‹ Le diable à Paris: les Parisiennes à ParisChapitre 6 sur 35 · JULIE VOL · texte numérisé non relu

JULIE VOL

DEimiER ÉCaAKTlLLOW DU STYLE D*UNE PARISIENNE EN 1844.

Mémoires d'une jeune et honnête femme mariée 4 un marchand de couleurs de la rue de la Verrerie,

« Je suis mariée depuis^le 2jû janvier 4844, c'està-dire depuis quinze jours environ. Mon Dieu 1 que ce pende temps écoulé a apporté de chanije méats dans mes idées! Est-ce moi qui ai tort, est-ce le mariage? Je ne sais. Voici mes impressions; plaise au ciel que je ne sois pas dérangée en les fixant sur Je papier, afin de pouvoir me juger un jour avec imparlialité I

D Le mariage, m'avaient dit mes bonnes compagnes du pensionnat, est la réalisation de nos rêves les plus poétiques. Les tendres frémissements ressentis à la vue d'un jeune homme, les inquiétudes que nous éprouvons au retour du printemps, au lever de la lune derrière les acacias, les besoins de pleurer qui nous prennent sans motif, m6 disaient-elles encore, s'expliquent en se mariant. L'âme a deviné le mot de l'énigme. Et je sortis de pension.

9 Je me disais, sans être tout à fait aussi romanesque que mes jeunes camarades : Il n'est pas possible que mes parents m'aient gardée dix ans en pension, qu'ils m'aient fait enseigner l'italien, l'allemand, l'anglais, la musique, le chant, le dessin, la peinture, la littérature, la danse, pour me marier avec un homme qui n'aimerait pas les arts.

» Le lendemain de ma sortie du pensionnat, ma mère me dit : « Vous épousez un riche marchand de couleurs de la rue de la Verrerie. » Ma première question fut celle-ci : « Sait-il la musique? — Je vous dis que c'est un marchand de couleurs, » répliqua ma mère.

» Huit jours après on me conduisit à la mairie et à l'église...

» J'interromps ma rédaction pour répondre à un correspondant de mon mari, qui me demande, savoir :

» Cent kilogrammes de noir animal.

» Une barrique de vert-de-gris.

» Deux tonneaux de colle.

» YiDgt kilogrammes de soude.

» Deux paquets d'assa fœtida.

» Après m*être lavé vingt fois les mains sans succès, je reprends la plume de mes Mémoires.

» Dieu! quelle triste chose à écrire!... En se couchant a mis des bas de laine et un bonnet de coton.

» Je m'y habituerai...

« Mon ami, lui ai-je dit il y a huit jours, m'achèterez-vous un piano? — Pourquoi faire? m'a-t-il demandé. Qu'est-ce que cela coûte? — Douze cents francs, — Douze cents francs! s'est-il écrié. Avec cet argent j'aime mieux acheter des huiles de baleiae et attendre la hausse. D'ailleurs une femme mariée ne touche pas du piano. »

9 Je me soumettrai.

» Encore une interruption : mon mari entre.

» Je reprends.

» Quelle science!... « Que lisez- vous là? m'a-t-ii dit avec humeur; est-ce qu'on lit dans un magasin? Il y a toujours quelque chose à faire ici. Mettez des étiquettes; empaquetez, mesurez, pesez... — Tout est fait, mon ami, ai-je répondu. — Quel est ce livre? — The Poems of Ossiân, The Son of Fingdl. — Vous savez donc l'anglais? — Oui, mon ami. — Mais vous savez donc tout! » Il m'a tourné le dos en ricanant.

» Je me résignerai.

» lïabitade, soumission, résignation, ce sont là, je le sais, les trois grâces, les trois \ertus théologales du mariage.

« Je parviendrai sûrement à faire si bien mon devoir, que je plairai à mon mari; mais je me demande pourquoi on enseigne aux jeunes filles tant de choses qui ne serviront qu'à leur inspirer plus tard le regret de les avoir apprises; ou pourquoi on ne les élève pas spécialement pour être des femmes de marchands de couleurs, d'épiciers-^ d'agents de change, etc.«.. »

RÉFLEXION DE l'aCTEUR.

Dans un an, nous dirons au lecteur si la femme du marchand de couleurs de la rue de la Verrerie est parvenue au degré de résignation qu'elle désirait poL:r être aimée de son mari.

PARLOr^S DE LA LÉGÈRETÉ DE LA PARISIENNE.

J'ai dit quelque part que le peuple français, le plus léger de la terre, au dire de lui-n^me et des au très nations, avait inventé la guillotine, la roue, h vers alexandrin, le poëme épique, la tragédie classique, les robes à panier, le bouilli de bœuf, le che\al de routier, et tout ce qu'il y a de plus calotte de plomb au monde. C'est lui, ce môme peuple français, qui a laissé s'accréditer l'opinion que la Parisienne

a^ ait la légèreté de rhirondeile et la subtilité d'un porfiim.

La Parisienne est très -légère en dansant, c'est vrai, mais elle ne danse pas toujours. Quand elle aime, par exemple, elle ne se résout pas à chaque i;istant en fumée d'encens ou de myrrhe. Elle est sérieuse comme la passion quand la passion i'étreint et la domine; alors il n'y a ni Espagnole au teint bruni, ni Italienne au poignard de carton, à lui comparer.

Que de Parisiennes ont suivi en Egypte, en Italie, en Russie, ces nuées d'oITiciers à qui elles avaient donné leurs cœurs à quelque bal champêtre, sous l'époque consulaire ou impériale I Ni les sables du désert, ni les glaces de la Bérésina, ne les ont arrêtées sur le chemin de leur dévouement. Elles ont nettoyé le fusil, lavé le linge, pansé la blessure, salé la soupe, égayé la marche de leurs héroïques maris. Il n'est aucun point du globe où l'on ne retrouve la Parisienne sous les traits de modiste, de limonadière, de maltresse d'hôtel garni. Je suis sûr qu'elle est déjà établie en Chine, domiciliée à Hong-Kong avec cette très-miriûque enseigne :

Au Sonneur de Scmt-Paul,

Page 1