AUTRE POINT DE VUE
Harlem.
Cependant je commence à croire que je me suis trompé ; il serait plus juste de dire que Paris n'existe pas. J'ai plus d'une bonne raison pour nier Paris. Un homme n'existe que par son caractère, une femme n'existe que par sa physionomie, un poète (c'est tout à la fois un homme et une femme) n'existe que par son originalité; or, les villes sont comme les poètes, les femmes et les hommes. Quel est le caractère, quelle est la physionomie, quelle est l'originalité de Paris? J'ai dit qu'on trouvait Paris partout, c'est un paradoxe absurde qui ne pouvait venir qu'à mon esprit. On ne trouve Paris nulle part, et moins encore à Paris qu'ailleurs.
Piron reconnaissant des vers de Corneille et de Racine dans une tragédie de Voltaire, les saluait avec
126 LB DIA.BLE k PARIS.
respect. Moi, retrouvant dans mes voyages les modes, les coutumes, les aspects de Paris, je m'imagiae retrouver ma bonne vîUe, et j'ôte mon chapeau à ces vieilles connaissances; mais la vérité est que Paris a tout simplement pris aux autres pays ce qui le distingue aujourd'hui. Je m'habille à Paris comme on s'habille à Londres, tout à l'heure j'ai acheté une twine ; je dîne avec du rosbif et du beef-steak ; je fume, comme un Hollandais, des cigares de la Havane, tout en buvant une chope de bière allemande; je danse la polka comme un Hongrois, je chante des airs de Rossini, je prends le thé, comme un Chinois, dans de la porcelaine de Saxe ; je me passionne pour le vin du Rhin, pour la Grisi ou pour le vin d'Espagne; si j'ai une galanterie à faire à une Parisienne, je lui donne des cachemires des Indes et des dentelles de Flandre; si j'avais le temps d'avoir des chevaux, je les ferais venir d'Afrique ou d'Ecosse ; si j'avais de l'esprit, on dirait que j'ai de V humour s si Jamais je suis décoré, ce sera de Nicham-Iftihar.
Mais je m'aperçois que ce second paradoxe détruit le premier. Pourquoi donc ai -je écrit le premier? Peut-être parce que je voulais écrire le second.
ARSÊ79E HOUSSATK.
LES fAROlES («OTIIES.
Inutile dulci.
Que nous veut donc le bonhomme Horace avec son fameux précepte i/^i/itoire? Et dites-moi, Paris e^ait-il la première ville du monde s'il n'était incomparable pour mêler Tinutile à l'agréable, inuUle dulci?
Assis auprès, tout auprès de cette aimabte personne, je prêtais à ses paroles une oreille obéissante : je l'écoutais sans mot dire, les yeux fixes à force d'être attentifs. Ëllepzu'Iait doucement, mais couramment; die dévidait sans cesse ses mots et ses syllabes, qui se suivaient à intervalles égaux, comme les notes d'une musique ; vous eussiez dit un petit ruisseau découlant de ses lèvres, avec le gai murmure de
rigueur. Aussi mes regards étaient -ils arrêtés sur cette jolie bouche animée par la parole, tandis qu'en mon oreille je recueillais toute la douceur de cette agréable voix.
Depuis, elle m'a fait l'aveu qu'elle prenait ellemême plaisir au son musical de sa propre voix, et je ris encore quand je pense qu'après plus d'une demiheure de paroles perlées, elle fit une pause pour me demander si je n* étais point de son avis !l !
Mettez-vous donc à votre piano, et demandez-moi ensuite si je ne suis point de votre avis !
D'où il suit que les paroles inutiles offrent un rapport à deux termes, c'est-à-dire une -inutilité à deux chefs : le chef de celui qui les prononce, le chef de celui qui les écoute.
La province a inventé, pour elle-même, le mot brutal de bavard : et tous les bavards que nous avons ici nous viennent directement de Gascogne ou de Belgique.
Un bavard, si nous y réfléchissons, c'est un homme qui parle seul, un bourreau de paroles, un usurpateur, un tyran de mots; mais, ici, n'entendez-vous pas que nous parlons deux à la fois, pour le moins ? Le bavard est violent, il fait des éclats de geste et de voix, il s'efforce inutilement, le sot, et c'est lui qui reproche aux Parisiens de parler bas.
Nous parlons comme nous vivons, comme nous respirons : est-ce notre faute si Tinutilité fait le fond
de notre vie, et si les atomes frivoles emplissent l'espace?
En province, comment parler à Taventure, lorsqu'il n'y a pas d'aventures ? comment dépenser ses paroles lorsqu'on y pedt à peine dépenser son argent? — Je vivais dans une ville de commerce, et les mots que j'entendais de droite et de gauche n'étaient que des noms de nombre ; le bordereau semblait être dans l'air. Par bonheur, ma fenêtre s'ouvrait sur le jardin d'une pension de petites filles, et deux fois par jour j'entendais un babillage d'oiseaux à l'heure de la récréation : rires étouffés, chuchotements, mots entrecoupés, on se serait cru dans un salon ou dans une rue de Paris.
Évidemment ce sont les femmes qui ont donné le ton aux paroles parisiennes : ce sont elles qui nous ont appris à étouffer notre voix, à dire des riens avec mystère ; ce sont elles aussi qui ont mêlé si .bien [la notion de Vinutile avec celle de l'agréable, que nous avons peine à les discerner l'une de l'autre, et que nous prenons maintenant pour une naïveté ce fameux utile dulci dont je parlais : mêler Futile à l'inutile, voilà en somme le fin mot du précepte.
Verba volant... et je n'imagine point, pour un Parisien, de plus cruelle infirmité que d'être bègue. Pour une Parisienne, ce serait affreux; mais je doute qu'il y en ait un seul exemple.
Paroles d'avenir, paroles de souvenir, dissertations politiques, discussions morales, observations sur le
cœur des femmes eu général et les junbes de TOpéra en particulier, théories littéraires, sonnets improvisés sur le trottoir, calculs efifréoés de probabilités, calembours littéraires, gazette de la vdiie ou du leod^ main, protestations mutudles, ofires de service, iBélées de fumée de tabac, «te..., qui pourrait dresser la liste complète de toutes ces paroles, sétteusemeiit vaines, vainement sérieuses, et qui s'envolent à tired'ule ? *-^ £t je ne compte pas ici les inutilités odieuses ou ristbles :
-^ Un mari qui s'imvre à son cousin mf ies oiérites de sa îemme.
— Une fanune qvà duunte à «ou amant ta lo«Mpge de son mari.
^^ Un député du centre qui se traite iui-mème de cmiservateur întdÉigeiiU
— Un journaliste qui partie, avee boime foi, de sa misiion I
•<- Un cbanieur qui pade.
•^ Uiï i^tecteur 4|ui pi^onMl.
— Un sot qui interroge.
— fin poèt-e qui paî4e tout seul.
— Un \audevittîi*e «qui vous fait «auser... pour vous prendre dans la fcoucbe vos boBS inots, « vous
en dites.
— Un orateur qui vous raconte sa harangue passée.
— Un joli homme qui voiîs entrefient de votre cravate.
— Etc., etc., etc.
Allez, venez, passez, courez tout au Irav^â de «es discours sans but, sans suite et %m& fin; Jtyez rof^ilie §xïe, saîsisfiez ici mte phrase, la ^o mot, piLus loin une syllabe; renaplissez votre oreille de ces vaines paroles, mais prenez gande, passant, p«eoez garde qu'à l'improviste te m&t ég^ré, le mot frivole, ne retombe sur TOtKOQHiri Un mot d'amotur pi»mr i'am«Hirett&, une rime pour Boileau, un coq-à-l'àne |)Our le faoér tîeux« uae sottise pour le sa^e, un logog»^ pour Tamaleur de nébiis !
fieste encore le okap&tre diveitifisaiait des §mrol»s 'inutiles utiles, et j'en veux dialoguer queIques-4ftBei} prises fûur eKemple du geitte :
MADAME DE ***, regardant son bouquet. — Ces fleurs sont (Charmantes et bien précoces, à peine sommes-nous en avril. . .
M. ERNEST, regardant madame de ***. — DéBcîeusesl... une fraîcheur! un éclat!
MADAME DE ***, levant les yeux et les baissant aussitôt. — Un parfum exquis I
M. ERNEST, rapprochant sa chaise du canapé par un mouvement imperceptible, — Du reste, la saison est très-avaacée cette année.
MADAME DE ***, vivemcnt. — Ouï, on le dit; Tautre jour, au bois, il y vivait des feuilles partout. [Elle lève les yeux, rencontre les regards de M- Ernest et rougit.) — Moment de silence. —
M. ERNEST, d'une voix émue, — Encore, madame, le bois est-il en arrière sur les Tuileries,
132 LE DIABLE A l>ARiS.
MADAME DE ***. — Vous croycz? (Ellâpose une de ses mains sur le canapé.)
M. ERNEST, chaudement. — J'en suis sûr 1 [Il pose avec distraction sa main sur le bord du canapé, à deux doigts de celle de madame de ***.)
MADAME DE ***, respirant son bouquet. — Je voudrais savoir comment les savants s'y prennent pour exptiquer cela.
M. ERNEST. — Ohl madame, le sol, le ciel les
différences de climat, de terrain... {La main de M. Ernest touche celle de madame de ***.) — Une pause. —
MADAME DE ***, Ics ycux extrêmement baissés. — Pourtant, à de si petites distances...
M. ERNEST, serrant la main de madame de ***. — Oh! la petitesse des distances importe peu.
MADAME DE ***, d'vnc voix altérée. — C'est singulier I [M. Ernest baise la main de madame de ***.)
Mais on sonne chez moi; il est à peine huit heures du matin. Qui diable peut venir ainsi dès l'aube? Je pose ma plume, je vais ouvrir. Ah! c'est mon ami T..., un brave garçon qui, depuis dix ans, projette de devenir quelque chose en ce bas monde.
— Bonjour!
— Comment vas-tu? •
PARIS ET LES PARISIENS. i33
— Je tedérange^..
— Mon Dieu, non ; entre donc.
— Mon cher, j'étais venu te demander qu'est-ce que tu dirais à quelqu'un qui te conseillerait d'entrer dans la magistrature ?