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Le deuil des Muses

Polymnie et Melpomène, de longs voiles noirs sur leurs l uniques blanches , des gerbes de fleurs clans les mains , viennent du fond , et s'arrêtent de chaque côté du tombeau. Des deux cotés de la scène, sortent deux groupes , de trois Muses chacun , tenant à la main des guirlandes de fleurs et de feuillages. Elles restent un peu en arrière.

Le théâtre est baigné dans une sorte de demi-jour obscur, de lumière élyséenne.

Polymnie

O toi qui, descendu vers l'ombre funéraire

Et le fleuve oublieux, Au soleil pour toujours as fermé ta paupière,

Lionel des Rieux ;

Toi qui sus, retrouvant les pasteurs de Sicile,

A tes accents plier Sur un mode nouveau Théocrite et Virgile,

Comme un autre Chénier ;

Moi, ta Muse choisie, hélas, veuve éternelle

De cette juste voix Par qui tu célébras la troupe fraternelle

Des neuf Sœurs à la fois,

La première, je viens exhaler sur ta cendre

Nos communes douleurs, Et , de mes tristes mains , pour tes Mânes répandre

Ces couronnes de fleurs !

Melpomène

Et moi, voici mes mains, et ces roses encore

Dont le bandeau léger Presse de ses contours ta tombe, et la décore

D'un éclat passager.

Je fus ta Muse aussi, la chaste visiteuse

Dont les naissants attraits Firent rendre d'abord à ta jeunesse heureuse

Ses fruits les plus secrets.

Par moi, tu fis gémir Cassandrc, Polyxène

Au cœur timide et fier, Et la fumante rive où l'aïeule troyenne

Aboyait à la mer.

Il résonna jadis de leurs plaintes sublimes,

Ce temple trois fois saint Oui garde ton troupeau de touchantes victimes

Dans ses pierres empreint.

Mais la bouche inspirée est désormais muette

Qui proférait les lois Et le sort inflexible égalisant la tête

Des peuples et des rois.

Et sur toi je lamente Euripide et Racine

Couchés, d'un seul ciseau, Sous le coup d'une force exécrable et divine

Dans le même tombeau.

Polymnie

Retiens tes pleurs, ma sœur et retarde ta plainte, Car, ce soir, à l'appel de cette bouche éteinte,

D'autres princes et d'autres dieux, Reformés tout entiers de leur cendre lointaine, Vont tressaillir du moins au choc de Melpomène,

Et bientôt marcher sous tes yeux.

Tu vas l'entendre encor , ce chantre fatidique , Prophétiser le deuil de son destin tragique Par la voix des héros à sa valeur nourris ; Tu croiras pour un jour qu'une Parque cruelle N'a pas en un moment ni son àme mortelle Ni sa forme introduite aux célestes esprits.

Mais moi, qui me rendra ces nymphes bucoliques, Ces nombres alternés, ces cadences antiques ?

Qui me rendra votre grand nom, Hélène , Marsyas , Ariane , Médée , Ou ces thèmes d'amour, et leur grâce accordée

Sur la lyre d'Anacréon ,

Et cette source enfin de docte poésie

Où sa lèvre en tout temps me puisait l'ambroisie

Qui me renouvelait ma jeune feuillaison , Et, dans son doux parler retrouvé de la Grèce, Me distillait le miel d'une pure sagesse Par qui la volupté se tournait en raison ?

Melpomène

Qu'importe qu'un peu plus tardive , Un jour ou l'autre, l'heure arrive Où l'homme succombe au trépas ?

Quel que soit, faible ou magnanime, Le démon caché qui l'anime , 11 finit quand même à l'abîme Où tout redescent ici-bas.

Au poète qu'importe encore

Pour lui qu'une suprême aurore

Se lève au delà de ses jours,

Si la carrière poursuivie

Vers la palme à ses mains ravie

Arrête une si belle vie

Rompue au milieu de son cours ?

A ses vœux la palme tendue Ne s'incline plus suspendue Qu'autour d'un front inanimé, Et ce trophée expiatoire N'ombrage d'un spectre de gloire Que la périssable mémoire D'un tombeau déjà refermé.

Heureuse si la Destinée

Toute sa rigueur eût bornée

A ses coups frappés contre un seul ;

Il aurait péri pour sa race,

Et sa resplendissante trace

Marqué ce vain monde qui passe

De la pourpre de son linceul !

Mais, dans leur force exterminée, Combien, ô race infortunée, Dont tout haut je n'ose compter La foule confuse et le nombre, Ont circonvenu de leur ombre Le passeur du rivage sombre D'où rien ne peut plus remonter !

POLYMNIE

Ah ! tu viens redoubler mes plus chères alarmes. O comble d'infortune , hélas ! et de regrets ! Quelle onde inspiratrice aura pour moi des charmes, Et quel Parnasse encor, des bocages secrets ?

Melpomène

L'un , presque enfant , se fane au souffle de l'orage , Sans cueillir le laurier qui germe à l'horizon ; L'autre , soudain tombé du sommet de son âge , Interrompt à demi sa féconde saison.

POLYMNIE

Et, promesse entrevue, ou floraison première, Ou récolte déjà mûrissante au soleil, Tous ne sont aujourd'hui qu'un semblant de poussière Qui consomme sans fin son aveugle sommeil.

Melpomène

Pleurez, mes sœurs, pleurez, Muses inconsolables! Laquelle d'entre vous, sous ses voiles de deuil, Ne presse sur son cœur les restes déplorables D'un poète couché trop tôt dans le cercueil ?

POLYMNIE

Allez, tendez vos bras appesantis d'offrandes, Qui laissent, comme autant de funèbres apprêts, Descendre entrelacés en pieuses guirlandes, Le térébinthe au lis, et la rose au cyprès.

Les Muses s'approchent , jettent des fleurs sur le tombeàu , enroulent leurs guirlandes aux angles, puis s'agenouillent el appuient leurs bras et leur tète à la pierre dans une attitude de douleur.

Melpomène

Venez ici mêler vos larmes à nos larmes, Puisque nous n'avons plus, contre un siècle inhumain, Que nos simples douleurs, Muses, pour seules armes, Et ce printemps d'un jour qui meurt dans votre main.

POLYMNIE

Entourez-en partout la tombe fraternelle Où celui-ci, jadis grandi sur mes genoux, Accueille chacun d'eux comme une âme jumelle Condamnée et soumise au même sort jaloux.

Melpomène

Faites-en pénétrer la douceur et le baume Jusqu'à travers le marbre où leur divers esprit Se compose avec tous un unique fantôme Qui , rien que de nos pleurs, s'abreuve et se nourrit.

Polymnie

Le Rhodope et l'Hémus, dans leur plainte étouffée, Jusqu'à la fin des temps reprocheront aux deux , Par la lyre rompue et la tête d'Orphée, L'injurieuse erreur des hommes et des dieux.

Melpomène

La jeune fille thrace , entre ses mains amies, Interrogeait la tête et la lyre au doux son , Mais toutes deux , cessant leurs doubles harmonies , N'exhalaient qu'Eurydice et nulle autre chanson.

Polymnie

Et nous, à notre tour, lamentables amantes De ces divins chanteurs dont l'archet fut brisé,

Nous chercherions en vain sur leurs lèvres charmantes Leur vertu prophétique et leur souffle embrasé.

Melpomène

Qu'il vaudrait mieux pour nous, déesses souveraines A qui d'injustes lois font un destin cruel, Subir le bref espace où les choses humaines Ne durent qu'un moment sous la face du ciel !

POLYMNIE

Plutôt que de traîner dans une ombre éternelle Un silence à jamais solitaire et glacé, Nous aurions partagé leur souffrance mortelle Et l'implacable sort qui leur fut dispensé.

Melpomène

Car la Ivre d'Orphée est pour longtemps muette. Notre régne s'achève, et le jour est prochain Où le sombre univers, loin des Muses, s'apprête A ne résonner plus que d'un plectre d'airain.

Les deux Muses s"inclinent sur le tombeau , les mains jointes , et la tète penchée, cependant qu'au fond, dans une lumière brillante , apparaît Clio , la Muse de l'Histoire, vêtue de pourpre , une couronne de laurier à la main. Elle dit, la première strophe du haut des degrés, puis s'avance vers le tombeau devant lequel elle se tient debout, un peu plus élevée que les autres Muses qui conservent la même attitude.

Clio

Ne vous désolez point, vos plaintes sont impies. N'ajoutez point vos pleurs aux rigueurs ennemies Qui leur ont accordé le suprême repos ; Ne tenez point vos fronts abaissés vers la terre Car ce n'est que debout qu'il faut que l'on vénère La grande âme de ces héros.

Ils ont dit à la France armée Qui leur montrait de toutes parts Là-bas sa frontière enflammée De mille bataillons épars :

Nous aussi, nous saurons défendre Le trésor qu'on voudrait répandre, Et, face au Barbare exécré, Même au prix de notre existence, Te maintenir la survivance De ton héritage sacré.

Nous sommes ton intelligence, La fleur où tu vois lentement , Dans sa verdissante espérance, Abonder ton meilleur froment.

Nous n'avons les veines tissées Que des substances amassées Par le sein que nous t'avons pris, Mais nos forces spirituelles Ne sont que les moindres parcelles Du pain dont tu nous a nourris.

Mère, nous venons te les rendre, Ce pain, ce vin, si forts, si doux, Et leur vertu robuste et tendre, Passés dans nos faibles genoux.

Notre chair en toi convertie Devient ta propre Eucharistie Qui jusqu'au bout accomplissant Son intime et mystique échange, Te dit à son tour : bois et mange, Voici mon corps, voici mon sang !

Alors, Patrie impérissable,

Tu t'es raffermie en secret

Par la nourriture adorable

Faite du meilleur de ton lait.

Ils furent les saintes Espèces

Dont il faut que tu te repaisses

Pour fortifier ta vigueur,

Et l'agréable sacrifice

Qui sut rétablir la justice

Et le poids de ton bras vainqueur.

Sur eux ne pleurez point, vous dis-je, Redressez aux deux votre front ; Bien d'autres, de leur jeune tige, Sur vos lèvres reverdiront.

Leur sang qui fuma pour la France Porte dans sa juste semence D'autres florissantes moissons,

Oui, toujours, de plus en plus belles, Puiseront leurs couleurs nouvelles Aux roses que nous leur tressons.

Qu'importe qu'on vive ou qu'on meure ; Un peu plus tôt, un peu plus tard, Chacun n'entonne qu'à son heure Le chant de l'extrême départ.

Mais les cimes cherchent la foudre, Et le chêne réduit en poudre Dévaste plus loin l'horizon Que ne fait l'arbuste sauvage Qui n'occupe de son feuillage Que son tertre d'humble gazon.

Heureux , sur sa dernière couche ,

Quand la mort le vient assaillir,

A qui ma fraternelle bouche

Recueille son dernier soupir,

Et pour qui les sœurs infernales,

Au moment que leurs mains fatales

Ensemble l'appellent d'en bas,

Se changent, sous leurs sombres voiles,

Aux déesses ceintes d'étoiles

Qui couronnent un fier trépas !

Ainsi, prolongeant par l'Histoire L'éclat promis à leurs beaux vers, J'ai gravé leur noble mémoire Dans les fastes de l'Univers.

Car ils ont à leur Muse encore Ajouté la Muse sonore Dont l'esprit partout à la fois Soufflera leur âme héroïque A travers le clairon épique De la Renommée aux cent voix.

La Muse, alors, élève au bout, de ses deux bras réunis, la couronne de laurier, et la tient ainsi suspendue de haut sur le tombeau jusqu'à la fin de l'ode; puis, elle abaisse ses bras avec lenteur, et dépose la couronne sur te tombeau.

Embrassez donc, Mânes sublimes,

Au lieu de ces festons de fleurs

Qu'on ne voit qu'aux tendres victimes

Des couteaux sacrificateurs,

L'arbre où vient toute gloire humaine,

Par-dessus la nuit souterraine,

S'élancer de la terre au ciel,

Et dont l'incorruptible feuille

Darde à celui-là qui la cueille

Un destin toujours immortel !

Qu'il redouble ici sur vos têtes, Autour de votre front guerrier, Ce bandeau que tresse aux poètes Apollon avec son laurier.

Tout essuie une fin commune, Mais à l'indocile fortune L'homme résiste, et du tombeau

Comme un dieu vivant se délivre, Qui sait que son nom va survivre , A l'abri du sacré rameau !

POLYMNIE

Sois bénie, ô ma sœur, qui nous rends le courage, Pour surmonter le temps et son cours outrageux, D'attendre que le ciel promette après l'orage Son azur encore à nos yeux.

Melpomène

Ah ! qu'il vienne, le jour où les Muses divines, La lyre rassemblée à leurs savantes mains, Reprendront le sommet des secrètes collines Où ne s'égare point le reste des humains.

POLYMNIE

Que la Force y préside, et ce bras magnanime, Qui, repoussant l'assaut du Barbare envieux, Défendra que jamais chante la double cime

Rien que l'hymne des seuls vrais dieux !

Melpomène

Alors la Beauté sainte, et Vénus Uranie, Où, jusqu'au firmament, tout s'enchaîne à la fois, Au monde équilibré par sa même harmonie, Dictera le concert des nombres et des lois.

POLYMNIE

Et nous aussi, d'après ses limites parfaites Qui séparent les cieux, la terre et les enfers, Nous mènerons en chœur nos conseils et nos fêtes Sur le rythme de l'Univers.

Melpomène

Reposez donc en paix sous les calmes ombrages Où viennent avec vous les esprits souverains Des Princes, des Héros, des Chantres et des Sages, Agiter sans regrets leurs champs élyséens.

POLYMNIE

Reposez-vous en nous, Ombres prématurées, Et dans l'espoir naissant de ce matin si beau Où nous verrons fleurir sur vos têtes dorées La rançon d'un siècle nouveau.

Melpomène

Car vous êtes, dans votre essence inextinguible Qui monte et brûle droite , et ferme à tous les vents , La pointe du flambeau que la race invincible Passe des mains des morts à celles des vivants.

Clio

Et toi qui recueillis la manne athénienne , Coupe de miel et d'or, terre palladienne

Porteuse de cyprès, de vigne et de laurier, Ecoute celui-ci que Minerve féconde, Entre tous abreuva, Provence sans seconde, De l'olive puisée à ton sein nourricier ;

Ecoute un de tes fils, à ta pure lumière, Ressusciter de l'ombre où gisait sa poussière, Guillaume, le héros jamais exterminé, Qui savait, quel que soit le nombre qui l'accable, Te faire de son corps un rempart innombrable, Contre un autre Barbare à ta perte acharné.

Ils ont poussé tous droit sur la souche éternelle, Ces chevaliers enfants bouillants d'un juste zèle A défendre le sol formé par leurs aïeux ; Ces preux à qui la mort est bienfaisante et chère, S'ils gardent, en mourant, de la race étrangère, Leur peuple menacé, leur patrie et leurs dieux.

Ils avaient hérité de l'esprit magnanime

Oui veillait sans faiblir sur la plaine sublime

Où Marathon compta le Perse décimé,

Et la noble fureur qui gonflait leur poitrine

A fait aux Alyscamps retentir Salamine

D'un même hymne sorti d'un seul cœur enflammé.

Orange, lève-toi ; pierres, prêtez l'oreille,

Mur indomptable, entends cette voix qui s'éveille

Du silence où la tombe a réduit sa douceur,

Pour accroître et chanter le suprême apanage Dont la Grèce à la France a transmis d'âge en cage Le trésor séculaire et la divine fleur !

Puis, consacrant ce front déjà chargé de gloire, Couronne par surcroît sa dernière victoire De ton écho fameux aux cieux répercuté ; Résonne, et cueille-lui la palme toute prête Que tressent à nos mains pour le guerrier-poète, La Justice, l'Amour, et l'Immortalité !

Une sorte de nuit transparente se répand sur le théâtre , cependant qu'on voit les formes vagues des Muses s'éloigner et se fondre, Clio, Melpoméne et Polymnie par le fond, les deux autres groupes par les côtés.

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