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LE DEVOIR NATIONAL

( Reproduit du DEVOIR du 8 septembre 1914)

Depuis mon retour d’Europe, de nombreuses commuunieations verbales ou écrites me révèlent chaque jour davantage l’incertitude d’esprit où se trouvent un grand nombre de Canadiens, anglais ou français, en face des problèmes troublants que la guerre a posés. Il y a loin des opinions de fond à l’apparente unanimité sur la part que le Canada doit prendre dans le conflit et sur la forme que cette participation doit revêtir.

Le seul trait commun de tous les avis contradictoires que j’ai recueillis depuis deux semaines, c’est l’absence à peu près complète du sentiment des responsabilités réelles du Canada comme nation — responsabilités extérieures et plus encore responsabilités intérieures. Les uns ne songent qu’à l’Empire ; les autres n’écoutent que leurs sympathies pour la France ; d’autres, par contre, logiquement mais étroitement Canadiens, ne voient rien au-delà des bornes de notre territoire et ignorent les plus évidentes de nos responsabilités mondiales.

Cette quasi absence de patriotisme vraiment national diffère singulièrement du sentiment si fort, si pratique, qui unit en une masse solide et compacte le peuple des autres pays, dès que les intérêts vitaux de la nation sont en jeu. Le déluge de discours et d’articles “patriotiques” dont le pays a été inondé, depuis le début de la guerre, accompagné de si peu d’actes efficaces pour le bien du Canada, fait un douloureux contraste avec les agissements rapides, efficaces, sans phrases et sans poses, des nations en guerre, et même des pays neutres, comme les Etats-Unis.

Ce contraste, c’est toute la différence qui sépare l’action réfléchie d’un peuple souverain, maître de ses destinées, conscient de ses responsabilités, et l’irréflexion d’un peupleenfant, dépourvu de status international, incapable de mesurer la portée de ses actes, et même de prévoir le contre-coup

des mouvements des autres nations, y compris celle dont il dépend.

Tout le monde a parlé, depuis un mois, des devoirs du Canada envers l’Angleterre ou la France. Combien se sont inquiétés des devoirs du Canada envers lui-même ?

Si l’on objecte qu’il est trop tard pour poser cette question; que le parlement et le peuple du Canada y ont répondu hautement, à l’unanimité ; que la participation active du Canada à la guerre européenne est chose décidée ; qu’il ne reste qu’à poursuivre cette participation avec toute l’énergie et la célérité possibles — je réponds qu’il n’est jamais trop tard pour réfléchir sur les conséquences et la portée de ses actes.

La guerre n’est qu’à son début. Si, comme d’aucuns le prétendent et comme le parlement l’a décrété avec une apparente unanimité, c’est le devoir du Canada de prendre une part active à cette guerre, c’est assurément le devoir du gouvernement canadien d’assurer à cette participation son maximum d’intensité efficace ; c’est également son devoir d’atténuer les répercussions très sérieuses de cette politique sur la vie économique et sociale du pays.

C’est enfin le devoir de tous les citoyens d’apporter au gouvernement la coopération et les lumières les plus propres à guider son action. Dans les crises nationales, le gouvernement n’est plus un simple groupe de politiciens, de valeur diversement appréciable, nantis pour l’instant du pouvoir. C’est le dépositaire de l’autorité. On doit l’éclairer, le renseigner, l’aviser, le soutenir même — à moins qu’il ne trahisse — quitte à lui demander plus tard un compte d’autant plus sévère qu’il aura davantage bénéficié de la confiance nécessaire au salut public.

Cet accord national exige l’ajournement des querelles de parti, des disputes acrimonieuses, — je l’ai indiqué précédemment, et j’y insiste, — mais il ne comporte ni le silence en face du danger, ni la complicité des erreurs et des fautes commises, encore moins l’abdication d’aucun principe. Loin de là.

A ceux de mes amis qui me demandent avec angoisse si j’approuve aujourd’hui ce que je prévoyais et condamnais

dès 1899 — la participation du Canada aux guerres de l’Angleterre, étrangères au Canada — je réponds sans hésiter : Nonl

Le Canada, dépendance irresponsable de la Grande-Bretagne, n’a aucune obligation morale ou constitutionnelle ni aucun intérêt immédiat dans le conflit actuel.

La Grande-Bretagne y est entrée de son seul chef, en conséquence d’une situation internationale où elle a pris position pour la seule sauvegarde de ses intérêts, sans consulter ses colonies et sans égard à leur situation ou à leurs intérêts particuliers.

Le territoire canadien n’est nullement exposé aux attaques des nations belligérantes. Nation indépendante, le Canada serait aujourd’hui en parfaite sécurité. Les dangers fort lointains que son commerce peut courir résultent du fait que le Canada est possession britannique et qu’il subit forcément les contre-coups d’une politique dont la Grande-Bretagne est seule maîtresse et d’une intervention dont les autorités britanniques sont seules responsables. C’est donc le devoir de l’Angleterre de défendre le Canada, et non celui du Canada de défendre l’Angleterre.

Du reste, en protégeant le territoire et le commerce de ses colonies, l’Angleterre assure sa propre subsistance.

La Grande-Bretagne elle-même court dans cette guerre un minimum de danger et y trouvera, quoi qu’il arrive, de fort beaux bénéfices.

La supériorité écrasante de sa flotte dépasse tout ce qu’en disaient les plus optimistes. Dès qu’un vaisseau de guerre allemand se risque en haute mer, les canons anglais le coulent à pic.

Les prises de guerre opérées en quatre semaines par les marins anglais sur le commerce allemand représentent le joli denier de trois cent cinquante millions de dollars.

Le drapeau britannique flotte déjà sur la plupart des colonies allemandes. Tandis que les naïfs Canadiens ne rêvent que batailles et carnages — de loin, — les représentants du commerce anglais parcourent le monde et s’apprêtent à recueillir partout les dépouilles de l’industrie allemande paralysée.

Sur le continent européen, le gouvernement britannique va mettre en ligne de combat, d’ici Noël, déclare lord Kitchener, environ trois cent mille hommes. Supposons qu’il aille jusqu’au double. Certes, une partie de ces troupes se composent de soldats d’élite, à qui alliés et ennemis se plaisent à rendre hommage. Mais enfin, qu’est cet effort en comparaison des trois millions de Français, des quatre millions d’Allemands, des cinq à sept millions de Russes, et même des trois cent cinquante mille soldats de la vaillante petite Belgique ?

En droit et en fait, le Canada, colonie britannique, n’avait donc aucune raison directe d’intervenir dans le conflit. 11 en avait de très graves de s’abstenir ; et l’avenir se chargera de démontrer, trop durement peut-être, que son intervention militaire, peu efficace pour les nations en guerre, aura des conséquences désastreuses pour lui.

Ces réserves faites, ces faits posés comme jalons de la route qu’il faudra nécessairement parcourir à nouveau, lorsque viendra la période du rajustement national, je me hâte d’envisager un aspect plus large de la question, sur lequel il me semble que tous les Canadiens doivent pouvoir s’entendre.

Indépendamment de ses “ obligations ” coloniales, nulles en fonction de l’histoire, de la constitution et des faits, le Canada, comme nation, embryonnaire si l’on veut, comme communauté humaine, peut-il rester indifférent au conflit européen ?

A cette deuxième question, comme à la première, je réponds sans hésiter: Non.

Le Canada, nation anglo-française, liée à l’Angleterre et à la France par mille attaches ethniques, sociales, intellectuelles, économiques, a un intérêt vital au maintien de la France et de l’Angleterre, de leur prestige, de leur puissance, de leur action mondiale.

C’est donc son devoir national de contribuer, dans la mesure de ses forces et par les moyens d’action qui lui sont propres, au triomphe et surtout à l’endurance des efforts combinés de la France et de l’Angleterre.

Mais pour rendre cette contribution efficace, le Canada doit commencer par envisager résolument sa situation réelle, se rendre un compte exact de ce qu’il peut faire ou ne pas

faire, et assurer sa sécurité intérieure, avant d’entamer ou de poursuivre un effort qu’il ne sera peut-être pas en état de soutenir jusqu’au bout.

Enfin, que l’on affirme ou que l’on nie le devoir du Canada de contribuer, sous une forme quelconque, au soutien de la France et de l’Angleterre, il est un fait indéniable, c’est que le Canada va ressentir profondément, comme tous les pays du monde, les effets de cette guerre effroyable. Ces effets seront particulièrement désastreux pour le Canada à cause de certaines causes particulières : immigration intense des dernières années, dépendance trop exclusive des capitaux anglais, dépenses exagérées et emprunts excessifs des corps publics et des particuliers, etc., etc. Le poids de ces désastres sera forcément alourdi dans la mesure où sa contribution directe à la guerre obérera davantage ses maigres ressources financières, accentuera le chômage de ses industries et diminuera la force et le nombre des agents de sa sécurité intérieure.

Voilà autant d’aspects de la question qui appellent l’attention immédiate et le concours de tous les hommes de bonne volonté, si l’on veut éviter une catastrophe.

{La fin de l’article annonce une étude sur le Livre blanc publié par le gouvernement britannique. Cette série d’articles, publiés dans le DEVOIR des 9, 10, 11, 12 et 14 septembre, a été reproduite en brochure sous le titre : “ La Politique de l’Angleterre, avant et après la guerre ”).

A garder, à méditer , â pratiquer.

Moyens d’aider

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Bourassa, Henri, 1868- Le Devoir et guerre

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^voir et la guerre.

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