‹ Le deuil des primevères, 1898-1900Chapitre 36 sur 37 · PAROLES · texte numérisé non relu

PAROLES

Pareil à cet ouvrier que j'ai vu ce matin,

soucieux et courbé dans la pure lumière,

et qui sculptait des saints tout autour d'une chaire,

je veux mouler mon âme à de pieux desseins.

Il m'appela auprès de son humble établi,

©t je considérai les images de bois :

la tête du lion aux pieds de Marc, et Taigle

aux pieds de Jean, et Luc qui tenait dans ses doigts un livre ouvert où devaient être de saintes règles. Une main de l'ouvrier tremblait sur le ciseau; l'autre, levée, tenait, hésitante, un marteau. Là-bas, le midi bleu dansait sur les ardoises. D'un basilic flétri montait un pieux encens vers les saints grossiers aux figures chinoises. Oh eût dit qu'à travers la chaire villageoise une sève rapide à jamais circulât comme l'âme de« nids dans les âmes des bois.

Mon Dieu, je n'ai point fait d'œuvresi belle et sainte. Vous n'avez pas voulu, hélas, me faire naître dans un pauvre logis, près de l'humble fenêtre où danse une chandelle au soir des vitres vertes, et où les rabots clairs chantent dès le matin. Mon Dieu, j'aurais pour vous travaillé des images, et les tendres enfants, au retour de l'école, se seraient extasiés devant les rois mages qui auraient apporté l'encens, l'ivoire et l'or. J'aurais représenté, près de ces rois d'Orient, une fumée en bois comme celle d'encens.

QUATORZE PRIERES IQQ

et j'aurais copié des calices de Ijs

pareils, humbles et beaux, à des verres de pauvres.

Mon Dieu, puisque je regrette encore aujourd'hui que mon cœur ne soit pas assez simple pour vous, laissez-moi vous offrir ces paroles bien simples à défaut d'une chaire où la Vierg-e douce aurait prié pour moi, le soir et le matin.

PRIÈRE POUFl AVOUER SON IGNORANCE

Redescends, redescends dans ta simplicité. Je viens de voir les g-uêpes travailler dans le sable. Fais comme elles, ô mon cœur malade et tendre : sois sage accomplis ton devoir comme Dieu l'a dicté. J'étais plein d'un org-ueil qui empoisonnait ma vie. Je croyais que j'étais bien différent des autres : mais je sais maintenant, mon Dieu, que je ne fia que récrire les mots qu'ont inventés les hommes

depuis qu'Adam et Eve au fond du Paradis

surgirent sous les fruits énormes de lumière.

Mon Dieu, jesuis pareil à la plus humble pierre.

Voyez : l'herbe est tranquille, et le pommier trop lourd

se penche vers le sol, tremblant et plein d'amour.

Enlevez de mon âme, puisque j'ai tant souffert,

l'org-ueil de me penser un créeur de g-énie.

Je ne sais rien. Je ne suis rien. Je n'attends rien

que de voir, par moments, se balancer un nid

sur un peuplier rose, ou^ sur le blanc chemin

passer un pauvre lourd aux pieds luisants de plaies.

Mon Dieu, enlevez-moi l'orgueil qui m'empoisonne.

Oh ! Rendez-moi pareil aux moutons monotones

qui passent, humblement, des tristesses d'Automne

aux fêtes du Printemps qui verdissent les haies.

Faites qu'en écrivant mon org-ueil disparaisse :

que je me dise, enfin, que mon âme est l'écho

des voix du monde entier et que mon tendre père

m'apprenait patiemment des règles de grammaire.

La gloire est vaine, ô Dieu, et le génie aussi.

Il n'apparti»,nt qu'à Vous qui le donnez aux hommes

et ceux-ci, sans savoir, répètent les mêmes mots

comme un essaim d'été parmi de noirs rameaux.

Faites qu'en me levant, ce matin, de ma table, je sois pareil à ceux qui, par ce beau Dimanche, vont répandre à vos pieds dans Thumble église blanche l'aveu modeste et pur de leur simple ig-norance.

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