ÉLÉGIE CINQUIÈME
Les anémones d'Octobre aux pelouses dorées dorment. Des champignons troués par les limaces, sont g-luants dans la boue où des sangliers passèrent. Les sorbiers des oiseaux saig-nent aux roux des bois. Par moments, c'est après la pluie, le bois remue tout entier, et ça fait comme s'il repleuvait : les feuilles ruissellent et font un crépitement dru.
C'est la douceur d'Octobre et la pipe allumée. Un rouge gorge chante au boueux soleil pâle. Je viens d'entrer dans le gris très doux de ma chambre.
Aujourd'hui lesouvenirde mes chagrins est moins amer. Je me revois tout jeune, en Octobre, à quatre heures, quand j'étais écolier et que mon dictionnaire avait des dates qui étaient des baisers.
ÉLÉGIE SIXIÈM3
Le paysage était humble où tu étais si belle. De l'église, torrideet fraîche sous les lierres, une cloche battit, pareille à un cœur pauvre. Un agneau qui bêlait vers Dieu, docile et grave, avait dans sa blancheur 1 ame d'une prière. Un chat galeux, tapi dans un vieux corridor, un pauvre enfant bossu, un moineau dans sa cagpe, tu passas auprès d'eux avec ta gaîté fière et le retroussement gracieux de ta robe.
Et moi je m'inclinais, gravissant devant toi la misérable rue au pied de la montag-ne, prosterné à mourir devant ces pauvretés. Tu ne comprenais pas ce qu'il y avait en moi pour délaisser ainsi, un moment, ta beauté... Mais je voyais l'oiseau que torturait sa cag^e, ce chat et cet enfant bossu, l'un près de l'autre, et tous également pleins de l'âme de Dieu.
Et ta main fine se posa sur mon épaule.
Et je levai les yeux, lentement, vers tes lèvres,
puis les en détournai pour reg'arder encore
un seuil noir où tremblait une vieillarde idiote.
Et la cloche battait toujours dans le Dimanche.
La douceur de ta chair se mêlait dans mon âme
à celle des taudis, dans une oraison blanche
plus douce qu'un chant clair d'enfants tenant des branches.
Tu ne comprenais pas les mots de mon silence. Et, revenus, tu dis : Ami, tu es un peu triste ?... Puis-je te consoler? Veux-tu que je te lise...
Je ne répondis pas, et tu pris dans la chambre mon livre bien-aimé, le Paul et Virginie qup, sur le coteau bleu qui n'est qu'une caresse, j'ai rempli de brujère ainsi qu'une écolière.
Va mon cœur se calmait, évoquant Tenfant douce avec un grand chapeau de fleurs des Pamplemousses, avec l'argentement de ses pieds dans les mousses, avec le chien Fidèle, et Domingue, et Marie, avec la nuit tombée sur la case qui prie, et les ailes des fleurs aux fleurs des colibris.
Ta voix lente, un peu précieuse, se traînait
sur mon âme, comme un baiser qui fait mourir.
Tu refermas le livre et tu me vis pleurant
comme au temps de Rousseau où l'on pleurait toujours,
comme à l'époque bleue où les beaux sentiments
chantaient, dans la vertu (souviens-t'en, d'Houdetot f)
des hymnes au malheur éternel des amans
qui, trop tard réunis, hélas! s'en vont trop tôt.
. . . Puis,, tu t'épanouis comme la cloche blanche de quelque fleur rêvée par l'âme d'un étang'. Tu me pressas sur toi, silencieuse et grave.
Un vertige d'azur, charrié par le gave,
sonnait sur les rochers sourds que l'eau claire mire.
Nous vojions passer, de la lenétre ouverte,
les paysans roides qui allaient à la messe.
Leurs gestes étaient lents et roides, et leurs voix sonnaient comme un écho bref et fort, et leurs pas étaient réguliers sur le sol dur. Ça heurtait l'air. Et les vieilles aux fichus coloriés comme des jouets, passaient, les gosses devant. Et les pics pleins de neige semblaient thaviier dans le glacier du ciel en piene tiauspaitnte;
.\lors, ô mon amie, mon cœur a éclaté.
ÉLLGIES 43
Ces pauvretés, ces souffrances, cette lecture, ces graves montagnards tapant la terre dure, fout ça m'a rappelé les lieux où je suis né. J'ai senti dans mon cœur les souffles de Bigorre, le g-ravissement blanc du troupeau vers l'aurore, la hauteur des bâtons des pâtres roux dans rorn})re, et les feux broussailleux épars parmi les brumes, et les chiens inquiets, les ânes et les flûtes, et les bruits de la nuit, et le calme de Dieu.
Oh I Aime-moi. Pose ta main sur ma poitrine, et respire tout l'amour qui est dans mou cœur. Je contiens des coteaux de pierre, des ravines, des villages entiers pleins d'obscures douleurs, et des troupeaux bêlant vers l'azur blanc des cimes,
Et je contiens aussi, ô ma chère douceur,
ton sourire qui éclaire tranquillement
la route pauvre où mou âme s'est endormie.
NoTcmbre
44 LE UEUIL DES PRIMEVERES
ÉLÉGIE SEPTIÈiME
Dis-moi, dis-moi, guérirai-je de ce qui est dans mon cœur?
— Ami, ami, la neige
ne guérit pas de sa blancheur.
Amie qui, dans les larmes, souris comme un arc-en-ciel dans la pluie,
dis-moi, dis-moi, ô Mamore, s'il me faudra mourir encore ?
Es-tu fou moD petit ami ?
Tu le sais. . . Nous iroDs en Parailis.
0 Mamore, dans le ciel bleu, dis? Que diras-tu au Bon-Dieu?
Je lui dirai que, sur la terre, il y a de grandes misères.
0 Mamore tant aimée. . . Dis?, Comment sera le Paradis ?
Il y aura des harpes d'azur et des écharpes.
^6 LE DEUIL DES PnLMKVÈRES
— Qu'y aura-t-il encore, Mamore, au Paradis? Encore... Encore..
0 ami je snîs ta Mamore,
Au Parnclis il y a notre amour.