‹ Le diable à Paris: Paris et les ParisiensChapitre 7 sur 44 · MÉMOIRES SECRETS · texte numérisé non relu

MÉMOIRES SECRETS

L'ACADiMIE DES tlISCBIPTIONS ET BELLES- LETTIIES.

X«ar faire saite anx Mémoires publiés par cette compagnie.

. . . . . •.• . L'Académie des inseriptioiui et èelles-Iettres tient ses séances sous le dôme du palais Mazarîn^ en face du Louvre, où elle M logea au rez-de-chaussée lors de son établissement. Elle est bornée au nord par T Académie des sciences, à Test par l'Académie des sciences morales et politiques, au midi par TAcadémie des beaux-arts, à l'ouest par l'Académie française.

PJusieurs historiens rapportent qu'elle fut fondée pour s'occuper d'inscriptions et de belles-lettres.

A l'appui de leur opinion, ils racontent qu'en ^663 Golbert eut l'idée de confier à quelques écrivains le soin de perpétuer le souvenir des plus remarquables événements du règne de Louis XIV par des inscriptions, médailles et devises ; que le roi leur assigna une pension, et créa bientôt pour eux une académie nouvelle sous le titre d'Académie royale des médailUs

9i de$ in9€fiption$. Ce» bistoviei» aifoutest que, lorsque la ewipsgme se Yit à cmirt de ùt%ueSf icscriptions et médailles^ elle élargit te eercie de ses attri- ImtioDS en y comprenant les beBes-lettres, c'est-à-dire toute rénidition grecque et latine. Ils disent encore que le nombre des académiciens i\it fixé à quarante, sans compter les vétérans : que ces quarante immortels furent distribués en trois classes, savoir, dix honoraires qui ne faisaient rien; dix pensionnaires qui travaillaient chacun comme quatre, et vingt associés qui iie touchaient ni livres ni pension : enfin, que ce règlement fut confirmé par lettres patentes de47^3.

Mais des historiens, non moins recomroandables, prétendent établir la fausseté d'une pareille origine. Ils reconnaissent, à la vérité, qu'il^xiste un ouvrage iotitulé : Médaillée $wr Ut principaux événements du règne de Loui% le Grand, avec les explications historiques par V Académie royale des médailles et des inscriptions; mais, selon eux, ce livre, peu consulté de nos jours, ne prouve pas suffisamment que l'Académie ait jamais eu pour but de travailler aux inscriptions et aux belles-lettres. Ils font observer que SanteuQ, dont les inscriptions sont connues encore aujourd'hui , même des porteurs d'eau, n'a pas fait partie de cette académie : — - que Voltaire, qui gratifia Dieu de cette fastueuse inscription : Beo erexit Voltaire, n'a pas été reçu à cette académie : — que les mémoraUes inscriptions composées sous

la RépubUque, Liberté^ FratemiU^ Égalité ou la morts Aux grands hommes la patrie reconnaissante, et tant d'autres, ne sont pas dues à des membres de cette académie : qu'en fait d'inscription, on ne fabrique plus que des enseignes, et que les confiseurs de la rue des Lombards sont en possession depuis longtemps du monopole des devises. Quant aux belleslettres, c'est-à-dire à l'érudition grecque et latine, les mêmes historiens, non moins recommandables, soutiennent qu'elles n'ont jamais eu leurs entrées à l'Académie : qu'un certain vigneron, nommé Paulus Cursor, le seul homme en France, depuis plus de deux siècles, qui sût le grec, y fut repoussé unanimement : que l'auteur d'une grammaire, qui ne put jamais apprendre à lire le grec couramment, y fut accueilli à bras ouverts : qu'en un mot, les belles-lettres n'y sont représentées que par le tartare-mantchou , le chinois, le bengali et le bas-breton.

Entre ces deux opinioiis, qui invoquent l'une et l'autre 'des autorités de poids, il est fort difficile de décider. J'ai longtemps étudié cette intéressante question, et j'avoue que je n'ai pu la résoudre. Heureusement un académicien fort connu s'est chargé de la trancher dans un ouvrage auquel il travaille depuis vingt ans, et qui n'aura pas moins de cinquante trois volumes in-folio. Il en a déjà composé trente-cinq, et termine en ce mioment le trente-sixième. Espérons qu'il mènera à bonne fin cette œuvre prodigieuse d'érudition, et qu'il la publiera par livraisons.

Mais, s'il m'a été impossible^ malgré mes patients efforts, d'éclaircir ce point obscur d'histoire qui divise le monde savant, mon expérience, et. surtout celle d'un homme avec lequel j'entretins un commerce littéraire pendant de longues années , m'ont mis à môme de connaître les routes secrètes par lesquelles on arrive sûrement à l'Académie des sciences et belles-lettres en passant sur le pont des Arts. N'ayant aucune fortune à laisser à mon ûls à cause des études profondes qui absorbèrent la plus grande partie de mon existence, j'espère que ce manuscrit, composé à son intention , lui tiendra lieu de patrimoûie. Qu'il le lise avec recueillement, qu'il se pénètre de tout ce qui y est relaté, qu'il mette en pratique les exemples et les conseils que j'y ai consignés, et il obtiendra les places, les honneurs et le titre de membre de l'Institut, dont m'a privé ma mauvaise étoile.

Macte animo^ generose puer, sic itar ad Academiam.

Je suis né sous le signe du Cancer.

Après avoir fait des études passables au collège Louisle-Grand, et pris mes grades en droit, je me trouvais à vingt-cinq ans sans feu ni lieu, lorsque je fus recommandé par un de mes parents à un membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Cet académicien était un grand homme sec, jaune, chauve, merveilleusement taillé pour la science; il avait été régent de quatrième dans un collège du Cotentin, sa

patrie '. mtàB le besoin de se prodmre sur nn pius grand ttiéâtpe Taviât de iNmiie heure déddé à venir à Paris. Là, 9 «"a^t pas tardé à se faire eonnaître : ptefMorspm, de savaots mémoires ear des ipiesfiom paipilaiites d'actnattlé, et surtout soo grand ouvrage : Let iHrees et îei Romains commentés pttr tusMnimeê, krf oumrenft, mi bout defpidques années, tes portes de l'Académie . On lui oftit bientM la €roix «t suecessivemeiA <piatre places f<Mt^ lucratltes, qif i crut devok «ceepler pevir se mettre à la hauteur de ees^sodègues. A T'époque où je lui ftis présenté, Il était dans tout redit de sa réputation , et passirît pour foraele de la compagnie. Jamais je ne vis d'homme plus séneuK et fui réunit au même degré dans toute 8a personne ces formes graves et pédantesques qui sent le hd air d« monde savant. S(m aœuéil fet cependant aSable : il me fit subir «m mterro^alolre sur mes études, et, soit que ma physionomie lui revînt, soit que mes réponses lui parussent satisfaisantes, il m'engagea en qualité de secrétaire aux appointements de vnigt 'éc» par mois. Je fus d'abord chargé de flMttreaiiiietisesmaiMiscrits : plus tard, 9 m'employa ma reeherdbes dent i avait besoin : H me fit méuM ipielfBefois l'faoHieur de pidflîer «ous eon nom des •uvrages ique j'avaâs oemposés. Pendaaft ^mase ans j'ai véea dans son cafaiBet, oopâmt, consultant, composant, pmrr ea plus graside gloire, et touchant fort esactenKiit mes vingt^écus. Je copierais, consulterais «t coflqmerais encore sons «a dinsction, si la metti

PARIS ET LES PARISIENS. Ti

qui ne respecte pas les immorteis, ji^ Teût enlevé i la France, dont il était l'orgueil, et«à TEurope, dontl e&cilut Tenvie. Ce Ait môme la jalousie des étrangers qui abrégea les Joum de cet illustre savant. Dans m de SIS écdls, il avait avancé et étaUi, sehm moi, d'ime manière péremptoire, que la saumure, appelée ^«rttfii chez les Romaâis , était fiûle avec les intestins da $eomb€r^ en français, maquereau. Un docteur aUemand publia un groe volume , où , taxant d'ignorant grossier raçadémicien français, il prétendit que le fforum se composait avec les intestins du ihynnmÊ, autrement du thon. Cette réfutation, qui fit grand bruit, frappa au oœur mon malheureux maître. Je le vis séch«*, jaunir de plus belle et dépérir en peu de mois. Bientôt le cas fut jugé mortel.

« Mon ami, me dit-ît les laimes aux yeux^ un jour qw, le trouvant plus mal, j'essayais de Tabuser sur son état, vos consolaticms sont inutâes, je sens que je ne m'en revenu pa& Tout est fini pour moi, el cependant, soyez-en bien certain, janiais morceau de thon n'entrera dans le ^crum. Le Y elcfae a confondu k garum avec la muria. Prendre la sauounv pour le oMlis! Voilà eà en est la science en Allemagne U. Heorenseoiant j'ai po«ir moi StraiNNA ei Martial ^.

^ « Oaxuin ex intestmls piscium fit, scombri maxime : hlnc Strabo lib. UI relèrt i&solam qtiamâam scombrariam dictaia ftoxafaranun flBoltxfe&ditke, ex qaibus gantm optimum oonfioe» retor. — Est autem muria ligoamen eximium ex Thyimo pisce salso expressum, quam idcirco Hiyxmi filiam Martialin appelkvît. » {N^e éf iTMlnr.)

Avec de pareilles autorités , je pourrais faire rentrer le monstre dans l'enfer qui Ta vomi : mais ma dernière heure est arrivée. C'est à vous que je laisse le soin de venger mon honneur et celui de l'érudition française y indignement outragée dans ma personne. Promettez-moi de publier après ma mort une réponse à cet ane bâté d'Allemand; et surtout n'oubliez pas de vous appesantir sur la distinction capitale que le moindre marmiton romain n'eût pas manqué de faire entre le garum, saumure de maquereau, et la mima, coulis du thon. Il y a là le sujet d'un beau livre et de quoi vous illustrer. Qui sait même , ajouta-t-il en me regardant fixement, si une réfutation énergique ne vous procurerait pas l'honneur d'endosser le frac pahnifère?

— Moi, académicien I lui dis-je.

— Pourquoi pas? répliqua-t-il. Sans doute vous ne combleriez pas le vide que ma mort va laisser dans la compagnie ; mais vous n'y seriez pas plus déplacé que monsieur...»

Ici une toux sèche le força de s'interrompre. « Voyons , mon ami , me dit-il quand la quinte fût passée, écoutez-moi, et profitez de mes derniers enseignements, vous vous en trouverez bien un jour.

« Surtout, maîtrisez votre timidité naturelle, et persuadez-vous que vous êtes du bois dont on fait les académiciens. D'abord, vous n'êtes plus jeune et vous n'êtes pas beau ; ce ne sont pas là des avantages à mépriser. La science et l'Académie s^accommodent

mal de la jeunesse; elles veulent des soupirants au moins quadragénaires. Vous comprenez, en effet , combien il serait impolilique d'admettre les hommes encore jeunes parmi nous ; ce serait avouer au public ' qu'on peut savoir à trente ans ce que beaucoup de nos collègues savent à peine à cinquante. Nous ne voulons pas non plus de beaux hommes, ils compromettraient la science et donneraient lieu à des com^ paraisons désagréables pour nous, qui sommes tous parfaitement laids, mais de cette laideur magistrale, l'apanage des savants-nés I

» Sur ces deux points, vous satisfaites pleinement au règlement. De plus, vous êtes myope, cela pourra vous servir à devenir aveugle. Une fois admis, vous ayez la faculté , si bon vous semble , de recouvrer la vue, et de contribuer même à la réputation d'un médecin en lui attribuant le miracle de votre cure. Vous voyez bien que vous n'êtes pas aussi mal partagé que vous le pensez. Ajoutez à cela que vous vous habillez comme un ancien huissier de province. Je ne vous ai connu que des habits noirs r&pés et du linge sale ; jamais vous ne Htes de folies avec vos vingt écus pour des frais de toilette. Cette sobriété vous sera une excellente recommandation, car chez nous une mise négligée est de rigueur. Le public s'y laisse prendre facilement; il met sur le compte de nos distractions et d'e nos préoccupations continuelles ce qui est l'effet d'un calcul de notre part : il y a coquetterie et coquetterie ; celle d'un savant, c'est d'être vêtu de vieux

des pieds à la tète , et vous la possédez sans vous ea douter, grand ingénu que vous êtes.

» Ainsi donc, sous le rapport physique, vous pouvez défier Texamen le plus sévère : restent les conditions morales^ et je trouve que vous les remplissez suffisamment bien.

» Depuis que nous vivons ensemble , je vous ai étudié avec soin, mon bon ami, et je puis vous rendre ce témoignage, à l'article de la mort, que vous n'avez pas Tombre d'imagination. Votre style est lourd , -flasque, filandreux; jamais dans vos écrits vous ne vous permettez la moindre métaphore, ou, si vous lisez de la comparaison poétique, vous savez vous contenir dans les : tel qu*un taureau... de même qu^un torrent... semblable au lion qui... Ceci est très-bien, ear Timagination tue la véritable science. Une ou deux fois Tintrigante est venue frapper à notre porte, affublée d'une souquenille cousue de pages d'histoire, et nous avons eu la sottise de la laisser entrer; mais elle sera bien fine si elle nous fait encore donner dans le panneau. Conservez toujours cette sage horreur pour l'imagination, ses pompes et ses œuvres ; ce n'est pas elle qui vous vaudrait j^miaîs des rentes, des rubans et de beaux champs au soleil. Je n'ignore pas qu'il y a dés gens d'assez mauvais goût pour préférer les écrits des poètes et des romanciers à nos travaux. La belle affaire cependant que de se laisser aller tranquillement aux caprices, aux inventions de son esprit, et de cmnposer des livres ^

téressants que le premier venu peut lire 1 Gomme cela est difficile I la grande fatigue! le beau mérite! Mais choisir quelque grosse question dont personne ne se soucie, l'analyser sous toutes les faces, la mettre en lumière dans un ouvrage solide qu'aucun lecteur n'ose feuilleter, voilà ce que j'appelle faire preuve de génie.

» J'ai encore nombre de choses à vous apprendre» car ce n'est pas tout que d'être laid et exempt de toute imagination; mais cet entretien m'a fatigué, et j'ai besoin de quelque repos pour réparer mes forces. Prenez , je vous prie , dans une bibliothèque , l'inquarto intitulé : Recherches historiques et iyritiques tur la Théogonie païenne, et placez-le sous mon oreiller; je ne connais rien de plus efficace pour le sommeil. Dans la maladie que je fis il y a quatre ans, j'éprouvai, comme vous le savez, de cruelles insomnies ; j'essayai successivement toutes les œuvres de mes collègues, et même les miennes, mais sans succès; je b&illais sans pouvoir dormir. Enfin parurent les Recherches historiques et critiques... Ahl mon ami, quel livre ! ce n'est pas le sommeil qu'il me procura, mais une véritable léthargie. Aussi je le réserve pour les circonstances critiques : aux grands maux les gros ouvrages. »

Cet éloge n'avait rien d'exagéré, car, à peine eus-je fourré l'in-quarto sous Toreiller de mon pauvre maître, qu'un sommeil foudroyant comme une apoplexie le pétrifia sur le lit; on eût pu le croire mort.

tant l'effet fut instantané; il resta pendant quarantehuit heures dans cet état. Mais, le matin du second jour, je remarquai en lui un changement qui me causa de vives inquiétudes. Sa respiration devint oppressée; ses traits se contractèrent; il s'agitait comme un véritable possédé, en prononçant des mots sans suite, parmi lesquels je distinguai ceux de garum, muria, cuistre, butor, thon, maquereau, saumure. Le cas était grave; je craignais qu'il ne passât d'un instant à l'autre avant de m'avoir donné ses dernier^ instructions. On appela un médecin , l'illustre docteur***, qui voulut lui tirer dix palettes de sang; comme je connaissais la célébrité du docteur, je m'y opposai de toutes mes forces, et j'eus l'idée de retirer de dessous l'oreiller les Recherches historiques et critiques. Ce fut le ciel qui m'inspira, car immédiatement le moribond fut soulagé.; il respira plus librement, b&illa, éternua, ouvrit les yeux et me souhaita le boiyour.

Le docteur sortit en me lançant un regard furieux ; je restai seul avec mon maître.

« Ah! l'horrible rêve! s'écrla-t-il en me tendant la main; le coquin d'Allemand me poursuit jusque dans le sommeil; il me tourmentera, si vous n'y mettez bon ordre, jusque dans la tombe'; et il n'aura pas, je le sens, à attendre longtemps. Aussi, j'ai bAte de terminer votre initiation aux mystères académiques. Je ne vous ai parlé que des bagatelles de la porte : abordons quelque chose de plus important.

» Vous saurez d'abord que nous divisons les candidats en trois classes, suivant Tordre de mérite :

» ^• Ceux qui n'ont rien écrit et n'écriront jamais rien;

» 2"^ Ceux qui n'ont fait qu'une préface, mais qui promettent de faire un livre un jour ou l'autre;

» 3*" Ceux dont les ouvrages ont attiré l'attention du monde savant, c'est-à-dire ne se sont ni lus ni vendus.

» Vous pourriez facilement prendre rang dans la première catégorie si vous étiez grand seigneur ou même ministre, car nous l'avons instituée spécialement pour les représentants de l'ancienne noblesse et les Excellences. De tout temps l'Académie a tenu a honneur et à profit de les admettre dans son sein. Cela donne un certain lustre à la compagnie et nous permet de solliciter commodément les faveurs dont nous avons besoin.

» La seconde comprend les érudits inconnus qui entretiennent des relations suivies avec les principaux académiciens. On n'exige d'eux, pour être reçus, que d'avoir composé une préface, une brochure, un mémoire^ mais sur quelque sujet saisissant, hors de la portée du public, — comme, par exemple, sur les trente-six incarnations de Wistnou, sur le Védam, sur le Péripoliticon, etc., etc. J'ai même connu un fort galant homme qui n'avait d'autre titre à nos suffrages que celui d'un livre qu'il devait faire paraître. Il fut nommé d'emblée. Mais aussi, quel titre! Du fymboli^me indien envisagé dan^ ses rapports avec

le bœuf Apis , les crocodiles du Nil et généralement avec la Théodicée égyptienne. Le livre n'a jamais paru ; le titre n'en est pas moins resté. Vous ne comptez pas de protecteurs intimes à l'Académie, et vous avez vécu jusqu'à présent sans vous préoccuper du Wistnou , du Védam et du Péripoliticon ; vous n'appartenez donc pas encore à cette catégorie.

» Reste la troisième; nous y rangeons, comme je vous l'ai dit, les auteurs qui ont écrit sur les matières les plus ennuyantes, et les lauréats de l'Institut. Voilà votre fait. A la vérité vous n'avez encore rien publié, mais rien ne vous empêche de publier quelque chose; vous n'avez jamais été couronné, mais vous pouvez l'être.

» Pour commencer, je vous conseillerais de faire imprimer un ou deux manuscrits de la Bibliothèque royale, avec préfaces, notes, commentaires et explications. Il n'y a rien de tel, mon bon ami, que de mettre au jour les ouvrages des autres; on acquiert à peu de frais la réputation d'archéologue. Les greniers de la rue Richelieu sont vastes; choisissez quelques manuscrits dont le titre au moins soit piquant : — Clùtilde aux longues oreilles; — le Roman de Maratopolin; — la très-élégante^ délicieuse, melliflue et plaisante Histoire du très-nobky victorieux et excellent étuyerGavache, etc. Il suffit, pour publier toutes ces richesses, de l'autorisation du ministre de l'instructiôn publique, qui ne la refuse jamais. Vous pourrez ainsi sortir en peu de temps de votre obscurité et

vous rendre célèbre à bon marché. Je sais bien que ce moyen est un peu usé, — on s'en est tant servi I — on obtient cependant encore quelque bibHothèquc publique à ronger ou quelque chaire de faculté à remplir en province. C'est peu de chose sans doute ; mais tout vient à point à qui sait publier. Publiez donc et laissez crier les sots, les inhabiles et les simples. Le nombre en est grand ; ils nous raillent parfois et nous traitent de littérateurs en vieux; peu nous importe, leurs attaques et leurs mauvais calembours viennent échouer contre les places où nous tenons garnison.

» Quand vous aurez suffisamment fixé les regards du public en vous parant des plumes d'autrui, il faudra songer à voler de vos propres ailes et à éditer quelque ouvrage de votre cru. Le champ de l'érudition est immense, c'est encore une terre vierge à défricher. On croit connaître l'antiquité, et on ne se doute pas de ce qu'elle fut. J'ai fait beaucoup, je puis le dire sans vanité, pour les Romains, j'ai ressuscité leurs moeurs, leurs habitudes, leurs usages, je les ai peints de profil et de face, mais je n'ai pas tout dit. En se creusant un peu la tête, on découvre nombre de questions neuves qui donnent lieu aux aperçus les plus piquants. Tenez, par exemple, ajouta-t-il en essuyant avec son mouchoir une sueur qui lui coulait du front, avez-vous jamais examiné la question de savoir si les Romains se servaient de mouchoir ?

— Ma foi, non, lui dis-je avec modestie.

— J'en étais sûr, répondit -il; eh bien! cette ques-

lion , que Je n'ai vu agiter nulle part , cette question , qui vous parait simple comme bonjour, peut fournir la matière d'un mémoire extrêmement curieux. Vous posez d'abord en fait, en vous appuyant du témoignage de tous les historiens, que ce peuple si élégant, si ami du luxe et des jouissances matérielles,, ne devait pas se moucher avec les doigts. — Vous soutenez ensuite, toujours en citant les historiens, qu'il est peu probable que les patriciens, les sénateurs, les consuls, les empereurs, se mouchassent sur leurs manches, puisqu'ils n'en avaient pas; d'où vous tirez naturellement la conclusion qu'ils se servaient de mouchoir. En quelle étoffe était-il fabriqué ? En lin vraisemblablement. Mais où le plaçait-on? Il est difficile d'admettre qu'on le portât toujours à la main. L'attachaiton à la ceinture? Évidemment non; les restes de la statuaire antique que nous possédons ne laissent aucun doute à cet égard. On le mettait donc clans une poche; les Romains avaient donc des poches à leurs vêtements ? Ges poches s'ouvraient-elles sous la tunique ou sous la toge ? Là commence l'embarras; on peut adopter l'une et l'autre version. Quant à moi. Je penche pour la toge. — Qu'en dites-vous mon bon ami? l'érudition n'est-eîlepas une belle chose? Comme elle agrandit tout ce quelle touche! J'ai pris cet exemple au hasard, c'est un canevas facile à remplir. Eh bien! il existe six vingt mille questions tout aussi intéressantes qu'on ne trouve pas dans tAntiquité dévoilée du père Montfaucon, et qui ne demandent

qu'à voirie jour. L'antiquité ! les Grecs ! les Romains! vous rencontrez des pleutres qui s'imaginent les savoir par cœur; cela fait pitié. Fouillez donc, tournez et retournez ce monde à peine découvert, vous y récolterez d'abondantes moissons.

» Après cela, cependant, si le cœur ne vous en dit pas, il ne faut pas forcer votre penchant. Dieu merci, il y a hors des temps antiques nombre de sujets plantureux qu'on peut encore exploiter. La voie Appienne ne mène pas seule à l'Institut; vous avez encore le moyen âge, les trouvères, la langue d'oc et la langue d'oil^ la numismatique, la paléographie, les chartes, les poésies, les lais, les virelais, les sirventes, les légendes, les fabliaux, et même les contes; oui, mon bon ami, les contes. Vous ne vous figurez pas tout ce qu'on peut écrire sur de simples contes de fées, à quelles immenses recherches on peut se livrer, de quelle vaste érudition on peut faire preuve. Je n'aime pas à me citer, vous le savez; mais, pour vous donner une idée de ce genre de travail, consultez la dissertation que j'ai composée autrefois sur Riquet à la Houppe. Elle a été imprimée dans le Ai 5* volume des Mémoires de l'Académie des inscriptions et belleslettres. Prenez ce volume sur le dernier rayon de ma bibliothèque, et lisez cet opuscule, qui fut couronné. »

J'allai chercher le 4^ 5* tome des Mémoires de l'Académie, je m'assis au chevet de mon maître, et je lus à haute voix ce qui suit :

DISSERTATION fflSTORIQtE SUR RIQUET A LA HOUPPE ,

AVXC DK NOUTBAUX ÉCLAIRCISSEMENTS.

« Le conte de Riquet à la Houppe se perd dans la nuit des temps. On pense généralement qu'il fut apporté dans les Gaules par les Phocéens qui fondèrent la colonie de Massilia (Marseille) ^ Les mots par lesquels il commence — Il était une fois — prouvent suffisamment sa haute antiquité et l'embarras qu'a éprouvé l'auteur moderne pour préciser l'époque où il fut inventé. On trouve, au reste, peu d'exemples de contes qui aient eu la même popularité. Recueilli d'âge en âge par les nourrices et les aïeules , il a servi à amuser et à endormir successivement les petits Gaulois, les petits Visi-goths, les petits Buhr-gundes (Bourguignons) et les petits Francks. Cependant le monument littéraire le plus ancien que nous ayons sur cette charmante épopée enfantine ne date que du douzième siècle. Il existe à la bibliothèque royale un manuscrit de ce temps dont voici les deux premiers vers :

Li diz de Riquet à la bope

Qui naquit laid, moult saige et myope.

» La découverte de l'imprimerie vulgarisa bientôt chez les peuples européens le conte de Riquet à la Houppe. Il serait trop long d'énumérer tous les ouvrages qu'il inspira. Nous ne citerons que les principaux :

» Storia delfyrincipe Riquettù — Firenze, 4584, * 600 ans avant J. C.

» Gesta prineifds Riqvslti , quodam eapillorum apiee notisiimù '— Lugduni-Batavorum, âMÙ. — La même. — Antuerp., 4602.

» Prince Riquet^ a Taie. -— London, 4598.

• Las Aventuo'as del principe Ai^ueMo.— 'Madrid,

» En faveur de la tradition qui attribue aux Phocéens, fondateurs de Marseille, l'origine de ce conte, U n'est pas sans intérêt de remarquer que le nom de Riquet est fort commun en I^ovence et en Languedoc. Sans rappeler ici le célèbre Mirabeau, doni le nom patronymique était Riquetti, et l'illustre mar^ qufs de Riquet, qui créa le magnifique canal du Midi, on voit figurer plusieurs fois d'une manière avantageuse le nom de Riquet dans nos annales. Le célèbre historien Guimbard parle d'un Reiquet, ou Roquet, on Riquet; qui fut maître dli<ytei de Charles le Chauve, et qui fut pendu i. Il est encore fait mention d'un Riquet dans les mémoires de Flaochat : « Gomme le roy, dit le chroniqueur, estoit moult » empesché dans ce rencontre par un homme d'ar- 9 mes anglais qui luy cuidoit percer le cueur, le vail- » l£mt Riquet poussa son cheval au-devant du roy » pour lui prester ayde, et reçut de cettuy Anglais «a • rude coup d'épée qui lui coupa le nez : ce dont il t eut grand los. » Enfin dom Morillon, dans son Traité des Bénéfices ecclésiastiques^ rapporte qu'un évêque de Persépolis {in partibus)^ du nom de Ri-

1 Gtdmbardi de Bellis galticis, lib. IV.

quet, mourut d'une indigestion qu'il s'était donnée en mangeant avec excès du boudin blanc : « Il ^en- » tripailla tant^ dit-il, qu'il en creva. » Nous pourrions multiplier ces citations, mus elles seraient inutiles pour prouver l'ancienneté de la race des Rlquet. A la vérité, nouiï n'avons vu nulle part qu'un membre de cette famille ait ceint la couronne, et dans le conte qui nous occupe, il s'agit d'une reine et par conséquent d'un roi, puisque cette reine accouche d'un fils. Quels étaient ce roi et cette reine ? Tout ce que l'on peut supposer, c'est qu'ils régnaient et ne gouvernaient pas : qu'ils avaient juré une charte constitutionnelle ; qu'il existait dans leur royaume une chambre haute et une chambre basse, et qu'on y jouissait de la liberté de la presse. En effet, sous un gouvernement despotique, un auteur aurait-il eu l'audace d'avancer que la reine mit au monde un prince extraordinairément laid ? Tous les enfants des rois absolus sont extraordinairément beaux, ou du moins doivent paraître tels à leurs sujets. La reine Riquet était donc une reine constitutionnelle, et.. . »

« Oui, certainement, dit mon mattre en interrompant ma lecture, et très-constitutionnelle. Cette remarque, qui n'a pas été faite avant moi, démontre^ à mon avis, que le système représentatif remonte aux temps fabuleux. Mais laissez là ma dissertation, tout le reste est dans ce haut goût. Vous pourrez la méditer plus tard à loisir et vous régaler des idées ingénieuses, des profondes considérations politiques et

philosophiques dont elle est pleine. Je ne vous ai encore rien dit de Thistoire, parce que tous nos travaux s'y rapportent; si, cependant, vos études vous portent à traiter spécialement quelque période histo* rîque, prenez-la assez obscure et embrouillée pour pouvoir Tobscurcir et Tembrouiller davantage. Renversez impitoyablement tous les systèmes émis avant , vous, et élevez sur leurs ruines un système de votre invention. Que ce mot d'invention ne vous effraye pas, rien n'est plus facile que d'innover en matière d'histoire; il suffit de modifier l'orthographe des noms propres, par exemple d'écrire Chlothaire au lieu de Clotaire, Chlodewig au lieu de Clovis, Karl au lieu de Charles; voilà tout le secret. Il est étonnant, mon b(fn ami, comment avec deux ou trois lettres on arrive à changer la face de l'histoire, c'est à ne plus s'y reconnaître, et c'est ce qu'il faut. On s'est déjà servi de ce procédé avec succès ; mais. Dieu merci, il reste encore assez de k, de ^, d'h eiàew pour une consommation raisonnable.

» Enfin, il me reste à vous entretenir de la voie des langues orientales ; quoique peu fréquentée , elle aboutit en ligne directe à l'Académie.

» Il vous faudra d'abord adopter et suivre assidûment un de ces cours silencieux qui ont lieu au collège de France et à la bibliothèque royale. Vous n'aurez pas grand'peine à vous faire remarquer du professeur, car, de mémoire d'académiciens, ces cours n'ont jamais compté plus de quatre auditeurs : — un

réfugié polonais, uq jeune gentleman récemment sorti de Cambridge, et qui vient terminer son éducation en France, un siy et de Méhémel-Ali et un attaché à Tambassade de la Sublime-Porte. Aucun de ces auditeurs ne doit vous porter ombrage : Tuniversitaire anglais disparait d'ordinaire à la fin du premier mois, rËgyptien vers le milieu du second, T Ottoman au commencement du troisième. Le réfugié polonais tient bon plus longtemps ; il est rare cependant qu'il * ne s'éclipse pas aux premiers lilas; on en a vu un persévérer jusqu'aux roses, mais c'est là un fait exceptionnel dans l'histoire, des cours de langues orientales. Vous resterez donc seul maître du terrain.

» Il s'établira bientôt entre vous et votre professeur une de ces amitiés indissolubles que l'intérêt lédproque peut seul produire. L'orientaliste se cramponnera à vous comme le naufragé à la planche de salut: vous deviendrez son bien, son homme lige : il souffrira de vos maux, aura mal à votre poitrine et gardera la chambre quand vous garderez le lit. Au bout d*une année, vous en saurez tout autant que lui : n'allez pas, néanmoins, abandonner imprudemment son cours, vous seriez perdu sans ressource. Montrez, au contraire, plus d'exactitude et de zèle : la récompense n'est pas loin. S'il tombe malade, ce qui arrive fréquemment, vous êtes tout naturellement désigné pour le suppléer : s'il meurt, vous lui succédez sans obstacle dans sa chaire au collège de France et . dans son fauteuil à l'Académie* Enfin, si, malgré le

bon esprit que vous aurez eu de le choisir parmi les plus Agés, il continue à se bien porter, il \ous associera à ses travaux, vous fera corriger les épreuves de ses ouvrages, et vous permettra de lui dédier quelque traduction de syriaque, de cophte, de chinois, d'indou ou de persan. Ce genre de traduction, mon bon ami, n'exige que la eonnaissanee de la langue anglaise. Les Anglais n'ont pas, à la vérité, d'Académie des inscriptions et belles-lettres, mais, en revanche, ils ont la société des Indes orientales, ils tra- 'âquent avec la Chine, avec la Perse, avec tous les Bchabs et les rajahs connus : aussi sont-ils polyglottes. On doit à leurs missionnaires d'excellentes traductions en anglais d'ouvrages orientaux. Traduisez en français les plus intéressantes de ces versions, vous passerez en France pour un orientaliste consommé.

» Avec un peu d'anglais, vous pourrez entreprend dre sans sortir de chez vous tous les voyages où il vous plarra, visiter le Caboul, le Thibet, l'Indoustan, la Mongolie, l'empire des Birmans, faire des études sur les mœurs des peuples qui habitent ces régions, parler du grand Confutzé, du culte deZoroastre, du culte brahmanique et du culte de Mithra. Que de choses neuves, mon bon ami, à révéler sur ces différentes religions, surtout sur la dernière I II y a bien dix-huit siècles qu'elle est morte; toutefois, elle ne fait que paraître sur l'horizon de la science. Personne ne sait en quoi consistaient ses mystères pendant

qu'elle vivait : mais on commence à savoir qu'elle eut une influence irrésistible ; qu'originaire des bords de l'Euphrate, elle se répandit comme un torrent dans rAsie Mineure, envahit Rome, passa dans les Gaules, et lutta longtemps contre le christianisme naissant. Aucun historien contemporain ne parle, à la vérité, de cette lutte terrible ; mais un pareil silence s'explique par la crainte superstitieuse qui entourait le nom de Miihra. Aujourd'hui, cette crainte n'existe plus, et on peut parler librement du culte mithriaque. Ne vous faites donc faute d'en parler, les monuments ne* vous manqueront pas : nous en possédons, sans nous en douter, une quantité prodigieuse. Cela n'a rien d'étonnant. Les habitants de Rome ont bien conservé pendant quinze siècles, sous l'ancien mont Capitolin, un bas- relief mithriaque dont ils ne soupçonnaient pas la véritable origine. Oui, mon ami, pendant quinze^iècles ils ont cru benoîtement que ce bas-relief représentait l'enlèvement d'Europe par Jupiter déguisé en taureau. Mais l'érudition n'était pas née encore. Ce ne fut qu'au seiziènie siècle que des érudits hollandais démontrèrent jusqu'à la dernière évidence, aux Italiens, que leur prétendue Europe n'était autre que Mithra domptant un taureau. Ahl si j'avais dû vivre plus longtemps, que de monuments j'aurais restitués à cette divinité puissante dont l'a dépouillée l'ignorance des siècles ; car Mithra est partout : son règne, est venu, je le vois, je l'entends : lo Mithra ! Evohe Mithra l »

Jusqu'alors mon pauvre maître m'avait tenu unlangage plein de sens ; mais , une fois qu'il eut enfourché le bœuf mithriaque , il déraisonna et battit complètement la campagne. Dressé sur son séant, l'œil en feu, le chef couvert d'un bonnet de coton , il se mit à déclamer en faisant les plus étranges contorsions.

« Oui, disait-il , il n'y a qu'un Dieu, et Mithra est son prophète. Une nouvelle ère va s'ouvrir : les temps mithriaques, si longtemps prédits par le Zend-Avesta et le Boun-Dehesch sont arrivés. Couronnons-nous de fleurs, allons dans les grottes célébrer les mystères de Mithra. Il a vaincu le taureau ; il lui a enfoncé son poignard dans le cou ; il a détruit le culte des faux dieux : le sang coule... la victime est immolée... Gloire à Mithra I Invicto soli Mithrœ!.., »

Effrayé de cet accès de délire, je courus chercher on médecin homœopathe. Malheureusement le di»ciple d'Hahnemann n'était pas chez lui. Je revins donc en toute hâte au logis, le cœur agité d'un triste pressentiment. En montant l'escalier, je rencontrai le chirurgien qui descendait. Je me précipitai vers la chambre de mon maître : il était mort, et, qui pis est, dans la religion mithriaque.

Ses obsèques furent magnifiques. Tous les journaux insérèrent l'article nécrologique suivant : « Les » lettres et l'Académie des belles-lettres viennent de • faire une perte irréparable. L'illustre auteur des

» Grecs et des Romains peints par eux-ntimês a » succombé hier. Depuis quelques mois il était atteint i d'une affection du garum qui, négligée, dégénéra » bientôt en muria intense. Les ressources de l'art » durent échouer contre cette maladie incurable. Le » célèbre académicien a conservé jusqu'au dernier » moment toute la plénitude de sa raison, et s'est » entretenu avec le respectable ecclésiastique qui » l'assistait. On assure qu'il laisse plusieurs ouvrages » inédits. Il faut espérer que le gouvernement en fçrgi » l'acquisition et s'empressera de les publier. »

Je le regrettai sincèrement, et je me promis bien de mettre en pratique ses bienveillants conseils. Je voulus d'abord m'acqyitter de la dette de reconnaissance que j'avais contractée , en réfutant la thèse du docteur allemand sur le garum. J'employai trois ans à ce travail, qui eut un succès étourdissant. Deux manuscrits que je publiai accrurent ma réputation naissante. J'eus un nom, je devins célèbre : on me fit espérer la prochaine vacance à l'Institut ; mais aucun académicien ne voulait mourir. Enfin , au bout de cinq ans, il en passa un de vie à trépas. Je me croyais certain d'obtenir sa place : nous n'étions que vingt candidats. Malheureusement pour moi, l'un de mes concurrents appartenait à la première catégorie : il n'avait rien écrit : c'était un ministre. Son élection eut lieu à l'unanimité. Sans me laisser décourager par cette défaite , je me livrai à l'étude avec une ardeur infatigable : je suivis deux cours, Tun dp chi-

Dois , l'autre de syriaque ; je fia paraître les biographies de Rémus, Tarquin rAncien et Horacius Coclès. J'attendis encore patiemment cinq ans. La tombe s'ouvrit de nouveau pour recevoir un académicien. On me jura cette /ois que je serais membre de l'Institut, et je commandai môme mon habit. Je ne devais pas l'endosser. Les suffrages se portèrent sur un érudit inconnu qui promit de composer un ouvrage intitulé : Nouvelles Observations swr les Livres sibyllins. Je n'avais rien à dire : il était compris dans la seconde catégorie ; il avait publié la préface de ses futures observations, et, de plus, les biographies de tous les

académiciens. • • • •

Ce nouvel insuccès, je ne le dissimule pas, a fortement ébranlé mon courage. Six ans se sont écoulés depuis la dernière élection académique. Je compte aujourd'hui plus de onze lustres : ma santé est chancelante. Le tour de la troisième catégorie arriverat-il avant ma mort? Je ne l'espère guère; mais ma double mésaventure n'a pas altéré ma confiance aux instructions secrètes de mon pauvre maître : je n'accuse dans mon malheur que la fatalité. Loin de mettre* en doute l'excellence de ses conseils, j'ai voulu les transmettre par écrit à mon fils, et je crois lui laisser un héritage précieux. Le sort ne le persécutera sans doute pas comme moi

Note de V éditeur. — Il nous a été impossible do

déchiffrer les dernières pages de ce manuscrit, dont l'écriture est fort illisible. Des phrases entières ont été raturées, d'autres ne sont pas achevées; enfin il est bon nombre de lignes laissées en blanc.

Notre première idée avait été de* nous éclairer des avis d'un membre de FAcadémie des inscriptions et belles-lettres pour remplir ces lacunes; mais, après mûre réflexion , nous avons cru devoir y renoncer. Nos patients efforts n'ont abouti qu'à découvrir le nom de l'auteur, placé au bas du manuscrit. De la vie de cet écrivain et de l'année pendant laquelle il florissait, l'histoire ne dit rien. Ce qu'il est permis d'affirmer c'est qu'il était, de Paris. Voici ces noms tels que nous les avons rétablis :

AVGVSTVS FELIX

A. IVNCETIS

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