VA
- .,., ■ pai Deldu<
ils-- ®£m PE pjiaa.s.
irs et Manf.ïr-Jcs. — .'i
Clarisse, vous avez une peine eo dessous ! Mais, voyez-vous, Clarisse, c'est pas à moi qu'on cachera les mélancolies qu'y a dans les cuisines; je connais ça robinets, moi Venons boire la goutte
l'ai ' .*\ \%Hî,
Gra é par Gérard.
« — Buiijuui, la gentille fermière qui passes sui le grand chemin; 411e tu es heureuse d'Slre jeûne et belle, puisque ta jeunesse el U beauté sont à loi! Moi, j'ai une maîtresse impitoyable, la misère... Entendez-vous la machine, le bruit de U machine? »
— Complainte d-t> fiUuscs de Manchtttir. —
LL^es pauvres gens qui mont élevée ne peuvent plus garder une apprentie. Les affaires vont mal, il faut qu'ils nourrissent leurs enfants; ils m'ont mis un métier entre les mains, comme ils disent, je suis d'Age à gagner ma vie.
Allons! je la gagnerai. Le messager m'emmènera ce soir, il m'a promis une place dans sa carriole; c'est un si brave homme, el il m'a vue si petite!
Aujourd'hui je ne suis qu'une enfant, demain je serai une ouvrière. Ils manquent de bras à la ville, la grande filature a repris ses travaux; comme je vais être heureuse à Paris1... N'est-ce pas la cloche du village que j'entends? d'un vienl qu'elle m'attriste le cœur?
Voici mes compagnes qui vont à la messe avec leurs belles robes du dimanche. On dansera ce soir sous les tilleuls, j'irai ce soir danser pour la dernière fois... Non. je'resterai ici à prier Dieu pour qu'il D'abandonné pas l'orpheline.
21 , Il TIROIR l'I DIABLE.
J'entends le bruil des roues, l«' messager fail claquer son fouet pour
m'averlir. C e j'ai prié longtemps! Adieu, vous qui m'avez servi de
père; Jacques el Jacqueline, un baiser à votre sœur; el vous, ma mère, ne pleurez point] je vous donnerai de mes nouvelles, et puis nous nous reverrons. Ne craignez rien pour moi, je suis forte-el courageuse : le <-i«-l me protégera '
La carriole file, nous passons à côté des tilleuls, j'entends le bruil des violons; nous voici près du moulin, le bruil de l'eau me l'ait pleurer. Nous allons bien doucement, messager. Bon! voilà la jument grise qui prend >nn grand trot ; le village est déjà loin, mou cœur est inoins gros, mes paupières se ferment. Je me trouve devant notre église; monsieur le cuir est sur son banc, il me fail signe d'approcher, el prononce quelques paroles en me menaçant du bout du doigt. « Non, monsieur le curé, je vous le jure,
Pierre » Au mê instant, je me réveille. « Où sommes-nous? — A
Paris, manuelle, répond le messager. — Nous sommes à Paris' »
La bonne femme a laquelle on m'avait recommandée m'attendait à la barrière. 11 faut que je me présente tpul de suite à la filature ; demain peutêtre d ni' serait plus temps; les luas, au lieu de manquer, seront trop nombreux. J'aperçois la noire fumée de la machine à vapeur-, me voici devant la porte d'entrée. Ce n'esl plus la modeste filature de mon village : comme tout eela esl grand' quel mouvement : quel tumulte! Voici les petits garçons et les petites tilles qui accourent en files nombreuses; ils ont l'air bien tristes, bien malheureux, bien souffrants ; leur pâleur me fait songer aux joues fraîches de mon petit frère Jacques et de ma petite sœur Jacqueline.
I.e contre-maitre esl un gros brave homme qui a souri en me voyant.
Ma protectrice m'a reco andée à lui; ce soir, elle viendra me prendre
pour me conduire au logis; en me quittant, elle m'a dit qu'il fallait bien travailler si je voulais que dimanche (lie me fil voir toutes les belles choses
de Paris. U'encourager au travail' je n'eu ai pas besoin !
Me> compagnes rient el chantent ; je ne sais pourquoi, mais leur joie m'attriste. Ces physionomies tantôt pales et blêmes, tantôt ronges et couperosées, ces yeux éteints ou effrontés, ces voix, ces gestes, ont quelque chose ipii m'effraie l n moment la gaieté esl devenue plus bruyante, on
poussait de grands éclats de rire; un enfant de dix ans, qui travaillait avec nous, venait d'achever une chanson sur un air extraordinaire. On m'a demandé pourquoi je ne riais pas comme les autres.
« Je ne comprends rien à cette chanson, ai-je répondu ; ce n'est pas ainsi que nous chantions au village.
— Tu comprendras! tu comprendras! » s'est-on écrié de toutes paris. En même temps, j'ai entendu une voix plus douce que les autres: «Tu comprendras! »
Je regardai qui me parlait ainsi; c'était ma voisine de métier, celle qui travaillait à mon côté. Elle semblait plus jeune que ses traits tlétris ne l'annonçaient ; ses yeux bleus respiraient la douceur ainsi que son sourire. Je la considérai longtemps avec attention, sans qu'elle parût s'en douter. Sa pensée errait loin des lieux où nous étions, son visage restait immobile, son corps seul suivait les mouvements de son ouvrage.
Les travaux vont cesser; l'heure du départ vient de sonner; tout le monde a quitté l'atelier. La vieille femme m'a conduite dans la chambre qu'elle a louée pour moi. Le contre-maître est content de mon habileté, je gagnerai vingt sous par jour. C'est une bonne nouvelle qu'elle m'apprend; mais pourquoi faut-il qu'elle la gâte en m' annonçant qu'elle est obligée de quitter Paris pour plusieurs jours ! Bonne vieille, je l'aimais déjà. Allons, voilà ma première journée passée; voici le moment de prier Dieu. D'où vient qu'en m'endormant, je songe encore à ces mots de ma voisine : « Tu comprendras ! »
Vis-à-vis de moi habite une jeune fleuriste; j'ai aperçu ce matin son établi semé de fleurs parmi lesquelles se jouaient les rayons du soleil. J'ai reconnu des primevères el des pervenches.
I ;i primevère cl la pervenche, L'une sourit, l'autre se penche; Toutes deux >'>tii des Heurs d'avril
I i' liii'ii-.'iimr i|ii:iinl \ H'li'lr.i-1 il'
Ce refrain de nos campagnes me fail pleurer malgré moi; allons, du courage, un derniei regard h ces fleurs. Celle qui les fait esi bien héureusel
216 LE TIKOlIt IX DIABLE.
Elle esl In. «Lui- sa petite chambre, travaillant seule tout le jour, copiant les lis et les marguerites du bon Dieu, tandis que moi... Pourquoi nies parents ne m'ont-ils pas apprisce métier? Hélas! je n'ai pas de parents, et ceux qui m'ont élevée étaient trop pauvres pour eela. On n'a pas besoin de fleuriste an village.
L'air du matin que j'ai senti en venant ici était bien doux à respirer, et relui de l'atelier est bien lourd. Ma voisine n'a point encore paru ; je ne là connais pas, mais elle me manque. Les autres ont l'air si froides, si indifférentes! Pendant que mon métier tourne, qui sait ce que l'on fait à la maison? Bruneau est aux champs, Malburine file, Jacqueline s'est emparée de mon rouet : elle est assez grande pour gagner de l'argent ; Jacques est à l'école ou sert la messe à monsieur le curé. Brave homme! il ne m'a grondée qu'une fois dans sa vie, le jour où il crut que Pierre m'avait pris un baiser; et moi je soutenais que non. Oh! c'est un mensonge qu'il m'aurait bien pardonné. Pierre ne m'avait-il pas promis de m' épouser quand il serait riche?
La primevère cl ta pervenche, L'une sourit, l'autre se penche; foules deux s. .m des fleurs il av ril Lcbicn-aimc quand viendra-l-il ?
« Ojie nous cbante-t-elle avec ses pei venelles, la villageoise?
— Ohé! la villageoise, répèle un peu cette chanson.
— La villageoise, donne-moi l'adresse de celui qui t'a appris cet air : je veux qu'on le chante ii mon enterrement. »
Tout le monde se moque de moi; on m'entoure, on rit, les petites filles elles-mêmes et les petits garçons; et moi d'être confuse et de rougir. Tu ne sortiras plus de mes lèvres, douce chanson!
Sans le contre-maître, je ne sais pas comment cette scène aurait fini; heureusement il est arrive pour prendre ma défense; chacun a repris sa place, on m'a laissée tranquille, et on ne m'a rien dit tout le reste de la
joui née. Seulement u uvrière qui quittait la filature en même temps
que moi, a dit, en me montrant à sa compagne : « C'esl ii elle qu'il en veut maintenant. » l>e qui voulait-elle parler?
Le contre-maître est un bon cœur, je l'avais bien jugé. Ce soir, pendant
que je soupais tristement toute seule, j'ai entendu qu'on frappait à ma
porte.
« Qui est là?
— Ouvrez; c'est moi. »
J'ai reconnu la voix du contre-maître, et je l'ai fait entrer.
« Mon enfant, m'a-t-il dit, celle à qui vos parents vous ont recommandée m'a prié de la remplacer près de vous. J'ai accepté volontiers, parce que vous me paraissez sage...
— Je tâcherai de l'être toujours.
— Et puis vous êtes si jolie ! » Et son regard se fixa sur moi. Je baissai les yeux sans répondre.
« Ce logement, ajouta-t-il, ne vous convient pas, nous en trouverons un autre; si le travail vous fatigue, prenez du repos...
— Oh ! non, je veux travailler pour gagner ma vie !
— Vous n'en aurez pas besoin, si vous voulez. »
Il me regarda de nouveau avec une vivacité qui fit naître en moi un trouble dont je ne pus me rendre compte, mais dont il s'aperçut, car il reprit d'un ton plus calme :
« Vous avez raison, mon enfant, mais il ne faut pas vous tuer. Vous avez en moi un ami qui vous empêchera de faire cette sottise et qui veillera sur vous. Je vous quitte parce que je vois que vous êtes fatiguée, mais je reviendrai vous voir. »
Et il me laissa surprise autant qu'émue de cette visite.
C'est aujourd'hui le troisième jour de mou arrivée à Paris. Ce matin, la fenêtre de ma voisine était fennec; je n'ai pu voir ses fleurs. Le soleil est caché, un brouillard humide descend le long du toit. J'étais seule hier, maintenant j'ai rencontré un homme qui prend intérêt à moi, et pourtant je me sens plus triste que de coutume. Peut-être le travail chassera-t-il tous « es mauvais pressentiments.
La place de ma voisine est encore vide. La pauvre femme serait-elle malade. Je demande pourquoi elle ne vient pas à l'atelier, si on n'a pas rie ses nouvelles. Celle a qui je m'adresse me répond, d'un air distrait et
étonné :
-ils LE TIROIR DU DIABLE.
ttDe quoi vaH-elle s'occuper? si Marie n'est pas la, c'esl qu'elle fait la no.ee ! »
Je n'ose en demander davantage, <m se moquerai! de moi parce que je comprends pas.
Hais d'où vienl ce bruil qui s'élève au fond de'l'atelier? Les enfants montent sur leur escabeau pouf mieux voir; les ouvrières quitteni en foule leurs métiers; on se pousse, on se heurte, comme pour jouir plus tôt d'un spectacle. Bientôt la niasse relluc de mon côlé. lue espèce de cortège s'est formé autour d'une femme, on l'entoure en poussant des cris et des éclats de rire ; elle promène autour d'elle un regard qui ne voit pas, un sourire sans vie; ses jambes peuvent à peine la soutenir, elle s'écrie d'une voix haletante : « Mon métier! je veux travailler! » Elle essaie de marcher, mais ses forces la trahissent ; elle tombe sans mouvement sur le sol.
J'ai reconnu nia voisine.
Au lieu de la secourir, l'atelier redouble de cris et de rires; les huées recommencenl de plus belle.
« Comment a-t-elle pu retrouver le chemin de l'atelier, l'ivrogne, la fainéante? Fais-nous un peu la morale, Marie: deux jours de noce, rien que ça ! »
L'infortunée cependant restait toujours étendue ; pers te ne songeait à
la relever. Je m'avance; je soulève sa tête appesantie. Ses yeuxserou-; \rent peu à peu, elle semble me reconnaître, elle se dresse lentement sur ses pieds, je l'entraîne en la soutenant vers son banc. Je crois entendre un remercîment sortir de sa bouche.
Pendant tout le reste de la journée, Marie a fait les frais des railleries et des conversations de nos compagnes. Elle y restai! insensible. Ramassant péniblement toutes ses forces, elle cherchait à faire mouvoir son métier avec une activité fébrile. « J'aurai faim demain, disait-elle tout bas; j'aurai faim : tourne, métier de malheur, tourne »
Marie m'a suivie en quittant l'atelier.
a Tu es bonne, ni' a-t-elle dit, il Tant que je te parle. Je veux le raconter
mes malheurs ; car ils seront les liens si tu as ilu cœur. Tu n'y échapperas pas, ni tes enfants non plus, si tu as des enfants. Comme toi, j'ai été jeune, belle, naïve : regarde ce que je suis maintenant, el je n'ai pas t renie uns!
« Quand mon père et ma mère moururent, j'étais en apprentissage. Personne ne pouvant plus payer mon entretien, on me dit de gagner ma vis: J'entrai dans cette fabrique maudite. J'étais jolie, le contre-maître me regarda comme son bien ; promesses, menaces, il employa tout pour me séduire. Je résistai, car j'aimais quelqu'un, un entant du peuple comme moi', un pauvre soldat mort en Afrique. Quand j'appris cette nouvelle, le contremaître redoubla d'instances ; mais je voulais rester vertueuse, et je quitta l'atelier.
« Alors j'essayai de tout pour gagner ma vie : je savais un peu coudre, je me mis à faire des chemises, à ourler des torchons ou des draps, à attacher des pattes de bretelles. J'étais habile, je me couchais tard et je me levais de bonne heure, et comme je ne pouvais faire plus de deux chemises, plus de deux paires et demie de draps, je ne gagnais que quinze à dix-huit sous par jour, et encore fallait-il retrancher de celte somme l'argent nécessaire pour acheter de la chandelle, du fil et du coton. Souvent l'ouvrage manquait, et quand j'allais en chercher, on me répondait que les prisons et les couvents travaillant à meilleur compte, on leur avait donné tout ce qu'il y avait à faire.
» Je ne pouvais me mettre au service, personne n'était là pour dire d'où je venais et pour répondre de moi. Un jour vint où, sans pain, sans espérance, je me trouvai seule avec le désespoir. J'écoutai ses conseils sinistres : j'allumai un réchaud de charbon, et je m'endormis avec l'espoir de ne plus me réveiller. Pourquoi le ciel n'a-t-il pas voulu qu'il en fût ainsi?
« Le contre-maître ne m'avait point perdue de vue : il guettait sa proie, et il comptait sur la misère; il m'épiait et je n'en savais rien. Il apprit, je ne sais comment, ma funeste résolution ; et le lendemain, au lieu de me trouver dans les bras de Dien, je me réveillai dans une autre chambre que la mienne; un médecin étail à mon chevet. Le premier mot que j'entendis liii celui-ci : — Sauvée!
o J'étais perdue, au contraire. Ce que la séduction n'avait pu m'arracher,je le donnai à la pitié: je crus être aimée, et j'aimai. Trois mois après, une autre victime m'avait remplacée. Usée par un premier effort, je ne trouvai même plus de force dans le désespoir sur lequel je < ptais comme
sur un ami fidèle. Je lu'eslimai trop heureuse de trouver une place dans
cette Fabrique, où je viens tous les jours gagner un pain arrose de larmes J'ai pris peu a peu les habitudes de celles qui vivent avec moi. Ce que lu ne comprends pas encore, moi je le comprends ; honteuse, flétrie, je me console du malheur par un vice. Tu as vu aujourd'hui à quel prix je parviens à oublier.
« Prends garde, jeune tille, prends garde ; les mêmes dangers te menacent. Il te trouve jolie : regarde ce que je suis devenue, et apprends à résister. »
Marie me quitta, et moi j'essuyai les larmes qui coulaient de mes yeux.
J'ai rencontre, devant la loge du portier, la fleuriste; elle racontait qu'elle venait de recevoir une riche commande. Elle a pris sa lumière en chantant, et s'est mise à monter les escaliers d'une façon leste et joyeuse. Tout de suite elle va se mettre au travail. « C'est une brave fille, m'a dit la portière, pendant que je la suivais des yeux, toujours à l'ouvrage, et ne sortant que le dimanche avec son amoureux, qui doit l'épouser lorsqu'ils auront, tous les deux, réuni les économies nécessaires pour se mettre en ménage. »
Kt moi aussi j'avais un amoureux qui me conduisait le dimanche cueillir des fleurs dans les bois.
La primevère cl la pervenche, L'une sourit, l'autre se penche; routes deux sont dos (leurs d'avril, I e bien-aiiné quand vicndra-l-il'?
Voilà que je chaule au lieu de l'aire ma prière. Comme je suis triste, ce
soir! Les paroles de Marie ont jeté comme un poids sur mon cœur. Non, non, son sort ne sera pas le mien. Je reverrai Pierre, el mon village, el le \ieux curé, ei ceux qui m'ont élevée. J'irai encore danser sous les tilleuls ; je me promènerai dans les prés tapisses des violettes du printemps; j'entendrai le beuil des cloches el le tic tac du moulin; je quitterai Paris, la
fabrique, le ennlre-niailre. Je puis être encore heureuse, n'esl-ee pas, mon
Dieu?
Lettre de Rose à Mathurine.
- Puis, jeudi ll3 février l"it
« Ma bonne mère,
« Vous vous portez bien depuis que je ne vous ai vue, et Bruneau de « même, et les enfants aussi. J'ai fait tout ce que vous m'aviez recom- " mandé. Je travaille assidûment, je suis sage et je prie Dieu ; mais je ne n puis rester davantage à Paris. Je souffre, je ne suis pas heureuse; je ne « puis pas tout vous dire dans une lettre, mais j'ai peur de me perdre en a vivant ici. Je ferai tout ce que vous voudrez au village; je travaillerai la n terre, s'il le faut, plutôt que de continuer à demeurer loin de vous. Si ■I vous saviez, je suis bien malheureuse, allez! Dites au messager de venir « me prendre, il m'emmènera dans sa carriole, et bientôt je pourrai vous « embrasser.
« Votre dévouée fille,
« Rose. »
Mon cœur est parti avec cette lettre ; je me sens gaie en allant à l'atelier. En me voyant à la fenêtre de ma mansarde, la fleuriste m'a souri : jamais ses ffeurs ne m'ont paru plus jolies et plus fraîches que ce matin. C'est d'un heureux présage.
Le contre-maître m'a arrêtée un moment au passage pour me demander comment je me trouvais a Paris.
o Très-bien ! lui ai-je répondu avec une franchise qui l'a encouragé.
— En ce cas, vous nie permettrez de remplacer votre protectrice, et de vous faire promener dimanche dans Paris?
— Certainement! » Et je l'ai laissr enchanté.
Dimanche je serai sur la route de mon village, et le messager, assis sur le devant de sa carriole, fera claquer son fouet en me disant les nouvelles du pays.
Mon premier soin en me réveillant a été de faire un petit paquet «le toutes mes hardis ; je veux que le messager me trouve prête quand il viendra me chercher. Puis je mus partie pour remplir ma journée; mais la filature était
Fermée, les ouvriers stationnaient en foule devant la porte. On murmurait les mots de crise commerciale, de cessation de travaux. Une résignation stupide, mêlée h une consternation profonde, régnait sur tous les visages. Trois cents malheureux étaient là sur le pavé sans savoir où gagner le pain
du jour.
Marie s'était assise par terre, cachant son front entre ses mains. Je m'approchai, elle releva la tète.
« Tu le vois, me dit-elle tristement, nous sommes sans ouvrage. Je suis habituée à ce malheur; mais toi, que vas-tu devenir'.' Tu commenceras aujourd'hui ta lutte contre la misère; pauvre enfant, que je te plains!
— Rassurez-vous, lui répondis-je, je retourne dimanche au village. Mais vous? »
Elle se mit à sourire amèrement.
» Moi, je demanderai l'aumône et l'on me mettra en prison; au moins je trouverai de quoi vivre sans me souiller comme tant d'autres. En échappant à la misère, tu échappes aussi à la honte. Bénis deux fois le ciel! »
En ce moment, j'entendis une cloche. C'était la messe qui sonnait à l'église voisine; j'y entrai, et, me mettant à genoux, je fis mentalement celte prière :
«Soyez clément, mon Dieu, pour la pauvre Marie, et pour toutes celles qui ont péché comme elle. Sa faute fût peut-être devenue la mienne; je vous remercie de m'avoir inspire le désir de partir. Cette semaine comptera dans mon existence; je ne m'en souviendrai que pour vous bénir et poil!' vous prier sans cesse en faveur des infortunées qui n'ont pu se soustraire à la tentation. «
l.e eontre-inaiire m'attendait à la porte de la maison. Je ne sais si le souvenir de Marie en était cause, mais je trouvai sur sa physionomie un air de fausseté repoussante. Il me dit d'une voix caressante :
«Ne vous effrayez pas de la nouvelle que vous ave/, apprise ce matin, le
chômage ne sera pas de longue durée; d'ailleurs je pourvoirai à tous vos besoins, comme n'eût pas manqué de le faire celle qui est partie. Dans peu vous quitterez cette vilaine maison. En attendant, prenez ceci jusqu'à
dimanche. « Je sentis sa main qui glissait de l'argent dans la mienne.
« Jamais! m'écriai-je, jamais ! en repoussant son ottïe avec indignation
— Ne vous fâchez pas, reprit-il, ce que j'en faisais, c'était pour voire bien. Je croyais être votre ami. Vous accepterez quand vous me connaîtrez mieux ; je n'ai pas le temps de vous en dire davantage, il faut que je vous quitte. A dimanche. »
Il voulut s'emparer de ma main...
Oh! oui, je la quitterai, cette vilaine maison, mais non pas pour te suivre; je retrouverai ma ctaambrette de la chaumière avec ses rideaux blancs. Comme les heures s'écoulent lentement! Enfin voici la nuit. Demain, samedi, je recevrai la réponse de ma mère. Le sommeil arrive ; je voudrais que ce fût déjà demain.
« Mamzelle, une lettre! » Ce cri de la portière me réveille en sursaut. Je la prends, je la porte à nies lèvres. Je la lis tout haut.
Réponse de Mail/urine à Rose.
« Ma chère enfant,
« Que de malheurs depuis que tu es partie ! Bruneau s'est blessé en fai- « sant du bois à la forêt, Jacqueline est malade; il faut vivre et payer le « médecin, et nous n'avons pour cela que la journée de Jacques, qui s'est « engagé pour servir les maçons. Il nous serait impossible de te recevoir.
Monsieur le curé, qui nous a lu ta lettre, dit que toutes les petites filles a regrettent ainsi le village les premiers jours, qu'il faut que tu travailles, « que tu es grande, et que si tu es sage, Dieu ne t'abandonnera point. C'est « la ce qu'espère celle qui se dira toujours
« Ta mère dévouée.
u Mathurine. »
Je retombe anéantie sur mon lit. Ainsi donc plus d'espoir : cette semaine sera donc pour moi la vie entière ! Point d'asile contre la honle; que vaîs-
je devenir.'
J'oubliais le réchaud de Marie!
■>H I.E TlltOHl l>l DIABLE.
Mourir si jeune, c'est affreux! Kl cependanl la mort vaut mieux que l'existence que j'ai en perspective. Oh! oui, je mourrai !
J'ai passé toute la nuit en prières. Ce matin, le soleil levant m'a fait voir deux tètes derrière le rideau de la fleuriste; e'est dimanche, elle part pour la campagne avec si m amoureux : elle sera heureuse tout le jour, et elle rentrera sans remords.
Mais on frappe aussi à ma porte; on vient me chercher. C'est lui! Que le souvenir de Marie me protège! N'est-ce pas, mon Dieu, que vous me donnerez le courage de ne pas ouvrir?
TAXILE DZLOKD
LEê ®SIM§ ©s p^aa§.
Aux Chamfs. — I .
Electeur éligible
l'ar i.«i«iisi
' irnvr pur 1*1 NUI»