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Le Devoir, son action intellectuelle et morale

/ Discours de M. ANTONIO! PERRAULT, avocat, professeur à l'Université de Montréal.

Mesdames et Messieurs,

Ceux qui rechercheront le motif de ma présence à cette fête, auraient tort de le rattacher à mon titre d'avocat. Je ne vous apporte pas un plaidoyer. Le Devoir n'a guère besoin d'un défenseur. Le jugement que viennent de porter sur lui Mgr Béliveau et Mgr Latulipe, une appréciation comme celle de M. l'abbé Perrier le justifient de se contenter de ses actes et de ne point remettre sa cause à l'insuffisance des paroles. L'autorité que l'on reconnaît à ces trois amis du Devoir donne à leur témoignage sa valeur. Comme je suis de la foule et très loin derrière eux, il serait téméraire d'ajouter à leurs observations les miennes si je n'avais conscience d'être ici un interprète, le représentant des personnes de plus en plus nombreuses chez nous qui, libres de préjugés, admirent les hommes que guident de hautes pensées, appuient les œuvres qu'ils vouent au soutien de l'ordre social. Elles veulent, ces personnes, leur manifester un sympathique encouragement : elles savent gré à celui qui

Di

occasionnellement exprime ce que maintes gens pensent mais ne disent pas. Elles approuveront la rencontre des trois travailleurs chargés de marquer ce soir l'étape que, e 10 janvier 1920, a franchi le Devoir. Elles y verront a possibilité d'une union, dans le champ des idées, au profit de nos œuvres morales et sociales, entre des citoyens qui, en dépit de divergences d'opinions, tiennent pareillement pour le maintien des traditions catholiques et françaises de leur race, pour le développement normal et fécond de la Confédération canadienne.

L'union dans la race

Que de fois nous avons eu au Canada, dans notre province en particulier, des alliances d'intérêts, des pactes qu'avaient dictés d'égoistes ambitions et que soutenait la haine née des luttes fratricides. L'entente ne serait-elle impossible que dans le domaine des idées, dans celui des œuvres d'ordre moral et social ? Lorsqu'il s'agit d'étendre l'influence des unes et des autres, pourquoi des hommes qui n'ont rien à demander ne tendraient-ils pas la main à des hommes qui n'ont rien à offrir ? Nous avons suffisamment parlé au Canada de l'union entre les races. Pourquoi ne pas nous occuper enfin de l'union dans la race? Pourquoi ne pas nous appliquer à créer l'harmonie entre ses fils qu'anime un même souffle, que conduit le dessein de travailler à la supériorité des nôtres et pour cela maintenir des institutions jugées nécessaires ?

Juge

Cette union est possible à quelques conditions : moins s'occuper des personnes, se dégager des intérêts qui s’y rapportent, s'arrêter de préférence aux idées qu'elles émettent, aux œuvres qu'elles créent. Dans ces idées et ces œuvres, voir l'essentiel, ne point donner à l'accidentel une importance exagérée, ne pas refuser son concours aux efforts de ses collaborateurs sous le prétexte de fautes de tactique, de lacunes, même d'erreurs secondaires. Qu'on ne voie là ni libéralisme ni éclectisme amollissant. Ce que je veux dire c'est que si deux hommes adhèrent au même credo spirituel et de la même façon; s'ils acceptent tous les deux le catholicisme et l'enseignement de son Église: s'ils tirent du passé de leur race les mêmes leçons, découvrent dans son présent les mêmes nécessités, aperçoivent dans son avenir les mêmes espérances; s'ils sont enfin mus tous les deux par l'unique ambition de faire métier d'homme, labeur de catholique et de canadien, pourquoi ne suivraient-ils pas, à défaut des mêmes routes, les mêmes directions ? Il leur suffira de sacrifier un peu de ce qui doit occuper le second plan, préférer à la forme le fond. Le souci d'aider avant tout au développement moral et intellectuel du peuple, les justifiera de soutenir des institutions, incomplètes peut-être, mais qui en somme ont manifesté une incontestable utilité. Ils s'interdiront l'orgueilleuse fantaisie de les vouloir jeter bas, faire table rase au profit d'autres œuvres qu'ils songent à fonder sans jamais atteindre à cette réalisation. Ne vaut-il pas mieux en effet chercher un terrain d'entente, encourager, compléter ?

Ces réflexions m'ont amené à voir le Devoir sous un jour plus sympathique. Je crois que le Devoir a atteint une phase de son évolution où tous les Canadiens français peuvent lui donner leur appui. Je crois que, présentement, ce journal, jugé du point de vue intellectuel et moral, social et économique, accomplit besogne excellente. Je suis heureux d'avoir l'occasion de le dire.

L'on peut noter, dans l'histoire du Devoir, deux époques : la première remplie principalement par la politique, la seconde faite surtout d'action d'ordre moral et social; l'une où les personnes tenaient, à mon avis, trop large place, l'autre où les idées et les œuvres passent au premier plan. Ses premiers jours ne furent pas exempts de la poussière que soulèvent d'ardentes luttes et de hardis mouvements d'attaque. Les événements l'ont peu à peu amené à se dégager de l'attitude que les circonstances lui imposèrent au début; ils l'ont éloigné de certains procédés qui, à mon sens, ne méritaient point l'unanimité des suffrages. Les gens de la maison s'en aperçurent tout les premiers. Et leur journal, appuyé sur la droiture, le désintéressement de son directeur et de ses rédacteurs, s'est avancé dans la lumière. Il a haussé son but et perfectionné ses moyens d'action.

Relisez le discours que prononçait ici même, le 14 janvier 1915,M. Henri Bourassa, à l'occasion du sème anniversaire de la fondation du Devoir. «Cette double évolution

LINAVEL

« (celle des conservateurs et celle des libéraux après 1911), « disait-il, nous replace, dans les sphères politiques, sur le « terrain ferme et bien défini que nous n'aurions peut-être « jamais dû quitter » (page 70 de la brochure). Et pour montrer la sincérité qui se cachait dans ce regret, M. Bourassa ajoutait : «Avec les partis politiques, nos relations «resteront ce qu'elles ont été, — sauf que nous nous en (tiendrons plus éloignés que jamais » (page 70). « Les «luttes politiques ont occupé dans le journal une place «considérable, moins exclusive qu'on ne le croit générale- «ment, mais plus large qu'elles n'y tiendront, je l'espère, « à l'avenir » (page 27).!

M. Bourassa a tenu parole. Le résultat de cette ascension ne s'est pas fait attendre. Le rayon de l'action du journal s'est prolongé, étendu. Des hommes nombreux ne trouvent plus raison de lui refuser leur sympathie agissante. Ils voient en lui une arme, et qui mérite l'appui de tous les amis de notre race et du pays canadien.

Je concède que le programme publié dans le premier numéro du Devoir contenait l'exposé des principes qui préoccupent aujourd'hui avant tout les rédacteurs de ce journal. Mais je pense que, durant les premières années, l'action politique voila certains articles de ce programme. Et ce fut pour cela qu'à tort ou à raison l'on se méprit parfois sur le dessein poursuivi par ce journal. ‘Il lui advint ce qui arrive à ceux qui se mêlent aux luttes politi-

1 Ces citations sont extraites de la brochure Le Cinquième anniversaire du « Devoir ». (En vente au Devoir, 25 sous, port 3 sous.)

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