‹ Le Devoir de l'Amérique en face de la guerre--Chapitre 3 sur 12 · LA PUISSANCE MILITAIRE · texte numérisé non relu

LA PUISSANCE MILITAIRE

COiNDITION INDISPENSABLE DU MAINTIEN

En décembre dernier, on me demanda de répondre à l'enquête entreprise par le Congrès Sociologique américain « touchant les effets de la guerre et du militarisme sur les valeurs sociales ». Dans ma réponse, je fis remarquer que, si une nation sans scrupules, guerrière et militariste, n'est pas tenue en échec par la force militaire d'une autre nation, cette dernière se trouvera dispensée de toute réflexion concernant l'emploi de ses « valeurs sociales et morales », attendu qu'il ne lui sera plus possible d'en faire absolument aucun emploi. Jusqu'à ce que cette opinion soit tout à fait acceptée, et jusqu'au moment où la préparation nationale sera jugée indispensable par les nations amies de la justice, il est complète-

ment inutile de débattre solennellement des questions comme celle que me posait le Congrès Sociologique. Il me paraît positivement comique de continuer à ne pas voir, avec l'exemple delà Belgique sous nos yeux, que le vrai problème, pour les nations pacifiques, n'est pas de se demander l'influence pouvant être exercée sur ces « valeurs sociales et morales » par l'esprit militaire, mais bien de se demander ce que deviendront ces « valeurs » dans une nation qui n'est pas en état de résister à l'esprit militaire d'un voisin sans scrupules. La Belgique, en effet, avait un sens très poussé du « prix de la vie humaine », « du besoin de songer au bien-être des enfants » et « de la conservation des ressources humaines » : il y avait beaucoup de (( sollicitude » , de la part des Belges des hautes classes de la société, pour le reste de la masse, une grande préoccupation de l'éducation populaire, un c( grand respect pour la personnalité et pour le droit des gens ». Mais toutes ces « valeurs sociales » n'ont existé en Belgique que jusqu'à la fin dejuiilet 1914 : aujourd'hui il n'en demeure plus aucun vestige. Les discuter maintenant, étant donnée la situation actuelle de la

Belgique, est un pur bavardage, pour la seule raison que, le 4 août 1914, cette nation n'avait pas préparé ses forces militaires de façon à pouvoir placer à ses frontières au moins un demimillion d'hommes complètement armés et entraînés. De même, la question de la réforme intérieure de la Chine est subordonnée, en ce moment, au fait de savoir si une Chine quelconque survivra pour pouvoir être réformée. En ce moment les Arméniens qui, pendant des siècles, ont assidûment évité le militarisme et la guerre, subissent un sort plus terrible, si cela se peut, que celui des Belges ; et ils le subissent précisément parce qu'ils se sont montrés pacifiques alors que leurs voisins, les Turcs, ont été uniquement militaristes. Ils n'ont plus chez eux aucun vestige de « valeurs sociales » pouvant être affectées par le militarisme ou par quoi que ce soit d'autre.

11 y a des gens pleins de bonne volonté, mais complètement incapables de s'assimiler les leçons de l'histoire, et même de comprendre ce qui s'est passé sous leurs propres yeux depuis un an ou deux; ces gens-là aspirent à transformernotre pays en une Chine occidentale, une

Chine du genre de celle que chaque Chinois intelligent désire présentement abolir. Et il y a maints politiciens, beaucoup moins bien intentionnés, qui trouvent leur profit à exploiter ce désir, commun à la plupart des hommes, de vivre doucement et facilement, en évitant le risque et l'effort. Les timides et les paresseux, les hommes possédés par l'amour de l'argent ou endormis dans le bien-être et le luxe, et, en général, tous les gens mous ou indolents, saluent naturellement avec joie ceux qui leur fournissent des raisons retentissantes pouvant cacher leur répugnance à courir des risques, à se fatiguer ou à souffrir. Enfin, les philanthropes sentimentaux, pour qui penser est une forme détestable d'exercice mental, sont les champions enthousiastes de cette disposition d'esprit. Ces hommes et ces femmes sont enchantés d'approuver publiquement toute doctrine revêtue d'un nom sonore, pourvu que jamais il ne leur soit demandé de payer, si peu que ce soit, de leurs propres personnes afin de défendre ces belles doctrines. Je me demande môme si, tout compte fait, ils ne forment pas un type national pire, encore plus indésirable, que celui des criminels

de droit commun, car beaucoup de ces derniers ont, au moins, en eux un élément de force qui, s'il était bien dirigé, pourrait être utilisé à bonnes fins.

Or, il faut sans doute perdre tout espoir de prouver à la majorité de ces gens-là que leurs théories ne sont pas seulement méprisables, à cause de la paresse qu'elles supposent, mais aussi funestes et déplorables au point de vue même de leurs propres intérêts, ainsi que le démontre le sort actuel de l'Arménie et de la Chine. Mais je crois que, si l'on rend la vérité évidente à la masse de notre peuple, elle consentira à faire son devoir, même si ce devoir est désagréable et dur. Et, de plus, je suis persuadé que cette masse nationale est parfaitement capable de sacrifier ses intérêts immédiats à l'intérêt permanent de la nation entière.

Pour arriver à convaincre ces innombrables Américains, la première chose à faire est de leur expliquer que la guerre et le militarisme sont des termes dont la valeur dépend uniquement du sens dans lequel on les prend. Et, secondement, il faut leur mettre en lumière qu'il y a une réelle analogie entre l'emploi de la force

dans les affaires internationales et dans les affaires purement individuelles.

En premier lieu, il s'agit de définir les mots. Or, une guerre peut être définie : un recours à la violence entre des nations, analogue à l'emploi de la violence entre des individus d'une même nation. Lorsque ce fait sera clairement compris, le citoyen ordinaire ne fera plus les confusions dont il souffre actuellement pour la seule raison qu'il croit la guerre mauvaise en elle-même. La guerre, comme la paix, n'est en soi-même qu'un moyen pour une fin. Qu'une guerre soit juste ou non, cela dépend uniquement de la lin pour laquelle elle est engagée et de l'esprit qu'on y apporte. Ici, l'analogie avec ce qui a lieu dans la vie individuelle est complète. L'acte de force ou de violence par lequel un homme en attaque un autre peut recevoir comme exemple le cas d'un malfaiteur qui vole un enfant en assommant le tuteur préposé à la garde de celui-ci ; mais on peut aussi prendre comme exemple le cas du même tuteur qui, par un recours à la violence, empêche le susdit criminel de voler l'enfant. Il y a, naturellement, des personnes qui croient que toute espèce de

force est immorale, qu'il est toujours immoral de résister au mal par la force. Je ne me suis jamais beaucoup intéressé aux individus qui professent cette sorte de moralité insensée, et je ne vois pas exactement jusqu'où peuvent aller en pratique les déductions qu'ils en tirent. Mais à moins qu\m homme prenne expressément cette attitude, il ne peut honnêtement condamner l'emploi de la force et de la violence pendant la guerre. Car l'agent de police qui risque sa vie et souvent la perd en luttant contre un criminel agit exactement selon les mêmes principes qui nous forcent à établir une différence entre telle guerre et telle autre.

Les choses essentielles dont les hommes doivent se souvenir à propos de la guerre sont donc, d'abord, que ni la paix ni la guerre ne sont immorales en elles-mêmes ; et, en second lieu, que, pour défendre les ce valeurs sociales » dans notre pays, la condition essentielle est d'empêcher la prédominance chez nous d'une certaine forme de militarisme indiscutablement fatale, — j^ veux dire la domination militaire d'un ennemi venu du dehors.

Il est totalement impossible d'apprécier les

valeurs sociales ou de choisir entre ce qui est socialement bon et socialement mauvais, si l'on n'a pas d'abord distingué la diversité des c( valeurs sociales » des diverses guerres. Les Grecs, en triomphant à Marathon et à Salamine, accomplirent une œuvre sans laquelle le monde aurait été privé de la « valeur sociale » de Platon, d'Aristote, d'Eschyle, d'Hérodote et de Thucydide. La civilisation de l'Europe, de l'Amérique et de l'Australie existe uniquement aujourd'hui à cause des victoires de l'homme civilisé sur les ennemis de la civilisation, à cause de victoires se prolongeant à travers les siècles, depuis les jours de Thémistocle jusqu'à ceux de Charles Martel au \uf siècle et jusqu'à ceux de Jean Sobieski au xvii\ Durant un millier d'années, les Chrétiens d'Asie et d'Afrique se sont montrés incapables de faire une guerre victorieuse contre les musulmans conquérants; et, en conséquence, le Christianisme a disparu en fait de ces deux parties du monde. Les « valeurs sociales » existent aujourd'hui en Europe, en Amérique, en Australie, uniquement parce que, durant ce millier d'années, les Chrétiens d'Europe ont eu le pouvoir militaire de faire

ce que les chrétiens d'Asie et d'Afrique n'avaient pu faire, c'est-à-dire de battre et de repousser l'envahisseur musulman.

Si la Société Sociologique va se réunir à Washington, cette année, c'est uniquement parce que l'homme qui a donné son nom à cette ville s'est trouvé disposé à faire la guerre. Si lui et ses compagnons n'avaient pas fait la guerre, il n'y aurait aucune possibilité de discuter aujourd'hui les « valeurs sociales )> aux États-Unis, pour l'excellente raison qu'il n'y aurait pas eu d'États-Unis. Si Lincoln n'avait pas été disposé à faire la guerre, s'il n'avait pas eu recours aux armes et introduit le militarisme aux États Unis, nos sociologues n'auraient pas à étudier les « valeurs sociales » dont ils s'occupent, mais bien des ce valeurs sociales » de l'espèce de celles que peuvent étudier chez eux, de nos jours, les Polonais de la Posnanie, ou encore les Belges et les Alsaciens-Lorrains.

Certes, ces grands Américains haïssaient une guerre futile ou injuste, et condamnaient ceux qui en portaient la responsabilité : mais d'un autre côté ils savaient voir qu'une guerre juste, faite pour un idéal élevé, est souvent la seule

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