L'ILLUMINATION
Remise à jeudi soir, à cause du mauvais temps, l'illumination qui devait avoir lieu mercredi fut digne en tout point du reste de la fête, et ceux qui en fitrent témoins ne l'oublieront pas de longtemps.
Jamais d(^ mémoire de Québecquois on avait vu tant de spontanéité et d'élan chez nos concitoyens. C'était à qui surpasserait son voisin et l'on cite de pauvres gens qui ont économisé toute la semaine, afin de pouvoir, eux aussi, prendre partàl'illumination.
Des hauteurs du Mont-Plaisant, la vue s'étendait de tous côtés sur des milliers et des milliers de lumières ; on eut dit la vieille capitale envahie tout à coup par lui monde de feu-follets vultigeant dans nos
nies tortueuses, grimpant lestement nos cotes pour se reposer un instant dans les clochers de nos
églises.
Et puis, au milieu de tout cela une foule ravie, joyeuse, bruyante, le peuple enfin, s' amusant, riant, battant des mains. C'était superbe. En partant de l'église Saint-Jean brillamment éclairée, on ne voyait des deux côtés de la rue, que lampes chinoises et girondoles, illuminant des inscriptions, des décors emblématiques. Quelques maisons semblaient littéralement transformées en pagodes chinoises, tant les décorations étaient nombreuses, les lumières vives et variées.
L'espace nous manque pour signaler à nos lecteurs toutes ces splendeurs ; nous devons cependant mentionner la maison de M. Berlinguet dont le dôme ruisselant de lumières faisait ressortir vigoureusi^ment la statue de Jacques-Cartier tenant tm main un drapeau français.
La porte Saint-Jean, ordinairement la terreur de nos jolies femmes et la désolation d(^ nos dandys s'était transformée pour la circonstance. Elle suintait bien encor^ un peu ([uelques gouttes d'eau, mais elle étinc(dait d'une auréoh^ d(^ lumière r\ les plus jolis chapeaux se hasardaient sans craintt^ sous s^s voûtes éblonissant(^s d(^ clarté.
Les autres ru-^s dîi faubourg Saint-Jean uv le cédaient en rien à la rue principale ; nous mentionnerons pai'ticulièr(mi<Mit 1(\^ ru<^s d'Aignilb^n et Richelieu.
En dedans des murs, le s])(^;'t;icl(^ n'était pas
moins brillant. La banque d'épargne n'avait voviln rien épargner en cette occasion : et à voir la profusion de lumières qui P inondait, l'esprit se reportait plutôt vers les palais enchantés des mille et une nuits que vers une institution prosaïque mais pros père.
Rue Saint-Jean, on remarquait entre tous les magasins de MM. Horan et Davidson, Bélanger et Gariépy et Glover et Fry. Ces messieurs avaient tenu à honneur à jjrendre part à la fête et avaient fait des prodiges. Leurs établissements éclairés de lampes chinoises aux milles couleurs produisaient le plus charmant eflet.
Notre vieille cathédrale, aujourd'hui devenue une basil ique mineure, dominait la place du marché de toute la hauteur de ses tours et de son clocher, renvoyant au loin l'éclat de ses lumières et illuminant superbemicnt les environs. Le collège des Jésuites, qui doit hélas ! bientôt disparaître, semblait vouloir une dernière fois attirer l'attention et dire un su= prème adieu à ses splendeurs passées.
Des inscriptions rappelant les noms de nos historiens de nos hommes de guerre, de nos missionnaires ornaient les vieilles murailles de cet ancien asile de la science, tandis que les fenêtres rivalisaient de clarté avec les ogives de la cathédrale.
Sur la porte principale se dessinait, en lettres de feu le nom de l'immortel Jacques Cartier. Au-dessous se lisait rinscription suivante éclairée à giorno: * Lp vieux couvent des Jésuites^ évoque le souvenir de nos missionnaiî^es^ de nos martyrs^ de nos religieuses^ de
nos (jrands hommes, et de ceux qui nous ont appris à les connailrc^ pour applaudir à ton triomphe, ô Basilique de Québec ; soyez les bienvenues vous tous qui prenez part à notre joie. n Sur la fenêtre au-dessus de la porte, ou lisait le chiffre de l'année de la fondation du collège ((1635)) couronnée par l'inscription J. H. S. Au second, l'on voyait le nom du père Le Jeune, premier supérieur du collège, du père Massé, du père Rohaui fondUi3ur du collège et des pères Vimont et Allouez, premiers missionnaires envoyés au Canada par la Compagnie de Jésus.
Venaient ensuite sur les autres fenêtres les noms des illustres martyrs qui ont arrosé de leur sang cette terre qui devait plus tard fournir à l'Eglise tant de fidèles serviteurs, tant d'enfants soumis et dévoués.
Les noms des pères Jogues, Daniel, Bressani, de Bréboeuf, Lalemant et de Noue venaient rappeler à notre souvenir les luttes et les souffrances héroïques de ces hommes qui après avoir souffert mille morts, enduré mille tourments arrachaient encore à leurs bourreaux un cri d'admiration par leur courage et leur indomptable volonté.
Aux deux extrémités do la bâtisse, étaient inscrits les noms des premiers colons de Québec: Janiay, Dobleau, LeCaron, venus au Canada en IGlo, Louis Hébert, Guillaume Couillard, Abraham Martin, Brnlart de Sillery.
Au premier étage de chaciue coté de la porte, les noms des fondatrices ou bienfaitrices de nos principales institutions religieuses, Mm«^ la Duchesse
d'Aiguillon, Mme de la Pelleterie, Marie de T Incarnation, la Mère Saint-Augustin, Marguerite Bourgeois, Jeanne de Mance, Mme d'Youville, Mlle LeBer, se détachaient en pleine lumière, évoquant le souvenir de leurs bienfaits et de leurs vertus.
Sur les autres fenêtres figuraient les noms des (explorateurs et découvreurs ? Marquette, Jolliet, La Salle, La Verendry, La Motlie Cadillac, de Bienville. Suivaient à la dernière fenêtre de gauche, les noms des fondateurs des villes de Québec, Montréal et Trois-Rivières, Ghamplain, de Maisonneuve, de Laviolette ; à gauche ceux des guerriers célèbres, chefs de tribus qui ont laissé un souvenir dans notre histoire, Mf^nbertou. Koudiaronk, Pontiac.
Au-dessous, dans des cadres illuminés se dessinaient les noms de tous ceux qui ont illustré notre pays, soit comme hommes de guerre, évêques, gouverneurs, historiens ou littérateurs. Le Séminaire de Québec et celui de Montréal, occupaient les premières places de chaque c(5té de la porte, puis venaient les évéques de Montmorency-Laval, Saint- Valier, Briand, Plessis,Signaïs,Baillargeon, Lartigue et Provencher, puis les grands-vicaires deMézerets et Casault ; suivaient les noms de DoUard Lambert- Closse, d'Iberville, et ceux des généraux qui illustrèrent cette époque : Montcalm, Lévis, de Beaujeu, les liommes d'état qui ont été mêlés à notre histoire avaient aussi place dans cette galerie nationale et Richelieu et Colbert semblaient donner la main à Frontenac et Talon. Le tout se terminait par nos historiens, Charlevoix, Garneau, de Gaspé, Fer-
laiid et les noms de Farihciult, Jacques Viger et L;iverdière.
Tout cela était disposé avec goût et briUauiment éclairé. Nous nous faisons l' interprète de nos concitoyens en offrant nos remerciements les plus sin cères au comité qui s'était chargé de cette partie de la fête, et en particulier à MM. Siméon Lesage et L. J. C. Fiset qui se sont acquittés de leur tâche avec un tact exquis, une intelligence et une science peu ordinaires. L'ilhmiination du couvent des Jésuites était un résumé clair et concis de notre histoire et quand ce pauvre vieux monument d'un temps qui n'est plus, aura disparu, l'on aimera à se rappeler cette fête du deuxième centenaire, qui Ta fait sortir de r ombre et venir nous dire un suprême adieu en nous faisant souvenir des gloires passées, des pages les plus glorieuses de notre histoire.
La résidence du maire, rue Sainte-Ursule, brillait entre toutes. Notre premier magistrat avait voulu donner l'exemple ; toujours à sou poste chaque fois qu'il s'agit de l'honneur et la réputation de notre ville, il n'avait rien épargné pour rehausser l'éclat de la fête et nous devons le remercier au nom des citoyens du zèle intelligent et de bon goût qu'il a déployé en cette circonstance.
Dans les environs nous avons remarqué h^s résidences de l'honorable M. Ghauveau, de MM. Fiset, Henchey, et l'hôtel Saint-Louis que M. Russell avait illuminé avec des transparents rapp(dant nos principaux souvenirs histoi'i(]ues.
Les arcs de triomphe érigés par les soins des
fliv(;rses congrégations (W la ville, ciUle du niairo cl (le la corporation dont nous avons déjà donné une description, étaient éclairés à (jinrno et produisaient un elfet charmant.
Le ki()S(|ue construit [lar la cori)oration au n:dli(Mi du rond de chaine et au centre duquel la fontaine, éclairée pai- mille lanternes lançait des gerbes étincelantes attirait particulièrement l'attention, et nous ne pouvons que féliciter nos édiles de 1" heureuse idé(^ qui leur est venue de tirer aussi brillamment parti de ce modeste jet d'eau.
L'école Normale, T Université-Laval, le Séminaire s'étaient donnés la main et rivalisaient de décors et d'ornementations.
Vers neuf heures, un immense jet de lumière électri([ue fut lancé sur la ville du haut du clocher de la Basilique. L'etfet fut saisissant ; la place du marché fut éclairée comme en plein jour, et à côté de cette puissante lumière toutes les autres rentrèrent dans V ombre.
Que dire enfin des splendides illuminations de la rue Saint-Louis, du Gap et de l'Esplanade ?