‹ Le diable à Paris: les Parisiennes à ParisChapitre 29 sur 35 · ET SI L'ON S'AIME · texte numérisé non relu

ET SI L'ON S'AIME

(Le -1 6 février de Tannée ^ 845, vers deux heures de la journée, un homme jeune encore, bien vêtu et de bonne mine, dit-on, passait sur le Pont-Neuf au moment où la foule assemblée regardait avec épouvante les efforts désespérés que faisaient, pour résister à la mort, deux pauvres diables dont le bateau avait chaviré. Jugeant, sans doute, qu'il n'y avait pas de temps à perdre, lejeune homme sauta tout habillé par-dessus le pont, ramena sur la rive un des deux hommes qui étaient en péril, et, sans prendre le temps de respirer, se remît à Teau pour achever sa tâche.

Déjà il avait saisi avec une adresse merveilleuse celui des deux hommes qui lui restait à sauver, et qui, à bout de résistance , ne luttait plus contre les flots; et déjà, aux acclamations de la multitude rassurée par son premier succès, il le poussait vers une barque de sauvetage qui arrivait enfin à leur secours, lorsque le malheureux qu'il arrachait i une mort cer-

taine s'étant, dans une dernière et subite convulsion de r&gonie , accroché à lui de façon à paralyser ses mouvements, l'entrsdna sous les flots, où ils disparurent tous les deux.

Les deux cadavres furent retrouvés quelques heures après. L'un, celui du batelier, fut rendu à sa famille. L'autre, celui du jeune homme^ M déposé à la Morgue , où il resta exposé pendant les délais d'usage , sans que personne vint le réclamer*

Les recherches auxquelles se livre toujours la police en pareil cas furent infructueuses , et on ne trouva dans les vêtements de l'infortuné jeune honmie qu'un petit portefeuille de chagrin noirdon^ on ne put tirer aucun indice. Dans une des poches de ce portefeuille, se trouvait une lettre ou plutôt un billet sans adresse et sans signature, qui ne contenait que ces mots, écrits évidemment de la main d'une femme : a Demain , à deux heures. » Ce billet était daté du -15 février, et, selon toute probabilité, c'est en allant à ce rendezvous que ce courageux inconnu avait trouvé la mort.

Dans l'autre poche de ce portefeuille, se trouvaient quelques pages manuscrites, et ce sont ces pages que nous donnons aujourd'hui à nos lecteurs.)

CMÇgm g'eçt Qve l'amour; et si l% s'auie.

Cette question ne paraîtra impertinente qu'aux gens qui n'ont Jamais aimé, ou qui ne se sont jamais inquiétés de savoir ce qu'aimer voulait dire.

Màîs edni qui a seati, ne fût-ce que pendant une heure, battre son cœur tout entier, celui-là, sans pouvoir la résoudre, pouira du moins la comprendre.

Ce que c'est que l'amour ?

C'est use questii)^ qu'il faudrait aire à Diou luimême, parce que Dieu seul pourrait y r^ondre*

Ce que nous entendons, nous, par ce grand mot — Auiour -I- c'est to^t au plu3 si nous pourrions. le dire.

Mais, entre notre vérité humaine et 14 vérité pure,. que d'abîmes, saas doute !

Si je m. me trompe, Famour u'est rian ou presque irien de ce que nous le faisons, de ce que w)us pouvons le faire , nous autres pauvres créatures que la mort n'a pas encore instruites.. De l'amour, nous n'avons que le désir, que l'eavie,, que le besoin, mais non le pouvoir assurément.

Si l'amouit était sur la terre, s'il était ajamilifiu de nous, entre nous, la terre et nous nous serions par*^ faits. C'est suit Is^ terre même que le bie^i se trouverait sans mal , le soleil sans ombre et sans tachea , lai \iQ sans la mort; car, l'amour,, c'est la perfection > et la perfectionne sjauraitôtre finie..

Non, nous ne savons pas ce que c'est que l'amour, nous ne devons pas le savoir, nous. ne le pouvons pas. Il est impossible que ce qui a un commencemisnt et une fin , que ce qui naît et que ce qui meurt , sache ce que pourrait être l'amour, qui de son essence est éternel.

L'amour est au-dessus de nos têtes, — comme les astres. Nous ne voyons de lui qu'un pe« de sa lumière, mais nous n'imaginons pas ce que peut être son foyer. Ce peu de chaleur, qui nous vient d'en haut et qui sutBt parfois à nous grandir, nains que nous sommes, ou à nous consumer , ce n'est encore qu'un sou£Oe attiédi de l'amour divin.

L'amour? C'est à vous tous qui aimez à l'heure même où je parle, ou qui aimiez hier, que je le demande; à vous, quelles que soient vos forces, quel que soit celui que vous aimez, qui que vous soyez vous-même, l'amour, le connaissez-vous? Est-ce là aimer? et, si c'est là aimer, n'est-ce donc que cela ? Ce que vous donnez, est-ce tout ce qu'on peut vous demander? et ce qu'on vous rend, est-ce tout ce qu'il vous faut? C'est peu enfin, est-ce tout?

Quoi! vous souffrez, et vous répétez ce mot:

J'aime. Quoi 1 dans le ciel de votre amour, un nuage a passé, et vous croyez aimer?

Où est l'amour fl n'y a point de nuages, point de douleurs.

Quoil la passion vous agite, votre sang houillonne, votre tête s'égare , votre âme est troublée, et vous dites : — C'est de l'amour I

L'amour est fort , l'amour est tout-puissant , et ce qui est tout-puissant est calme.

Vous n'aimez pas.

Vous êtes aveugle? vous n'aimez pas. Ce n'est

que dans vos fables que Tamour a besoin d'un bandeau; ramour^ c'est Tintelligence^ etTintelligence, c'est la vue.

Mais, que dîs-je? Vous êtes jaloux ; vous êtes furieux; le soupçon vous déchire, la défiance est en vous, et vous criez : — C'est de l'amour!

Non, ce n'est pas de l'amour. L'amour ne crie pas, l'amour se tait, son silence se comprend et s'entend, c'est un chant intérieur que rien n'interrompt et qui ne finit pas. L'amour, c'est la certitude , c'est la foi ; — et la jalousie , c'est l'incrédulité et la haine , une haine qui attend, la pire des haines ; vous voyez bien que vous n'aimez pas. Il faut être aussi petit que l'est un homme pour qu'il nous soit pardonné d'avoir associé la haine à l'amour.

Descendons un peu.

Vous vous cachez? mais l'amour est brave, il est glorieux, et il n'est, en un mot, que là où est la liberté.

Vous fuyez , vous êtes coupable, que sais-je ? criminel ; mais là où il y a une faute il n'y a pas de véritable amour; l'amour ne peut être que l'innocence.

Descendons encore.

Vous vous quittez, vous vous dites au revoir; vous vivez et vous vous séparez. Non, vous n'aimez pas.

L'amour est une- possession absolue , vous n'êtes pas possédé, vous ne possédez pas, vous n'êtes pas amoureux. Vous n'êtes tous qu'un troupeau d'amants et de maîtresses, de femmes et de maris trompés tour à

214 JùK DIAKLff A FAMS.

tour j d^6 Oresles et de& Hentiioiies , éeê héros de tlié4tre et de romdit; voua avei des façons dont od peut faire des livres, dont on ne peut faire que des livres, dout pa^uoe ne peut r^ao^otei» ju^cpi'à I>i€u.

I^'amour n'est pas une passion* l'^moajgr vient d'en haut, et toute passion est un fruit de la terre.

Vous n'êtes que des homoifis et qu£ des feinines, et vou^ osez parler d'amour l

D'aioour, il n'y en, a. pas erttoç^ wws^ sachez^loi bien, hélas I et il ne peut pas y en avoir. Pour vou£î aimer , attendez, que vou^ ayez cessé d'être paijuifes.,. perfides, égoïste$, indignes, faibles enfin; attendez? que vous soyez morts, espérez dap$ une autre Aie, car, j'ai peur de le dire, il n'y a peut-^tre de sage en. ce monde qu'un amour, celui d^ la mort, lequel n'est autre, après tout, que le désir d'une perfection inconnue, que le besoin d'une vie meilleure.

£t, en attendant, soyez humble. L'humilité seule peut vous sauver. L'homme n'est peut-être quelque chose qu'à la condition qu'il s'aperçoive qu'il n*e3t rien.

N'élevez donc pas si haut vos idoles d'argile, tes dieux que vous faites, vos amours, ne sont que poussière*

$it di^es^V9t«& \Âm eed : e'est que timt qu'il y aura fofoémeM eqtre vous , ea peeuve de votre ÎBfîrmîté , ^ Qm^H% (ie$ serments», des aete», des précautîons^ dBs liei^ autres que ceux: de votre GOBscience et de voire vcdonté, au lieu d'être des êti^s qui s'ai-

ment , vous ne serez que des fous, que des malades y que des ennemis sans cesse en garde les uns contre les autres.

Hélas I qu'est-ce donc que nous sommes , si nous ne sommes pas même de force à nous aimer?

p.-j. STAHL [Hetzet).

Page 1