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LA SENTENCE DU JUGE
Ceux qui connaissent le Brésil devaient s'attendre à ^intervention de M. Ruy Barbosa dans ce procès tragique des nations, qu'est la guerre actuelle. La prédestination du grand homme représentatif de la nationalité brésilienne était d'être l'avocat de la liberté et de la justice.
A ój ans, il compte près de dix lustres consacrés au bon combat pour les droits de l'homme. Durant un demi-siècle de formation politique du pays neuf qu'est le Brésil, M. Ruy Barbosa a eu V heureuse fortune d'être le défenseur le plus complet et le plus infatigable du droit et des libres aspirations du citoyen brésilien. C'est un véritable héros de la liberté politique.
Le cycle de ses actions s ouvre à l'âge de i8 ans, lorsqu'il devient l'un des précurseurs de l'abolition de l'esclavage, la grande transformation sociale qui fut comme le glorieux linceul de l'Empire au Brésil.
^ I € BARBOSA. — I
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Dès lors^ la destinée de M. Ruy Barbosa est tracée pour toujours. Il n'y eut pas, au Brésil, un travail quelconque entrepris pour la liberté, auquel il ne participât. Il n'a pas été Vhomme d'une cause unique^ mais bien V avocat de toutes les causes du Droit. Son esprit a insufflé et inspiré toutes les réformes sociales et politiques. Après avoir coopéré à l'émancipation des esclaves, il influa sur la réforme du régime électoral, qui fit de la représentation nationale Vexpression de la volonté populaire; il combattit pour la liberté religieuse, qui devait se manifester par la séparation de V Eglise et de VÉtat, en fortifiant la tolérance native des Brésiliens ; il contribua à V élaboration de toutes les lois politiques et judiciaires tendant à protéger V individu contre VÈtat, restreignant la prépotence inhérente de celui-ci. Et, lorsque V Empire, refusant de donner la pleine autono^nie aux provinces anxieuses d'une plus grande indépendance, se vit remplacé par la République^ M. Ruy Barbosa, qui avait élevé tant de revendications contre la monar^ chie centralisatrice, fut V organisateur le plus puissant du nouveau régime politique : dans le premier décret du Goîivernement provisoire, — qu'il rédigea lui-même, — il inscrivit la fédération des États comme base de la République brésilienne. A cette profonde transformation de la structure politique du pays, la nouvelle Constitution, dotit M. Ruy
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Barbosa fut le premier rédacteur, ajouta deux pierres angulaires : la liberté religieuse, ample, généreuse, évitant absolument les conflits entre V Eglise et VEtat, restaurant le respect de toutes les convictions d'ordre spirituel, — et la juridiction des tribunaux s'étendant jusquaux actes du Pouvoir public et protectrice des droits individuels, quand ils sont violés par VEtat.
Une fois la République organisée, après avoir été r inspirateur de ces autonomies et de ces libertés politiques, M. Ruy Barbosa devint le gardien de la Constitution. C'est Vhonneur de son esprit, de n'avoir jamais trahi la liberté, ni le droit; de n'avoir jamais servi le despotisme et de l'avoir, tout au contraire, combattu sans repos. L'histoire politique de V Amérique est, plus que tout autre, celle de l'éternel conflit entre la liberté et le despotism,e. Sur le continent américain, la liberté, errante de toute part, fugitive ici, bannie, supprimée là, représente une force incom.pressible; elle surgit, du fond des consciences, en révolutions que des coups d'État étouffent pour donner naissance à de passagères dictatures, dévorées elles-mêmes par d'autres dictatures. La température politique a l'ardeur du feu des passions ; l'individu, issu du sang ibérien et du sang indien, vit en état de guerre permanente com,m,e V homme à l'époque de la Renaissance italienne ; il
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fait épanouir sa propre force en un vigoureux élan de toutes ses énergies, luttant pour ou contre le pouvoir^ se révoltant contre la domination du militarisme, chimère sombre et redoutable en laquelle s*incarne le despotisme sud-américain. Malgré ses traditions de culture classique, et bien qu'il soit passé par le régime d'une monarchie constitutionnelle parlementaire, le Brésil na pas toujours échappé à la fatalité qui pese sur le continent américain. Un gouvernement exorbitant, — le gouvernement d'un militaire, — attenta contre les libertés républicaines ;par une tendance naturelle au militarisme, il avait préparé la dictature. Mais le Destin veillait : ses forces mystérieuses inspirèrent et enflammèrent la parole et la plume de M. Ruy Barbosa. Ce fut le plus beau spectacle de notre histoire politique. Ce haut fait, M Ruy Barbosa eut le rare privilège de le renouveler plus tard, lorsqu'il lutta contre la réinstallation passagère d^un gouvernem,ent militaire. Jamais combattant ne fut plus ardent, plus vibrant^ plus pathétique. Son adversaire était un de ces individus, froids et tenaces, spectre sombre, incarnation du despotisme oriental qui surgit du sang des indigènes de la foret tropicale. La lutte fut acharnée entre V avocat du droit et le représentant de la dictature. L'effet des paroles de protestation et des recours judiciaires de M. Ruy Barbosa contre les abus gouvernementaux dépassa
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SCS intentions. Une immense réaction de la conscience nationale vengeresse produisit une révolution^ caractérisée principalement par la révolte de la Marine. M. Ruy Barbosa ne participa point à ce mouvement révolutionnaire, qui, de même que toutes les révolutions sud-américaiftes, portait en son sein, en même temps que la revanche de l'idéal, les amertumes de la compétition et les ambitions du pouvoir. Le Gouvernement, attaqué et exaspéré, ne respecta pas le paladin de la liberté, bien qu'il le sût étranger à la Révolution. M. Ruy Barbosa dut s exiler ; son dernier refuge fut V Angleterre, où son esprit libéral était revenu comme à une lointaine et véritable patrie. De ses méditations à Londres, la littérature brésilienne s'enrichit d^un livre écrit en passant mais qui reste impérissable ; en une langue de cristal et d'or et dans les éclats d'un style fulgurant, abondant et toujours varié, se reflètent les images infinies de la Liberté, tantôt voilant sa face attristée, tantôt rayonnante et victorieuse dans les combats quelle soutenait alors contre la Force par tous les pays du monde.
Lorsque, plus tard, M. Ruy Barbosa revint au Brésil, la dictatures était évanouie ; la Constitution restait établie par le réveil du sentiment libéral du peuple. Durant les années qui suivirent, — années de laborieux apaisement politique, — M. Ruy Barbosa fut là sentinelle inlassable de V esprit constitu-
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tionnel. Aucune transgression^ qu'elle vînt du Gouvernement ou du Pouvoir législatif, n obtint sa tolérance. Elle ne s'exerça que pour défendre ses adversaires les plus déclarés, contre les attentats du Gouvernement envers leurs droits et prérogatives. Aucun hoinme au monde ou, tout au moins, aucun homme dans V Amérique du Sud ne fut plus cohérent, plus logique que M. Ruy Barbosa, durant toute sa vie publique, dans la fidélité au droit et à la justice. La prodigieuse clarté de son esprit 7ia pas été un seul instant ternie par un nuage émané de la métaphysique, de la force et de la domination de VEtat- Aucune de ces perfides séductions de la doctrine qui invoque la dictature, au nom de V ordre, pour dominer V anarchie, n' a endormi son esprit ou retenu son énergie, il est resté intégralement le même qu'il était à 18 ans, quand il commença sa carrière politique comme jeune libéral. Aujourd'hui, il est un vieux liber al plein de gloire. Son titre à la reconnaissance des autres hommes, c'est d'être le défenseur perpétuel de la Liberté,
Uexercice de cette prérogative exceptionnelle, qu'il doit à son destin, ne s'est pas limité à l'ordre constitution7iel du Brésil. En 1^07, M. Ruy Barbosa était le chef de la mission brésilienne à la seconde Conférence de La Haye. Dans ce Congrès des nations que V Allemagne a si grandement 7nis en relief par la violation des règles qui y furent èta-
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blics, le passage de M. Ruy Barbosa laissa une impression à jamais mémorable dans l'histoire de V élaboration du Droit international.
Les États qui représentent la Force, voulant façonner les nouvelles règles du droit d'après leurs sentiments de conquête et de domination, le droit des États désarmés trouva un magnifique interprète dans la personne de M. Ruy Barbosa. La rencontre décisive des deux tendances opposées eut son point culminant dans la question de la formation du Tribunal permanent d'arbitrage. Ces premières puissances soute7iaienty en vue de la composition de ce Tribunal permanent, la thèse de la classification des États d'après leur importance, ce qui constitue un système d'inégalité primordiale. M. Ruy Barbosa opposa à ce critérium le principe de Végalité absolue des Etats souverains et indépendants. C'eut été la Charte d' affranchissement international octroyée aux États faibles.
Tous ceux qui ont suivi ces débats célèbres n'oublieront pas Virritation des grandes puissances, ni l'acharnement ni Vâpreté de la discussion. Le défen^ seur de l'égalité des États ne faiblit pas un seul instant ; son habileté de jurisconsulte trouva les form,es lapidaires de la Doctrine qu'il soutenait : (< Il y a, sans doute, parmi les États, dit-il, comme parmi les individus, des diversités de culture, d'honnêteté, de richesse et de force. Mais est-ce qu'il en résulte une
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difféi'ence quelconque en ce qui regarde leurs droits essentiels ? Les droits civils sont les mêmes pour tous les hommes. Les droits politiques sont les mêmes pour tous les hommes... La souveraineté est le droit élémentaire par excellence des États constitués et indépendants. Or, souveraineté veut dire égalité. En théorie comme en pratique, la souveraineté est absolue. Elle ne souffre pas de rangs. Mais la distribution juridictionnelle du droit est une branche de la souveraineté. Donc, s'il doit y avoir parmi les Etats un organe cominun de la justice, nécessaire^ ment tous les États doivent y compter une représentation équivalente. »
Le Tribunal permanent ne fut pas organisé. Les manœuvres allemandes triomphèrent, de même qu'elles avaient fait échouer la proposition de la limitation des armements et qu' elles avaient empêché, dès la première Conférence, V adoption de V arbitrage international obligatoire. Le :[èle de V Allemagne à s'opposer à V organisation du Tribunal permanent d'arbitrage et à V institution des règles du droit international^ n'est-ce pas une anomalie extravagante de la part d'un gouvernement qui se réservait la faculté de déchirer les traités et de violer des droits qti il s' était engagé à respecter? Dans la conduite des criminels, ily a une complexité de motifs et d'actes qui déroute toute logique. Si l Allemagne eût été moins brutale et plus hypocrite, les institu-
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tions du Droit international seraient aujourd'hui plus avancées, bien qu'encore mutilées.
Peu de temps après, une nouvelle irruption du militarisme se produisit au Brésil; M. Ruy Barbosa renouvela son action courageuse pour la revanche de V esprit civique du pays. Forcé par les circonstances à accepter la candidature à la présidence de la République, contre le général imposé par les militaires aux partis politiques, il se montra d'une activité prodigieuse.
Ce fut en une marche triomphale qu'il parcourut une grande partie du vaste territoire brésilien. Ses innombrables discours réveillaient la nation et fortifiaient les convictions. Cette par oie, forte et féconde, fut la sève miraculeuse de la liberté. Fla^nnie vivante de la foi dans le droit, la justice et la civilisation, le grand libéral fut Velu de la culture brésilienne^ représentée par les États les plus peuplés, les plus avancés et doués du plus grand esprit civique. Si les scrutateurs de V élection présidentielle ne le mirent pas en possession du pouvoir, le combat magnifique quil soutint aura, du moins, produit, par le souvenir profond quil a laissé, l'avantage incomparable d'éloigner du Gouvernement brésilien le retour du militarisme compromis à tout jamais par la dernière présidence militaire, comme lavait prédit M. Ruy Barbosa.
Il eût été impossible que la cause de la liberté et
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du droit, qui est en jeu dans la guerre actuelle, n'eût pas V cloquent et haut patronage du grand avocat brésilien. Son intervention a été un acte dont la répercussion dans le inonde entier a montré l'importance signalée. Les sentiments de M. Ruy Bai'bosa furent notoires dès les premiers jours de la guerre ; ils devaient être ce que faisaient espérer la logique de son esprit et la ligne toujours droite suivie par un tel penseur politique. Il avait déjà flagellé, au Sénat, les violateurs de la neutralité et s'était montré fier de Vintervention de la Grande- Bretagne, uniquement provoquée par le sentiment juridique offensé. Il était mieux désigné que tout autre pour être le président de la Ligue pour les Alliés, — la première au monde, — organisée au Brésil comme centre d'action pour combattre le militarisme et V impérialisme allemands ; composée de tous les intellectuels brésiliens, de toute Vélite sociale; et qui peut compter sur V appui d\in peuple foncièrement sympathique à laFranceet à ses alliés. Plus tard, Villustre interprète de Vâme brésilienne^ révoltée contre les crimes allemands, donna le témoignage le plus beau et le plus solennel de ce sentiment collectif dans la Conférence qiiil prononça à Buenos- Aires, en juillet içi6. Le Comité « France-Amérique » en a fait traduire la partie essentielle, qui concerne la guerre et les devoirs des neutres ; il V offre à V opinion publique fran-
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çaiscy dans les pages qui suivent cet avant-propos.
Aucun moment, aucun lien — on doit le redire, — ne furent plus appropriés ni plus opportuns pour une manifestation aussi décisive. Ce fut à V occasion du Centenaire de la formation constitutionnelle de la République Argentine et lorsque M. Ruy Barbosa représentait le Brésil comme ambassadeur ; ce fut dans une Université, devant des jurisconsultes et des hommes politiques y en présence d\ine jeunesse ardente que M. Ruy Barbosa, juge à la Cour permanente d'arbitrage de la Haye^ prononça la sentence condamnant V Allemagne. Il est bon que cette sentence ait été proférée non à Ri o -de-Jane iro, mais dans une autre capitale de V Amérique du Sud ; ainsi ont été affirmés^ dans un autre foyer de civilisation, les dogmes de la Justice, qui sont le patrimoine légué au monde par la civilisation romaine.
Les principes du droit international hautement proclamés dans ce discours ; V examen des actes de guerre de la part des belligérants ; la définition des devoirs inéluctables incombant aux neutres ; la stigmatisation de toute Vinfamie allemande [on ne saurait autrement qualifier la conduite des Allemands pendant la guerre) ; tout ce qui compose ce bel et solide monument de l'esprit juridique, élevé par M. Ruy Barbosa comme l'abri et le temple de la conscience des peuples neutres, témoins de V épouvantable cataclysme ; tout, en un mot : réquisitoire, considé-