Le tissage
La fabrication des tissus de toile, laine, coton et soie, de la passementerie, eftc, était chez nous (avant l'apparition de la grande industrie mécanique) organisée partout comme suit. A la tête de cette industrie étaient de grands ateliers capitalistes avec des dizaines et des centaines d'ouvriers salariés ; les propriétaires de ces ateliers, détenteurs de grands capitaux, achetaient en gros la matière prem.ière. Ils en traitaient une partie dans leurs établissements et, d'autre part, ils distribuaient les fils et la chaîne aux petits producteurs (ouvriers en chambre, maîtres-artisans, petits producteurs paysans, etc.) qui tissaient à domicile ou dans de petits ateliers des étoffes, payés à la pièce. La production, basée sur le travail manuel, était divisée en opérations parcellaires : Г teinture du fil ; 2° dévidage (opération faite souvent par les femmes et les enfants) ; 3° ourdissage (ouvriers-ourdisseurs) ; 4° tissage ; 5° bobinage de la trame pour les tisserands (travail des bobineurs, fait le plus
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souvent par des enfants). On rencontre encore dans les grands ateliers des ouvriers spéciaux qui passent les fils de la chaîne à travers les yeux des lames et les peignes *. La division du travail ne s'établit pas seulement par opération, mais aussi par marchandise, c'est-à-dire que les tisserands se spécialisent dans la fabrication de telle ou telle variété de tissu. Le fait que certaines opérations sont exécutées à domicile ne change bien entendu absolument rien au régime économique de ce type d'industrie. Les svlétiolki ou maisons dans lesquelles travaillent les tisserands, ne sont que des dépendances de la manufacture. La production manuelle avec une division du travail systématique, largement appliquée, est la base technique de cette industrie ; au point de vue économique, nous voyons se former d'énormes capitaux, qui président à l'achat de la matière première et à l'écoulement des produits sur un marché très étendu (national) et qui tiennent sous leur dépendance absolue la masse des tisserands prolétaires ; quelques grandes entreprises (manufactures au sens étroit du mot) dominent la masse des petites. La division du travail fait sortir du sein de la paysannerie des ouvriers spécialisés ; il se forme des centres non agricoles de la manufacture, comme le bourg d'Ivanovo, province de Vladimir (depuis 1871 la ville d'Ivanovo- Voznessensk, actuellement centre de grande industrie mécanique) ; le bourg de Vélikoïé, province de laroslavl et beaucoup d'autres villages des provinces de Moscou, Kostroma, Vladimir, laroslavl, qui sont aujourd'hui des agglomérations industrielles*^". L'industrie ainsi organisée est habituellement divisée, dans notre littérature économique ©t notre statistique, en deux : les paysans travaillant à domicile ou dans de petits ateliers familiaux sont rattachés à l'industrie
* Cf. Recueil de renseignements statistiques sur la province de Moscou, t. VII, fasc. III, pp. 63-64 (Moscou 1883).
** Voir rénumération des localités les plus importantes de ce genre au chapitre suivant.
artisanale, tandis que les lateliers familiaux plus importants rentrent dans la oatégorie des « fabriques et usines » (d'ailleurs tout à fait par hasard, car il n'existe pas de règles bien précises et uniformément appliquées permettant de séparer les petites entreprises des grandes, les lateliers des manufactures, les ouvriers travaillant chez eux de ceux qui tnavaillenl dans l'atelier du capitaliste)*, Il va de soi qu'un tel classement qui range d'un côté quelques ouvriers salariés et de l'autre quelques patrons qui emploient justement ces ouvriers salariés (sans compter les ouvriers de leur établissement) est au point de vue scientifique un non-sens.
Illustrons ce que nous venons d'exposer par des données détaillées concernant l'une des spécialités de « l'industrie textile artisanale », notamment le tissage de la soie dans la province de Vladimir **. « L'industrie de la soie» est le type même de la manufacture capitaliste. La production manuelle y prédomine. Les petites entreprises sont en majorité (179 sur 313, soit 57%, ont de 1 à 5 ouvriers), mais pour la plupart elles ne sont pas indépendantes et sont de beaucoup inférieures aux grandes quant au rôle qu'elles tiennent dans l'industrie. Les entreprises occupant de 20 à 150 ouvriers forment 8% du nombre total (25), mais elles occupent 41,5% des ouvriers et fournissent 51% de la production totale. L'industrie tout entière occupe 2 823 ouvriers, dont 2092 salariés, soit 74,1%. «On trouve dans cette industrie
* On trouvera des exemples de cette confusion au chapitre suivant.
*♦ Voir Les petites industries de la province de Vladimir, t. III. Il serait superflu et même impossible de fournir des données détaillées sur tous les tissages décrits dans la littérature de l'industrie artisiinale. D'ailleurs la fabrique règne dès maintenant dans la plupart de ces industries. Pour le «tissage artisanal», voir encore le Recueil de renseignements statistiques sur la province de Moscou, t. VI et VII, Les travaux de la Commission artisanale. — Matériaux sur la statistique du travail manuel'*. — Comptes rendus et recherches — Korsak, /. с
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une division du travail quant au produit et quant aux opérations. » Les tisseurs savent rarement faire à la fois le « velours » et le « tissu lissé » (les deux principaux articles de cette industrie). «La division détaillée des opérations dans l'atelier n'est pratiquée de façon rigoureuse que dans les grandes fabriques employant des ouvriers salariés » (c'està-dire dans les manufactures). Il n'existe que 123 patrons tout à fait indépendants qui sont seuls à acheter eux-mêmes la matière première et à écouler le produit. Ils occupent 242 ouvriers familiaux et « 2 498 ouvriers salariés payés le plus souvent à la pièce ». Au total donc 2 740 ouvriers, soit 97% du total des ouvriers. Il apparaît donc clairement que la distribution du travail à domicile par ces manufacturiers, par l'intermédiaire des ouvriers en chambre n'est nullement une forme particulière de l'industrie, mais seulement une des opérations du capital dans la manufacture. M. Kharisoménov fait observer avec raison que « la masse des petites entreprises (57%), à côté d'un nombre insignifiant de grandes entreprises (8%) et l'effectif restreint d'ouvriers (7,5 ouvriers en moyenne par établissement) déguisent le véritable caractère de la production» (Л c, 39). La spécialisation propre à la manufacture s'observe ici nettement dans l'abandon de l'iagriculture par les industriels (tisserands ruinés d'un côté et grands manufacturiers, de l'autre), aussi bien que dans la formation d'une population industrielle d'un genre spécial, qui vit beaucoup « plus proprement » que les travailleurs du sol, et regarde le moujik de haut en bas {1. c, 106). Notre statistique des fabriques et usines n'a jamais enregistré qu'un petit aspect détaché au hasard d'une industrie donnée *.
* « Le Recueil de la statistique militaire a trouvé moyen de relever en 1866 dans la province de Vladimir 98 fabriques de soie (!) avec 98 ouvriers et une production de 4 000 roubles (!). En 1890 il y avait d'après l'Index 35 fabriques avec 2 112 ouvriers et une production de 936 000 roubles. La Liste pour 1894-1895 établit 98 fabriques avec 2 281
« L'industrie de la passementerie » de la province de Moscou rentre aussi dans la manufacture capitaliste, ayant une organisation absolument analogue *. Il en est de même de l'industrie de la toile dite sarpinka, dans le district de Kamychine, province de vSaratov. Il y avait ici, d'après Vlndex de 1890, 31 « fabriques » avec 4 250 ouvriers et une production totale de 265 000 roubles, et, d'après la Liste, 1 « comptoir de distribution » avec 33 ouvriers travaillant dans cette entreprise et une production de 47 000 roubles. (Donc, en 1890, on avait confondu les ouvriers des entreprises et ceux qui travaillent au dehors !) D'après les enquêtes locales la production de la sarpinka occupait en 1888 près de 7 000 métiers à tisser ** et se chiffrait par 2 millions de roubles ; « l'industrie se trouvait entre les mains de quelques fabricants, pour le compte desquels travaillent les producteurs autonomes, entre autres des enfants de 6 à 7 ans payés 7 à 8 kopecks par jour {Comptes rendus et recherches, t. I) ***. Etc.
ouvriers et une production de 1 918 000 roubles et encore 2 477 ouvriers travaillant hors de l'établissement ». Allez donc distinguer ici entre koustari et ouvriers d'usine !
*D'après ÏIndex de 1890 on comptait, hors de Moscou, 10 fabriques de passementerie avec 303 ouvriers et une production de 58 000 roubles. D'après le Recueil de renseignements statistigiu-s sur la province de Moscou (t. VI, îasc. II), il y avait 400 entreprises avec 2 619 ouvriers (dont 72,8% d'ouvriers salariés) et une production de 963 000 roubles.
**La Liste des comptes rendus des inspecteurs de fabriques pour 1903 (St-Pétersbourg 1906) estime qu'il y avait dans toute la province de Saratov 33 comptoirs de distribution avec 10 000 ouvriers. (Notes à la 2e édition.)
*** Le centre de cette industrie artisanale est le canton de Sosnovka, dans lequel le recensement des zemstvos comptait en 1886, 4 626 feux avec une population de 38 000 individus de deux sexes, et 291 entreprises. On compte dans le canton 10% de familles sans maisons (contre 6,2% dans le district), 44,5% de familles sans emblavures (contre 22,8% dans le district). Voir le Recueil de renseignements statistiques sur la province de Saratov, t. XI. — La manufacture capita-
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