CONCLUSION
§ 122. — L’homme désire toujours ce qu’il ne possède pas ; ce qu’il possède, il en fait fi. C’est-à-dire que notre idéal à chacun est notre complémentaire analogique. Si, nous plaçant par l’imagination plus haut que le tourbillon de notre planète, nous embrassons d’un coup d’œil la série des existences que subit une âme avant d’avoir peut-être appris complètement sa leçon terrestre, nous apercevons cette âme comme un soleil, et ses différentes personnalités comme des satellites de révolution qu’éclaire à tour de rôle la vie propre de ce globe terraqué. Ces satellites psychiques sont des aspects de l’âme centrale immobile ; ils ont leur libre arbitre propre et par suite leur idéal particulier, avec lequel ils se fusionnent plus ou moins ; et le système d’ensemble a aussi son idéal plus synthétique vers lequel il se dirige, comme notre soleil se dirige vers la constellation d’Hercule entraînant avec lui tout son cortège planétaire.
§ 123. — Plus l’être humain évolue, plus il devient complet et complexe, plus son
idéal, c’est-à-dire son complémentaire invisible, monte aussi vers la perfection ; plus il revêt un caractère vénérable et sacré, plus ces deux entités se rapprochent, et plus graves deviennent les conséquences des infractions à ce contrat hiératique qui relie l’homme au Dieu qu’il a élu. Mentir à son idéal est donc presque irréparable ; cela ravale notre dignité, cela aveugle notre conscience, cela empoisonne en nous la source vive de l’Esprit.
Contemplez ici notre dignité à nous tous.
§ 124. — Agissez d’abord, selon la voix secrète et infaillible de la conscience. Ensuite cherchez le pourquoi de votre impulsion intime ; enfin, quand l’action vous laisse du temps, méditez sur la cause de ce pourquoi, sur le fonctionnement de la faculté rationnelle. Telle est la marche qu’Epictète, écho inconscient de Sankaratcharya, recommande, pour découvrir les sommets de notre psychologie ; « Le vrai moi, dit-il, c’est notre voce lonté, tout le reste n’est pas nous. »
§ 125. — La grandeur réelle de l’homme selon l’Eternité, est l’inverse de sa grandeur apparente selon le Temps. Le roi, qui veut connaître le cœur de son peuple, dépouille pour parler avec le prolétaire, son costume d’apparat. Celui qui sait les mystères cache sa science
sous la parabole ; celui qui peut enveloppe sa puissance de l’humble manteau de la prière.
Celui-là est terriblement fort : ne garde-t-il pas close, par amour, sa main remplie de perles ? Quel martyre pour cet Aîné, que son silence voulu !
§ 128. — Connaissant que tout remue et bouge à l’infini, dans cet Univers, qpe tout s’interpénétre, qu’enfin selon l’axiome hermétique, tout est dans tout, considérez l’homme qui œuvre. Ses forces musculaires, sensorielles, nerveuses, magnétiques, passionnelles, intellectuelles sont mises en branle par une décision volontaire. Celle-ci à son tour est produite par sa volonté générale, qui se projette, se lance en avant, vers un point du futur matériel ou invisible. Cette flèche psychique entraîne avec soi dans sa trajectoire les facultés plus externes énoncées ci-dessus ; et toutes réunies, actives et passives, subissent les mêmes péripéties, endurent les mêmes fatigues, reçoivent les mêmes clartés, vivent ensemble en un mot, selon les paysages invisibles que le rai Désir leur fait traverser dans ses recherches aventureuses.
§ 127 — De quels objets est-il possible que le désir, père de la volonté, s’inquiète ? Il y en a trois catégories. La première et la plus
basse c’est la matière, le confort, la paresse, le repos, l’inertie, le sommeil, le non-agir en un mot, dans tous les plans, pour le corps, pour lame et pour l’intellect : c’est la couleur noire.
§ 128. — La seconde, c’est la soif de posséder, de conquérir, de jouir, de découvrir, de lutter, d’agir : c’est l’exaltation de soiniême ; on travaille alors sans repos, on apprend à sacrifier une joie pour en obtenir une autre, dans le domaine religieux, social, économique ou individuel. C’est la couleur rouge.
§ 129. — La troisième ne se découvre qu’à l’aube grise de la satiété. Quand le moi sait que l’inertie est suicide, et l’activité propre une illusion, il cherche ailleurs la vie et le réel: Ayant connu que le travail lui est nécessaire et obligatoire, il s’enquiert d’un but éternel, puisque tous les buts temporels lui échappent plus ou moins vite ; et il ne trouve ce but, en dehors de l’argent, de la puissance, de la gloire, de la science, de l’amour et des créatures, qu’en Dieu seul ; telle est la couleur blanche, l’attitude du spiritualiste, la vraie trajectoire de la volonté.
§ 130. — C’est ici la liberté : plus de désirs personnels, ni pour des résultats terrestres, ni en vue d'un paradis ultérieur, ni
pour paraître héros, ou saint, ou dieu ; renoncer à soi et suivre l’Esprit : ainsi n’étant plus rien, on peut tout par la puissance de l’Amour.
§ 131. — A la regarder du zénith, tout est misérable dans l’existence humaine ; la minute présente seule nous appartient ; « petit « est le coin de terre où nous la vivons, petite « est la renommée qu’on laisse après soi, « même la plus durable ; elle se transmet par « une succession d’hommes de chétive nature, « destinés à mourir bientôt, et qui, ne se con- <k naissent pas eux-mêmes, bien loin de contt naître celui qui est mort avant eux (i) ».
Mais à regarder cette exis-
tence, du nadir, elle est magnifique, car elle s’ouvre sur l’infini, sur l’éternel, sur l’absolu. La fenêtre intérieure par où arrive en nous la Lumière incréée suffit, dès qu’aperçue, à ouvrir l’appétit mystérieux du divin ; alors, dans notre âme, tout s’éclaire d’un jour nouveau ; les images temporelles rentrent dans leur grise tonalité ; les fruits de ce monde deviennent insipides ; et chaque minute, chaque sensation, chaque geste, chaque parole, chaque idée, chaque rencontre enfin, est à l’ami de Dieu comme une ascension, un élargissement et une béatitude.
{!) Marc Aurè*le.
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