‹ Le diable à Paris: les Parisiennes à ParisChapitre 31 sur 35 · DE LA FRANCHISE DAMS SES RAPPORTS AVEC LA FJ^OIE · texte numérisé non relu

DE LA FRANCHISE DAMS SES RAPPORTS AVEC LA FJ^OIE

De toutes les dissimulations qui composent la sincérité de la femme, les plus naïves sont les plus habiles. Cette vérité, vieille comme Eve, est inutile comme Texpérience. — Mais, après^tout, si les vérités servaient à quelque chose, rien ne les distinguerait plus des mensonges.

Quand , gracieusement blottie dans une causeuse , une jeune femme se laisse songeusement bercer par ses rêveries, et, tout en jouant du bout de ses mules mignonnes avec les bronzes de son* foyer, cisèle une vengeance ou caresse un espoir, il n'est peut-être pas impossible à un observateur intelligent, et surtout hors d'âge, de suivre sur le joli front qu'il étudie Tombre des caprices qui le traversent. — Toute eau calme laisse ainsi deviner les cailloux de son lit; mais vienne une faible brise, et tout disparaît.— De môme, au plus léger mouvement de tête pour replacer une

boucle de cheveux, au plus imperceptible froncement de sourcil, voilà le livre féminin qui se ferme avant que le lecteur ait pu nettement en déchiffrer un mot.

Il peut donc être admis, à la rigueur, que les femmes ne sont pas absolument impénétrables dans la méditalioQ. Quelques savants ua peu bourgeois et très-mariés vont même jusqu'à soutenir qu'il est possible de soupçonner parfois la vérité dans leurs paroles. Par respect pour les maris, et dût en sourire la plus candide jeune fille, acceptons encore cette prétention de la vanité masculine. — Mais après, ô profonds physiologistes ! que devinez- vous jamais dans le regard de vos propres femmes ; dans ce regard perlucide qui reste calme devant le mensonge comme celui de Taigle devant le soleil? Que découvre votre pénétration au milieu de toutes les angéliques perfidies du geste et de la démarche? Que peut enfin toute votre science en face de ce machiavélisme mimé, qui pousse raffectatîen jusqu'au naturel et la duplicité jusqu'à la ft'ancbise ?

Rien, n'est-ce jpas? C^est qu'en effet, où commence l'action, la femme a dit à la physiolo^e : « Tu n'iras pas plus près. »

Et la physiologie s'est tenue coiie.

Mais aussi, quelle admirable et constante scŒcitude pour arriver là ! — Jamais un mot d'abandim qui ne soit réfléchi ; jamais un sourire sans cause qui n'ait un but; jamais un mot échappé de Tàme qui ne vienne de la tête. — Être toi\jours sur le qui- vive de

son coeur, et cela sans relâche, la nuit comme le jour, et, dans le mariage, plus encore la nuit que le jour, quelle force et quelle constance I Et cependant , pas une femme ne préfère être vraie. Il n'est pas de petite fille qui ne trouve sur-le-champ dix façons de ne pas dire la vérité, sans toutefois mentir positivement. Or, prenez un collégien, le plus fort de sa classe, un prix d'honneur , si vous voulez , proposez-lui le môme sujet y et, à coup sûr, l'espoir de TUniversité ne s'en , tirera que par un gros mensonge hien écarlate ; et encore, le malheureux se cognera-t-il dix fois à la vérité en le balbutiaol les yeux baissés.

C'est que, dès l'enfance , la femme commandé à son regard et s'en joue déjà, tandis que le plus vieil usurier est souvent trahi par le sien. Puis, avec quelle exquise délicatesse de chatte elle étudie son geste , qu'elle saura rendre oublieux et naïf à force d*art et de grâce I

Contraint ou brutal, le geste de l'homme est toujours, au contraire, un misérable révélateur. Le plus grand ennemi d'un diplomate, c'est son avant-bras. — Aussi, tout grand politique en est-il réduit à se lier les maîQS par une habitude, soit en les emprisonnant dans ses goussets comme Talleyrand, soit en les joignant coftime Louis XI, ou enfin, ce qui est plus prudent encore, en les cachant derrière le dos comme Napoléon.

Donc, reconnaissons humblement ceci :— le geste et le regard des femmes obéissent s le geste et le re-

gard de9 hommes dénoncent, — Où nous trouvons des traîtres, elles ont des esclaves. De là leur force et notre perte.

Eh bien! non; loin de s'humilier devant cette incontestable supériorité, la même vanité mascubne, se sentant acculée, prend alors ses grands airs, se rengorge, et nous dit : « Ahçàl mon cher monsieur, mais nous avons Tartufe 1 »

En effet, voilà notre grand hypocrite de bataille à nous autres : Tartufe 1 — Mais quel piteux hypocrite, bon Dieu! — Un pauvre hère qui commence par se cacher deux actes durant, tant il a peur de se trahir ! — un fburbe rampant, honteux, mielleux, dont rhabit sombre, la voix sombre, l'œil sombre, la démarche sombre, disent de trente pas et à tout venant : DéfieZ'VOUè de moi, car je suis un bien grand fourbe ! —un trompeur qui ne trompe ni Elmire, ni Valère, ni Mariane, ni Donne, ni personne enfin , sauf un niais; — un séducteur qui prêche au lieu d'aimer, et cela près d'une femme de trente ans, et la femme de son ami encore I — deux circonstances qui, pour le dire à sa honte, rendaient sa tentative l'alpha de la séduction; — un plat gredin, qu'au dénoûment chacun bafoue et qu'on jette dehors : ne voilà- t-il pas vraiment un héros dont nous devons être bien fiers I Ohl baissons la tête I

Maintenant, voyons Célimène : —toujours souriante , toujours charmante , toigours aimée , elle se joue de tout le monde, sans sermons, sans maximes,

sans tirades, et presque sans le savoir. Dans ce contraste, Molière a été profond et vrai comme toujours. Il a dit aux honmies en leur montrant Tartufe : Voilà comme vous êtes vrais quand vous trompez; et aux femmes en leur montrant Célimène : Voilà comme vous trompez quand vom êtes vraies.

£h quoil vont s'écrier ici les hommes, en sommesnous donc tellement réduits à la franchise, que nous ne puissions mentir un peu aussi ? — Mais , mon Dieu! maris que vous êtes, il n'est pas question de cela, et vous restez les maîtres de tout dire, excepté cependant de vous dire les maîtres. Il s'agit de savoir si vous êtes chaque jour victimes de la dissimulation féminine, oui ou non; et c'est oui. Or, nier cette royauté est une faute d'autant' plus grave, que tout pouvoir contesté en est plus rigoureux.

Mais que faire alors? demandera le côté de la barbe; faut-il nous couvrir la tête de cendres, et gémir dans notre abaissement jusqu'à la consommation des siècles et des femmes? Non, certes; il faut, au contraire, affermir tout notre cœur et rassembler tout notre courage; mais ce cœur, nous devons le remplir d'un impitoyable dédain; mais ce courage, nous devons le dépenser en patience. Ce qu'il faut, enfin, c'est que tous les hommes de sagesse, d'esprit et de science, s'unissent pour étudier lentement et sans relâche le grand mystère de la dissimulation féminine. Toutes les cartes marines et toutes les observations astronomiques n'empochent pas, il est vrai, .un vaisseau de

sombrer; mais le capitaine sait du moins au il est; et, si la côte est proche, l'équipage peut encore se sauver. — Voyez ià-bas, toirt là-bas, au fond de l'azur, à Tboriion, ce petit point noir qu'on dirait une mouche que le ciel se serait mise par coquetterie ; eh bien ! après avoir flairé le vent, le plas jeune matelot TOUS dira où ce grain tombera, et ce qu'il faut fsdre peur l'éviter. — Comment, un enfant peut savoir ainsi où va un nuage du ciel, et le plus savant homme de France ne peut pas deviner, au sourire, à la voix, à la toilette, où va sa femme quand elle lui dit : « Je SORS 1 » C'est moins que triste et plus que bête.

Et cependant, entre tous les hiéroglyphes féminins, cdui-là paraU un des plus simples à étudier.

£t cependant, savoir où f>a%me femme qui sorî est une incessante et cruelle inquiétude qui torture tout honmae à dater du jour où fl s'entend dire pour la première foisen rentrant chez lui : « Madame est sortie. »

De ce moment s'éveillent en lui toutes les jalousies qui saisissent un mari au prologue de son malheur.

Jusque-là, en effet, madame était allée voir sa famille, visiter une amie, ou faire des emplettes.

11 y a donc toute une déclaration d'indépendance parfaitement nette dans ce mot. si simple, et pourtant si terrible : « Madame est sortie. »

CE QUE c'est qu'une FEMME QUI SORT (i),

I. — Toute femme qui, sans slnquiéter du soleil, de Tombre, du temps et du chemin, va, légère et sérieuse, droit devant elle, et qui, sans avoir Tair de se bâter et sans paraître voir personne^ dépasse tout le monde, est à coup sûr — une femme qui sort.

!I. — Semblable aux anges qui traversent les tempêtes sans éteindre leur nimbe de feu ni mouiller leurs blanches ailes, une femme qui sort a toujours autour d'elle une auréole de beau temps.

Par le plus triste ciel, la pluie s'écarte àescm front, et le pavé s'avance blanc et sec sous son pied, qui l'effleure à peine.

Quelque temps qu'il fasse, une femme qui sort arrive donc toujours où elle va — parfaitement immaculée.

Au retour, il est vrai, l'auréole a disparu; mais ce n'est plus alors qu'une femme qui revient.

III. — Une femme se promenant avec son mari n'est jamais une femme qui sort.

Toutefois, si , parti dans l'intention d'aller se promener à droite, le mari, croyant changer d'avis, va,

(1) Suivant rAcadémie , sortir est un verbe neutre qui signifie simplement passer du dedans au dehors. Le verbe (pie noftts employons ici nous prie de déclarer qu'il n'a rien de coiamuii avec celui de l'Acadéinie.

au contraire, à gauche, et rencontre un ami de fraîche date, les casuistes le considèrent comme le mari d'une femme — qui sort.

IV. — Une femme peut encore sortir avec un enfant lorsque cet enfant ne parle pas encore, ou avec une amie quand cette amie doit la quitter en chemin.

V. — Une femme qui a sa voiture à elle ne commence à sortir que du moment où elle en descend.

Toute femme qui, partie à pied, prend une voiture de place, est une femme qui sort du moment où elle y monte.

VI. — Avant d'arriver où elle ne veut pas être vue, une femme qui sort va toujours où elle veut qu'on la voie.

VII. — Rien ne fait distinguer la toilette d'une femme qui sort à Tinstant de son départ. C'est le chapeau du jour, c'est la rohe nouvelle, c'est le châle qu'on lui connaît. — Mais bientôt le châle s'allonge, le chapeau s'avance, le voile descend, les dentelles disparaissent, les bijoux se cachent, et toute la toilette se referme et s'assombrit enfin comme un papillon qui replie ses splendeurs.

VIII. — Une femme qui sort prend toujours le côté opposé à celui où elle va.

IX. — Sans jamais retourner la tête, ni lever les yeux, une femme qui sort est magnétiquement avertie dès qu'elle est suivie ou seulement reconnue. Elle

retombe alors subitement de poésie en prose, comme une sylphide de théâtre quand le fil qui la faisait légère \ient à se casser.

X. — Un sot salue une femme qui sort, un fat Té- \ite en souriant, un galant homme ne la rencontre jamais.

La simplicité des axiomes de ce décalogue démontre qu'il est aussi facile de reconnaître une femme qui sort qu'il est difficile de savoir où elle va.

Il est VI ai que beaucoup de maris se contentent de ce qu'on leur dit, au retour, où l'on n*a pas été; mais cette sagesse-là ne s'acquiert qu'à la longue et de souffrance lasse.

Il est encore vrai que quelques jaloux s'abaissent jusqu'à employer l'espionnage, ce qui les couvre toujours de confusion, en leur révélant dans leurs femmes une foule de vertus discrètes, de surprises touchantes, et de prévenances délicates qu'ils étaient loin de soupçonner.

Sans partager l'indifférence des uns ni les injurieuses défiances des autres, examinons froidement les ressources de notre position.

De spirituelles et ingénieuses études sur les femmes ont été faites de notre temps par des auteurs dont on doit justement admirer le talent merveflleux. Malheureusement, exécutés sans ensemble et souvent sans but sérieux, ces travaux demient être sans résultat

pour la science comme pour le repos de rhomamié mâle. On peut faire ainsi de délicieux portraits, et hâtir de ciiarmantes théories excqptîonneHes, mais rien d'absolu, rien de complet, rien d'humanitaire enfin. — C'est que, comme l'a dit ^perbement l'autre jour un successeur de Platon : « L'Esprit est unhahit, la Science est un paletot; le premier peut ne servir qu'à son maître, mais il faut que l'autre aiHp à tout le monde, t

C'est donc par la scîaice seulasient qu'il nous sera peut-être donné un jour de deviner quelquesunes des énigmes actives ou pariées de ee sphinx si séduisant et si redoutable. Mais, depuis que les sociétés savantes se sacrifient au bonheur du monde, jamais une seule, hélas I n'a osé, comme OËdipe, se dévouer peur le salut de tous; non, pas même l'université de France, la ûHe aînée ûe nos roisi Ëfpourtant, en sa qualité de vieille fiHe, cela devait lui aller comme une médisance. — C'est par une modeste résignation, disent les âéf(»siseurs des académies : résignation tant que vous voudrez, mais^ à ce compte-là , les huîtres aussi sont modestement résignées.

Si les hommes d'une seule génératîoD, d'une seule ville, d'un seul quartier même, veolaient pourtant s'entendre et se confesser loyalement les uns les autres, que de soudaines clartés viendraient IQiiminer le brouillard oà nous nous heurtons tous jalousement sans nous reconnaître! que de cÂlineries inquiètes^ que d«

joies fébriles, que de sensibleries boudeuses lues couramment à cœur ouvert I

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