GRAINS DIEU ET NE CRAINS PAS DE FAIRE TON DEVOIR
Les lecteurs du romancier anglais Borrow reconnaîtront dans le titre de ce chapitre une phrase employée par Fhéroïne de Lavengro :
« Crains Dieu ; et ne crains pas de faire ton [devoir ! »
Craindre Dieu, dans le véritable sens du mot, veut dire, aimer Dieu, respecter Dieu, honorer Dieu, toutes choses auxquelles on n'arrive vraiment qu'en aimant son prochain, en le traitant avec humanité, et, d'une manière générale, en s'efforçant de le protéger contre la violence ; en obéissant, autant que notre fragilité humaine nous le permet, à la grande et immuable loi de justice.
Nous craignons Dieu lorsque nous rendons la
justice et aussi lorsque nous la demandons pour les hommes de notre propre bord. Au contraire, nous manquons aux enseignements du bon droit lorsque nous ne rendons pas et ne demandons pas cette justice. Et nous devons cette justice aux faibles tout de même qu'aux forts. Si nous nous laissons aller à une mesquine envie et si nous témoignons de la haine à ceux dont la situation est meilleure que la nôtre, nous ne craignons pas Dieu. Et nous le craignons encore bien moins si nous montrons une basse arrogance et un manque égoïste de considération vis-à-vis de ceux qui sont moins favorisés que nous. Nous devons appliquer les mêmes principes à l'égard d'un homme ou d'une femme, d'un riche ou d'un pauvre, d'un patron ou d'un employé. Nous devons organiser notre vie sociale et industrielle de telle façon qu'elle assure à tous les hommes une chance relativement égale de prouver de quoi ils sont capables. Nous devons cultiver l'honnêteté, la justice, la pitié, la vérité dans nos rapports avec nos propres concitoyens. En dehors d'eux, nous devons traiter les autres nations comme nous voudrions être traités par elles, les jugeant dans chaque
crise comme nous désirerions qu'on nous jugeât nous-mêmes, c'est-à-dire, d'après notre conduite dans cette crise. Si elles agissent mal, nous montrons que nous craignons Dieu lorsque, sans faiblesse, nous témoignons contre elles et lorsque nous nous opposons à leurs violences avec toute l'énergie nécessaire. Si elles agissent bien, nous ne devons pas, nous, mal agir envers elles. Enfin, si nous sommes réellement attachés à un noble idéal, nous devons, autant que nos forces nous le permettent, les aider dans les circonstances où elles sont lésées par d'autres. Lorsque nous restons tranquillement assis pendant que la Belgique est écrasée, lorsque nous roulons les yeux en parlant beaucoup et avec onction de notre « devoir de rester neutres », nous prouvons par là que nous ne craignons pas réellement Dieu. Bien au contraire, nous témoignons parla d'une peur extrême du diable, et d'un ignoble empressement à le servir.
Mais en plus de la crainte de Dieu, il est nécessaire que nous nous mettions en état de faire notre devoir. L'homme dépourvu de ce courage. est un fardeau pour la communauté, une source de faiblesse, un mauvais exemple pour ceux
qui agissent mal et une charge de plus aux hommes qui veulent faire ce qui est bien. Si un homme n'a pas l'énergie de prendre ses responsabilités, il faut que quelqu'un d'autre les prenne pour lui, et ainsi sa faiblesse, sa lâcheté et son incapacité, placent un fardeau de plus sur les épaules d'un autre homme dont les forces se trouvent diminuées d'autant. Et ceci est aussi vrai pour les nations que pour les hommes. Un pays incapable de faii'e son devoir est, parfois, presque aussi préjudiciable au reste du monde que s'il était franchement nuisible aux autres. Aussi un peuple doit-il être prêt à défendre son honneur et son intérêt contre toute agression venue du dehors ; et ceci a pour conséquence nécessaire que dans une démocratie libre, chaque homme capable de devenir un bon citoyen doit recevoir une éducation appropriée lui permettant de faire tout son devoir vis-à-vis de sa Patrie, en temps de guerre comme en temps de paix.
Or, pour que nous puissions servir Dieu et faire notre devoir, il faut que nous soyons foncièrement Américains et que notre patriotisme constitue l'essence même de notre être. Quoi
qu'il puisse arriver dans un lointain avenir, pour le moment aucun peuple ne peut rendre de service à l'humanité à moins que, comme peuple, il possède un sens profond de cohésion nationale et de solidarité. L'homme qui aime les autres nations autant que la sienne va de pair avec celui qui aime d'autres femmes autant que la sienne propre. Les Etats-Unis ne peuvent faire beaucoup pour l'humanité sans développer avec intensité, chez leurs concitoyens, l'esprit d'américanisme. Un cosmopolitisme flasque, surtout s'il se manifeste par un pacifisme anémiant, est non seulement mauvais, mais dégradant. 11 est Findice d'une regrettable émasculation nationale. Ceux qui enseignent toutes les formes d'américanisme mitigé sont les ennemis de ce pays aussi pleinement que s'ils demeuraient hors de ses frontières et lui faisaient une guerre active. Ceci n'est pas une figure de rhétorique ni une hyperbole. Les chefs de ce mouvement en Amérique (qui, durant les dix-huitderniers mois, ont été des Germano-Américains et des A ustro -Américains) sont aussi, cela va de soi, les ennemis de la préparation à la guerre. J'ai sous les yeux une
petite brochure mise en circulation par une organisation germano-américaine, et contenant des articles écrits par un germano-américain pour un journal se déclarant le principal organe allemand en Illinois. Celte brochure attaque violemment la politique de préparation des États-Unis, et calomnie les hommes qui la préconisent. Il serait, en effet, de l'intérêt de TAUemagne de transformer les États-Unis en une Belgique plus grande, pour le jour où elle voudrait s'en emparer. Ces Germano-Américains et ces pro-Allemands sont anti-Américains jusqu'au fond du cœur. Ils jouent le rôle de traîtres purement et simplement. Il y a eu un temps où notre pays « ne pouvait endurer une demi-liberté et un demi-esclavage ». Aujourd'hui il est acquis qu'il ne peut accepter d'être à demi-américain et à demi-étranger.
Le patriotisme doit faire intégralement partie de notre caractère en tout temps, car il n'est qu'une façon différente de désigner les qualités d'àme permettant à un homme, pendant la paix comme pendant la guerre, durant le jour ou durant la nuit de remplir envers ses concitoyens et envers la nation un devoir où les
aspirations les plus hautes de leurs cœurs trouvent leur expression la plus entière. Après le torpillage de la Lusitania, M. Wilson a déclaré positivement que le moment n'était pas propice à exalter le patriotisme. Cette affirmation est entièrement incompatible, en quelque circonstance que ce soit, avec un sentiment quelconque de réel patriotisme. Elle aurait pu aussi bien être énoncée par George Washington aussitôt après la défaite de Brandywine, ou par Abraham Lincoln après la reddition du Fort de Sumter, et si, au moment de l'un ou l'autre de ces deux événements, nos chefs s'étaient inspirés de semblables principes, nous n'aurions pas aujourd'hui une patrie à nous. Le patriotisme est un devoir aussi bien pendant la guerre que pendant la paix, et il en est un plus que jamais au moment des grandes crises. Commettre une folie ou faire le mal, agir inconsidérément ou incorrectement au nom du patriotisme, n'est pas du tout du patriotisme, mais au contraire une façon de se servir de ce sentiment pour le déconsidérer. Le patriotisme est non seulement nécessaire en chaque occasion et à tout moment, mais il doit, dans chaque crise sérieuse, être
portée son paroxysme. Le devoir d'un chef est de conduire, et il est profondément regrettable qu'un homme choisi pour conduire ses concitoyens fasse preuve non seulement d'absence de patriotisme, mais encore de manque de compréhension du patriotisme au point de dire, en pleine crise, les paroles prononcées par le président Wilson au moment du crime de la Lusitania. Cette déclaration, et cette autre, faite au même moment, suivant laquelle notre pays (( serait trop fier pour combattre », donnent la clef de toute la politique suivie par le gouvernement, à la fois avant et depuis.
Cette politique a été cause que notre grande démocratie a failli à ses devoirs et à son idéal dans une terrible crise mondiale, au moment où, bien dirigée, elle eut rendu un service inestimable à toute l'humanité, et aurait pu mériter, grâce à la noblesse de son rôle, une place plus haute qu'auparavant.
Le patriotisme, bien loin d'être incompatible avec le respect du devoir envers les autres nations, est au contraire indispensable à l'accomplissement de ce devoir. Craignez Dieu, et ne craignez pas de faire votre devoir. Si les
États-Unis avaient craint Dieu, ils se seraient levés pour défendre les Belges et les Arméniens ; s'ils n'avaient pas craint de faire leur devoir, l'attaque criminelle contre la Lusitania n'aurait pas eu lieu, nos hommes et nos femmes n'auraient pas été outragés ou assassinés au Mexique. Le véritable patriotisme ne porte en lui aucun ferment de haine, mais, au contraire, un désir très vif de bonne volonté consciente vis-à-vis des autres pays, une bienveillance qui se marque par des actes et non par des paroles. Le nationalisme tel que je le comprends est un acheminement vers l'internationalisme. La paix du monde doit reposer sur la bonne volonté des nations, accompagnée de courage, de froide prévoyance, et de promptitude au sacrifice de soi-même pour défendre le système de lois internati(5nales. Aucun pays ne peut s'assurer une communauté mondiale organisée, pacifique et juste, à moins d'accepter de courir les risques que comporte cet état de choses, et de faire tous ses efforts pour établir et maintenir une telle communauté.
La nation qui, en pratique, craint Dieu est
celle qui ne lèse pas ses voisins, qui les aide autant qu'elle le peut, et qui ne promet jamais ce qu'elle n'est pas en état de tenir. Les pacifistes professionnels, officiels ou non, qui, dans les congrès pour la paix, votent des lois grotesques et se portent garants de traités impossibles à appliquer, ces pacifistes ne servent pas Dieu, mais Baal, et ne font rien de bon pour personne. Si, en outre, ces amoureux de la paix, en présence de situations comme celles de la Belgique et de l'Arménie, craignent de dénoncer et de contrarier celui qui agit mal, ils cessent d être les agents simplement passifs du diable, pour devenir ses agents actifs. Les pacifistes professionnels qui, avant la guerre, applaudissaient aux traités universels d'arbitrage et aux propositions de désarmement, ont tenu chez nous, depuis la guerre, des meetings pour la défense de la paix. Ils ont cherché à imposer, aux héros qui combattaient contre l'infamie, une paix conçue dans l'intérêt des auteurs de cette infamie. Ils n'ont pas osé dire qu'ils voulaient une paix qui rétablirait la Belgique dans ses droits. Ils n'ont pas osé dénoncer la guerre d'agression de l'Allemagne contre la Belgique.
DE PAIRE TON DEVOIR 4i
Leurs âmes étaient trop petites, leur timidité trop grande. Ils avaient même peur d'approuver la guerre de défense soutenue par les Belges. Ces pacifistes ont servi la morale, et ont montré qu'ils craignaient Dieu, exactement comme les Pharisiens lorsqu'ils prononçaient de longues prières en public, sans lever seulement le petit doigt pour alléger le fardeau des opprimés. Lorsque M. Wilson et M. Bryan ont empêché notre pays de faire son devoir vis-à-vis de la Belgique, ils nous ont fait manquer à tous nos idéals ; car ils ont agi et fait agir le gouvernement dans cet esprit d'opportunisme commercial qui refuse d'obliger les autres à moins d'y trouver un profit pécuniaire quelconque pour soimême : et un tel mélange de timidité mesquine et de bas opportunisme est particulièrement odieux du fait que ceux qui le pratiquent ont cherché à le dissimuler sous une profession de sentimentalité verbeuse et de protestations d'attachement à d'impossibles et à d'indésirables idéals. Cette faute est coutumière à la plupart de nos hommes politiques (et à pas mal de nos moralistes professionnels, laïques et cléricaux) qui dissimulent la faiblesse ou la
bassesse des actes derrière une fausse éloquence destinée à favoriser des utopies impraticables. Le vrai serviteur du peuple est celui qui prêche un idéal réalisable et qui s'y conforme luimême.
De plus, à propos de ces pacifistes qui se déclarent désireux de voir notre pays craindre Dieu, j'ajouterai que, si nous sommes incapables d'accomplir notre devoir, lefaitde craindre Dieu n'a aucune portée utile pour personne. Personne ne s'occupe de savoir si les sentiments des Chinois sont ou non contre l'injustice internationale, car, la Chine étant absolument incapable de faire son devoir, il lui est donc interdit d'assumer celui d'un autre et de protéger la justice et le droit. Les pacifistes qui cherchent à « chinaliser » les États-Unis ne nous poussent pas seulement à la ruine, mais s'efforcent de nous rendre tout à fait inaptes à aider les nations honnêtes opprimées par la puissance militaire de peu scrupuleux voisins plus forts qu'elles.
Les pacifistes professionnels, les chefs du mouvement pacifiste aux États-Unis font beaucoup de mal, surtout, en donnant aux gens bien
intentionnés, mais mal informés, une excuse convaincante pour leur manque de courage et de résolution. Ceux qui prêchent la paresse et la lâcheté sous le nom sonore de ce paix » donnent au peuple un prétexte pour cacher, aux autres et à soi-même, son impuissance à remplir un devoir peu agréable. Celui qui se lève pour défendre ses droits, ou ceux de ses semblables, montre qu'il est plein de qualités viriles : de courage, de prévoyance, d'ardeur à faire face au danger et à l'effort. L'homme moyen n'aime pas risquer la mort et endurer la fatigue ou la douleur, mais il peut être amené à faire son devoir par un chef de la bonne espèce, par un Washington ou un Lincoln, qui font appel aux plus hauts sentiments en même temps qu'aux qualités les plus nobles de son âme. Au contraire un chef, ou du moins l'homme qui en tient la place, mérite la réprobation unanime s'il se sert de sa parole pour endormir l'énergie de ses concitoyens, s'il leur assure qu'il est de leur devoir d'agir avec égoïsme, et s'il les amollit par des phrases sonnant haut mais couvrant un lâche renoncement aux devoirs durs et pénibles.
La paix n'est pas une fin, mais la loyauté en est une. Lorsque le Sauveur a vu les marchands installés dans le Temple, pas un instant il n'a hésité à rompre la paix en procédant à leur expulsion. Au lieu de maintenir la paix, comme il l'aurait fait s'il avait consenti à se tenir tranquille en présence du mal, le Sauveur s'est armé d'un faisceau de cordes et a chassé du temple tous les trafiquants. C'est uniquement le bien qui doit être la fin de nos actions humaines, la paix n'est jamais qu'un moyen en vue de cette fin ; et il y a des cas où ce n'est pas la paix, mais la guerre qui est le bon (( moyen » d'atteindre cette fin. Le triomphe du bien réussit toujours, tôt ou tard, à ramener la paix : mais il s'en faut que la paix ait poursuite nécessaire d'amener, ici-bas, le triomphe du bien.
Quant à la neutralité, on doit se souvenir qu'elle n'est jamais morale, et peut même être une forme particulièrement basse de l'immoralité. En soi elle est purement amorale, c'est-àdire ni morale ni immorale ; et parfois elle peut être sage et utile. Mais elle n'est jamais une chose dont on puisse être fier ; et parfois il
arrive que l'on ait à en être profondément honteux. Ainsi il est honteux d'être neutre entre le bien et le mal. Impartialité n'est pas synonyme de neutralité. La justice impartiale ne consiste pas à être neutre entre le bien et le mal, mais à rechercher le bon droit et, lorsqu'on Ta trouvé, à le soutenir contre le mal. Bien plus, si on tolère une première injustice, on s'expose à ce que toutes les protestations ultérieures contre des fautes nouvelles et moindres paraissent hypocrites et demeurent sans effet. Si nous avions protesté sérieusement contre la violation de la Belgique par l'Allemagne et contre le torpillage de la. Lusitania^ nous aurions pu protester ensuite contre toutes les autres infractions moins importantes faites à la loi internationale et à la morale, y compris celles qui entravent notre commerce ou n'importe quel droit des neutres. Il est certain que le fait de se contenter de pérorer et d'écrire des notes lorsque nos femmes et nos enfants sont assassinés, rend choquantes et ridicules nos réclamations ultérieures au sujet des libertés excessives que prennent les belligérants avec le commerce américain.
Les pacifistes se sont servis de toutes sortes d'arguments en faveur d'une soumission résignée à la violence internationale ; et en particulier ils ont sorti le très vieil argument fondé sur la doctrine prétendue de l'Évangile contre la guerre. D'abord, ainsi que je l'ai déjà dit, cet argument est incompatible avec la leçon que nous donna le Sauveur lorsqu'il expulsa les marchands du Temple, Et j'ajouterai même que la nécessité de se préparer à la guerre n'a jamais été exposée plus fortement que par saint Luc disant : « Celui qui n'a point d'épée doit vendre son habit pour en acheter une ». En second lieu, cet argument des pacifistes est uniquement une manifestation de cette adroite casuistique qui peut détourner dans n'importe quel sens les enseignements isolés de l'Évangile. Il est de fait que l'Évangile ne s'occupe absolument pas de la guerre. Durant la période qu'il embrasse, il n'y avait pas de guerre en Judée, et la question de la guerre ne se posait point. Les préceptes évangéliques dont se servent les pacifistes n'ont pas trait à la guerre, mais à des questions concernant des violences individuelles ou populaires, et relevant uniquement
delà police intérieure. Lorsque Ton s'adresse à des pacifistes sincères et logiques, ils reconnaissent ce fait. 11 existe, il est vrai, des écoles de pacifistes qui refusent de se servir de la police pour protéger leur personne et celle des êtres qui leur sont chers. Les individus de ce type sont au moins conséquents dans leur horreur même d'une juste guerre. Si un homme, de propos délibéré, décide qu'il ne s'indignera pas de voir sa femme frappée au visage, qu'il n'essayera pas, par la force, de sauver sa fille d'un outrage, qu'il désapprouvera Tagent de police qui intervient pour sauver un enfant enlevé par un bandit de la Main Noire, alors cet homme est logique en s'opposant àlaguerre. Naturellement, à mon avis, un pareil individu fait preuve d'une mentalité odieuse et dégradante qui le rend indigne de vivre parmi les autres hommes, car, en réalité, il ne peut subsister en ce monde que grâce à la protection à l'aide que lui accordent ses semblables en vertu d'un principe qu'il refuse lui-même d'admettre. Je maintiens donc qu'une semblable doctrine est profondément immorale et anti-patriotique. Mais, néanmoins, les hommes qui la soutien-
nenl essaient logiquement d'appliquer les principes qu'ils professent. Tandis que si MM. Bryan, Jordan. Ford, et les autres pacifistes professionnels étaient sincères lorsqu'ils refusent d'admettre toute guerre, même juste, ils devraient au nom de leurs théories désavouer l'homme qui, par la force, tente de protéger sa fille contre l'infamie, et la femme qui oppose son faible courage à la brutalité du voleur de son enfant. Tous ces Messieurs, en ce qui concerne leurs propres familles, doivent approuver l'inertie devant le vol ou la traite des blanches et désapprouver leur répression par la police ; faute de quoi ils se montrent complètement inintelligents ou font preuve de mauvaise foi lorsqu'ils condamnent la préparation nationale destinée à permettre une juste guerre, pour notre bien et pour celui des autres.
Prenons garde de confondre les mots avec les choses ! Les admirateurs du président Wilson le portent aux nues parce qu'il nous a épargné la guerre. De temps à autre l'un d'entre eux dit, inversement, qu'en aucun cas le président Wilson n'aurait pu déclarer la guerre, parce que celle-ci ne peut être déclarée que par le Con-
grès. Mais il est un fait certain, c'est que le président Wilson a déclaré la guerre à la fois lorsqu'il s'agissait d'Haïti et du Mexique.
Cela est affaire de faits et non de mots. Lorsque nos armées attaquent le port principal d'un pays étranger, comme nous ra\ons fait dans les deux cas susdits, et s'en emparent par la force, après des conflits dans lesquels des centaines des nôtres et de nos adversaires sont tués et blessés, il s'agit là sûrement d'un acte de guerre. Il peut arriver qu'un conflit armé comme celui que M. Wilson eut la vigueur d'engager contre la petite île d'Haïti (car M. Wilson n'a pas peur d'Haïti), se termine par un grand succès ; il arrive aussi qu'elle soit moins brillante, comme la petite expédition de M. Wilson à Mexico. Mais l'une et l'autre ont été des guerres, et chacune fut déclarée sans aucune intervention de Congrès. M. Wilson a envoyé la flotte à Vera-Cruz, et a voulu qu'on rendît les honneurs au drapeau américain. Les hommes portant l'uniforme des États-Unis qui ont eu à transmettre cet ordre ont été décimés, non sans avoir également fait beaucoup de victimes. M. Wilson, alors, s'est désisté et a
retiré nos forces sans atteindre l'objet qu'il avait en vue. Sa petite guerre a été une guerre honteuse, et il Ta perdue : mais, sans aucun doute, c'était une guerre.
Quelques-uns de ses défenseurs font remarquer, il est vrai, que malgré son échec dans l'objet avoué de la guerre, il a réussi tout au moins dans lobjet inavoué qui consistait à chasser Huerta au profit de Villa. Cela est naturellement l'aveu que leur propre affirmation en faveur de M. Wilson est fausse, suivant laquelle il aurait maintenu la paix dans le pays ; et, au contraire, cela prouve qu'il Ta livré à la guerre, non pas pour le bien public, mais pour sa satisfaction personnelle. Affirmation qui est, naturellement, en contradiction absolue avec les propres prétentions de M. Wilson, quand celui-ci nous déclare n'être pas intervenu à Mexico. Et ainsi les admirateurs de M. Wilson se trouvent prendre étrangement sa défense en criant à tue-tête que ses assertions sont fausses.
En fait, dans ce cas, ils ont raison. M. Wilson est plus d'une fois intervenu pour faire la guerre au Mexique. Mais jamais il ne l'a fait pour assurer la sécurité des Américains et
autres étrangers. Jamais non plus il ne Ta fait pour assurer le triomphe de la justice et de la paix parmi les Mexicains eux-mêmes. 11 Ta fait uniquement dans l'intérêt de quelque chef de bandits qui lui plaisait à ce moment-là, afin de nuire à un autre chef de bandits qui avait eu, pourTinstant, le malheur de lui déplaire. Dans de telles circonstances, sa méthode d'action et sa manière de défendre cette action ont été dignes d'un rhéteur byzantin, mais non pas d'un homme d'État américain, fidèle aux traditions de Washington et de Lincoln et héritier de la gloire des soldats de Grant et de Lee.
M. Wilson aété nommé président au moment où la nation avait instamment besoin de faire preuve d'énergie et d'activité. Or, il n'a été actif qu'en paroles. Un ami, m'écrivant la dernière veille de Noël, me faisait remarquer qu'il venait justement de trouver dans Cymbeline^ de Shakespeare, un passage qui pouvait s'appliquer à notre président actuel :
Je t'en prie, arrête, et cesse de jouer, en vaines paroles de courtisane, avec des choses aussi sérieuses !
La paix n'est pas une question de mots, mais de faits. Si plusieurs crimes sont commis dans
une ville, et si la police n'est pas assez forte pour oser en faire mention officiellement, cela n'empêche pas que les crimes aient été commis et que la vie humaine soit peu sûre dans cette ville. Il en est absolument de même pour les crimes internationaux : là encore, il n'importe aucunement de savoir si les gouvernants responsables, dans les nations dont les citoyens ont perdula vie, reconnaissent ou ne reconnaissent que ces nations sont en guerre. Depuis trois ans nous sommes théoriquement en paix. Mais pendant ces mêmes trois années nous avons perdu, du fait des Mexicains, des Allemands, des Autrichiens, et des Haïtiens, un plus grand nombre de nos compatriotes que pendant toute notre dernière guerre contre l'Espagne. Il est vrai que les citoyens américains tués pendant ces trois années passées étaient pour la plupart des non-combattants, y compris des femmes et des enfants, encore que beaucoup d'hommes portant l'uniforme national aient également été massacrés, et quelques-uns même sur le sol américain. Mais le fait que des femmes et des enfants sont tués à la place d'hommes forts portant Tuniforme militaire, ce
fait augmente l'horreur plutôt qu'il ne la diminue. Nous avons eu, je le répète, beaucoup plus de citoyens assassinés sur notre propre sol durant cette prétendue période de paix, par les bons soins des émissaires de gouvernements étrangers et de leurs bombes, beaucoup plus de propriétés américaines détruites, que pendant notre guerre ouverte avec TEspagne. Et quant à ce qui est de la fâcheuse timidité de M. Wilson, aucun bénéfice quelconque pour nous ou pour l'humanité en général n'est venu compenser ces pertes de vies humaines et cette destruction des propriétés, au cours des trois dernières années, tandis que la courte guerre hispano-américaine a valu d'incalculables profits à Cuba, à Porto-Rico, et aux îles Philippines, comme aussi à nous-mêmes.
11 y aura un an, le 12 février prochain, que l'Allemagne fut avertie que, si un seul Américain était tué, TEmpire germanique en serait rendu responsable. Or, durant ces mêmes onze mois, les navires de commerce coulés par les sous-marins allemands ou autrichiens, au mépris de nos avertissements, ont été entre autres : le Falaba, la Lusitania^ Y Ysaka^ la
Ville-de-la-Ciotat, et le Persia. Ces navires étaient les uns anglais, les autres italiens, japonais, ou français, mais des centaines d'Américains se trouvaient parmi les passagers, et une grande quantité d'entre eux, parmi lesquels des femmes et des enfants, ont perdu la vie. Le nombre total des personnes morles à bord de ces navires, depuis mars 1915, atteint de 2.000 à 2.100. Cette campagne a été une campagne de meurtre sur une échelle beaucoup plus vaste que n'importe laquelle des campagnes menées jadis par les pirates de l'Océan Indien ou du continent espagnol. A Fheure actuelle, le total des morts de non-combattants, y compris les femmes et les enfants, dépasse de beaucoup celui des pertes subies, au cours des batailles navales de 1812, par des Américains et des Anglais réunis. Ce total est presque le double de celui des pertes totales de la marine anglaise dans les trois grandes victoires de Nelson : la bataille de Trafalgar, la bataille du Nil, et celle de la Baltique. 11 est très supérieur au nombre des morts de la marine de l'Union, et même de l'Union et de la Confédération réunies, durant notre guerre civile. Notre pays a
obtenu ce beau résultat eu demeurant « pacifique » durant l'année dernière, tandis que de paisibles paquebots, sur lesquels des citoyens américains voyageaient, perdaient plus de monde que notre marine pendant les guerres passées. S'il se trouve un individu satisfait malgré tout, pour la seule raison que cet état de choses s'est appelé une « paix » et non une (( guerre », cet individu ne mérite pas que l'on discute avec lui ; car il demeure dans un monde fait de fictions et de mirages. J'ajouterai en passant qu'une autre conséquence de notre conduite a été de nous attirer le mépris et la dérision des autres nations, à cause de la manière dont le meurtre de centaines d'Américains en temps de paix a échoué à nous tirer de notre inertie. Le sénateur des États-Unis, le gouverneur d'un des États, ou n'importe quel représentant public acceptant la thèse d'après laquelle nos concitoyens ne devaient pas, d'après les conventions légales, voyager sur ces susdits bateaux, de telle manière que, nous n'avions pas à nous émouvoir officiellement de leur mort, cet homme-là garde une attitude absolument aussi vile et aussi lâche (je me sers de
ces mots dans leur sens le plus précis) que si, sa femme ayant été frappée au visage dans la rue, il se bornait à lui défendre de sortir désormais de sa maison.
Notre conduite à l'égard des nations étrangères a été un mélange de soumission honteuse devant la violence et de reniement égoïste de la parole donnée et des devoirs qu'elle implique. L'article 6 de la Constitution porte que « les traités sont la Loi Suprême de la nation ». Or, la Convention de la Haye a été un traité de cet ordre. Elle contenait la garantie que l'Allemagne ne violerait pas la neutralité des nations neutres, spécialement celle de la Belgique, et garantissait aussi que, en cas d'attaque, la Belgique prendrait les armes pour résister à la violation de sa neutralité. L'Allemagne a donc manqué à sa promesse solennelle qu'elle nous avait donnée, et a outragé la « loi suprême de notre nation » ; la Belgique, au contraire, a satisfait aux engagements qu'elle avait pris envers les États-Unis, l'Allemagne, la France, et la Russie. Quant à nous, nous avons éludé notre devoir en n'agissant pas, en ne protestant même pas, contre le crime, en lais-
sant violer un traité que nous avons proclamé la « loi suprême » de notre nation, et en annonçant, par l'organe de notre Président, que c( nous resterons neutres, en pensée aussi bien qu'en actes, » entre l'oppresseur et l'opprimé. Nous avons été également coupables dans notre inertie à préparer notre propre défense militaire. Notre premier devoir est, en effet, de nous préparer ainsi de la façon la plus énergique, et de payer le prix nécessaire pour cette préparation. Il y a sept ans, nous étions, relativement à la situation du reste du monde, beaucoup mieux préparés que nous ne l'avions jamais été auparavant dans notre histoire. Notre marine, par son importance et son efficacité, était la seconde du monde. Les îles Philippines avaient été pacifiées, l'ordre et la paix régnaient à Mexico, et la Convention de la Haye, dont on pouvait croire qu'elle serait respectée et déclarée obligatoire par des nations amies de la paix et soucieuses d'obéir aux lois, aurait pu réglementer la conduite de la guerre, circonscrire ses limites, et réduire au minimum ses chances d'avènement. Dans de telles conditions, notre armée régulière se trouvait très
suffisante (pourvu seulement que l'on eût continué à augmenter son importance de la même façon qu'on Tavait fait pendant les années précédentes), car notre marine était alors notre principale ligne de défense.
Lorsque j'étais Président, j'eus Foccasion d'atlirer Tattention du Congrès sur le système suisse du service militaire obligatoire, qui me semblait pouvoir servir de modèle aussi bien à nous qu'aux autres démocraties ; mais, à ce moment, la situation ne paraissait pas justifier la moindre alarme au point de vue militaire. Tandis que ce qui s'est produit depuis un an et demi a forcé tout homme clairvoyant et raisonnable à admettre que nous vivions désormais dans un monde nouveau. Or, pendant ce temps, nous avons laissé notre marine déchoir à un degré honteux et alarmant ; nous avons montré par notre conduite, lors de la violation des Conventions de la Haye, que de tels traités sont tout à fait sans valeur, puisqu'ils n'offrent pas la plus petite sauvegarde contre une agression. Et, par-dessus tout, l'immense champ d'action et Téchelle gigantesque des opérations militaires actuelles nous montrent que nous
avons besoin d'une préparation plus forte qu'aucun homme d'Etat américain n'a pu la rêver jusqu'ici.
Il y a dix-huit mois que la grande guerre a commencé. Lorsque nous avons vu des forces aussi puissantes se déchaîner, et lorsqu'il nous a été démontré que les traités établis en vue d'assurer la protection des nations et d'atténuer les horreurs n'étaient que des « chiffons de papier », nous n'avons pas eu besoin de beaucoup de prescience ni d'un grand sens politique pour comprendre qu'il nous fallait, à tout prix, préparer en hâte notre propre défense, et cela sur une échelle appropriée à la situation. Or, il est arrivé en outre que des hommes, des femmes, des enfants de notre pays ont été massacrés, de nombreuses fois, par les Allemands et les Mexicains ; et voici que nous avons accepté lâchement tous ces outrages que l'Allemagne et le Mexique portaientà nos droits! C'est là une chose qu'aucune nation ne saurait faire sans abdiquer tout respect d'elle-même et sans encourir le mépris du reste de l'humanité. Pourtant rien n'a été tenté pendant ces dix-huit mois. Quatre mois après le début de
la guerre, le Président, dans son message au Congrès, s'est ouvertement déclaré contre toute préparation militaire du genre qu'il fallait. A l'heure actuelle, notre force ne s'est pas augmentée d'un soldat ni d'un marin, d'un canon ni d'un bateau, parce que, durant ces derniers temps, rien n'a été essayé pour faire face à l'effroyable catastrophe mondiale. A la fin, toutefois, le sentiment populaire a parlé si haut que le Président a dû lui faire Thonneur de se proclamer partisan d'une sorte de demi-préparation inefficace et tardive. Mais, même à présent encore, rien de sérieux n'a été fait. On se contente toujours de vagues projets, et aucun signe n'indique qu'on comprenne la nécessité et l'urgence d'une décision immédiate. Les neuf dixièmes de la vraie sagesse consistent à êlre sage en temps nécessaire. Jamais encore, dans l'histoire de notre pays, on n'a vu une crise de folie aussi grave et persistante s'emparer d'une collectivité et la pousser, en face de l'immense débâcle des nations, à attendre dix-huit mois avant de faire un semblant d'effort, — effort totalement inefficace et insuffisant, d'ailleurs — pour se protéger du désastre.
Si le Président Wilson avait montré le patriotisme désintéressé, le courage et la prévoyance indispensables exigés par cette crise formidable, je l'aurais soutenu avec un enthousiasme sincère. Mais son action, ou plutôt son inaction, a été telle que j'ai bien conscience, en les combattant, de remplir un devoir de patriotisme. Aucun homme ne peut soutenirM. Wilson sans faillir à tout idéal de devoir national et d'humanité internationale. Personne ne peut le soutenir sans être en opposition avec le vrai, le grand américanisme. Il est impossible, si l'on soutient M. Wilson, d'être partisan d'une sérieuse préparation militaire. Aucun homme ne peut soutenir M. Wilson sans, en même temps, soutenir une politique d'inertie criminelle à l'égard de la marine et de l'armée des Etats-Unis, une politique de renoncement au devoir des États-Unis envers les nations faibles et maltraitées, une politique d'abandon de nos propres droits légitimes quand nous sommes nous-mêmes victimes de nations puissantes et sans scrupules.
J'ai bien profondément regretté d'avoir à me trouver séparé d'un grand nombre d'amis
allemands qui ont estimé que j'avais été injuste pour FAllemagne. J'ai éprouvé aussi beaucoup de peine de voir que ma situation demeurait incomprise, dénaturée, et blâmée par beaucoup de mes compatriotes auxquels je m'étais autrefois attaché, mais qui se sont laissés aveugler par leur culte pour l'Allemagne, — d'où euxmêmes ou leurs ancêtres étaient originaires, — touchant leurs devoirs envers les États-Unis et rhumanité en général. Je tiens à dire ici nettement que cette attitude n'a été adoptée que par une minorité d'Américains de naissance ou de descendance allemande. Parmi mes plus fidèles amis, beaucoup, malgré leur origine germanique, sont des citoyens américains, et rien d'autre. Ainsi que je l'ai dit ailleurs, je pourrais former un cabinet où tous, depuis le président jusqu'au dernier membre, seraient, quoique de sang allemand, des Américains et rien que des Américains, un cabinet que moimême ou n'importe qui ayant mes idées, pourrait suivre avec une absolue confiance dans les circonstances actuelles ou dans toute autre crise analogue.
L'élément allemand a largement collaboré à
notre vie nationale, et peut encore faire beaucoup en musique, en littérature, en art, en solide organisation sociale.
Au cours de la plus terrible de nos crises nationales, la Guerre Civile, les citoyens d'origine allemande récente se sont montrés, dans l'ensemble, plus attachés au grandidéal d'union et de liberté que maints citoyens de la vieille souche révolutionnaire. Je suis moi-même d'origine à moitié allemande. Je crois que ce pays-ci a plus à apprendre de l'Allemagne que de n'importe quelle autre nation. Mais, avant tout, nous devons être tous unis, sans nous occuper de nos diverses origines, nous considérant tous comme Américains et rien d'autre.
Quant à ces Germano-Américains qui m'attaquent dans ce conflit parce qu'ils ne sont, au fond, que des Allemands importés chez nous, hostiles à notre pays et aux devoirs envers l'humanité, leur attitude à mon égard ne m'afflige nullement; mais je ne saurais trop désapprouver celle qu'ils adoptent vis-à-vis de notre pays. Je lutte pour Faméricanisme le plus noble, le plus vrai; je ne demande pas comme une faveur, mais je réclame comme un
droit l'aide de tout bon citoyen américain, qu'il soit né n'importe où, et quelles que soient ses croyances et son origine. Les concours et Fapprobation que je ne demande pas pour moimême, je les exige pour les doctrines de grand américanisme que je défends.j
Lorsqu'il y a environ quatorze mois, j'ai publié, sous le titre de Y Amérique et la Guerre^ un petit livre contenant ce que j'avais écrit et ce que j'avais dit publiquement pendant les premiers mois de la guerre, j'affirmais déjà en substance la même thèse que je défends aujourd'hui. Mais combien la légitimité de cette thèse a de quoi nous apparaître aujourd'hui plus manifeste qu'alors !
A cette époque, l'Allemagne avait péché contre la civilisation par sa conduite envers la Belgique et par sa manière de faire la guerre, si bien que j'estimais de notre devoir de faire le nécessaire pour montrer que notre nation était du côté du droit contre l'injustice, même lorsque cette dernière triomphait. Mais ce même devoir est beaucoup plus fort aujourd'hui. Depuis bien des mois, l'Allemagne a engagé contre nous une double guerre, menée
sur mer par des agents autorisés et menée dans notre pays, contre nos usines de munitions, par des hommes qu on a pu prouver être agents directs ou indirects de l'Allemagne. Et tout ce que je dis de l'Allemagne se rapporte aussi à TAutriche, qui est devenue l'instrument docile de Tambition et de la violence allemandes.
Je ne prêche l'antipathie contre aucune nation. Je n'éprouve pas seulement du respect, mais aussi de l'admiration pour le peuple allemand. Je trouve que son activité pratique, son patriotisme, et son endurance sont pour nous une leçon significative. Je crois que ce peuple s'est laissé entraîner malgré lui par son gouvernement à des procédés qui, s'il y persiste, feront de l'Allemagne l'ennemie permanente de toutes les nations libres, de l'humanité, et de la civilisation elle-même. Mais je pense que, tôt ou tard , ce peuple retrouvera sa raison et forcera son gouvernement à marcher plus droit. Je continuerai à entretenir des sentiments amicaux pour les Allemands comme individus, et aussi pour l'Allemagne collectivement, dès que la collectivité aura repris conscience de ses devoirs. Aucune nation n'est constamment à
l'abri de l'erreur. Notre pays lui-même, depuis qu'il est devenu une nation, s'est conduit, dans certains cas, de façon à encourir le blâme de riiumanité. A propos de Tesclavage, en particulier, ses errements ont persisté pendant bien des années. Pendant la même période l'Angleterre, la France et la Russie, ont aussi, chacune à un moment donné, mérité notre réprobation ; à certaines époques de notre histoire, pendant les guerres de Napoléon, par exemple, et au cours de notre guerre civile, l'attitude des classes dirigeantes, en Angleterre aussi bien qu'en France, s'est montrée hostile à notre pays. En 1898, l'Allemagne et toute l'Europe continentale se sont prononcées contre nous, tandis que l'Angleterre seule nous soutenait. Pendant la Révolution américaine, la France fut notre unique amie, et, pendant la guerre civile, la Russie, seule entre toutes les nations européennes, fit preuve de sympathie à notre égard.
Lorsque, en tant que nation, nous nous sommes faits les champions de l'esclavage, nous méritions d'être condamnés. Mais finalement nous nous sommes rachetés, et avons
prouvé par nos actes ce que nous valions réellement; de même lorsque nous avons combattu pour la liberté à Cuba, aux Philippines, à Panama, nous méritions des éloges. En 1878, nous avions raison de soutenir la Russie et la Bulgarie contre la Turquie et TAngleterre. Pour les mêmes motifs exactement, nous devons, à l'heure actuelle nous ranger aux côtés de la Russie, de l'Angleterre, et de la Serbie contre la Turquie et la Bulgarie. 11 y a un siècle, les sympathies de l'humanité devaient aller à FAllemagne de Koerner et d'Andréas Hofer contre la France conquérante; aujourd'hui, au contraire, nous devons soutenir les patriotes belges et français contre l'Allemagne des Hohenzollern. Etre contre l'Angleterre aujourd'hui, simplement parce qu'en 1776 nous la combattions, serait aussi fou et aussi ridicule que de tenir encore rigueur à l'Allemagne des bandes de mercenaires germaniques qui, durant la même guerre, furent amenées chez nous pour nous anéantir. Je n'ai certes jamais hésité, et en ce moment moins que jamais, à condamner mes compatriotes lorsqu'ils agissent mal. Je ferais de même si l'Angleterre, la France ou
la Russie devaient, dans l'avenir, se conduire de la manière dont se conduit à présent l'Allemagne.
Abraham Lincoln, avec ses vues larges et son bon sens familier et sublil, a exposé une doctrine aussi vraie pour les hommes que pour les nations, lorsqu'il a dit : « Soyez avec celui qui est juste ! Demeurez avec lui tant qu'il est du côté de la vérité, et séparez-vous de lui quand il fait mal ! Être infidèle à ce principe sous prétexte de sympathies ou d'affinités, c'est se montrer indigne d'être un homme, d'être un Américain. » Durant les événements actuels, c'est l'Allemagne qui a offensé la civilisation et l'humanité, quelquefois, et dans des cas très graves, à nos propres dépens. Ce sont les Alliés, au contraire, qui combattent pour les principes énoncés par Abraham Lincoln dans son discours de Gettysburg. Or, pendant qu'ils se faisaient tuer pour le droit etla liberté, nous nous sommes tenus à l'écart, en tant que nation, et, bien loin de soutenir ceux qui avaient raison, contre ceux qui avaient tort, nous n'avons même pas osé élever la voix.
A ceux qui, il y a cinquante ans, réclamaient
à grands cris une paix de lâches, sans pensera la justice et au bon droit, le même Lincoln répondait d'une façon qui s'adapte également aux événements actuels. Il a dit : « Notre ligne de conduite est simple et inflexible. Elle ne peut être soutenue que par la guerre, et terminée que par la victoire. Nous avons accepté la guerre plutôt que de laisser périr la nation. Sans haine pour personne, avec de la charité pour tous ; fermement rangés du côté du bon droit, efforçons-nous de mener à bonne fin l'œuvre commencée, et faisons le nécessaire pour obtenir une paix juste et durable parmi les nations ! »
Certes, en changeant seulement quelques mots, tout ce qu'a dit Lincoln peut se rapporter à la guerre que les Alliés affrontent au nom de la liberté paisible et du libre gouvernement autonome des peuples. Ils l'ont acceptée, cette guerre^ plutôt que de laisser périr les nations libres de l'Europe. Ils s'efforcent de mener à bonne fin le travail qu'ils ont commencé et d'arriver à une paix juste et durable qui redressera les erreurs et assurerala liberté des nations assaillies.
Nous, Américains, devonsrendre aux grandes
vérités énoncées par Lincoln un hommage venu du cœur et non des lèvres seules. Or, dans cette crise, je soutiens que nous avons manqué à notre devoir vis-à-vis de la Belgique et de l'Arménie, comme aussi à notre devoir vis-à-vis de nous-mêmes. Tandis que les Alliés agissent selon les principes d'Abraham Lincoln, les maîtres dirigeants de l'Allemagne ont mené sur rOcéan une campagne qui a abouti à l'assassinat en masse, d'hommes, de femmes, et d'enfants américains, en même temps que sur notre territoire ils menaient, avec des torches et des bombes, une autre campagne, dirigée contre notre industrie.
11 est étrange de constater que, parmi mes compatriotes, on rencontre des pacifistes professionnels assez fous pour applaudir à une « paix » obtenue en laissant triompher ces pratiques criminelles. Et non moins significative est l'attitude des dirigeants allemands qui, au moment même où ils forcent le peuple belge à fabriquer des munitions destinées à ses bourreaux, protestent contre les États-Unis qui produisent des engins analogues afin d'approvisionner les libérateurs de la Belgique opprimée.
Il est toujours malaisé d'obtenir qu'une démocratie se prémunisse à l'avance contre des dangers dont la réalité n'est aperçue que d'un petit nombre d'esprits clairvoyants. En France même il y avait, hier encore, une foule d'hommesqui, avec les meilleures intentions du monde, ne découvraient pas la menace suspendue au-dessus de leur patrie, et s'opposaient, eux aussi, à la (( préparation » d'une guerre prochaine. Mais aujourd'hui ces hommes essayent de toutes leurs forces de réparer leur ancienne erreur, — qui déjà, au reste, leur a coûté un douloureux tribut de larmes et de sang. Devant la leçon cruelle de l'invasion^ la France a déployé un héroïsme et une élévation d'âme que Jeanne d'iVrc ellemême n'avait point dépassés. Depuis le premier mois de la guerre, ce pays a fait tout ce qui se trouvait être humainementpossible. L'union profonde des cœurs français, leur résolution calme et forte, l'esprit de sacrifice témoigné par la masse entière du peuple, — soldats et civils, hommes et femmes, — tout cela est d'un niveau moral supérieur. L'âme de la France, à cette heure, nous apparaît purifiée de la moindre scorie ; elle brûle pareille à une claire flamme
sur un trépied sacré. Et comme les Français se trouvent être une race généreuse non moins que vaillante, il faut voir avec quelle noble gratitude ils reconnaissent TefTort tenté, à leurs côtés, par les deux autres grands peuples qui partagent avec eux le fardeau de la lutte, en y apportant le même élan de cœur.
Les souffrances de la Russie ont été cruelles, mais on ne saurait assez admirer sa ténacité prodigieuse et sa résistance. Elle est puissante, et elle contient des possibilités si vastes qu'il est presque impossible de les apprécier. Mais surtout le peuple russe comprend que cette guerre est sa guerre. La partie qui se joue dans le monde est formidable, mais le rôle qu'yjoue la Russie est destiné à grandir encore, comme aussi notre tribut d'admiration et de gratitude envers elle.
La marine anglaise fut mobilisée avec une rapidité et une efficacité aussi grandes que celles qui ont signalé la mobilisation de l'armée allemande. Elle a chassé de tous les océans les navires de guerre et les bateaux marchands allemands, à part quelques sous-marins ; et elle a conservé la maîtrise des mers non seulement
pour l'Angleterre elle-même, mais encore pour la France et pour la Russie. Il n'y a jamais eu, dans toute l'histoire, un exploit naval aussi gigantesque que l'exploit accompli par les marins anglais au cours des dix-huit derniers mois. Tout d'abord on ne croyait pas que l'Angleterre agirait avec tant d'énergie sur le continent, et bien que ses fils les plus sages désirassent ardemment qu'elle fût prête à faire tout ce qui était en son pouvoir, ce désir ne représentait, après tout, qu'une conscience très haute du devoir de l'Angleterre envers elle-même. Or voici que, vis-à-vis de ses Alliés aussi, elle a plus que tenu ses promesses. Elle a donné à la Russie une assistance financière qu'elle seule pouvait lui donner ; son effort monétaire n'a pas son pareil dans toute l'histoire. Il y a dix-huit mois, aucun Français n'aurait supposé que, si la guerre était déclarée, l'Angleterre débarquerait plus de 200.000 hommes en France. Or, elle en a déjà débarqué un million, et elle entraîne et arme encore plus du double de ce chiffre. Ses soldats ont fait héroïquement leur devoir; ils ont gagné l'estime universelle dans les champs de l'horreur et de la gloire, ils ont
montré le même mordant, la même valeur obstinée que les armées françaises et russes. Les femmes anglaises travaillent avec autant de courage et d'esprit de sacrifice que les femmes françaises. Les hommes de toutes classes sont accourus s'enrôler dans l'armée. Au delà des mers, les États libres du Canada, de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande, du sud de l'Afrique et de rinde, ont fait preuve d'une fidélité admirable; ils ont envoyé leurs fils, des confins de la terre, combattre pour la liberté et la civilisation. Le Canada — dont je puis parler en connaissance de cause, — s'est élevé avec un héroïsme souriant au niveau des plus hautes exigences de l'heure. De grands jours sont venus pour lui, et il saura rester à leur hauteur.
Mais, cela dit, laissez-moi faire remarquer (uniquement pour l'instruction de mon propre peuple) que, la marine mise à part, l'action anglaise a été beaucoup moins efficace qu'elle aurait pu l'être si elle avait donné toute sa force pendant ces dix-huit mois de guerre. Et ceci parce qu'elle n'était pas préparée d'avance, parce qu'elle n'avait pas accepté les sages avis
de lord Roberts ! Si tous ses fils avaient été entraînés suivant le système du service obligatoire, et s'il avait été clairement entendu qu'en temps de guerre les profits faits indûment par des capitalistes ne seraient pas plus tolérés que les grèves d'ouvriers, — car « service obligatoire )) veut dire que chaque homme doit servir la collectivité, et non pas soi-même, — la Belgique n'aurait pas été envahie, et on aurait évité une guerre désastreuse et interminable. Le service obligatoire, en temps de paix, peut parfois empêcher la guerre, et, si elle éclate, prévenir le gaspillage inévitable, les effroyables effusions de sang et l'échec final. Que les États-Unis retiennent cette leçon ! Inaugurons un système d'entraînement obligatoire, et inculquons à nos fils un patriotisme intense, s'adressant uniquement aux Etats-Unis! Que notre américanisme soit le vrai, le grand américanisme, et n'en tolérons pas d'autre ! Préparons-nous durant la paix à la justice dans les relations internationales, et à l'action prompte si la guerre éclate ! C'est seulement à ce prix que nous obtiendrons une paix qui vaille d'être possédée.
Que notre nation craigne Dieu, et ne craigne pas de faire son devoir! Qu'elle dédaigne de mal agir envers le puissant comme envers le faible I Qu'elle exerce sa patience et sa charité envers tous les peuples, et cependant, à n'importe quel prix, qu'elle combatte sans crainte pour le bon droit, lorsqu'il sera menacé ! De plus, souvenons-nous que le seul moyen de combattre victorieusement le mal est de lui opposer le droit! Une guerre injuste ou futile est odieuse. Mais il y a des choses pires encore. Il est fou de faire des ligues pour la paix du monde, si nous ne savons pas, d'abord, placer notre honneur et notre devoir au-dessus de notre salut, envisager d'une àme égale la bonne et la mauvaise fortune, et préférer tout endurer plutôt que de faillir à nos obligations.
La seule espèce de paix qui vaille la peine d'être obtenue est basée sur le bon droit et la justice. Pour être utile aux autres, une nation doit être forte et vaillante, et, pour qu'une politique internationale ait quelque valeur, il faut que ceux qui la préconisent soient assez convaincus de son excellence pour être prêts à la soutenir par les armes. La doctrine de Monroe
vaut ce que vaut notre marine américaine, mais pas davantage. Une nation est méprisable si elle refuse de combattre pour sa propre défense. Une nation n'est tout à fait admirable que si elle consent à lutter désespérément pour un grand idéal, sans le moindre souci d'intérêt matériel.
Et préparons-nous aussi non seulement au point de vue militaire, mais encore au point de vue social et industriel ! Pour que nous soient possibles de solides relations d'amitié avec les autres nations, il est nécessaire que Funion et la concorde régnent, d'abord, dans nos propres rangs. Exigeons donc l'américanisation profonde des nouveaux arrivants dans notre pays, et exigeons également notre propre américanisation ! Que chacun se dévoue à l'intérêt commun pendant la paix comme pendant la guerre, et, par une forte préparation d ame et d'esprit, se tienne prêt à répondre aux agressions possibles venues du dehors !
Nous sommes les citoyens d'une puissante République qui a pour tâche de servir Dieu en se vouant au service des hommes d'ici-bas. Nous sommes les héritiers du grand héritage légué