LE MISSIONNAIRE NE MEUKT PAS
Il y a quelque rrente ans, un canot d'écorce monté par dtuix prêtres courageux luttait péniblement contre les vngues du lac de Tlle à la Grosse. Tout semblait être désespéré pour ces hardis pion-
nîers perdus au milieu des lames qui montaient toujours, et déjà l'un d'eux jetait à l'autre des paroles de découragement, lorsque celui-ci répondit :
—Le missionnaire ne meurt pas.
La Providence veillait sur ce frêle esquif, et plus tard, l'un des pieux nautonniers devenait monseigneur Faraud évèque d'Anémour, tandis que l'autre, monseigneur Laflèche, celui qui avait fait l'intrépide réponse, allait attendre au milieu des travaux, des fatigues et des dangers de l'apostolat, la pourpre de prince de l'église qu'il devait, lui aussi, ceindre un jour.
Rien de plus vrai que ces paroles inspirées et si simple pourtant :
— Le missioimaire ne meurt pas.
Non ; il ne meurt pas, car sa tâche toute providentielle s'accomplit au pied d'une croix, et depuis dix-huit cents ans et plus, la croix n'est-eUe pas devenue le symbole de l'immortalité ?
Une goutte de sang échappée au divin gibet a sufîi pour donner l'impulsion et faire traverser les siècles à la barque d'un humble pécheur de Gapharnaum. Partout où elle a passé, des vertus inconnues jusque là, l'humilité, la chasteté, l'abnégation, l'amour du prochain, le respect du bien d'autrui, sont n^stées dans le sillage de son aviron, et, depuis longtemps, la nacelle de Pierre glisse majestueuse vers l'éternité, ne s' arrêtant que pour jalonner, çà et là, les récfisde sa route, des lumières éblouissantes de la foi et du martyre.
Pas une terre, pas une île, pas une plage où les pieux marins de l'équipage ne soient descendus pour y arborer l'étendard du Crucifié de Nazareth, et en prendre possession au nom de la vérité catholique. Là où tombait la poussière de leurs souliers sortaient des héros, des saints et des confesseurs. Les bénédictions de Dieu se répandaient avec leur sang versé à profusion, et il n'y a rien d'*étonnant si des fruits de paix et de consolation ont surgi si vite, et si leur semence a pris si profondément racine partout.
Pour la part du Canada, les souffrances et les tortures des PP. Jogues, Lalemant, de Brébœuf et datant d'autres n'ont pas été perdues; elles sont retombées en rosée vivifiante sur tout TEpiscopat Canadien.
Jamais, plus que la nôtre, liste d'évéques n'a offert de noms plus illustres et de talents distingués : talents d'énergie, talents d'administration, talents surtout de charité. On dirait que l'âme de monsei. gneur de Laval s'est transmise intacte à ses successeurs. Tous ont eu le mAme esprit de travail, de patriotisme, de profond dévouement, le même esprit d'en haut ; tous ont marché vers le même but, la conservation et la consolidation de notre nationalité ; tous se sont étendus sur la croix de l'apostolat.
C'est surtout en étudiant attentivement notre clergé dans ses œuvres, que le p(niseur parviendra à embrasser d'un cou[> d'œil toute f immensité des travaux auxquels s'('st voué fépiscopat canadien.
En mettant le pied sur notre sol, sa première pensée a été de fonder un. établissement, où la jeunesse
canadienne pût venir se former à la pureté de récole» catholique et des vérités qui sont descendues du ciel avec elle. Le Séminaire de Québec fut bâti, et de ses murs se répandit tout un essaim de jeunes apôtres qui, la foi dans le coeur, le crucifix à la main, se sont mis â évangéliser nos solitudes et à battre le chemin à ceux qui, plus tard, auraient l'immense courage de les suivre dans le sentier si sublime de l'abnégation. Le prêtre canadien, tel qu'il est aujourd'hui, c'est-à-dire pieux, humble et instruit, est donc l'œuvre vivante du premier évéque de Québec. Or, là où le clergé a des mœurs pures, la où ses enseignements sont marqués au sceau du dogme et des saintes doctrines, le peuple ne peut faire autrement que suivre son guide. Le peuple canadien-français est donc l'œuvre de monseigneur de Laval, et qui osera dire que sur l'œuvre n'a pas rejailli la grandeur qui s'attache à ce nom vénéré ?
Cette toute puissante pensée de façonner un clergé dont les vertus serviraient de phare au peuple préposé à sa garde a absorbé la vie entière de ce saint pontife, et puisqu'en mourant il laissait son œuvre achevée, ceux qui ont hérité de sa mitre et d(^ son zèle, n'ont qu'à les conserver intacts et qu'à s'en servir courageusement.
A mesure que nos forets se sont inclinées sur le passage de la civilisation, le crucifix est venu par leurs soins consacrer le soc de la charrue. Les chaumes se sont alors groupés et se sont pieusement agenouillés au pied d'un clocher; le paysan s'est mis à défricher et à colon^iser avec plus de courage ;
îftft villages se sont grossis et sont devenus des villes, fit les villes en écoutant les sages conseils de leurs évoques ont attiré sur elles ces bénédictions (\uo Dieu envoie à l'univers sous les noms de rouv( nts. d'hôpitaux et de salles de refuge, afin que les pauvres et les déshérités de ce monde puissent y apprendre à prier et à se résigner.
Je suis fier de le dire, l'étranger ne peut fair(3 un seul pas dans le Canada français sans se heurter h' pied sur quelque monument, sur quelques œuvres grandioses qui s'y dressent solennellement pour attester sur cette terre le passage de ces modestes apôtres de la parole du Christ.
Avant le Séminaire de Québec étaient venus les travaux gigantesques des pieux Récollets': après ceux-ci, les succès merveilleux des pères Jésuites : après, lesSulpiciens, ces maîtres des grandes œuvres : ensuite les maisons d'éducation de Nicolet, de Trois-Rivières, de Saint-Hyacinthe, de Sainte-Thérèse, de Chambly, de Sainte-Anne, de Terrebonne : les missions des Oblats ; les cercles de Saint- Vincent de Paul; les prodiges sublimes des Sœurs de \n CharitQ, de l' Hôpital-Général, de THôtel-Dieu: les miracles des Dames du Bon-Pasteur; les Ecoles Normales; les classes des Ursulines, du Sacré-Cœur, de Jésus-Marie, de la Congrégation ; les efï'rayantes austérités des Trappistes; les modestes enseignements des frères de la doctrine Chrétienne, les travaux éloquents des Dominicains, et pour couronner le tout, r Université-Laval dont le nom seuLest un titre de gloire et science.
Sur toutes ces merveilles de la philosophie catholique, sur toutes ces grandeurs religieuses la main bénie de Févèque et du prêtre canadien, s'est posée et a laissé une trace inefïîiçable. Ces monastères, ces hospices, ces sociétés philantropiques, cette université ont grandi sous leur influence et sous leur protection; ils s'y sont incarnés, pour ainsi dire eux-mî^'uies; ils y ont insuflé une parcelle de la charité de leur âme, de l'abnégation de leur puissante vitalité toute entière.
A mesure que les années vont se passant, cette vitalité, au lieu de diminuer, renait de ses propres cendres. Les siècles, en coulant sur elle ne font que la durcir et la tremper; l'avenir consolide l'oeuvre du passé, et tous les jours Dieu ne cesse de nous donner de nouvelles preuves de sa miséricorde et de sa pitié, car l'esprit de M onseigneur de Laval est toujours là, qui s'interpose entre sa justice et l'iniquité pour ne pas trop faire peser sur nous la loi de l'expiation.
Cette terrible loi de l'expiation qui s'appesantit sur tant de peuples malheureux est encore loin de nous il faut l'espérer. Tant que nous nous conformerons aux sages préceptes de ceux que le Souverain-Pontife a mis à notre tète, tant que notre épiscopât se recrutera parmi des esprits aussi profonds et aussi éclairés que ceux qui le composent aujourd'hui, nous marcherons dans la paix et nous vivrons loin de la tentation de l'orgueil et des effervescences révolutionnaires.
[1 faut bien se le répéter, et surtout se bien garder
de Fonhlier, notro tranquillilé future et rinlégritè de notre autonomie nationale résident au bas d'une mître et d'une crosse.
C'est là une grande vérité que le vieux Québec proclame aujourd'hui en célébrant iivec tant d'éclat le deux centième anniversaire de la fondation de sou évèché, et c'est à genoux dans sa basilique, aujourd'hui aima mater d'au moins soixante-et-un diocèses américains, que je me suis souvenu pour la seconde fois de ces grandes paroles de Mgr. Laflèche :
Le missionnaire ne meurt pas.
Faucher de Saint-Mauhice.
IIÏ