IX. QUELQUES REMARQUES SUR L'ECONOMIE PRECAPITALISTE DE NOS VILLAGES
Très souvent, le problème des « destinées du capitalisme en Russie » est énoncé chez nous comme s'il s'agissait de savoir surtout : avec quelle rapidité? (c'est-à-dire avec quelle rapidité le capitalism.e se développe chez nous). En réalité, il importe bien plus de savoir : comment précisément et d'oii ? (c'est-à-dire quel était le régime économique précapitaliste de la Russie?). Les principales erreurs de l'économie populiste consistent à donner une réponse erronée à ces deux questions, c'est-à-dire à présenter sous un faux jour le développement réel du capitalisme en Russie et à idéaliser faussement le régime précapitaliste. Au chapitre II (et en partie au chapitre III), ainsi que dans ce chapitre, nous lavons examiné les phases les plus primitives du capitalisme dans la petite agriculture et dans les petites industries paysannes ; ce faisant, nous avons dû à maintes reprises signaler les traits du régime précapitaliste. Si maintenant nous essavions de résu-
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mer tous ces traits, nous arriverions à la conclusion que le village précapitaliste était (au point de vue économique) un réseau de petits marchés locaux qui reliaient entre eux des groupes minuscules de petits producteurs divisés à la fois par leur exploitation isolée, par une masse de cloisons moyenâgeuses et par les vestiges de la dépendance moyenâgeuse.
Quant à la dispersion des petits producteurs, elle est surtout mise en relief par la décomposition qui la été constatée plus haut dans l'agriculture comme dans l'industrie. Mais elle ne se borne pas là, tant s'en faut. Groupés par la commune en de minuscules associations administratives, fiscales et détentrices de terres, les paysans sont fractionnés par une foule de différentes divisions en catégories selon l'étendue de leur lot concédé, la proportion des payements à effectuer, etc. Prenons, par exemple, le recueil statistique du zemstvo de la province de Saratov ; là, la paysannerie comporte les catégories suivantes : paysans à jouissance gratuite, propriétaires, pleins propriétaires, paysans d'Etat, paysans d'Etat avec possession communale, paysans d'Etat avec quart de possession^", paysans d'Etat ex-seigneurLaux, paysans des apanages, locataires des terres du fisc, paysans sans terre, propriétaires ex-serfs privés, paysans layant racheté leur enclos, propriétaires ex-paysans des apanages, colons-propriétaires, emigrants, paysans à jouissance gratuite, ex-serfs privés, propriétaires-ex-paysans d'Etat, exserfs libérés, paysans exempts de redevances, laboureurs libres^S paysans temporairement redevables, ex-paysans des fabriques, etc., sans compter les paysans «ffectés, nouveaux venus, etc. Toutes ces catégories se distinguent p^ar l'histoire des rapports agraires, par l'étendue des lots concédés, létaux des payements, etc., etc. A l'intérieur des catégories il existe une masse de distinctions analogues ; parfois même les paysans d'un seul village sont divisés en deux catégories absolument distinctes : « ayant appartenu à
monsieur N.N. » et « ayant appartenu à madame M.M. ». Toute cette disparité était naturelle et nécessaire au moyen âge, en des temps depuis longtemps révolus, mais actuellement le maintien de communes paysannes à l'état de caste fermée est un anachronisme criant et aggrave extrêmement la situation des masses laborieuses, sans les préserver nullement des charges, qu'imposent les conditions de la nouvelle époque capitaliste. Les populistes ferment ordinairement les yeux sur ce fractionnement, et quand les marxistes affirment que la décomposition de la paysannerie a un caractère progressif, les populistes se contentent d'exclamations banales contre les « partisans de la dépossession du sol », dissimulant ainsi la fausseté absolue de leurs idées sur le village précapitaliste. Il suffirait de se représenter le stupéfiant fractionnement des petits producteurs, conséquence inévitable de l'agriculture patriarcale, pour se convaincre du caractère progressif du capitalisme, qui détruit jusque dans leurs fondements les anciennes formes de l'économie et de la vie avec leur immuabilité et leur routine séculaires, met fin à la résidence obligée des paysans figés dans leur cloisonnement moyenâgeux et crée de nouvelles classes sociales tendant, par la force des choses, à entrer en relations, à s'unir et à prendre une part active dans toute la vie économique (pas seulement économique) du pays tout entier et de tout l'univers.
Prenez les paysans en tant qu'artisans ou petits « fabricants », et vous verrez la même chose. Leurs intérêts ne vont pas au-delà des limites étroites des villages environnants. Etant donné les dimensions minimes du marché local, ils n'entrent pas en contact avec les petits fabricants des autres régions ; ils craignent comme le feu la « concurrence » qui détruit impitoyablement l'éden patriarcal des petits artisans et petits fabricants dont rien et personne ne vient troubler la végétation routinière. A l'égard de ces petits fabricants la concurrence et le capitalisme accomplissent une
œuvre historiquement utile, en les tirant de leur trou de province et leur posant toutes les questions déjà posées aux couches plus évoluées de la population.
A côté des formes primitives du métier, les formes primitives du capital commercial et usuraire constituent un attribut nécessaire des petits marchés locaux. Plus un village est reculé, moins il est accessible à l'influence du nouveau régime capitaliste, des chemins de fer, des grandes fabriques, de la grande agriculture capitaliste, et plus accusé est le monopole des marchands et des usuriers locaux, plus les paysans des villages environnants leur sont assujettis et plus cet assujettissement prend des formes brutales. Le nombre de ces petites sangsues est énorme (par rapport à la quantité minime des produits dont disposent les paysans) ; et il existe, pour les désigner, un choix varié de dénominations locales, telles que « prassol », « chibaï », « chtchétinnik », « maïak », « ivache », « boulynia » etc., etc. La prédominance de l'économie naturelle déterminant la rareté et la cherté de l'argent dans les campagnes, fait que l'importance de tous ces « koulaks » est hors de toute proportion avec la grandeur de leur capital. La dépendance des paysans vis-à-vis des détenteurs de l'argent prend nécessairement la forme d'une servitude. De même qu'on ne peut se représenter un capitalisme évolué, sans grand capital affecté au commerce de l'argent ou des marchandises, on ne saurait non plus concevoir les campagnes précapitalistes sans petits marchands et sans revendeurs, « maîtres » des petits marchés locaux. Le capitalisme attire tous ces marchés, les uns vers les autres, les unit en un grand marché national et plus tard universel, détruit les formes primitives d'assujettissement et de la dépendiance personnelle, développe en étendue et en profondeur les contradictions qui s'observent déjà à l'état embryonnaire dans la paysannerie communale, et dont il prépare ainsi la solution.