‹ Le Diable a ParisChapitre 58 sur 123 · DES RISETTES JAUNES · texte numérisé non relu

DES RISETTES JAUNES

Arrivé dans ces eaux, vous jouissez alors de ces petites scènes qui , dans le grand opéra du mariage, représentent les intermèdes, et dont voici le type.

Vous êtes un soir seuls, après dîner, et vous vous êtes déjà tant de fois trouvés seuls que vous éprouvez le besoin de vous dire de petits mots piquants, comme ceci, donné pour exemple.

— Prends garde à toi, Caroline, dit Adolphe, qui a sur le cœur tant (I '.efforts inutiles, il me semble que ton nez a l'impertinence de rougir à domicile tout aussi bien qu'au restaurant.

— Tu n'es pas dans tes jours d'amabilité '....

Règle gésebaxe : Aucun homme n'a pu découvrir le moyen de donner un conseil d'ami a aucune femme, pas même à la sienne.

— Que veux-tu, ma chère, peut-être es-tu trop serrée dans ton corset, et l'on se ilonne ainsi «les maladies...

176 LE TinOlU 1)1 DIABLE.

Aussitôt qu"nn homme ;i dit cette phrase n'importe à quelle femme, cette femme (elle sail que les buses sont souples) saisit son buse par le bout qui regarde en contre-bas et le soulève, en disant comme Caroline :

— Vois , jamais je ne me serre.

— Ce sera donc l'estomac...

— Qu'est-ce que l'estomac a de commun avec le nez?

— L'estomac est un centre qui communique avec tous nos organes.

— Le nez est donc un organe?

— Oui.

— Ton organe le sert bien mal en ce moment... (Elle lève les yeux et hausse les épaules.) Voyons, que t"ai-je l'ait, Adolphe?

— Mais rien, je plaisante, et j'ai le malheur de ne pas te plaire, répond Adolphe en souriant.

— Mon malheur à moi, c'est d'être ta femme. Oh! que ne suis- je celle d'un autre!

— Nous sommes d'accord '

— Si, me nommant autrement, j'avais la naïveté de dire, comme les coquettes qui veulent savoir ou elles en siinl avec un homme : « Mon nez est d'un rouge inquiétant! » en me regardant à la glace avec des minauderies de singe, tu me répondrais : «Oh! madame, vous vous calomniez! D'abord

cela ne se voit pas; puis c'est en harmonie avec la couleur de vntre teint... Nous sommes d'ailleurs tous ainsi après diner ! » Et tu partirais de là pour me faire des compliments... Est-ce que je te dis, moi! que tu engraisses, que tu prends des couleurs de maçon, et que j'aime les hommes pâles et maigre-.... On dit ii Londres . AV touchez pas à la hache! En France, il faut dire : Ne touchez pas au nez de la femme...

— Et tout cela pour un peu trop de cinabre naturel ! s'écrie Adolphe. Prends-t'en au bon Dieu, qui se mêle d'étendre de la couleur plus dans un endroit que dans un au lie. non à moi... qui t'aime... qui le veux parfaite et qui te crie : gare '

— Tu m'aimes trop alors, car depuis quelque temps tu t'étudies à nie dire des choses désagréables, lu cherches à me dénigrer sous prétexte de me perfectionner... J'ai été trouvée parfaite, il y a cinq ans...

— Moi, je te trouve mieux que parfaite, tu es charmanle !..

— Avec trop de cinabre?

Adolphe, qui voit sur la figure de sa femme un air hyperboréen, s'approche, se met sur une chaise à côté d'elle. Caroline, ne pouvant pas décemment s'en aller, donne un coup de côté sur sa robe comme pour opérer une séparation. Ce mouvement-là, certaines femmes l'accomplissent avec une impertinence provoquante ; mais il a deux significations : c'est en terme, de whist, ou une imite au roi , ou une renonce. En ce moment, Caroline renonce.

— Qu'as-tu? dit Adolphe.

— Voulez-vous un verre d'eau et de sucre? demande Caroline en s'oceupant de votre hygiène et prenant (en charge) son rôle de servante.

— Pourquoi?

— Mais vous n'avez pas la digestion aimable, vous devez souffrir beaucoup. Peut-être faut-il mettre une goutte d'eau-de-vie dans le verre d'eau sucrée ! Le docteur a parlé de cela comme d'un remède excellent . . .

— Comme tu t'occupes de mon estomac !

— C'est un centre, il communique à tous les organes, il agira sur le cœur et de là peut-être sur la langue.

Adolphe se lève et se promène sans rien dire , mais il pense à tout l'esprit que sa femme acquiert, il la voit grandissant chaque jour en force, en acrimonie; elle devient d'une intelligence dans le taquinage et d'une puissance militaire dans la dispute qui lui rappellent Charles XII et les Russes.

Caroline en ce moment se livre à une mimique inquiétante, elle a l'air de se trouver mal.

— Soulfrez— vous? dit Adolphe pris, par où les femmes nous prennent toujours, par la générosité.

— Ça fait mal au cœur après le diner, de voir un homme allant ci venant comme un balancier de pendule. Mais VOUS voila bien , il faut toujours que vous vous agitiez... Êtes-vous drôles !.. . Les hommes sont plus nu moins fous...

Adolphe s'assied ail eoill de la cheminée oppose a celui que sa femme

occupe, ei il v peste pensif: le mariage lui apparaît avecses steppes meu blés d'orties

— Kli bien! lu bondes? .. ilii Caroline après un demi-quart d'heure donné à l'observation de la figure maritale.

— Non , j'étudie , répond Adolphe.

— Oh! i|iit'l caractère infernal tu as!... dit-elle en haussant les épaules. Est-ce à cause de ce que je t'ai dil sur ton ventre, sur ta taille et sur ta digestion?.,. Tu ne vois donc pas que je voulais te rendre la nnaie de ton

( inabre? Tu prouves que les hommes sont aussi coquets que les femmes...

Adolphe reste froid.) Sais-tu que cela me semble très-gentil à vous de prendre nos qualités... (Profond silence i On plaisante et tu te fâches... (Elle regarde Adolphe.) car tu es fâché... Je ne suis pas comme toi, moi : je ne peu\ pas supporter l'idée de t'avoir l'ait un peu de peine! Et c'est pourtant une idée qu'un homme n'aurait jamais eue, que d'attribuer ton impertinence a quelque embarras dans ta digestion. Ce n'est plus mon Dodofe! c'est son ventre quis'esl trouvé assez grand pour parier.,. Je ne le savais pas ventriloque, voilà tout,.. Caroline regarde Adolphe en souriant , Adolphe se tient comme gommé.

— .Non. i! ne rira pas... Et vous appeli / cela, dans votre jargon , avoir du caractère... Oh ! comme nous sommes bien meilleures '

Elle vient s'asseoir sur les genoux d'Adolphe, qui ne peut s'empêcher de sourire, Ce sourire, extrait à l'aide de la machine a vapeur, elle le guettait pour s'en faire une ai nie.

— Allons, mon bon homme, avoue tes torts! dit-elle alors, Pourquoi

1 1er'.' .le t'aime, moi, com tu es! Je te vois tout aussi mince que

quand je t'ai épousé... plus mince même,

— Caroline, quand on en arrive à se tromper sur ces petites choses-là... quand on se fait des concessions et qu'on ne reste pas fâché, tout rouge...

Sais-tu ce qui en est '.'...

— Eh bien? dit Caroline, inquiète de la pose dramatique que prend Adolphe.

— (tu s'aime moins.

— Oh' gros monstre, je te comprends: tu restes fâché pour me taire croire que tu m'aimes

Mêlas ' avouons le l VdolphP «lit la vérité de la seule manière (le la duc, eu l'uni

— Pourquoi m'as-tu fait de la peine'? dit-elle. Ai-je un tort? ne vaut-il pas mieux me l'expliquer gentiment plutôt que de me dire grossièrement (elle entle sa voix) : Votre nez rougit! Non, ce n'est pas bien! Pour te plaire, je vais employer une expression de ta belle Fischtaminel ; Ce n'est pas d'un gentleman!

Adolphe se met à rire et paie les frais du raccommodement; niais, au lieu d'y découvrir ce qui peut plaire à Caroline et le moyen de se l'attacher, il reconnaît par où Caroline l'attache à elle.

NOSOGRAPHIE I)li LA VII. LA.

Est-ce un agrément de ne pas savoir ce qui plaît à sa femme, quand < >n est marié ?. . . Certaines femmes (cela se rencontre encore en province] sont assez naïves pour dire assez promptement ce qu'elles veulent ou ce qui leur plaît. Mais, à Paris, presque toutes les femmes éprouvent une certaine jouissance à voir un homme aux écoutes de leur cceur, de leurs caprices, de leurs désirs, trois expressions d'une même chose ! et tournant, virant, allant, se démenant, se désespérant, comme un chien qui cherche un maître.

Elles nomment cela être aimées, les malheureuses!... Et bon nombre se disent en elles-mêmes, comme Caroline : — Comment s'en tirera-t-il '.'

Adolphe en est là. Dans ces circonstances, le digne et excellent Deschars, ce modèle du mari bourgeois, invite le ménage Adolphe et Caroline à inaugurer une charmante maison de campagne. C'est une occasion que les Ilesebars ont saisie parson feuillage, une folie d'homme de lettres, une délicieuse villa où l'artiste a enfoui cent mille francs, et vendue à la criée, onze mille francs. Caroline a quelque jolie toilette à essayer, un chapeau à plume en saule pleureur, ("est ravissant a montrer en tilbury. On laisse le petit Charles à sa grand'mère. On donne congé aux domestiques. On part avec le sourire d'un ciel bleu, lacté de nuages, uniquement pour en rehausser l'effet. < 'm respire le bon air, on le fend par le trot du gros cheval normand, sur qui le printemps agit, Enfin l'on arrive a Marnes, au-dessus de

\ illeii \\i.i\ où les Deschars se pavanent dans une villa copiée sur une

180 LE TIROIR Dl DIABLE.

\ i I l,i de Florence, el entourée de prairies suisses, sans lous les inconvénients

des Upes.

— Mon Dieu! quel délice qu'une semblable maison de campagne! s'écrie

Caroline en se pro nanl dans les bois admirables qui bordent Marnes

cl Ville-d'Avray. tin est heureux par les veux- comme si l'on y avait un cœur!...

Caroline, ne pouvant prendre qu'Adolphe, prendalors Adolphe, qui redevienl son Adolphe. Et de courir comme une biche, et de redevenir la jolie, naïve, petite, adorable pensionnaire qu'elle était!... Ses nattes tombent! elle ôte son chapeau, le tient par les brides. La voilà rejeune, blanche et i-ose. Ses yeux sourient, sa bouche est une grenade douée de sensibilité, d'une sensibilité qui parait neuve.

— Ça le plairait donc bien, ma chérie, une campagne !.. . dit Adolphe en tenant Caroline parla taille et la sentant qui s'appuie comme pour en montrer la flexibilité.

— Oh! tu serais assez gentil puni' m'en acheter une?.. Mais! pas de folie-.... Saisis une occasion comme celle des Deschars.

— Te plaire, savoir bien ce qui peut te taire plaisir, voila l'étude de Ion Adolphe.

Us sont seuls, ils peuvent se dire leurs petits mots d'amitié, défiler le chapelet de leurs mignardises secrètes.

— On veut donc plaire à sa petite fille?... dit Caroline en mettant sa tête sur l'épaule d'Adolphe, qui la baise au front en pensant : — Dieu merci, je

la tiens'. ..

Axiome.

Quand un mari et une femme se tiennent, le diable seul sait celui qui

tient l'autre.

Le jeune ménage est charmant, et la grosse madame Deschars se permet une remarque assez décolletée pour elle, si sévère, si prude, si dévote.

— La campagne a la propriété de rendre les maris très-aimables. Monsieur Deschars indique une occasion à saisir. On veul vendre une

maison à Ville-d'Avray, toujours poill rien. Or, la maison de campagne est

une maladie particulière à l'habitant de Paris. Cette maladie a sa durée et sa guérison. Adolphe est un mari, ce n'est pas un médecin. Il achète la campagne, et il s'y installe avec Caroline, redevenue sa Caroline, saCarola, sa biche blanche, son gros trésor, sa petite fdle, etc.

Voici quels symptômes alarmants se déclarent avec une effrayante rapidité.

On paie une tasse de lait vingt-cinq centimes quand il est baptisé, cinquante centimes quand il est anhydre, disent les chimistes.

La viande est moins chère à Paris qu'à Sèvres, expérience faite des qualités.

Les fruits sont hors de prix. Une belle poire coûte plus prise à la campagne que dans le jardin (anhydre ! ) qui fleurit à l'étalage de Chevet.

Avant de pouvoir récolter des fruits chez soi, où il n'y a qu'une prairie suisse de deux centiares, environnée de quelques arbres verts qui ont l'air d'être empruntés à une décoration de vaudeville, les autorités les plus rurales, consultées, déclarent qu'il faudra dépenser beaucoup d'argent, et — attendre cinq années !...

Les légumes s'élancent de chez les maraîchers pour rebondir à la Halle. Madame Deschars, qui jouit d'un jardinier-concierge, avoue que les légumes venus dans son terrain, sous ses bâches, à force de terreau, lui coûtent deux fois plus cher que ceux achetés à Paris chez une fruitière qui a boutique, qui paie patente, et dont l'époux est électeur.

Malgré les efforts et les promesses du jardinier-concierge, les primeurs ont toujours à Paris une avance d'un mois sur celles de la campagne.

De huit heures du soir à onze heures, les époux ne savent que faire, vu l'insipidité des voisins, leur petitesse el les questions d'amour-propre, soulevées a propos de rien.

Monsieur Deschars remarque avec la profonde science de calcul qui distingue un ancien notaire, que le prix de ses voyages à Paris, cumulé avec les intérêts du prix de la campagne, avec les impositions, les réparations, les gages du f.ini-iei^e et de sa femme, etc., équivaut à un loyer de mille écus! Il ne s;nt pas comment lui, ancien notaire, s'est laissé prendre à cela!... Cad il a, maintes fois, fait des baux de châteaux avec parcs et dépendances I mille écus de loyer.

\s-i LE TIROIR Dl DIABLE.

i »n eom ienl à la ronde, dans les salons de raadi Deschars, qu'une maison de campagne, loin d'être un plaisir, est une plaie vivo...

— Je ne sais pas comménl on ne vend que cinq centimes à la Halle un chou qui < l< > 1 1 être arrosé tous les jours, depuis sa naissance jusqu'au jour où on le coupe, dil Caroline.

— Mais, répond un petit épicier retiré, le moyen de se tirer de la campagne, c'est d'y rester, d'y demeurer, dé se faire campagnard, et alors tout change ..

Caroline, en revenant, dit à soapauvre Adolphe:

— Quelle idée as-tu dune eue là, d'avoir une maison de campagne?... Ce qu'il y a de mieux en l'ait de campagne, est d'y aller chez les autres...

Adolphe se rappelle un proverbe anglais qui dit : » N'ayez jamais de journal, de maîtresse, ni de campagne ; il y a toujours des imbéciles qui se chargent d'en avoir pour vous... »

— Hah '. répond Adolphe, que le Taon Conjugal a définitivement éclairé sur la logique des

femmes, tu as raison; niais aussi, que veux-tu?... l'enfant s'y porte a ravir.

Quoique Adolphe soit devenu prudent cette réponse éveille les susceptibilités de Caroline. Une mère veut bien penser exclusivement a son enfant, mais elle ne veut pas se le voir préférer. Madame se tait, le lendemain elle s'ennuie h la mort. Adolphe étant parti pour ses affaires, elle l'attend depuis cinq heures jusqu'à sept, et va seule avec le petit Charles jusqu'à la voiture. Elle pai le pendant trois quarts d'heure de ses inquiétudes. Elle a eu peur en allant de chez elle au bureau des voilures. Est-il convenable qu'une jeûne

femme soit la, seule! Elle ne supportera pas cette existence-là. La villa crée alors une phase assez singulière, et qui mérite un chapitre

.1 part.

i'IlILOSOl'HIK DE LA VIE CONJUGALE A IWIïls 185

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