‹ Le deuil des primevères, 1898-1900Chapitre 3 sur 37 · ÉLÉGIE SECONDE · texte numérisé non relu

ÉLÉGIE SECONDE

Les fleurs vont de nouveau luire au soleil pour moi. Il semble que mon âme sorte d'un pays noir, rrouveraî-je la consolation sous les arbres?

Ma pipe est allumée comme à l'adolescence, ma pipe est allumée dans le bruit de la pluie, et je song^e à des journées d'anciens printemps.

l6 LE DEUIL DES PRIMEVERES

Des souvenirs chéris plus doux que des mélisses habitent dans mon cœur joyeux et pourtant triste^ pareil à un jardin rempli de jeunes filles.

Car j'aime comparer à de très jeunes filles

mes pensées qui ont la courbe de leurs jambes craintives

et l'effarouchement moqueur d'éclats de rire.

Seules les jeunes filles ne m*ennuyèrent jamais : Vous savez qu'elles vont, d'on ne sait quoi, causer le long- des tremblements de pluie des églantiers .

Et moi, je ne sais pas ce que mes pensées pensent. J'aurais dû naître un jour calme des grandes vacances, lorsque les framboisiers ont des cousines blanches.

Je ne sais pas pourquoi j'ai traversé la vie,

ni pourquoi, aujourd'hui, après ces grands ennuis,

je resonge à des soirs d'amour cachés de pluie.

éLÉGIBS

Mon enfance est là-bas dans un petit parterre, ma jeunesse un amour d'automne gris et vert, et le reste sera l'yeuse du cimetière.

Peut-être que si Dieu ne m'a point fait mourir, c'est qu'il s'est souvenu de toi, toute petite, qui soignes, en m'attendant, tes jolis canaris.

Oh! viens... (comme disaient les anciens poètes),

oh! viens... Que ton petit cœur me donne le bras.

Tu verras, au village obscur, de vieux lilas

aux fleurs jeunes comme tes mouvements de tête.

Et si tu n'as pas vu le soleil qui se couche

sur la buée de bleu qui tremble sur les chênes,

lu sentiras brûler ce soleil sur ta bouche.

l8 LB DEUIL DBS PRIMEVèRES

Si tu n as pas vu l'aube douce qui brode la nuit et qui allume, au bord des mares, les angéliques, je t'indiquerai l'aube en te fermant les yeux avec un baiser long* comme l'aube elle-même. Et ton cœur sera plein d'un jour blanc qui se lève, car je te poserai de l'aube sur les lèvres.

Et si tu n'as pas vu ce joli sentiment que Zénaïde Fleuriot a nommé l'amour, je te l'expliquerai lentement, lentement, comme si tu hissais ta bouche vers ma bouche, avec tes genoux ronds pressés à mes genoux. Alors, tu verras ce sentiment qui est l'amour, que l'on cache beaucoup et dont on parle tant.

Pourquoi suis-je si jeune, pourquoi dans mon coeur frais y a-t-il comme un frisson de soir aux noisetiers? Je suis fou. Je te veux sur le bleu des pelouses, vers sept heures, lorsque la lune au haut du ciel pleut sa lumière humide au front des vaches rousses dont la corne porte encore un morceau de soleil.

ÉLéGIBS

Dis?... Toi que j'ai connue toute toute petite,

je refais tout mon rêve avec je ne sais quoi?. ..

Je veux te battre avec des fruits de clématites,

je veux sentir ta g'orge en calice de Ijs,

et écouter le cri de ton éclat de rire

monter vers mes baisers qui grêleront sur toi.

N'aie pas peur : Nous prendrons de vieilles poésies, des choses entendues qui se sont confondues, (les mots qui ne sont plus qu'une musique obscure. Et le soir glissera dans le jour qui vacille dans la cuisine obscure où semble encore assise une servante morte au sourire docile.

Les fleurs ont éclaté en face du soleil.

Les chiens aboient et les volets sur les glycines

s'ouvrent dans un fouillis de feuilles en sommeil.

Tu désengourdiras ton bras lisse qui glisse,

et nos yeux fatigués ne verront sur la plaine

qu'un tournoiement d'amour sous l'eau de l'azur clair.

Tu auras peur, n'est-ce pas, que, tout à coup, je ne souffre?.

Ne m'interroge pas. Je ne veux pas te dire.

Ne sache pas pourquoi j'ai parlé de bien d'autres.

Je n'aim? plus que toi puisque j'entends les grives

qui arrivent da Nord mordre à l'Automne rouge

dont les vents sont amers ainsi que des olives.

Ne sois pas curieuse et, si tu sais m 'aimer, laisse ton doux silence emplir mon cœur amer. Si nous nous promenons^ écoute donc, songeuse, comme si tu l'entendais pour la première fois, le bruit continuel, sec et brisé des feuilles qui tombent en tournant sur les débris des bois.

Ne pense plus à moi, ne pense plus à moi.

Il y avait un nom doux « qui rappelait r Automne ».

0 mon amie, je t'aime. Mais ne demande pas...

Vois ce colchique clair et ce champignon rose.

Tes pieds légers seront sur les mousses d'aurore

où luisent les grains purs de la ronde rosée.

— Ami, dis-moi?... — Ne me dis rien jîuisque je t'aime. Je ne veux pas savoir ce que je sais. Tais-toi. Le temps où tu étais plus petite, où le toit lie ta maison chantait sous l'averse de Mai, ue temps revient encore. Aime-moi. Aime-moi.

— Mais dis-mroi seulement si elle existe encore la femme dont le nom te rappelle l'Automne?

— Ne me fais pas parler, ô ma petite abeille.

— Mais ne l'aimes-tu plus? — Souviens-toi de la Vierg^e q li était dans une niche, à l'angle du quartier?

Sa ceinture était bleue et ses deux mains brisées. -

C'était l'époque douce où, aux Dimanches soirs, la grand'ville éclatait de légères fanfares. Des pions reconduisaient des lycéens bizarres. Sur les squares flottait un parfum d'encensoirs. Tu ramenais ton jeune frère à la maison. Tu lui donnais ta main fine, veinée et pâle, et tes yeux noirs bridés battaient légèrement.

Ah!... Je resonge à toi. Es-tu toi ou une autre? Les caresses semées ont fleuri dans mon cœur. Je le sens, aujourd'hui, pareil à cette époque. Des passe-roses bleus sont nés de ma douleur. Tu n'as, si tu les veux, qu'à étendre la main. Donne-leur un peu d'eau. Ils reprendront demain.

Et j'ai son^é à toi, encore, ce matin.

J'ai reg-ardé les humbles labiées violettes.

C'est l'Automne, et pourtant ce semble un moi de Mai,

Le lierre me sourit. Et, dans ce vieux jardin,

je suis bien le jeune homme un peu antique et tendre

qui lisait, au soleil du réveil, dans sa chambre,

la vieille botanique où brûlaient des dessins.

Si tu veux accepter telle qu'elle est mon âme : Viens la chercher, par un soir vert, sous les tilleuls.

Le jour est revenu où, au petit village,

un soir pluvieux d'été, je voyais, triste et seul,

passer la procession faite pour écarter

les inondations qui dormaient sur les prés.

Oui, je reviens, amie, à l'enfance si douce. Mon âme est pure ainsi que Tâme la plus pure, ainsi que la lueur qui arg-ente tes joues, ainsi que la lumière au tremblement d'azur qui, dans la blanche allée, allume vers onze heures la rose ooire épaisse et les iris qui pleurent.

Mon sommeil est plus pur que les nuits romantiques. Tendresse, je veux fiancer ton cœur aux nuits lég-ères, au Printemps de six jours où la nuit s'interpelle, où le jour ne peut pas finir et où l'appel perdu du rossignol emplit d'une joie triste les lilas qui voudraient et ne peuvent mourir.

Mais, avant de me retrouver, ma fantaisie

est que tu ailles, doucement, de chambre en chambre,

24 LE DEUIL DES riUMEVÈKES

parler aux vieux objets qui te diront ma vie Mais n'interroge pas la boîte à botanique où dormirent les fleurs de mon adolescence. Elle conserve encore le reflet des forêts aux jours des accablants et des tristes étés. Ne l'interroge pas, car son parfum fidèle pourrait mourir de joie en te reconnaissant.

Assieds-toi un moment à ma petite table. J'y ai posé quelques livres sur un vieux châle. Là mon encrier luit lorsque le jour s'éteint. Un almanacb jauni indique une autre année. Ce sont des jours amers, ce sont des jours fanés, doux comme le journal d'Eugénie de Guérin.

Tu verras, dans un coin, la malle en bois de camphre et sur laquelle, enfant, me couchait ma grand'mère; et qui dort maintenant ayant passé la mer tempétueuse, il y a bientôt deux cents ans, avec rOncle pensif qui revenait des Indes, n'ayant qu'un souvenir de femme dans le coeur.

Tu peux interroger son bois mystérieux.

Il te racontera mes rôves de petit garçon.

Ils sont si purs que tu peux, amie, les entendre.

C'est en dormant sur ce vieux coffre odorant

que mon cœur s'est peuplé de jeunes filles tendres

et d'arbres indiens où montent des serpents.

Que ta main, en passant, frôle pour se bénir la correspondance grave de mon grand-père. ^ Il dort au pied de la Goyave bleue, parmi les cris de l'Océan et les oiseaux des grèves. Dis-lui que tu t'en vas trouver son petit-fils. Son âme sourira à ta grâce un peu frêle.

Tu comprendras alors de quel charme je m'enchante, de quelles vieilles fleurs mon âme est composée, ^ et pourquoi, dans ma voix, de vieillottes romances ont l'air, comme un soleil mourant, de se traîner, pareilles à ces anciens et tristes jeunes gens dont la mémoire gît dans l'octobre des chambres.

Puis tu viendras à moi. Tu g-lisseras ton cœur sur mon cœur, gracieuse et lisse, et sans rien dire. Tu connaîtras ma joie profonde si je pleure, et tu n'auras alors qu'à g-ravement sourire, et à poser sur moi ta légère douceur.

Je serai doux pour toi comme une jeune fille. Mon cœur aura le bleu profond de ces charmilles où quelque grande sœur a fait goûter ses frères, et d'où l'on peut entendre, aux fins d'après-midi, l'aiguisement des faux luisantes sous la pierre, au milieu du silence éternel des prairies.

Le ciel pleut lourdement sur Teau feuillue des douves, Sans doute, en ce moment, tu couds auprès du feu. L'ombre de ton salon tremble, et des lueurs douces volent sur l'acajou noir et fané des meubles.

Il était déjà dit, le jour où nous naissions, que j'écrirais ces vers au bruit de cette averse, et que je reverrais contre les carreaux verts, Ion profil sérieux d'amour et de tristesse.

Dieu le savait déjà, 6 tendresse, ô amie. Que sait-il aujourd'hui que nous saurons plus tard? Qui sait? L'eau tombe goutte à goutte dans le gris. Le foi* claque. Je suis calme et tu es là-bas.

Mon âme est heureuse de n'avoir rien à dire, et d'écrire ces vers sans que presque j'y pense. Ils sont pareils à ton ancienne robe grise, ils sont pareils au jour d'un Mercredi des Gendres.

...Mais j*ai déjà parlé souvent de ta maison. Je ne puis pas assez en parler quand l'Octobre revient, et c'est ma folie douce et monotone d'être comme ta fleur quand revient cette saison,

a8 LE DEUIL DES PRIMEVERES

Dans peu de jours, je repasserai dans la ville où tu es, et je veux, dans l'odeur des soirs froids, te rapporter mon âme passionnée et triste, lorsque les magasins luisent sur les trottoirs.

Je serai l'écolier que j'ai été jadis,

j'allumerai la même pipe en bois des fies

que je fumais dans le brouillard des quartiers gris,

à la rentrée, quand c'est la neuve odeur des livres.

Mais ne trouveras-tu pas trop que j'ai vieilli? Mes vingt-neuf ans regrettent mes dix-sept ans. Je n'avais pas senti cela si fortement... Pourtant mon songe est jeune ainsi que mon sourire.

J'ai tant donné, j'ai trop donné de ma jeunesse, mais j'en avais toujours, encore, pour souffrir. Je la crois toujours morte et je la sens revivre ainsi qu'un bosquet nu où souffle un vent de Mai

ÉLÉGIES 2g

Et que fais-je aujourd'hui, encore, que cela? Ce vent était celui qui passait sous ma porte. Je viens te rechercher, car j'ai besoin de toi. . . . Mais il faudra faire attention à tes paroles...

Ne boug-e pas du vieux fauteuil du coin du feu, trop grand pour toi et où, sans doute, tu fais luire sur la tapisserie roide et ployée, l'aig-uille. Y a-t-il toujours, dans la grande cag-e, la veuve?

Je ne te dirai rien. Laisse-moi seulement moi-même m'étonner de t'avoir oubliée.

J'ai eu, depuis longtemps, comme une fièvre ardente. J'ai besoin de ta douce et tendre gravité.

Ne me repousse pas. Cache au fond de toi-même

ce qu'il peut y avoir. Ne dis pas que tu m'aimes.

Continue, sévère et grave, à guider l'aiguille.

Puis, sur moi, lève les yeux, un moment, sans rien dire.

Faite à La Roque, eo Septembre 1898.

3q le deuil des primevères

ÉLÉGIE TaOISIÈME

Ce pays a la fraîcheur molle des bords des eaux.

Les chemins s'enfoncent obscurément, noirs de mousses,

vers des épaisseurs bleues pleines d'ombre d'amour.

Le ciel est trop petit sur des arbres trop hauts.

C'est ici que je viens promener ma tristesse,

chez des amis et que, lentement, au soleil,

le long des fleurs je m'adoucis et je me traîne.

Ils s'inquiètent de mon cœur et de sa peine,

et je ne sais pas trop ce qu'il faut leur répondre.

ÉLÉGIES 3l

Peut-être, quand je serai mort, un enfant doux se rappellera qu'il a vu passer dans l'allée un jeune homme, en chapeau de soleil, qui fumait sa pipe doucement dans un matin d'Eté.

Et toi que j'ai quittée, tu ne m'auras pas vu,

tu ne m'auras pas vu ici, song-eant à toi

et traînant mon ennui aussi grand que les bois...

Et d'ailleurs, toi non plus, tu ne comprendrais pas,

car je suis loin de toi et tu es loin de moi.

Je ne regrette pas ta bouche blanche et rose.

Mais alors, pourquoi est-ce que je souffre encore ?

Si tu le sais, amie, arrive et dis-le-moi. ,

Dis-moi pourquoi, lorsque je suis souffrant, il semble que les arbres comme moi soient malades? Est-ce qu'ils mourront aussi en môme temps que moi? Est-ce que le ciel mourra? Est-ce que tu mourras?

32 LE DEUIL DES Pm.MEVÈRES

Page 1