LE DIX-HUIT BRUUAIHE DES MÉNAGES
Un matin, Adolphe est définitivement saisi par la triomphante idée de laisser Caroline maîtresse de
trouver elle-même ce qui lui plaît. II lui remet le gouvernement de la maison en lui disant : — Fais ce que tu voudras. Il substitue le système constitutionnel au système autocratique, un ministère responsable au lieu d'un pouvoir conjugal absolu. Cette preuve de confiance , objet d'une secrète envie, est le bâton de maréchal des femmes. Les femmes sont alors, selon l'expression vulgaire, maîtresses à la maison. Dès lors, rien, pas môme les souvenirs de la lune de miel, ne peut se comparer au bonheur d'Adolphe pendant quelques jours. Une femme est alors tout sucre, elle est trop sucre I Elle inventerait les petits soins, les petits mots, les petites attentions, les chatteries et la tendresse, si toute cette confiturerie conjugale n'existait pas depuis le paradis terrestre. Au bout d'un mois, l'état d'Adolphe a quelque similitude avec celui des enfants vers la fin de la première semaine de l'année. Aussi Caroline commence-t-elle à dire, non pas en paroles, mais en action, en mines, en expressions mimiques : — On ne sait que faire pour plaire à un homme I...
Laissera sa femme le gouvernail de la barque est une idée excessivement ordinaire qui mériterait peu l'expression de triomphante, décernée en tête de ce chapitre, si elle n'était pas doublée de l'idée de destituer Caroline. Adolphe a été séduit par cette pensée qui s'emparera de tous les gens en proie à un malheur quelconque : savoir jusqu'où peut aller le mal I expérimenter ce que le feu fait de dégât quand on le
laisse à lui-même en se sentant ou en se croyant le pouvoir de l'arrêter. Cette curiosité nous suit de l'eafance à la tombe. Or, après sa pléthore de félicité conjugale, Adolphe, qui se donne la comédie chez lui, passe par les phases suivantes.
Première époque. Tout va trop hien. Garolioe achète de jolis petits registres pour écrire ses dépenses , elle achète un joli petit meuble pour serrer l'argent; elle fait \ivre admirablement bien Adolphe, elle est heureuse de son approbation, elle découvre une foule de choses qui manquent dans la maison, elle met sa gloire à être une maîtresse de maison incomparable. Adolphe, qui s'érige lui-iaOme en censeur, ne trouve pas la plus petite observation à formuler.
S'il s'habille, il ne lui manque rien. On n'a jamais, même chez Armide, déployé de tendresse plus ingénieuse que celle de Caroline. On renouvelle à ce phénix des maris le caustique sur son cuir à repasser ses rasoirs. Des bretelles frsdches sont substituées aux vieilles. Une boutonnière n'est jamais veuve. Son linge est soigné comme cehii du confesseur d'une dévote à péchés véniels. Les chaussettes sans trous.
A table, tous ses goûts, ses caprices mômes, soat étudiés, consultés : il engraisse !
lia de l'encre dans son écrîtoire, et l'éponge est toujours humide. Il ne peut rien dire, pas même, comme Louis XIV : « J'ai failli attendre! » EnOûil
est à tout propos qualifié d'un amour d'homme. 11 est obligé de gronder Caroline de ce qu'elle s'oublie; elle ne pense pas assez à elle. Caroline enregistre ce doux reproche.
Deuxième époque. La scène change à table. Tout est bien cher. Les légumes sont hors de prix. Le bois se vend comme s'il venait de Campôche. Les fruits, xh! quant aux fruits, les princes, les banquiers, les grands seigneurs seuls, peuvent en manger. Le dessert est une cause de ruine. Adolphe entend souvent Caroline disant à madame Deschars : — Mais comment faites-vous?... On tient alors devant vous des conférences sur la manière de régir les cuisinières.
Une cuisinière, entrée chez vous sans nippes, sans linge, sans talent, est venue demander son compte en robe de. mérinos bleu, ornée d'un fichu brodé, les oreilles embellies d'une paire de boucles d'oreilles enrichies de petites perles, chaussée en bons souliers de peau qui laissaient voir des bas de coton assez jolis. Elle a deux malles d'effets et son livret à la caisse d'épargne.
Caroline se plaint alors du peu de moralité du peuple, elle se plaint de l'instruction et de la science de calcul qui distingue les domestiques. Elle lance de temps en temps de petits axiomes comme ceux-ci : — Il y a des écoles qu'il faut faire I — Il n'y a que ceux qui ne font rien qui font tout bien. — Elle a les soucis du pouvoir. Ah I les hommes sont bien heu-
reux de ne pas avoir à mener un ménage ! Les femmes ont le fardeau des détails I
Caroline a des dettes. Mais, comme elle ne veut pas avoir tort, elle commence par établir que Texpérience est une si belle chose qu'on ne saurait Tacheter trop cher. Adolphe rit dans sa barbe en prévoyant une catastrophe qui lui rendra le pouvoir.
TROisièME ÉPOQUE. Caroline, pénétrée de cette vérite, qu'il faut manger uniquement ipour vivre, fait jouir Adolphe des agréments d'une table cénobitique.
Adolphe a des chaussettes lézardées ou grosses du lichen des raccommodages faits à la hâte, car sa femme n'a pas assez de la journée pour ce qu'elle veut faire. Il porte des bretelles noircies par l'usage. Le linge est vieux, et bâille comme un portier ou comme la porte cochère. Au moment où Adolphe est pressé pour conclure une affaire, il met une heure à s'habiller, en cherchant ses affaires une à une, en dépliant beaucoup de choses avant d'en trouver une qui soit irréprochable. Mais Caroline est très-bien mise. Madame a de jolis chapeaux, des bottines en velours, des mantilles. Elle a pris son parti, elle administre en vertu de ce principe : Charité bien ordonnée conunence par elle-même. Quand Adolphe se plaint du contraste entre son dénûment et la splendeur de Caroline, Caroline lui dit : — Mais tu m'as grondée de ne rien m'acheterl...
Un échange de plaisanteries plus ou moins aigres
commence à s'établir alors entre les époux. Caroline, un soir, se fait charmante, afin de glisser Taveu d'un déficit assez considérable, absolument comme quand le ministère se livre à reloge des contribuables et se met à vanter la grandeur du pays en accouchant d'un petit projet de loi qui demande des crédits supplémentaires. Il y a cette similitude que tout cela se fait dans la chambre, en gouvernement comme en ménage. Il en ressort cette vérité profonde, que le système constitutionnel est infiniment plus coûteux que le système monarchique. Pour une nation comme pour un ménage, c'est le gouvernement du juste milieu, de la médiocrité, des chipoteries, etc.
Adolphe, éclairé par ses misères passées, attend une occasion d'éclater, et Caroline s'endort dans une trompeuse sécurité.
Comment arrive la querelle? sait-on jamais quel courant électrique a décidé l'avalanche ou la révolution ? elle arrive à propos de tout et à propos de rien. Mais enfin, Adolphe, après un certain temps qui reste à déterminer par le bilan de chaque ménage, au mî- Ueu d'une discussion, lâche ce mot fatal : — Quand j'étais garçon I...
Le temps de garçon est, relativement à la femme, ce qu'est le — Mon pauvre défunt ! relativement au nouveau mari d'une veuve. Ces deux coups de langue font des blessures qui ne se cicatrisent jamais complètement.
Et alors, Adolphe, de continuer comme le général
Bonaparte parlant aux Cinq-Cents : — Nous sommes sur un iK)lcan l «— Le ménage n'a plus de gou^efaement, — Theure de imndre un parti -est arrivée I •— Tu parles debonheur, Caroline, tu Tas compromis,— tu Tas mis en question par tes exigences, tu as vioié le Code ci\il en t'immisçant dans la ^cussion des difaires ; tu as attenté au pouvoir conjugal. — Il faut réformer notre intérieur.
Caroline ne crie pas comme tes Cinq-Cents : A bas le dictateur J on ne crie jamais quand on est sûr de rabattre.
— Quand j'étais garçon, je n'avais que des chaussures neuves I je trouvais des serviettes blanches à mon couvert tous les jours 1 Je n'étais volé par le restaurateur que d'une somme déterminée I Se vous à donné ma liberté chérie!... qu'en avez-vous fait?...
— Suis-je donc si coupable, Adolphe, d'avoir voulu t'éviter des soucis ? dit Caroline en se posant devant son mari. Reprends la clef de la caisse.. . mais qn'arrivera-t-il?... j'en suis honteuse, tu me forceras à jouer la comédie pour avoir les choses les plus nécessaires. Est-ce là ce que tu veux? avilir ta femme, ou mettre en présence deux intérêts contraires , ennemis. . .
Et voilà, pour les trois quarts des Frs^içais, le mariage parfaitement défini.
— Sois tranquille, mon ami, reprend Caroline en s'asseyant dans sa chauffeuse comme Marins sur les ruines de Carthage, je ne te demanderai jamais ricii,
je ne suis pas une mendiante ! Je sais bien ce que je fersd«.. tu ne me connais pas...
<<- Eh bien ! quoi?. .. dit Adolphe ; on ne peut donc^ avec vous autres, ni plaisanter, ni s'^plîquer ? que feras-tu ?. . .
— Gela iie vous regarde pas. . .
— Pardon, madame, au contraire. La dignité , rhonneur.-
— Ofa ! soyez tranquille, à cet égard, monsieur. Pour vous , plus que pour moi , je saurai garder le secret le plus profond.
— Eh bien, dites! Voyons, Caroline, ma Caroline, que feras-tu?...
Caroline jette un regard de vipère sur Adolphe, qui recule et va se promener.
— Voyons, que comptes-tu faire? demande-t^il après un silence infiniment trop prolongé.
-— Je travaillerai, monsieur!
Sur ce mot sublime , Adolphe exécute un mouvement de retraite, en s'apercevant d'une exaspération enfîellée, en sentant un mistral dont l'âpreté n'avat pas encore soufflé dans la chambre conjugale.
l'art d'êtiie vicue.
A compter du dix-huit brumaire, Caroline, vaincue, adopte un système infernal et qui a pour effet de vous faire regretter à toute heure la victoii-e. Elle devient Topposition I . . . Encore un triomphe de ce genre,
et Âddphe irait ea cour d'assises accusé d'ayoif étouffé sa femme entre deux matelas, comme TOthello de Shakspeare. Caroline se compose un air de martyre, elle est d'une soumission assommante. A tout propos elle assassine Adolphe par un :— Conune \ous voudrez! accompagné d'une épouvantable douceur. Aucun poète élégiaque ne pourrait lutter avec Caroline, qui lance élégie sur élégie : élégie en actions, élégie en paroles, élégie à sourire^ élégie muette, élégie à ressort, élégie en gestes, dont voici quelques exemples où tous les ménages retrouveront leurs imptessions.
Après déjeuner : — Carob'ne, nous allons ce soir chez les Deschars, une grande soirée, tu sais...
— Oui, mon ami.
Après DÎNER : — Eh bien! Caroline, tu n*es pas encore habillée?... dit Adolphe, qui sort magnifiquement mis.
Il aperçoit Caroline vêtue d'une robe de vieille plaideuse, une moire noire à corsage croisé. Des fleurs, plus artificieuses qu'artificielles, attristent une chevelure mal arrangée par la femme de chambre. Caroline a des gants déjà portés.
— Je suis prête, mon ami...
— Et voilà ta toilette?...
— Je n'en ai pas d'autre. Une toilette fraîche aurait coûté centécus.
— Pourquoi ne pas me le dire ?
— Moi, vous tendre la main I... après ce qui s'est passé !
— J'irai seul, dit Adolphe ne voulant pas être humilié dans sa femme.
— Je sais bim que cela vous arrange, dit Caroline d*unpetit ton aigre, et cela se voit assez à la manière dont vous êtes mis.
Onze personnes sont dans le salon, toutes priées à dîner par Adolphe. Caroline est là comme si son mari l'avait invitée, elle attend que le dîner soit servi.
— Môtisieur, dit le valet de chambre à voix basse à son maître, la cuisinière ne sait où donner de la tête.
— Pourquoi?
— Monsieur ne lui a rien dit; elle n'a que deux entrées , le bœuf, un poulet , une salade et des légumes.
— Caroline , vous n'avez donc rien commandé?...
— Sa\ais-je que vous aviez du monde, et puis-je d'ailleurs prendre sur moi de commander ici?.. . Vous m'avez délivrée de tout souci à cet égard, et j'en remercie Dieu tous les jours.
Madame de Fischtaminel vient rendre une visite à madame Caroline , elle la trouve toussotant et travaillant le dos courbé sur un métier à tapisserie.
— Vous brodez ces pantoufles-là pour votre cher Adolphe ?
Adolphe est posé devant la cheminée en homme qui fait la roue.
— Non, madame, c'est pour un marchand qui me les paye ; et, cemme les forçats du bagne, mon travail me permet de me donner des petites douceurs.
Adolphe rougît, il ne peut pas hattre sa femme, et madame de Fischtaminel le regarde en ayant Tair de lui dire : — Qu'est-ce que cela signifie ?
— Vous toussez beaucoup, ma chère petite !... dit madame de Fischtaminel.
— Oh I répond Caroline, que me fait la vie ?.. .
Caroline est là sur sa causeuse avec une femme de vos amies, à la bonne opinion de laquelle vous tenez excessivement. Du fond de Tembrasure où vous causez entre hommes, vous entendez, au seul mouvement des lèvres, ces mots : Monsieur Va x)Oulu L . . dits d'un air déjeune Romaine allant au cirque. Profondément humilié dans toutes vos vanités , vous voulez être à cette conversation tout en écoutant vos hôtes; vous faites des répliques qui vous valent des : — A quoi pensez- vous? car vous perdez le fil de la conversation, et vous piétinez sur place en pensant : — Que lui dit-elle de moi?...
Adolphe est à table chez les Deschars, un dîner de douze personnes, et Caroline est placée à côté d'un joli jeune homme, appelé Ferdinand, cousin d'A-
dolphe. Entre le premier et le second service, on parle du bonheur conjugal.
— Il n'y a rien de plus facile à une femme que d'être heureuse^ dit Caroline en répondeintà une femme qui se plaint.
— Donnez-nous votre secret, madame, dit agréablement M. de Fischtaminel.
— Une femme n'a qu'à ne se mêler de rien, se regarder comme la première domestique de la maison, ou comme une esclave dont le maître a soin, n'avoir aucune volonté , ne pas faire une observation, tout \a bien.
Ceci , lancé sur des tons amers et avec des larmes dans la voix, épouvante Adolphe, qui regarde fixement sa femme.
— Vous oubliez, madame, le bonheur d'expliquer son bonheur, réplique-t-il en lançant un éclair digne d'un tyran de mélodrame.
Satisfaite de s'être montrée assassinée ou sur le point de l'être, Caroline détourne la tête, essuie furtivement une larme et dit : — - On n'explique pas le bonheur.
L'incident, comme on dit à la Chambre, n'a pas de suites, mais Ferdinand a regardé sa cousine comme un ange sacrifié.
On parle du nombre effrayant des gastrites , des maladies innommées âoatmeurentles jeunes femmes.
— Elles sont trop heureuses I dit Caroline en ayant Taîr de donner le programme de sa mort.
La belle-mère d'Adolphe vient voir sa fille. Caroline dit:
— Le salon de Monsieur,— la chambre de Monsieur I Tout, chez elle, est à Monsieur.
— Ah çàl qu'y a-t-il donc, mes enfants? demande la belle-mère; on dirait que vous êtes tous les deux, à couteaux tirés. •
— Eh! mon Dieu, dit Adolphe, il y a que Caroline a eu le gouvernement absolu de la maison, et n'a pas su s'en tirer.
— Elle a fait des dettes ?. . .
— Oui, ma chère maman.
— Écoutez, Adolphe, dit la belle-mère après avoir attendu que sa fille l'ait laissée seule avec son gendre, aimeriez-vous mieux que ma fille fût admirablement bien mise, que tout allât à merveille chez vous, et qu'il ne vous en coûtât rien?...
Essayez de vous représenter la physionomie d'Adolphe en entendant cette déclaration des droits de la femme!
Caroline passe d'une toilette misérable à une toilette splendide. Elle est chez les Deschars ; tout le monde la félicite sur son goût, sur la richesse de ses étoffes, sur ses dentelles, sur ses bijoux.
— Ah I vous avez un mari charmant, dit madame DcscLars.
Adolphe se rengorge et regarde Caroline.
— Mon mari, madame? Je ne coûte, Dieu merci, rien à monsieur ! Tout cela me vient de ma mère.
Adolphe se retourne brusquement et va causer avec madame de Fischtaminel.
Après un an de gouvernement absolu, Caroline, adoucie, dit un matin :
— Mon ami, combien as- tu dépensé cette année ?
— Je ne sais pas.
— Fais tes comptes.
— Adolphe trouve un tiers de plus que dans la plus mauvaise année de Caroline.
— Et je ne t'ai rien coûté pour ma toilette, dit-elle.
Caroline joue les mélodies de Schubert. Adolphe éprouve une jouissance en entendant cette musique admirablement exécutée; il se lève et va pour féliciter Caroline, elle fond en larmes.
— Qu'as-tu?'
— Rien ; je suis nerveuse.
— Mais je ne te connaissais pas ce vîce-Ià.
— Ohl Adolphe, tu ne veux rien voir... Tiens, regarde : mes bagues ne me tiennent plus aux doigts, tu ne m'aimes plus, je te suis à charge...
Elle pleure, elle n'écoute rien, elle repleure à chaque mot d'Adolphe,
— Veux-tu reprendre le gouvernement de la maison?
— Ah! s'écrie-t-elle en se dressant en pied comme une surprise, maintenant que tu as assez de tes expériences I . . . merci ! Est-ce de Targent que je veux ?. . . Singulière manière de panser un cœur blessé... Non, laissez-moi...
— Eh bieni comme tu voudras, Caroline.
Ce : — Comme tu voudras I est le premier mot de Findifférence en matière de femme légitime, et Caroline aperçoit un abîme vers lequel eDe a marché d'elle-même.
LA CAMlPAGKE de FRANCE.
Les malheurs de 4844 affligent toutes les eiktences. Après les brillantes journées, les conquêtes, les jours où les obstacles se changeaient en triomphe, où le moindre achoppement devenait un bonheur, il arrive un moment où les plus heureuses idées tournent en sottises, où le courage mène à la perte, oè ia fortification fait trébucher. L'amour conjt^l, qui, selon les auteurs, est un cas particulier d'amour, a, plus que toute autre chose humaine, sa Canpagnede France, son funeste 4*844. Le dial^ aime surtout à mettre sa griife dans les affaires des pauvres femmes délaissées, et Caroline en est là.
Caroline en est à rêver aux moyens dfe ramener son mari! Caroline passe à la maison beaucoup
d'iieures solitaires, pendant lesquelles son imagination travaille. Elle va, vient, se lève, et souvent elle reste songeuse à sa fenêtre, regardant la rue sans y rien voir, la figure collée aux vitres, et se trouvant comme dans un désert au milieu de ses Fetits-Dun- Kerques, de ses appartements meublés avec luxe.
Or, à Paris, à moins d'habiter un hôtel à soi, sis entre cour et jardin, toutes les existences sont accouplées. A chaque étage d'une maison, un ménago trouve dans la maison située en face un autre ménage. Chacun plonge à volonté ses regards chez le voisin. Il existe une servitude d'observations mutuelles, un droit de visite commun, auxquels nul ne peut se soustraire. Dans un temps donné, le matin, vous vous levez de bonne heure, la servante du voisin fait l'appartement, laisse les fenêtres ouvertes et les tapis sur les appuis : vous devinez alors une infinité de choses, et réciproquement. Aussi, dans un temps donné, connaissez- vous les habitudes de la jolie, de la vieille, de la jeune, de la coquette, de la vertueuse fenmie d'en face, ou les caprices du fat, les inventions du vieux garçon, la couleur des meubles, le chat du second ou du troisième. Tout est indice et matière à divination. Au quatrième étage, une grisette surprise se voit, toujours trop tard, comme la chaste Suzanne, en proie aux jumeties ravies d'un vieil employé à dix-huit cents francs , qui devient criminel gratis. Par compensation, un beau surnuméraire, jeune de ses fringants dix neuf ans, apparaît à une
n LE DIABLE À PARIS.
dévote dans le simple appareil d'un homme gui se barbifie. L'observation ne s'endort jamais, tandis que la prudence a ses moments d'oubli. Les rideaux ne sont pas toujours détachés à temps. Une femme, avant la chute du jour, s'approche de la fenêtre pour enfiler une aiguille, et le mari d'en face admire alors une tête digne de Raphaël, qu'il trouve digne de lui, garde national imposant sous les armes. Passez place Saint-Georges, et vous pouvez y surprendre les secrets de trois jolies femmes, si vous avez de l'esprit dans le regard. Ohl la sainte vie privée, où est-elle? Paris est une ville qui se montre quasi nue à toute heure, une ville essentiellement courtisane et sans chasteté. Pour qu'une existence y ait de la pudeur, elle doit posséder cent mille francs de rente. Les vertus y sont plus chères que les vices.
Caroline, dont le regard glisse parfois entre les mousselines protectrices qui cachent son intérieur aux cinq étages de la maison d'en face, finit par observer un jeune ménage plongé dans les joies de la lune de miel, et venu nouvellement au premier devant ses fenêtres. Elle se livre aux observations les plus irritantes. On ferme les persiennes de bonne heure ; on les ouvre tard.
Un jour, Caroline, levée à huit heures, toujours par hasard, voit la femme de chambre apprêtant un bain ou quelque toilette du matin, un délicieux déshabillé. Caroline soupire. Elle se met à l'affût comme un chasseur, elle surprend la jeune femme la figure
illuminée par le bonheur. Enfin, à force d'épier ce charmant ménage, elle voit monsieur et madame ouvrant la fenêtre, et légèrement pressés Tun contre l'autre, accoudés au balcon, y respirant Tair du soir. Caroline se donne des maux de nerfs en étudiant sur les rideaux, un soir que Ton oublie de fermer les Persiennes, les ombres de ces deux enfants se com- ^battant, dessinant des fantasmagories explicables ou inexplicables. Souvent la jeune femme, assise, mélancolique et rêveuse, attend Tépoux absent, elle entend le pas d'un cheval, le bruit d'un cabriolet au bout de la rue, elle s'élance de son divan, et, d'après son mouvement, il est facile de voir qu'elle s'écrie : — C'est lui I...
— - Comme ils s'aiment I se dit Caroline.
A force de maux de nerfs, Caroline arrive à concevoir un plan excessivement ingénieux : elle invente de se servir de ce bonheur conjugal comme d'un topique pour stimuler Adolphe. C'est une idée assez dépravée; mais l'intention de Caroline sanctifie tout!
— Adolphe, dit-efie enfin, nous avons pour voisine en face une femme charmante , une petite brune...
— Oui, réplique Adolphe, je la connais. C'est une amie de Fischtaminel , madame Foullepointe , la femme d'un agent de change, un homme charmant, un bon enfant, et qui aime sa femme, il en est fou! Tiens... il a son cabinet, ses bureaux, sa caisse.
dans la cour, et rappartemcnt sur le devant est celui de Madame. Je ne connais pas de ménage plus heureux. FouUepointe parle de son bonheur partout, même à la Bourse; il en est ennuyeux.
— Eh bien! fais-moi donc le ^aisir de me présenter M. et madame Foultepointe, Ma foi, je serais enchantée de savoir comment elle s'y prend pour se faire si bien aimer de son mari... Y a-t-il longtempa qu'ils sont mariés?
— Absolument comme nous, depuis cinq ans...
— Adolphe, mon ami, j'en meurs d'envie I Oh!
lie-nous toutes les deux. Suis-je aussi bien qu'elle?
— Ma foi I... je vous rencontrerais au bal de l'Opéra, tu ne serais pas ma femme, eh bien!... j'hésiterais.
— Tu es gentil aujourd'hui. N'oublie pas de les inviter à diner pour samedi prochain.
— Ce sera fait ce .soir. FouUepointe ei moi ncms nous voyons souvent à la Bourse.
— Enfin, se dit Caroline, cette femme me dira sans doute quels sont ses moyens d'action.
Caroline se r^net en observation. A trois heures environ, à travers les fleurs d'une jardinière qui fait comme un bocage à la fenêtre, elle regarde et s'écrie:
— Deux vrais tourtereaux!...
Pour ce samedi, Caroline imite M. et madame Deschars, le digne M. de Fischtaminel, enfin les plus vertueux menais de sa société. Tout est sous
les armes chez Caroline; elle a commandé le plus délicat dîner, elle a sorti ses splendeurs des armoires, elle tient à fêter le modèle des femmes.
— Vous allez voir, ma chère, dit-elle à madame Deschars au moment où toutes les femmes se regardent en silence, vous allez voir le plus adorable ménage du monde, nos voisins d'en face : un jeune homme blond d'une grâce infinie, et des manières... une tête à la lord Byron, et un vrai don Juan,, mais fidèle I il est fou de sa femme. La femme est charmante et a trouvé des secrets pour perpétuer l'amour; aussi peut-être devrai-je un regain de bonheur à cet exemple ; Adolphe, en les voyant, rougira de sa conduite, IL..
On annonce :
— M. et madame FouUepointe I
Madame FouUepointe, jolie brune, la vraie Parisienne, une femme cambrée, mince, au regard brillant étouffé p^ de longs cils, mise délicieusement, s*assied sur le canapé. Caroline salue un gros monsieur à cheveux gris assez rares, qui suit péniblement cette Andalouse de Paris, et qui montre une figure et un ventre siléniques, un crâne beurre frais, un sourire papelard et libertin sur de bonnes grosses lèvres, un philosophe enfin I Caroline regarde ce monsieur d'un air étonné.
— M. FouUepointe, ma bonne, dit Adolphe en lui présentant ce digne quinquagénaire.
— Je suis enchantée , mad£une, dit Caroline en
prenant un air aimable, que vous soyez venue avec votre beau -père (profonde sensation); mais nous aurons, j'espère, votre cher mari...
— Madame»..
Tout le monde écoute et se regarde. Adolphe devient le point de mire de tous les yeux, il est hébété d'étonnement, il voudrait faire disparaître Caroline par une trappe conMne au théâtre.
— Voici monsieur FouUepointc, mon mari, dit madame Foullepointe.
Caroline devient alors d'un rouge écarlate en comprenant Vécole qu'elle a faite, et Adolphe la foudroie d'un regard à trente-six becs de gaz.
— Vous le disiez jeune, blond... dit à voix basse madame Deschars.
Madame Foullepointe, en femme spirituelle, regarde audacieusement la corniche.
Un mois après, madame Foullepointe et Caroline deviennent intimes. Adolphe, très-occupé de madame Fischtaroinel, ne fait aucune attention à cette dangereuse amitié qui doit porter ses fruits; car, sachez-le :
Axiome*
Les femmes ont*corrompa plus de femmes qœ les hommes n*cn
ont aimé.