLi.Ni:. Je A'ous \'()is \ enir, mon

pauvre CyriL Wras nvez hérité?

CYE.iL ---- Non.

JACQUELTNK. - Alors, qu'ctst-ce que ça voue fait ?

CYRIL. — Ça me f-ait de la jDeine. Le défunt a légué toute sa fortune à isa maîtresse. Je V-Ai d'ailleurs pleinement approuvé, mais j'ai attaqué le testament. J'aurais perdu mon procès haut la main, si cette brave dame, désireuse d'éviter les tracas, ne m'avait offert deux cent mille francs pour renoncer à plaider. Je me suis laissé faire... commencez-vous à comprendre ?

JACQUELINE. — Vaguement.

CYRIL. — Deux cent mille francs quand on est seul, ça se mange en trois ans, quand

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on est denx, ça dure plus longtemps. Tenezmoi compagnie!

jACQUELiNi*:. — Mais mon ami^ c'est' la même proposition que jadis?

CYRIL. — Revue et augmentée.

jACQUEiiiNE. — Et quand tout sera mangé, que mangerons-nous ?

CYRIL, indigné. — C'est ça! Soyez prévoyante et raisonnable. Ça vous a si bien réussi! Du reste, no parlons plus de nous!

C'est vous qui êtes intéressante. L'imporportant est que vous fuvio-. Et au plus tôt!

Tenez, oonfjez-iuoi vn>ro v^pli^e et embnrquez sur le yacht, nous lovons l'ancre à sept heures. Nous proloiigeroTis notre balade taut qu'il faudra, les menaces et le papier timbré ne nous rejoindront pas à la nage. A votre retour vous serez libre et vous pourrez vous occuper d'ctre heureuse.

JACQUELINE. — Le uom des passagers, Cyril?

CYRIL. — Des passagers du yacht? Raymonde ne vous les a pas nommés?

JACQUELINE. — Si! Qui cst douc ce M. Certier ?

CYRIL. — Certier... Un très gentil garçon, mais vous ne connaissez que lui! Non?... On l'appelle le beau Raoul...

jACQUELiNi^:. -- Je sais, je sais, de grandes moustaches blondes. Mais que fait-il à bord ?

CYRIL, tristement. — De la musique, (l^lvs triste emcore.) Ah ! il a une belle voix ?

JACQUELINE

— Cyril, regai'dez-moi en face.

CYRIL

Voilà!

JACQUELI^^E.

— Ma mère et M. Certier?

CYRIL. — Un simple flirt.

J VCQUELINE.

— C'est trop pour moi. Les

vieilles révoltes ne sont pas mortes, voyezvous. Vou.s n'avez que cela à me proposer, cette partie carrée sur l'Océan?

CYRIL. — Que voulez-vous ! que voulez- Tous! Je sois dans la vie, moi ! Ce petit cœur «&t trop ambitieux, ma petite Jacqueline !

OYRIL. — Il v\t r chercuer

UNE G0:VIB1NA1S0N.

J'ai bien peur que tout cela n© finisse pa., ^ très bien.

JACQUELINE. — Que devenir? Que décider?... Je suis entre deux existences, l'une dont je ne v^eux plus, l'autre dont je n'ai jamais voulu. Cyril, j'ai tant besoin d'un conseil- CYRIL. — Et vous me le demandez! Mais vous êtes bien plus forte que moi, vous avez de la volonté, vous, je n'en ai jamais eu, vous avez des principes et je n'en aurai jamais!

JACQUELINE. — C'est aiusi que vous vous dérobez ?

CYRIL. — • Eh bien non! Là, vrai, voua abusez! Il ne faut pas être impitoyable non plus... Moi aussi, Jack, je suis à plaindre Plaignons-nous les uns les autres. Je suis un pauvre homme, je n'ai pas cessé de vous aimer... Et il faut que je donne des conseils à présent! Je ne peux vous en donner qu'un, toujours le mêone : venez habiter mon wigwam!... Saoristi, je sens que je vais plaisanter de nouveau ! C'est curieux, hein, cette peur de la fauisse note ! Je vois mon cœur sur une croix, et il faut que je me paie sa tête !.., Et pourtant, depuis que ce brave garçon vous a eijlevée, pas un jour ne se passe sang que je me répète : fc Tu l'as perdue par ta faute. Il fallait des mots d'amour, tu n'as trouvé que des blagues ». Jacqueline, ditesmoi la vérité, avez-vous connu avec moi une de ces secondes qui décident de tout?... Si, dans une de nos conversations de jadis, j'avais eu les paroles... ou enfin les gestes... si je vous avais prise dans mes bras?.,. Soyea franche!

JACQUELINE. — J'ai été très remuée une fois par des larmes dans vos yeux... Peutêtre... pour vous consoler... je ne sais pas... CYRÎL. — Je me souviens! Moi, j'ai tout de suite été spirituel. C'est nerveux. Mais, depuis lors, je suis devenu plus brave. J'aurais le courage d'être ému... Coûte que coûte, les paroles passeront! Vous ne vous fâcherez pas?

JACQUELINE. — M ai S non !

CYRIL. — Vous supporterez?

JACQUELTNT2. — Mais oui!

CYRIL; hésitant. — Ça ne vous fera pas plaisir ?

JACQUELINE, levant les yeux vers lui. — Mais si !

CYRIL, lui emhrassœnt les wains. — Oh!

Jack, Jack, Jack!... (Se redressant.) Mais alors, l'absence est le plus grand des biens!... Vive l'exil!... L'exil n'est- pas infâme...

Voyons, ne perdons pas la tête ! Du coup d'œil et du calme! Surtout du calme! {Et il se promène fiévreusement.) Il faut chercher

'^'Kcif^^w;:^

une combinaison. Le yacht vous laisse froide. Plus de yacht! Du reste, moi aussi, j'en ai a^sez de leur bateau!... Mais j'ai trouvé!... fàut-il que je sois gâteux, pour n'avoir pas sauté tout de suite sur cette idée ! Ecoutez bien, c'est enfantin et génial. Nous avons un express à quatre heures dix... dans une heure. Eh bien... Non! non! non! Si vous avez pitié d'uoi pauvre diable, ne secouez pas la tête!... Moi, je vous précéderai à la gnre, je prendrai les billets, j'enverrai des télégrammes, je réserverai un compartiment, notre compartiment!... Et nous fuirons, nous fuirons comme des lâches, nous nous sauverons aux antipodes de Cherbourg, vers des pays où jamais on ne vous parlera de Cherbourg. Voulez- vous qu'on se cache dans le Tyrol .P Préférez-vous Constantinople^ l'Asie Mineure, ou bien que nous allions plus loin que tout cela, aux environs de Paris?... Ne souriez pas, Jacqueline ! Prenez-moi au sérieux... Pleurez! Pleurez et venez. Faut-il tant de réflexions pour s'en aller d'où on est mal? Si vous hésitez, si vous retardez, ils vous ressaisiront, ils vous piétineront et vous ne retrouverez jamais cette minute d'audace sacrée. De délai en délai, vous atteindrez l'âge où vos oheveux seront gris, où votre âme sera morte et alors quel coup d'œil funèbre quand vous regarderez en arrière! Quittez cette nécropole et ses ossements. Venez vivre. Je ne vous offre pas le Pérou, je vous offre un peu de joie. Essayez donc d'un programme modeste. L'ambition vous a fait tant de mal.

JACQUELINE. — Vous m'abandonneriez bientôt ou moi je vous quitterais, je ne veux pas devenir la maîtresse d'un Ered Le Meillan et avoir des voitures et être une femme chic. Non, je ne veux pas!

CYRIL. — Pourquoi diable prévoir toujours la catastrophe? D'abord, je vais vous aimer très fort, je peux répondre de moi, deux ans de séparation ne m'ont pas guéri, je suis incurable. Je ne m'engage pas à me faire adorer, mais le jour où vous m'aurez assez vu, je saurai filer à l'anglaise. Je vous jure que j'ai du tact. Et puis nous sommes de même race; je serai un brave Cyril fidèle et tendre et gai, pourquoi... oui, pourquoi ne m' aimeriez- vous pas?... Si nous nous aimions, Jacqueline.

Il l'a prise dans ses bras. Il l'embrasse dans le co\i.

JACQUELINE, sans forces, — Cyril..

Et c'est un baiser sur les lèvres.

CYRIL. — Et maintenant, ne me répondez fien. Pas une syllabe! Moi, je pai-s... Dans dix minutes, il vous f-^ut me suivre. Dix minutes, c'est bien lor , si vous avez le malheur de réfléchir. Dites- vous seulement : a Je commets une iftlie )> ; et soyez-en fière ; vos années

JACQUELINE. — Il ne faut pas que je parte.

de réflexion et de volonté tendue, quel beau résultat elles ont amené! Ne réfléchissez pas. Fiez-vous a l'aventure. A tout à l'heure. Je vous aïme.

Il sort. Un temps.

JACQUELINE, seulc. — Il ne faut pas que je parte.

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