‹ Le diable à Paris (volume 2)Chapitre 81 sur 143 · DK LA FKANCUISE DANS SES RAPPORTS AVEC LA FEMME · texte numérisé non relu

DK LA FKANCUISE DANS SES RAPPORTS AVEC LA FEMME

X De toutes les dissimulations qui composent la sincérité de la Femme, les plus naïves sont les plus habiles. Celte vérité, vieille comme Eve, est inutile comme Inexpérience. — Mais après tout, si les vérités servaient à quelque chose, rien ne les distinguerait plus des mensonges.

Quand, gracieusement blottie dans une causeuse, une jeune femme se laisse songeusement bercer par ses rêveries, et, tout en jouant du bout de ses mules mignonnes avec les bronzes de son Toyer, cisèle une vengeance ou caresse un espoir, il n'est peut-être pas impossible à un observateur intelligent, et surtout hors d'âge, de suivre sur le joli front qu'il étudie Fombre des caprices qui le traversent. — Toute eau calme laisse ainsi deviner les cailloux de son lit ; mais vienne une faible brise, et tout disparait. — De môme, au plus léger mouvement de tête pour replacer une boucle de cheveux, au plus imperceptible froncement de sourcil, voilà le livre féminin qui se ferme avant que le lecteur ait pu nettement en déchiffrer un mot.

Il peut donc être admis, à la rigueur, que les femmes ne sont pas absolu-

ment impénétrables dans la méditation. Quelques savants un peu bourgeois et très-mariés, vont même jusqu*à soutenir qu*il est possible de soupçonner parfois la vérité dans leurs paroles. Par respect pour les maris, et dût en sourire la plus candide jeune fille, acceptons encore cette prétention de la vanité masculine. — Mais après, 6 profonds physiologistes! que devinezvous jamais dans le regard de vos. propres femmes ; dans ce regard perlucide qui reste calme devant le mensonge comme celui de Taigle devant le soleil ? Que découvre votre pénétration au milieu de toutes les angéliques perfidies du geste et de la démarche? Que peut enfin toute votre science en face de ce machiavélisme mimé qui pousse rafiectation jusqu*au naturel, et la duplicité jusqu'à la franchise t

Rien, n'est-ce pas! Cest qu'en effet, où commence l'action, la femme a dit à la physiologie : « Tu n'iras pas plus près. »

Et la physiologie s'est tenue coite.

Mais aussi, quelle admirable et constante sollicitude pour en arriver là! — Jamais un mot d'abandon qui ne soit réfléchi ; jamais un sourire sans cause qui n'ait un but ; jamais un mot échappé de l'âme qui ne vienne de la tête. — Être toujours sur le qui-vive de son cœur, et cela sans relâche, la nuit comme le jour, et dans le mariage, plus encore la nuit que le jour, quelle force et quelle constance! Et cependant pas une femme ne préfère être vraie. Il n'est pas de petite fille qui ne trouve sur-*le-champ dix façons de ne pas dire la vérité, sans toutefois mentir positivement. Or, prenez un collégien, le plus fort de sa classe, un prix d'honneur si vous voulez, proposez-lui le même sujet, et à coup sûr, Tespoir de FUniver^ sité ne s'en tirera que par un gros mensonge bien écarlate ; et encore, le malheureux se cognera-t-il dix fois à la vérité en le balbutiant les yeux

C'est que, dès l'enfance, la femme commande à son regard et s'en joue déjà, tandis que le plus vieil usurier est souvent trahi par le sien. Puis, avec quelle exquise délicatesse de chatte elle étudie son geste, qu'elle saui^ rendre oublieux et naïf à force d'art et de grâce !

Contraint ou brutal, le geste de l'homme est toujours au contraire un misérable révélateur. Le plus grand ennemi d'un diplomate, c'est son avantbras. — Aussi, tout grand politique en est-il réduit à se lier les mains par

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une habitude, soit en les emprisonnant dans ses goussets comme Talleyrand; soit en les joignant comme Louis XI, ou cnfîn, ce qui est plus prudent encore, en les cachant derrière le dos comme Napoléon.

Donc, reconnaissons humblement ceci : — Le geste et le regard des femmes obéissent : Le geste et le regard des hommes dénoncent. — Où nous trouvons des traîtres, elles ont des esclaves. De là leur force et noire perte.

Eh bien! non, loin do s'humilier devant cette incontestable supériorité, la môme vanité masculine, se sentant acculée, prend alors ses grands airs, se rengorge, et nous dit : « Ah çà, mon clier monsieur, mais nous avons Tartufe ! »

En effet, voilà notre grand hypocrite de bataille à nous autres : Tartufe !

— Mais quel piteux hypocrite, bon Dieu ! — Un pauvre hère qui commence par se cacher deux actes durant, tant il a peur de se trahir! — un fourbe ' rampant, honteux, mielleux, dont Thabit sombre, la voix sombre, Fœil sombre , la démarche sombre, disent de trente pas et à tout venant : Défiezixms de moi\ car je suis unbien grand fourbe! — un trompeur qui ne trompe ni Elmire, ni Valère, ni Mariane, ni Dorine, ni personne enfin, sauf un niais ;

— un séducteur qui prêche au lieu d*aimer, et cela près d'une femme de trente ans, et la femme de son ami encore! — deux circonstances qui, pour le dire à sa honte, rendaient sa tentative Falpha de la séduction ; — un plat gredin, qu'au dénoûment chacun bafoue et qu'on jette dehors : Ne voilà-t-il pas vraiment un héros dont nous devons être bien fiers! Oh! baissons la tête.

Maintenant, voyez Célimène: — toujours souriante, toujours charmante, toujours aimée, elle sejoue de tout le monde, sans sermons, sans maximes, sans tirades, et presque sans le savoir. Dans ce contraste, Molière a été profond et vrai comme toujours. Il n dit aux hommes en leur montrant Tartufe : Voilà comme voits êtes vrais quand vous trompez; et aux femmes en leur montrant Célimène : Voilà comme vous trompez quand vous êtes iTaies,

Eh quoi ! vont s'écrier ici les hommes, en sommes-nous donc tellement réduits à la franchise, que nous ne puissions mentir un peu aussi ? — Mais, mon Dieu ! maris que vous êtes , il n'est pas question de cela, et vous restez les maîtres de tout dire, excepté cependant de vous dire les maîtres. Il 11. 20

iSU LE TIROIR DU DIARLE.

s'agit de savoir si vous dtes chaque jour victimes de la dissimulation féminine* oui ou non ; et c'est oui. Or, nier cette royauté est une faute d'autant plus grave, que tout pouvoir contesté en est plus rigoureux.

Mais que faire alors? demandera le côté de la barbe; faut-il nous couvrir la tète de cendres, et gémir dans notre abaissement jusqu'à la consommation des siècles et des femmes? Non, certes ; il faut au contraire affermir tout notre coeur et rassembler tout notre courage ; mais ce cœur, nous devons le remplir d'un impitoyable dédain ; mais ce courage, nous devons le dépenser en patience. Ce qu'il faut enfin, c'est que tous les hommes de sagesse, d'esprit et de science, s'unissent pour étudier lentement et sans relâche le grand mystère de la dissimulation féminine. Toutes les cartes marines et toutes les observations astronomiques n'empêchent pas, il est vrai, un vaisseau de sombrer; mais le capitaine sait du moins où il est; et si la côte est proche, l'équipage peut encore se sauver. — Voyez U-bas, tout là-bas, au fond de l'azur, à l'horizon, ce petit point noir qu'on dirait une mouche que le ciel se serait mise par coquetterie ; eh bien ! après avoir flairé le vent, le plus jeune matelot vous dira où ce grain tombera, et ce qu'il faut faire pour l'éviter. — Comment, un enfant peut savoir ainsi où va un nuage du ciel, et le plus savant homme de France ne peut pas deviner, au sourire, à la voix, à la toilette, où va sa femme quand elle lui dit : «Ji sors ! » — C'est moins que triste et plus que béte.

Et cependant, entre tous les hiéroglyphes féminins , celui-là parait un des plus simples à étudier.

Et cependant, savoir oh va une femme qui sort est une incessante et cruelle inquiétude qui torture tout homme à dater du jour où il s'entend dire pour la première fois en rentrant chez lui : a Madame est sortie. »

De ce moment s'éveillent en lui toutes les jalousies qui saisissent un mari au prologue de son malheur.

Jusque-là, en effet, madame était allée voir sa famille, visiter une amie, ou faire des emplettes.

Il y a donc toute une déclaration d'indépendance parfaitement nette dans ce mot si simple et pourtant si lerrible : « Madame est sortie. »

ou VA UNE FEMME QUI SORT. i^

CE QUE CEST Qt'UNB FEMME QUI SORT ^

I. — Toule feinine seule qui, sans s*inquiéter du soleil, de Tumbre, du temps et du i-liemin, \a, légère et sérieuse, droit devant elle, et qui, sans avoir Pair de se liàter et sans paraître voir personne, dépasse tout le monde, est à coup sur — une femme qui sort.

II. — Semblable aux anges qui traversent les tempêtes sans éteindre leur nimbe de Teu ni mouiller leurs blnnclies ailes, une femme qui sort a toujours autour d'elle une auréole de beau temps.

Par le plus triste ciel, la pluie s^écarte de son front, et le pavé s^avance blanc et sec sous son pie<l, qui reffleure a peine.

Quelque temps qu'il fasse, une femme qui sort arrive donc toujours où elle va — parfaitement immaculée.

Au retour, il est vrai, Tauréolc a disparu; mais ce n\>st plus alors qu'une femme qui revient.

III. — Une femme se promenant avec son mari n'est jamais une femme qui sort. Toutefois, si, parti dans Fintention d'aller se promener a droite, le mari, croyant

changer d'avis, va au contraire à gauche, et rencontre un ami de fraîche date, les casuisles le considèrent comme le mari d'une femme — qui sort.

IV. — Une femme peut encore sortir avec un enfant, lorsque cet enfant ne parle pas encore, ou avec une amie, quand cette amie doit la quitter en chemin.

V. — Une femme qui a sa voiture à elle ne commence à sortir que du moment où elle en descend.

Toute femme qui, partie à pied, prend une voiture de place, est une femme qui sort du moment où elle y monte.

VI. — Avant d'orriver où elle ne veut pas être vue, une femme qui sort va toujours où elle veut qu'on la voie.

VII. — Rien ne fait distinguer la toilette d'une femme qui sort u l'instant de son dé-

1 Suivant l'Acadcmie, snrlb est un verbe actif qui signifie simplement yKfMc du dedans au dehors. 1/C verbe que nous employons ici nous prie de déclarer qu'il n*a rien de commun avec celui de l'Académie.

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part. €*est le chapeau du jour, c^est la robe nouvelle, c*est le chàle qu^oo loi connatl. — Mais bientôt le chàle s^allonge, le diapeau s^avance, le voile descend, les dentelles ditparaissent, les bijoux se cachent, et toute la twlette se referme et s^aasombrit enfin comme un papillon qui replie ses splendeurs.

YIII. — Une femme qui sort prend toujours le eôté opposé à celui où elle va.

IX. — Sans jamais retourner la tête, ni lever les yeux, une femme qui sort est magnétiquement avertie dès quVlle est suivie ou seulement reconnue. Elle retombe alors subitement de poésie en prose, comme une sylphide de théâtre quand le fil qui la faisait légère vient à se casser.

X. — Un sot salue une femme qui sort, un fat Pévite en souriant, un galant homme ne la rencontre jamais.

La simplicité des axiomes de ce décalogue démontre qu'il est aussi fiu^ile de reconnaître une femme qui sort, qu'il est difficile de savoir où elle va.

Il est vrai que beaucoup de maris se contentent de ce qu'on leur dit, au retour, où Ton n'a pas été ; mais cette sagesse-là ne s'acquiert qu'à la longue et de souffrance lasse.

Il est encore vrai que quelques jaloux s'abaissent jusqu'à employer Fespionnage, ce qui les couvre toujours de confusion, en leur révélant dans leurs femmes une foule de vertus discrètes, de surprises touchantes, et de prévenances délicates qu'ils étaient loin de soupçonner.

Sans partager rindiiïérence des uns ni les injurieuses défiances des autres, examinons froidement les ressources de notre position.

De spirituelles et ingénieuses études sur les femmes ont été faites de notre temps par des auteurs dont on doit justement admirer le talent merveilleux. Maltieureusement, exécutés sans ensemble et souvent sans but sérieux, ces travaux devaient être sans résultat pour la science, comme pour le repos de l'humanité mâle. On peut faire ainsi de délicieux portraits, et b&tir de charmantes théories exceptionnelles, mais rien d'absolu, rien de complet, rien d'humanitaire enfin. — C'est que, comme Ta dit superbement l'autre jour un successeur de Platon, « L'Esprit est un habit, la Science est un paletot ; le premier peut ne servir qu'à son maître, mais il faut que l'autre aille à tout le monde. »

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Cest donc par la science seulement qu'il nous sera peut-être donné un jour de deviner quelques-unes des énigmes actives ou parlées de ce sphinx si séduisant et si redoutable. Mais depuis que les sociétés savantes se sacrifient au bonheur du monde, jamais une seule, hélas ! n'a osé, comme Œdipe, se dévouer pour le salut de tous; non, pas même FUniversité de France, la fdle aînée de nos rois ! Et pourtant, en sa qualité de vieille fille, cela devait lui aller comme une médisance. — Cest par une modeste résignation, disent les défenseurs des académies; résignation tant que vous voudrez, mais, à ce compte-là, les huîtres aussi sont modestement résignées. Si les hommes d'une seule génération, d'une seule ville, d'un seul quartier même, voulaient pourtant s'entendre et se confesser loyalement les uns les autres, que de soudaines clartés viendraient illuminer le brouillard où nous nous heurtons tous jalousement sans nous reconnaître ! que de câlineries inquiètes, que de joies fébriles, que de sensibleries boudeuses lues couramment à cœur ouvert !

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