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Rt'inonloiis, si vous le voulez, le cours des deux siècles passés — au premier octobre 1674 — et reconstruisons dans notre pensée le Québec du 17^ siècle.
Plaçons-nous au commencement de la rue à laquelle le comte de Frontenac, Louis de Buade, vient de donner son nom.
Nous sommes en face de la maison de Noël florin, située à peu près à T endroit où s'élève le presbytère actuel. Après avoir salué le vénérable prélat ([ui y réside, M. Tévèque de Québec, Monseigneur d(> Laval, nous avançons vers la rue du Fort en [)romeuant nos regards sur la Basse-Ville qui étale à nos pieds ses i[uatre-vingts maisons où réside la majeure partie de la population de l'humble capitale. Car à l'exception du château et de quelques rares demeures éparpillées le long des rues Buade, Saint- Louis, de la Fabrique, des Pauvres ou du Palais et Saint-Jean, la Haute-Ville est toute occupée par les communautés religieuses. En glissant sur les toits de la ville basse, notre œil s'arrête un instant, rêveur, sur le Magasin, première habitation construite à Québec par Ghamplain, et que le grand incendie de I68"2 doit dévorer avec toutes les maisons environuantes.
En face de la place-d'armes cramponné au bord de la falaise et arrêté par les fondations qui servent à soutenir aujourd'hui la terrasse, se dresse le sévère château Saint-Louis commencé par le glorieux fondateur de Québi.H', et continué et agrandi par M. de Montmaguy et ses successeurs. C'est là (jne réside le fier vieillard, qui, dix-huit ans plus tard, ne voudra répoudre aux Anglais le sommant de se rendre, que
par la bouche de ses canons victorieux. Salut à toi ! illustre gouverneur, qui fis rejaillir sur la colonie, par ta belle défense de 1690, un rayon de la gloire dont ton auguste maître, Louis XIV, inonda la France du grand siècle !
Gomme de nos jours, c'est en vain que l'œil chercherait, sur l'extrémité de la place-d'armes, l'église et le couvent élevés par les Récollets seulement en 1693. Après deux siècles de bienfaisance, l'ordre des pauvres frères disparaîtra du pays par suite de l'incendie de leur communauté, dont notre Homère, M. de Gaspé, nous racontera les détails, pour en avoir été témoin dans son enfance.
Sans sortir de la place-d'armes, nous apercevons à droite le petit clocher qui s'élève modestement au-dessus du monastère des Ursulines, entre lequel et notre regard ne s'interposent encore ni la cathédrale anglicane ni les maisons de la rue des Jardins. La brise du matin nous apporte les tintements grêles de la cloche qui appelle à la prière les courageuses filles de sainte Ursule, et les pauvres enfants sauvages à l'éducation desquelles ces nobles femmes ont voué leur existence.
Ghapeaux bas ! Messieurs, et tout en nous découvrant en face d'un si beau dévouement, invoquons les deux saintes fondatrices de cette institution bous les murs de laquelle elles dorment dans la paix du Seigneur : Mme de la Peltrie depuis le 18 novembre 1671, et la Mère de l'Incarnation depuis le dernier jour d'avril de l'année 1672.
En débouchant de la rue du Fort sur la grande
place de F église, s'étend à notre gauche le collège des Jésuites qui rappelle aussitôt à notre mémoire le nom de ces glorieux martyrs, Brébœuf, Jogues, Daniel, Lalement. et autres, dont les noms sont entourés d'une auréole immortelle.
Là-bas, vers la rivière Saint-Charles qui coule ses eaux paisibles dans la vallée encore couverte d'arbres séculaires dont les feuilles rougissent sous les premières étreintes de l'automne, et s'élevant sur le bord de la falaise qui domine F endroit où Ton bâtira le palais de l'Intendant, après l'incendie de 1682, — vous apercevez le couvent des dames Hospitalière de THotel-Dieu. Encore une institution dont le noble but mérite notre admiration. Combien de sanglots de souffrance Tardent baiser de la Charité n'a-t-il pas étouffés sur la bouche des pauvres malades, pour le changer en un sourire !
Sur la droite se montre, encore bien modeste, la maison sur laquelle Monseigneur de Laval concentrait alors tant d'espérances. Inclinons-nous encore ici devant cette institution devenue si grande, et mère féconde des nombreux collèges auxquels nous tous, Canadiens-Français, sommes redevables d'avoir conservé le seul héritage que nous pouvions sauver de la tourmente qui nous sépara violemment de la mèrepatrie, la langue et la religion de notre chère France.
Enfin, en face de nous, toujours avec son vieux, lourd et haut clocher mauresque, déjà jauni sous les acres morsures du temps, mais sans le portique et la la tour qui la parent aujourd'hui, se dresse la grande église comme ou l'appelait au tem^^s de Monseigneur de Laval.
(Tî'.'indes oiiilu'v's ds^ notre passé, en (v jour solcniii'l où l'on érige en basili(ine reglist' (jui vous a vues naître, prier et mourir, secouez la poussière séculaire^ «le vos tombeaux, sortez de terre et venez chanter avec nons F hymne de la réjouissance.
Venez contempler les Iruiis merveilleux (]ue votre (euvre a prodnits. An lieu des huit cents habitants (jui peuplai(Mit la mode^te capitale, il y a deux siècles, iourmillent à vos pieds les soixante mille citoyens ([ui rhaliitent aujourd'hui. Voyez ces toits innombrables monterde la ville liasse en s'étageant jusijn'à la cime du Gap-aux-Diamants, courir sur T énorme rocher vers les plaines d'Abraham, et descendre en amphithéâtre jusque sur les bords de la rivière Saint-Charles (hjnt les empiétements journaliers du progrès rétrécissent de plus eu plus le cours.
Promenez vos yeux étonnés sur la rade imposante où c'était un événement, de vos jours, que d'apercevoir un ou deux brigantins. Des centaines de navires s'y balancent maintenant, (diargésdes riches produits de toutes les contrées, et élevant vers le ciel une lorét de mats sur les(fuels nott(>nl les couleurs de toutes les nations.
Admirez enfin ces centaines de villes et de bourgs ([ui s'échelonnent sur les deux rives du grand fleuve, ol tressaillez d'un noble orgueil au bruit des clameurs enthousiastes de plus d'un million de Ganadiensfî'ançais dont les voix reconnaissantes s'élèvent vers vous comuK^ un t(uuierr(^ d'applaudissenuMits
Si pourtant vos yeux craignaitMit la trop grande lumière du jour, attendez «{ue l'obscurité soit vtMUi(\
l.oi'S(in!' (l;ins la nuit noire, notre '/illc s'illuminera de mille feux, venez, mânes fl(*s aïeux, planer au-dessus de la vieille capitale qui vit couler vos sueurs fécondantes et votre <^énéreux s;in'i\ Si brillante (}ue puisse être la lumière créée par Idiomme, <dle ne saurait peiH'er bien loin les ténèbr(>s, et en <lehoi's de T atmosphère lumineuse (\u\ jjaignera les toits phosphorescents, vous contemplerez a^•(M' bonh(Mir cette foule de vos enfants, ,iironillant(^ à \()s pi(Mls.
Venez tous, héros de nos nnnales. grandes li,L>ures <lont nous nous énorguillissons iwvc droit :
Toi (U abord, Jacques Cartier, hardi marin qui, \o premier, perça les brumes mystérieuses de notre grand fleuve ; toi ensuite père (h^ la ville qui gardera ton nom avec un éternel respect, noble Samuel de Champlain ; et vous. Monseigneur de Laval, vous tous, vénérables prélats, continuateurs de sa céleste mission ; et toi, brillant vice-roi Tracy, qui réussis imiin à dompter l'insolence des cinq cantons iroquois : vous tous encore, intelligents et vaillants gouverneurs : — Montmagny, digne successeur de Champlain, Maisonneuve, fondateur de Montréal la superbe, Bouclier, premier gouverneur des Trois- Rivières, Frontenac, vainqueur de l'arrogant Phips, et Vaudreuil, premier enfant du sol appelé à la tète du gouvernement de la colonie ;
Vous aussi, guerriers, célébrités issues des nobles embrassements de la victoire et du combat : Daulac dont la bravoure héroïque frappa l' Iroquois de terreur ; de Longueuil que ta vaillance fit sur-
nommer le Machabée de Montréal, d'Iberville que la France jalouse nous dispute pour le placer à cùté de Jean Bart et de Duguay-Trouin, vous aussi leurs valeureux frères Ste. Hélène et Bienville qui ne pouviez que ressembler à vos aines vu que noblesse oblige.
Enfin toi, Montcalm, victorieux durant cinq années entières, avant que de connaître la défaite, écarte les plis sanglants du drapeau fleur-delisé dans lequel tu t'enveloppas pour expirer, et joins-toi à cette phalange éblouissante. Ne crains pas de rencontrer ton ennemi et ton vainqueur, le brave Wolfe, aussi mortellement frappé sur le même champ d'honneur. Au contraire, donne-lui la main pour prendre place avec lui dans les rangs de ce pacifique bataillon de preux.
Alors, vous tous, héros de la merveilleuse épopée canadiennne, lorsque vous contemplerez de là-haut, cçtte foule immense fourmillant dans l'irradiation de la cité resplendissante, quand la vibration de chaque cloche montera vers vous, d'abord isolée, puis bientôt fondue en une masse d'oscillations, flottant, bondissant et tourbillonnant dans l'espace ; lorsque, entre les étourdissantes bouffées de ce concert immense, parviendra jusqu'à vous,— comme les vagues soupirs d'une harpe éolienne— la musique
intérieure de nos églises alors, entonnez avec
nous, sous la coupole du ciel, l'hosanna de la paix, du progrès et de la civilisation.
Joseph Marmktte.